‹ Histoire complète de la province du Maine depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 30 sur 45 · I. Guerres politiques du Maine dans la seconde phase · texte numérisé non relu

I. Guerres politiques du Maine dans la seconde phase

Nous avons déjà fait observer combien la province du Maine, par les conditions heureuses de sa position , par sa fertilité variée, sa richesse territoriale, excitait l'envie des peuples ambitieux et moins favorisés par la nature. Si nous ajoutons actuellement le malheur d'être souvent placée par le pouvoir gouvernemental sous la domination de l'Anjou , de provoquer parfois, même sans intention, les susceptibilités peu réfléchies, ou bien intéressées de l'Armorique, mais surtout d'avoir, pour voisins, des hommes tels que les Normands, les Anglais, etc., nous comprendrons, par anticipation, les calamités dont elle fut accablée pendant la seconde phase du moyen-âge, et les guerres défensives qu'elle eut alors à soutenir, pour triompher de toutes ces causes fatales et puissantes à la fois.

« Lors de la chute de la maison de Gharlemagne, dit M. J. V., Mémorial de laMayenne, trois peuples du nord-ouest de la France jouèrent successivement un grand rôle dans notre histoire; ce furent les Bretons, les Normands et les Angevins. Moins nombreux que les premiers, et moins puissants par leurs alliances que les derniers, les Manceaux virent leur comté devenir, entre eux, un champ de bataille habituel. » Il est en effet permis d'ajouter que depuis l'invasion romaine jusqu'à l'empire de ce puissant chef des Francs, il n'est peutêtre pas, dans le Maine, un champ sur lequel n'ait coulé, presque toujours d'une manière glorieuse, le sang des Génomans, forcés d'être en armes, sans paix ni trêve, pour la défense de leurs droits, de leurs biens, de leur vie.

De plus, il arriva souvent, pour notre malheureux pays, ce que l'on voit habituellement survenir dans les petits et faibles Etats, placés au milieu de pareilles conditions : les troubles intérieurs s'y joignirent aux guerres étrangères, aux nombreuses calamités dont elles sont inévitablement les causes déterminantes.

Ainsi la province du Maine avait alors à souffrir non-seulement des mauvais traitements et des brigandages de ses ennemis, de ses voisins ambitieux ; mais encore , et surtout des agents de la force publique mis en armes pour les réprimer. Nous en trouvons des preuves historiques certaines et même assez curieuses dans les lettres écrites vers la seconde moitié du xviie siècle par Michel Denyau, notaire à Montdoubleau, à messire Claude d'Arrot, chevalier, seigneur de la Popelinière, en Anjou; propriétaire du château des Radrets alors nommé la Berruère. Nous en citerons quelques passages comme preuves du fait que nous venons d'avancer, et pour donner une idée positive des mœurs du temps.

« Montdoubleau, 7 juin 1651. La gendarmerie a tout miné dans le Perche, et vole publiquement tout ce qu'elle rencontre de chevaux... M. de Villiers me mande qu'elle fait la môme chose dans tout le pays chartrain : qu'elle vole les chevaux, même ceux des gentilshommes, qui ont été contraints de la charger et de tuer plusieurs de ses soldats... 4 juillet 1651. Mon fils est allé dans ces contrées ; il s'y trouve beaucoup de gens de guerre qui ont tout ruiné ; et, pour nous achever, la compagnie de M. Parabelle passa dimanche; ses hommes ne se montrèrent pas moins voleurs que les autres... 13 février 1652. Nous sommes très-effrayés par le passage annoncé de l'armée de Son Altesse : le pauvre peuple, comme il est, ne pourra jamais subsister ni se relever... 27 mars 1652. L'armée du Roi qui a passé entre Vendôme et Blois, et celle de MM. les princes qui a. passé et repassé par ces quartiers, allant au Mans pour secourir Angers, et s'en retournant en Beauce, ont entièrement tout ruiné par où ils ont passé : volé, pillé, violé sans exception de personne... Toute la noblesse se fortifiant en ses maisons, j'ai fait faire tout ce qu'il était nécessaire pour la défense... Je ne reçois rien de ia Bazoche : ils sont tous ruinés ayant eu le fort de l'armée. Tout est pillé ; tout le monde est deux fois plus effrayé qu'on ne l'était du temps de la Ligue, etc. »

Indépendamment des guerres plus ou moins désastreuses

que la province du Maine eut à soutenir, avant Charlemagne, contre tant de nations acharnées à sa poursuite, elle commença postérieurement au règne de cet illustre conquérant, surtout vers 856, à se trouver de nouveau terriblement éprouvée dans celles dont elle devint le théâtre, entre Charles II, ou le Chauve, et les Bretons, les Normands, etc., qui vinrent deux fois ensemble, piller et saccager la ville du Mans. Ils y firent un horrible carnage ; mirent tout à feu et à sang, massacrant les enfants, les femmes, les vieillards, les laïcs, les prêtres; brisant les statues des saints ; renversant, dépouillant les autels. Ces violences et la terreur qu'elles produisirent furent si considérables qu'un grand nombre d'habitants s'enfuirent, cachant dans la terre leurs objets les plus précieux. De là tant de dépôts ou perdus; ou retrouvés dans les fouilles ultérieurement faites. C'est ainsi qu'en 1836, à Saint-Michel-cle-Chavaignes, canton de Bouloire, à sept lieues du Mans, un paysan, en creusant le fossé de son champ, trouva dans un vase en grès 450 pièces de monnaie, du règne de Charles II ; presque toutes frappées au Mans, en vertu de l'ordonnance du roi de 854; avec les deux inscriptions : d'un côté : « Gratta Dei Rex; de l'autre ; Civitas Cenomanensis. »

Après des alternatives de paix et de nouveaux combats, arrive cette malheureuse guerre de succession qui , pendant plus de quarante ans, couvrit la province du Maine de ruines, de cendres, de calamités.

L'occasion de ces désastreux conflits se trouva, comme nous l'avons dit, à la mort de Hugues II, troisième comte héréditaire du Maine, en 1051 ; dans l'ambition de Guillaume-le-Conquérant, roi d'Angleterre, de Foulques-le-Rechin, comte d'Anjou, les fiançailles et les mariages des enfants de Hugues II, qui suscitèrent jusqu'à six prétendants à l'héritage de son comté.

Les Normands, les Anglais, se montrèrent ici les plus implacables ennemis, les plus insolents et les plus cruels oppresseurs de la province du Maine. Guillaume-le-Conquérant surtout, ainsi que Guillaume-le-Roux, ensuite Robert, ses fils, etc., devinrent pour elle de véritables fléaux. C'est donc avec un pénible éton-

nement que nous lisons ces étranges passages dans Orderic Vital, chroniqueur normand, et qui, par des motifs bien faciles à comprendre, s'est appliqué à travestir notre histoire : « Le roi Guillaume eut beaucoup à souffrir des nombreuses tribulations qui s'élevèrent contre lui. Quelques-uns de ses sujets du Maine , pays dont les habitants sont presque toujours agités par l'inquiétude qui leur est naturelle, et dont l'inconstance trouble la paix publique, en même temps qu'ils se troublent eux-mêmes, prirent les armes contre lui, et s'occasionnèrent ainsi qu'à beaucoup d'autres des dommages considérables. » Il est difficile de fausser plus complètement les faits. Sans doute, pour obtenir l'assentiment d'un aussi consciencieux historien, les Cénomans auraient dû, sans réagir et môme sans se plaindre, supporter la plus injuste domination, se laisser piller, incendier, massacrer î... Toutefois, comme triomphe de la vérité, comme punition exemplaire de l'avoir outragée, l'auteur est forcé d'ajouter en parlant de l'un des plus courageux soutiens de notre indépendance : « En résultat, Hubert et les siens augmentèrent avec honneur leurs richesses et leur puissance ; tandis que leurs ennemis ne gagnèrent que les fers de lances fichés dans leurs plaies. » Il serait difficile de souhaiter un plus glorieux éloge formulé par un ennemi, par un Normand surtout!...

Au milieu des circonstances critiques où se trouvait alors notre province, Geoffroi Martel, comte d'Anjou, vint ambitieusement s'emparer du Mans, comme nous l'avons déjà vu, brûler ses faubourgs, faire le dégât dans les terres du voisinage, en arracher les vignes, etc. Guillaume-le-Conquérant, alors duc de Normandie, chasse Geoffroi de la capitale du Maine pour y substituer son usurpation à celle du comte d'Anjou, démanteler toutes les fortifications, et brûler une partie de la cité.

Nous avons également indiqué, vers 1057, les prétentions et les tentatives, sur le comté du Maine, de FouIques-le-Réchin, neveu, héritier de Geoffroi-Martel qui venait de mourir ; les invasions successives du Mans par Guillaume-le-Roux ; la construction de plusieurs forts dans la province; l'établisse-

ment de cette grande circonvallation connue sous le titre de fossés de Robert-le-Diable, et dont nous retrouverons encore des vestiges , dans nos temps modernes , aux environs de Marolles , de Saint-Remy-du-Plain , etc. ; le retour de Guillaume-le-Roux, en 1099, au Mans, où, pour toute perspective, il ne rencontre que des ruines ; enfin , la terminaison de cette guerre par Hélie de la Flèche, vie comte héréditaire du Maine.

Cette province utilisait avec zèle, intelligence, les moments de calme que lui permettait' de goûter une paix dont elle avait besoin, lorsque Jean Sans-Terre voulut faire valoir les droits qu'il prétendait avoir sur le comté; réveiller une guerre dont Philippe-Auguste ne tarda pas à réprimer les premières manifestations. Louis IX, en 1227, combattit, de môme, les prétentions ambitieuses de Pierre de Dreux, dit Mauclerc, duc de Bretagne ; fortifia le Mans avec les autres places capables de résister ; mit fin à cette rébellion en passant une seconde fois par notre ville, en 1229 ; et laissa des garnisons dans le Maine et l'Anjou pour déconcerter les projets ultérieurs de ce duc qui s'était lâchement associé aux Anglais dans leurs incessantes et coupables tentatives d'envahissement.

En 1341 , se manifeste à l'occasion de l'héritage de Jean III, duc de Bretagne, le terrible et désastreux conflit de succession entre les deux nobles et valeureux prétendants : Charles de Blois et Jean de Montfort. Philippe VI, roi de France, ayant, malheureusement pour le Maine, pris le parti du premier, envoya son fils Jean à la tête d'une armée sans solde et sans discipline, qui commit tous les excès possibles en traversant notre province : « laquelle, dit Morand, fut réduite à une si grande extrémité de misère, qu'après une rude famine une peste suivit, si cruelle, qu'elle emporta les deux tiers des habitants. »

Après bien des traités souvent mal remplis ; des trêves, si fréquemment rompues sans motif, l' Angleterre, fatiguée de comprimer les efforts de sa convoitise, laisse éclater une seconde guerre plus longue, plus implacable et plus injuste encore que la première. Edouard III provoque Jean II, alors

sur le trône de France. Plus de quatre-vingts ans d'angoisses, de malheurs et d'humiliations, vont ici peser non-seulement sur la province du Maine, mais sur la France entière.

Cette cruelle et sanglante reprise des hostilités est fatalement inaugurée, en 1356, par la désastreuse bataille de Poitiers dont nous avons indiqué les tristes péripéties et les conséquences d'autant plus funestes qu'elle démoralisa momentanément la valeur française; qu'elle servit de prétexte aux seigneurs du temps pour se fortifier dans leurs châteaux ; créer une puissance féodale hostile à celle de la royauté; onéreuse, cruelle pour les populations qu'elle torturait presque autant par ses rapines, ses exactions, ses abus d'autorité judiciaire, que les massacres, les incendies, les dilapidations des Anglais.

Le prince de Galles, enivré par le prestige d'une victoire inespérée, traite la Guienne avec assez peu de ménagement pour y faire naître des insurrections qui donnèrent un caractère plus sérieux à la guerre déclarée, de nouveau, par Edouard III à Charles V. Les Anglais débarquent en Bretagne, vers 1369, pénètrent dans l'Anjou, le Maine où vont se livrer de rudes combats.

