‹ Histoire complète de la province du Maine depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 32 sur 45 · IIP COMTES HÉRÉDITAIRES APANAGES · texte numérisé non relu

IIP COMTES HÉRÉDITAIRES APANAGES

Ce titre, qui n'obligeait point à la résidence ni mémo aux soins particuliers de l'administration locale, devint insignifiant pour la province dont il dérivait, et n'amena plus d'autres rapports entre le titulaire et le pays qui lui donnait son nom, que ceux des avantages pécuniaires, ou seulement honorifiques ; dont le premier faisait son profit ainsi que d'une dotation ou d'un simple bénéfice, accordé parles rois de France, comme juste compensation, aux derniers nés de leurs fils. Cette troisième série commence vers 1552, et finit à la promulgation do la loi du 24 septembre 1792, qui détruit les apanages.

Edouard-Alexandre, troisième fils du roi Henri II,

1er COMTE APANAGE DU MAINE.

Ce prince, né en 1551, troisième fils du roi Henri II, reçut, de son père, comme apanage, le titre de duc d'Anjou et de comte du Maine; les conserva jusqu'en 1570, et devint, ainsi que nous le verrons bientôt, roi de France sous le nom de Henri III. Jusqu'alors occupé de la guerre, des intrigues de la cour, sous

la direction de Catherine de Médicis, et ne tenant le Maine et l'Anjou qu'à titre d'apanage, il ne prit aucune part au gouvernement de ces provinces.

Charles IX, au milieu des intrigues, des perfidies et des méfaits d'une cour ambitieuse et remuante, avait acquis sa majorité, lorsque, vers 1570, parcourant la province avec sa mère, il vint au château de Pescheseul, commune d'Avoise, visiter sire Jean de Champagne, dont nous avons déjà parlé: ce digne sujet d'un roi qui, deux ans plus tard, devait lâchement tirer, par les fenêtres du Louvre, sur son peuple fuyant les assassins dont il avait lui-môme aiguisé le poignard!...

Pendant cette visite, bien remarquable sous plus d'un rapport, dans l'histoire du Maine, le monarque de France et le seigneur de Pescheseul, dans leurs entretiens familiers, donnèrent plus d'un échantillon de l'estime que l'on devait avoir pour un tel serviteur et pour un tel maître. Le 3 avril 1562, comme nous l'avons déjà vu, lorsque les calvinistes s'emparèrent du Mans, Jean de Champagne fut un des premiers chefs de cette révolte, et l'un des principaux acteurs qui, de notre malheureuse ville, firent une place d'armes saccagée par d'implacables ennemis; et, lorsqu'ils prirent la fuite, devint l'un de leurs plus cruels persécuteurs. Quand il avait pu les attirer dans son repaire, sous les prétextes les plus captieux, ce méchant déboîté, joignant le cynisme à la perfidie, les faisait noyer dans les douves de son château, que par dérision il nommait : « Son grand godet : plus de soixante cadavres y furent trouvés.

Charles IX, croyant sans doute aussi faire une plaisanterie de bon goût, dans un de ses moments assez rares de joyeuse expansion, lui demandait avec un sourire de complaisance : « Mon cousin, combien avez-vous fait boire de huguenots dans votre grand godet? » « Sire, lui répondit Jean de Champagne sur le môme ton, pour de mauvais meubles on ne fait pas d'inventaire!... »

Pendant les quinze jours que la reine-mère et son fils passé-

rent au château de Pescheseul, pour s'y livrer, avec leur suite, aux plaisirs de la chasse , le roi seulement accompagné du jeune comte de Suze, ayant, sur une légère barque, atteint le milieu de la Sarthe, assez forte dans ce pays, y courait un véritable danger, lorsque le comte du Lude, justement effrayé, monte à cheval et gagne l'embarcation à la nage, prend Charles en croupe et le ramène à terre sans accident.

Jean de Champagne, au bord de la rivière, avait considéré les péripéties de ce petit drame, peut-être avec plus de satisfaction que de frayeur : en effet, lorsque le jeune monarque, sans doute encore ému du péril auquel il venait d'échapper, lui demande en riant, mais comptant sur son intérêt ou pour le moins sur sa courtoisie : «Seigneur de Pescheseul, qu'eussiezvous dit si vous m'aviez vu submergé , en danger de me noyer? » « Ma foi, sire, puisque vous êtes sain et sauf, je vous dirai toute ma pensée, j'aurais crié : Le roi boit!

C'est bien ici le cas de répéter cet adage vulgaire, mais plein d'enseignement et de vérité : « Tel maître, tel valet!... » Si le maître, en effet, n'avait pas encore suffisamment fait ses preuves, après les trois sanglantes journées des 24, 25 et 26 août 1572, il ne lui restait plus rien, en fait de cruautés lâches et perfides, à pouvoir envier au valet. Ce roi, qui n'avait pas alors 23 ans, reçut, du reste, un juste châtiment des crimes dont sa mauvaise éducation et l'inexpérience de son jeune Age furent les seules circonstances atténuantes ; en horreur aux honnêtes gens de toutes les opinions, de tous les partis, nuit et jour poursuivi par d'effrayantes hallucinations, miné sourdement par une maladie, un épuisement gradué, qui ne lui permettaient pas même la consolation du doute sur sa fin prochaine, il succomba le 30 mai 1574, et n'eut pas même la consolation, en expirant, de se rattacher au dernier regard d'une mère : celle qui l'avait poursuivi de ses funestes conseils, pendant toute sa vie, s'en étant éloignée à l'instant de sa mort!...

Le troisième fils de Henri II , Edouard-Alexandre , duc d'Anjou, comte du Maine, qui venait d'êlrc élu roi de Pologne,

en 1573, apprenant la fin prématurée de son frère Charles IX, s'échappe, comme un fugitif, de sa nouvelle cour; et vient, en 1574, prendre possession de la couronne de France, dont il se trouvait légitime héritier, sous le nom de Henri III, à l'Age de 23 ans.

Ce règne, comme le précédent, fécond en intrigues de toute nature, en guerres civiles, en crimes particuliers, en calamités publiques , etc. ; ainsi que le précédent, se termine par des trahisons, par des assassinats ostensiblement effectués au nom du roi, disons mieux, près de lui, presque sous ses yeux.

En effet, pendant les Etats de Blois, en 1588, au milieu de toute la cour, le massacre des Guises, médité d'avance, commandé par Henri III, vient effrayer la France, et soulever l'indignation de l'Europe. Ces deux princes, trop audacieux sans doute, et menaçant avec une dangereuse imprudence le trône d'un monarque ombrageux et cruel, avaient eu les premiers torts envers leur souverain : ils avaient été coupables ; était-ce une raison pour devenir lui-même lâchement criminel?... Au jour marqué pour l'assassinat, le 22 décembre 1588, Henri de Guise , dit le Balafré, fut mandé , par le souverain , dans son cabinet. Au moment où, soulevant la portière, il se dispose à pénétrer dans cet appartement, un sicaire, aposté pour cette horrible exécution, le frappe mortellement; et, craignant que cette blessure ne fût pas suffisante, plusieurs courtisans l'assaillirent, le percèrent de leurs épées, dans la chambre même du roi.

