III. Corporations et Confréries du Maine au moyen âge
Au nombre des avantages que présentait le moyen-âge sur les temps modernes, il ne faut pas oublier la tendance à Vassociation, qui se traduisit, chez nous, par ces réunions organisées, auxquelles, suivant le but essentiel de leur établissement, on donnait le nom de confréries, de corporations.
Sans doute, comme toutes les institutions humaines, ces corporations et ces confréries présentèrent des abus, et souvent aiors des inconvénients assez marqués pour en amener la dissolution. Toutefois, cette tendance à l'association protestait du moins contre l'égoïsme destructeur de nos sociétés actuelles, et son exercice, maintenu dans les sages limites des fondations utiles qu'elle inspira d'abord, produisit, presque toujours, des résultats avantageux aux progrès des lumières, des lettres, des sciences, des arts, du bien-être et du bonheur des populations. Nous devons donc rappeler, sommairement, ces inconvénients et ces avantages.
1° Confréries. — On vit alors se former des Sociétés avec des objets différents : la prière en commun, la pratique des bonnes œuvres, les soins à donner aux infirmes, aux malades, aux indigents, aux morts ; la propagation de la foi ; l'union entre les artisans d'une môme profession, ayant sa devise et sa bannière; mais qu'il ne faut pas, comme nous le verrons, confondre avec les corporations proprement dites. De même qu'on ne doit pas mettre dans la classe des confréries les congrégations, ou Sociétés de séculiers ou de religieux approuvées par le Saint-Père ou par les évoques; telles, par exemple, que celles des Oratoriens, des Eudistes, de la Doctrine chrétienne, etc. Enfin, la défense de la Terre-Sainte, qui fit naître l'Ordre fameux des Templiers; et le désir de consacrer à Dieu des temples et des monuments dignes de sa bonté pour les hom-
mes : ces confréries d'ouvriers, d'artistes, qui, sous le titre de francs-maçons, parcouraient les pays chrétiens, la France plus particulièrement encore. On ne confondra, sans doute, pas davantage, par l'abus d'une homonymie, dès-lors très-mal entendue, avec cette dernière confrérie, la société secrète, connue sous la même dénomination; bien qu'elle en ait pris les attributs, et que l'on ait vainement prétendu l'en faire descendre par une filiation contre laquelle protestent le but, les institutions et les actes appréciables de chacune de ces confréries.
Nous avons déjà vu, dans notre province, plusieurs constructions remarquables, des chefs-d'œuvre de sculpture, sortis de ces associations de travailleurs et d'artistes; nous en trouverons beaucoup d'autres dans l'édification de notre belle cathédrale, et dans la création des monuments qu'elle renferme. D'un autre côté, les confréries pieuses, hospitalières; les sociétés savantes, littéraires, artistiques; les congrégations enseignantes, etc., chacune, dans l'objet essentiel de leurs attributions, ont fait assez de bien, rendu, surtout au milieu de nos populations du moyen-âge, des services assez importants, assez généralement connus pour qu'il nous soit inutile de de les rappeler.
Si donc un petit nombre de ces réunions, celle des Frères de la Passion par exemple, n'ont pas offert la même utilité dans leur but, présenté les mêmes avantages dans leurs travaux; si même elles ont donné prise à la critique par l'excentricité de leurs actes, faut-il donc les attaquer sans réserve et sans faire ici la part des temps, des hommes et des mœurs? Nous le pensons d'autant moins au point de vue de la province du Maine, que ces représentations scéniques, inconvenantes et grotesques, en usage dans plusieurs cathédrales de France, n'ont jamais, comme nous l'avons déjà dit, porté aucune atteinte à la dignité de celle du Mans. Nous citerons, à cette occasion, quelques faits servant à marquer, chez les Génomans, l'époque de ces folies ; à prouver l'empressement de notre chapitre métropolitain pour les faire disparaître à jamais.
Les jeux scéniques des mystères ayant, presque partout, remplacé les fêtes des fous et de Vâne, le 5 septembre 1539, le chapitre de Saint-Julien permit déjouer, sur la place des Jacobins, le miracle de Théophile.
Nous trouvons, dans le manuscrit n° 257 du Secrétariat, une autorisation du même chapitre ainsi formulée pour les 4, 11 et 12 septembre 1556 : « Permission, au maître de la Psallette, de conduire ses enfants, avec les musiciens du chœur, au mystère de la conception de la sainte Vierge ; et à MM. les commis • saires nommés par le chapitre, de prêter les ornements de Féglise pour parer le théâtre ; et à quatre prêtres habitués, d'y jouer des personnages; à la condition de ne produire aucun scandale. »
En se reportant aux conditions sociales au milieu desquelles ces représentations s'effectuaient, on comprendra que le fond, par son caractère, faisait un peu trop oublier celui de la forme, que ne jugeaient pas les hommes du moyen-âge comme ceux des temps modernes ; que le clergé lui-même était souvent alors obligé de faire prudemment des concessions aux exigences de r époque , tant qu'il n'en résultait pas des inconvénients sérieux. Aussi, dès que le chapitre du Mans s'aperçut d'un mélange extravagant du profane au sacré dans ces représentations, il députa deux chanoines, le 23 février 1559, aux magistrats de la ville, pour les prier de mettre un terme aux effets scandaleux que produisaient les comédiens, en travestissant ainsi les paroles mêmes des saintes Écritures.