Bertrand Duguesclin.— Un peu avant cette époque, vers 1361 , Duguesclin commandait les grandes compagnies , assemblage d'Allemands, de Suisses, et d'autres étrangers mécontents, les uns renvoyés sans aucune solde par les Anglais, et les autres sortis des forteresses occupées en France par ces insulaires ; tous soldats mal disciplinés; conduits par l'amour du pillage et peu dignes d'un tel chef, dont la valeur semblait un apanage de famille. En effet, la sœur du héros breton, religieuse, nommée Julienne, était alors à Pontorson, en Normandie, près de sa belle-sœur, pendant que Duguesclin se trouvait absent pour une expédition, lorsque déjà les Anglais appliquaient leurs échelles afin de s'emparer de la forteresse et de la ville. Julienne revêt la cotte d'armes de son frère, court sur les remparts où les assiégeants allaient mettre le pied ; renverse les échelles et les hommes dans les fossés; à la tête de la garnison, fait une vigoureuse

sortie ; met en fuite les ennemis qui se trouvent pris entre elle et son frère qui rentrait, et sont taillés en pièces ; leur commandant, fait prisonnier.

En 1370, nommé par le roi Charles V, dit le Sage, connétable de France, gouverneur de l'Anjou , du Maine, de l'ancienne Armorique, etc., Duguesclin vint, dans notre province, pour y réprimer les dévastations et les ravages de l'armée nombreuse qu'Edouard III avait envoyée dans ces pays, sous les ordres de Robert Knolles, qu'il regardait comme son meilleur général; attaque les Anglais entre Pontvallain et Mayet, remporte sur eux une brillante victoire ; défait entièrement leurs différents corps de troupes dans plusieurs combats successifs. Couvert de gloire , également estimé des Français et de leurs Qnnemis, après avoir affranchi, pour quelque temps, notre pays de la domination étrangère, cet illustre capitaine vint, en 1380, glorieusement succomber au siège de Château-Neuf-de-Randan, petite ville d'Auvergne; et, comme si la glorieuse vie militaire de ce grand homme devait se terminer par une victoire essentiellement honorable clans son caractère, le gouverneur de la place, après avoir promis de se rendre, ne voulut en remettre les clefs que sur la tombe de son généreux et loyal adversaire !...

Après cette glorieuse victoire de Pontvallain, remportée le 10 novembre 1370, Duguesclin fait soigneusement enterrer ses morts; et, sur le lieu même que borde aujourd'hui la route de Pontvallain au Lucie, pour tout monument, plante une croix de bois, à laquelle on donna le nom de croix Brete, ou bretonne, que la gratitude et l'admiration des habitants du pays prirent soin d'entretenir. Un ormeau voisin, sous lequel on avait construit une cabane pour les blessés, reçut une semblable dénomination, qui passa, par tradition, à ce lieu luimême, sur lequel M. Dubignon d'Angers , propriétaire du château de Cherbon et de ce terrain, fit élever, en 1828, un obélisque en pierre avec cette inscription gravée sur sa base : « Ici, après le combat de Pontvallain, en novembre 1370, Bcrtrand Duguesclin, de glorieuse mémoire, lit reposer ses fidèles

Bretons. Un ormeau voisin, sous lequel on éleva une cabane pour les blessés, une croix de bois plantée sur les morts ont donné à ce lieu le nom d'Ormeau et de Croix-Brette. Français, que les dissensions intestines, que les invasions étrangères ne souillent plus désormais le sol de notre belle France !.. »

Charles V, dit le Sage, ne survécut pas longtemps à son illustre connétable. Ce roi, digne du titre honorable qu'il s'était acquis, puisqu'il répétait souvent, comme règle de sa conduite : « Je ne trouve les rois heureux qu'en ce qu'ils ont le pouvoir de faire du bien , » ne manqua pas une si belle occasion de récompenser le vrai mérite ; et, comme dernière marque de sa profonde estime pour le héros breton, fit déposer ses restes à Saint-Denis, au pied du tombeau qu'il devait bientôt occuper lui-même, avec cette simple mais éloquente épitaphe : « Ci gît le connétable Duguesclin. » Bon, affable, ami sincère et dévoué, jamais il n'oublia cette maxime, qu'il redisait toujours à propos de l'éducation qu'il faut donner aux enfants des princes : « On doit premièrement les nourrir en vertu, si l'on veut qu'ils surîiioîitent, en mœurs, ceux qu'ils doivent surmonter en honneur. »

La santé de ce digne monarque était restée chancelante et faible depuis que Charles II, dit le Mauvais, son beau-frère, roi de Navarre, avait tenté de l'empoisonner pendant qu'il n'était encore que Dauphin, vers 1359. Au moment où le dinde Buckingham, à la tôle des armées anglaises, après avoir saccagé la Champagne, le Galinais, la Beauce , le Vendômois, le Maine, etc., vivement serré par le duc d'Anjou, se trouvait dans une position critique, et dans la nécessité d'engager une action probablement fatale pour lui, arrive un courrier de la cour de France, annonçant la mort prochaine du roi. Le duc d'Anjou partit précipitamment, l'armée se débanda ; les Anglais sortirent librement de leur dangereuse position, et continuèrent le cours des désastres, dont ils devaient couvrir notre malheureux pays.

Lorsque le duc d'Anjou pénétra dans la chambre de son frère, il rendait le dernier soupir, en 1380. Charles V aimait

les sciences, les arls et les lettres; il fut, sous ce rapport, le digne précurseur de François Ier. La bibliothèque du roi Jean, son père, n'était que de 20 volumes, il parvint à porter la sienne au nombre considérable de 900, dans une époque où tous les ouvrages étaient encore manuscrits. Cette riche collection devint l'origine de notre magnifique bibliothèque royale.

Après la mort de Charles V, la succession au trône de France par Charles VI, seulement alors âgé de 12 ans; la régence de Louis, duc d'Anjou, son oncle, prince hautain, ambitieux, qui. plus d'une ibis, souleva la capitale par ses exactions; le mariage du nouveau roi, en 1385, avec Isabelle, fille du présent duc de Bavière-Ingolstadt ; femme plus que légère, inconséquente; reine sans amour national, perfidement dévouée aux Anglais; mère sans cœur et sans prévoyance; la folie du roi, pris, comme nous l'avons exposé, du premier accès dans la foret du Mans ; les intrigues des ducs de Berry, de Bourgogne, oncles de Charles VI; le choix qu'il fil lui-même de son frère Louis, duc d'Orléans, comme régent du royaume ; les intimes et suspectes liaisons de ce dernier avec la reine, sa belle-sœur, etc., furent autant de causes fatales, dont le malheureux concours amena, par des conséquences presque nécessaires, dans la France entière et dans la province du Maine surtout, des troubles et des réactions funestes, que les Anglais, toujours disposés à nous opprimer, ne manquèrent pasd'exploiter à leur avantage.

Déjà les désastreuses batailles de Créey, en 1346, entre Edouard III et Philippe VI; de Poitiers, en 1356, entre le prince de Galles et Jean II, avaient amené deux funestes défaites par la seule turbulence de la valeur française, les vaincus se trouvant en nombre supérieur à celui des vainqueurs; celle d'Azincourt, en Artois, vers 1415, entre Henri V, roi d'Angleterre, et le connétable d'Albret, pour Charles VI, roi de France, présenta les mêmes conditions et des résultais plus terribles et plus funestes encore. Du côté des Anglais, les pertes lurent comparativement beaucoup moins importantes et moins

nombreuses; mais cependant le roi courut les plus grands dangers; le duc de Clarence, son frère, avait été sérieusement blessé; le comte de Suffolk et le duc d'York étaient morts sur le champ de bataille. Du côté des Français, le massacre des soldats fut horrible et désastreux ; celui des chefs jeta le deuil dans toutes les familles nobles, il y eut en effet au nombre des morts huit mille écuyers ou chevaliers, plus de centbannerets, quatre princes du sang : les ducs d'Alençon, de Brabant, le comte de Nevers, le prince de Bourbon, enfin le connétable d'Albret, un grand nombre de comtes, seigneurs, etc. Parmi les prisonniers qui comptaient seize cents écuyers ou chevaliers, on remarquait surtout : Charles, duc d'Orléans ; Jean, duc de Bourbon; Louis de Bourbon, comte de Vendôme; Charles d'Artois, comte d'Eu; le comte de Richemont, etc. Le nombre des simples hommes d'armes égalait presque celui des soldats de Henri V, dont la victoire fut à jamais ternie par l'ordre barbarequ'il donna de passer tous ces malheureux au fil del'épée.

Ce troisième succès, aussi positivement inespéré que les deux premiers, fortifia d'autant plus le roi d'Angleterre dans ses ambitieux projets d'invasion, que les partis puissants qui divisaient la France venaient bien regrettablement en aide aux injustes convoitises de ses ennemis. La faction des Armagnacs et celle des Bourguignons surtout, constamment en guerre ouverte l'une contre l'autre, particulièrement en appuyant les criminels efforts de leur ennemi commun, prirent une part bien coupable dans les malheurs sans nombre qui vinrent accabler notre pays. Ce fut alors, en effet, qu'Isabelle de Bavière développa ses condamnables instincts d'ambitieuse domination, qui livrèrent positivement la France aux iniques désirs de Henri V, à la domination momentanée de son héritier Henri VI.

Poursuivant le cours de ses étonnants succès, Henri V, avec une facilité qu'on aurait peine à comprendre, s'emparait, presque sans combattre, des villes établies sur son passage. Aussi voyait-on s'accroître chaque jour, au milieu de nos défaites et de nos humiliations, les insolentes prétentions de cet étranger

sur le royaume de France. Il se montrait de plus en plus difficile, exigeant sur les conditions de la paix ou des trêves qu'on lui demandait; et lorsque le cardinal des Ursins le pressait d'accepter un arrangement avantageux, il eut assez d'audace pour lui répondre : « Ne voyez-vous pas que Dieu m'a conduit ici comme par la main ; qu'il n'y a plus de roi en France, que j'ai des droits légitimes sur ce royaume? Tout y est en confusion; on ne songe pas môme h s'y défendre contre moi : puis-je avoir une marque plus sensible que le Dieu qui dispose des couronnes, a résolu de mettre celle de France sur ma tête ? »

La ville de Rouen, presque seule, opposa la plus héroïque résistance au conquérant, sous les ordres du valeureux Guy de Boutellicr ; mais, obligée de céder aux horreurs de la famine, et menaçant encore de s'ensevelir complètement sous ses ruines, elle obtint une très-honorable capitulation.

Cet événement retentit comme un funeste signe précurseur de la désastreuse invasion qu'allait subir la France. Toutefois, et nous le dirons avec une sorte d'orgueil, nos provinces du Maine et de l'Anjou seront presque seules affranchies de ce jong humiliant par d'héroïques enfants du pays : Hubert de Sainte-Suzanne, Ambroise de Loré, Armange, etc., auxquels il n'a manqué, pour atteindre à la réputation des Duguesclin , des Richcmont, des Dunois, etc., que l'avantage d'agir sur un plus grand théâtre, et sous les regards mêmes du souverain. Ce que nous avançons à la gloire de notre province est tellement incontestable, que nous en trouvons la confirmation dans John Lingard, historien anglais consciencieux, et dont l'autorité ne saurait être suspecte. «La réduction de Meaux, dit-il, força les provinces septentrionales de la France, depuis les frontières jusqu'à la Loire, à l'exception du Maine, de l'Anjou et de quelques châteaux de Picardie, à reconnaître l'autorité du roi d'Angleterre. » Mais suivons l'ordre des événements.

Aux pressantes sollicitations de l'astucieux duc de Bourgogne, on convint d'établir des conférences pacifiques entre Henri V et Charles VI. Le lieu du rendez-vous était assigné

entre la ville de Mantes, où devait résider le roi d'Angleterre, et celle de Pontoise, que devait occuper le monarque français. Mais ce dernier ayant été pris de l'un de ses accès de manie, la reine Isabelle, avec des projets bien arrêtés, vint au rendezvous accompagnée de sa fille Catherine, jeune, belle, gracieuse, et sur laquelle, dès lors, elle croyait pouvoir compter pour l'accomplissement de ses perfides et criminels desseins.

