RETOUR DES LETTRES, DES SCIENCES ET DES ARTS
Cette phase du moyen-âge, en effet, caractérisée par le retour des lettres, des sciences et des arts, est marquée par l'avènement de François Ier au trône de France, en 1515. Les habitudes mondaines, un peu dissipées de ce prince, alors âgé de 20 ans, avaient fait dire à Louis XII, occupé d'actions sérieuses dans les dernières années de sa vie, et sur son lit de mort : « Hélas! nous travaillons en vain, ce gros garçon gâtera tout. »
Au point de vue politique, les revers, la captivité du nouveau roi semblèrent justifier les tristes pressentiments de l'ancien ; mais sous le rapport des lumières, de la civilisation, François Ier fut mieux servi par la fortune, et contribua telle— met à leur avantageux retour, qu'il mérita le surnom flatteur de Père des lettres. Peut-être même eût-il éprouvé, d'un autre côté, des revers moins désastreux, s'il n'avait eu le malheur de trouver, sur sa route, un compétiteur aussi ambitieux, aussi réellement habile, mais surtout aussi profondément astucieux que Charles-Quint?
Depuis la mort de Charles V d'Anjou, avant-dernier comte héréditaire, usufruitier du Maine, 1481 jusqu'en 1515, cette province, comme nous l'avons dit, n'eut point de comtes particuliers, et fut administrée par les officiers du roi. Vers cette époque, François Ier y nomma sa mère, Louise de Savoie, qui en devint ainsi la dernière comtesse de cette catégorie.
Louise de Savoie, mère de François Ier, xve et dernière
COMTESSE USUFRUITIÈRE DU MAINE
Veuve à 18 ans , âgée de 39 , lors de l'avènement de son fils unique au trône de France, Louise de Savoie, nommée par lui, en 1515, duchesse d'Angoulôme et comtesse du Maine, conserva toujours sur l'esprit du roi beaucoup d'empire ; et môme une assez grande autorité dans les affaires du royaume : l'ayant gouverné, à titre de régente, lors des absences de François Ier et pendant sa captivité, après la défaite malheureuse de Pavie. Circonstances qui font naturellement supposer que, dans l'hypothèse de sa présence au Mans, elle n'y fit pas un long séjour.
D'un caractère impérieux, vindicatif, ambitieux, dominé par l'amour de for, cette princesse, par ses concessions et ses actes d'une sévérité souvent injuste, quelquefois cruelle, s'aliéna presque toujours l'affection de ses gouvernés. « Le peuple, dit Morand, souffrit beaucoup, aussi bien que l'Eglise et la noblesse, sous l'autorité de cette femme impérieuse et entreprenante, qui troublait tout, renversait tout là où elle pouvait être absolue, et où elle ne trouvait pas de résistance. »
A côté des tribunaux établis par le souverain, elle institua, dans le Maine, une juridiction soumise à sa puissance, et dont les magistrats étaient , au besoin , dominés par des juges supérieurs, nommés conseillers des grands jours. La France, notre province particulièrement, furent alors accablées d'impôts, surtout en 1526, où l'on exigea, pour le rachat du roi, une taxe très-forte, pesant à la fois sur la bourgeoisie, la noblesse et môme le clergé, avec l'autorisation du Saint-Père. Les sommes, intégralement versées au Trésor, soulevèrent de nouveaux mécontentements, d'unanimes récriminations, et nous expliquent ensuite comment, à la mort de la reine-mère, on put trouver dans ses coffres le chiffre énorme, pour l'époque, de 1,500,000 écus d'or.
Toutefois, il est équitable de reconnaître, de constater que cette femme, d'un grand caractère, à côté de ses défauts, d'autres ont dit de ses vices, présenta, de belles, de nobles qualités qui la firent célébrer par les poètes du temps; montra plus de sagesse, d'équité gouvernementale vers la fin de sa régence; organisa des plans, effectua des traités que ne désavoueraient pas d'habiles diplomates ; enfin concourut à cette renaissance des lettres et des sciences, qui fait un des traits les plus saillants du règne de François Ier. Louise de Savoie mourut le 9 septembre 1532, à Grez, village du Gatinais , à l'âge de 56 ans.
Depuis cette époque jusqu'en 1574, où commence la série des comtes héréditaires apanages, dans la personne d'Edouard Alexandre, troisième fils du roi Henri II, la province du Maine rentra dans le gouvernement des officiers de la couronne, délégués à cet effet. Un seul évoque se rencontre dans le diocèse du Mans, sous l'administration de la dernière comtesse usufruitière de cette province.
