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III. Produits agricoles du Maine au moyen âge

Pendant les premiers siècles de cette époque historique, la destruction des forêts n'offrait pas, comme aujourd'hui, le grand avantage d'amener immédiatement la culture des terrains par d'utiles et laborieux défrichements. Le défaut d'habileté des agronomes, la nécessité d'être presque toujours sous les armes pour défendre leurs possessions, leurs familles, leur vie; le ravage trop fréquent des campagnes, sous le fer meurtrier des conquérants dans les guerres d'invasion ; sous le fer criminel des insurgés pendant les guerres civiles , nous expliquent, dans leurs causes, l'étendue progressivement plus considérable des landes improductives, des étangs, des marais presque sans valeur; et, de plus, occasionnant l'insalubrité des pays qui les présentaient en grande proportion ; l'insuffisance des produits alimentaires pour les hommes, pour les animaux; et consécutivement les famines, les épidémies et la mortalité , qui se manifestaient alors avec les caractères effrayants de véritables désastres. Ce ne fut, en effet, que vers la fin du moyen-âge, et surtout dans les temps modernes, que l'on vit les marais, les étangs, se convertir en prairies ; les landes, les terrains vagues, se changer en cultures productives et diversifiées.

Celle de la vigne paraît s'être propagée dans les Gaules, dans le Maine en particulier, vers l'an 280 de l'ère chrétienne, sous l'empereur Probus. Jusqu'à cette époque, elle avait été sévèrement interdite aux habitants de ces pays malheureux par leurs despotiques envahisseurs.

Plantées avec des résultats médiocres dans le Haut -Maine, toutefois un peu plus satisfaisants au sud, au sud-ouest de cette partie de la province, dans les directions de Sablé, La Flèche, Château- du-Loir, etc, les vignes furent profondément ravagées aux environs du Mans, surtout pendant les excursions désastreuses des Normands et des Anglais, sous la conduite ambitieuse de Guillaume-le-Gonquérant.

Quant à la culture des céréales, elle s'est développée lentement, et diversifiée suivant les terrains; et ce n'est qu'après de longs et pénibles efforts, qu'elle est parvenue à satisfaire aux besoins des populations du pays. Ce résultat, assurément bien désirable, n'a même été convenablement obtenu que dans le Haut-Maine : ajoutons, du reste, que, par une heureuse compensation, celle des lins et des chanvres, introduite avec les fabrications relatives à leur emploi, dans le Bas-Maine, vers 1298, par Béatrice de Gavre, ainsi que nous l'avons dit, vint dédommager les habitants de cette contrée de la culture des céréales, moins appropriée à la nature de leur sol.

Les arbres à fruit, d'une qualité supérieure, ne furent qu'assez tardivement acclimatés dans le Maine. Le cardinal du Bellay fut un de ceux qui contribuèrent le plus h multiplier les bonnes espèces dans notre pays. Évêque du Mans, en 1546, il faisait venir, d'Italie et des autres localités les plus en réputation , les arbres les mieux choisis, en dirigeait lui-même la culture dans les beaux jardins de son château de Touvoie; et les communiquait ensuite, avec autant de bienveillance que d'empressement, à ceux qui désiraient en propager le meilleur choix. C'est assurément à sa libérale sollicitude que notre province doit une grande partie des fruits les plus estimés qu'elle récolte encore aujourd'hui.

§ II. Voies de communication du Maine au moyen âge.

Nous croyons pouvoir établir en principe : que les progrès des lettres, des sciences, des arts, des industries, de la richesse, de la civilisation d'un pays, sont, toutes choses égales d'ailleurs, en raison directe et positive du développement, de la facilité, de la sûreté de ses communications avec les autres pays ; et de celles qu'offrent entre eux ses principaux centres de production et de lumières.

Il ne suffit pas, en effet, au développement de l'esprit humain, de travailler seul, même beaucoup, avec intelligence;

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il faut le puissant concours de l'émulation; il faut un échange continuel et bienveillant de sentiments et de pensées; il faut ce choc normal des opinions dont la vérité doit naturellement jaillir; il ne suffit pas au développement de la richesse, du bien-être, de produire même en abondance et dans les meilleures conditions; il faut écouler les résultats du travail avec le plus de sécurité, d'économie, de rapidité possibles. Or, le meilleur, le seul moyen d'arriver à ce double but est la sûreté, la facilité, le développement des communications.