Dans cette première entrevue, qu'Isabelle avait pris soin de préparer, de manière à lui faire produire tout son effet sur le cœur du souverain, Henri V voulut dissimuler sa profonde émotion. La reine, en mère clairvoyante, en femme expérimentée, avait tout saisi, tout compris; et, pour exciter la passion du monarque par l'absence et la privation, elle éloigne sa fille des conférences. Mais l'astucieux Anglais, ne le cédant en rien, sous ce rapport, à sa perfide alliée, ne tomba point dans ce piège habilement tendu. Les négociations languissent; le duc de Bourgogne et le Dauphin s'entendent un instant pour jouer Henri V, dont la colère éclate à cette déception, et le porte à s'emparer de Pontoise; d'où revint la cour de Charles VI, moins avancée qu'auparavant dans les arrangements relatifs à la paix ; ce qui donna sans doute naissance au proverbe si connu dans notre pays.

La force des événements semblait alors pousser le royaume de France vers la domination anglaise : le rapprochement, l'union du Dauphin et du puissant duc de Bourgogne, qui pouvaient la préserver du joug, n'étaient, en effet, qu'apparents : la fatale entrevue du pont de Monlereau-sur- Yonne, en Gatinais, où le duc fut assassiné, en 1419, par Tanneguydu-Chatel et Barbazan, officiers du Dauphin, ne le prouvèrent que trop, en jetant de nouveau le désordre et la confusion dans tout le royaume.

Henri V n'était pas homme à négliger une si belle occasion d'en finir avec la France. Il avait antérieurement déclaré : « qu'il n'accorderait ni paix ni armistice qu'aux trois conditions suivantes : .1° son mariage avec la jeune Catherine, fille de Charles VI ; 2° sa nomination aux fonctions de régent pendant

la vie de roi; 3° son élévation au trône, comme légitime héritier après la mort de ce monarque.» Loin de rien retrancher d'aussi exorbitantes prétentions, il ne fit que les augmenter et qu'en poursuivre plus activement encore la réalisation injuste.

Isabelle, de son côté, voyait, avec une coupable joie, l'accomplissement de ses projets d'ambition et de vengeance. Philippe, fils de Jean Sans-Petu\ duc de Bourgogne, et successeur de son père, trouvait aussi le moyen d'exécuter les siens dans la protection du roi d'Angleterre et la perte du Dauphin. Toutes les conditions formulées par Henri V furent dès-lors acceptées. Quelques mois après, à la tête d'une armée de seize mille hommes, il entrait en véritable triomphateur dans la ville de Troyes où résidait la cour, y consommait son mariage avec Marguerite : Isabeau, sa honte et l'avilissement de la France !...

Pendant que les nouveaux époux étaient en Angleterre, où Catherine jouissait des magnificences d'un couronnement sans exemple, Henri V recevait la pénible nouvelle de la bataille de Beaugé contre le maréchal de la Fayette et le vicomte de Narbonne, où pendant qu'il ravageait l'Anjou, son frère , le duc de Glarence, avait été défait complètement et tué sur le champ de bataille, par le comte de Buchan.

Les Anglais se montraient alors non-seulement iniques, impitoyables dans leurs dévastations, mais encore brutalement cruels môme envers ceux qui se trouvaient dans la dangereuse position de les sauver. En 1421, après la défaite qu'ils venaient d'éprouver à Beaugé, ces perfides insulaires, fuyant devant les vainqueurs et cherchant à passer l'Huisne, dont le pont avait été rompu à quelque distance du confluent avec la Sarthc, placent une croix blanche sur leur casaque, trompent la bonne foi des paysans, qui raccommodent le pont; et, pour les remercier de leur avoir sauvé la vie, les massacrent sans pitié, brûlent, dévastent, pillent tout ce qui se rencontre sur leur passage.

Le roi d'Angleterre, animé d'un implacable esprit de vengeance, franchit le détroit, s'empare de Meaux, force presque

toutes les provinces de l'Ouest à reconnaître l'autorité qu'il espérait d'autant mieux fonder pour le présent et pour l'avenir, qu'il était alors tout-puissant, et que Marguerite, en 1421, venait de lui donner un fils qui devait lui succéder sous le nom de Henri VI.

En mai 1422, la reine d'Angleterre, accompagnée de son fils, âgé de six mois, de son beau-frère, le duc de Bedfort, vint à Paris, où les deux familles parurent ensemble, environnées des prestiges et des illusions de la puissance. Henri V arrivait alors au comble de la sienne; mais une maladie mortelle vint y mettre le terme, à Vincennes, le 31 août 1422. Ayant senti les approches de sa fin, il avait confié la tutelle de son fds au comte de Warwick, et la régence du royaume de France au duc de Bedford, son frère. Les restes de Henri V, qui n'avait alors que 33 ans, furent pompeusement transportés en Angleterre.

Charles VI, dont on avait à peine demandé l'intervention dans toutes ces coupables manœuvres et ces iniques arrangements, si ce n'est pour lui faire signer, dans le traité de Troyes , en 1420, l'acte inqualifiable d'exhérédation de son propre fils Charles VII, n'était plus alors que l'ombre d'un roi qui devait môme disparaître dans quelques mois, en diminuant toutefois la puissance de la domination anglaise et les chances de son fatal établissement en France. Trop douloureusement éprouvé pendant les tribulations d'un règne de quarante-deux ans, notre malheureux souverain, comme il arrive presque toujours dans les tristes conditions d'un pouvoir à son déclin, se trouva presque seul à ses derniers instants, et s'éteignit, le 22 octobre 1422, sans que l'on rencontrât dans le Trésor la somme nécessaire aux frais de ses pompes funèbres.

Bedford, en conséquence des arrangements qu'avait dictés Henri V dans son omnipotence, gouvernait déjà le royaume à titre de régent; le duc de Bourgogne, avec beaucoup de prudence, ayant refusé d'occuper un poste alors aussi périlleux. Quant à la reine Isabelle, dont le châtiment expiatoire semblait déjà commencer, négligée par l'usurpation ; détestée par

la légitimité; vouée à l'abandon, au mépris de tous les partis, elle vécut désormais sans aucune autorité, sans la moindre considération, et mourut à Paris, vers 1435, dans un étal complet d'obscurité.

La France, plus agitée, plus malheureuse que jamais, se trouvait alors sous le joug de l'Angleterre. Disputée d'un côté, par Charles VII, âgé de vingt ans, son légitime souverain ; cl par Henri VI, âgé de neuf mois, fils de l'usurpateur Henri V, et soutenu par le conseil de régence, que ce dernier lui-même avait nommé.

La majeure partie de la noblesse française n'avait accepté la domination de Henri V qu'à titre de nécessité. Après la mort de Charles VI, elle se rallia presque tout entière autour de son légitime souverain, qui, mettant à profit cet élan favorable, vint se faire couronner à Poitiers, John Lingard dit à Chartres, Reims étant au pouvoir de l'usurpation.

La province du Maine, pendant ces tristes et malheureux conflits, sut toujours garder une position indépendante et courageuse. Ce fut alors en effet que plusieurs de ses enfants se distinguèrent par les manifestations d'un véritable héroïsme.

Au nombre de ces dignes Cénomans qui vinrent alors concourir à l'illustration militaire de la province du Maine, il convient de citer surtout :

Ambroise de Loré. — Né vers 1396, au château de Loré, dans la paroisse du Grand-Oisseau, de l'archidiaconé de Passais, au Maine, élection de Mayenne, cT Ambroise de Loré, peu connu dans l'histoire, Ambroise de Loré, baron d'Yvri, fut un des plus vaillants capitaines de son temps, et montra toujours une bravoure à toute épreuve pour la défense de son pays, surtout contre les Anglais, dont il devint le plus vigoureux antagoniste et la véritable terreur ; les battant à peu près dans toutes les rencontres.

André de Laval, seigneur de Lohéac. — Né vers la fin de 1410, au château de Montsurs, paroisse de l'archidiaconé de Laval, de Jean de Montfort, seigneur de Kergorlai, qui prit le titre et les armes de Laval, sous le nom de Gui XIII, et de

Anne de Laval, dame de Vitré ; se montra, dès l'enfance, avec les qualités supérieures d'un véritable héros , comme nous le verrous dans le combat des landes de la Brossinière contre les Anglais. En 1428, il fut nommé lieutenant d'Arthur de Richemont, connétable de France ; en 1430, chargé de la défense de Laval, et, vers 1433, fait, par Charles VII, gouverneur de ce comté. De 1437 à 1439, pour sa belle conduite au siège de Paris, etc., nommé successivement amiral, maréchal de France; en 1450, il remporte de brillants avantages sur les Anglais; en 1469, il est, par Louis XI, décoré, le troisième, de l'ordre de Saint-Michel, que ce roi venait d'instituer; en 1471 , élevé au gouvernement de la Picardie. Après avoir mérité d'aussi glorieux états de service, il meurt à Laval, le 29 décembre 1485, à l'âge de 75 ans, vénéré des populations agricoles surtout, dont il avait constamment protégé les habitations et les champs contre les vexations et les ravages de la guerre.

Les années 1421 et 1422 s'étaient passées avec des alternatives de succès et de revers pour les deux partis; mais, en 1424, les batailles devinrent plus sérieuses et plus décisives. Les Anglais devant passer, en revenant de l'Anjou, par le Bas- Maine pour saccager cette province, furent arrêtés au Bourgneuf, ville située vers le nord-ouest de la foret de Concise, devant un corps d'armée commandé par Ambroise de Loré, Gui de Laval , le baron de Goulonches, et André de Laval de Lohéac. Dans ce combat, l'un des plus glorieux de notre pays, l'ennemi fut complètement vaincu ; son chef, le colonel de la Poole, fait prisonnier; les seigneurs français que nous venons de nommer s'y distinguèrent surtout par des prodiges do valeur; et celui qui reçut la plus digne récompense, fut le jeune André de Laval, que l'on fit chevalier, auquel son aïeule, Jeanne de Laval, ceignit l'épée de Duguesclin, son premier époux, en lui recommandant, par une allocution touchante, d'en faire un aussi glorieux usage pour combattre et vaincre les ennemis de la patrie.

« L'an 1422, dit la Chronique du temps, pour le fameux combat des landes de la Brossinière, où les Angloys, comman-

dés par le sire de la Poulie, lord Pool, furent déconfitz par messire Ambroisc de Loré et autres chevaliers françois; le comte d'Aumalle envoya à madame Anne de Laval, lui prier d'envoyer messire Guy de Laval, l'aisné de ses fils et ses vassaux. Et comme il éloit absent, et restoit seulement le second fils André de Laval, âgé de douze ans, non obstant, sa mère Tenvoya très-volontiers. Alors vivoit encore la bonne femme Jehanne de Laval, laquelle voulut mettre en main au dit André, son petit-fils, l'épée de Duguesclin, lequel avoit été son mary, avant qu'elle épousa le sire de Laval. Et, pour accompagner André, lui bailla le sieur de Montjean, son gouverneur... Des Angloys furent tués 1,400. Beaucoup de blessés et faits prisonniers... Sur le lieu du combat furent faits plusieurs chevaliers ; et, le premier, messire André de Laval, lequel Favoit grandement mérité, non obstant son âge de douze ans. » La bataille du Bourgneuf, que les Anglais nomment encore de la Gravelle, eut lieu en 1424 ou 1425. Or, comme André de Laval, seigneur de Lohéac, était né au château de Montsûrs, dans le Bas-Maine, à la fin de 1410; il aurait eu quatorze ou quinze ans lors du combat de la Brossinière, ce qui donnerait plus de probabilité aux circonstances de ce premier fait d'armes d'un véritable héros, dont il ne faisait qu'annoncer le glorieux avenir.

Un aussi brillant succès fut bien douloureusement contrebalancé par la fatale bataille de Verneuil, en Normandie, vers 1424, où la turbulence de plusieurs chefs écossais, auxiliaires de Charles VII, et surtout de Douglas, Buchan, etc., engagea imprudemment le combat, et compromit sérieusement les intérêts du jeune roi de France ; occasionna la mort ou la captivité d'une partie de sa noblesse.