Louis de Bourbon, Lxve évêque du Mans. — Prince du sang, fils de François de Bourbon, comte de Vendôme, et de Marie de Luxembourg, Louis de Bourbon possédait un grand nombre de riches abbayes, plusieurs évôchés, avait été nommé cardinal en 1517 par Léon X, lorsqu'on 1519, il fut choisi, pour le siège épiscopal du Mans, par François Ier, en vertu des droits d'élection que lui conférait le concordat fait avec le Saint-Père.
Mais Louis de Bourbon, retenu à la cour par les relations de sa famille, de ses éminentes dignités; appelé dans toutes les cérémonies, les assemblées importantes; ne pouvant, en conséquence, résider à son nouvel évèché, le fit administrer par Guillaume de Hangest, chanoine scholastique, auquel il conféra les pouvoirs de vicaire-général. Nommé, en 1535, archevêque de Sens, primat des Gaules et de la Germanie, le prélat se démit de l'évèché du Mans en faveur de Bcné du Bellay, dont les frères jouissaient aussi de la faveur du roi.
Sous l'épiscopat de Louis de Bourbon, Jean Dugué, cha-
noine du chapitre, fonda, au Mans, le collège de Saint-Benoît. Le prélat concéda, moyennant une rente, pour instituer un établissement de ce genre, la maison que les évêques du Mans possédaient à Paris, et mourut, dans cette capitale, vers le 10 mars 1556, ou, suivant d'autres, à Laon, le 13 mai 1557. Ses restes furent inhumés dans l'église de cet archevêché ; son cœur porté à Saint-Denis.
Les évêques, par leur instruction, par les soins qu'ils prenaient de leurs écoles épiscopales dans les provinces, de leurs établissements dans la capitale; Charlemagne attirant les savants étrangers à sa cour, étendant l'instruction jusqu'aux petites écoles de tous ses vastes États, par la grandeur de ses conceptions, la portée de ses vues, la sagesse de ses instituts, l'habile activité de son gouvernement ; les croisades, par le goût qu'elles inspirèrent pour le beau, par l'élan qu'elles vinrent donner à la littérature, aux arts, aux sciences, à cet esprit de courtoisie qui devait avancer la civilisation, etc., auraient amené beaucoup plus tôt le retour de la civilisation, des sciences, des arts, de la littérature, sans les persécutions que le clergé eut à souffrir, sans les schismes, les guerres de religion, les calamités dont elles furent accompagnées et suivies ; sans le démembrement de l'empire, l'incapacité, les divisions, la mauvaise administration des héritiers, des successeurs du puissant monarque; sans les revers et l'issue malheureuse de ces grandes expéditions à la Terre-Sainte; enfin, sans les continuelles invasions des Normands, des Anglais, pour ce qui concerne particulièrement la province du Maine. Au milieu de ces conditions si funestes au développement, au progrès des lumières, il faut arriver jusqu'à la troisième phase du moyen-âge, pour trouver dans cette province, et même au cœur de la France, les caractères positifs de cette restauration des lettres, justement attribuée au règne de François Ier.
Ce prince, à peine sorti de l'adolescence, doué des plus belles qualités physiques, et, ce qui vaut bien mieux encore, de celles de l'esprit et du cœur, sembla d'abord préluder, avec de brillants avantages, à la solution de ce grand problème huma-
nitaire : par la mémorable victoire de Marignan ; à la suite de cette bataille, que le maréchal de Trivulce, avec sa vieille expérience, nommait « un combat de géants ; » par sa réception, comme chevalier , de la main du célèbre Bavard : luimême nommé par acclamation : « Chevalier sans peur et sans reproche. »
Aussi brave que généreux, François Ier n'avait, en effet, que 20 ans lorsqu'il se couvrit de gloire dans cette importante affaire, où Sa Majesté commandait en personne, et dans les endroits souvent les plus périlleux. Spirituel, vif, galant, à la fois ami des plaisirs et des lettres, il appelait près de lui tout ce qu'il y avait en Europe de séduisant, d'aimable, de spirituel, de savant; et qui pouvait contribuer à détruire cette rusticité féodale, cette ignorance fâcheuse des premiers temps du moyen-âge : seconde très-avantageusement, dans cette œuvre de civilisation, par sa belle-mère, Anne de Bretagne, femme de Louis XII, princesse d'un rare mérite, et qui déjà, d'une cour assez inculte, avait fait une cour polie, surtout en y créant l'institution des dames d'honneur. Les châtelaines, jusqu'alors presque toutes retenues dans l'humble obscurité de leur manoir, vinrent, dans ce brillant milieu, déployer leurs gracieuses qualités. Mais, comme si tout avantage devait offrir ses inconvénients, au milieu de ces galantes réunions commença la série trop longue et trop souvent scandaleuse des maîtresses, publiquement avouées, de nos rois.