Après cette inique et barbare exécution, Henri III descend dans la chambre de sa mère, et, d'un air de triomphe, lui fait part du coup décisif qu'il vient de porter. Catherine, assurément, n'était pas femme à reculer devant ce moyen pour atteindre un but; mais, effrayée de sa violence, elle en calcula, d'inspiration, toutes les suites; et se soulevant, avec peine, sur le lit de douleur, où bientôt elle devait s'éteindre dans le silence et l'abandon, la mère ne répondit à son fils que par l'expression des plus tristes pressentiments. Us ne furent, du reste, que trop bien justifiés ; car ce coupable souverain, comme

tous les esprits faibles une fois engagés dans la fatale voie du crime , ne s'arrête pas à cet épouvantable forfait. Le lendemain matin, 23, il fait, par ses dignes satellites, égorger le cardinal de Guise, enfermé dans une chambre du palais ; et qui, pour toute défense, à l'exemple de César, se couvre la face du pan de son manteau, s'abandonne ensuite au fer des assassins.

Ainsi périrent, sous les coups du poignard, ces deux frères ambitieux, après une immolation semblable de l'amiral de Coligny, pendant les massacres du 24 août 1572, dont ils furent les principaux directeurs; après avoir fait trembler Henri III sur son trône, l'avoir expulsé de Paris, etc. Mais l'inflexible, l'équitable histoire n'en formulera pas moins son indignation en face d'un pareil châtiment, qu'il fallait demander à la juste sévérité des lois ; mais dans lequel un roi de France ne devait pas accepter la double fonction de juge et de bourreau !...

En effet, en suivant cette voie criminelle, Henri III courait fatalement à sa perte. Déjà flétri dans l'opinion publique par ses habitudes licencieuses au milieu de ses femmes, et surtout de ses mignons, il excita, par l'assassinat des Guises, l'indignation de ses sujets, les foudres d'excommunication de l'inflexible Sixte V. Ouvrant ainsi d'autant plus largement le chemin du trône à son rival Henri IV, que ce prince offrait déjà toutes les nobles qualités qui devaient glorifier, immortaliser son règne; et que son artificieuse belle-mère, Catherine de Médicis, âgée de 69 ans, venait de mourir, le 5 janvier 1589, à Blois; où le roi demeura jusqu'au 16, tranquillement occupé des funérailles de sa mère et de la clôture des Etats; pendant que son royaume était menacé de toutes parts, et son autorité chaque jour plus sérieusement compromise.

Mayenne, alors chef zélé de la faction des Guises, occupait militairement Paris, où s'étaient réunies les familles de ces malheureux princes et leurs plus dévoués partisans. Le roi de Navarre s'approchait de cette capitale, suivi d'une vaillante armée de 40,000 hommes. De telle sorte que Henri III eût été

probablement déposé par Fun ou par l'autre, s'il n'eût dû luimême subir le supplice du talion, comme il Tétait déjà par la Sorbonne et le parlement.

Pendant qu'il commandait avec son beau-frère le camp de Saint-Cloud, marchant de concert au siège de Paris, un dominicain fanatique, âgé de 22 ans, ignorant, grossier, libertin, séduit par les promesses des ducs d'Aumale, de Mayenne, les avances de la duchesse deMontpensier, sort de la cité le 3 juillet 1589; tombe à dessein dans les gardes avancées du roi, se fait conduire à lui, ayant obtenu des lettres de créance, qui, disait-il, ne pouvaient être délivrées qu'à Sa Majesté. Pendant que Henri III parcourt l'une de ces lettres, l'assassin, nommé Jacques Clément, lui plonge dans le ventre, le 1er août, un long poignard qu'il tenait caché; le roi saisit convulsivement cette arme, l'arrache de sa blessure, en frappe le meurtrier au visage. Les gentilshommes présents immolent ce monstre, et malheureusement ainsi détruisent en lui tout moyen positif de reconnaître légalement ses complices.

Le roi de Navarre, emporté par son excellent cœur, accourt au bruit de cet assassinat, se jette affectueusement dans les bras de son beau-frère, qui comprit alors tout ce que valait un grand et loyal caractère. Aussi, voulant se montrer, à sa dernière heure, digne d'un pareil ami, Henri III, à son lit de mort, le 2 août 1589, sembla-t-il racheter pour un moment plusieurs de ses fautes par un acte d'affectueuse équité, qui fit couler des larmes dans toute la noble assistance. Quelques instants avant d'expirer, comme ranimé parle besoin d'accomplir une importante et juste mission, le roi, s'adressant aux seigneurs qui l'entouraient, leur dit avec une voix cordialement accentuée : « Nobles représentants de la valeur, de la loyauté françaises, ne laissant aucun héritier direct au trône, je vous adjure de reconnaître, après moi, comme votre digne et légitime souverain, mon frère bien-aimé, Henri de Bourbon, roi de Navarre, dont les excellentes qualités feront un bon chrétien et le modèle des rois. » Après cette allocution touchante et prophétique, Henri III rendit le dernier soupir, à l'âge de 38 ans.

Pendant ces tristes phases de notre histoire, la province du Maine est, comme toutes celles du royaume de France, durement éprouvée par les guerres, les famines, les épidémies, les impôts, les exactions des insurgés, et môme des officiers de la couronne ; et ne présente, à considérer au point de vue des intérêts particuliers, que les faits relatifs aux comtes, aux évoques, aux hommes remarquables de cette époque.

François-Hercule, duc d'Alençon, quatrième fils de Henri II, 11e comte apanage du Maine.

Ce prince, qui n'avait porté que le titre de duc d'Alençon jusqu'à l'avènement de son frère Henri III au trône de France, reçut, en 1576, ceux de duc d'Anjou et de comte du Maine. Simplement apanage, comme tous ceux de cette catégorie. D'un caractère faible, indécis, d'une intelligence très-ordinaire, il n'eut aucuns rapports essentiels avec notre province, au point de vue de son gouvernement. Imprévoyante victime des intrigues de cour, son rôle fut d'être constamment trompé dans ses espérances, abreuvé de dégoûts et d'ennuis. Souverain passager des Pays-Bas, leurré de la perspective d'obtenir en mariage Elisabeth d'Angleterre, il mourut au mois de juin 1584, âgé de 30 ans, à Château-Thierry; les uns disent de chagrin; les autres, parle poison des Espagnols.

Un seul évoque, pendant toute cette phase de notre histoire, occupa le diocèse du Mans.

Charles d'Angennes, lxviiic évêque du Mans. — Fils de Jacques d'Angennes, seigneur de Rambouillet, lieutenant du roi Henri II, en Italie, et d'Isabelle Cottereau, dame de Maintenon, Charles d'Angennes, après des études brillantes, fut, en 1556, nommé à l'évôché du Mans par Henri II, mais n'en prit réellement possession qu'en 1559, alors âgé de 29 ans.

Celte ville, et môme toute la province, étaient déjà troublées par les prédications et les méfaits du protestantisme; il eût été, par conséquent, plus nécessaire que jamais, pour les pré-

venir et les combattre suivant les préceptes de l'Eglise, et, d'une manière avantageuse, de trouver, dans le nouvel évêque, un prélat unissant la tolérance à la fermeté , le calme, la douceur de la charité à la justice, à l'énergie de la répression ; enfin, la vertu de l'exemple, à la vertu des préceptes.

Charles d'Angennes était loin d'offrir ces rares, ces précieuses qualités; et, sans admettre, dans leur entier, les accusations portées contre lui par la prévention ou l'esprit de parti, nous sommes forcé de convenir qu'il fit à peu près le contraire de ce qu'exigeaient les fâcheuses et difficiles conditions de son épiscopat.