Habile à profiter de ses avantages, Bedford envoie le comte de Salisbury dans le Maine, avec ordre de s'emparer de toutes les places fortes de cette province. Ce chef anglais assiège Le Mans, et n'y fût peut-être pas entré sans l'effroi que produisirent les détonations inaccoutumées de ses dix pièces d'artillerie, et les brèches que leurs projectiles opéraient dans les murailles. Polydore Virgile semble dire que ce fut le premier

siège où les canons se trouvèrent mis en usage. Il serait plus exact d'avancer que ce fut la première fois que les Cénomans en éprouvèrent les terribles effets, puisqu'il semble aujourd'hui prouvé, comme nous l'avons dit, qu'Edouard III fit usage des armes à feu au siège de Cambray, en 1339 ; et qu'en 1345 on fabriquait, à Cahors, des canons, sans doute encore bien imparfaits.

Les Anglais vont ensuite assiéger Sainte-Suzanne ; mais l'héroïsme d'Ambroise de Loré les tint si longtemps en échec au pied de son rocher, que, sans les ravages de leur nouvelle artillerie, la place n'eût probablement jamais été prise. L'occupation de Mayenne, de Laval, de la Ferté-Bcrnard, Beaumont, Fresnay , Ballon, etc., fut aussi noblement combattue, avec des alternatives de reprise et d'abandon ; Ambroise de Loré surtout leur disputant avec un infatigable courage le terrain de son pays, lorsqu'il fut un instant éloigné du théâtre de ses brillants exploits par le grand et merveilleux fait d'armes qui devait porter le coup mortel et décisif à l'injuste et cruelle domination de l'Angleterre sur la France en général, sur la province du Maine en particulier.

Vers 1427, les Cénomans avaient occupé leur capitale et repoussé les ennemis dans le château ; mais ce nouveau succès ne fut pas de longue durée. Talbot reprit la ville, y rétablit la garnison, puis s'empara de Laval. Le vindicatif comte de Suffolk rendit la nation anglaise plus odieuse encore dans notre pays, en faisant trancher la tète aux principaux habitants qui s'étaient soulevés dans le but si juste et si naturel de réconquérir la liberté dont on les privait avec autant d'arrogance. L'horrible exécution eut lieu sur les pierres au lait, en face de la Grande-Bue, à la porte môme de l'église cathédrale ; malgré les touchantes supplications du digne évoque AdamChaslelain, qui lui-même fut maltraité comme suspect des intelligences au moyen desquelles Guillaume d'Orval , Ambroise de Loré, Etienne de Yignolcs, dit La Hire, les seigneurs de Beuil, de Tusse, etc., s'étaient introduits dans la ville.

Ce fut à peu près vers le même temps que Talbot s'empara

de Laval par escalade, et du château, qui fut obligé de se rendre par composition, et dans lequel André de Laval fut fait prisonnier, ensuite racheté pour 25,000 écus. Mais cette ville ne resta pas longtemps au pouvoir des Anglais. L'année suivante, Bertrand de La Ferrièrc, Raoul du Bouchet, les seigneurs du Hommet, de la Haye, de ïorcé, etc., à la tête de trois cents hommes d'armes seulement, qu'ils firent cacher dans un moulin communiquant avec Tune des extrémités du pont, surprirent la garnison pendant la nuit, et se rendirent maître de la cité. C'est précisément ce brillant fait d'armes qui devint le texte de la charmante nouvelle historique sur Anne de Lavai et Guy Turpin ; nouvelle que nous avons racontée d'après M. Eugène de G***.

Fatigué de toutes ces vicissitudes, qui n'avançaient les affaires ni du prétendant légitime, ni de la régence instituée pour l'usurpation, Bedford, d'ailleurs sollicité par ses conseillers impatients d'en finir, pour se créer une position plus brillante et mieux assurée, prit enfin la résolution de porter les derniers coups en attaquant Charles VII au cœur même de ses possessions. Le siège d'Orléans est en conséquence résolu ; sa poursuite est confiée à Montagu, comte de Salisbury. La ville, bien approvisionnée, se trouvait défendue par une garnison peu nombreuse, des fortifications insuffisantes, mais par une population dévouée à Charles VII et commandée par de vaillants capitaines : Gaucourt, Lafayette, Xaintrailles, Graville, etc., auxquels vinrent ultérieurement se joindre les plus courageux et les plus redoutables chevaliers du royaume : tels que Dunois, LaHire, Chabannes, Ambroise de Loré, Arthur de Bretagne, comte de Richemont, nommé connétable en 1425 par Charles VII, etc.

Salisbury soumet plusieurs places des environs, passe la Loire avec dix mille hommes, et, le 23 octobre 1428, emporte d'assaut le château qui défendait, le pont. Mais, quelques jours après, une balle vient le frapper au visage pendant qu'il était en observation. On le remplace, après sa mort, par le comte île Suffolk, qui reçoit des renforts et les dispose autour de la

ville. Le blocus fut continué pendant l'hiver. Au printemps, 1429, en attaquant, sans précaution, un convoi près de Rouvray-Saint-Denis, en Beauce, les Français furent battus, et tellement découragés par cet échec de mauvais présage, que le conseil, assemblé pour délibérer, et Charles VII, lui-même, étaient presque décidés à quitter, non-seulement l'Orléanais, mais encore la Touraine, le Berry , etc., en compromettant peut-être ainsi pour toujours l'indépendance du pays.

La reine, d'autres disent Agnès Sorel, maîtresse du roi, eut assez d'empire sur l'esprit de ce monarque insouciant et voluptueux, pour lui faire abandonner une aussi pusillanime résolution ; en même temps qu'un secours bien extraordinaire du moins, s'il n'était providentiel, vint tout h coup relever le courage des plus timides, et changer en nobles espérances les terreurs puériles dont ils avaient été l'objet.

Jeanne d'Arc. — A Domrémy, village sur la Meuse, en Lorraine, entre Neufchâteau et Vaucouleurs, existait alors une jeune fille de dix-huit ans, simple, naïve et pure, au milieu des troupeaux qu'elle conduisait aux champs; mais, inspirée, d'autres diront peut-être sous l'empire d'une hallucination qui lui faisait voir, dans ses instants de contemplatif ascétisme, l'ange Michel, sainte Marguerite et sainte Catherine. Quelle que soit, du reste, l'opinion admise relativement à la cause de la mission qu'elle va s'imposer, il n'en restera pas moins démontré, par les faits incontestables de l'histoire, que cette mission, qui présentait le double objet de délivrer Orléans, de faire sacrer Charles VII à Reims, au milieu d'obstacles en apparence insurmontables par des procédés purement humains, fut accomplie d'une manière véritablement héroïque, par une simple femme, par une jeune lille à peine sortie de l'enfance, avec un dévouement, un courage, une habileté militaire qui feraient honneur aux plus zélés, aux plus vaillants chevaliers.

Cette jeune fille, née en 1409, à Domrémy, d'une famille d'artisans, touchée des malheurs de la France, fidèle au principe de la légitimité, remplie d'indignation contre les Anglais, dont les ravages ensanglantaient son pays, conçoit un noble

projet d'affranchissement; et, comme dominée par l'inspiration qui l'exaltait depuis longtemps, et qui, dans son esprit, venait de prendre les sublimes proportions d'une mission divine, déclare à ses parents sa grande et courageuse résolution que rien désormais ne pouvait arrêter dans son accomplissement. Un de ses oncles, séduit par l'accent de vérité qui se révélait dans ses discours, la conduit à Vaucouleurs près du sire de Baudricourt, qui gouvernait la ville au nom de Charles VII. Elle est repoussée d'abord comme visionnaire, et ce n'est qu'au moyen d'une persévérance presque obséquieuse envers l'officier du roi, qu'elle en obtient une lettre de créance près de Sa Majesté, qui se trouvait alors à Chinon, en ïouraine. Reçue dans une grande salle où le monarque, simplement vêtu, n'avait absolument rien qui le distinguât des nombreux seigneurs dont il était environné, la jeune fille marche résolument à lui , le reconnaît, malgré le change par lequel il essaie de la tromper; lui révèle humblement le double objet de sa mission : la déli • vrance d'Orléans et le sacre de Sa Majesté dans la ville de Reims; obtient son attention et même un commencement de confiance en lui parlant mystérieusement de choses qu'il croyait en effet secrètes pour tous. Mais Charles VII ne l'envoya pas moins à Poitiers, pour y subir une interrogation devant le Parlement, auquel cette patiente et courageuse fille répond de la manière la plus sensée à des questions dérisoires et même inconvenantes. A son retour, elle est, pour la première fois, l'objet des plus honorables attentions. Le roi lui donne une armure complète, l'équipe de pied en cap, ainsi que ses plus valeureux chevaliers.

A partir de cet instant, Jeanne d'Arc, c'est ainsi qu'on la nommait alors, et plus tard, la Pucelle d'Orléans, l'héroïne de Vaucouleurs, marche au milieu des succès, dans la voie merveilleuse de la mission qu'elle avait conçue, qu'elle avait si difficilement fait accepter de ceux auxquels devaient en revenir tous les avantages. Manœuvrer un coursier avec aisance; commander avec habileté, sangfroid; montera l'escalade ainsi que les plus intrépides; lutter corps à corps avec les plus redouta-

bles adversaires ; recevoir des blessures graves sans se plaindre et sans désemparer, etc., sont autant d'actions qu'elle effectue sons les yeux des deux armées, au milieu d'universelles acclamations. Ecoutons, du reste, môme les historiens de l'Angleterre sur tous ces faits; leur témoignage ne sera pas suspect.

« La Pucelle fit à cheval son entrée publique dans Orléans, dit John LingarcL Sa ligure était délicate et gracieuse ; sa longue chevelure noire tombait en anneaux sur ses épaules ; et, dans une course à la lance, elle conduisit son cheval avec aisance et dextérité. La foule éclata en cris d'admiration ; on voyait en elle une créature plus qu'humaine : c'était un chevalier descendu du ciel pour le salut de la France. » Aussi, le sire de Laval écrivait-il à sa mère, en parlant de l'héroïne : «Il semble chose toute divine desonfaict, et de lavoir et de l'ouïr. »

L'enthousiasme devient général dans l'armée française ; les plus vaillants chevaliers se font un point d'honneur de recevoir et de suivre les ordres de Jeanne : le duc d'Alençon, La Hire,Dunois, Xaintrailles, de Richemont, Ambroise de Loré, etc., marchent sous le prestige de sa bannière, la suivent, la protègent avec un soin affectueux dans les périls des combats. Les assiégeants, d'abord incrédules et pleins d'ironie, voyant les prodiges de la Pucelle, deviennent circonspects et sont bientôt frappés d'une terreur profonde, croyant avoir à lutter contre un ange ou contre un démon.

« Toutes ses manières, ajoute John Lingard, semblaient plus qu'humaines aux spectateurs ; l'enthousiasme s'empara de toutes les têtes, et des milliers d'hommes demandèrent à combattre sous ses ordres... L'armée assiégeante reçut d'abord ce conte avec mépris; on le regarda comme un artifice impuissant pour relever le courage d'un peuple abattu. Mais l'imagition des plus incrédules en fut bientôt frappée. L'alarme se communiqua insensiblement, et les plus courageux finirent par reculer devant l'idée d'avoir pour antagoniste un champion céleste, quoique ce ne fut qu'une femme. Ce fut en vain que le comte de Suffolk et ses officiers essayèrent de combattre ces idées dangereuses. »

Au milieu de tant d'opinions favorables à l'exécution de ses projets, rhéroïne de Vaucouleurs fait entrer un convoi de vivres dans Orléans, où la famine commençait déjà ses ravages, en conséquence d'un blocus rigoureux. Les rôles changèrent aussitôt dans les deux armées, et à' assaillie, celle des Français devint assaillante. Après plusieurs combats, où Jeanne d'Arc fit des prodiges de valeur, de sangfroid , de courage et fut blessée grièvement, toutes les positions de l'ennemi se trouvèrent enlevées; ses travaux de siège, détruits; et le comte de Suffolk, dans la nécessité d'abandonner la place et de ramener honteusement, vers ses garnisons, les débris d'une armée dans l'abattement et le désespoir.