Ce grand principe d'économie politique et morale, justifié par ses inductions pratiques, une fois régulièrement posé, nous pouvons en inférer que, pendant le moyen-âge, le progrès du bien-être et des lumières dut trouver un grand obstacle dans l'insuffisance et les difficultés des communications. Hâtonsnous toutefois d'ajouter que, dans les choses humaines, les avantages ayant des inconvénients dans la mesure de leurs abus, l'excès progressif de ces communications, après avoir produit la lumière et le bien-être, contribuera à favoriser la centralisation avec ses vices ; à développer le luxe, avec ses misères; à faire disparaître les caractères individuels, provinciaux, nationaux, par la fusion ordinairement si fâcheuse de leurs meilleurs types; à fausser le cœur par l'ambition; l'esprit, par l'orgueil, en portant les plus mortelles atteintes à la raison, à la morale, à la philosophie, à la vérité, pour tout dire en un mot, au véritable bonheur del'homme: ainsi que nous le verrons dans l'histoire des temps modernes. Arrêtons-nous, pour le moment, aux imperfections du moyen-âge, sous le point de vue qui nous occupe.

Sous la domination romaine, les communications, dans notre province, comme dans toutes les Gaules, étaient largement établies par les belles voies dont nous avons exposé la bonne confection, le soigneux entrelien; dont les archéologues retrouvent chaque jour des traces, dans notre pays, avec les caractères qui ne permettent aucune confusion. Après l'affranchissement, pendant le retour à l'ignorance, à la barbarie, dans les premiers siècles du moyen-âge, ces voies furent abandon-

nées, et ne tardèrent pas à devenir impraticables. Au milieu des guerres, des invasions, des calamités de cette époque; des défrichements, de la division du sol, de la clôture des parcelles cultivées, etc., rien ne vint remplacer convenablement ces routes ainsi délaissées, et les communications du village au village voisin, de la province à celles qui l'environnaient, perdirent, chaque jour, quelque chose de leur parcours, de la facilité, de la promptitude et de la sûreté de leur établissement.

Ces regrettables conditions se réalisaient davantage précisément dans les terrains les plus fertiles, où la rapidité de l'exportation est le plus à désirer. Ainsi le regret d'enlever à la culture une plus grande proportion d'un sol fécond pour la faire entrer dans rétablissement des chemins, en réduisait les dimensions au passage d'une charrette ordinaire; et, comme on prenait encore toute la superficie de ces chemins pour élever les clôtures latérales, et même étendre les bonnes terres des deux côtés sur celles qui se trouvaient cultivées, il en résultait, au lieu de routes praticables, des espèces de ruelles plus ou moins profondes, plus ou moins ombragées par le feuillage des plantations qui les bordent; souvent môme sans écoulement convenable pour les eaux ; ce qui les convertit en fossés vaseux, inabordables pendant la plus grande partie de l'année ; comme on le voit encore, même aujourd'hui, dans plusieurs localités arriérées de notre province, du Bas-Maine surtout. En effet, pendant l'été , les buissons et les arbrisseaux des talus, empêchant les rayons du soleil de pénétrer dans ces fondrières, le dessèchement des boues et des mares, qui s'y trouvent sans écoulement, devient absolument impossible. Dans les parties moins défoncées , plus rocailleuses , quelquefois avec des pentes assez rapides, les attaques du fond se faisant toujours sur les mêmes points, les roues des charrettes y creusaient des ornières profondes; les pieds des chevaux autant d'escavations, formant, par leur succession régulière, pour les terrains pierreux, des espèces d'escaliers ; et, pour ceux d'une résistance moindre, cesaspérités alternatives, dont l'ensemble constitue ce

que Ton nomme des chemins à chapelets : de tous, peut-être, les plus difficiles et les plus dangereux. Tels furent cependant, au moyen-âge, et même au-delà, non seulement les chemins d'exploitation rurale, mais encore les routes vicinales, et même Un assez grand nombre de moyenne et de grande communication dans la province du Maine.

Si Ton veut, du reste, la preuve positive de l'élat déplorable où se trouvait la voirie dans notre pays, même aux temps modernes, et les nouvelles causes de cet état, il suffit d'écouter le récit qu'en fait Mme deSévigné; d'étudier la manière, essentiellement défectueuse, avec laquelle on réparait les chemins ; et la marche que suivait l'administration commise à leur entretien.

« Nous avons trouvé les chemins fort raccommodés de Nantes à Rennes, par ordre de M. de Chaulnes, écrivait, des Rochers, Mme de Sévigné, le 31 mai 1680 ; mais les pluies ont fait comme si deux hivers étaient venus l'un sur l'autre. Nous avons toujours été dans les bourbiers et dans les abîmes d'eau. Nous n'avions osé traverser par Chateaubriand, parce qu'on n'en sort point.... Nous partîmes de Rennes à dix heures, et nous n'arrivâmes ici qu'à minuit , toujours dans l'eau. De Vitré..., nous envoyâmes demander du secours aux Rochers. Villois, notre jardinier, vint avec une douzaine de gars; les uns nous tenaient, les autres nous éclairaient avec plusieurs bouchons de paille... Enfin, nous arrivâmes, avec cette illumination, nos chevaux rebutés, nosgens tout trempés, mon carrosse rompu. » Elle ajoute, dans une autre lettre du 15 juin 1680 : « Les chemins de Vitré aux Rochers sont devenus si impraticables qu'on les fait raccommoder par ordre du roi. Tous les paysans de la baronnie y sont ; il y a tous les jours cent et deux cents hommes et le sénéchal à leur tête. »

