II. Institutions religieuses du Maine au moyen-age
Dans cette époque de christianisme naissant, de foi sincère, mais d'abord insuffisamment éclairée , les institutions religieuses furent nécessairement en grand nombre, jouèrent un rôle important au milieu des populations ; mais, à côté de leurs incontestables avantages, durent naturellement se présenter des inconvénients, et même des abus que le temps, l'expérience et le progrès des lumières devaient ultérieurement rectifier.
Nous examinerons surtout au nombre de ces institutions dans la province du Maine celles qui sont relatives : 1° à la réception des évoques; 2° aux cérémonies du culte; 3° à rétablissement des abbaijes, des communautés, etc.
1° Réception des évêques. — Elle se faisait au moyen-âge avec un cérémonial que nous ne voulons pas qualifier, mais que le plus grand nombre ont assez condamné, en refusant d'y soumettre les seigneurs qui devaient y jouer un rôle assez peu conforme à leur position sociale. Voici, du reste, ce que disait Y aveu de Pierre de Savoisy sur la nature particulière de cet étrange cérémonial : « Mes vassaux du Maine sont obligés à me tenir rétrier, à me porter à la cathédrale, etc.» Ces vassaux du Maine étaient, à leur époque, le seigneur de Montfort, les sires du Breil, de Belin, de Neuville, de Mondoubleau, de Sillé-le- Guillaume et de Vaux-en-Yvré.
Tout nouvel évoque, à son avènement, à sa première entrée dans la ville du Mans, se rendait à l'abbaye de Saint-Vincent,
d'où les religieux le conduisaient à l'église Saint-Ouen-des- Fossés, l'église actuelle du lycée; de là, quatre gentilshommes de la province le portaient eu grand appareil, sur leurs épaules, jusqu'à la cathédrale de Saint-Julien; et, dit la chronique du temps, ces gentilshommes étaient fiers de leur privilège!... Pour le comprendre, il faut se reporter aux mœurs et coutumes de Tépoque.
En effet , indépendamment du transport de l'évêque , transport auquel tous ces hommes titrés devaient concourir de leur personne, telles étaient leurs obligations particulières et le prix qu'ils en recevaient : le sire du Breil tenait rétrier à l'évêque, lorsque celui-ci descendait au monastère de Saint-Vincent, et recevait, en récompense, le cheval du prélat, avec ses harnais. Celui de Belin, employé surtout comme porteur : le drap de soie qui recouvrait le brancard. Celui deMontfort, qui, au commencement du dîner, donnait à laver : les vases employés à cette opération. Celui de Vaux-en-Yvré, qui remplissait les fonctions d'écuyer tranchant : les couteaux servant à découper. Celui de Sillé-le-Guillaume, qui faisait réchanson : les coupes et la vaisselle de service. Celui de Neuville, qui remplissait les fonctions de chef : les poêles, chaudrons, etc., de la cuisine. Celui de Mondoubleau, qui servait de majordome : les nappes et les serviettes.
Nous ajouterons toutefois, avec une véritable satisfaction, et pour l'honneur des seigneurs et des prélats, que l'histoire cite seulement au nombre de ces derniers, et comme ayant usé, à leur avènement, de ces privilèges un peu trop féodaux : Jean de Craon , 1350; Michel de la Brèche, 1355; Pierre de Savoisy, 1385; François de Luxembourg; 1507; et René du Bellay, 1535.
II0 Cérémonies du culte. — Dans les premiers siècles du christianisme, lorsque les sanglantes persécutions eurent été remplacées par le culte et les honneurs, qu'il était si naturel de rendre à cette religion divine, on fit, comme dans toutes les transitions subites, on passa d'un extrême dans un autre ; on
ne sut pas distinguer l'usage de l'abus; la valeur, la vérité du fond, des illusions, des vanités de la forme. Les cérémonies participèrent des mœurs du temps : au milieu de ces peuples grossiers, les réunions pieuses dégénérèrent trop souvent en orgies; les cérémonies du culte, en scènes burlesques, en travestissements ridicules , imaginés par l'ignorance ou la superstition ; à tel point que les conciles de Vannes, en 465; d'Agde, en 506, interdirent aux clercs la liberté d'y assister. On remarqua même alors que plusieurs associations franques ne se christianisèrent que dans ce but, à la condition de pouvoir continuer leurs fêtes gastronomiques sous l'invocation des saints. Aussi, vers 658, le concile de Nantes condamna-t-il sévèrement les actes inconvenants dont ces réunions devenaient le prétexte ou l'occasion. « Nous interdisons, écrivait l'assistance épiscopale, sous peine d'être dégradés, pour les prêtres et supérieurs de l'Église, pour les laïques, jusqu'à pleine satisfaction , ces réunions, ou confréries, qu'on appelle consortia, quand on s'y livre aux repas et bombances : occasions de folles réjouissances, de querelles, de rixes, et même d'homicides. »
Il ne s'agissait pas ici d'intolérance, mais de la prescription des plus sages mesures ; on attaquait Y abus et non Yusage , puisqu'en même temps, aux grandes fêtes, les paroisses traitaient leurs fidèles; et, par la bonne tenue des convives, prouvaient qu'on pouvait manger en commun, sans boire jusqu'à l'ivresse. Ainsi, Ansbert, archevêque de Rouen, mort en 695, donnait souvent des réunions et festins publics de ce genre ; installant, avec distinction, les nobles à leur table particulière, et prenant place humblement, lui-même, à celle des pèlerins. Saint Aldric , évêque du Mans, continue l'usage patriarcal de ces repas annuels, en faveur de son clergé; seulement il règle, avec prudence, par un acte de 837, la qualité, la quantité des provisions qu'on doit lui fournir.
En parlant de ces extravagances du temps, connues sous les titres de fêtes de Vâne, des fous, etc., nous avons déjà signalé toute la sagesse du clergé pour en obtenir l'abolition. Quant aux
véritables solemnités du culte, nous n'avons qu'une seule réflexion à faire pour terminer : elles se multiplièrent d'une manière excessive, et surtout avec les graves inconvénients d'un chômage prolongé, des interruptions exagérées d'un travail nécessaire à l'existence, à la moralisation du plus grand nombre. Du reste, les inconvénients que nous signalons, et que l'expérience mit dans tout leur jour, furent sibien compris, par l'Eglise elle-même, que l'autorité du clergé fut la première à prescrire ici les plus sages restrictions. Ainsi, faisant droit aux réclamations formulées, en 1652, à cet égard, par l'hôtel de ville du Mans, Monseigneur Philbert deBeaumanoir rendit cette ordonnance, en 1666 : « Voyant que le relâchement des fidèles est trop grand pour employer tant de jours de fêtes selon leur sainte destination, et apprenant, dans le cours de nos visites, qu'au lieu de consacrer ces jours en prières, ils étaient réservés aux débauches, il y a déjà quelques années que nous avions jugé que c'était suivre l'esprit de l'Eglise que de réduire le nombre des fêtes dans notre diocèse. » Il le fit, en effet, alors à plusieurs reprises, indiquant , mois par mois, les fêtes à conserver.
Au point de vue de notre histoire locale, et relativement au sujet qui nous occupe, nous avons donc seulement à considérer : 1° Les baptêmes; 2° les sépultures; 3° les pèlerinages pieux ; 4° les processions des Rameaux, du Sacre, avec leurs particularités et leurs modifications.
1° Baptêmes. — Jusqu'aux premiers temps du xie siècle, sauf les cas d'urgence, on ne donnait le baptême, aux enfants nouveau-nés, que la veille de Pâques et de la Pentecôte. A partir de cette époque, en raison des motifs que l'expérience lit naître, on administra ce sacrement, qu'il importe souvent de ne pas différer, dans tout le cours de l'année. De 1579 à 1594, les registres de l'état civil du Maine constatent que l'on donnait deux parrains aux garçons, et deux marraines aux filles.
2° Sépultures. — Les Romains , plus instruits que les Celtes, et comprenant mieux, au point de vue de l'hygiène
publique, les graves inconvénients d'inhumer leurs morts au milieu des vivants, ne permettaient point, comme nous, l'avons dit, rétablissement des cimetières dans l'enceinte murée des villes, et prenaient toujours la sage précaution de les placer au nord ou bien à l'est, pour éviter que les vents de l'ouest et du sud n'en soufflassent les miasmes dangereux vers leurs cités, surtout aux époques des grandes chaleurs de la saison ; aussi, pendant les cinq siècles de leur domination dans le Maine , cette prudente mesure de police urbaine y fut-elle rigoureusement observée.
Mais, à partir de l'invasion des Francs, ces prescriptions salutaires se trouvèrent bien regrettablement négligées. Nonseulement on ne garda plus aucune mesure d'hygiène publique; mais, dans la préoccupation exclusive d'honorer les morts, on fit tout ce qu'il fallait pour compromettre la santé des vivants. Non-seulement les cimetières furent placés au milieu des villes, mais encore on enterra dans les églises les rois, les grands seigneurs, les abbés, les évoques, les fidèles morts en odeur de sainteté. Vers le vie siècle, sans doute afin que rien ne manquât aux dangers de ces funestes abus, les cimetières environnèrent immédiatement les églises, comme on le voit encore, môme aujourd'hui, pour un petit nombre de localités.
Au vme siècle, ces déplorables coutumes, s'étant généralisées malgré les sérieuses prohibitions de Charlemagne, occasionnèrent des accidents assez graves pour éveiller l'attention des chefs du clergé. Ce fut alors que Théodulphe, évoque d'Orléans, publia, pour son diocèse, un règlement bien sage, elqui n'eût rien laissé à désirer sans les réserves et les privilèges qui détruisent une grande partie de sa valeur pour le fond, et pour le motif qui le fit édicter. « C'est, parmi nous, écrivait le prélat, un usage antique d'ensevelir les morts dans l'église, et de transformer en polyandres, en cimetières, les lieux réservés au service divin. Nous voulons qu'on s'en abstienne désormais, et qu'on n'admette à être enterrés dans l'église que ceux-là seulement, prêtres ou laïques, qui auront mérité, parla perfection
de leur vie, d'occuper une telle place après leur mort. » C'était évidemment diminuer un peu le mal sans le détruire; c'était laisser à l'arbitraire le pouvoir d'éluder, par des privilèges cléricaux, non-seulement les prohibitions de Charlemagne, mais encore celles que les souverains voudraient ultérieurement formuler. En effet, les conciles de Mayence, en 813; de Meaux, en 845, appliquèrent ce règlement à tous les diocèses de France, en démontrant la réalité de cette interprétation : « On ne doit enterrer dans les églises, y était-il positivement déclaré, que les évêques, les abbés, les dignes prêtres ou les fidèles laïques. »
En conséquence de ces regrettables et dangereux privilèges, on vit des abbés en trafiquer à l'avantage pécuniaire de leur communauté, lorsque le fanatisme, la superstition eurent assez d'empire sur des chefs de famille eux-mêmes, pour les entraîner à déshériter leurs enfants, à donner toute leur fortune au monastère, à la seule condition d'être enterré dans son église !...
D'abord, on ne devait faire ces inhumations exceptionnelles que sur le parvis, dans le vestibule, devant le portail, le long des murailles du temple chrétien; mais, avec les empiétements du temps et de l'usage abusif, toujours inhérent à de pareilles concessions, le dessous même des autels ne tarda pas à devenir un véritable sarcophage.
Dans toutes les classes , on conservait le mort pendant 24 heures. Dans les familles opulentes, l'exposition se prolongeait parfois à toute la semaine. On le revêtait de ses plus beaux habits, de ses insignes ; les femmes, de leurs plus riches bijoux. Le cercueil était en plomb, en plâtre, en briques, ou bien en pierre, alors creusé dans le bloc en forme d'auge, d'égale dimension aux deux extrémités, dans les temps anciens; offrant une largeur décroissante de la tête aux pieds, dans les temps plus rapprochés de nous : caractères qui peuvent servir à distinguer leurs époques. Le corbillard seul était en bois, et servait à transporter le cadavre. La distance étant alors peu considérable, et ceux de la caste du mort voulant honorer sa
mémoire par un dernier acte, se chargeaient de cette pénible translation : ainsi les prêtres, les magistrats, les militaires, les nobles, les hommes de telle ou telle profession: suivant que le défunt avait exercé tel ou tel état, qu'il avait été noble, militaire, magistrat, prêtre, etc. Plus tard, le trajet de l'église au cimetière étant augmenté, le sentiment du devoir envers les morts ayant perdu son pieux entraînement, pour éviter toute fatigue, on porta seulement les coins du poêle. C'est ainsi que les plus respectables usages passent de l'acte réel au fauxsemblant ; de la vérité, au simulacre d'expression.