La Pucelle d'Orléans était entrée dans cette ville, étroitement bloquée, par une circonvallation de soixante bastilles, le 29 avril 1429; et, le 8 mai suivant, les Anglais en étaient chassés avec des pertes considérables. Notre héroïne les poursuit avec acharnement ; les assiège à son tour dans Jargeau, petite ville située sur la Loire, à quatre lieues d'Orléans. Elle est précipitée dans les fossés , mais elle encourage encore les siens du geste et de la voix. Le 12 juin , la place est emportée après dix jours d'assaut, trois cents hommes de la garnison tués, et le général en chef, le comte de Suffolk, immédiatement fait prisonnier. Le lord Talbot, qui le remplace dans le commandement, est battu le 18 juin près de Patay, ville placée à cinq lieues d'Orléans; fait prisonnier par Xaintrailles, qui le renvoya généreusement sans rançon. Melun, Baugency, plusieurs autres villes fortifiées tombent successivement sous les coups de l'héroïne de Vaucouleurs, dont la première partie du programme, la délivrance d'Orléans, venait d'être si glorieusement remplie.

Nous le dirons avec regrets et confusion, pendant que cette valeureuse jeune fille remettait si courageusement le royaume de France entre les mains de son légitime souverain, ce monarque, indolent et voluptueux, passait nonchalamment sa vie dans les plaisirs sensuels d'une cour dissolue; dont les courtisans, pour leur intérêt particulier, lui facilitaient les occa-

sions et la variété. Ce fut dès lors avec bien des supplications et des instances que Jeanne parvint à le décider au voyage de Reims, où le sacre solennel de Charles VII devait achever la mission de sa généreuse libératrice.

Mais l'occupation de toutes les forteresses qui commandaient Titinéraire, par les Anglais ou par les Bourguignons, rendait cette entreprise difficile , pour ne pas dire môme dangereuse.

Charles eut assez de confiance dans les sublimes inspirations de celle qui venait de rétablir si merveilleusement sa fortune, pour fermer les yeux sur les périls et pour lui confier le soin de diriger l'expédition et de pourvoir aux besoins d'une armée de dix mille hommes qui le précédait. Le succès justifia cette confiance.

Auxerre, Troyes, Châlons, Reims, ou bien fournirent des provisions, ou bien ouvrirent leurs portes après quelques pourparlers. Cette dernière ville chassa même la garnison bourguignonne, et reçut Charles VII avec les honorables témoignages d'une allégresse véritable. Enfin, le 17 juillet 1429, s'accomplit, sous les auspices de Jeanne d'Arc, le couronnement et le sacre du roi légitime de France.

Pendant toute l'auguste cérémonie, l'héroïne, sa bannière déployée, se tient debout à côté du monarque. Mais, lorsque tout paraît fini, se jetant aux pieds du souverain, Jeanne lui déclare que sa mission est terminée; lui demande, avec larmes et prières, la permission de retourner à Domrémy, d'y reprendre le cours de son obscure et modeste vie. Mais le roi, sans doute, comme la suite le prouvera, par un indigne motif d'égoïsme, et pour les services qu'il espérait encore obtenir de son influence incontestable sur l'esprit de l'armée , remercia Jeanne de ses nobles actions, et la supplia de les continuer près de sa personne. La pauvre jeune fille y consentit par obéissance, mais elle répéta plusieurs fois que sa mission était finie; qu'elle ne sentait plus, en effet, la puissante influence de son inspiration divine. Les tragiques événements qui terminèrent sa glorieuse vie ne démontrèrent que trop évidem-

ment, pour son malheur et pour la honte ineffaçable de Charles VII, la vérité de ses funestes pressentiments.

Aux sollicitations de Jeanne, le roi marche sur Paris; arrive aisément jusqu'à Saint-Denis: les villes principales ayant, à son approche, ouvert leurs portes. Il assiège la capitale par le faubourg Saint-Honoré, le 12 septembre 1429. Dès le début de Faction, l'héroïne, toujours aussi courageuse, avait été sérieusement blessée d'une flèche à la cuisse, et laissée, pendant plus d'une heure, sans aucun secours, au bord d'un fossé. Nouvelles supplications de la jeune fille pour obtenir sa liberté; nouvelles prières du roi, qui la retient et lui fait accepter des lettres de noblesse pour elle et pour ses parents.

Jeanne d'Arc ne jouit pas longtemps de cette distinction, d'autant plus flatteuse qu'elle était mieux méritée : désignée par Charles VII pour faire lever le siège de Compiègne, le 25 mai 1430, elle se jette courageusement dans cette place; mais, repoussée dans une brillante sortie par les assiégeants, et protégeant la retraite des siens avec un admirable sangfroid, l'héroïne d'Orléans est renversée de son coursier par un archer bourguignon ; vendue au comte Jean de Ligny-Luxembourg, qui lui-même en trafique honteusement avec Bedford pour une somme de dix mille livres.

Jeanne, dans la chaleur du combat, avait plusieurs fois ordonné des exécutions militaires un peu sévères ; les Anglais auraient usé de représailles dans les mômes conditions, l'histoire ne trouverait qu'à déplorer ici les usages cruels de la guerre; il ne lui resterait pas du moins à révéler des turpitudes et des atrocités relatives à la fin si tragique et si regrettable de l'héroïne d'Orléans.

Ses admirables et valeureux exploits avaient profondément humilié l'orgueil des Anglais et compromis sans retour le succès de leurs injustes prétentions sur la couronne de France : nos mortels ennemis achevèrent d'exciter l'indignation parleur manière à la fois lâche et criminelle de s'en venger.

Bedford, oncle de Henri VI, régent d'Angleterre, qui venait de faire décapiter plus de cent cinquante bourgeois de Paris à

la suite d'une manifestation favorable à Charles VII, et Jean Cauchon, évêque de Beauvais, la honte du clergé chrétien, furent les deux principaux acteurs de l'horrible tragédie qui devait terminer la noble carrière de Jeanne d'Arc.

Livrée par Bedfort à la juridiction ecclésiastique, sous la prévention de sortilèges, maléfices, diaboliques machinations, cette pauvre et si pieuse jeune fille de dix-neuf ans, écrasée par le poids des fers qui la tenaient immobile au fond d'un obscur cachot, depuis plus de trois mois que durait ce cruel et scandaleux procès, que l'on semblait prolonger à plaisir avec le double caractère d'une torture morale et physique, est enfin condamnée : à passer le reste de sa vie dans une austère prison, « au pain de douleur et à Veau d'angoisse. »

Eh bien, nous le dirons d'après l'histoire, et, comme elle, avec un sentiment de profonde indignation, ce jugement, à la fois ridicule dans ses motifs ; exorbitant, inique dans ses résultats, ne suffisait pas à l'orgueilleuse et perfide Angleterre. Elle s'était réjouie, comme d'une grande victoire, de la capture inespérée d'une vaillante héroïne qui l'avait fait trembler ; elle voulait se repaître, comme d'une compensation à ses défaites, à sa honte, du supplice public et des tortures prolongées d'une jeune fille dont les belles et grandes actions militaires suffiraient à l'illustration des plus valeureux chevaliers. C'est ainsi que l'entendait le cruel Bedfort, ce présomptueux insulaire, bien certain d'être servi au-delà de ses criminels désirs par l'évêque de Beauvais, son digne et misérable compère.

On avait fait promettre à Jeanne de ne jamais porter, à l'avenir, d'autres habits que ceux de la femme. Pour la mettre dans l'impossibilité de tenir son engagement, Cauchon donne l'ordre d'enlever ses vêlements ordinaires, et de ne laisser à sa disposition que des habits d'homme; il aposte des gardiens chargés de la saisir aussitôt qu'elle en aura fait usage pour se couvrir : les premiers sentiments de la décence devant l'amener à cette nécessité !...

Cette inqualifiable comédie se trouva jouée de manière à produire les résultats prévus à l'avance ; Jeanne d'Arc fut remise

en jugement, condamnée, comme relapse, à la peine de mort, et brûlée vive, le 14 mars 1431, sur la grande place du marché de Rouen, après une année tout entière des tortures de la plus dure captivité.

Mais ce qui paraîtra sans doute plus étrange encore, pendant que l'héroïne d'Orléans souffrait et mourait pour le salut de la France, Charles VII, dont elle avait si courageusement sauvé le royaume et la couronne, oubliait, dans la joie des festins et dans l'enivrement des fêtes, celle qui l'avait si loyalement et si généreusement servi!... Cet indolent et sensuel monarque ne fit même aucune tentative, aucune démarche pour soustraire cette fille sublime à l'iniquité de ses juges: pour l'arracher au plus cruel, au moins mérité des supplices. Comme s'il eût été fatalement décidé que, dans cette épouvantable tragédie, devaient à la fois se déshonorer publiquement aux yeux du monde civilisé le roi des Français, par la plus lâche ingratitude; le régent d'Angleterre et ses misérables complices, par les brutalités et les infamies de leur implacable vengeance!...

Ce fut, en effet, seulement vingt ans après cette horrible exécution, que Charles VII, essaya, dans une bien tardive réparation publique , d'atténuer le fâcheux effet produit par sa conduite étrange et coupable. Il fait reviser le procès. Cent douze témoins des plus considérés, et qui s'étaient trouvés en position de mieux connaître Jeanne d'Arc, viennent déposer de la manière la plus honorable pour cette courageuse fille : son jugement est cassé, l'arrêt déclaré nul, abusif, injuste, lacéré par la main du bourreau. Des processions expiatoires sont instituées à Rouen , et suivies de prédications dont le texte présentait une juste apologie de cette malheureuse victime des plus criminelles passions. Louis XI, après son avènement au trône, par des motifs semblables, peut-être aussi comme accusation contre les faits et gestes de son père, enchérit encore sur l'étendue réelle de ces moyens expiatoires : fait condamner au supplice du feu les deux seuls juges du procès de Jeanne qui vivaient encore. Les autres étaient morts misérablement!...

Du reste, l'anniversaire de la mort tragique de Jeanne d'Arc fut depuis lors célébré dans la ville d'Orléans, et M. Déplace a tout récemment, par un passage de son discours prononcé à cette occasion , dignement fait comprendre les motifs de cette guerre injuste, aux insuccès de laquelle l'héroïne de Vaucouleurs eut une si grande part. « La lutte séculaire de la France et de l'Angleterre, dit l'honorable chanoine de Paris, n'était pas une simple lutte de rivalité nationale ; c'était celle de la conquête qui envahit et de l'indépendance qui résiste et qui se défend. »

Pendant que ces graves événements s'effectuaient dans l'Orléanais, la Champagne et la Normandie; pendant qu'Ambroise de Loré prenait une part glorieuse aux merveilleux succès de Jeanne d'Arc , son valeurenx lieutenant , Jean Armange , donnait, clans le Maine, bien de l'occupation aux commandants anglais. Chargé de la défense de Saint-Cenery, place importante, située sur la Sarthe et près d'Alençon , il repoussa les attaques multipliées de ces insulaires avec un véritable héroïsme : leur occasionna des pertes considérables dans ses vigoureuses sorties, et les obligea bien des fois à lever le siège.

Ambroise de Loré, vers 1431, revient dans le Maine lieutenant général de cette province pour le service du roi, maréchal des armées du duc d'Anjou ; rassemble des troupes, vole au secours de Saint-Génery , pour la quatrième fois attaqué violemment par les Anglais. Près de Vivoin , emporté par son courage, il est fait prisonnier; aussitôt délivré, grâce à la valeur indomptable des siens; et, pour se venger de son éphémère captivité, par un trait à la fois audacieux et peignant bien la résolution de ce noble caractère, il marche sur Caen, dontles Anglais étaient maîtres; àlatêle d'une compagnie d'élite, pénètre dans la ville par le faubourg Saint-Etienne, s'empare des riches marchandises étalées sur les boutiques de la foire Saint-Michel, et rentre huit jours après dans le fort Saint-Cénery, chargé d'un précieux butin, et conduisant trois mille prisonniers. Mais aussi rempli d'humanité que de bra-

voure, il avait, à quelques lieues de Caen, mis en liberté, sans rançon, avec les plus touchants égards, au moins mille captifs présentant les enfants, les vieillards, les femmes veuves, les hommes d'Église, de travail, etc., qui, dans les premiers instants de confusion, étaient tombés en sa puissance.

