I. Constructions relatives aux habitations
Les vieilles maisons des plus anciennes cités de France présentent sans doute beaucoup d'analogie sous le rapport des imperfections, du désagrément et des incommodités de leur édification ; mais cependant il serait difficile d'en trouver, sous ces divers rapports, de plus arriérées que celles des campagnes et des principales villes de la province du Maine. Dans presque toutes ces constructions des premiers siècles du moyen-âge, on a semblé tendre, avec une déplorable persévérance, à la solution de ce problème étrange : sur un terrain donné, bâtir la maison la plus irrégulière, la plus disgracieuse, la plus triste et la plus malsaine possible. Il faut, en effet, presque partout, dans ce pays, arriver jusqu'aux temps modernes, pour y trouver des habitations accessibles à l'air, au calorique, à la
lumière; où les foyers de combustion ne soient pas disposés de manière à livrer entièrement les étroits compartiments de ces misérables cahutes, aux torrents de fumée suffoquante, dont ils sont habituellement inondés et noircis.
En parcourant, même aujourd'hui, les exploitations agricoles, un grand nombre de villages, les anciennes rues de nos vieilles cités, dans le Bas-Maine surtout, on pourra facilement voir que ce tableau n'est pas chargé; qu'il offre tout au plus une suffisante exposition de l'état des lieux. « Dans les quartiers de la Trinité, de Saint-Vénérand , dit M. Depping, en parlant de Laval, la ville n'a pas encore perdu son ancien aspect. Là vous trouverez encore de vieilles maisons étroites, pressées les unes contre les autres, dans les rues où les voisins font, par les fenêtres et sur les portes, d'autant plus commodément la conversation, que rarement le bruit d'une voiture vient l'interrompre. Des boutiques, à peine éclairées, y cachent plutôt qu'elles ne font voir les denrées ou marchandises dont trafique le bourgeois. Cette boutique est aussi souvent l'atelier où s'apprêtent ces mêmes marchandises : réduit obscur, qui rappelle les ouvroirs dont il est si souvent parlé dans les règlements d'arts et métiers. »
Nous trouvons, pour la ville du Mans, un grand nombre de maisons dignes de cette description dans toute la vieille cité , surtout dans la Grande-Rue, les quartiers Saint-Benoît, Saint- Hilaire, de Gourdaine, etc. « J'ai vu, dit aussi M. de la Sicotière, Mémorial de la Mayenne, peu d'anciennes villes aussi intactes que celles de Laval, du moins dans quelques parties. Les bas quartiers du Mans, eux-mêmes, ont un caractère d'originalité moins prononcé. Ailleurs on admire les détails échappés aux ravages des siècles; là c'est l'ensemble: des rues étroites, tortueuses, qui se mêlent et se brouillent dans tous les sens. Des bâtiments à solives sculptées, surplombant d'étage en étage sur le pavé. Des grappes de maisons, ajoute Victor Hugo, qui, répandues en tous sens du sommet de la colline, se précipitent en désordre et presque à pic sur ses flancs, jusqu'au bord de l'eau, ayant l'air, les unes de tomber, les autres
de regrimper; toutes, de se retenir les unes aux autres; une teinte sombre, noirâtre, une sorte d'odeur de vieux, de renfermé..., non sans intérêt, non sans un certain charme. »
Toutes ces conditions se retrouvent encore dans nos vieilles constructions du Mans ; quelquefois même avec des sculptures sur pierre, sur bois, avec des peintures, des dorures intérieures très-curieuses au point de vue de l'archéologie ; nous savons, par les Chroniques du temps, que plusieurs ont été habitées par de grands personnages, par des reines, des rois ; et cependant, ces prétendus palais du moyen-âge n'en sont pas moins des bouges mal construits, mal commodes, où les ouvriers et les indigents se trouvent aujourd'hui très-désagréablement logés.