Le cortège était formé d'un clergé plus ou moins nombreux , marchant à la tête avec les invités portant des cierges; la famille, les amis suivaient le corps. Arrivés au cimetière, on déposait le cadavre du corbillard dans le cercueil avec un pot d'eau bénite, un reliquaire, les insignes du défunt. A la pièce d'argent, que les païens lui plaçaient dansla bouche pour solder fe passage du Styx, les premiers chrétiens substituèrent pendant quelque temps une hostie non consacrée ; mais cette pratique, assez peu réfléchie, ne tarda pas à tomber sous les justes remontrances des prélats. Jusqu'à la fin du xme siècle, à l'eau bénite on joignait encore, dans la fosse, de l'encens, du charbon, etc., pour chasser les esprits malfaisants, prévenir la corruption ; et, dans le cas où des fouilles seraient ultérieurement faites, avertir que ce terrain avait été consacré aux sépultures chrétiennes. On enterrait souvent aussi les objets précieux que le mort avait le plus affectionnés durant sa vie ; et, pour en éviter l'exhumation et le vol, pendant assez longtemps on ne distingua ces sépultures opulentes par aucune inscription, afin de ne les pas désigner à la convoitise des populations. Aussi, les pierres tumulaires, avec ces inscriptions, ne remontent-elles pas, en général, bien au-delà de la période carlovingienne ou de la seconde moitié du vme siècle; et les statues des mausolées, antérieurement au règne de Philippe Ier, à 1061. Dans le xne siècle, apparurent les figures en relief sur les tombes, qui prirent, comme nous l'avons dit, une forme nouvelle, en offrant une largeur décroissante de la tête aux pieds.
Vers 1528, le concile de Bourges prescrivit la clôture et fermeture des cimetières, pour mettre obstacle à la profanation des tombeaux, malheureusement assez fréquente pendant les guerres de religion.
Une coutume nuisible, inconvenante, s'était, vers le môme temps, établie dans le Maine. Aussitôt qu'un mourant avait rendu le dernier soupir, on le portait à. l'église de sa commune, dans laquelle il restait exposé jusqu'au moment de l'inhumation ; avec tous les inconvénients et les dangers qu'il est trop aisé de comprendre, pour que nous ayons besoin de les énumérer. Ce fut seulement le 24 juin 1738, que Monseigneur de Froullai, évêque du Mans, put réformer un aussi pernicieux abus. Alors disparut encore la manière peu digne et peu raisonnée d'annoncer chaque décès , par les rues , aux retentissements de la clochette du sonneur de la paroisse. Enfin, il faut arriver jusqu'au 28 mai 1765, pour trouver un arrêt du parlement qui défend, avec sévérité, les inhumations dans les villes.
Si l'on en croit plusieurs anciennes chroniques, vers le commencement du xve siècle, les curés du Maine recevaient pour droits de sépulture le tiers des biens mobiliers du défunt. Les notables habitants réclamèrent contre l'énormité d'une pareille allocation, et, par arrêt du 8 avril 1416, la taxe fut réduite du tiers au dixième. Aujourd'hui, ces frais, encore assez onéreux, sont du moins tarifés, non plus d'après la fortune supposée, mais en raison des classes établies pour le développement des pompes funéraires, et que la famille du défunt peut choisir à son gré, tant qu'il n'existe, à cet égard, aucune disposition testamentaire. Mais le clergé n'a rien à redouter de cette mesure, qu'il a d'ailleurs lui-môme prise et réglée; d'un côté, le respect si naturel pour ceux qui ne sont plus, l'esprit de convenance, un certain décorum de caste ou de position sociale; de l'autre, le respect humain, la vanité, l'orgueil ne permettront pas ordinairement de trop descendre dans cette option ; voilà, du reste, ce qui nous explique, en môme temps, le culte parfois exagéré que l'on rend aux morts, dans
un siècle où Ton ne sait pas toujours suffisamment honorer les vivants.
3° Pèlerinages pieux. — Il existait, dans le Maine , au moyen-âge, on y trouve même encore aujourd'hui, un certain nombre de lieux en vénération chez les chrétiens, et vers lesquels ils se rendaient, surtout autrefois, des points les plus éloignés, pour demander à Dieu, spécialement par l'intermédiaire de Marie, sous l'invocation de laquelle presque tous ces lieux sont placés ; ou par celle d'un saint privilégié, les faveurs particulières attachées au pouvoir distinctif de la chapelle en renom dans tout le pays.
Nous pourrions en citer un grand nombre ; nous dirons un mot seulement de celle de Notre-Dame-de Torcé, près Bonnétable ; il suffira, pour faire comprendre l'étendue, la réalité de la foi qui s'attache à ce culte des anciens temps, si touchant lui-même par sa piété naïve et sincère.
Une dévotion très-profonde, et professée par tout le pays, s'attachait à Notre-Dame-de-Torcé. Aux fêtes de la Juliette et de Y Angevine, des pèlerins y venaient de si loin, en si grand nombre, que les fermiers de la paroisse furent tenus de leur fournir la paille nécessaire pour les coucher. En 1620, les habitants de Saint-Calais s'y rendirent processionnellement, afin d'invoquer la Vierge, dans ce lieu même, à l'occasion d'une calamité dont leur ville était alors affligée ; plusieurs autres cités imitèrent ce pieux exemple. Depuis 1780, le chiffre des pèlerins , bien que très-diminué chaque année, s'est encore élevé à cinq ou six mille. Le 2 juillet, jour de la Visitation de la sainte Vierge, on venait à Notre-Dame-de-Torcé de vingt paroisses au moins, apporter des cierges, et se faire lire des Évangiles, A cette fête, régnait le plus saint recueillement : les auberges étaient vides ; chacun prenait un modeste repas après la prière, l'office, et retournait à sa demeure dans le plus respectueux silence. A Y Angevine , après les actes de piété , venaient les réunions de familles, d'amis, comme dans les autres assemblées de village.
D'autres pèlerinages s'effectuaient vers des monastères éga-
lement dans le but essentiel d'un pieux devoir à remplir, et devenant ensuite l'occasion des réunions joyeuses de toute la contrée. Au nombre de ces derniers nous indiquerons surtout celui de l'abbaye de l'Épau , devant fixer l'attention par le caractère qui le distingue de tous les autres, et qui lui valut autrefois une certaine célébrité.
Pèlerinage de I'Epau. — Cette abbaye, fondée, en 1229, à quatre kilomètres du Mans, sur les bords de l'Huisne, par la reine Bérengère, veuve de Richard Pr, dit Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, et donnée, par cette comtesse usufruitière du Maine à des bénédictins de l'ordre de Cîteaux; détruite, en 1356, par les Génomans, dans la crainte que les Anglais ne s'y fortifiassent; rebâtie, en 1400, au moyen d'une taille établie, par Charles VI, sur les habitants du Mans, fut, pendant longtemps, au lundi de la Pentecôte, jour de la fête patronale, chaque année, le but d'un pieux pèlerinage.
Dès le matin, un grand nombre de personnes du Mans et de la campagne s'y rendaient pour entendre la messe à la communauté, suivre les processions du soir, et qui se prolongeaient quelquefois jusqu'à la nuit.
Dans l'intervalle, chaque famille allait s'établir sous les ombrages des bois, disposant, sur l'herbe, le menu d'un déjeuner plus ou moins confortable, mais qu'assaisonnait toujours un excellent appétit.
Ces réunions champêtres, ainsi motivées par l'accomplissement d'une pieuse mission, établissant, entre les nombreux convives, une sorte de communauté d'existence libre, sans aucun cérémonial, offraient déjà leur gaieté naïve; mais elles prirent un charme bien plus attrayant encore par l'introduction d'une coutume qui leur donnait un caractère d'hilarité particulière et vraiment locale.
Chaque société prit insensiblement la liberté qui, par degrés, devint un droit pour tous, de dérober aux autres, par des larcins plus ou moins habiles, une partie des comestibles exposés sur l'herbe, et destinés au festin de ceux qui les entouraient alors avec une active surveillance. Ici, comme
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pour les enfants de Sparte, on autorisait le vol ; on ne punissait que ceux qui se laissaient prendre; -et qui, dans ce cas, essuyaient les impitoyables et joyeux lazzis, d'abord des gardiens qui les avaient découverts et prévenus, ensuite de toute l'assistance. Au contraire, dans l'hypothèse d'un succès adroitement obtenu, ils étaient doublement récompensés par le butin conquis, et par les bruyantes acclamations du plus grand nombre.
Le soir, après les processions , où le recueillement sincère trouvait sa place, comme la franche gaieté pendant le repas, toutes ces familles rentraient paisiblement chez elles à la chute du jour, l'esprit content, le cœur satisfait et rempli du souvenir d'une aussi bonne journée.
Depuis les terribles bouleversements révolutionnaires de 1793; depuis la suppression de la communauté monacale, on a voulu rétablir ce pèlerinage vers le couvent abandonné; mais, après quelques années de faveur incertaine, il perdit son charme, et tomba dans l'oubli. L'explication de ce délaissement est facile : on trouvait bien encore dans cette agréable site les eaux vives, les ombrages frais qui plaisaient aux yeux, à l'esprit; mais le principe religieux, le pieux motif de ce pèlerinage , qui satisfaisaient le cœur et formaient l'âme de cette fête de famille, avaient alors complètement cessé d'exister !...
Aujourd'hui, pour les habitants de notre ville et des environs, tout se réduit aux minimes et stériles conditions d'une simple et fastidieuse promenade sur la grande route, qui se dirige vers l'Epau : rendez-vous des brillants équipages ; où se déploient, quelquefois sans beaucoup de prudence, les étalages du luxe, les provocations de la coquetterie, etc. Mais on ne dîne plus sur l'herbe, au milieu des élans d'une cordiale et franche gaieté; pour toute compensation, on s'en revient, les uns à pied, enveloppés d'un nuage de poussière, que soulèvent, par tourbillons, les cavalcades, les voitures lancées à grande vitesse; les autres, dans leurs somptueuses berlines, dont les vasistas laissent apercevoir des bâillements indiscrets, témoins du genre de plaisir qu'ils éprouvent.
Autrefois, dans le pèlerinage à l'Épau, la piété devenait le principe déterminant; la satisfaction du cœur, le digne résultat; aujourd'hui, l'orgueil, la curiosité présentent les causes; l'ennui, Ja fatigue,les regrettables effets!... Dans notre siècle d'illusions, on voudra peut-être encore nommer ces effets un progrès?...
4° Processions. — Au moyen-âge, pour la province du Maine, comme pour toutes celles de France, les démonstrations extérieures du christianisme étaient plus fréquentes et plus suivies que dans nos temps modernes. Les processions solennelles revenant pour chaque année, à des époques fixes, offraient peut-être moins de spectateurs, de curieux que celles de nos jours; mais elles présentaient assurément un plus grand nombre d'acteurs: en raison de la dévotion des habitants, des confréries, des corporations, qui ne manquaient jamais de s'y trouver, et qui n'existent plus.
Au nombre de celles qui sont restées en usage habituel, et qui méritent surtout considération, nous citerons particulièrement la procession du Sacre, et celle des Rameaux, avec la rupture des lances, dont elle était suivie.
Procession du sacre. — Encore nommée du Saint-Sacrement, de la Fête-Dieu, cette solennité paraît avoir été primitivement instituée parle pape Urbain IV, en 1264 ; mais elle ne fut exécutée, en France, que sous le pape Clément V, en 1311 ; et la célébration de l'Octave, seulement en 1320, par décision de Jean XXII.
Si Ton en croyait Le Corvaisier, l'origine de cette procession remonterait bien plus haut encore dans le Maine et l'Anjou, puisqu'elle aurait été instituée, dans ces provinces, vers 1080, à la fin de l'épiscopat d'Arnaud, évêque du Mans; comme expiation des scandales occasionnés par l'hérésie de Bérenger, en opposition avec le dogme de la transsubstantiation des espèces consacrées; nous citons cette opinion sans garantie de son exactitude.
Quelles que soient, du reste, l'époque et la raison précises de son institution, la solennité du Sawe prit un grand et pompeux développement dans les villes du Mans et d'Angers, dans la
dernière surtout; et, pendant longues années, attirèrent une partie des populations du pays, pour en contempler toute la majesté.
Au Mans, vers la fin du xvie siècle, elle offrait le plus haut degré de sa juste renommée. On voyait à la procession, réunis dans un pieux recueillement, le clergé, les membres du présidial en costume, les différentes administrations, les communautés, les confréries, les corporations, etc., avec leurs croix et leurs bannières, formant une file interminable et silencieuse , où les chants de l'Eglise venaient seuls se faire entendre.