Si l'on désire actuellement avoir une idée générale de la manière dont ces réparations étaient faites, et des résultats qu'elles pouvaient offrir, il faut se reporter à l'extrait d'une ordonnance du bureau de Tours, du 19 décembre 1722, concernant cette réparation, conservé par Olivier de Saint-

Waast, commentateur des coutumes du Maine : « Tous propriétaires des héritages aboutissant aux grands chemins publics et de traverse, seront tenus, chacun en droit soi, de faire bien et dûment réparer lesdits chemins avec cailloux, graviers et fascines, etc. » C'était en conséquence d'aussi intelligentes prescriptions, d'après lesquelles on jetait, sans précaution et sans raisonnement, de la pierre, du bois, du gravier dans les cloaques des routes pour les combler, qu'elles se trouvaient plus impraticables qu'avant ces travaux devoirie ; que les plus solides carrosses venaient s'y briser, et souvent même n'en pouvaient être arrachés qu'avec le secours d'un long attelage de bœufs.

Enfin, pour compléter cet aperçu de l'importante histoire des voies de communication dans le moyen-âge, nous devons jeter un coup d'œil rapide sur les institutions progressives qui s'y rattachent.

Lorsque le régime féodal eut pris naissance, la châtellenie, dernier degré de la hiérarchie nobiliaire, marqua la circonscription, dans laquelle tout châtelain, alors véritable agentvoyer de sa juridiction, devait y veiller à l'entretien des routes, sans distinction de grande et petite voirie. Le prévôt du châtelain percevait sur les chemins des droits de passage convenus, et, moyennant le revenu de ces péages, était obligé de maintenir ces chemins dans un bon état de viabilité. On comprendra, du reste, quel devait être ce bon état de viabilité, par la nature des obligations sur l'exécution desquelles il reposait, et qui consistaient seulement : à prévenir les empiétements, faire ébrancher les arbres et combler les mares trop profondes. Les voies soumises à cette administration portaient le nom de grands chemins péag eaux, et qui devaient offrir une largeur de 14 pieds au moins, sans permission aux riverains de réduire ceux qui dépasseraient cette mesure. Si le châtelain faisait défaut à ses obligations, les ofticiers delà baron nie, dont il relevait, les remplissaient d'office à ses frais. Nulles corvées n'étaient alors imposées aux riverains propriétaires, excepté celles qu'ils devaient faire pour la réparation de

leurs malversations ou dégâts particuliers sur la voie publique.

Le peu d'étendue territoriale et de richesse du plus grand nombre des châtellenies ; l'insouciance, le mauvais vouloir ou Tincapacité des châtelains ; mais surtout le défaut complet d'unité d'un pareil système d'administration routière, ne permettaient la conception d'aucun plan régulier, continu, d'ensemble, et durent nécessairement amener les voies de communication à l'état déplorable où nous les trouvons, dans la province du Maine, à cette phase du moyen-âge.

Vers 1508, époque de la création des Coutumes du Maine, l'intendance et la direction des chemins fut attribuée aux officiers administrateurs des Généralités. La juridiction contentieuse seule était laissée aux juges royaux et seigneuriaux; mais sans résultats pratiques bien plus satisfaisants.

En 1599, sous Henri IV, s'établit un office de grand voyer, qui peut-être eût amené plus d'ensemble dans les travaux importants qu'il était si nécessaire d'entreprendre; mais cette création fut abandonnée en 1626. Vers 1627, sous le cardinal de Richelieu, la juridiction contentieuse, jusqu'alors séparée de l'administration voyère des Généralités, y fut réunie : cette mesure offrit, en quelque sorte, le dernier coup porté aux juridictions seigneuriales.

En 1663, Louis XIV fit régler un tarif pour les droits de péage : genre de perception, rapportant peu de chose au Trésor, indisposant beaucoup les populations. En définitive, la Généralité de Tours fut chargée de la direction des voiries pour la Touraine, le Maine et l'Anjou. Quant aux moyens d'entretien, ils restèrent constamment très-défectueux, soit que les seigneurs, les officiers de la Généralité , les riverains, par charge de propriété; les habitants contribuables, par impôt de corvée, en fussent particulièrement chargés; et Ton doit s'étonner que Louis XIV, qui fit de grandes choses dans presque tous les genres, ait laissé l'importante question de la voirie dans un aussi déplorable état, et soit, sous ce rapport essentiel, resté si loin des Romains , qu'il dépassa bien certainement sous plusieurs autres.