Déjà Louis XII avait favorisé la généralisation de la langue française, en prescrivant, par ordonnance de 1512, d'employer cette langue uniquement et à l'exclusion de toute autre, pour la rédaction des actes publics. Sous Louis-le-Jcune, Philippe- Auguste et saint Louis, on avait bien vu quelques-uns de ces actes écrits en français, mais sans initiative légalement prise par le gouvernement. François Ier renouvela cette mesure judicieuse de Louis XII, en 1529 et 1532; mais elle ne fut définitivement et suffisamment exécutée qu'en 1539. Dès 1490, (maries VIII avait ordonné que les dépositions des témoins seraient formulées dans cette langue ; mais François Ier fut, de
nos rois, le premier qui fit rendre la justice entièrement en français. Il ramena la culture des langues anciennes à peu près oubliées ; fonda le collège royal, enrichit la bibliothèque de livres et de manuscrits précieux; rechercha les savants, que non-seulement il honorait de son estime particulière , mais qu'il récompensait dignement, en raison de leur mérite; envoyait en missions importantes, en ambassades, élevait aux dignités, faisait entrer dans les conseils de la couronne, etc. De telle sorte qu'il eût avancé bien plus encore la restauration des lettres, des sciences et des arts, sans les obstacles nombreux et puissants que rencontrèrent sa bonne volonté, son zèle pour cette restauration ; sans les guerres incessantes qu'il eut à soutenir, les chagrins de sa captivité, les embarras que lui firent l'ambition, la mauvaise foi de Charles-Quint; le schisme religieux, et les conflits habituels qui le suivirent. Ce ne fut, en effet, que sous les rois qui vont régner, surtout vois le commencement du xvne siècle, que la littérature française, suivant l'impulsion donnée par François Ier , vit naître des hommes qui lui acquirent une valeur incontestable par leurs plus ou moins importants écrits.
Au nombre des littérateurs, des artistes et des savants que ce noble roi fit venir à sa cour, nous citerons surtout : Clément Marot, son poète favori ; Jean du Bellay, archevêque de Paris; Léonard de Vinci, leRosso, le Primatice, Bcnvenuto Cellini, etc. Indépendamment du collège de France, il fonda l'imprimerie royale, commença le Louvre, etc.
A côté d'Ambroise de Loré, nous n'avons encore à citer ici, au nombre des hommes remarquables du Maine, que André de Laval, comme lui valeureux chevalier, défendant avec courage l'indépendance du pays; Glapion, Jean, né sous Louis XII, à la Ferté-Bcrnard ; d'abord simple moine, ensuite provincial; enfin archevêque de Tolède; souvent consulté parle Saint- Siège sur les questions difficiles; l'un des plus habiles diplomates du temps, ayant, à ce titre, plus d'une fois gouverné toute l'Europe.
Pendant cette dernière partie du règne de François I"r, un
seul évoque, successeur de Louis de Bourbon, occupe le siège épiscopal du Mans.
René du Bellay, lxvig évêque du Mans. — D'une illustre famille de l'Anjou, était le plus jeune des quatre fils de Louis du Bellay, seigneur de Langey, et de Marguerite de la Tour Landry; qui, tous, occupèrent des postes éminents, les remplirent avec honneur et distinction : Guillaume, lieutenant du roi en Piémont, ambassadeur près de plusieurs puissances; Jean, cardinal, archevêque de Paris, favori de François Ier; Martin, prince d'Yvetot, lieutenant du roi en Normandie.
D'un caractère modeste, aimant le calme, fuyant le bruit du monde, les agitations de la cour, ses brillantes illusions pour les réalités d'une vie paisible, René du Bellay n'acquit pas la célébrité de ses aînés, mais n'en rendit pas moins des services essentiels , par sa charité, son zèle, au diocèse qui lui fut confié.
Lorsque F évèché du Mans se trouva disponible, en 1535, par la nomination du cardinal de Bourbon à l'archevêché de Sens, les frères de René du Bellay obtinrent facilement cet évèché pour lui, par un arrangement avec le titulaire; et, d'après un manuscrit de l'église de Goulaines, il fit son entrée au Mans, le 17 septembre 1536, entouré d'une brillante et nombreuse noblesse, qu'avait attirée la grande considération dont jouissait alors sa famille.
Pendant la belle saison, le digne prélat habitait son château deTouvoie, dans les jardins duquel il se plaisait à cultiver les plantes, les arbustes, les arbres fruitiers les plus utiles et des plus belles espèces , qu'il faisait venir des pays étrangers , et qu'il contribua, pour sa part, beaucoup à naturaliser en France, particulièrement dans le Maine. Il faisait aussi, dans ses prairies, de beaux élèves, aimant à voir ses écuries et ses étables bien garnies ; partageant ainsi tous ses loisirs entre les soins charitables de son évèché, les habitudes, les travaux modestes, paisibles de l'horticulture, et môme de l'agriculture.