Lorsque les calvinistes, Henri Salvert et Merlin, vinrent au Mans, en 1559, prêcher une déplorable hérésie, au lieu de leur opposer les armes toujours victorieuses de la charité, de la raison, de la vérité, de la douceur évangélique, Charles d'Angennes se retire à son château de louvoie, leur abandonne la disposition libre de sa métropole, qu'ils exploitem sans résistance et sans combat de la manière la plus scandaleuse et la plus funeste ; et, dès qu'ils sont partis, ne comprenant pas davantage le caractère et la sublimité de sa mission , « abandonne , comme le remarque l'historien de ïhou, le bâton du pasteur pour Fépée du guerrier; » met sous les armes un corps de cinq cents hommes, et, parcourant à leur tête les principales villes de son diocèse, y fait exercer, disent les chroniques du temps, les plus terribles représailles. Quelques écrivains ont même prétendu que, pour soustraire les statues des douze apôtres au pillage des huguenots pendant leur séjour au Mans, en 4562, il avait emporté ce riche dépôt à son habitation rurale, et ne l'avait pas restitué depuis. Cette soustraction, qui pourrait bien n'être qu'une invention calomnieuse de ses ennemis, n'en prit pas moins assez de créance pour devenir l'occasion d'une piquante plaisanterie, faite lors de la présence du prélat au concile de Trente, en 1563 : « Non-seulement le Saint-Esprit, dit l'auteur de celte maligne allusion, mais encore les douze Apôtres assistèrent à la conclusion de ce remarquable et fameux concile. »

Envoyé, comme ambassadeur à la cour de Rome , près de Pie V, il reçut, en 1570, le chapeau de cardinal, en récompense du succès de sa mission ; resta, sous ce titre, près des papes Grégoire XII et Sixte V. Ce dernier le nomma gouverneur de Corneto, ville des États de l'Eglise, près de la Méditerranée. Il mourut dans cette résidence le 23 mars 1587, à Tâge de 56 ans, très-probablement sous l'influence du poison.

En se fixant dans les États-Romains , Charles d'Angennes renvoya ses domestiques français, pour composer toute sa maison d'Italiens. Il eut ensuite l'extrême imprudence d'informer son médecin, son pharmacien, et son homme de confiance, Claudio Lupi , du riche testament fait à leur avantage. Ces misérables, craignant qu'il ne vécût trop longtemps, et surtout qu'il ne changeât ses dispositions, lui administrèrent un lavement empoisonné. Comme il criait beaucoup au milieu d'horribles souffrances, et que la mort n'arrivait pas assez vite, Claudio Lupi s'approche de son maître, avec l'attention apparente de lui soutenir la tête, mais en réalité lui presse la gorge avec la force et le temps nécessaires pour l'achever complètement.

Pendantl'épiscopatde Charles d'Angennes, deux ecclésiastiques se distinguèrent particulièrement dans son diocèse : Bernardin de Saint-François, prieur de Grandmont, près la forêt de Bersay, nommé à l'évêché de Bayeux. Le cardinal Cointerel, né à Sablé , qui dut sa grande élévation à son mérite seul, et mourut à Rome.

Enfin, nous sommes arrivés à ce 2 août 1589, à cette phase mémorable de notre histoire où vont commencer les brillants exploits de notre Béarnais; où vont se préparer les grands événements qm, par droit de conquête et par droit de naissance, devaient nous donner le meilleur de nos rois, le digne et généreux Henri IV.

Non corrompu, sans doute, mais profondément éprouvé par les intrigues de cour, au milieu desquelles il avait été forcé de vivre; souvent en danger de perdre la liberté, la vie même dans cette atmosphère périlleuse des ambitions, des rivalités,

des perfidies et de leurs impitoyables exécutions, son esprit fin, délié, judicieux, s'était formé par l'observation; son caractère franc, loyal, généreux, avait acquis une réserve, une prudence exigées par la gravité, la nécessité des circonstances. Toutefois cette éducation sévère , utile peut-être chez un homme d'aussi noble trempe , mais dangereuse pour le plus grand nombre , puisqu'elle détruit le plus souvent les bonnes qualités naturelles, comme l'histoire nous en fournit tant de preuves; comme nous l'avons particulièrement observé pour François II, Charles IX, Henri III, ses parents et ses prédécesseurs, ne fit que donner aux excellentes dispositions de son cœur et de son esprit une maturité précoce, un perfectionnement précieux, qui doublèrent ainsi la puissance de leurs applications pour vaincre toutes ces difficultés au milieu desquelles il devait monter les degrés du trône.

Il suffit, en effet, pour bien comprendre l'étendue, la gravité de ces obstacles, de se rappeler dans quelle situation était alors toute la France: épuisée d'impôts, de guerres civiles, de calamités ; divisée par les opinions politiques, religieuses, les intérêts divers ; occupée dans sa capitale, dans un grand nombre de ses principales villes , par cette ligue à la tête de laquelle se montraient les ducs de Mayenne, d'Aumale, etc.; ligue dont le feu dévorant se trouvait si violemment soufflé par les duchesses de Montpensier, de Guise, etc. ; enfin, dont la base n'était alors que trop solidement établie sur la redoutable faction des Seize. Mais, de son côté, le roi de Navarre marchait environné d'une vaillante noblesse, des partisans les plus dévoués, et dont l'estime se traduisait par les plus honorables formules : « Sire, lui disait Givri dans une occasion périlleuse, vous êtes le roi des braves et ne serez jamais abandonné que des poltrons. » Givri ne s'en tint pas aux paroles ; aussi le roi, si juste appréciateur du véritable courage, lui répliquait-il dans une affectueuse lettre, après la nouvelle qu'il avait reçue de plusieurs traits de bravoure de ce jeune et vaillant capitaine : « Tes victoires m'empêchent de dormir : adieu, Givri ; voilà tes vanités payées ! »

Avec d'aussi belles qualités, cet excellent prince n'en sera pas moins éprouvé par l'injustice des hommes, qu'usé de bonne heure par des tribulations sans nombre ; il offrira prématurément les stigmates ordinaires de la vieillesse. Mais les acceptant avec son aimable gaieté, lorsqu'on lui demandait la cause qui pouvait avoir sitôt fait blanchir ses cheveux? il répondait en souriant : « Que voulez-vous, c'est lèvent de mes adversités qui a soufflé par là. »

Dès que la ligue eut appris la mort de Henri III, qu'elle avait provoquée, dont elle attendait la nouvelle avec impatience, le premier de ses actes fut de proposer la couronne de France au duc de Mayenne, qui n'osa pas l'accepter, mais qui prit le titre de lieutenant-général du royaume; le 7 août 1589, fit proclamer souverain, avec le nom de Charles X, le vieux cardinal de Bourbon, alors prisonnier de son neveu le roi de Navarre, et se mit en mesure de poursuivre ce dernier, à la tête d'une armée de 25,000 hommes.

Celle de Henri IV montait au plus à 7,000; et comme il se trouvait cerné près de Dieppe, on délibéra pour savoir s'il n'agirait pas sagement en passant en Angleterre pour y demander un secours. Biron s'élève aussitôt avec une courageuse et noble indignation contre cet avis : « Si vous allez au-devant du secours des Anglais, sire, ils reculeront... On propose à Votre Majesté de quitter son royaume, et moi je soutiens que si vous n'étiez pas en France, il faudrait vaincre tous les obstacles pour vous y rendre... Dans l'état où vous êtes, sire, sortir de France, seulement pour 24 heures, c'est s'en bannir pour jamais!... »

Ici nous ferons un rapprochement historique bien curieux, et qui nous semble d'un profond enseignement : le premier des Bourbons, en suivant le digne avis du maréchal de Biron, conserva sa couronne et sauva la France : le dernier des Bourbons, plus de deux siècles après, en suivant un avis opposé, compromit l'une et l'autre, parle désastre de Quiberon. De telle sorte qu'il est impossible de voir une opinion de cette importance aujourd'hui mieux justifiée par la sérieuse autorité des faits.