En effet, pendant le grand siècle, comme nous le dirons ici par anticipation, afin de présenter, dans son ensemble, tout le système pratique de la voirie , les avenues des châteaux royaux de Versailles, de Saint-Germain, de Vincennes, etc., furent, en France, les premières voies de grande communication dignes de ce titre. Si Ton veut, en effet, juger des autres, même dans le voisinage de la capitale, et de la rapidité des carrosses du temps, il suffit de consulter l'historien Piganiol de la Force, qui nous apprend que Louis XIV, dans tous ses voyages à Fontainebleau, soit en allant, soit en revenant, couchait ordinairement à Petit-Bourg, au château de M. le duc d'Àntin, et mettait ainsi deux jours à faire ce trajet de 15 lieues.

C'est vers le milieu du règne de Louis XV, 1745, seulement, que Ton trouve rétablissement de nos grandes voies actuelles; et c'est à Trudaine surtout que nous devons les principales routes royales qui traversent la province du Maine; à la confection desquelles on employa la corvée, d'après les mesures adoptées par le bureau de la Généralité de Tours. Malheureusement, on prit alors pour types les grandes avenues des châteaux royaux, et l'on ouvrit ces nouvelles routes dans une largeur démesurée, sans aucun avantage, mais avec les graves inconvénients d'enlever une étendue trop considérable de terrain à la culture, et d'augmenter beaucoup les frais d'entretien, déjà trop onéreux. En 1774, Turgot supprima la corvée, réduisit l'excessive largeur des routes, améliora leur établissement, etc.; fit, en conséquence, chez nous, progresser avantageusement la principale viabilité. La République et l'Empire créèrent l'administration actuelle de la voirie; la distinction de celle-ci en grande et petite : avec un classement des routes en nationales, puis impériales, appartenant à l'État ; départementales, au département; vicinales, à la commune; enfin stratégiques, appartenant également à la couronne. De 1815 à 1830, plusieurs études sérieuses avaient fixé les points douteux, régularisé la théorie de l'ensemble; mais c'est à partir de 1832 que la pratique est venue faire les plus utiles ou les plus mer-

veilleuses applications, comme nous le verrons ultérieurement pour les chemins vicinaux, les voies ferrées, la télégraphie, etc.. dont nous étudierons, dans l'histoire des temps modernes, rétablissement progressif et l'influence morale sur tes populations en général, sur celles du Maine en particulier.

Quant aux voies de communication par eau, nous dirons seulement ici que les rivières du Maine servaient seulement au flottage des bois à transporter, mais que la navigation proprement dite n'y existait pas. Seulement, indiquée comme projet pour la Sarthe, sous François Ier, Henri II, prise en grande faveur par une assemblée des notables du pays, avec demande au roi de s'imposer de manière à solder le devis des ingénieurs, montant à 5,200 livres, elle fut ajournée par les guerres de religion, les troubles et les calamités du Maine, pour ne devenir l'objet d'études sérieuses que vers 1827. Dans nos villes, on passait les rivières sur quelques ponts assez rares, étroits, formant voussure, mal construites, pour le plus grand nombre; dans les campagnes, sur des bateaux, des bacs, etc. Les communications messagères, même après l'institution des postes aux lettres par Louis XI, restèrent longtemps encore lentes et difficiles, pour devenir faciles, instantanées, même aux distances les plus considérables, parles admirables applications que le xixe siècle a faites de l'électricité à la télégraphie.

§ III. Moeurs, Usages, Règlements du Maine au moyen âge.

Le moyen-âge fut, suivant les phases que nous avons étudiées, une grande époque à la fois de retour à l'ignorance, à la barbarie; de régénération, de courage militaire, de foi, d'esprit chevaleresque, religieux, de croyances réelles et profondes. Dans cette métamorphose des hommes et des institutions, sous l'influence particulière et progressive du christianisme, ne semble-t-il pas que les peuples des Gaules dégradés par la servitude, amollis, corrompus sous l'influence prolongée des abus de la civilisation romaine, avaient besoin de se

retremper aux leçons d'une vie libre, mais dure et pénible dans ses premiers temps, pour mieux comprendre les enseignements d'une indépendance raisonnée, d'une morale pure, vraie, charitable, divine, pour tout dire en un mot? Si l'interprétation n'était pas admise, il serait du moins impossible de ne pas accepter l'évidence des faits.