Sous son épiscopat, les impôts ruineux exigés pour les frais
de la guerre avaient réduit les populations du Maine aux extrémités d'une misère telle, que les artisans et les cultivateurs n'avaient, pour nourriture, qu'un pain indigeste et malsain, fait, disent les chroniques du temps, avec des farines de sarrasin et de gland. Notre bon évêque, touché des souffrances de son troupeau, se rend à Paris, emporte plusieurs échantillons de ce mauvais pain, les fait mettre sous les yeux du roi pour exciter sa pitié. Une aussi charitable, une aussi courageuse démarche ne resta pas sans effet ; mais l'excellent prélat, pendant sa douloureuse et noble mission à Paris, y fut pris d'une fièvre violente, dont il mourut, au mois d'août 1546. L'archevêque fit inhumer son corps dans l'église de Notre- Dame; son cœur fut envoyé au Mans, et déposé dans la chapelle du Chevet.
Sous le règne de François Ier, comme nous venons de le voir, une véritable et vive lumière avait semblé devoir éclairer entièrement la renaissance des lettres, des sciences, des arts, de la civilisation ; mais, sous l'influence des causes fatales que nous avons signalées, cette œuvre du Père des lettres se trouvait encore, à sa mort, bien incomplète, nous dirions presque remise en question.
En 1547, à l'avènement de Henri II, son fils, de nouvelles difficultés, des embarras plus compliqués encore, semblèrent imprimer un mouvement rétrograde à cette heureuse apparition du progrès. Le roi, dans la force de l'âge, il avait 29 ans, exercé au gouvernement par son père, qui l'admettait dans ses conseils, lui donnait le commandement des armées, etc.; promettait, par lui-môme, beaucoup; mais il marcha, dans son administration, comme enchaîné entre quatre puissances, qui faussèrent bien souvent, arrêtèrent môme quelquefois ses meilleures impulsions. Ainsi : 1° Celle du connétable de Montmorency; 2° des Guises, essentiellement ambitieux ; 3° de Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, dont l'influence parut, avec un ascendant supérieur, plutôt celle d'une amie dévouée, que celle d'une maîtresse de cour, et qui dirigeait Henri II avec l'empire que donne l'avantage do Page, de l'éducation : car elle
avait fait celle du prince encore dans sa première adolescence; 4° enfin de la fameuse Catherine de Médicis, sa femme, qui, retenue, presque annulée par la supériorité des trois autres, n'en préludait pas moins aux grands et tragiques événements que devaient d'ailleurs préparer la finesse , la portée de son esprit, la duplicité, la souplesse de son caractère. Entouré de ces quatre factions rivales, il était difficile au souverain, incapable de les surmonter, d'accomplir cette belle œuvre de régénération, que Charlemagne et François Ier surtout avaient si dignement préparée.
Au milieu de ces tristes conjonctures qui pesaient sur la France comme une fatale chaîne, la province du Maine était dans une situation plus déplorable encore , n'ayant , alors , aucun gouverneur particulier, à quelque titre que ce soit, pour soutenir ses intérêts propres, et pour la défendre contre l'oppression des partis, contre les exactions du pouvoir.
Les parlements perdaient chaque jour de leur influence pour s'opposer aux retours , aux envahissements des juridictions ecclésiastiques : l'inquisition apparut en France. Les duels judiciaires étaient publiquement autorisés; nous en trouvons la preuve dans ce fameux combat de Jarnac et de la Châtaigneraie ; que François Ier n'avait pas voulu permettre ; auquel Henri II vint assister avec toute sa cour, en 1547, et qui se termina par un coup de véritable coupe-jarret, porté par le premier des champions à son adversaire, et dont la dénomination, prise en mauvaise part, est devenue proverbiale.
Au milieu de ces conflits politiques et religieux, de ces perturbations, de ces calamités si fréquentes et si variées, apparurent cependant quelques hommes d'un véritable mérite, qui trouvèrent assez de loisir, surtout assez de courage, pour travailler au perfectionnement de la littérature et des arts.