Soutenu par les éloquentes et prophétiques paroles du maréchal, Henri IV n'écoute plus que la voix de son courage et de l'honneur qui lui commandaient, l'un et l'autre, de défendre ses droits et la sécurité du royaume. Il commence avec discernement et persévérance à le conquérir progressivement dans presque toutes ses provinces, par cette pénible et glorieuse lutte qui devait lui concilier l'amour de la France, l'estime et l'admiration du monde.

C'est alors que nous voyons ce valeureux souverain pénétrer dans notre province, y déployer ces grandes et nobles qualités qui, dans toute autre circonstances, l'auraient, sans combat, soumise à son équitable empire.

Mais déjà, dès l'année 1588, des factieux dévoués aux Guises veulent entrer en armes dans l'évêché, pour y massacrer le seigneur de Maintenon qui commandait au Mans dans l'absence du gouverneur de cette ville, Philippe d'Angcnnes, sieur de Fargis. Mais Charles d'Angennes, alors évêque du diocèse et frère du gouverneur, simplement revêtu d'un rochet et d'un camail, accompagné de ses deux aumôniers, se présente courageusement en face des assassins furieux ; les domine par l'ascendant de sa parole, de cette vertu chrétienne dont ils acceptent l'autorité sans même en comprendre le caractère. Quelques prêtres ligueurs se livrent seuls à des voies de fait sur ce digne évêque, dont la seule faute, à leurs yeux, était d'être resté fidèle à son roi légitime.

Le 12 février 1589, les bouchers du Mans excitèrent dans la ville une violente révolte; le gouverneur, de Fargis, y fut dangereusement blessé, puis ensuite enfermé à la Bastille. Ces rebelles étaient commandés par Urbain de Laval, de Bois- Dauphin, mis en liberté par le Béarnais; et qui, pour l'en remercier, prend le parti de la ligue dont les progrès étaient alors effrayants dans le Maine, et remplaça de Fargis au titre de gouverneur du Mans.

Après avoir soumis une partie de la ïouraine, du Vendômois, Henri IV arrive dans notre province le 26 novembre 1589; s'empare de ChAteau-du-Loir, et couche le 27 à

Yvré-rEvêque. Déjà, parson ordre, de Fargis, qu'il avait fait sortir de la Bastille, investissait le Mans et sommait Bois-Dauphin d'en ouvrir les portes. Mais, pour toute réponse, le nouveau gouverneur qui, d'avance, avait effectué le ravage des terres, incendié le fauboug de la Couture, placé au-delà des retranchements, brûle au moins pour 300,000 fr. des plus belles maisons, le dégât des campagnes s'élevant à plus de 1,500,000 fr., et les sommes dépensées par les habitants, pour les fortifications, à plus de 150,000 fr.

De Fargis arrête les progrès de l'incendie; les barons de Châtillon et de Biron prennent ce faubourg, et, le 28, Henri s'y vient installer dans l'abbaye de la Couture. Le 29, occupation des autres faubourgs, malgré le feu que l'implacable gouverneur venait également d'y faire mettre.

Le roi passe trois jours et trois nuits au milieu des travaux du siège, qu'il dirige lui-même ; et, le 2 décembre, à 7 heures du matin, la grosse artillerie commence à battre les remparts. Bois-Dauphin, effrayé des conséquences personnelles de son arrogante et désastreuse conduite, présente alors autant de bassesse qu'il avait montré d'insolence ; demande à parlementer, et deux heures de l'après-midi n'avaient pas sonné, que déjà sa signature était au bas d'une capitulation dont le souverain avait seul dicté les conditions.

Toujours loyal et généreux, Henri IV se contente, pour toute réparation, d'une somme de 27,000 écus, employée à solder ses troupes; de la réintégration du sire de Fargis dans son gouvernement du Maine, et de Claude d'Angennes, son frère, dans le diocèse du Mans, qu'il occupait avant ces événements. Avec cette bonté qui constituait le fond de son caractère, cet excellent roi, pour éviter plus sûrement le pillage de la ville, ne permet point à ses soldats d'y entrer; en fait soigneusement fermer, garder les portes, et reste lui-même dans son logement du faubourg.

Les habitants vinrent lui prêter serment de fidélité, pleins de reconnaissance pour sa bienveillante modération et d'estime pour son courageux dévouement.

Pendant les cinq jours qu'il passe au Mans, depuis la capitulation de Bois-Dauphin, il reçoit la soumission respectueuse des places principales de la province du Maine : Ballon , Beaumont-le-Vicomte, Sablé, Château-Gonthier, Mayenne, Laval, etc., qui le reconnaissent pour leur souverain légitime. La seule ville de la Ferté-Bernard garda le silence et ne fut point inquiétée.

Henri IV, ayant dirigé son armée sur Alençon, vient à Laval, dont les habitants le reçoivent avec les plus cordiales démonstrations, le 9 décembre ; reste huit jours au château. Passant, dans une promenade au faubourg Saint-Martin, devant les deux communautés des Cordeliers et des religieuses de Sainte- Claire, séparées seulement par un mur, il trouve dans ce voisinage l'occasion d'une saillie particulière à cet esprit d'à-propos, à celte gaieté franche et naïve qui caractérisaient le Béarnais : « Ventre saint-gris, s'écria-t-il avec un accent de joyeuse surprise, le feu est ici bien près des étoupes!... » La ville de Mayenne le reçut avec les mêmes témoignages d'affection et de respect. Dès l'année 1590, il était maître du Maine et de presque toute la Normandie. En 1592 nouvelles hostilités dans le Bas-Maine, où les Anglais, toujours disposés à révolutionner et piller nos provinces, ne manquent pas d'exercer leurs continuels ravages. Mayenne, Laval, etc., qui sont alternativement pris et repris, ne rentrent définitivement sous le gouvernement de Henri IV que le 27 avril 1594, par la terminaison de ces guerres désastreuses qui, pendant trente ans au moins, ensanglantèrent notre malheureux pays.

Déjà, par sa glorieuse victoire à la bataille d'Ivry-sur-Eure, le 14 mars 1590, en face des armées que Mayenne commandait au nom de la ligue, le Béarnais avait noblement conquis son royaume de France, et révélé toute la supériorité de sa valeur et de son courage sur les chefs rebelles qui voulaient usurper ses droits. Avant le combat, on lui fit observer que, dans la supposition d'un échec, rien n'était préparé pour la retraite. « C'est vrai, répondit-il aussitôt avec une magnanime confiance; mais j 'ai pensé que des Français comme vous et moi

ne devions pas avoir (Vautre moyen de retraite que la victoire sur le champ de bataille!... » Et pour compléter cette pensée dignement chevaleresque, il fait entendre à tous ceux qui l'entourent, au moment de charger l'ennemi, ces nobles et véridiques paroles : « Braves compagnons, suivez courageusement votre chef, et si notre étendard vient à disparaître au fort de la mêlée, ralliez-vous à mon panache blanc, vous le trouverez toujours sur le chemin de V honneur et du devoir!... » A ce trait sublime, comme électrisée par une magique puissance, toute l'armée s'ébranle avec enthousiasme au cri de : Vive le roi ! La victoire ne pouvait plus être incertaine !...