Le comte d'Arondel,qui commandait alors, dans ces contrées, les troupes insulaires, vint, pour la cinquième fois, mettre le siège devant Saint-Cénery, dont il ne put s'emparer qu'après avoir tué sur la brèche le brave Armange, de Villeblanche, son digne lieutenant, et leurs plus intrépides compagnons. Sillé-le- Guillaume, Beaumont-le-Vicomte et plusieurs autres places fortifiées tombèrent également au pouvoir des Anglais, après les plus courageux efforts de la valeur française : de telle sorte que Henri VI devint maître de la province du Maine presque tout entière.

Ce fut le 17 décembre 1431 , que se consomma la honte à jamais regrettable de la France, par le couronnement, dans Paris, du roi d'Angleterre, alors âgé de dix ans !...

Dans ces temps de guerres continuelles de bataillons à bataillons , il n'était pas rare de voir des combats singuliers, en champ clos, entre des adversaires, dont chacun représentait sa nation. Nous citerons surtout ceux de Laval , où le Français Finot, seigneur de Bretignoles, terrassa le chevalier anglais Arthus de Cliffton ; de la Ferté-Bernard, où l'insulaire, nommé Le Peintre, fut vaincu par un Cénoman ; de Sablé, entre le Breton Hervé de Kercadieu, et l'Anglais Thomas Mathieu, dans lequel ce dernier eut l'avantage, etc.

La guerre entre l'Angleterre et la France languit pendant plusieurs années avec des succès balancés, mais sans résultats définitifs. Les deux puissances, fatiguées par les sacrifices d'hommes et d'argent qu'elle exigeait, sentaient le besoin d'une pacification générale ; mais les conditions en eussent été difficiles à régler, à faire exécuter surtout, avec d'ambitieux insulaires, dont l'orgueil était humilié en voyant notre beau pays leur échapper, comme une proie dont ils avaient rêvé l'usurpation; sans la circonstance heureuse qui vint alors s'op-

poser, comme une juste nécessité, aux progrès ultérieurs de leurs iniques envahissements.

Philippe, duc de Bourgogne, en s'unissant aux Anglais contre son pays, s'était regrettablement et cruellement vengé de l'assassinat de son père, dont il ne croyait pas Charles VII entièrement innocent. Mais, celte vengeance assouvie, le sentiment des devoirs envers la patrie ne tarda pas à ramener ce prince dans les voies dont il n'aurait jamais dû sortir. L'intervention du Pape fut réclamée pour mettre un terme à d'aussi longs, à d'aussi désastreux conflits. Eugène IV se rendit, avec empressement, aux vœux des parties intéressées; et, vers 1435, eut lieu le mémorable congrès d'Arras, l'un des plus fameux dans les annales de la diplomatie. Toutefois, il n'offrit, comme résultat positif, qu'un simple rapprochement eutre le duc de Bourgogne et Charles VII; mais les dispositions hostiles de la France et de l'Angleterre, entretenues, aigries même trop souvent par les ambitieuses prétentions de Bedford, poursuivirent le cours de leurs méfaits. Ce duc mourut avant la dissolution du congrès d'Arras, fut inhumé à Rouen. Richard, duc d'York, le remplaça dans sa mission en France ; mais, avant son arrivée, les Parisiens avaient ouvert leurs portes au légitime souverain, qui s'était, au siège de Montereau, acquis l'estime de la France par sa bravoure et par sa généreuse modération.

Charles VII fit son entrée solennelle dans la capitale, en 1437, après l'expulsion définitive des Anglais; entouré de sa noblesse, et particulièrement des chefs qui avaient commandé dans le Maine. Ambroise de Loré fut nommé prévôt de Paris, et s'acquitta de ses nouvelles fonctions avec autant de zèle et d'habileté qu'il avait montré de dévouement et de courage à défendre, les armes à la main, l'indépendance et la gloire de son pays.

Les Anglais, refoulés vers la Normandie, l'Anjou, le Maine, etc., occupaient encore la plus grande partie de ces provinces. Henri VI, espérant séduire les populations par des promesses, fit publier, en 1438, une proclamation, dans laquelle il s'engageait à restituer les biens de ceux qui voudraient le recon-

naître pour légitime souverain : cette proposition humiliante fut unanimement repoussée avec une juste indignation.

John, lord Talbot, nommé plus tard comte de Salisbury, fit surtout beaucoup de mal à la France, et vint l'inquiéter jusque sous les murs de Paris. Le Maine, l'Anjou, la Normandie furent particulièrement le théâtre de ses actives entreprises et de ses funestes succès.

Vers 1444, le mariage d'Henri VI, alors âgé de 23 ans, avec la belle Marguerite d'Anjou, fille de René, roi de Sicile, de Jérusalem, duc d'Anjou, du Maine; parente assez proche de Charles VII, fit espérer la conclusion d'une paix définitive et durable entre les deux souverains. William de la Poole, comte de Suffolk, pour l'Angleterre, et le duc d'Orléans pour la France, furent chargés de cette négociation. L'une des conditions principales était la restitution du Maine et de l'Anjou au roi Piené, que son gendre Henri VI en avait dépouillé. Mais le roi d'Angleterre, peu scrupuleux dans la violation de ses engagements, chercha, par les plus astucieux moyens, à conserver les places du Mans, de Fresnay, etc., lorsqu'il rendit, en 1448, le reste de la province qu'il n'était plus en son pouvoir de retenir. Toutefois, les agents de cette restitution semblèrent protester contre la juste mesure, en déclarant qu'Henri n'abdiquait pas son droit à la souveraineté de ces possessions, mais qu'il en cédait seulement l'usufruit actuel. Une trêve de deux ans fut signée; mais elle devait rencontrer bien des causes de rupture entre deux monarques, dont l'un cherchait, par la ruse, à maintenir son usurpation ; et dont l'autre, animé par la noble ambition d'affranchir son royaume des humiliations d'un joug étranger , semblait n'avoir qu'une seule pensée, une seule résolution : la résolution, la pensée de chasser les Anglais de tousses domaines. L'occasion ne tarda pas à s'offrir; le pillage de Fougères, par des soldats indisciplinés, dont le duc de Somerset et leur chef sembla condamner l'action, devint un prétexte d'hostilités, que Charles VII saisit avec empressement. Le Maine se remplit alors de troupes françaises. Dunois, dil le Bâtard d'Orléans, à la tète d'une valeureuse armée, s'empare

de Rouen, soumet, dans le cours d'une année, toute la Normandie. La résistance de Henri VI est d'autant moins active et plus incertaine, qu'il trouve à lutter, dans son propre royaume, contre les entreprises dangereuses d'un parti qui lui reproche d'avoir sacrifié ses possessions de France, le Maine surtout, au désir d'épouser l'impérieuse Marguerite, dont les ambitieuses suggestions pouvaient occasionner la ruine de l'Angleterre.

Les places françaises, valeureusement attaquées par leur souverain légitime , défendues sans énergie par l'usurpateur, se rendirent presque toutes sans combat : et, vers les premiers jours d'août 1451, les bannières de Charles VII flottaient sur les cités de son royaume, pour toujours affranchi du joug de l'étranger : il ne restait plus en effet alors, de tout ce beau pays, que la ville de Calais sous la domination de Henri VI.

En voyant une succession aussi merveilleuse d'événements prendre leur source, au milieu des conjonctures les plus désespérées, dans l'intervention d'une simple jeune fille, tout à coup élevée du caractère de la femme à celui du héros, on se demande naturellement si l'œuvre de Jeanne d'Arc n'avait pas quelque chose de providentiel, ou tout au moins d'inspiration divine; surtout lorsque cette œuvre, a jamais digne d'admiration et de gratitude, a, pour complément et pour sublime résultat, l'expulsion définitive des Anglais du sol de la France aussi profondément humiliée, aussi glorieusement reconquise !

Pour ce qui regarde le Maine, dans cette heureuse délivrance, il nous est impossible de ne pas rappeler encore ici l'un de ses principaux acteurs, l'un de nos chevaliers les plus justement estimés, qui va si noblement commencer la série des hommes célèbres de cette province, et que nous allons voir successivement, dans notre histoire, arriver sur la scène particulière des événements qui lui sont propres.

Ambroise de Loré , — né en 1396 , au château de Loré , paroisse du Grand-Oisseau, mis au service des rois Charles VI et (maries VII, lutte en effet partout avec gloire et succès contre les injustes entreprises des Anglais, honteusement secondés

par la faction du vindicatif duc de Bourgogne. Digne émule des Xaintrailles,LaHire, Danois, Jeanne d'Arc, Richcmont, D liguesclin, etc., comme eux vaillant dans toutes les rencontres, aussi fut-il regardé comme le Scipion du Maine; aussi Bayard luimême se fit-il plus tard un véritable honneur de le prendre publiquement pour modèle. L'un des héros de la délivrance d'Orléans, dont la prise eût peut-être assuré la domination anglaise, en rivant les fers de notre dégradation et de notre servitude, il tint ces orgueilleux insulaires en échec devant Sainte-Suzanne, dont le canon seul put triompher; devant Saint-Cénery, dont ils firent cinq fois le siège, en se retirant honteusement les quatre premières, et que le comte d'Arondel ne prit à la cinquième qu'au moyen d'une armée de 15,000 hommes, en écrasant la place de son artillerie; en faisant du château un amas de ruines, sous lesquelles s'ensevelirent glorieusement Armange et Saint-Aubin, dignes lieutenants d'Ambroise de Loré. Charles VII, juste appréciateur du mérite et des importants services de notre héros dans le Maine , la Normandie, l'Orléanais, etc., l'avait nommé prévôt de Paris, qu'il fait vivre pendant la plus affreuse disette ; protège contre la violence des partis et même contre la voracité des loups, qui devint telle en 1438, que ces animaux, affamés, pénétraient la nuit dans la ville, dévoraient les habitants sans défense, et qu'il fut obligé de mettre leur tête à prix.

Depuiscette mémorable époque, l'Angleterre perdit, en France, dans le Maine surtout, sa puissance oppressive et désastreuse ; aux yeux de l'Europe civilisée, la plus grande partie de sa prestigieuse considération, par les crimes de ses sujets, la couardise de ses officiers, l'ambition usurpatrice de ses rois, la vénalité de ses hommes d'Etat. Ce fut, en effet, vers 1450, qu'eut lieu l'affreux assassinat de William de laPoolc, comte de Suffolk, favori de Henri VI, de Marguerite, qui l'abandonnèrent au poignard de ses jaloux ennemis. Cette inqualifiable profession de foi du capitaine Mathieu God, en désertant le glorieux champ de bataille de Formigny, dans le Colenlin, même avant notre victoire : « Une bonne fuite vaut mieux qu'une mauvaise attente. »

En 1454, cette malheureuse guerre civile de la Rose-Rouge, arborée par la maison de Lancastre; de la Rose-Rlanche, par celle d'York. En 1461 , l'usurpation ambitieuse de la seconde sur la première, dans la personne de Edouard IV, qui renversa du trône Henri VI, les armes à la main. Enfin, vers 1475, au milieu de cette cour dissolue, vénale, ces corruptions exercées par Louis XI, toujours habile à combattre ses ennemis par l'arme la plus dangereuse pour eux; et qui , par la magique puissance de son or, garantit notre pays d'une domination oppressive , comme son père , Charles VII , l'en avait affranchi par la valeur de ses armes. Des hommes tels que le marquis de Dorset, le sire Thomas Monlgommery, les lords Howard, Stanley, Hastings, Gheney, etc., « ne rougirent pas, dit John Lingard, de s'avouer pensionnaires du roi de France.» On cessera, du reste , de s'en étonner , en apprenant d'un aussi judicieux historien que, subjugué par cet impérieux argument, et satisfait de cette lucrative condition, Edouard IV lui-même, alors campé devant Péroné, consentit à ramener son armée en Angleterre.