Dans les premières années du xvne siècle, elles prirent un nouvel éclat par les figures de grandeur naturelle, et représentant des sujets de l'histoire sainte, par les ornements, les groupes de fleurs, de fruits; le tout en cire aux brillantes couleurs, de l'invention de Hallai, de Hossard, son gendre, alors ciriers au Mans. Chacun des corps de métiers avait ce que l'on nommait son chef-d'œuvre , de telle nature, et dont le poids était quelquefois si considérable, qu'il fallait de 15 à 25 hommes pour le porter sur un brancard bien décoré. On laissait, pendant l'Octave de la Fête-Dieu, ces productions locales d'un fini remarquable, exposées dans l'église à la curiosité publique; mais comme leur prix très-considérable devenait onéreux pour les communautés, les confréries, les corporations, elles furent supprimées, vers 1690, aux processions du Mans; conservées à celles d'Angers, qui prirent ainsi la supériorité qu'elles gardèrent ensuite.
Le cortège se dirigeait ordinairement, pour notre cité, de la cathédrale à la Vieille-Porte, où l'on devait construire un reposoir pour la première station du Saint-Sacrement. De là, il se rendait au cimetière de Goëffort, où se trouvait un dôme en pierre soutenu par quatre piliers, et recouvrant un autel, sur lequel on déposait le Saint-Sacrement, pendant le sermon d'usage qui se prêchait à cette seconde station. En 1677, Mgrdeïressan,évêque du Mans, fit ouvrir l'église de la Mission, où s'effectua dès lors toute cette partie de la cérémonie.
Nous rapporterons ici le motif d'une fondation, en ellemême de bien peu d'importance ; mais qui, par son objet, sert à prouver le charitable caractère de ce bon vieux temps. La rue Goëffort, parcourue dans cette procession, était longue, habitée par des familles si pauvres, si dépourvues de provisions, que, pendant ce trajet pénible, et sous l'influence de la chaleur, un ecclésiastique s'y trouva mal d'inanition, sans rencontrer aucun secours; depuis lors, à moitié route, on y voyait, par les soins de l'administration, à la fenêtre d'une maison, pendant le trajet du cortège, un pain et deux bouteilles de vin : rouge et blanc, à la disposition des personnes qui pourraient en éprouver le besoin.
L'itinéraire de la procession du Sacre fut l'objet d'un assez grand nombre de changements, qui s'effectuèrent sans contestation et sans trouble, tant que l'autorité du chapitre n'eut pas la prétention de dominer celle de l'évêque. Mais, dans l'hypothèse contraire, des débats scandaleux vinrent quelquefois affliger l'Église. Nous avons rapporté ceux qui se manifestèrent pendant l'épiscopat de Pierre de Savoisy, vers la fin du xive siècle : ils sont tellement pénibles, que nous ne les reproduirons pas.
Aujourd'hui, les processions de la Fête-Dieu se font encore au Mans avec une grande et noble solennité. Nous ne chercherons pas à savoir si la piété des fidèles présente, comme dans le moyen-âge, le principal motif de leur fréquentation ; si la curiosité, l'habitude ne viennent pas s'y glisser en proportion trop considérable ; si les nombreux et magnifiques reposons, que nous y voyons chaque année, sont exclusivement édifiés par l'esprit religieux; si l'esprit humain n'y pourrait pas revendiquer sa part : ce sont des faits de conscience, dont nous admirons les résultats, dont l'interprétation, dans leurs motifs, est toujours plus ou moins téméraire, et, qu'à ce titre, nous ne voulons pas même aborder.
Nous trouvons dans les chroniques de Laval, sur la procession de la Fête-Dieu : « Une ordonnance du 7 juin 1686, de Sébastien Bignon, sieur de Ghalay, juge ordinaire de police
au comté-pairie de Laval, » très-curieuse au point de vue des mœurs, coutumes, usages du temps; nous en donnerons un extrait.
Le digne magistrat fait observer qu'autrefois cette procession était solennelle, et qu'aujourd'hui beaucoup s'en dispensent aisément, sous le prétexte que les rangs n'y sont pas assignés de manière à prévenir toute contestation; mais, qu'en raison de l'urgence de rendre actuellement grâces à Dieu de la paix dont jouit l'Église, il faut ranimer le zèle religieux. En conséquence, il ordonne : « que les bastonniers, jurés ou procureurs de chacun des mestiers, mettront ès-mains dudit procureur fiscal dès le jour précédent de la dite procession un rôle de tous ceux de leur corps, suivant leur réception ; et qu'ils se trouveront, le jour de la dite procession, à six heures du matin, avec leurs gros cierges, pour ceux qui ont accoutumé d'en faire porter, afin de vérifier les absents; et ce sur peine de dix livres d'amende contre les dits bâtonniers , jurés ou procureurs... » Il ordonne aux habitants des rues où passe la procession de les faire nettoyer, « de tendre, le matin, et orner les dites rues de tapisseries ou autres choses honnêtes, sur peine de dix livres d'amende, et même exhortant ceux qui en auront la commodité de tendre ces rues à ciel avec des toiles. » Il règle, du reste, ainsi l'ordre de la procession, qui doit commencer à sept heures précises : les gros cierges deux à deux dans la marche de leurs corps ainsi fixée : carreleurs de souliers, blanchisseurs, terrasseurs, couvreurs, charpentiers, maçons, rouétiers, tourneurs, menuisiers, cloutiers , maréchaux, serruriers, couteliers, poissonniers, bouchers, eardeurs, sergers, pâtissiers, cabaretiers, mégissiers, bourreliers, selliers, brodeurs, cordonniers, corroyeurs, meuniers, boulangers, bonnetiers, chapeliers, tailleurs d'habits , teinturiers, tanneurs, vitriers, merciers, quincailliers, orfèvres, chirurgiens, apothicaires, corps-de-ville, administrateurs, échevins, clergé, précédé de 30 pauvres; marguilliers portant ou accompagnant le poêle ; huissiers, officiers, avocats, médecins, procureurs, notaires, nu-tête, un cierge à la main. Suivent de
sévères prescriptions pour le bon ordre, la fermeture des auberges, etc., dans tout le parcours de la procession.
Procession des Rameaux; rupture des lances. — Les historiens ne sont pas d'accord sur l'origine de cette solennité. Les uns disent que sainte Hélène, mère de Constantin, visitant le saint sépulcre, vers 326, y trouva du bois de la vraie croix, dont une partie, laissée à Jérusalem, fut ensuite exposée, le Vendredi-Saint, à l'adoration des fidèles. Les autres prétendent que cette procession fut instituée par le pape Grégoire Ier, dit le Grand, vers 595.
En supposant à cette grave cérémonie, tout à la fois chrétienne et féodale par son ensemble, une origine étrangère à la province du Maine, elle n'a jamais présenté nulle part le développement et l'appareil dont on l'a vue s'entourer dans la ville du Mans. Plusieurs écrivains, partant de cette considération assez importante, en ont fait une coutume, une célébration locale. Voici, dans cette hypothèse assez plausible, quels sont les renseignements donnés par les anciennes chroniques.
Un vigneron, travaillant dans le clos Margot, près du quartier de Saint-Vincent, ayant remarqué l'endroit où le même coq venait chaque jour gratter la terre avec une infatigable persévérance, y creusa plus profondément, et découvrit un beau Christ en argent que l'on fixa plus tard sur une grande croix en bois ; que l'on portait dans la procession des Rameaux, dont sa découverte fut peut-être ainsi l'occasion.
Ce qui paraît moins contestable, c'est que le crucifix, en argent, fut emporté par les calvinistes dans leur invasion du Mans, 1562; remplacé, en 1564, par un autre en bois de cyprès, ou de Gayac : lui-même détruit, en 1793, par les héros de l'époque; enfin, représenté par le crucifix actuel d'une assez forte dimension. Il appartient donc surtout à notre histoire locale de faire connaître les principaux détails de cette procession remarquable, et de préciser les modifications qu'elle a subies depuis son institution jusqu'à nos jours.
Le vendredi de la semaine de la Passion, l'évêque, assisté
de son chapitre, de celui de Saint-Pierre-de-la-Cour, des membres du clergé, d'un certain nombre de fidèles, conduisait processionnellement, à l'église des Bénédictins de Saint-Vincent, un Christ voilé, couché sur une grande croix en bois, portée sur un brancard ; ce Christ restait dans la communauté jusqu'au matin du dimanche des Rameaux; on le ramenait alors à la cathédrale, debout sur le brancard, avec une solennité plus grande encore; il restait exposé, jusqu'au Vendredi- Saint, à l'adoration publique.
Dans le moyen-âge, cette pieuse et triste cérémonie se faisait avec beaucoup d'appareil ; elle était suivie du bris des lances, imitation imparfaite, souvent burlesque, des anciens tournois, dont l'origine se perd, en grande partie, dans l'obscurité des institutions féodales.
Le dimanche des Rameaux, au matin, les officiers de la prévôté devaient se rendre à l'abbaye de Saint-Vincent avec neuf francs-bouchers , ainsi nommés parce que des franchises étaient attachées à celte obligation. Quelques écrivains , recherchant l'origine de cette coutume, ont admis que le comte du Maine, Hélie de La Flèche, pris par les Anglais, au commencement du xn° siècle, le jour des Rameaux, et délivré par les bouchers du Mans, avait institué ce privilège en leur honneur, afin de perpétuer le souvenir de ce généreux secours. Du reste, ce droit fut, plus tard, légalement constitué par lettres patentes de Louis XII, janvier 1813, pour le privilège donné à neuf bouchers d'aller processionnellement à cheval, en armes et la lance au poing, chercher le crucifix à Saint-Vincent, et venir ensuite rompre la lance sur un poteau de la place des Halles.
Ces bouchers paraissaient, en effet, armés de casques, cuirasses, brassards, hallebardes, etc. Une amende était môme imposée à ceux qui manquaient à l'appel, ou qui ne parvenaient pas à rompre leur lance en trois chevauchées; les autres, pour gratification , recevaient, au contraire, vingt-cinq sols après la cérémonie.
Pareil appel était fait aux huissiers fieffés, et pareille
amende prononcée contre les absents, au profit du comte qui soldait quatre-vingts livres pour les frais de l'institution.
Douze bourgeois de la ville, sous le titre de mésaigers, étaient chargés de porter le Christ : honneur héréditaire, exemptant aussi de certaines obligations et charges.
De leur côté, le clergé, les autorités locales en corps : celles du présidial, de l'hôtel de ville, etc.; les congrégations religieuses, les corporations, etc., se rendaient à l'église de Saint- Vincent, où le prédicateur du carême prononçait un sermon ; après la bénédiction et la distribution des rameaux, le cortège se mettait en marche pour la cathédrale, avec toute la solennité que réclamait une aussi touchante cérémonie. La croix était debout, le Christ découvert. Aux quatre coins du brancard, marchaient, pieds nus, portant, comme simple décoration, Tétole et le surplis, les deux curés du Crucifix; celui de Saint- Ouen, celui de Gourdaine. Cette obligation, pénible dans les froids quelquefois assez piquants de la saison, mais dont ils pouvaient alors se dispenser avec la permission du chapitre, ne fut définitivement supprimée que vers la moitié du xvne siècle.
Ce brancard était porté sur les épaules des douze mésaigers, escorté par les francs bouchers, commandés, sous le nom de lanciers, par un major, un capitaine, un lieutenant, hautbois, violons, trompettes en tête. Le clergé, les autorités, les congrégations , corporations et la population entière complétaient cette imposante procession, qui faisait une entrée solennelle dans la cathédrale, après les trois sommations de : Attollitej) ortas, et remettait le Christ, ainsi que nous l'avons dit, en l'exposant, jusqu'au Vendredi-Saint, à l'adoration du peuple.
Après la procession , les francs-bouchers se rendaient à la place des Halles, pour y briser les lances, avec les conditions que nous avons indiquées.
Ces tournois, un peu grossiers et burlesques, n'offraient pas toute la gravité, la décence qui conviennent aux cérémonies commémoratives de la Passion ; aussi Monseigneur le cardinal de Luxembourg, évoque du Mans, chercha-t-il à les fixer au
troisième dimanche de carême. Son crédit, son autorité, les lettres patentes même de Louis XII, obtenues à cet effet, restèrent sans aucun pouvoir; l'époque du bris des lances fut maintenue sans la moindre modification : tant il est difficile de changer les usages populaires établis par une longue habitude.
Suspendue par la tourmente révolutionnaire, la procession des Rameaux fut reprise en 1802; et le bris des lances, à la naissance du roi de Rome, en 4811; mais alors effectuée par treize meuniers, dont le dernier, qui commandait les autres, prit le nom de Judas. Ils chevauchaient sur leurs pesantes montures, couverts de lourdes armures en fer : équipage qui n'était pas fait pour diminuer le grotesque de leurs exercices, qui se firent alors autour d'un poteau planté tout exprès sur la place des Jacobins. Ce fut là qu'on les vit s'escrimer avec des lances fragiles ornées de rubans, et dans lesquelles se rencontrait ordinairement fixé Yéchaudé traditionnel. Enfin , cette burlesque représentation se trouva définitivement supprimée à la révolution de 1830.