Quant à cette mémorable institution des Templiers, Ordre à la fois religieux et militaire, fondé en Palestine vers 1118, par Hugues de Payens, de la maison des comtes de Champagne, et par huit gentilshommes croisés , pour la défense de la Terre- Sainte : Ordre dont la chasteté, l'obéissance, la pauvreté, l'engagement de combattre les infidèles, formaient les quatre principales obligations contractées par un vœu; dont l'héroïsme fut accepté comme principe , et si fréquemment pratiqué comme devoir; dont le grand maître avait rang de prince ; il prit une si prodigieuse extension dès le commencement du
xne siècle, que ses revenus montaient alors à 112 millions, et ses domaines et commanderies à 9,000 dans les différents Etats. La province du Maine, d'après les anciennes Chroniques, offrait au moins deux de ces établissements : la commanderie de Guéliand ou Guélandy dans la commune de Moitron, entre Beaumont et Fresnay, de laquelle relevaient celles de Beaumont-le-Vicomte, Rouessé-Fontaine, Crissé, Assé-le- Boisne, dite de Grateil; Ballon, de l'Épine, sur Saint-Ouen-en- Belin ; une maison de la ville du Mans, dont on a cru trouver les restes dans cette vieille muraille formant le fond d'une cour ouverte sur la rue Saint-Dominique, au n° 13. Philippe IV, dit le Bel, effrayé de la puissance des Templiers, séduit par la convoitise de leurs immenses richesses, mais surtout irrité du refus qu'ils avaient fait de l'admettre dans l'Ordre, jura leur perte, et ne fut que trop habile à l'obtenir. Jacques Molay, dernier des grands maîtres, un nombre malheureusement trop considérable de commandeurs et de chevaliers furent brûlés vifs; enfin, le 13 avril 1312, Clément V, dominé par Philippe IV, abolit entièrement cet Ordre fameux et redouté.
II0 Corporations. — Ces associations de travailleurs, qu'il ne faut pas confondre avec les confréries , même avec celles des ouvriers, étaient en effet des sociétés où les membres se trouvaient unis par des droits et des devoirs dont la réciprocité formait la principale force de l'institution. Établies à l'imitation des collegia corpora opificum de l'ancienne Rome, ces corporations offraient des administrateurs en titre et des immunités particulières.
Leur formation en France, au moyen-âge, fut spécialement déterminée par les traditions romaines; l'apparition des constitutions municipales, et, pour les artisans, le besoin de s'unir contre l'oppression des puissants ; et favorisée par les souverains comme un contrepoids nécessaire aux envahissements des pouvoirs féodal et religieux- De telle sorte qu'il est permis de trouver ici l'origine de ce Tiers-État, puissance grandissant alors modestement entre la noblesse et le clergé, dont elle devait conquérir une grande partie des pouvoirs, après avoir
joué le plus important et le plus terrible rôle dans les bouleversements politiques de nos temps modernes.
C'est particulièrement sous le règne de Louis IX, ou saint Louis, que les corporations s'établirent, et qu'Etienne Boileau, prévôt de Paris, s'occupa sérieusement, vers 1255, de réglementer celles des arts et métiers.
Le régime de ces institutions, maintenu dans ses plus sages limites, offrit deux avantages que l'on ne saurait trop apprécier : celui de contribuer dignement à l'émancipation des classes inférieures; celui de garantir, par un contrôle positif, la bonne qualité des produits manufacturés, etc.
Mais de graves abus ne tardèrent pas à s'y glisser : l'établissement des jurandes, ou corps de jurés choisis par chacune des communautés d'artisans ou de marchands, pour désigner ceux que l'on voulait bien admettre au nombre des maîtres, des apprentis; celui des maîtrises, qui donnaient à leurs possesseurs privilégiés le droit exclusif d'exercer une industrie; qui, formant en quelque sorte des personnes civiles, avec le pouvoir d'acquérir, de posséder des biens mobiliers, immobiliers, de contracter, plaider, etc., créèrent des monopoles exploités par les souverains; soit en leur imposant des subsides qu'elles n'osaient refuser; soit en s'en faisant, au besoin, des milices intéressées; favorisèrent la routine, détruisirent toute liberté industrielle, commerciale, et cette indispensable concurrence, âme du commerce et de l'industrie; sacrifièrent enfin de la manière la plus funeste l'intérêt général au despotisme de l'intérêt particulier.
La province du Maine, où de bonne heure s'établirent d'importantes fabrications, eut surtout beaucoup à souffrir des abus de ces corporations d'arts et métiers ; mais des réclamations pressantes et justes s'élevèrentde tous les points delà France, avec une telle unanimité contre leurs monopoles, alors incompatibles avec les libertés civiles, que Louis XVI, entraîné par les pressantes sollicitations de Turgot, donna l'édit de février 1776, tendant à détruire leur influence abusive. Elles résistèrent pendant quelques mois encore dans ces déplorables conditions ;
finirent par se soumettre, et l'institution elle-même fut complètement abolie par le décret de l'Assemblée constituante, du 2 mars 1791.