Mais l'admiration est loin de se trouver épuisée par un aussi brillant succès : après le combat, elle se trouve excitée d'une manière bien plus touchante encore : une voix généreuse domine alors toutes les autres : « Arrêtez , valeureux amis; assez, assez de victimes!... sauvez les Français!... y. Est-il nécessaire d'ajouter que cette voix était encore celle du Béarnais, aussi compatissant après la victoire qu'intrépide et fougueux pendant l'action; moins occupé de ses fatigues, de ses dangers passés que du sort des vaincus ; ménageant ici le sang de ses sujets même rebelles, comme il soutiendra la vie de ceux qu'il sera forcé d'assiéger dans sa capitale, en leur faisant passer des provisions, ainsi qu'un autre l'eût effectué pour des enfants soumis !

Enfin des victoires nouvelles; une persévérante bonté du roi dans les voies de conciliation toutes les fois que l'occasion s'en présentait; la mort du vieux cardinal Charles de Bourbon, au mois de mai 1590 : de ce vain simulacre de roi, que Mayenne avait donné si gratuitement aux ligueurs, comme un drapeau de ralliement; la découverte des ambitieux projets du fanatique Philippe II, roi d'Espagne ; surtout la burlesque satire Ménippée, dont l'idée première appartient au chanoine de Rouen, Pierre le Roy, et qui vint en 1593 frapper de l'arme du ridicule, si puissante en France, la ligue et les stipendiés avilis du monarque espagnol; ces divisions sanglantes entre les Seize et les chefs de la rébellion; l'épuisement, la misère des

populations; le besoin de paix, de calme, de bien-être; l'abjuration du roi, solennellement prononcée par lui-même dans réglise de Saint-Denis, le 25 juillet 1593, au milieu d'un grand concours de prêtres, de guerriers, de magistrats, de noblesse, de peuple, etc., furent les causes principales qui consommèrent la ruine des révoltés, affermirent le roi de Navarre sur le trône de France. Elles amenèrent, avec les intelligences ménagées par Charles de Cossé, comte de Brissac, nommé, par Mayenne, gouverneur de Paris à la place du comte de Belin, seigneur du Maine, devenu suspect ; avec le vœu du Parlement, les désirs de la population, etc., l'entrée véritablement triomphale de Henri IV dans la capitale de son royaume , le 22 mars 1594. Indispensable garantie de l'extension que devait bientôt prendre l'autorité de son gouvernement à toutes les villes qui se trouvaient encore sous l'empire des ligueurs.

Après son abjuration, le roi de France avait envoyé, comme ambassadeur près du Saint-Siège, Claude d'Angennes, évêque du Mans, le duc de Nevers, et Séguier, doyen de l'église de Paris, pour offrir sa soumission au souverain pontife Clément VIII ; et s'était fait sacrer à Chartres le 27 février 1594 : Reims étant encore au pouvoir des ligueurs. Mais ce ne fut que le 27 septembre 1595, après les plus longues et les plus difficiles négociations, que Henri IV reçut, du pape, une absolution solennelle et définitive.

A peine cet excellent souverain eut-il obtenu quelques instants d'un repos si chèrement acheté, qu'avec les conseils et la collaboration de son digne ministre, de son véritable ami, Maximilien de Béthune, baron de Rosny, duc de Sully, fidèle jusqu'à l'abnégation de soi-même, sincère jusqu'à la rudesse, il s'occupa sérieusement du rétablissement des finances, de l'amélioration des lois, des moyens capables d'assurer la paix générale et d'effectuer le bonheur des peuples.

Comment expliquer ensuite cette perversité des hommes qui le poursuivirent toujours et le firent enfin tomber sous le poignard d'un assassin? Nous citerons seulement les faits, nous laisserons à d'autres leur interprétation et leurs commentaires.

« Jean Chatel, dit Anquetil, âgé de 19 ans, livré dès son adolescence à des habitudes de débauche, venait de finir des études brillantes au collège des jésuites, qui lui montraient de l'amitié, comme à un sujet d'espérance, et qui l'admirent aux exercices spirituels, fut le monstre que l'enfer arma contre les jours d'Henri... Dans son interrogatoire, il n'accuse aucun de de ses maîtres d'être son complice, mais il assure avoir souvent entendu soutenir au collège qu'il était permis de tuer le roi, parce que c'était un tyran, et que le pape ne le reconnaissait pas; que ce sentiment était celui de la Société en général. »

Ce misérable, dans le dessein, comme il le dit lui-même, de racheter les désordres de sa vie par un acte agréable à l'Eglise, pénètre, en rampant comme un reptile, jusqu'à la chambre du roi, le 27 décembre 1595, lui porte violemment un coup de couteau vers la gorge, mais qui frappe la bouche, brise une dent sans faire une blessure profonde. L'assassin fut exécuté sans donner le moindre signe de repentir.

« On attribua, ajoute Anquetil, une aussi étonnante fermeté aux leçons des jésuites : ils furent arrêtés dans leur maison, soumis à l'interrogatoire le plus rigoureux; on y trouva des écrits séditieux; sur ce délit, et d'autres enquêtes aggravantes, Jean Guignard, jésuite, fut condamné à être pendu; et les autres, bannis pour toujours du royaume, sortirent de Paris le 8 janvier 1595. »

Le Béarnais avait au fond du cœur une bonté si naturelle, si généreuse, que non-seulement il admit en grâce les ducs de Guise, de Mayenne et les autres principaux ligueurs, mais encore les maintint dans la possession de leurs terres, dignités, privilèges, emplois, et les combla de ses libéralités. Lorsque ses vindicatifs courtisans lui reprochaient l'excès d'aussi nobles concessions : « Que voulez-vous, répondait-il avec son habituelle bonhomie, ne faut-il donc pas que la métairie puisse racheter le château?... »

Le duc de Mercœur avait jusqu'alors gouverné la Bretagne avec l'autorité d'un petit souverain insurgé contre son roi légitime; Henri IV se rend dans cette province en 1598 avec des

forces imposantes, et le duc, s'étant humblement soumis sans combattre, obtint, comme les autres, des conditions qu'il n'osait pas espérer.

Ce fut pendant ce voyage que le monarque généreux qui mérita dès lors si bien les titres de Père des Français, de Henri le Grand, dont il était salué partout, signa vers le mois d'avril 1598, dans le vieux château de Nantes, ce noble et généreux document, qui, sous le titre d'Édit de Nantes, accordait aux calvinistes : la liberté de conscience, l'exercice public de leur culte, etc., à des conditions sages et prudentes; en élevant le souverain dans l'opinion publique, en éteignant le feu de la guerre civile, en assurant la paix, la prospérité de la France. L'heureuse influence de cet Édit qui semblait formulé par le cœur paternel du meilleur des rois sera mieux comprise encore, lorsque nous verrons sa révocation le 17 octobre 1685, 87 ans plus tard, produire des résultats absolument opposés.

Henri IV, après avoir accompli ce grand acte de justice et d'humanité, vint passer quelques jours à La Flèche, ville qui lui rappelait d'aimables souvenirs et qu'il affectionna toujours, comme nous le verrons, d'une manière toute spéciale. C'était en effet là qu'il possédait un domaine autrefois habité par ses parents et dont il saura faire un noble usage; c'était là qu'il avait été conçu, que s'étaient passés joyeusement quelques-uns des beaux jours de son enfance; enfin, ce fut là, qu'après une mort tragique et prématurée, on vint, en conséquence de ses dernières volontés, déposer son cœur au milieu des regrets et des larmes d'une population heureuse et fière de le posséder comme un dépôt honorable et sacré.