Ainsi, dans tous les temps, nous avons trouvé les Gaulois et les Francs, leurs dignes successeurs, luttant avec une mâle énergie contre les corruptions de la servitude et l'avilissement de l'esclavage. Nous avons, en effet, dès l'année 270, vu les attroupements des paysans de la Gaule, sous le nom de Bagaudes, du gallique Bagad, bande insurgée, faire trembler les empereurs de Rome, et d'abord écrasés par Maximin, au confluent de la Seine et de la Marne, dans un camp retranché, longtemps nommé la Fosse-aux-Bagaudes , se relever de leur défaite et s'associer aux Francs pour effectuer, avec eux, l'affranchissement définitif du pays. Nous avons également vu les Francs eux-mêmes annoncer, dès leurs premiers combats, cette valeur guerrière qui s'est perpétuée chez eux d'âge en âge, et rend, encore aujourd'hui, les Français, leurs descendants, redoutables à toutes les autres nations sur les champs de bataille. Le célèbre philosophe Libanius d'Antioche, qui compta parmi ses disciples saint Basile et saint Jean Ghrysostôme, qui écrivait dans la seconde moitié du ive siècle, nous donne sur les Francs des renseignements d'autant plus précieux qu'ils rectifient les appréciations erronées de plusieurs historiens et prouvent que nos pères nous ont, en effet, légué les plus belles qualités qui distinguent aujourd'hui leurs enfants.

« Les Francs, dit Libanius, sont une nation des Celtes habitant les bords du Rhin. La nature les a tellement faits pour la guerre, qu'on leur a donné le nom grec de ©pocx-roi; fiers, farouches, que le vulgaire ignorant a changé en celui de Francs. Leur nom inspire la terreur; ils bravent la mer et ses orages avec autant d'intrépidité que lorsqu'ils marchent sur la terre... La paix est pour eux une calamité. Ils mettent leur bonheur dans la guerre, qui semble leur véritable élément... Le repos

leur est insupportable... Ils sont occupés nuit et jour à méditer, à exécuter des invasions... Parmi eux, les lois accordent des récompenses à ceux qui se distinguent par un excès de bravoure : tous briguent l'honneur de montrer le plus d'audace. » Pour toute conclusion, nous ajouterons qu'il est bien remarquable de voir un portrait esquissé depuis 1500 ans, mis en regard de la nation française, offrir encore une aussi parfaite ressemblance.

Nous l'avons constaté, jusqu'au ixe et même xe siècle, les Cénomans furent incultes et presque barbares ; à partir de cette époque jusqu'au xve siècle, la société féodale, qui se forma, laissait encore percer à travers ces formes courtoises et chevaleresques,rapportées surtout des croisades, un fonds naturel de rusticité, de sauvagerie soldatesque dans ses mœurs et dans ses actes. Mais ces imperfections étaient alors positivement rachetées par la foi politique et religieuse, qui présentait ici le principal, nous dirions presque le seul frein du souverain, du baron ; la sauvegarde à peu près unique du sujet, du vassal. Aussi, n'est-ce pas dans les œuvres poétiques des trouvères et des troubadours qu'il faut surtout apprécier les révolutions essentielles de cette mémorable époque, les souvenirs de ces temps en général assez mal compris; mais dans les monuments élevés par la foi, l'esprit religieux, en faisant une exception bien évidente à l'application généralement vraie de ce principe établi par M. de Bonnald : « La littérature est l'expression de la société. » C'est donc particulièrement dans les chefs-d'œuvre de l'architecture, de la sculpture, de la peinture chrétiennes que nous rechercherons les véritables caractères des deuxième et troisième phases du moyen-âge. La province du Maine répondra, comme nous le verrons, bien éloquemment à cet appel.

Nous le dirons donc par anticipation volontaire, dans l'intention de fixer l'intérêt sur cet important sujet d'étude, il y eut en même temps, d'une part, ignorance, légèreté, inconvenance, défaut de patriotisme, de respect, d'esprit de famille, de piété religieuse, à repousser comme entaché de barbarie , par une sorte de convention et de parti pris, tout ce qui venait du moyen-

âge ; de Vautre, engouement, fanatisme, défaut d'intelligence, de raison, de goût, à proclamer, dans une réaction violente inconsidérée, cette môme époque de notre histoire comme supérieure à toutes les autres. Les esprits sages, réfléchis, ont apprécié les faits, jugé la question plus sainement, avec plus de réserve : c'est sous leur inspiration que nous écrivons ; et dans cette pensée nous ne craignons pas d'ajouter que si les temps modernes, mis en parallèle avec le moyen-âge, nous offrent, comme grands avantages, le progrès des lettres, des sciences, des arts, des industries, de la civilisation dans ses formes polies, séduisantes, recherchées, ils nous présentent, comme inconvénients plus grands encore, la détérioration du fond, aux différents points de vue du sens moral, de la foi, de la raison, de l'esprit de conscience et de vérité.

Afin d'exposer plus clairement les principaux articles de ce paragraphe, nous les présenterons sous les titres suivants : 1° instruction, caractères, professions des habitants du Maine dans le moyen-âge; 2° institutions religieuses; 3° corporations, confréries; h? société féodale; 5° dénominations des individus et des familles.