Aujourd'hui, notre belle et sérieuse procession, dégagée de de ses ridicules accessoires, se fait avec solennité, mais sans tout cet appareil ; en conséquence, d'une manière plus imposante et plus digne. Il est bien entendu que, dans cette appréciation, nous ne laissons pas entrer la musique traditionnelle dont elle est précédée : ces quatre violons discordants, aux vibrations peu sympathiques, et dont les chanterelles gémissantes ne font, dans tout le trajet, qu'imperturbablement répéter, sans la moindre variation, l'air déjà passablement langoureux du Vexilla régis prodeunt ; nous parlons seulement ici de cette croix imposante, avec son Christ à peu près de grandeur naturelle, portée debout sur un brancard; de cette longue lile de chanoines, de curés, d'abbés, etc., dirigés parleur évoque, tenant chacun à la main une tige de roseau fleuri; de ces populations silencieuses et réfléchies, suivant, avec l'expression d'une douleur bien comprise, l'image crucifiée de celui dont les souffrances et la mort furent si généreusement sacrifiées au rachat de l'humanité!...
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La même cérémonie s'effectuait encore, au moyen-âge, dans plusieurs localités du Haut-Maine ; à Champagne, par exemple, commune située à 10 kilom. N.-E. du Mans, et dont on a voulu faire venir le nom de campus pugnœ, champ du combat; sans doute en mémoire du grotesque tournoi qui s'y donnait alors, comme dans la capitale de notre province, après la procession des Rameaux.
A cette époque, le bris des lances, dans quelques localités du Maine, offrait exclusivement le caractère d'une redevance féodale. Ainsi, jusqu'en 1785, deux vassaux de la terre seigneuriale de Chaoué, en conséquence du droit qu'ils avaient obtenu de pécher dans le parcours de la rivière appartenant à cette terre, étaient obligés, une fois par an, le jour de la Trinité, qui était celui de l'assemblée paroissiale, de venir briser chacun deux lances au poteau fixé dans la Sarthe, en face de la chapelle d'Arnage. Les deux champions montaient leurs bateaux particuliers ; mais , couverts de fer et manœuvrant visières baissées, ils tombaient assez fréquemment dans l'eau, ce qui devenait alors un grand amusement pour le seigneur et pour ses invités. On donnait, à chacun de ces lanciers d'un autre genre, un pain de six livres, deux bouteilles devin, deux livres de lard et de l'argent.
Le même jour, mais seulement tous les cinq ans, un pareil bris de lances devait également s'effectuer à La Flèche, sur le Loir. Des accidents assez graves occasionnèrent l'abolition de ces coutumes, en 1787.
Plusieurs autres processions, particulières à la France, et même, pour quelques-unes, à la province du Maine, s'effectuaient encore au Mans dans le moyen-âge, et se font encore aujourd'hui : celle du vœu de Louis XIII, le jour de l'Assomption ; des reliques de saint Julien, le 25 juillet, date anniversaire de leur translation de l'église du Pré à la cathédrale par saint Aldric, en 838; des reliques de sainte Scholastique, première patronne du Mans, instituée en 1614; de V Ascension. partant de la cathédrale pour se rendre à l'église de l'Oratoire, où chacun des prêtres devait offrir un bouquet à chacun des
membres du chapitre ; des Pauvres de V hôpital, que les sœurs et les membres de l'administration conduisaient à la cathédrale le lundi de la Quasimodo, pour y remercier Dieu des bienfaits de ce charitable refuge des enfants abandonnés, des vieillards infirmes, des malades; appeler sur lui la protection et les bénédictions du ciel, etc. Il nous suffira de rappeler ces processions, qui n'offraient pas, au point de vue de la province du Maine, l'importance historique des deux premières.
III. Etarlissemeint des arrayes, des communautés, etc. — Dans le moyen-âge, alors surtout que l'esprit religieux semblait dominer les populations ; que la foi paraissait animer les esprits ; la charité, vivifier les cœurs, on voit, dans la province du Maine, comme dans tous les pays chrétiens, se fonder un grand nombre d'établissements ; les uns consacrés au soulagement des infirmités, des misères humaines : maladreries, hôpitaux, hospices, etc.; les autres, à la vie commune des sujets qui, fatigués des embarras, des ennuis du monde, cherchaient, dans la retraite, une existence pieusement consacrée à l'étude, à la méditation, à la pratique des bonnes œuvres : prieurés, abbayes, communautés, etc. Ne devant pas faire ici l'histoire particulière de tous ces établissements, nous indiquerons seulement les principaux.
1° Au Mains. — Il existait alors, dans la capitale du Maine, un grand nombre de ces pieuses fondations, dont plusieurs ont entièrement disparu ; dont les autres ont subi d'importantes modifications.
1° Prieuré de Saint-Victeur. — Institué par saint Victeur, évoque du Mans, au commencement du ve siècle, ce prieuré, dans l'église duquel il fut enterré, dépendait de l'abbaye de Saint-Michel-du-Mont : église en partie détruite, en partie réédifiée depuis cette époque. C'est dans l'enclos de Saint-Vie teur, borné par le cours de la Sarthe, que Louis XIII, à son passage au Mans, vint s'exercer au tir de l'oiseau; fut harangué par le sieur ïurgot, dernier prieur de cet établissement, qui donna son nom à la rue voisine, et se trouve aujourd'hui remplacé par une manufacture.
II0 Abbaye de Saint-Vincent. — Etabli par saint Domnole, évêque du Mans, en 572, dans le faubourg nord du Mans, au sommet du monticule dominant, dans ce point, toute la vallée de la Sarthe , cet important monastère fut soumis depuis ce temps à bien des modifications et des vicissitudes. Une partie du chef de saint Vincent, des reliques et du gril de saint Laurent y furent placées par le digne prélat, qui bénit cette abbaye sous la double invocation des deux martyrs : aussi le tertre et le monastère ont-ils, pendant longtemps, indifféremment porté les noms de Saint-Laurent et de Saint-Vincent; mais le dernier a prévalu d'une manière à peu près exclusive.
Les premières constructions étaient loin de la magnificence de celles que nous voyons aujourd'hui. Plusieurs fois ruinées pendant les dévastations des Normands, des Anglais, des Bretons, etc., elles se relevèrent toujours avec avantage par le zèle des évêques saint Aldric, Robert, Sigefroi, Avesgaud, qui bâtit l'église, la consacra vers Fan 1000; Gervais, qui mit la dernière main aux travaux de restauration. Le cardinal Philippe de Luxembourg, évêque du Mans, abbé commandataire de Saint-Vincent, y lit aussi de grands travaux de 1477 à 1519. Plusieurs prélats y furent inhumés.
Le Fouillé diocésain a donné la longue série des abbés de ce monastère, mais il faut arriver jusqu'à 1636, époque à laquelle y furent placés les bénédictins de Saint-Maur, pour savoir positivement l'ordre auquel appartenaient les moines de cette communauté. Le Fouillé dit seulement que ceux qui s'y trouvaient en 1040 étaient de l'ordre de Saint-Benoît; on sait aussi que Philippe de Luxembourg les soumit en 1502 à la réforme de Ghezal-Benoît, à laquelle fut substituée, en 1636, celle de Saint-Maur; que vers 873 les moines du temps avaient été remplacés par douze chanoines qui, môme, suppléaient au besoin ceux du chapitre, en cas d'absence ou de maladie.
Une fois en possession de cette abbaye, les bénédictins de Saint-Maur y tirent d'immenses travaux, et le monastère acquit progressivement l'aspect remarquable que, de nos jours, vient de lui donner son achèvement sous l'épiscopat de Monseigneur
Bouvier. En résumé, les travaux furent ainsi commencés et poursuivis : façades du sud ,1690; de l'ouest, 1736 ; continuation du plan, 1759. Suspension des travaux, 1790. L'église ancienne ayant été détruite, construction, en 1815, de la chapelle qui la remplace actuellement. Enfin, achèvement du plan complet, en 1851.
Il existait au xvne siècle, à l'abbaye de Saint-Vincent, une sonnerie de douze cloches, bien plus remarquable encore par l'harmonie qui se trouvait dans l'ensemble de ses éléments que par le volume de chacun d'eux. On la devait aux soins de dom Bède de Fiesque, 69e abbé de la communauté, qui fit établir cette sonnerie en 1640, au moyen de la refonte des anciennes cloches et de l'achat de 14,500 livres de métal , au prix de 475 liv. le mille, donnant la somme de 6,887 1. 10 s., assez forte pour le temps. La plus grosse de ces cloches : Vincente, pesait 6,710 liv.; la plus faible: Julien, 255 liv. Sept furent placées dans la tour carrée du bas de la nef; une à l'horloge; quatre dans le clocher du chœur. Cette sonnerie, l'une des plus remarquable de celles qui se trouvaient alors en France, par l'harmonie de ses accords, pesait en totalité 25,495 liv. 1/2. Elle fut entièrement brisée en 1792, et ses fragments envoyés à la Monnaie.
Dans ces métamorphoses plus ou moins sacrilèges, la révolution de 1793 fit de l'abbaye de Saint-Vincent une caserne!... destination qu'elle a conservée jusqu'en 1815, époque à laquelle rentrant au moins dans les intentions essentielles de ses fondateurs, elle devint ce qu'elle est aujourd'hui, notre magnifique séminaire diocésain. Mais de son vaste enclos, de ses riches possessions et privilèges, il ne lui resta plus que ses cours et ses jardins : le reste aboli, vendu comme propriété nationale, entra dans le domaine particulier, comme on le voit pour les terrains du tertre de Saint-Vincent, qui descendent jusqu'à la route, et sur lesquels sont établis autant de petits domaines privés qui faisaient autrefois partie du vaste monastère; en exceptant les constructions élevées depuis cette révolution, le
séminaire a, depuis quelques années, racheté la majeure partie de cet enclos.
IIP Abbaye de la Couture. — Cette communauté, encore nommée Coulture dans les anciennes chroniques, dont on a cru trouver l'étymologie dans le titre latin : Abbatia de cultura Dei, fut établie vers 595, par saint Bertrand, évoque du Mans, dans le faubourg sud de cette ville. Notre digne prélat pourvut sa fondation d'une partie des richesses qu'il tenait de sa charge épiscopale. Aussi, lorsqu'il mourut, en 624, fut-il enterré dans la crypte de l'église abbatiale qu'il avait si généreusement dotée.
Vers le ixe siècle, cette communauté disparut entièrement sous le marteau dévastateur des Normands, et son enclos tout entier fut mis en culture : autre invention étymologique du nom de l'abbaye; peut-être aussi peu fondée que la première. Toutefois, et ce fait est mieux établi, Hugues Ier, comte du Maine, fit relever ce monastère vers la fin du xe siècle, et ce fut alors qu'il prit le nom de Coulture ; il avait été fondé sous le titre de Basilique des saints apôtres Pierre et Paul; enfin, on l'appela plus tard, et sans variation ultérieure : Abbaye de la Couture.
Ce monastère, favorisé des libéralités généreuses des comtes et seigneurs du Maine, de l'évoque Avesgaud et de plusieurs autres prélats, devint un des plus riches de la province; d'autant mieux qu'un assez grand nombre de legs importants lui furent encore faits par des habitants de la ville et des environs. Le premier abbé régulier de cette abbaye que l'histoire signale positivement, fut Gauzebert, abbé de Bourgueil et de Maillezais en Anjou, que le comte Huguesler chargea de la pourvoir d'un personnel suffisant et de diriger comme supérieur. En 1213, ce monastère devint l'objet de réformes sérieuses à l'occasion de graves désordres qui s'y étaient manifestés. Mais plus tard, son 28e abbé, Pascal Huguenot, obtint, du saint Père, le droit de porter la crosse et la mitre; de donner la bénédiction épiscopale; droits qui furent confirmés à son successeur, Guillaume Patri, par Alexandre V. En 1432, la
maison est incendiée par les Anglais. En 1484, la peste faisait des ravages si terribles au Mans et dans ses faubourgs, que les religieux de la Couture furent obligés de se réfugier à leur prieuré de Pezé, près delà forêt de Sillé.