A ceux qui pourraient encore douter du séjour que le roi fit à La Flèche, de l'affectueux intérêt qu'il portait à cette ville, il suffirait, pour les convaincre, de leur citer ce passage si précis des mémoires de son digne ministre. « Après avoir rendu l'Edit de Nantes en 1598, Sa Majesté, dit Sully, revenant de Rennes et retournant à Paris, se rendit à Tours, par La Flèche qu'elle se fît un plaisir de revoir, comme V endroit où elle avait passé une partie de sa jeunesse. »

De retour à Paris, le roi s'occupa de l'enregistrement de TÉdit de Nantes , auquel presque partout les derniers efforts de la ligue opposèrent une résistance opiniâtre, mais impuissante. Il fut obligé, dans cette occasion sérieuse, décisive, de mander le parlement, et d'user d'autorité. Le discours prononcé par lui, tout en s'élevant h l'importance, à la dignité du sujet, fit apprécier à la fois, la justesse, la portée de son esprit, la générosité, la noblesse de son cœur.

« Messieurs, dit-il en paraissant au milieu de cette assemblée grave, imposante, vous me voyez dans mon cabinet où je viens vous parler, non point en habit royal, ni avec la cape et l'épée, comme un prince qui reçoit des ambassadeurs, mais vêtu, comme un père de famille, en pourpoint, pour causer familièrement avec ses enfants. J'ai reçu vos remontrances ainsi que je les recevrai toujours, comme venant de gens affectionnés à mon service... Je veux croire que vous avez eu des motifs de religion : mais la religion catholique ne peut être maintenue que par la paix; et la paix de l'État est la paix de l'Église... Il ne faut donc plus faire de distinction de catholiques et de huguenots; il faut que tous soient bons Français, et que les catholiques convertissent les huguenots par l'exemple de leur bonne vie : je suis roi-berger qui ne veux répandre le sang de mes brebis, mais je les veux rassembler avec douceur... J'ai désiré faire le mariage de la France avec la paix, or il ne peut s'accomplir que mon Édit ne soit vérifié. Vérifiez-le donc, je vous en prie, je ne veux pas que personne se dise catholique plus que moi... Vos longueurs et vos difficultés donnent lieu à des inconvénients étranges : on a fait des processions, contre l'Édit, à Tours et au Mans, pour inspirer aux juges de le rejeter. Cela ne s'est fait que par mauvaise inspiration; empêchez que telle chose n'arrive plus. »

Notre province offrit en effet une opposition toute particulière à cette mesure de paix si raisonnable, si prudente. Les envoyés du roi ne la firent accepter qu'avec une douceur, une patience égales à celles du souverain. L'Édit fut enfin enregistré, mais seulement un an tout entier après sa promulgation.

Plusieurs faits importants relatifs à l'existence de Henri IV, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, appartenant, d'une manière particulière, à l'histoire de la province du Maine, dans ce qui concerne surtout la ville de La Flèche, nous les rapporterons ici avec les développements qu'ils exigent.

Le père de Henri IV, Antoine de Bourbon, était fils de Charles de Bourbon, duc de Vendôme, et de Françoise, sœur de René, duc d'Alençon ; et sa mère, Jeanne d'Albret, fille et unique héritière de Henri d'Albret, roi de Navarre; ce qui nous explique l'origine des premiers titres de Henri, comme xxie seigneur de La Flèche, par son père, et comme roi de Navarre, par sa mère. Conçu à La Flèche, où ses parents firent alors un séjour de quinze à dix-huit mois, ce prince naquit à Pau, en Béarn, le 3 décembre 1563, d'où lui vint le nom de Béarnais par lequel on le trouve souvent désigné.

Pendant un voyage qu'il fit en Lorraine pour y mettre fin à des guerres civiles entre le duc d'Épernon et quelques seigneurs du pays, les jésuites vinrent en députation lui présenter, vers 1603, une requête, dont l'objet était la révocation du jugement qui les avait expulsés du royaume, le 8 janvier 1595, après la tentative d'assassinat par Jean Chatel. Sully, tous les conseillers du roi trouvaient ce rappel dangereux; Henri, d'un avis opposé, semblait redouter les conséquences d'un refus, et disait à ses amis : « Ventre saint-gris, si je n'accorde pas ce qu'ils demandent, me répondez-vous de ma personne? »

Les jésuites rentrèrent en 1603. Guillaume Fouquet La Varenne, originaire et gouverneur de La Flèche, par ses instances auprès du roi, qu'il avait occasion de voir assez souvent, contribua beaucoup à l'adoption de cette mesure , à l'établissement du beau collège dont il leur fit donner la direction.

Henri IV possédait la ville de La Flèche comme fief; et, comme propriété, le château que son aïeule Françoise, duchesse d'Alençon, avait fait bâtir en 1540, que l'on nommait Château Neuf, par opposition au Vieux Château, le plus ancien édifice de la ville, et dont la construction semble remonter au xe siècle. Guillaume Fouquet courtisan, quelques historiens ont même

dit complaisant du roi qui le fit marquis de La Varenue, gouverneur des villes et châteaux d'Angers, de La Flèche, son lieutenant général en Anjou, etc., le pria très-adroitement de s'intéresser aux jésuites, pour lesquels il était d'ailleurs assez porté ; de leur fonder un collège dans son domaine, concession que dès lors il ne fut pas difficile d'obtenir. En conséquence, le généreux monarque donne, en 1603, pour cet établissement, son château, le parc, les jardins ; de plus, pour les dépenses à faire, une somme de 300,000 livres, prise sur ses épargnes, et qui, par lui-même, fut ainsi répartie : constructions, 160,000 livres; emplacement, 21,000; indemnité des bénéfices vendus par les possesseurs et devant constituer la fondation perpétuelle attachée à l'église du collège, 75,000; valeur de l'ancienne maison de l'Ordre, 12,000 ; bibliothèque, 3,000; ornements d'église, 3,000; pour nourriture des Pères, la première année, 6,000; remboursement des sommes prêtées aux jésuites par Fouquet La Varenne, 20,000. T... 300,000 livres.

Les habitants de La Flèche, comprenant, par avance, toute l'importance qu'un pareil établissement devait ultérieurement donner à leur ville, demandèrent à contribuer à cette œuvre, dit Le Marchand de Burbure, et furent en 1604, autorisés, par l'État, à voter un impôt de 6,000 livres, savoir : 3,000 pour fondations et meubles des jésuites; 3,000 pour l'acquit de leurs

dettes.

Le monarque joint, à ces fondations, les abbayes de Melinais, de Belle-Branche, les prieurés de Saint-Jacques, de Luché, de FEcheneau, le droit de papegai particulier à la province de Bretagne, etc.

La première pierre de l'église du collège fut posée le 8 juin 1607 par le maréchal de Lavardin; et, dès cette époque, Henri IV manifesta l'intention qu'après sa mort son cœur fut placé dans cette église comme souvenir de son affection particulière pour la ville de La Flèche et pour rétablissement qu'il venait d'y fonder. Nous allons voir de quels scandaleux événements l'accomplissement de ce vœu fut accompagné. L'église du collège de la Flèche ne fut définitivement consacrée, sous fin-

vocation de saint Louis, que le 2 septembre 1627, par Claude de Bueil, alors évêque d'Angers. Dès Tannée 1619, Louis XIII, par lettres-patentes du 31 juillet, avait accordé 12,000 livres aux jésuites de La Flèche, pour l'achèvement de leur collège qu'il favorisait aussi beaucoup.