Ce fut au plus fort de ces événements, vers 1438, que Charles VII, sur les bases du fameux concile œcuménique de Râle, de 1431 à 1443, où se trouvèrent des délégués de tous les pays: 11 cardinaux, 12 archevêques, 110 évoques, etc., rendit sa pragmatique sanction de Bourges, qui réglait positivement les libertés et les droits de l'Eglise gallicane, voulant se dégager des exigences de l'Église romaine ; reconnaissait la supériorité des conciles œcuméniques sur les papes; enlevait, à ces derniers, la nomination des évoques, des abbés, pour la restituer aux chapitres, aux abbayes; restreignait les effets de l'excommunication de l'interdit, etc. Suivant ses nobles habitudes, Louis XI supprima cette pragmatique vers 1461, pour faire sa cour au pape Pie II ; mais avec la prudente réserve de la mettre en vigueur toutes les fois que l'intérêt de sa politique semblait l'exiger. Charles VIII et Louis XII la conservèrent; François Ier la remplaça vers 1506 par un concordat.

En 1448, elle avait cours dans le diocèse du Mans, et l'évê-

que Jean cTHierrai se rendit, cette année même, à Angers, à l'une de ces assemblées que présidait l'archevêque de Tours, et dont le but était des réformes ecclésiastiques, la suppression sage, sous peine d'excommunication, des grossiers et scandaleux charivaris dont on avait pris la fâcheuse habitude, surtout dans notre province, de saluer tous les mariages en secondes noces, etc.

Ainsi se termina pour la France, pour la province du Maine, cette domination anglaise, moins prolongée, mais autrement calamiteuse, oppressive, abrutissante, que ne l'avait été celle des Romains pour les Gaulois, pour les Génomans. Examinons actuellement les guerres de religion qui, pendant la même époque, vinrent, avec les guerres politiques, désoler ces malheureux pays.

II0 Guerres religieuses du Maine dans la deuxième phase

Plus désastreuses, plus envenimées surtout que les guerres politiques, les guerres de religion eurent, dans tous les temps, pour principes, au moins bien regrettables et bien fâcheux, les divisions qui se manifestèrent au point de vue des croyances de cet ordre, sous le nom de schismes, entre les nations, entre les sujets d'un môme pays; alors avec toutes les fureurs et toutes les atrocités d'une lutte fatalement engagée sous les aveugles et terribles inspirations de la superstition et du fanatisme : car le véritable esprit de la véritable religion est la paix, le bonheur, et non le bouleversement, la dévastation des empires.

Avant d'entrer dans les particularités relatives à ces regrettables conflits, nous ferons, sur les guerres civiles dont le mobile fatal est toujours un dissentiment politique, religieux ou philosophique, des observations qui ramèneront peut-être les esprits judicieux à des appréciations plus sages, plus dignes, moins partiales, sur le caractère et même les qualités morales

de ceux qui se trouvaient dans les camps opposés de la province du Maine.

Ce fut plus spécialement vers les xvie et xvnc siècles qu'on vit ces déplorables et sanglantes représailles affliger la France entière, sous les noms de guerre de religion, de la Ligue, de la Fronde, etc.; faire naître, comme une funeste conséquence du fanatisme passionné, qui trop souvent les dirigeait, des histoires sans conscience, véritables pamphlets où, des deux côtés, on ne mettait aucunes bornes aux insultantes expressions du mépris et de l'injure. Dans ces déclamations furibondes, on ne trouve, en effet, partout, que ces termes dont nous abandonnons la qualification aux hommes d'une raison calme et sage : « fougueux , sacrilèges sectaires ; forcenés , infâmes ligueurs; frondeurs, insensés, furieux, etc. » Qualifications le plus souvent injustes, exagérées, toujours inconvenantes; et n'arrivant en dernier résultat qu'à la fâcheuse extrémité d'aigrir les esprits, d'envenimer, de perpétuer les discordes : ce n'est pas ainsi qu'il faut écrire l'histoire.

Nous avons désiré savoir, d'après les plus authentiques documents, quels étaient, en général, ces hommes si durement qualifiés, et de quels objets ils s'occupaient dans leurs plus importantes réunions, Le savant conservateur de la bibliothèque du Mans, M. Anjubault, a mis à notre disposition les textes qu'il a déchiffrés, nous dirions presque traduits, de plusieurs procès-verbaux manuscrits renfermés dans un cahier de 86 pages, du 31 août au 13 novembre 1589, quelques jours avant la reddition de cette ville au roi Henri IV, et qui font positivement connaître les noms, qualités, projets, actes, moyens défensifs de « ces infâmes, de ces fougueux, de ces forcenés ligueurs,» alors attaqués par ce roi dans la ville du Mans, qu'ils avaient mission de protéger.

«Procès-verbal delà séance du jeudi dernier jour d'oûtl589, à l'évôché ; présents : MM. de la Pierre , gouverneur, la Roehehue, de la Masserie, de Kichot; le bailli d(; la prévôté, le procureur du roi, Denysol; Bertholot, Hardy, échevins ; Duinont, procureur; Lemore, Boussard; Rocher, etc. » Voilà des noms

honorables, appartenant aux bonnes familles du pays, et qui ne vont se compromettre par aucune mauvaise action : voyons, du reste :

« Les échevins et procureur de ville, parlant par le dit Berthelot, l'un d'iceux, ont remontré qu'il étoit besoin et nécessaire d'aviser où Ton prendroit deniers pour recouvrer poudre à canon pour la nécessité que Ton prévoit que l'on n'en pourra avoir assez... Aussi est besoin faire fortifier les fossés de cette ville. Il a été ordonné qu'il sera enjoint à tous les manans et habitants pour l'urgente nécessité et conservation de cette ville, d'envoyer, pour chaque paroisse, travailler aux fossés sous les commissaires et dixainiers qui seront établis... Est de rechef enjoint à tous les habitants d'aller aux gardes des portes de cette ville, etc. »

« Séance àl'évèché, du 3 septembre 1589 ; présents : MM. de Boisdauphin, gouverneur; de la Pierre, lieutenant; Martin Funet et Herrault, chanoines, pour le chapitre ; le bailli de la prévôté; le Chesne, procureur du roi; Bcrthelot et Hardi, échevins; Rocher, le More, etc. » L'objet de la réunion est encore d'aviser aux moyens de fortifier la ville ; et ce passage remarquable du procès-verbal prouve que l'on procédait avec sagesse, mesure, en écartant les moyens arbitraires et violents : a Les échevins et procureur, parlant par l'organe de M. Berthelot, l'un d'iceux, ont prié M. le gouverneur qu'il soit élu un ou deux députés de chaque paroisse, pour entendre et donner avis de ce qu'il convient faire pour la ville; ainsi qu'il avait été accoutumé faire de toute ancienneté. » Ces délégations ont en effet été confiées à des hommes très-honorables. Dans une convocation générale du mardi 5 septembre 1589, etc., apparaissent à côté des précédents un grand nombre d'autres noms : MM. Dumans, procureur; le Boindre, Dague, le More, Rougemont, Verrier, Touschard, Coisnon, de la Chambre, de l'Espine, Grudet, de la Paigerie, de Montesson, de Lansac, de Saint-Germain, général; de la Moite, de Saourches, etc., etc., qui, joints au libéralisme de leurs procédés administratifs, à la sagesse de leurs délibérations, aux droits de légitime défense

qu'ils exerçaient alors, prouvent que ces hommes honorables, tout en appartenant au parti des ligueurs, avaient droit aux égards que Ton devra toujours à des citoyens estimables, dont les familles, en méritant les mêmes sentiments, réclamaient et justifient L'opportunité de ces consciencieuses réflexions en faveur des soutiens d'une opinion qui, du reste, dans l'espèce, devait quelques années plus tard prévaloir et triompher.

Sans remonter aux schismes antiques : à celui des dix tribus d'Israël qui, sous Roboam, fils de Salomon, 962 ans avant Jésus-Christ, occasionna tant de malheurs; à celui d'Orient, commencé en 858 par Photius, et consommé par le patriarche Gerularius, en 1054; dont le résultat fut la division de l'Église chrétienne en Église romaine et Église grecque ; nous parlerons seulement de celui qu'on nomme le grand schisme d'Occident, qui prit son origine à la mort de Grégoire XI ; éclata vers 1378, par la double élection simultanée d'Urbain VI, à Rome, et de Clément VII, à Avignon; amena la convocation des conciles de Pise, 1409; de Constance, 1415; de Baie, 1431, et dura 71 ans.

Nous ne suivrons pas ces drames historiques dans l'exposition de leurs caractères particuliers, dans le développement de leurs tristes et sanglantes péripéties. Nous dirons seulement, pour mieux établir l'enchaînement, l'intelligence des faits, que le schisme d'Orient fut suivi de l'apparition des Albigeois, en 1030; desVaudois, en 1160; des Hussites, vers 1415, etc.; qu'il occasionna des insurrections et des massacres dont le simple récit ferait horreur : que le grand schisme d'Occident, pendant lequel on vit jusqu'à trois papes à la fois; dont l'un des antipapes, l'intraitable Pierre de Lune, dit Benoît XIII, réduit, dans son petit château de Peniscola, royaume de Valence, à deux cardinaux pour toute cour, anathématisait, excommuniait tous les jours, de ce manoir, ses compétiteurs et les souverains qui n'avaient pas voulu le reconnaître ; que ce schisme, si regrettable, ouvrit pour ainsi dire la porte aux fatales doctrines de Luther, de Calvin, de tous ceux qui professèrent ou modifièrent ensuite leurs principes de manière à sus-

citer ces terribles collisions que Ton vit ensanglanter le Maine, la France, le monde entier.

L'Église commençait à respirer, lorsque, sous Jules II, en 1506, ensuite sous Léon X, vers 1513, des rivalités élevées entre les Dominicains et les Augustins, à propos des indulgences que les pontifes avaient fait prêcher par le premier de ces ordres monastiques, jetèrent de nouveau le trouble et la confusion dans toute la chrétienté. Les Augustins, blessés dans leurs susceptibilités vaniteuses par cette préférence apparente, récriminèrent avec passion et violence, comme il arrive toujours sous les impulsions de pareils mobiles. Mais aucun des membres de cette communauté ne réagit avec autant de scandaleux retentissement que Martin Luther, né en 1483, à Eisleben, Saxe, d'une famille obscure et pauvre. D'un esprit supérieur développé dans l'université d'Erfurt par de fortes études, prédicant habile et populaire, d'un caractère violent, inflexible, d'un immense orgueil, il avait toutes les funestes qualités qui font les chefs de secte. Lancé dans cette voie fatale, encouragé par le succès, il ne garde plus aucune mesure : attaque la religion dans ses dogmes fondamentaux, et, condamné comme hérétique, en 1520, par Léon X, porte l'insolence et la témérité jusqu'à brûler publiquement, sur la place de Wittemberg, la sentence pontificale avec les décrétales des papes et les livres du droit canonique. Mis au ban de l'empire, mais protégé par les peuples et par quelques souverains dont il avait adroitement paru défendre les intérêts, ce moine fanatique et si dangereux trouva les moyens d'échapper au châtiment qu'il avait mérité par les scandales de sa conduite. Ayant, d'après ses principes, épousé une religieuse dont il eut plusieurs enfants, cet apostat vint mourir d'infirmités, en 1546, à Eisleben, sa ville natale, à l'âge de 63 ans. Il fut ainsi le chef des protestants , auxquels on donna ce titre en conséquence de la protestation que les princes et les États d'Allemagne, qui se rattachaient à cette réforme, crurent devoir faire, en 1525, à Spire, contre l'édit de Worms qui condamnait Luther; ce qui les fit encore nommer Luthériens.

Luther eut un digne émule dans Calvin, dont la réforme, plus radicale encore, vint compléter la sienne. Issu d'un tonnelier nommé Gérard Gauvin, à Noyon, en Picardie, vers 1509, cet autre hérésiarque dirigea contre l'Église l'instruction qu'il en avait reçue. Détourné de l'état ecclésiastique par ses relations anti-chrétiennes , il ne reçut heureusement point les ordres, ce qui le garantit de l'apostasie comme prêtre. D'une intolérance extrême, il fit, entre autres exécutions, brûler vif, en 1553, à Genève, Michel Servet, pour n'avoir pas été de son avis sur le mystère de la Trinité. Cet énergumène de la religion réformée, que l'on avait surnommé le pape de Genève, après avoir été chassé de plusieurs pays, vint mourir dans cette ville, en 1564, âgé de 55 ans.