Vers le temps de leur construction, les vieilles boutiques dont nous venons de parler ne portaient pas d'enseignes; et chacun sur sa porte ou par les rues criait sa spécialité; les chirurgiens, armés de leurs instruments: « Ventouses à ventouser; » les marchands de vin, le broc d'une main, la tasse de l'autre, la serviette sous le bras : « Excellent vin blanc nouveau, frais percé de maintenant, etc.; » méthode qui s'est conservée longtemps en province, et surtout dans la capitale. Plus tard on fit des étalages dans un vestibule ou sur la voie publique ; on suspendit à la muraille des enseignes plus ou moins bizarres, telles qu'un singe vert, un âne rouge, une truie qui file, etc.; enfin, représentant d'une manière allégorique ou positive les objets mis en vente et même en fabrication.
Dans les vieilles cités, les mêmes professions se réunissaient ordinairement dans le même quartier, dans la même rue, qui presque toujours alors en prenait son nom. Ainsi, rues de la Tannerie, des Lavandières, de la Tissanderie, Boulangerie, Boucherie, etc. Ce voisinage des mêmes industries amenait souvent des rivalités, des querelles, des rixes , qui nécessitèrent, pour les empêcher ou les punir, des règlements trèssévères.
Au premier son du couvre-feu, toutes les boutiques se fer-
maient : la ville devenait alors calme, silencieuse, profondément obsure. Ce ne fut en effet qu'en 1697 qu'on fit allumer, au Mans, la nuit, des lanternes dans les rues ; on les accrochait simplement aux murailles. En 1789, elles se trouvèrent avantageusement remplacées par celles qu'on nomma réverbères suspendus. Le lendemain, aux premiers tintements de Y Angélus, toutes les boutiques s'ouvraient : la ville reprenait sa vie quotidienne, son mouvement, sa bruyante animation.
Les artisans de cette époque ne connaissaient pas toutes ces funestes occasions actuelles de perdre leur temps, altérer leur santé, dépenser leurs bénéfices dans les bals, cafés, spectacles, etc. Ils se réunissaient aux fêtes patronales. Le jour suivant, un service était célébré pour les membres de la corporation décédés. La cérémonie se terminait par un banquet, dont la plus franche cordialité fit longtemps les frais. Mais, avec les progrès de l'ambition et de l'envie, cette bonne confraternité s'affaiblit ; des désordres fâcheux troublèrent ces réunions amicales, et devinrent assez graves pour en motiver la suppression par édit de Louis XV, en 1777.
Au milieu des imparfaites et vicieuses constructions particulières du moyen-âge, celles des maisons conventuelles présentaient un contraste marqué, de bonne heure, par la supériorité de leur édification et de leur confortable ; comme il est aisé de s'en convaincre en les comparant, à ce double point de vue, pour celles qui n'ont pas subi le désastre des révolutions, aux maisons ordinaires de la môme époque. Il est du reste facile d'expliquer cette différence par la richesse des communautés, mais surtout par la prédominance de l'instruction des moines, de leur habileté dans les arts, sur celles des populations de ces temps reculés : car il ne serait peut-être pas sans vérité, sans raison de juger, par la beauté, l'élégance, la commodité des constructions d'un pays, de l'intelligence, de l'instruction, de l'habileté, du degré de civilisation que présentent ses habitants.
Du reste, cette espèce de transition que vient établir ici l'édification des prieurés, couvents, abbayes, etc., nous conduit,
par une gradation mieux observée, des travaux relatifs aux habitations particulières, h ceux qui furent alors entrepris dans un intérêt général.
II0 Constructions relatives aux édifices civils, etc.
Pendant la première phase du moyen-âge, les persécutions de la religion druidique, du polythéisme, de l'idolâtrie, obligèrent souvent les familles chrétiennes à se retirer dans les contrées sauvages, à se creuser des souterrains protecteurs, à l'instar des catacombes de Rome. D'un autre côté, les guerres d'invasion, de religion, obligèrent les principales cités à se fortifier par des murailles, tours, châteaux, fossés, etc. Enfin, dans les intervalles de calme, les villes durent songer à se construire des établissements civils nécessaires à leur administration, aux satisfactions de l'existence politique de leurs habitants, etc. De là, trois genres de constructions qne nous devons examiner d'une manière générale.