Mais l'aventure la plus scandaleuse et la plus regrettable que présente l'histoire de cette abbaye est assurément celle que les écrivains rapportent sans variation à l'année 1660; mais qu'ils ne racontent pas de la même manière. A l'occasion d'une réforme, sous Jean-Baptiste Gaston, troisième fils de Henri IV, et comte apanage du Maine; pendant l'épiscopat de Philibert, Emmanuel de Beaumanoir, évoque du Mans, Louis XIV fit venir de Verdun des bénédictins réguliers et destinés à remplacer les anciens moines qui se trouvaient encore dans le monastère de la Couture. Mais ces derniers, soutenus par les habitants de la ville, opposèrent une si vigoureuse résistance à cette invasion, que, pendant cette véritable bataille, un homme fut tué, plusieurs blessés; et que les moines réformés ne purent s'emparer de leur nouvelle abbaye, présentant ainsi l'aspect d'une place de guerre prise d'assaut, qu'en escaladant les murailles du côté du grand cimetière. D'après l'historien Morand, les bénédictins de Saint-Maur seraient entrés, par surprise, dans le monastère; en auraient été chassés par les anciens avec le concours des bourgeois du Mans ; ensuite réintégrés par un arrêté supérieur, à la condition d'une indemnité en faveur de ceux qu'ils remplaçaient. Toutefois, quelle que soit la version adoptée, cette prise de possession ne présente rien de bien édifiant. Hâtons-nous d'ajouter que ces déplorables formes étaient honorablement rachetées par les grands, les utiles travaux de la congrégation; par les abondantes aumônes de cette abbaye , qui secourait chaque fois quatre à cinq mille pauvres. Si l'on veut, au reste, avoir une idée de sa richesse et de ses généreuses libéralités, il suffira de rappeler qu'en 1766 Monseigneur de Froullay, évêque du Mans, abbé de la Couture, dota l'hôpital général de cette ville d'une somme de 45,863 livres, provenant de la vente des bois de réserve du couvent.
En 1760, les bénédictins commencèrent la reconstruction de leur monastère; mais les travaux, interrompus en 1775, ne parvinrent pas alors à réaliser l'ensemble des belles et grandes proportions du plan général. Fermée par la révolution de 1789, l'abbaye de la Couture se rouvrit ensuite pour devenir plus tard, au moyen d'appropriations nécessaires, l'hôtel de la Préfecture, où se trouvent en même temps réunis les cabinets de minéralogie, les musées de tableaux, d'antiquités, notre vaste et riche bibliothèque municipale, etc.
IV0 Abbaye de Beaulieu. — Fondée par Bernard, baron de Sillé-le-Guillaume, de 1114 à 1120, dans une prairie située sur la rive droite de la Sarthe, et du nom de Luceau, appartenant à la paroisse de la Madeleine : faubourg ouest de la ville du Mans. Elle se trouvait habitée par des chanoines réguliers de Saint-Augustin, dont les abbés étaient en même temps curés de la paroisse. Enrichie par la générosité du fondateur, des évêques, des seigneurs, des fidèles, etc., l'ancienne maison conventuelle offrait une très-belle apparence. Détruite pendant les guerres d'invasion, elle fut relevée en style moderne, vers la fin du xvne siècle, par Monseigneur de Tressan , évêque du Mans. Frappée, comme toutes les autres, par le marteau révolutionnaire de 1793, elle fut entièrement démolie avec son église; vendue comme propriété nationale; forma d'abord un parc où, de toute la construction première, il ne restait qu'un pavillon isolé. Ce parc, entièrement aliéné par le nouveau propriétaire, a servi d'emplacement à la maison actuelle dite du Bon- Pasteur ; à plusieurs autres constructions particulières; aux rues ouvertes dans ce vaste enclos ; etc. Une confrérie nombreuse, fondée sous l'invocation de saint Marcou, dont les reliques avaient été déposées dans l'église du monastère de Beaulieu, s'y rendait en pieuse dévotion tous les ans, le premier dimanche de mai. Cette réunion est aujourd'hui remplacée par celle qui se fait, à la même époque, sur la roule d'Alençon et dans les cabarets, sous le titre d'assemblée de Beaulieu; comme il est arrivé, dans notre siècle de progrès,
pour le plus grand nombre des pieux pèlerinages de L'ancienne province du Maine.
V° Abbaye de Saint-Julien-du-Pré. — Instituée d'abord sous le titre de Notre-Dame-du-Pré, par saint Liboire, évoque du Mans, de 337 à 386, au nord et près du prieuré de Saint- Victeur, dans la paroisse du Pré, sur l'emplacement du cimetière, à côté de l'oratoire que saint Julien lui-même avait établi hors les murailles de la ville, et sur la rive droite de la Sarthe, l'abbaye du Pré, commencée par notre quatrième prélat, notre premier évêque historique, fut continuée par ses dignes successeurs, et complètement achevée par saint Innocent, le treizième dans Tordre général, et qui dota cette fondation de manière à nourrir son nombreux personnel : cinquante moines au moins se trouvant alors dans la maison. Les saints évoques Domnole, Bertrand, lui donnèrent également des témoignages de leur bienveillance et de leurs pieuses libéralités. Sous l'épiscopat de saint Aldric, un relâchement déplorable s'introduisit dans ce monastère, où l'office divin et les pratiques de religion avaient, en grande partie, fait place au désœuvrement, à la licence ; et réminent évoque en fut tellement scandalisé, qu'il fit enlever les reliques des saints Julien, Protais, Gervais, etc., qui s'y trouvaient déposées, pour les placer plus honorablement dans sa cathédrale, en 834. Du reste, l'abbaye du Pré, telle qu'on la voyait alors, fut entièrement détruite par les Normands, vers 873.
En 1036, Lézeline, dame pieuse, riche, fit reconstruire le monastère; y plaça des religieuses bénédictines qui l'occupèrent jusqu'à la révolution de 1793. L'ancien enclos de cette abbaye s'étendait au delà des rues Montoise, du Pré, du Portà PAbbesse, des prairies vers les M oulins-à-V Évêque. Il ne reste aujourd'hui, du plus grand nombre de ses constructions, que la chapelle bâtie dans le xic siècle, et devenue, après la tourmente révolutionnaire, le rétablissement du culte, l'église paroissiale de Notre-Dame-du-Pré.
VI0 Communauté des cordeliers. — Les religieux de l'ordre de Saint-François d'Assise vinrent se fixer au Mans, vers 1231,
sous Tépiscopat de Geoffroi de Laval, qui les protégeait, et voulut signaler son avènement par leur établissement dans notre ville. Toute la partie nord-est de la belle promenade actuelle, alors en culture, leur avait été donnée par la reine Bérengère pour y bâtir un monastère , vers 1223 , époque de leur institution en Italie, et de leur admission au Mans parles soins de Geoffroi de Laval, qui n'était encore dans ce temps que doyen du chapitre de la cathédrale. Ils durent ensuite l'agrandissement des constructions du monastère, et l'extension de son enclos, surtout à l'évêque Geoffroi de Loudun, aux comtes et comtesses du Maine, Jean, Marguerite de Provence, Charles Ier d'Anjou, etc.
L'église et la maison conventuelle étaient placées au bord de la route actuelle de Bonnétable, sur la grande allée qui longe cette route, en face nos rues de Saint-Ouen et de l'Évêché. Ce monastère fut pillé, saccagé, brûlé par les calvinistes, lors de leur fatale occupation du Mans, en 1562. Il se trouvait dans la paroisse de Saint- Vincent.
Ce fut pendant ces tristes jours, au milieu de ces épouvantables exécutions, que l'on vit, au rapport de l'historien Blondeau, les dames de Vignolles, de Versé, Macé, Potier, etc., la honte de leur sexe, comme toutes celles qui ne rougirent pas, à leur exemple, d'acquérir une horrible célébrité dans nos sanglantes révolutions, encourager partout le meurtre, l'incendie , prêcher effrontément les dogmes scandaleux de la prétendue réforme, et soulever ainsi l'indignation générale par les atteintes publiques les plus éhontées aux premiers principes de la morale et de l'humanité!...
L'église et le monastère, que l'on avait réparés, furent vendus, comme domaine de la nation, en 1792, et complètement démolis. La riche bibliothèque des cordeliers, comme celle de Saint-Vincent et de beaucoup d'autres communautés, concourut à la formation de celle de la municipalité.
VII0 Couvent des Jacobins. — Les Dominicains, ou frères prêcheurs, Ordre fondé par saint Dominique, en 1215, vinrent s'établir au Mans, vers 1230, sous le titre plus connu de Jaco-
bins, et par la protection d'un seigneur anglais, du nom de Jean de Trohesne. L'évêque Maurice et le chapitre de Saint- Julien leur donnèrent, pour s'installer, plusieurs maisons et la chapelle de Notre-Dame-des-M avais, situées dans le terrain alors humide et marécageux qui forme aujourd'hui la partie ouest de la promenade, et la place du nom de leur communauté, comprise dans la paroisse du Grand-Suint-Pierre. L'église, une partie du monastère, à peu près entièrement ruinés pendant les invasions des Normands et des Anglais, furent, vers 1447, relevés par l'un de nos compatriotes, Pierre de Courthardy, premier président au parlement de Paris. Mais, en 1562, la communauté fut, comme toutes les autres, saccagée par les protestants ; ses richesses, pillées ; ses précieux manuscrits, déchirés; elle serait aussi devenue la proie des flammes, sans l'énergique opposition de plusieurs voisins, qui craignaient, pour leurs habitations, les progrès de l'incendie. Charles de l'Anglée-Menardière, l'un des plus forcenés calvinistes, à la tête d'une troupe de 50 sicaires, après avoir fait enfoncer les portes, fut le principal acteur de cette horrible scène.
Le portail principal des Jacobins se trouvait précisément entre l'hôtel Dugénetay et le café de Foi, où s'ouvre actuellement, sur la place, la rue du Marché-aux-Bœufs, donnant d'autre part dans la rue Saint-Dominique, du nom de ce fondateur de l'Ordre; l'infirmerie était dans l'emplacement de l'hôtel de Villers; l'église, au bord de la route de Bonnétable. Dans le vaste enclos qui s'étendait jusqu'à la rue Bruyère, existait, en face de cette infirmerie, un puits remarquable, jusqu'à l'eau duquel on pouvait descendre par un escalier. Il est recouvert d'une voûte destinée à prévenir son encombrement. Ce monastère et son église, l'une des plus belles de la ville, furent vendus et complètement détruits à la révolution de 1793.
VIII0 Couvent des Capucins. — Cette Congrégation de religieux-mendiants, se rattachant à l'ordre de Saint-François, fondée parMathieuBaschi, frère-mineur, en 1525, apparut au Mans vers 1605, et s'établit dans les dehors de la paroisse de
Saint-Vincent, sur un terrain qui fut donné par le chapitre, à la condition que les frères n'y dépasseraient pas le nombre de douze. Mais si l'on veut connaître immédiatement l'envahissante nature de cette humble institution, il suffira d'ajouter qu'en 1700, ils atteignaient, au Mans, le chiffre de 33; et, qu'avant 1789, ils possédaient, en France, plus de 400 monastère. Situés à droite sur la route qui conduit à Bonnétable, ce couvent, son église et toutes ses dépendances furent vendus, par la nation, en 1792. L'acquéreur fit raser tous les bâtiments, et construire une maison de campagne, formant actuellement partie de l'enclos habité par les religieuses de l'Adoration perpétuelle de la maison-mère de Picpus, du tiers-ordre de Saint- François.
IX0 Couvent des Minimes. — Cette Congrégation, instituée en 1436, par saint François de Paule, vint fonder une maison au Mans, vers 1623, et ne put vaincre les obstacles opposés à son établissement, qu'en formulant une promesse rigoureusement obligatoire de ne point exercer la mendicité, qui rentrait dans les attributions de ses frères-quêteurs. Ces moines occupaient l'emplacement voisin de la place des Halles, où se trouve aujourd'hui le commencement de la rue qui porte leur nom. Les bâtiments du monastère vendus, en 1792, comme propriétés nationales , devinrent ultérieurement un grand nombre de magasins; et, par la transformation de plusieurs d'entre eux, ont amené la construction de ïhôtel du Commerce. Le monastère des Minimes se trouvait ainsi dans la paroisse de la Couture.
X° Maison conventuelle de la Mission. — Cet établissement existait depuis longtemps sous d'autres noms, avec des attributions bien différentes, avant de présenter celles qui lui valurent enfin le titre qu'il porte encore aujourd'hui; nous devons, en conséquence, remonter à son origine, afin de mieux apprécier les causes, les résultats de ses transformations.
Cette maison, d'abord connue sous le nom de Coëffort, que l'on a prétendu faire venir de confort, indiquant un lieu de secours, de. consolation, fut, en effet, instituée dans ce but, par
Henri II, roi d'Angleterre, comte du Maine et d'Anjou, vers 1180, avec le titre d'hôpital Coëffort.