I. Instruction, Caractère, professions des haritants du Maine au moyen-age.

1° Instruction. — Pendant toute la première phase du moyen-âge, comme nous l'avons déjà vu, les ténèbres de l'ignorance firent desprogrès bien regrettables dans toutes les Gaules. Notre province fut peut-être une de celles qui ressentirent le moins cette fatale invasion, grâce aux généreux efforts que déployèrent surtout nos dignes évoques saint Domnole, saint Bertrand, saint Hadouing,de 560 à 654, pour conserver et propager la lumière dans les écoles épiscopales qu'ils prirent soin de fonder. Celles de Saint-Calais,de Saint-Vincent, de la Couture, d'Évron, etc., furent les plus remarquables de cette époque dans le Maine.

Charlemagnc comprit les grands avantages de ces écoles et mit en œuvre son pouvoir et son amour de la science pour encourager les évêques dans cette voie difficile, mais importante à suivre, et qui conduisit les Cénomans, dans ces temps reculés, à la réputation « de bien parler et de bien écrire : » réputation qui peut-être aujourd'hui pourra causer un peu d'étonnement.

Toutefois, cette instruction, comparativement assez remarquable, se trouvait encore à peu près entièrement concentrée dans le clergé. Vers la fin du xe siècle il existait un assez grand nombre de laïques, môme dans la classe aisée, qui ne savaient ni lire, ni écrire: effectuant verbalement leurs transactions, et les faisant ratifier par l'évêque. Ce fut sans doute ainsi que le clergé se trouva, pendant le moyen-âge et même au-delà, pourvu d'une partie de l'administration civile.

De 1036 k 1125, particulièrement, l'école épiscopale du Mans jouit d'une réputation bien méritée sous la direction intelligente, habile, des évêques : Gervais, Vulgrin, Arnaud, Hoel. Hildebert, surtout, l'un des savants les plus distingués de son temps, et les plus zélés pour le progrès des lumières.

Dans cette école remarquable on enseignait spécialement les lettres, la théologie, le latin, etc. ; malheureusement on croyait à l'astrologie, contre laquelle s'éleva cependant le judicieux esprit d'Hildebert; et ceux qui s'occupaient de physique, de géométrie, d'algèbre, étaient regardés comme devins, sorciers, magiciens, etc.

La culture du latin fut d'autant plus générale et plus facile pour le Maine, que cette langue était devenue, sous la domination de Rome, celle de tout le pays, comme le prouvent les étymologies du plus grand nombre des anciennes locutions de cette province. Aussi, vers le xne siècle, les religieuses furent-elles obligées d'apprendre le latin lorsqu'on les eut assujéties à la récitation du bréviaire, afin qu'elles comprissent le sens de leurs prières de chaque jour. On cite même, comme une pièce remarquable par le style, cette pieuse lettre écrite par les religieuses du Pré à l'occasion de la mort de saint Bruno, conservée dans son éloge funèbre.

Des universités, des collèges s'élevèrent alors et devinrent autant de foyers littéraires et scientifiques. Les juifs présentaient, au bas du Pont-Neuf, un établissement de ce genre, désigné, dans les anciens titres, sons le nom de Maison de la Juiverie. Bérengère en fit présent au chapitre de Saint-Pierre, qui le réunit au collège de la rue de la Tannerie voisin de celui de Gourdaine.

Les écoles du Mans, au xne siècle, étaient arrivées à l'apogée de leur mérite relatif et de leur véritable réputation. Pour démontrer la réalité de l'éloge que nous venons de faire, nous rappellerons l'opinion que formulait alors Guillaume de Malmesbury, auteur anglais dont le témoignage ne sera pas suspect. Il dit en effel, dans son éloge de Raoul, évoque de Rochester : « Cui accessit genialis soli, id est cenomanici, accuratus et quasi depexus sermo. » Entre autres talents, d'après cet écrivain, Raoul avait celui de parler le langage poli et soigné des Manceaux. Si Guillaume de Malmesbury faisait aujourd'hui le même rapprochement, peut-être serait-il moins flatteur; mais ce qui ne peut rester douteux, c'est qu'à partir du xme siècle nos écoles perdirent successivement de leur importance et de leur juste renommée ; sans doute plutôt par le grand et progressif développement de leurs écoles rivales, que par la diminution delà valeur absolue, particulière, qu'elles avaient acquise dans les siècles antérieurs.