Ronsard, Pierre, — né le 10 septembre 1524, au château de la Poissonnière, diocèse du Mans, dans le Vendômois, après une vie militaire assez aventureuse, embrassa l'étude plus suivie des lettres, et devint le chef de cette école réformatrice de notre idiome; école, dont Joachim du Bellay publia le mani-
feste, sous le titre de « Défense et illustration de la langue française. » Cette pompeuse déclaration fut, en effet, suivie de l'apparition d'un nombre assez considérable de sonnets, ballades, odes, épopées, tragédies, etc., plus ou moins renouvelées des Grecs, à la pureté des formes près. Toutefois, Ronsard, comme poète, se distingua dans son temps; fut couronné aux jeux floraux de Toulouse; devint Fauteur favori de Diane de Poitiers, de Henri II, Charles IX, Henri III, Marie Sluart, qui lui fit présent d'un magnifique buffet de deux mille écus, surmonté d'une décoration représentant le Parnasse, avec cette épigraphe : « À Ronsard, l'Apollon de la source des Muses. » Si le style de ses ouvrages n'est pas irréprochable, il faut au moins convenir qu'il offrait une certaine pureté relative à celle de son époque, puisque cette locution proverbiable : « Donner un soufflet à Ronsard,» pour désigner l'action de ceux qui font une faute de français, a pénétré jusqu'à nos temps modernes. Dégoûté du monde, il se fit prêtre, devint curé d'Evaillé, diocèse du Mans; il protégea sa paroisse les armes à la main contre les entreprises des calvinistes ; ce qui lui faisait dire : N'ayant pu défendre mes enfants par la clef de saint Pierre, j'ai pris l'épée de saint Paul. » Il mourut à Saint- Cosmes-les-Tours, le 27 septembre 1585.
Dans ces derniers temps, M. Ph. de Passac, «Yendome et le Vendômois, »contrairementà l'opinion des meilleurs hisloriens : Th. de Bèzc, de Thou, de Sponde, Varillas, etc., dit que le poète Ronsard fut seulement tonsuré, afin de pouvoir jouir des riches bénéfices dont il se trouva pourvu, laissant à penser que le curé d'Evaillé, du nom de Ronsard, fut peut-être son frère, Louis ou Charles, qui fut abbé de Beaulieu. M. Bachelet, Dict. hist., ajoute qu'il mourut en 1585, dans un de ses prieurés près de Tours. Boileau fut injuste envers lui, comme envers d'autres poètes, lorsqu'il disait que : « Sa muse en français parlait grec et latin. » Il est, en effet, équitable de faire observer que la langue française, alors encore pauvre et modeste, ne se prêtant pas assez à l'expression de ses poétiques élans, il crut devoir chercher dans les idiomes plus brillants et plus
riches les moyens de rendre ses pensées. Qu'il ait abusé de cette licence, nous ne chercherons pas à le nier; mais en comparant les services positifs qu'il a rendus aux lettres à ces écarts d'une importante initiative, les hommes sans partialité ne manqueront pas de trouver l'auteur plus digne d'un juste éloge que d'un blâme aussi passionné.
Jodelle, Etienne, — né à Paris, en 1532, paraît avoir, le premier, en France, composé des tragédies renouvelées des Grecs, avec prologues et chœurs. Il fut imitateur de Ronsard, mais dans un style plus déclamatoire. L'essai qu'il fit de sa tragédie d'Orphée devant Henri II et sa cour, en 1558, le jeudi-gras, à l'hôtel de ville, n'eut pas un heureux succès; mais il faut dire aussi que, dans cette espèce d'opéra, les acteurs pressés, étouffés sur un exigu théâtre, ne pouvaient faire aucun mouvement ; que le premier chanteur, sérieusement enrhumé, ne donnait aucun son. On fit taire la troupe, et les danses commencèrent. On comprendra, du reste, la faveur qu'obtinrent plusieurs de ses compositions dramatiques , malgré leurs imperfections réelles, en se rappelant qu'elles étaient destinées à remplacer les cornards de Rouen, les joueurs et baladins de la Rasoche, les mystères , les représentations inqualifiables des frères de la Passion, etc.
Amyot, Jacques, — né à Melun, le 30 octobre 1513, de parents pauvres, eut le grand mérite d'acquérir une juste célébrité par son courage et ses travaux. Déjà remarquable sous François Ier, il obtint, de l'équité de ce monarque, l'abbaye de Rellozane, qui lui donnalafacultéprécieused'étudieravecplusde loisir. Henri II le choisit pour précepteur de ses fils; et lorsque Charles IX. mon ta sur le trône, il en fit son grand-aumônier ; accueillit, en 1570, sa nomination à Tévcché d'Auxcrre, où cet écrivain célèbre mourut le 7 février 1593. « On lui doit, dit M. Travers, cette prose large, souple, nombreuse et correcte, dotée des plus riches ornements par les langues latine et grecque; prose franche et naturelle, où sont, d'après Vaugelas, tous les trésors du langage français. » C'est, en effet, à lui qu'il faut attribuer
la première bonne direction que prit alors notre littérature dans l'expression claire et positive des idées.