Située au sud, à un tiers de lieue du Mans, cette fondation, offrant d'abord un simple bâtiment composé de trois compartiments séparés par deux rangs de colonnes, que surmontatiune voûte légère, fut destinée à donner l'hospitalité aux indigents ; et dotée aux dépens de plusieurs autres communautés, où cet acte de charité n'existait plus. L'administration de la maison et le soin des malades furent confiés à des religieux et religieuses connus sous la dénomination de frères et sœurs deNotre-Bamede-Coëffort; mais qui ne se trouvèrent définitivement réglementés que par Geoffroide Loudun, évêque du Mans, vers 1239. Quant aux frères , ils ne reçurent que plus tard encore le caractère sacerdotal, afin de pouvoir administrer eux-mêmes les secours de la religion dans leur hôpital. Vers 1397, ils furent définitivement déclarés congrégation religieuse, et soumis à la règle de saint Augustin. Leur communauté s'enrichit beaucoup, et les bons soins qu'ils donnaient aux malades les mirent assez en réputation dans tous les pays, pour qu'on réclamât plusieurs de leurs profès dans la direction des hôpitaux de Savignél'Évêque, la Ferté-Bernard, Pontvallain, etc.
Vers 1397, les Frères de Coëffort approprièrent, aux cérémonies du culte, les bâtiments que Henri II avait fait construire pour servir d'hôpital, en firent une église.
Après diverses réclamations des habitants du Mans, relativement aux empiétements productifs de la maison, aux abus de la gestion monacale, l'autorité décida que l'on ferait entrer dans son personnel quatre membres choisis parmi les citoyens de la ville : ce fut, pour notre cité du moins, l'origine du conseil administratif des hôpitaux. Enfin, par un concordat fait entre saint Vincent de Paule, général des Lazaristes, et Martin Lucas, dernier supérieur des Frères de Coëffort, sous le nom de maître, comme ses prédécesseurs, le 26 janvier 1645, régulièrement confirmé parlettrespatentes de Louis XIV, août 1646 ; la congrégation de ces Frères se démit, en faveur de celle de Saint- Lazare, de la maîtrise, des biens et bénéfices de sa communauté.
En 1647, Emeric-Marc de La Ferlé, alors évêque du Mans, chargea les prêtres lazaristes de Goëffort, outre l'obligation qu'ils avaient de soigner les malades admis dans leur hôpital, d'aller, dans les campagnes du diocèse, faire, chaque année, plusieurs missions évangéliques ; ce fut alors que l'établissement prit le titre de Maison de la Mission, qu'il a conservé depuis.
En 1728, Monseigneur Charles-Louis de Froullai célébra, dans l'église de cette communauté, la béatification de saint Vincent de Paule, supérieur général de l'Ordre, et, le 6 juillet 1738, sa canonisation, avec des cérémonies imposantes et solennelles, qui se prolongèrent pendant trois jours.
Vers 1769, l'Hôtel-Dieu deCoëffort se trouva réuni à l'hôpital général du Mans, et les malades, transférés le 17 juillet dans cet établissement, dont la fondation avait été sanctionnée par lettres patentes de Louis XIV, du 12 octobre 1657.
En 1772, Monseigneur Louis de la Vergne-Montenard de Tressan établit le séminaire diocésain dans la communauté des Lazaristes de la Mission , leur en confia la direction particulière, et fit construire des bâtiments appropriés à cet objet.
Vers 1793, abandonnée au vandalisme révolutionnaire, cette communauté devint une prison d'État, où l'on déposait provisoirement les ecclésiastiques destinés à la déportation, pour défaut de serment à la constitution républicaine. En 1805, l'enclos de la Mission, d'une contenance de dix arpents, fut converti en pépinière départementale , que l'on détruisit vers 1815. Enfin , au moyen de constructions, en général peu durables, insuffisantes, la Mission est devenue, par une étrange métamorphose, notre quartier actuel de cavalerie.
XI°Notre-Dame-de-Gourdaiine. —Ce monastère paraît avoir été la plus ancienne des communautés de femmes établies au Mans. Fondé vers l'an 560, par la famille de sainte Ténestine, sa première supérieure, il paraît avoir eu pour destination essenielle, dans son institution, de donner une pieuse hospitalité aux nombreux pèlerins qui venaient, par dévotion, visiter les tombeaux des saints évoques : Julien, Thuribe, Pavace, Liboire,
Victor, etc. Les religieuses de cette communauté se rendaient encore très-utiles par les secours charitables qu'elles donnaient aux malades, aux pauvres; par la bonne éducation qu'elles répandaient avec zèle au milieu des indigentes populations de la campagne ; enfin , par le soin qu'elles étaient chargées de prendre pour l'entretien du linge et des ornements de la cathédrale. Saint Bertrand les enrichit d'une partie de son patrimoine. On croit que le nom de Gourdaine, porté de môme par la paroisse qui remplaça le monastère, vient de celui du bateau qui servait au passage avant la construction du Pont-Ysouard. Brûlée par les Normands au commencement du ixe siècle, cette communauté fut rebâtie, vers 832, par saint Aldric, sous l'invocation du Sauveur, de la Vierge, des saints Gervais et Protais; le digne évêque y plaça des religieuses bénédictines, qu'il fit venir du monastère d'Entrammes. En 1525, l'église de la paroisse de Gourdaine fut consacrée par Monseigneur de Chauvigny, évêque de Léon. Ces diverses fondations ont été complètement détruites par la révolution de 1793. Nous savons seulement qu'elles existaient vers l'extrémité nord de la rue de Gourdaine, en dehors des premiers murs d'enceinte que présentait la cité.
XII0 Couvent des Filles-Dieu. — Établie, vers 1256, par la comtesse Béatrix, femme de Charles Ier d'Anjou, comte du Maine, sous l'épiscopat de Guillaume Roland, cette communauté, dont l'emplacement se trouvait entre la rue qui porte son nom, celles de Saint-Dominique, du Grand-Pont-Neuf et la place des Jacobins, reçut les filles pénitentes, connues sous le nom de Filles-Dieu; assujéties, vers 1345, par le pape Clément VI, à la règle des chanoinesses de saint Augustin. Ruiné par les Normands et les Anglais, ce monastère fut, en 1435, relevé par la charité chrétienne, par l'ôveque Adam Chastelain, qui consacra leur église ; le cardinal de Luxembonrg surtout leur fit, en 1517, plusieurs dons considérables. Enfin, vers 1743, par arrêt du conseil du roi Louis XV , la communauté des Filles-Dieu fut supprimée pour former le séminaire Saint-Charles, encore nommé : hôpital de Froullai,
du nom de son fondateur, qui l'avait institué dans la maison des Filles-Dieu, pour servir d'asile et de retraite aux prêtres indigents, qui, par leur âge ou leurs infirmités, étaient devenus incapables de continuer les fonctions sacerdotales. A la révolution de 1793, rétablissement fut, ainsi que tous les autres, vendu comme domaine de la nation.
XIII0 Couvent des Ursulines. — L'établissement de cette communauté, sur la paroisse de Saint-Benoît, eut lieu, vers 1621, à la condition de faire gratuitement l'école aux petites filles indigentes. La première pierre de l'église, dont le chœur se trouvait précisément sur l'emplacement de l'ancien Wauxhal, ne fut posée que le 28 mars 1658, par Monseigneur Philibert- Emmanuel de Beaumanoir, évêque du Mans; la mère Geneviève de La Porte, étant alors prieure, comme le constate cette pierre découverte, lors de la démolition du même édifice, en 1801. L'enclos de ce monastère était formé par le terrain compris entre les rues des Arènes, Champ-Garreau, etc. On y communiquait, du couvent, par une voie souterraine, que l'on a retrouvée sur l'emplacement actuel de la Banque. Cette communauté, qui, dans le public, avait la réputation d'être riche, fut vendue à la révolution de 1793, et sa démolition commencée en février 1799. Les terrains nécessaires à l'ouverture des rues de l'Étoile, de la Boulangerie, ou Sainte-Ursule, furent concédés par les acquéreurs.
XIV0 Monastère de la Visitation. — Il fut établi sur la paroisse de la Couture, en 1634, par la générosité d'une dame de la Ferrière, de la maison de Froullai, qui donna 20,000 liv. pour cette pieuse fondation ; à la condition seule, que l'on y recevrait les jeunes professes de vocation, moyennant une dot de 800 livres en entrant, une pension de 120 chaque année pendant leur vie.
La maison conventuelle fut alors bâtie dans la partie ouest de la place des Halles ; et la construction de l'église confiée à l'habile architecte, Mathurin Riballier, né à La Flèche; et qu'il ne faut pas rendre absolument responsable des contradictions que l'on peut signaler dans les différents styles de cette
église remarquable par son élégance, les religieuses lui ayant imposé l'exécution d'un plan qu'il n'avait pas la liberté de modifier. Ces religieuses de Sainte-Marie, connues sous le nom de visitandines , furent expulsées de leur monastère par la révolution de 1793; et ce dernier ne dut sa conservation qu'aux louables efforts de l'administration départementale , alors composée de MM. Daguin, président; Gargam, L. Leclerc, Négrier de la Crochardière, Maudroux, Hamard, secrétaire, qui luttèrent énergiquement contre la volonté destructive de Maguin, commissaire du Directoire ; et parvinrent à préserver toutes les constructions d'une vente et d'une démolition imminentes, en obtenant le décret du 25 juillet 1797, ainsi formulé : « Art. 1° La maison de l'abbaye de la Couture est affectée à l'administration départementale. Art. 2. L'établissement provisoire du tribunal civil du département de la Sarthe, dans la maison de la Visitation, est déclaré définitif. Le tribunal criminel du même département et les prisons, le tribunal de police correctionnelle du Mans seront transférés dans cette maison, qui est définitivement accordée à ces divers tribunaux. «Quelques appropriations, plus ou moins bien comprises, des constructions assez considérables ont permis d'y réunir encore le tribunal de commerce et la caserne de gendarmerie. Il ne fallait rien moins qu'une aussi courageuse intervention pour soustraire, au vandalisme révolutionnaire, cette remarquable et gracieuse église, dont les connaisseurs admirent encore aujourd'hui la parfaite élégance.
XV0 Communauté des Maillets. — Elle fut établie dans les dehors de la paroisse de Saint-Vincent, sur la route de Bonnétable, avant et du même côté que le monastère des Capucins, vers 1642, par Monseigneur Èmeric-Marc de La Ferté. Des religieuses de Tordre de Saint-Dominique, dites des Maillets, ayant à leur tête, comme supérieure, dame Geneviève de La Ferté, sœur du prélat, fondateur, s'y trouvèrent installées par lui. Vers 1780, les premières constructions insuffisantes et mal exécutées furent, en grande partie, refaites par les soins de M. Véron-Duverger, négociant, dont trois sœurs étaient reli-
gieuses de ce monastère. Vendu par la nation, en 1793, il ne présente aujourd'hui, de ses anciennes constructions, que la maison dont on fit, pendant quelques années, une caserne de gendarmerie.
Telles étaient, pendantle moyen-âge, les principales communautés de la ville du Mans. Celles de la province furent également très-nombreuses; nous citerons les plus remarquables.
II0 Dans la province du Maine. — Au nombre des abbayes, communautés et monastères de cette province, qui méritent particulièrement de fixer l'attention, au point de vue de l'histoire locale, nous examinerons surtout les suivantes :
1° Monastère de Saint-Galais. — Cette fondation remonte à 515, à l'épiscopat de saint Innocent, et se trouve, dans plusieurs historiens, environnée de circonstances qui nous semblent tenir un peu du merveilleux.
Vers cette époque, ainsi que nous l'avons déjà vu, s'établirent, dans le Maine, un grand nombre de pieux anachorètes, dont les simples ermitages devinrent, parles plus généreuses libéralités, des établissements conventuels plus oumoinsimportants. De ce nombre, furent alors : Érinée, ou Ernée ; Aimer, ou Almire; Avit, son fidèle compagnon ; Cales ou Calais, du latin Calesius ou Karilephus, etc.
Ce dernier, suivant Le Corvaisier, devint ainsi le fondateur du monastère de Saint-Calais. Voici comment cet historien explique l'œuvre du solitaire; et comment nos écrivains du Maine la racontent sans modification, d'après lui.
Calesius avait établi sa modeste habitation sur les bords de la petite rivière ftAnille-, et, dans cette retraite austère, mais paisible, environnée d'eaux vives et de forêts silencieuses , menait une vie consacrée à la prière, aux travaux de l'agriculture, lorsque tout à coup cette profonde solitude retentit des sons du cor et du bruit des chasseurs. La bête poursuivie, les uns disent un cerf, les autres un buffle, bubalus, entre précipitamment dans la cellule de l'ermite; y trouve un refuge d'autant plus assuré, que la meute, les coursiers, celui du jeune roi Childebert lui-même, s'arrêtent comme enchaînés par un
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pouvoir magique, et refusent d'avancer. Le prince, étonné de ce prodige, met pied à terre, se rend près du saint anachorète qu'il trouve en méditation ; et prend un tel plaisir à l'entendre que, dans sa reconnaissance des pieux enseignements qu'il en a reçus, il lui donne tout le terrain nécessaire et les secours essentiels à la fondation d'une importante communauté.