Les croisades, avec leur saint enthousiasme et leurs merveilleux entraînements , furent encore une des principales causes du résultat que nous signalons. On vit en effet, d'après Renouard lui-même, sortir, de tant de siècles d'ignorance, la géographie, l'astronomie, le commerce, la navigation. Ces pèlerinages fréquents dans la Terre-Sainte nous apprirent à connaître la partie occidentale de l'Asie dont l'ineptie de la première phase du moyen-âge soupçonnait à peine l'existence. Le monde s'agrandit pour l'Europe, qui n'apercevait rien au-delà de ses limites. Elle vit de nouveaux pays, de nouveaux cultes, de nouvelles mœurs; et comme les hommes sont imitateurs, elle conçut l'idée de s'instruire davantage. Le commerce tourna

bientôt son émulation du côté de l'Orient: il fit venir les soieries, les précieuses denrées, les fruits de la Grèce, les parfums de l'Arabie, etc. Les voyages que les ecclésiastiques, les religieux et les croisés firent dans l'Orient multiplièrent, en France, les ouvrages des philosophes grecs. Leur magnifique langue y devint plus familière ; les artistes frappés d'admiration à la vue des palais, des basiliques de Constantinople, de la Terre-Sainte, rapportèrent chez nous ce goût oriental qui ne tarda pas à se traduire, comme nous le verrons, dans toute la pureté, le charme de son génie, surtout par la construction de nos belles cathédrales.

N'est-ce pas là toute une grande révolution scientifique, littéraire, artistique, industrielle, etc. ? Ne devons-nous pas, en conséquence, voir, avec un regret sincère, notre histoirien du Maine admettre ces merveilleux résultats et perdre assez de vue le caractère de leur principe générateur, pour flétrir les croisades à la Terre-Sainte du titre inconvenant : « d'entreprises extravagantes, pour lesquelles V ecclésiastique quittait ses fonctions; le comte, son gouvernement; le baron, son castel; le moine, son monastère; les femmes mêmes, leurs devoirs les plus cher s, etc.» Du reste, les sorties de ce genre ne sont pas rares dans « les Essais historiques,» et nous le dirons, une fois pour toutes, c'est trop déverser le blâme et la déconsidération sur les hommes et sur les choses, dans la fausse pensée de justifier ainsi l'abandon que l'on a cru pouvoir impunément en faire.

Ainsi, par ces grandes missions, sublimes dans leur principe religieux, désastreuses dans leurs conséquences militaires, d'un immense avantage dans leur influence admirable sur le progrès des lumières, de la civilisation ; les lettres, les sciences, les arts, les industries, en se généralisant, ont fait en quelque sorte disparaître l'importance relative des écoles jusqu'ici les plus remarquables en France, dans le Maine en particulier. Telle nous paraît être la véritable explication de ce fait, et non la décadence absolue de ces écoles; ce qu'il est difficile d'admettre au milieu des manifestations du progrès universel.

Toutefois, secondés par d'aussi puissantes impulsions, ani-

mes par les exemples de Gharlemagne, François Ier, Henri II, Henri IV, Louis XIII, ou mieux encore, Sully, Richelieu, rhôtel de Rambouillet, l'Académie française, préparèrent, sous le point de vue qui nous occupe, le grand siècle de Louis XIV qui, pour nous, commencera l'histoire des temps modernes : en nous démontrant, par les faits, toute la vérité de cette réflexion de Fontenelle : « Les savants d'un siècle ignorant se ressentent naturellement toujours un peu de l'ignorance de leur temps; et les ignorants d'un siècle savant, toujours beaucoup de la science de leur époque. »

2° Caractère. — Dans l'histoire des temps anciens, nous avons déjà fait ressortir la noble persévérance des Génomans à défendre la cause qu'ils croyaient juste; leur généreux dévouement pour les Romains, lors même que les succès d'Annibal auraient, pour tant d'autres peuples, motivé un abandon plus ou moins avantageux. Dans le moyen-âge, nous les trouvons dignes de ces glorieux antécédents. Si donc leur caractère que nous tracerons avec détail dans l'histoire des temps modernes, afin de le présenter dans tout son développement, fut toujours faussé, travesti, nous en trouvons la cause dans la partialité, l'injustice intéressée des historiens, dans la regrettable faiblesse de quelques hommes de génie qui, pour le futile plaisir de formuler une saillie satirique, n'ont pas craint de calomnier une province entière. Nous ferons, en temps opportun, franche et bonne justice de ces méfaits historiques.