1° Souterrains protecteurs ou refuges. — Il existe, dans la province du Maine, 'plusieurs souterrains plus ou moins étendus, et qui pourraient bien avoir été creusés dans le but que nous avons fait pressentir , ou pour le moins avoir été mis en usage, comme des abris contre la persécution. Deux faits nous semblent toutefois ressortir positivement de leur étude : ils paraissent, à peu près tous, le résultat d'un travail de main d'homme; si l'on n'admet pas qu'ils aient servi de refuges à des familles, à des populations persécutées, le plus grand nombre se trouvera sans emploi bien appréciable. Quelquesuns ont pu tout simplement être des passages souterrains d'un lieu à un autre, nous en indiquerons avec cet avantage qui, du reste, ne détruirait pas celui que nous supposons à titre de conjecture. Nous citerons seulement les principaux.
Souterrain de Sillé-le-Philippe. — Sous la butte qui se trouve près du bourg de Sillé-le-Philippe, canton de Montfortle-Rotrou, existe un souterrain profond qui la traverse en tota-
lité; dont une ouverture est signalée sous une maison de ce bourg ; une autre, dans le puits du lieu de la Heuserie, près la route de Bonnétable, au Mans. Quelques fouilles ont fait connaître la direction du parcours, et mis à nu des parements de murailles bien conservées. Il est impossible, dans l'état actuel des choses, d'explorer l'intérieur entièrement comblé par les éboulements. La tradition locale ajoute seulement qu'à distance peu considérable, ce vaste souterrain est fermé par des grilles en fer; que, d'après ceux qui visitèrent l'ouverture du puits de la Heuserie, elle est assez large pour qu'une voiture y puisse tourner; enfin, qu'il a servi de refuge aux habitants contre les cruautés des Anglais, des Normands, et même contre les excursions des ducs de Beaufort et la persécution des Druides.
Souterrain de Touvoie. — A l'ancienne habitation rurale des évoques du Mans, à Touvoie, commune de Savigné-l'Évêque, on aperçoit encore, dans le champ qui fait face au château, l'entrée d'un vaste souterrain dont une partie sert de cave à cette habitation. D'après les plus anciennes traditions, il se dirige vers le bourg de Savigné, sous lequel il passe, pour aller s'ouvrir, jusqu'à la maison de campagne nommée la Mahotière, par conséquent après un parcours de quatre kilomètres au moins.
Galerie de Cerans. — Construites en pierre de taille, ces galeries partent du château de la Cour, près Foulletourte; on y pénètre par un puits ; elles s'avancent , dans plusieurs directions, à plus de 400 mètres vers le bourg et divers autres lieux.
Caves de Sauge. — Ces deux souterrains se trouvent, l'un sur la commune de Sauge, et porte ce nom ; l'autre, sur celle de Thorigné-en-Charnie, est appelée cave de Rochefort. Séparées entre elles par une distance de deux cents pas, elles marchent, parallèlement, près de la rivière d'Erve, entre les bourgs de Sauge et de Thorigné.
L'ouverture de chacun de ces deux souterrains se présente au pied d'un rocher assez escarpé, couvert de petits arbris-
seaux. Celle de Rochefort offre d'abord une salle pouvant contenir vingt-cinq personnes debout, assez à l'aise; une galerie de cinquante à soixante pieds; enfin, une seconde et dernière salle, de capacité double au moins de celle que présente la première. La cave de Sauge, beaucoup plus longue, donne un parcours de deux cents pas, dans lequel on trouve plusieurs petites salles dont les voûtes naturelles, perméables à l'eau, se couvrent de stalactites plus ou moins nombreuses, dont la forme et le volume varient beaucoup. Le chemin qui conduit de Tune à l'autre de ces chambres est quelquefois assez bas d'étage pour obliger d'y marcher à quatre pieds; quelquefois il s'élève beaucoup. Dans l'une des salles, on voit une pierre qui monte du sol au plafond, comme une colonne de soutien. Les habitants du pays l'appellent généralement la Cloche : en la frappant, elle rend un bruit particulier plutôt qu'un son véritable, et qui, môme en y mettant beaucoup de bonne volonté, n'est pas de nature à justifier son nom.
Les explorations ont été jusqu'ici complètement arrêtées par un cours d'eau profond, qui se trouve à deux cents pas de l'entrée; de telle sorte que le souterrain peut se prolonger dans une étendue plus considérable.