Marot, Clément, — né à Cahors, en 1495, était fils de Jean Marot, poète, historiographe de Louis XII, secrétaire de Anne de Bretagne , valet de chambre de François Ier. Le jeune Clément suivit ce roi au camp du Drap-d'Or, en 1520. Fait prisonnier à la bataille de Pavie, de retour en France, il est accusé de luthérianisme, jeté dans les prisons; ce qui, peut-être en aigrissant la trempe de son esprit, en forma le premier poète satirique de son temps. Plusieurs fois obligé de fuir dans le Béarn, vers l'Italie, pour ses relations avec les protestants, il revient à la cour sans y trouver l'accueil mérité par son génie. Mais Diane de Poitiers ne lui pardonnant pas les épigrammes qu'il avait faites contre elle, et la Sorbonne poursuivant sa traduction des Psaumes comme entachée de graves erreurs, il fut contraint de se retirer à Turin, y mourut en 1544. « Aucun poète français, dit M. Rouvray, n'a surpassé Marot dans le genre familier, surtout dans l'épigramme railleuse et dans Tépître. » Cet éloge, que nous pourrions étendre davantage, est du reste suffisamment justifié par Boileau, qui place ajuste titre Clément Marot au nombre des principaux restaurateurs de la langue et de la littérature françaises.
Dans les arts et dans les sciences, la province du Maine va nous offrir ici, comme ses glorieux enfants, trois illustrations du premier ordre.
Pilon, Germain, — né en 1515, à Loué, près le Mans, vint à Paris en 1550; et, sérieux conservateur du goût et des traditions antiques, ne tarda pas à se placer au rang des premiers sculpteurs, à devenir le digne émule de Jean Goujon. Les belles et savantes compositions, par lesquelles il acquit une si juste célébrité, sont tellement connues, qu'il devient inutile d'en faire ici la complète énumération ; nous citerons donc seulement les statues de Henri II, de Catherine de Médicis, les admirables bas-reliefs du beau mausolée de ce roi; ceux d'une si grande pureté appartenant au tombeau de Guillaume du Bellay, conservés dans la cathédrale du Mans; ce groupe, si
parfait des trois Grâces, que Ton regarde comme l'un des chefs-d'œuvre de la sculpture française, etc. Germain Pilon mourut vers 1590, avec la réputation d'un homme de génie, d'un artiste original ; sachant allier avec une merveilleuse habileté la grâce à la vigueur de l'expression.
Belon, Pierre, — né vers 1517-, dans une modeste habitation du village de la Soultière, près Foulletourte, commune de Cerans, dans le Haut-Maine, botaniste célèbre, au jugement de ïournefort ; protégé par le cardinal de Tournon , fit de brillantes études; parcourut, de 1546 à 1549, l'Italie , la Grèce, la Turquie, l'Egypte, la Palestine, l'Asie Mineure ; il rapporta de tous ces pays les plus riches collections. En 1557, il voyagea de nouveau dans l'Italie ; visita la Savoie, le Dauphiné, l'Auvergne, toujours avec les mêmes résultats utiles à la science. A son retour, Charles IX, dans le double objet de récompenser les services qu'il avait rendus et de faciliter ses travaux, l'établit convenablement au château de Madrid. Il fut assassiné par des voleurs dans le bois de Boulogne, en 1564. Observateur profond , savant laborieux, écrivain distingué, Belon a publié sur la botanique et sur l'histoire naturelle des ouvrages d'une grande valeur et souvent cités par Buffon. Il est regardé ffénéralement comme l'un des fondateurs de cette dernière science, et comme le créateur de Panatomie comparée.
Paré,Amrroise, — né vers 1517, dans le faubourg Hersent,à l'une des extrémités de Laval, dans le Bas-Maine, d'une famille pauvre, et qui négligea sa première éducation ; avait, encore enfant, trouvé le moyen de se faire agréer, par sa gentillesse, dans les cuisines du château, rendant au chef une foule de petits services, avec tant d'intelligence et d'amabilité, qu'il attire l'attention, obtient les bonnes grâces de la comtesse de Laval, qui le prend à son service et l'emmène à Paris. Dans celte atmosphère de la science et des arts, un tel génie devait briser ses entraves : il sort en effet de la domesticité pour s'élancer, à pas de géant, dans la voie du travail intellectuel, de la gloire, de l'immortalité!...