Mais l'évêque Innocent, ayant appris que , sans lui faire la soumission obligée, Calais avait institué dans son diocèse un riche couvent de moines, lui fit parvenir des remontrances. Le digne abbé vint aussitôt s'excuser près de son prélat, qui faisait alors sa résidence à Connerré , et soumettre toute la communauté, dont il était supérieur, à la juridiction épiscopale de son pasteur ; consentit des redevances annuelles en faveur de la cathédrale du Mans, et, de cette manière, obtint, en bonne forme, la confirmation de tout ce qu'il avait établi.
L'abbaye de Saint-Calais acquit un grand développement, des privilèges nombreux, des bénéfices, des richesses considérables; elle fut l'une des quatre, en France, dans l'église desquelles on amenait les accusés qui niaient leur crime ; pour les faire, par serment, affirmer leur innocence entière, sur des reliques spéciales, et que l'on croyait en possession du pouvoir de punir les parjures. Les trois autres étaient celles de Saint-Martin, de Tours; Saint-Germain des Prés, à Paris; de Saint-Médard, de Soissons.
Les moines de Saint-Calais appartenaient à l'ordre des Bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur : leur supérieur était premier abbé du diocèse du Mans; et, seulement après le roi, premier chanoine bénéficier de la cathédrale de ce diocèse.
Cette abbaye eut à soutenir de longues et graves contestations avec les autres couvents, les chapitres et môme les évoques ; elle offrit, dans le moyen-âge, une école justement célèbre, et, comme toutes les autres, fut détruite à la révolution de 1793.
II0 Abbaye de Solesme. - Connue sous les diverses déno-
minations de Solemœ, Solesmiœ, enfin Solesmœ, cette fondation apparut d'abord, avec le titre de prieuré, sous l'invocation de saint Pierre et de saint Paul, et réuni, comme dépendance, au monastère de la Couture.
Institué vers l'an 1010, dans le village de Solesme, à une demi-lieue nord-est de Sablé, par Geoffroy, dit le Vieux, seigneur de ce fief, qui, voulant établir son prieuré dans ce village étranger à son domaine, fut obligé d'en acheter l'emplacement de son frère Raoul, vicomte du Maine. La dédicace de cette pieuse fondation, effectuée avec une certaine solennité par l'évêque Avesgaud, paraît assez positivement remonter à la fin de 1010.
Les moines de la Couture y placèrent plusieurs de leurs sujets, qui, dès-lors, et jusqu'en 1790, époque delà destruction des monastères, gardèrent, comme curés primitifs, leurs droits sur l'église paroissiale de Solesme.
Ce prieuré, l'un des plus célèbres de notre province, compte plusieurs événements remarquables dans ses annales. Ainsi, la retraite de l'évêque Hoël, qui, renvoyé de son palais, dans les premières années d'un épiscopat orageux, en 1089, par Hugues III, comte du Maine, en fit, pendant quelque temps, le centre de son administration euclésiastique ; la visite du pape Urbain II, le 14 février 1096, pendant son voyage en France, à l'occasion de la croisade qu'il y vint prêcher; le don fait aux moines par l'un des chevaliers revenus de la Terre-Sainte, probablement Robert IV, croisé à Mayenne, en 1158, d'une épine de la couronne de Jésus-Christ; laquelle était à Constantinople, et fut apportée, par saint Louis, en 1239, dans la Sainte-Chapelle de Paris.
Vers 1432, le prieuré de Solesme fut ravagé par les Anglais, qui payèrent bien cher leurs désastres et leurs profanations. En effet, ces perfides insulaires se trouvant dans le pays, à l'époque des vendanges, y burent, en si grande quantité, le jus des raisins mêlé, dans certaines proportions, au lait, qu'ils furent pris d'une dysenterie fatale à de si nombreuses victimes, qu'on fut obligé de creuser, dans les jardins du monas-
tère, une vaste fosse commune, où le plus grand nombre des cadavres se trouvèrent jetés sans aucune cérémonie.
Nous arrivons à la plus belle phase historique du prieuré de Solesme, h l'époque où furent entrepris ces travaux d'art merveilleux, et qui devaient, h ce point de vue, lui donner une réputation véritablement européenne.
Vers 1495, sous Guillaume Cheminard, et quelques années après, sous Philippe Moreau de Saint-Hilaire, supérieurs de cette communauté, apparut, dans l'église alors très-modeste du couvent , cette remarquable série de productions si bien étudiées, qu'elles devaient la transformer en un véritable musée de nobles , gracieuses et belles sculptures ; ajoutant au rare mérite, à la valeur artistique des personnages, la valeur artistique et le mérite plus rare encore peut--être de la disposition, de l'ornementation des chapelles, où sont groupés ces personnages pour l'exposition de la scène imposante et majestueuse, dans laquelle chacun d'eux est appelé à jouer son rôle particulier : de telle sorte que, sans une irréparable et fâcheuse mutilation, il serait impossible de séparer les acteurs du théâtre, ou le théâtre des acteurs. Cette considération est peutêtre même une de celles devant lesquelles on s'est arrêté, lorsque, sous l'Empire, on eut un instant la mauvaise pensée de transporter ces groupes aux Petits-Augustins, à Paris.
Le premier groupe, entrepris sous Philippe Moreau , fut placé dans la chapelle dite de Notre-Dame. Il représente la Sépulture de Jésus-Christ. Dom Guéranger, à la brochure duquel nous devons une partie de ces détails, pense que « Joseph d'Arimathie et les deux femmes placées à sa droite sont évidemment des portraits ; et qu'il est hors de doute que ces figures représentent les bienfaiteurs du monastère, à cette époque, et probablement les personnes qui ont aidé à payer les frais de ce grand travail.»
Mais celui qui devait, par son goût, ses connaissances, l'activité de son pieux zèle, contribuer le plus efficacement à la perfection d'une œuvre si bien commencée, fut Jean Bougler, né au Mans, et dont l'éducation, déjà très-bien faite à l'abbaye
de la Couture, fut perfectionnée, avec le plus grand soin, dans la capitale, qu'il abandonna pour venir prendre possession du prieuré de Solesme,vers 1505.
Après avoir fait d'importantes modifications et reconstructions dans son église claustrale, ce digne supérieur en perfectionne la décoration intérieure au point de vue artistique, aujourd'hui généralement admiré.
Mais quels furent les auteurs de ces remarquables sculpures? D'après les connaisseurs, dans plusieurs de ces groupes, la faiblesse du ciseau, mise en parallèle avec l'œuvre du génie, ne permet plus de les attribuer à Germain Pilon, comme plusieurs écrivains l'ont répété, d'après une simple conjecture de Ménage. C'est encore sans preuves que d'autres les ont attribués à des artistes allemands. Les traditions locales du prieuré, le caractère même d'exécution, dont le mérite n'est pas, à beaucoup près, le même dans ces divers groupes et dans les différents personnages du même groupe, font assez comprendre qu'ils ne sortent pas du même ciseau. L'opinion la plus accréditée, celle que partage dom Guéranger, attribue ces chefsd'œuvre à trois sculpteurs italiens, et se formule ainsi :
Ces trois jeunes artistes, fuyant leur patrie pour une malheureuse affaire, dans laquelle ils se trouvaient impliqués, viennent, en 1550, au prieuré de Solesme demander l'hospitalité pour quelques jours. Le digne Jean Bougler s'empresse de les accueillir avec sa bienveillance ordinaire.
A l'admiration qu'ils témoignèrent, en voyant la Sépulture du Christ; aux réflexions que leur suggéra cette production, l'intelligent prieur comprit aussitôt la valeur de ces artistes, et le parti qu'il pourrait avantageusement tirer de leur présence, généreusement prolongée dans sa communauté. Les conventions sont aisément réglées, et l'on se met aussitôt à l'ouvrage pour effectuer les différents groupes que Jean Bougler désirait ajouter au premier, dans les autres compartiments de son église, et dont il donna lui-même les plans. Ainsi, dans la chapelle du côté gauche, une vaste composition embrassant, dans son ensemble, d'une exécution supérieure à celle de la
Sépulture du Christ : la Mort, la Sépulture, Y Assomption et la glorification de Marie; dans un troisième groupe séparé : Jésus retrouvé par Joseph et Marie.
Afin d'arriver le plus près possible de la perfection dans l'accomplissement de cette œuvre si remarquable, chacun des trois artistes sculptait le même personnage en s'inspirant des pensées du prieur. On conservait celle qui réunissait la majorité des suffrages; les deux autres étaient aussitôt brisées; ce qui explique le nombre considérable de fragments retrouvés dans les fouilles, vers 1722.
Ces travaux et ceux des stalles du chœur, exécutés par les artistes, durèrent trois ans, d'après la date de 1553, qui se trouve sur l'une des colonnes de l'autel, appartenant à la chapelle de droite, que le digne prieur se proposait de compléter par des scènes empruntées à la vie du Sauveur, si la mort ne l'eût arrêté dans son utile et pieuse carrière.
A partir de cette époque, le prieuré de Solesme fut, comme le plus grand nombre des établissements religieux, soumis à des tribulations de toute nature : successivement dévasté par les calvinistes, mis en commende, à la manière d'une métairie plus ou moins lucrative pour \ecommendataire,a\ec relâchement inévitable dans l'esprit et les pratiques de la règle; un instant relevé par la réforme de Saint-Maur, enfin supprimé en 1790; évacué en 1791 ; et, le 4 avril de cette année, mis en vente par la nation; acheté par M. Henri-François-Louis Le Noir de Chanteloup, dont le caractère ferme et digne contribua beaucoup à laconservation des précieux chefs-d'œuvre qu'il renferme.
Ainsi garantis du marteau fatal, sous les violences de la République , les beaux groupes de Solesme furent menacés très-sérieusement, sous les résolutions arbitraires de l'Empire, d'un autre genre de destruction. M. Auvray, préfet du département, guidé par des idées bienveillantes, mais très-fausses, de conservation, eut la pensée de faire transporter ces groupes dans le Musée du Mans, ou dans la cathédrale. Renouard, bibliothécaire, et Lemaire, sculpteur, furent chargés de se rendre sur les lieux, et d'aviser aux moyens d'exécution.
La pierre des statues, qui paraît avoir été fournie par les carrières des environs de Tours , blanche, susceptible d'un beau poli, mais de sa nature un peu tendre, offrit le premier obstacle à l'exécution d'un projet aussi peu réfléchi; le droit de propriété de l'acquéreur, dont le contrat ne portait aucune réserve sur ce point, en devint heureusement un autre plus puissant encore. Cependant, la Commission s'introduisit d'autorité : la scie d'exploration fut portée sur cette pierre ; les attaques illégales et les résistances du bon droit se prolongèrent pendant huit années. Il ne fallut rien moins, pour y mettre un terme, pour faire cesser des prétentions aussi contraires à l'équité que désolantes pour l'art, qu'un décret de l'empereur, du 11 juillet 1812, et rendu au quartier-général de Wilna!...
Le religieux musée de Solesme était enfin sauvé par les énergiques réclamations de M. Le Noir de Chanteloup, qui céda toute la propriété, le 31 décembre 1825, à l'association de trois acquéreurs : MM. Pierre Thoré-Cohendé, Emmanuel-Lefebvre de la Fautrardière, et René-Joseph Salmon.
Le 11 juillet 1833, le prieuré de Solesme, rendu à son ancienne destination, mais avec des modifications importantes à noter, sous la bienveillante approbation de Monseigneur Carron, digne évêque du Mans, recevait dom Guéranger avec neuf religieux voués à la règle de saint Benoît, acquéreurs de la communauté. Enfin, un bref de Grégoire XVI, du 1er septembre 1837, éleva ce prieuré au titre d'abbaye, autorisa la nouvelle institution, sous le titre de Congrégation française de V Ordre de Saint-Benoît; succédant à celles de Cluny, Saint- Maur, etc., avec promotion du prieur à la charge d'abbé, supérieur de l'Ordre actuel.
Ainsi fut miraculeusement conservé le précieux monument conventuel de Solesme, le seul peut-être dans son genre, au milieu de nos plus belles collections de la sculpture en France; non sans doute par l'irréprochable fini, la perfection artistique des statues; mais par la situation, la vérité d'expression des personnages, dans les scènes imposantes qu'ils représentent ;
par la conservation d'un style vraiment chrétien, dominant toute l'exécution ; enfin, par la disposition des lieux, l'ornementation abondante et riche qui les distingue.