Si Ton veut, par anticipation des temps, connaître le brillant avenir de cette grande institution, il suffira d'ajouter qu'en la formant, Henri IV lui avait assuré un revenu de 20,000 liv., et qu'elle prospéra tellement qu'en 1762, époque de l'expulsion des jésuites, ce revenu s'élevait à 120,000 livres : que des professeurs du premier mérite s'y trouvaient appelés de toutes les maisons de l'Ordre; que vers 1650 elle renfermait plus de cent écoliers français, en outre des élèves de toutes les parties du monde: Allemands, Italiens, Russes, Américains, Indiens, Tartares, Chinois, etc.; que son personnel était de 120 jésuites ; que les sciences, les langues de tous les pays s'y trouvaient enseignées; enfin, qu'au nombre des hommes les plus remarquables sortis de cette institution, on peut citer Descartes, le chancelier Voisin, l'avocat-général Séguier, Pasquier, conseiller de grand'chambre, Talleyrand-Périgord, etc.

Depuis cette brillante phase de son existence, le collège de La Flèche éprouva d'importantes et nombreuses modifications : Les jésuites en sont expulsés, et même de toute la France, en 1762; l'administration municipale prend soin de cet établissement jusqu'en 1764.

Par lettTes patentes enregistrées au parlement le 11 avril 1764, Louis XV ordonne que l'on y maintienne un collège royal, avec pensionnat préparatoire àl'école militaire de Paris; dans lequel seront gratuitement admis 250 fils de gentilshommes, officiers, chevaliers de Saint-Louis, blessés ou morts à l'armée; qu'on laisse également à tous les externes, sans distinction, la faculté de suivre les cours de l'établissement.

En 1775, il fait partie des douze écoles militaires secondaires instituées par le comte de Saint-Germain, alors ministre de la guerre.

Par lettres patentes de Louis XVI, du 20 mai 1776, il rede-

vient école préparatoire unique, sous la direction des doctrinaires, avec des succès progressifs, dont la révolution de 1789 vint interrompre le cours.

En 1791, il fut momentanément fermé, une partie de ses biens vendus; a cette époque désastreuse, deux anciens professeurs de ce collège, deux doctrinaires, MM. Meyer et Maurice, le sauvèrent d'une entière destruction, en l'érigeant en institution particulière avec pensionnat.

En 1808, Napoléon y transporta l'école militaire de Saint- Cyr, où furent admis des élèves de tous les pays.

En 1814, à la Restauration, il devint une troisième fois : école royale militaire préparatoire à celle de Saint-Cyr. En 1830, l'ordonnance du 10 novembre en produisit la suppression.

Enfin, au mois de février 1831, sur la proposition de M. le duc de Dalmatie, fut rétabli le Prytanée actuel, dont nous aurons occasion de parler.

Après avoir signalé, en faveur d'une ville, d'un pays, autant d'actes si généreux, pourrions-nous prévoir, pourrions-nous croire que précisément, dans ce pays, dans cette ville, se trameront des complots ténébreux, sanguinaires contre la vie d'un aussi bon, d'un aussi digne souverain?... C'est pourtant ce qui paraît incontestablement établi dans les Mémoires de Sully. Voilà ce qui nous semble positivement constaté par ce véridique et pénible document. Dans la rue des Qualre-Vents, à La Flèche, habitait, depuis quelques mois, en 1609, chez la veuve Huberson, un certain Médor, natif d'Avranches, avec des élèves qu'il dirigeait. Une fille de 26 ans, nommée Rachel Renaud, demeurant aussi chez sa tante, la veuve Huberson, trouva, dans le cabinet de travail de Médor, un gros livre qui fixa d'autant plus son attention, qu'il était écrit moitié avec de l'encre, moitié avec du sang, et présentait un grand nombre de signatures presque toutes de sang; au nombre desquelles elle reconnut celles de Médor, des nommés Dunoyer, des environs de Paris ; Ducros, de Billom en Auvergne , demeurant chez un appelé Dreuillet; l'un et l'autre ayant appartenu au duc de

Mercœur. « Ducros, ajoute Sully, était l'âme de toute cette cabale. Une congrégation chez les jésuites, dans laquelle il tenait une des principales places, et où il était chargé de faire des discours publics , lui donnait toutes les commodités possibles, pour associer à ses noirs desseins un grand nombre de personnes : c'est par ce moyen que Médor et Dunoyer l'avaient connu. » Le fameux livre fut arraché, par Médor luimême, des mains de Rachel Renaud ; soustrait avec tant de rapidité, que la justice, qui informait, ne put jamais le saisir. Sully termine par cette remarquable conclusion : « La fille offrit de soutenir sa déposition devant telle personne qu'on voudrait, en présence de Sa Majesté elle-même. Le crédit et l'adresse de ceux que cette accusation intéressait furent assez forts pour livrer au silence une affaire qui , assurément , devait être poursuivie. » Mais ce qu'il est malheureusement impossible de ne pas reconnaître et de constater, c'est que la trame de cette conspiration s'ourdissait à La Flèche entre les complices : Médor, Dunoyer, Ducros, vers la fin de 1609, et que, le 14 mai 1610, Henri IV tombait, à Paris, sous le poignard assassin de l'infâme Ravaillac ! . . .

Quelques écrivains ont prétendu que le motif de ce monstrueux assassinat avait été la promulgation de l'édit de Nantes ; et son principe, la conspiration dont nous venons de rapporter le caractère et l'origine dans la ville de La Flèche. Ces opinions ne peuvent être admises qu'à titre de simples conjectures. Ce qui paraît établi par les faits de l'histoire, c'est que, pendant tout son règne, Henri IV fut en butte à des haines de religion, de parti, d'ambition; que son excessive bonté lui fit des ingrats; sa rigueur, plusieurs fois nécessaire, des ennemis; sa brillante carrière, des envieux; sa galanterie, souvent sans aucun frein, des mécontents aigris par le déshonneur : que les passions les plus dangereuses le menaçaient depuis longtemps de leurs funestes conjurations, de leurs atteintes fatales, auxquelles il échappa vingt fois peut-être dans sa vie ; enfin, que le régicide qui lui porta les derniers coups, soutint, au milieu même des tortures et des horreurs du supplice, que son poi-

gnard n'avait eu d'autre mobile que des hallucinations fanatiques, et que la mort du souverain était le simple résultat d'un crime particulier.

Après la mort de cet excellent prince, Guillaume Fouquet rappelle, avec empressement, à la reine, Marie de Médicis, les intentions du feu roi pour le dépôt de son cœur dans l'église du collège de La Flèche. Toutes les dispositions étant prises, les Pères Armand, Coton, etc., dirigent ce legs précieux , avec uue pompe religieuse et militaire digne de leur objet, vers le lieu de sa destination, accompagnés d'un concours de peuples qui, dans toutes les parties du trajet, donnent les plus tou. chantes preuves de leurs douloureux et profonds regrets. Mais des scènes bien tristes et bien regrettables attendaient l'arrivée de cet imposant cortège.

Lorsqu'il fut parvenu aux portes de La Flèche , le curé de l'église paroissiale de Saint-Thomas, les autorités, les habitants de la ville, demandèrent, comme objet de haute convenance, que le cœur du bon roi fût présenté d'abord à cette église, ainsi qu'il l'avait été à toutes celles près desquelles avait passé le convoi funèbre, pour y recevoir les regrets de la terre et les bénédictions du ciel. Mais le recteur et les jésuites, prétendant le conduire directement à leur maison, mirent une telle opposition à ce vœu si digne et si général , que le gouverneur de La Flèche, Guillaume Fouquet, se trouva dans la triste obligation de faire acte d'autorité pour trancher cette question intempestive : la présentation fut alors effectuée avec la pompe nécessaire. Malheureusement, l'orgueil humilié chez les Pères ménageait une scène des plus scandaleuses pendantle trajet, processionnellement achevé de l'église au collège.