Les vieilles traditions superstitieuses prétendent que ces caves sont le séjour mystérieux d'une fée, d'une sorcière, qu'elles désignent sous le titre cabalistique de dame Margot : ayant le privilège particulier de gratifier, en argent, avec plus ou moins de générosité, ceux qui veulent bien pactiser avec elle et lui sacrifier une poule noire. Pendant assez longtemps, dans le Bas-Maine, lorsqu'on voyait l'un des habitants du pays arriver promptement à la fortune , on ne manquait pas de l'accuser, avec une certaine répulsion, d'avoir immolé la poule noire à la magicienne de Sauges. On donne encore, même aujourd'hui , à ces galeries, le nom de Caves-à-Margot Mais le prestige de la sorcière, l'ancienne confiance dans le pouvoir de sa baguette, sont à peu près entièrement détruits.
Quelques explorateurs ont prétendu, quelques historiens, Le Paige lui-même, semblent dire que les caves de Sauge
« ont été formées par la nature, sans que Part y paraisse. » Il suffit d'étudier avec soin les galeries, les salles assez vastes qu'elles présentent, leur disposition, l'état de leurs parois, de leurs voûtes, pour acquérir la certitude que, sans doute, au point de vue de la construction, elles n'offrent pas des murailles, des plafonds bâtis, mais seulement taillés dans le roc. Si c'est là ce qu'ont eu l'intention d'exprimer les historiens et les explorateurs dans leurs formules équivoques, ils sont dans le vrai; tandis qu'il serait erroné de croire, impossible d'expliquer, d'une manière satisfaisante, qu'elles ont été faites autrement que par la main de l'homme. Il serait également difficile de leur supposer une autre destination que celle d'avoir servi de souterrains protecteurs et de refuges pendant les guerres et les violentes persécutions.
IIe Galeries souterraines de communication. — Nous n'avons pas assurément la prétention de croire et de soutenir que tous les souterrains creusés dans le moyen-âge, l'ont été pour servir de refuge et de protection aux malheureux; nous pensons au contraire que le plus grand nombre avaient pour objet de servir à la communication cachée d'un lieu dans un autre. Mais alors ils offraient, pour caractères distinctifs, de présenter une simple galerie ou chemin couvert ; d'offrir leurs deux principales ouvertures dans les endroits mêmes que l'on voulait faire communiquer; tels étaient en effet, dans la province du Maine, les suivants, que nous citerons au nombre des principaux. A Ballon, un chemin souterrain part du château, passe à peu près sous la Grande-Rue, et va s'ouvrir d'autre part à l'auberge de la Téte-Noire. Près Bonnétable, sous l'emplacement du prieuré de Montcollain, existe une galerie souterraine, dont la voûte ogivale présente 6 pieds 1/2 de hauteur, 5 de largeur. On y descend par un escalier de 50 marches. A 25 pas de cette entrée, la voie se divise, forme une croix ; il est impossible de parcourir plus de vingt pas dans chacune de ces divisions, qui se trouvent complètement obstruées parl'éboulcment de la voûte et l'affaissement du terrain. Près VoulletourtCy des galeries construites en pierre de taille, partant du
château de la Cour, et dans lesquelles on descend par un puits, s'avancent dans la direction du bourg, à plus de 400 mètres de distance. Près Fay, un chemin couvert part du château, se rend au lieu du Grand-Beauvais, après un parcours de plus d'un quart de lieue. L'issue, qui porte le nom de Tourà-la-Fée, présente une ouverture carrée de 6 pieds de diamètre. A Cherancé, au nord de Beaumont-le-Vicomte, pendant les invasions des Normands, on creusa des souterrains dont les ouvertures se voient encore, et qui passant, dit-on, sous la petite rivière nommée la Brienne, établissaient des communications secrètes entre le presbytère et l'église. A Brûlon, en déblayant, vers 1774, les ruines de l'ancien château, l'on découvrit de vastes galeries qui renfermaient plus de 150 cercueils en pierre. Nous poumons citer, dans le Maine, un grand nombre de souterrains semblables, dont plusieurs étaient, comme celui-ci, des hypogées véritables, et dont les autres présentaient les destinations que nous avons indiquées.