Le savant abbé de Solesme a donné , de l'église et des chefs-d'œuvre qu'elle renferme, une description assurément très-exacte; cependant, si nous en jugeons par les émotions profondes et sérieuses que nous avons éprouvées, chaque fois, dans nos visites répétées au prieuré, pendant les années de son abandon si triste et si regrettable, nous dirons qu'il faut aller contempler silencieusement, soi-même, ces grandes et touchantes scènes du drame imposant de notre sainte religion pour en comprendre toute la valeur et toute la majesté.
Nous résumerons, en conséquence, tous les renseignements que nous pourrions donner ici par ces dernières et simples considérations :
La chapelle de droite renferme la scène de la Sépulture du Sauveur. Huit personnages, de stature élevée, en forment les acteurs : le Christ est étendu sur un linceul. La Vierge, soutenue par saint Jean, et dans une attitude bien douloureuse ; la Madeleine, en pieuse méditation, assise au premier plan ; Joseph d'Arimathie, en costume du xve siècle, portant un collier analogue à ceux des Ordres de la chevalerie : offrant, d'après les traditions, un portrait des seigneurs de Sablé, probablement de Jean d'Armagnac, duc de Nemours ; Nicodème coiffé d'un turban, couvert d'une tunique de pèlerin, etc.; à gauche de la Vierge, deux saintes femmes, que l'on croit être aussi des portraits, sans doute alors des châtelaines de Sablé, dont l'une d'elles se dispose à répandre sur le corps du Christ les parfums renfermés dans un vase qu'elle tient à la main; enfin, un disciple, portant le turban, la longue barbe, et se disposant à parfumer aussi le Christ qu'ils allaient ensevelir.
La chapelle de gauche, consacrée à la sainte Vierge, représente cinq des principales scènes de sa vie : Marie, à genoux, soutenue par saint Pierre, environnée des soins de saint Jean, son fils d'adoption, reçoit la communion de la main du Sauveur.
Six apôtres et saint Hiérothée, leur disciple, assistent respectueusement à cette pieuse action. Deux saintes sont au second plan, dans une attitude recueillie. Dans renfoncement , à gauche, apparaît un moine, revêtu de l'ancien costume bénédictin , et qui doit être le portrait de Michel Bureau , dernier abbé régulier de la Couture.
Dans une autre scène, autour du tombeau de la Vierge, on voit deux évêques, dont l'un paraît être saint Denis l'aréopagile', saint Timothée; la Vierge, pieusement endormie, vêtue chastement des voiles et du linceul mortuaires; saint Pierre, saint Jean, saint Jacques, premier évêque de Jérusalem : le visage de tous exprime le respect et la douleur; un moine bénédictin : grande et noble figure, tient, avec saint Jean, l'un des coins du linceul; on reconnaît ici Jean Bougler, créateur de ces merveilles; Hiérothée, deux saintes femmes, etc., complètent l'assistance. La scène de la Résurrection se fait remarquer par les quatre saints prélats qui paraissent l'annoncer : Bernard, Anselme, Bonaventure, un autre évêque. La scène de l'Assomption présente : La Vierge, le Christ, huit apôtres, un moine bénédictin; sur le devant du tableau, David, accompagnant de sa harpe les louanges chantées en l'honneur de Marie. Ensuite, la scène de la Glorification, dans son expression allégorique , offre ici les statues de la Vierge , et celles des six vertus principales qui l'ont conduite à ce résultat sublime : la prudence, la justice, la tempérance, Vhumilité, la foi, la charité.
Enfin, la scène particulière, indépendante et séparée des autres, qui se trouve encore dans cette chapelle de gauche, est celle de Jésus retrouvé par ses parents au milieu des docteurs. Elle offre une touchante simplicité, se compose du divin enfant, de Joseph, de Marie, des docteurs de la loi, dont les costumes sont trop moyen-âge et les traits assez ressemblants, pour que les physionomistes n'y reconnaissent pas Luther et les principaux réformateurs du xvie siècle.
III0 Monastères divers. — Le moyen- âge vit encore s'élever dans la province du Maine un assez grand nombre de
communautés, qui, sans offrir l'importance et la célébrité de celles que nous venons de citer, eurent cependant une influence marquée sur le pays , en raison du progrès qu'elles imprimèrent aux lettres, aux sciences, aux arts, à l'agriculture surtout. Ainsi :
Les prieurés : de Conlie, de Tanganes, près Sainte-Suzanne ; de Prez-en-Pail; de Saint-Pierre-de-Saulges , de Auvers-le- Hamon, fondé par l'évêque Vulgrin, en 1060; de Brûlon, en 1068, etc.
Les arbayes :1° d'Evron, fondée vers 630, par saint Hadouin, évêque du Mans; sur remplacement que saint Innocent avait choisi pour rétablissement des Bénédictins de Saint-Maur, qu'il avait fait venir du mont Cassin , et que sa fin prématurée l'empêcha d'installer. Saint Hadouin enrichit l'abbaye d'Évron de la relique du lait de la sainte Vierge, qui joua, par la suite, un grand et quelquefois merveilleux rôle dans l'histoire de cette communauté ; laquelle, vers 772, eut l'honneur de voir un de ses ' religieux, le respectable Mérole, élevé à la dignité d'évêque du Mans. Pendant la captivité du prélat Joseph, l'abbaye d'Évron et plusieurs autres prirent occasion des troubles du diocèse pour cesser le paiement des rentes féodales qu'elles devaient à sa cathédrale. Vers 857, cette communauté fut brûlée par les Normands.
2° De la Chartreuse-du-Parc, fondée près de Saint-Denisd'Orques, vers 1036, par Geoffroi de Loudun, évêque du Mans, dont les restes furent inhumés dans ce monastère.
Quelques historiens prétendent que la véritable fondatrice de cette communauté fut Marguerite, veuve d'un prince écossais, appartenant elle-même à la noble famille des seigneurs de Beaumont-le-Vicomte ; qu'elle l'établit sur un terrain donné par son oncle Raoul III, de Beaumont; que jusqu'alors Geoffroy de Loudun avait seulement encouragé cette œuvre, mais qu'apprenant avec peine la résolution des Chartreux de quitter un monastère où la stérilité du terrain et l'insuffisance de leurs bénéfices ne leur permettaient pas d'exister, il leur fit construire, à ses frais, une église plus convenable, des cloîtres
mieux disposés, un mur de clôture, et les combla tellement de ses libéralités, qu'il fut regardé comme leur véritable instituteur.
Quelle que soit, du reste, ici, la version la plus exacte sur l'origine de ce monastère, la réalité des faits essentiels n'en reste pas moins bien établie pour tout le reste de son histoire. Environnée des forêts de la Charnie, située dans un vallon solitaire, où viennent se rendre les eaux vives d'un grand nombre de ruisseaux, dont les courants ménagés avec habileté servent à l'entretien de vastes étangs qui nourrissent une grande quantité d'excellent poisson : aliment à peu près exclusif des Chartreux institués, vers 1084, par saint Bruno, cette riche abbaye présentait, indépendamment des avantages particuliers à l'Ordre, ceux d'un lieu très-favorable à la retraite, à la méditation, à l'étude, aux travaux des sciences, des arts, de l'agriculture, etc. Pillé, en 1562, par les calvinistes, le monastère du Parc-d'Orques fut, à la Révolution de 1793, vendu comme propriété nationale; ses bâtiments, à peu près tous démolis, remplacés par une maison moderne; ses étangs, en grande partie desséchés, mis en culture.
3° De Perseigne, fondée, en 1145, par Guillaume III, comte de Bellesmes; 4° de Tironneau, en 1147, par les libéralités de Patrice de Sourches ; 5° de Belle-Branche , par Robert de Sablé; 6° de Clermont, par Guy V, de Laval, en 1152; du Gué-de-Launay, par Rotrou, seigneur de Montfort ; 8° de Champagne, en 1188, sous l'évêque Renaud, par Foulques Riboul, ou Ribolé, seigneur d'Assé et de Tucé; Emma Devancé, sa femme. Habitée par des moines de Cîteaux, et située dans la commune de Rouez, cette abbaye fut vendue à la révolution de 1793; son église démolie, ses bâtiments appropriés à l'habitation rurale du maître, à celle des fermiers, etc.; 9° de la Plice, en 1189, par Bernard de la Ferté, sous la direction des moines noirs ; 10° de Fontaine-Daniel, sous l'évoque Hamelin, en 1204, par Juhel III, de Mayenne, et donnée aux moines de Cîteaux, etc.
Si l'on veut, aujourd'hui, bien apprécier les avantages locaux
du plus grand nombre de ces institutions, il ne faut assurément pas les envisager du point de vue si faux de l'égoïsme actuel ; mais se reporter à celui de cette époque de foi sincère, où toutes celles qui comprenaient bien les intentions de leurs généreux fondateurs, les obligations qui leur étaient sérieusement imposées, offraient, sur leur entourage, une influence des plus avantageuses par Futile propagation des lumières pour tous; parle soulagement, la consolation des affligés, des malades et des indigents. Si donc on en vit quelques-unes, oubliant leur charitable et sainte mission, fausser leur mandat par l'orgueil, l'amour des richesses, par les relâchements et les corruptions qu'ils entraînent souvent alors , ce fut l'exception particulière et bornée ; tandis que, dans leur aveugle prévention, des écrivains, dont les motifs sont faciles à saisir, en ont fait sciemment, sans équité, la règle générale et commune. L'histoire est heureusement là, comme toujours, avec ses incontestables enseignements, pour nous éviter la peine de répondre à ces attaques, pour le moins intéressées.
Ajoutons dès lors seulement, ici, que dans les principaux de ces établissements, existaient , au moyen-âge, comme nous l'avons prouvé, des écoles publiques remarquables, plusieurs même célèbres; que d'abondantes aumônes s'y distribuaient, à des époques rapprochées, quelquefois tous les jours; que des soins affectueux s'y trouvaient donnés aux enfants, aux vieillards, aux infirmes, aux malades; qu'un assez grand nombre de religieux s'occupaient, avec intelligence, aux défrichements d'un sol jusqu'alors inculte, et trouvaient ainsi, pour le bonheurdes populations, autant d'éléments nouveaux de travail, de bien-être, de moralisation.
Pendant les premiers siècles du moyen-âge, les habitants de nos pays incultes, grossiers, dans une profonde misère, étrangers aux plus simples notions de l'hygiène, étaient souvent affectés de maladies graves, endémiques, épidémiques, plus ou moins contagieuses; au milieu desquelles on vit la lèpre surtout faire, dès les iv et ve siècles, dans nos contrées, les plus effrayants ravages. Vers les xie, xne, xme, plus spéciale-
ment encore, elle prit un caractère si pénétrant et si funeste par le contact prolongé de nos populations avec celles d'Orient, pendant les croisades, que le sort des lépreux devint plus misérable que celui des criminels.
Durement repoussés des villes , relégués, sans pitié, dans les endroits les plus isolés et les plus obscurs des campagnes ; souvent même privés de toute liberté, ou, pour le moins, obligés d'agiter leurs crécelles pour avertir les passants que là se rencontrait un danger de contagion dont il fallait s'éloigner, ils rencontraient à peine, pour soutenir leur affreuse existence, quelques débris alimentaires échappés à la voracité des animaux sauvages, et périssaient enfin dans le plus cruel abandon et les plus horribles souffrances!...
Qui donc vint encore en aide à ces tristes victimes de l'égoïsme et de la peur? Les dignes fondateurs de ces pieux monastères, et ces monastères eux-mêmes : la charité chrétienne, pour tout dire, en deux mots!...
Ce fut, en effet, alors que l'on vit le sol de la France entière, celui du Maine surtout, couvert de ces bienfaisants refuges, dont les noms de maladreries, léproseries, etc., indiquent assez l'objet essentiel. Plusieurs Ordres de religieux : les Frères hospitaliers, les Frères de Saint-Jean de Dieu, de la Charité, eurent même, au milieu de la terreur générale qu'inspirait la dangereuse lèpre, le généreux dévouement et l'abnégation admirable de se consacrer au traitement de cette affreuse maladie.
En France, les premières léproseries bien organisées furent établies sous Philippe-Auguste, vers 1180.
Cet élan du christianisme devint si général, si rapide, que Ton eût alors difficilement trouvé dans notre province quelque paroisse qui n'offrît pas un ou plusieurs de ces admirables établissements.
Nos plus grandes cités : Laval, Mayenne, Château-Gontier, etc., rivalisèrent de charité, de zèle pour centraliser ces généreux secours, par la fondation de leurs hospices, de leurs hôpitaux, dont celui de Coèffort, le principal, le plus remar-
quable de l'ancien Mans, offrit l'exemple et le modèle, pour ceux qui furent construits à cette époque.