Ce qui ressort positivement des faits les plus incontestables,

pendant les temps anciens et le moyen-âge, c'est le courage

des Génomans à lutter jusqu'à la fin de l'invasion des Gaules

contre les victorieuses légions de César, qui ne les soumit

qu'après tous les autres Gaulois; leur magnanime persévérance

à repousser les efforts puissants et combinés des Normands,

des Anglais, des Bretons, des Angevins, etc., dans ces combats

incessants, où, parfois vaincus, il ne furent jamais subjugués ;

dans ces justes réactions contre d'ambitieux envahissements,

et qui prirent souvent le caractère de véritables croisades; où,

plus d'une fois, leur intrépide vaillance humilia l'orgueil des

ennemis ; dont les historiens espérèrent se venger en les représentant comme des sujets turbulents, insoumis, toujours disposés à Tinsurrection ; alors qu'ils étaient, au contraire, des gens de cœur, luttant avec dignité contre l'asservissement et l'esclavage. Dans le Maine, la femme ne se fit point héroïne et soldat comme dans plusieurs autres provinces; modeste dans ses prétentions, fidèle à ses véritables devoirs, elle n'ambitionna rien au-delà des paisibles, des honorables conditions de fille, d'épouse, de mère, qu'elle ne crut pas devoir abdiquer; son dévouement s'exerça dans la sphère utile que Dieu lui avait assignée ; elle ne quitta point la quenouille , son attribut naturel, pour l'épée, complètement étrangère à sa vocation.

IIP Professions. — Chez les Gallo-Romains pendant la domination, chez les Francs après l'affranchissement, chez les Cénomans en particulier pendant le moyen-âge, la carrière de l'homme était, à sa naissance, déterminée d'avance par les conditions de son origine, comme par l'immuable résolution du fatum des temps antiques. Il se trouvait ainsi pourvu , d'avance, trop souvent en opposition complète avec ses goûts, ses aptitudes, sa vocation, d'une place, d'une profession, d'un emploi.

En conséquence de ce principe, l'enfant du clarissime, du noble, de l'opulent, était, par destination , possesseur des grandes charges administratives, gouvernementales, judiciaires, sacerdotales, militaires, etc. Celui du peuple succédait à son père dans la même profession , de manière à fixer dans une même famille chacune des spécialités du travail; spécialité qui devenait alors, avec le temps, sa propriété, son apanage exclusif, son véritable domaine. Enfin, jusqu'à l'affranchissement des esclaves, on vit la servitude héréditaire former le triste et dernier anneau de cette chaîne invariable des états, des privilèges sociaux.

Cette institution consacrée par une longue habitude offrait de grands avantages, et des inconvénients peut-être plus grands encore. En effet, si, d'une part, elle fixait immédiatement les irrésolutions professionnelles de l'enfant; les projets de la

famille pour son avenir, en prévenant ces déclassements toujours dangereux, souvent funestes, surtout pour la partie industrielle des populations ; si, plus particulièrement encore, elle initiait de bonne heure le jeune sujet aux notions essentielles/à la pratique raisonnée de son art, de son métier, en lui donnant pour instituteur son père lui-même, avec les chances plus positives d'une solide instruction; de Vautre, elle constituait des monopoles assez injustes, et presque toujours nuisibles aux progrès de la bonne confection qui se manifestent nécessairement par les efforts de la concurrence. Elle ne répondait pas, d'une manière suffisante, aux exigences naturelles de la vocation, de la capacité ; elle provoquait, en conséquence, entre le père et les enfants, des contestations pénibles qui, trop souvent alors, se terminaient par une rupture, et l'entrée du déserteur de la profession paternelle dans une carrière de prédilection, mais où l'appui naturel, qu'aucnn autre ne peut avantageusement remplacer, lui faisait alors périlleusement défaut.

Dans les campagnes, aux xe, xie siècles, la condition des habitants était également réglée à l'avance, et d'une manière bien dure pour le plus grand nombre. Ils se trouvaient, sous le régime féodal, partagés en quatre catégories : 1° les esclaves réels, la plus considérable et la plus malheureuse des classes : le maître y soumettant aux châtiments les plus rigoureux ces travailleurs, sur lesquels il avait droit de vie et de mort. 2° Les serfs, adscripti glebœ : attachés à la glèbe, qui se vendaient avec le domaine ; et, pour prix de leur travail, n'obtenaient que le vêtement, la nourriture et le logement. 3° Les vilains, villani, de villa, métairie, également attachés à l'exploitation agricole, mais acquérant la propriété de ses produits par la redevance annuelle qu'ils payaient à leur maître ; 4° les hommes libres, dont les travaux habituels n'étaient point obligés, mais qui devaient, à titre de corvées, au seigneur dont ils habitaient le fief, des services déterminés aux temps des labours, des moissons, des vendanges, etc. Ce fâcheux état des campagnes disparut vers les xne et xme siècles, avec l'établissement des com-

mimes, des baillis, des sénéchaux et l'abolition progressive de la féodalité.

Aujourd'hui, dans notre province, comme presque partout, la coutume que nous venons de signaler est à peu près entièrement abolie; mais, au lieu d'une sage modification des abus qu'elle offrait, on s'est jeté dans ceux de la condition opposée. Nous signalerons ce grave inconvénient dans l'histoire des temps modernes.

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