Tels furent les causes, tels furent les deux principaux organes de ces schismes qui divisent, même encore aujourd'hui, l'Eglise chrétienne, et qui, dans l'époque dont nous faisons l'histoire, suscitèrent les guerres interminables de religion, où les deux partis se disputèrent fréquemment le privilège des agressions et des atrocités.

De tous les luthériens, Calvin se montra le plus dominant, celui qui, surtout en France, entraîna le plus grand nombre de partisans, occasionna les plus regrettables désordres. Trois époques principales y marquèrent les causes ou pour le moins les prétextes de ces désordres avec leurs calamités et leurs infamies. Ainsi, de 1560 à 1576, les protestants exigent qu'on leur fasse une position dans l'État, avec la liberté de conscience et l'autorisation de leur culte. De 1576 à 1589, les catholiques, effrayés de leurs progrès et de voir à leur tête l'héritier présomptif de la couronne, les attaquent, les poursuivent avec opiniâtreté, quelquefois avec violence. De 1589 à 1598, les catholiques eux-mêmes se divisent, forment deux partis : l'un pour le roi , dans l'espérance d'obtenir sa conversion ; l'autre pour la ligue : ses chefs n'ayant pas confiance dans les promesses de Henri IV, ou même avec l'espoir de le renverser du trône; car trop souvent, dans ces malheureux conflits , ou vit l'ambition ou la haine se couvrir du manteau de la religion.

En 1559, Henri Salvcrt, digne propagateur du calvinisme, vient de Tours au Mans; et, mettant à profit l'engouement ordinaire des Cénomans pour les étrangers , séduit plusieurs officiers principaux, des magistrats, des notables de cette ville par ses clandestines et captieuses prédications; prépare ainsi les voies d'un zélateur plus entreprenant, plus dangereux encore : d'un ami de Théodore de Bèze, du réformateur Merlin, arrivé de la Rochelle.

Ce fanatique et chaleureux prédicant débite ses grossiers discours et ses funestes impiétés trois fois par semaine, et deux fois chaque jour, publiquement, sous les halles, entouré de sectateurs armés de hallebardes, pertuisanes, bâtons ferrés, etc.; au milieu d'une population attirée par la nouveauté du spectacle, par des déclamations, par des insinuations perfides mises à sa portée, flattant avec intention ses plus mauvais instincts. Il parodie les psaumes de David en burlesques vers français; administre le baptême, célèbre la cène, etc. Cette espèce de tribun du calvinisme, dans toutes ses apparitions, est escorté de 50 archers au moins. Il nomme seize ministres comme directeurs du consistoire que Salvert avait institué au Mans, en 1560, sous le titre : « d'Église réformée suivant F Évangile. » Il se rend à Mamers et dans plusieurs autres localités pour y propager sa doctrine; expédie, le 29 novembre 1561, un ministre aux luthériens de Laval qui le réclamaient ; devient chaque jour plus audacieux et plus téméraire ; divise la province par sections calvinistes ; admoneste publiquement les personnes opposées à la réforme qu'il prescrit, et môme les indifférentes. Mais, pour faire contrastera ce rigorisme extérieur, il tolère, permet les excentricités les plus condamnables: tous les désordres contraires à la religion , à la morale, à la décence : et ces désordres sont tellement ostensibles et révoltants, qu'il est difficile de comprendre ici l'insouciance des autorités civiles et religieuses à les tolérer chez un prédicant perturbateur de la sécurité publique, et dont le cynisme, dans ces désordres et ces excentricités, joignait, sans aucune retenue, à l'immoralité du précepte, le funeste enseignement de l'exemple.

Vers 1562, les huguenots occupent Évron, se logent dans l'abbaye, qu'ils dévastent; font de l'église une écurie.

Le 3 avril de la même année, voulant se rendre maîtres du Mans, ils se rassemblent chez leur coreligionnaire Jean de Vignolles, lieutenant particulier, à l'hôtel du Louvre, près le marché Saint-Pierre. Il est convenu, pour éviter une collision nuisible au succès de leur projet, que ce Vignolles et le calviniste Bouju, sieur de Verdigni, premier lieutenant criminel du Maine, se rendront secrètement chez Louis Dagues, alors gardien des clefs de la ville sous le nom de connétable du Mans, pour s'emparer de ces clefs ; ce qu'ils firent avec d'autant plus de facilité, que sa femme était seule. Ils ferment les portes, y placent des gardes sous leurs ordres; et, pendant trois mois qu'ils occupent militairement la cité, pillent, démolissent, brûlent surtout les couvents, les églises, qu'ils souillent de leurs immoralités ; brisent les statues des saints , renversent les autels, profanent les tabernacles et les tombeaux ; dérobent les vases sacrés, les ornements à leur merci : l'amour de l'or étant le principal mobile du plus grand nombre ; commettent enfin tant d'immoralités, de vols, de brigandages, de crimes, d'atrocités, que nous craindrions d'alarmer la pudeur en traduisant ici les récits particuliers que nous trouvons dans les chroniques de cette fatale époque.

« Rien ne prouve mieux encore, dit Renouard, tout le délire du fanatisme, que la conduite des dames Vignolles, de Versé, Macé, Pothier et autres des plus considérables du parti : montées sur les tours et murailles de la ville, en face des couvents des Jacobins et des Gordeliers, elles animaient, de la voix et du battement des mains, les soldats qui mettaient le feu dans les maisons. Elles paraissaient souvent en public armées d'arquebuses et de pistolets : étrange parure, dont elles semblaient tirer vanité ! »

Instruits de l'approche des troupes commandées par le duc de Montpensier, et prévoyant le terrible mais juste châtiment que méritaient leurs profanations et leurs méfaits de tout genre, les huguenots s'enfuirent du Mans le 11 juillet 1562 ,

au nombre de 1,500, presque tous armés. A leur passage à Beaumont, ils massacrent les habitants les plus inoffensifs, pillent, incendient les églises, les halles, etc., gagnent la Normandie. Une partie s'embarque pour l'Angleterre ; l'autre va tenir garnison à Vire : ils s'y rendent odieux par les mêmes brigandages ; et, lors de la prise de cette ville par les catholiques, sont tous passés au fil de l'épée.

Comme tristes chefs de cette funeste et sanglante expédition, nous trouvons ce trop fameux Jean de Champagne, sire de Pescheseul, et son digne lieutenant Jean de Boisjourdan, seigneur de Bouère, commandant du château de Sablé, qui, l'un et l'autre, unissant l'infamie de l'apostat à la férocité du sicaire, se prirent à renier leurs parlisans vaincus, se montrèrent aussi lâchement cruels parmi les catholiques dont ils vinrent souiller les rangs , qu'ils avaient été brutalement barbares chez les protestants dont ils avaient déshonoré le parti. Au nombre des regrets de toute nature, que cette fatale invasion laissera toujours dans la ville du Mans, dans toute la province, il faut surtout noter ceux d'une grande partie de ses archives, d'un assez grand nombre de manuscrits précieux, des douze statues en argent massif, que la cathédrale de Saint-Julien devait à la généreuse et magnifique libéralité de l'un de ses prélats, Philippe de Luxembourg.

Si Ton désire apprécier d'une manière approximative les dilapidations et les vols des protestants pendant cette funeste occupation de la capitale du Maine, il suffit de lire attentivement le procès-verbal très-détaillé de M. Taron , lieutenantgénéral de la sénéchaussée de cette province; contenant l'énumération des objets enlevés, par ces misérables, dans la seule église de Saint-Julien : on y verra de plus combien de richesses possédaient alors nos basiliques. Ainsi, dans ce document daté de la fin d'octobre 1562 , la somme principale des objets volés s'élève au chiffre de 157,099 fr. 10 s. ; avec celle des objets détruits, elle monte, comme totalité du désastre, à : 256,537 fr. 6 s. ; les estimations spéciales donnent : celle des brodeurs : 46,730 fr. ; celle des fondeurs : 25,005 fr. 6 s., etc.

Pendant les trente-huit années comprises entre 1560 et 1598, notre province, le Bas-Maine surtout, éprouvèrent les affreuses calamités inséparables des guerres civiles, envenimées par la superstition et le fanatisme religieux. L'anarchie s'y montrait avec ses funestes conséquences. D'Andelot, les deux frères Le Héricé, Montgommery, Hercule Saint-Aignan. des Marais, etc., désolaient cette contrée par des ravages incessants. René de la Rouveraye de Bressault, plus particulièrement encore, s'y fit remarquer par ses horribles exécutions et le raffinement de ses cruautés. Bodin rapporte que ce calviniste sanguinaire portait comme parure, avec une inqualifiable ostentation, des bandoulières faites de la peau des prêtres qu'il avait massacrés. Du reste, en punition de ses crimes, il fut décapité dans la ville d'Angers, le 10 novembre 1572, et sa tête exposée sur les murailles de Ghâteau-Gontier. Les huguenots en voulaient surtout aux reliques, aux archivés qu'ils brûlaient; Bussy d'Amboise, gouverneur du Maine, de l'Anjou, mignon du duc d'Alençon, plus encore à l'argent, aussi ne mettait-il aucune borne à ses rapines. D'un autre côté, trouvant, en France, comme souverains, des rois imbéciles, ou fanatiques et méchants, tels que François II, Charles IX, Henri III, dirigés par une femme aussi perfide que l'artificieuse Catherine de Médicis, leur mère, il était facile de prévoir que les réactions des catholiques ne seraient ni moins cruelles, ni moins affreuses que les attaques des protestants; et que l'exécution, sur le bûcher, comme hérétiques, de cinq conseillers du parlement, qui penchaient pour les voies de modération, pourrait bien être le prélude fatal d'une grande scène d'assassinats aussi criminels, aussi épouvantables que celle de la Saint-Barthélemi !...

Étranger à cette affreuse tragédie, le Maine, comme plusieurs autres théâtres secondaires, eut cependant ses petits drames sanglants et ses criminels acteurs. Parmi les plus coupables, on cite deux déserteurs de la cause, deux renégats de la communion des calvinistes : ce Boisjourdan, qui, clans ses étangs, offrit les cadavres de plus de cinquante protestants, cruelle-

ment assassinés; de ce Jean de Champagne, qui les noyait dans les douves de son manoir, et dont nous redirons ailleurs les coupables méfaits. Citons, pour établir suffisamment le triste caractère de ces temps malheureux, un seul fait entre mille : quarante à cinquante huguenots, pressés par la faim et la terreur, avaient cru pouvoir trouver un asile salutaire chez les moines de Saint-Calais-sur-Anille. « Ces derniers, dit Renouard, mandent secrètement une troupe de catholiques pour effectuer l'horrible exécution qu'ils avaient projetée. Au signal donné par la cloche du couvent, tous les malheureux calvinistes sont massacrés sans pitié. » Cette troupe, qui ravageait les campagnes, fut, à son tour, exterminée parla noblesse du pays, sous les ordres du seigneur de Cogners ; et les deux moines, auteurs du massacre, pendus au milieu même de l'église « où ils avaient sonné ces autres vêpres siciliennes.»

Aussi, des deux côtés : pamphlets calomnieux, récriminations acerbes, souvent injustes, assassinats, pillages, incendies, immoralités, crimes de toute nature enfantés par la superstition, le fanatisme ; mais avec cette consolante pensée que l'orgueil, l'ambition, la méchanceté des hommes en furent les seuls mobiles; que la religion, les honnêtes gens , des deux côtés, en devinrent trop souvent les victimes innocentes, mais n'en furent, dans aucune occasion , les coupables agents.

Enfin, les réformés perdirent chaque jour du terrain dans la province du Maine. Lorsqu'ils en furent complètement expulsés, Laval se trouva la dernière ville de ce pays qui restât en leur pouvoir ; ce qu'explique l'ascendant exercé par l'un des comtes de cette ville : Paul de Coligny, neveu de l'amiral. Du reste, comme nous le ferons encore observer avec une véritable satisfaction : dans toute cette province, aucun acte criminel, pendant les jours, ou même à l'occasion du vaste, de l'épouvantable massacre qui vint, comme un terrible désastre, enlever à la France quatre-vingt-dix ou cent mille de ses habitants. Mais, pour ne point anticiper sur la marche régulière des faits, reprenons l'ordre logique de ceux qui appartiennent à la troisième et dernière phase du moyen-âge.

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