Sa vocation pour Part chirurgical était si prononcée, que
dès Tannée 1534, il se livre à des études anatomiques sérieuses; fait des progrès si rapides, qu'en 1536 René de Montejean, colonel-général de l'infanterie française, le nomme son chirurgien pour raccompagner en Italie. Paré s'instruit en môme temps dans les sciences, les lettres, et se fait recevoir avec distinction. Poursuivant le cours de sa brillante carrière, il devient successivement premier chirurgien des rois Henri II, en 1552 ; de François II, Charles IX, Henri III ; et mérite le nom de Père de la chirurgie, comme Hippocrate avait mérité celui de Père de la médecine. Recommandante par l 'originalité, la profondeur, Futilité de ses écrits, il ne le fut pas moins par la finesse, l'étendue, la sûreté de son esprit, la bonté, la générosité de son cœur, la noblesse et la courageuse indépendance de son caractère. Il en fournit une preuve bien positive dans les funestes jours de la Saint-Barthélémy. Charles IX, qui l'aimait et connaissait la valeur de son mérite , pour le soustraire plus sûrement au massacre de ses coreligionnaires, l'avait fait enfermer au Louvre dans sa propre chambre; et saisissant l'occasion de le convertir, lui dit avec une bienveillante autorité : « C'est maintenant qu'il faut être catholique. » Parc, le regardant alors d'un œil à la fois triste et surpris, lui répondit, par ces paroles qui réunissaient, au milieu de ces graves conjonctures, l'esprit, l'affection, la suprême autorité du vrai courage : « Par la lumière de Dieu, je crois qu'il vous souvient bien, sire, m'avoir promis, afin que je ne vous désobéisse jamais, de ne me jamais commander quatre choses, à savoir : de rentrer dans le ventre de ma mère ; de me trouver au combat pendant une bataille; de quitter votre service; ou d'aller à la messe. » Vaincu par cet ingénieux à-propos, mais surtout par cette noble et consciencieuse liberté à laquelle il n'était point habitué, le roi n'insista pas. Mais l'illustre chirurgien, profitant à son tour de l'ascendant que son grand caractère et l'utilité de sa profession lui donnaient sur Charles IX, se hâta d'ajouter, en apprenant l'affreuse tragédie qui se jouait depuis la veille dans Paris : « Sire, voilà bien une horrible boucherie ! » « Je voudrais, dit le roi, qu'on n'y eût pas com-
pris les imbéciles et les innocents ! » Il accompagna cet élan généreux d'instances tellement pressantes et soutenues, qu'il obtint enfin la révocation des ordres sanguinaires donnés le 24 août 1572.
Ce que la violence, les ordres d'un roi despote et cruel n'avaient pu faire sur les déterminations d'un homme de cœur et de génie, la réflexion, la liberté de conscience vinrent l'effectuer. Ambroise Paré, jouissant du respect, de l'estime de toutes les classes, mourut à Paris, vers 1590, à l'âge de 73 ans, universellement regretté. La reconnaissance publique lui fit élever, en 1840, à Laval, sur la place de la Mairie, une statue en bronze, sortie des ateliers du célèbre David d'Angers.
Tel était, sous le règne de Henri II, à l'époque où vivaient ces trois hommes célèbres, l'état des lettres, des sciences et des arts en France, dans la province du Maine. A la mort prématurée de ce roi, mort dont Montgommeri, capitaine de ses gardes, fut, comme on le sait, dans un tournoi, la cause involontaire, le 28 juin 1559, les conditions du progrès des lumières devinrent plus défavorables encore.
Le diocèse du Mans nous offre, pendant cette époque, l'administration pastorale d'un seul évêque.
Jean du Bellay, lxvii6 évêque du Mans. — Frère du précédent, et plus âgé que lui, Jean du Bellay, déjà cardinal, archevêque de Paris, de Bordeaux, évoque de Limoges, pourvu de riches abbayes, gouverneur de Paris en l'absence de François Ier, dont il avait toute la confiance, fut encore mis en possession de l'ôveché du Mans, en 1546, par la faveur du roi. De telle sorte qu'il avait à la fois l'administration de quatre diocèses au moins, sans compter les obligations à remplir dans ses autres emplois ; charges évidemment trop lourdes pour un seul homme, quels que soient d'ailleurs son mérite , son zèle, son activité. D'où l'on doit équitablement inférer qu'il ne put accorder à notre province les soins dont elle avait besoin, et qu'il aurait sans doute bien voulu trouver le temps de lui donner.