Pour éviter un conflit de préséance que l'on devait craindre dans ces fâcheuses dispositions, et qu'il était sage d'éviter au milieu d'une pareille cérémonie, l'autorité locale avait prudemment décidé que, dans ce cortège, marcheraient, d'un côté, le curé, son clergé; de l'autre, le recteur et ses jésuites. Mais, à peine sorti de l'église, le recteur, furieux, apostrophant le curé du ton le plus impertinent, lui jeta, comme une grossière

insulte ces inqualifiables paroles : « Bos non arat cum asinol Le bœuf ne laboure pas avec l'âne. «N'ayant sans doute pas assez de force d'âme ou de présence d'esprit pour mépriser une insulie aussi inconvenante, le curé lui repartit avec la même aigreur : « Je pourrais vous répondre en latin, mais je veux que tous les assistants comprennent et sachent quun âne comme moi vaut mieux quun bœuf écorné comme vous!... » Pour saisir 1 a-propos de cette allusion sanglante, il faut savoir que, depuis l'expulsion des jésuites, après la tentative d'assassinat du roi par Jean Ghâtel, leur bonnet, d'abord à quatre cornes, avait été réduit a trois.

Après ces burlesques et regrettables incartades, la cérémonie s'acheva sans nouvelles avanies. Le duc de Montbazon reçut le cœur des mains du P. Armand, qui l'avait transféré de Paris; le porta jusqu'à l'église du collège, le remit au hérault, qui, monté sur un échafaud convenablement élevé, le posa dans la niche préparée à côté de l'autel, en disant à haute voix : « Ci gît le cœur de Henri IV, très-haut, très-puissant et trèschrétien roi de France et de Navarre. » Criant ensuite par trois fois : « Le roi est mort ; priez pour son âme. »

Pour consacrer à jamais la mémoire de cette imposante et si triste solennité, il fut décidé, par l'administration municipale de La Flèche, qu'à l'avenir, le 4 juin de chaque année, on ferait, dans cette ville, une procession avec toute la pompe nécessaire, de l'église Saint-Thomas à celle du collège, à laquelle procession assisteraient le clergé, les autorités, les habitants; et, qu'au retour, on célébrerait, pour l'âme du feu roi, un service en grand cérémonial, et pendant lequel toute juridiction et toute œuvre mécanique seraient suspendues.

Pour en finir avec le pénible récit des deux scènes analogues dont la ville de La Flèche devint le triste théâtre, avec un intervalle de 33 ans, nous anticiperons sur les temps, afin d'arriver à la mort de Marie de Médicis, en 1542. Cette reine, quelques mois auparavant, avait décidé, par testament, que son cœur serait déposé près de celui du feu roi, son époux, dans l'église du collège de La Flèche. L'exécution de ce vœu

s'accompagna de conflits plus scandaleux encore que ceux dont on avait environné l'accomplissement de celui de Henri IV ; et de faits tellement graves, que, pour en garantir suffisamment l'authenticité, nous les rapporterons sans aucune modification, et d'après le procès-verbal immédiatement dressé par les autorités civiles et judiciaires de La Flèche, le 13 avril 1643.

Avant l'arrivée du convoi, les autorités de La Flèche, réunies à l'Hôtel de Ville, pour délibérer sur les dispositions à prendre, eurent l'excessive courtoisie d'inviter les jésuites à cette réunion, et leur laisser, môme sur le clergé, l'avantage de choisir le côté qu'ils voudraient tenir dans la procession. Cette condescendance et cette préférence marquées ne servirent qu'à les rendre plus exigeants dans leurs orgueilleuses, dans leurs intolérables prétentions de marcher en corps immédiatement après le cœur, sans tenir compte en rien des droits naturels du clergé.

Le Père Mairat et plusieurs autres jésuites de la maison de Paris avaient été chargés de conduire solennellement le cœur de la reine, comme on avait fait pour celui du roi. Aussitôt que ceux de La Flèche eurent appris que le cortège était à quelques lieues de la ville, pour déconcerter les dispositions municipales, ils envoyèrent des émissaires chargés de faire conduire le cœur directement au collège par un chemin détourné. Sans une cavalcade, formée d'une partie de la noblesse du pays, qui, par un tout autre motif, s'empressa d'aller au-devant de ce cortège, mit obstacle à son changement de direction, les Pères auraient sans doute effectué l'exécution d'un projet aussi contraire à toutes les convenances, que dérisoire pour les autorités légalement constituées ; exécution qui, du reste n'aurait eu qu'un seul avantage, celui d'empêcher que ce nouveau scandale vînt augmenter encore la culpabilité de toutes ces graves infractions aux premiers règlements du pays.

Arrivés aux portes de la cité, les jésuites de Paris veulent, comme la première fois, conduire directement le cœur à l'église du collège ; les autorités locales s'y opposent. Le Père Mairat, ne voyant point ses confrères de La Flèche, descend de

voiture, prend entre ses mains le cœur enveloppé d'un crêpe ; on le couvre d'un riche poêle, dont les coins sont tenus par le maire, les échevins, et le nombreux convoi funèbre se rend a Saint-Thomas, où la cérémonie de l'Eglise s'achève sans aucun trouble. Mais lorsque la procession, à laquelle n'assistait aucun des jésuites de La Flèche, « fut arrivée au collège, dit textuellement le procès-verbal des autorités, elle en trouva les portes fermées; on y frappe en vain à plusieurs fois, personne n'y vient ; les jésuites de Paris y vont eux-mêmes, et n'en obtiennent pas davantage. Enfin, après avoir tenu, dans cet état, la procession pendant plus d'une heure, les jésuites du collège en ouvrent la porte. Et lorsque les ecclésiastiques du cortège furent introduits, et le cœur avec le poêle étant sur les marches de l'entrée, le Père Golot, recteur, voulut prendre le cœur des mains du Père Mairat, lequel lui en fit refus ; alors les Père Chevalier et Drienne, avec un frère lai, se jettent au poêle et le déchirent. Et d'autant que plusieurs ecclésiastiques voulurent s'opposer à cette violence , survinrent d'autresjésuites avec un grand nombre de serviteurs, domestiques, ayant des bâtons à la main, et, sans exception de qui que ce soit, frappèrent, excédèrent les premiers qui se rencontrèrent, ecclésiastiques et autres, entre lesquels il y eut des blessés, au grand scandale de tout le peuple. »

Une telle conduite est réellement inqualifiable, n'admet aucune excuse, et n'a malheureusement pas besoin de commentaire. Ajoutons, pour compléter ces tristes récits, et comme un digne couronnement à ces déplorables excès , qu'en 1793, les statues des saints ont été brisées dans l'église du collège de La Flèche, la sépulture de nos rois violée de la manière la plus infâme; les cœurs de Henri IV et de Marie de Médicis brûlés publiquement sur la place de la Révolution , en présence, et d'après les ordres de l'infâme Thirion, digne représentant, pour le Maine, du comité de salut public.

Pendant le règne du grand et malheureux Henri IV un comte jouit de l'apanage du Maine; un évêque en occupa le siège épiscopal.

Jean-Baptiste Gaston , troisième fils de Henri IV, 111e comte

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