Chargé, pendant un voyage qu'il fit à Marseille avec Fran-
çois 1er, d'improviser un discours à Clément VII, il s'acquitta de cette mission difficile et délicate à la grande satisfaction du pape, du roi, de tous les assistants. Il eut pendant quelque temps près de lui, en qualité de médecin, François Rabelais, auquel, ensuite, il conféra la cure de Meudon, près Paris. Pendant son séjour en France, Jean du Bellay fit construire un pont en pierre sur la rivière d'Huisne, près de son château d'Yvré; ériger, pour la chapelle du Chevet, dans la cathédrale du Mans, par Germain Pilon, à la mémoire de son frère aîné, Guillaume du Bellay, lieutenant du roi en Piémont, un magnifique mausolée, respecté par le vandalisme des différentes époques, et dans lequel on peut admirer, encore aujourd'hui, le beau talent de l'artiste et la cordiale affection du fondateur. Nous n'en dirons pas autant pour ce qui concerne le bon goût et le talent du poète courtisan de cette fabuleuse épitaphe : « Cy gît Lengey, qui , de plume et d'épée, a surmonté Cicéron et Pompée. »
A la mort de François Ier, Jean du Bellay, comme tous les hommes supérieurs favorisés de la fortune, fut poursuivi par l'envie; devint l'objet d'injustes préventions dans l'esprit de Henri II ; et, blessé d'une disgrâce qu'il ne méritait pas, se démit de tous ses évèchés, excepté de celui du Mans; et, retiré à la cour de Rome, y mourut doyen du Sacré-Collège des cardinaux, le 16 février 1560.
François II, fils aîné de Henri II et de Catherine de Médicis, venait de monter sur le trône, en 1559. Ce jeune prince, âgé de quinze ans, déjà marié à l'infortunée Marie Stuart, était faible de corps et d'esprit , incapable de régner par lui-même, et dès lors gouverné par ses oncles, les ambitieux Guises, pour tout ce qui tenait à la politique, à l'administration du royaume; et, pour le reste, par sa mère l'artificieuse Catherine, llattant en apparence tous les partis, et cherchant, en réalité, à les détruire tous les uns par les autres. Cette femme, distinguée sous plusieurs rapports, aimait sans doute les sciences, les arts, les artistes, les savants; les accueillait avec des prévenances recherchées, mais, embarrassée dans les inextricables fils de
ses intrigues perpétuelles eontre Antoine de Bourbon, roi de Navarre, le connétable de Montmorency, les Guises, l'amiral de Coligny, François II lui-même, elle trouvait bien peu de loisir pour seconder fructueusement les efforts des savants, des artistes, et favoriser ainsi le progrès des sciences et des arts, qui venaient de perdre un de leurs plus véritables appuis dans la personne de Diane de Poitiers, que Ton avait déjà repoussée de la cour.
Du reste, cette cour perdait chaque jour quelque chose de ces formes polies, de cette courtoisie chevaleresque, amenées par les croisades et développées surtout par François Ier; les remplaçait par des mœurs dissolues, prenant à peine le soin de se voiler sous des formes décentes ; et que la reine mère exploitait au service de ses projets, de ses intrigues ; par une superstition poussée jusqu'à des croyances ridicules dans la magie, l'envoûtement, l'astrologie, la divination; et dont Catherine s'occupait souvent avec l'astrologue florentin, Gosme Ruggieri, son confident, son dévoué compère, dans l'observatoire particulier qu'elle avait fait construire tout exprès à Paris, et dont le seul vestige est aujourd'hui la colonne astrologique de la halle au blé. Telle est la vérité; car, en supposant môme que l'on n'accepte pas toutes les criminelles imputations dirigées contre cette reine par ses ennemis, « Il est du moins certain, dit Anquetil, que c'est à son règne qu'a cessé l'austère bienséance de l'ancienne galanterie française, chassée par la fureur de la parure et des ajustements. La pudeur en souffrit ; et, comme toutes les vertus se tiennent, à la généreuse franchise de nos ancêtres, succédèrent la ruse, la finesse qui, sous une reine italienne, s'accréditèrent aux dépens de la bonne foi. »
La mort de François II, le 5 décembre 1560 ; l'avènement au trône de son frère Charles IX, alors âgé de dix ans ; la puissance de Catherine, devenue régente contre le vœu des partis; celle du roi de Navarre, déclaré lieutenant-général du royaume ; le retour du connétable de Montmorency à la cour; son association au duc de Guise, au maréchal Saint-André,
association qui se fit redouter sous le nom de Triumvirat ; l'activité des Châtillon : l'amiral de Coligny, d'Andelot, le cardinal de Châtillon ; l'agitation des réformes, dont ils représentaient le triste drapeau; vinrent compliquer les événements politiques, donner aux combats de religion les effrayantes proportions d'une véritable guerre civile, avec son horrible complément, l'affreux massacre du 24 août 1572; enfin, paralyser momentanément l'heureuse impulsion du véritable progrès.
Pendant ces tristes phases de notre histoire, commence la troisième série des comtes du Maine, sous le titre de comtes apanages.