IIP Camps, fossés, tombelles, murailles, tours, chateauxforts, etc. — Déjà, pendant toute la durée de leur domination sur les provinces gauloises, les Romains avaient compris la nécessité d'entourer de fossés, de terrasses, de murailles, leurs camps retranchés, leurs stations militaires, les principales villes du Maine et des autres pays qu'ils gouvernaient ; aussi trouvons-nous presque partout des vestiges de ces grands travaux de sûreté, de protection contre toute surprise, toute agression armée. Parmi ces établissements gigantesques, et dont les premières phases du moyen-âge, dans leurs étroites conceptions, attribuèrent plus d'une fois la construction au diable, nous citerons les principaux.
Camp de César. — On nomme ainsi, dans le pays, l'ensemble des travaux de fortification qui se trouvent sur le monticule ou butte du Grand-Gagné, à peu près à un quart de lieue nordest du bourg de Domfront, canton de Conlie; en partie de main d'homme, s'élevant à 60 mètres au-dessus du ruisseau Levray, qui coule au pied ; à 30 au-dessus du niveau de la grande route du Mans à Sillé. Ce monticule offre la forme d'un
cône tronqué, dont le plateau, légèrement ovalaire, domine le pays. La hase est entourée d'un large fossé dont les terres ont été relevées du côté du versant et présentent un rempart de 8 pieds de hauteur. L'ensemble occupe un espace de 2 hectares, et se trouve couvert d'un bois taillis. Une seule ouverture permet l'entrée facile du camp. Sur le plateau, dont la superficie est de 66 ares, existent deux terrassements, l'un au sud-est, l'autre au nord-ouest, de 8 mètres de longueur, 5 d'épaisseur, 1 d'élévation, et qui paraissent avoir servi de redoutes.
Quelques écrivains attribuent ces travaux au moyen-âge; leur caractère gigantesque, leur position dans les lieux où les Romains ont séjourné, l'invariable tradition qui leur a donné le nom de Camp de César, une bague trouvée, dit P. Renouard, en y fouillant la terre, avec les initiales J. G., etc., donnent au contraire beaucoup de poids à l'ancienne opinion qui les attribue aux légions du grand peuple, et les font remonter au temps de sa domination dans les Gaules.
La butte du Grand-Gagné eut, comme tant d'autres lieux, son caractère de merveilleuse et crédule superstition : ses revenants et ses trésors cachés : à Noël, pendant la messe de minuit, assurent les vieilles chroniques de cet ordre, le diable y paraît, au moment de la consécration, comptant l'argent qu'il doit distribuer à ceux de ses affidés qui viennent le visiter dans ce moment solennel.
Camp de Cré. — Ce camp romain, l'un des plus étendus parmi ceux dont nous retrouvons les vestiges dans la province du Maine, était placé dans la commune de Cré, arrondissement de La Flèche, à 6 kilomètres sud-ouest de cette ville. Protégé au nord par le Loir, au sud-ouest par la petite rivière du Verdun qui s'y jette dans cet endroit; à l'est par un large fossé rempli d'eau, très-improprement nommé la rivière du Diable. D'où résultait une circonvallation en grande partie naturelle, enfermant un espace triangulaire de 1,200 hectares. Les avantages de cette position, les ruines de plusieurs tours et forteresses que la culture des terres y fait chaque jour disparaître,
nous semblent positivement témoigner de l'existence ancienne d'une de ces stations romaines permanentes que les chefs de légion avaient coutume d'établir dans les lieux aussi bien disposés à la défense.
Camp de Sougé-sur-Loir. — Ce camp , dont rétablissement semble aussi remonter à la domination romaine, et qui porte, comme la plupart de ceux du même temps, le nom de Camp de César, est situé dans la commune de Sougé-sur-Loir, autrefois de l'élection de Château-du-Loir. Il offre une des positions militaires les plus avantageuses : occupant la plate-forme d'un coteau fortement escarpé sur trois de ses côtés : est, sud, ouest; le côté nord, en communication plus facile avec le plat pays, est protégé par un fossé de 84 mètres de longueur, 14 de largeur, 5 de profondeur. Les terres en provenant forment, du côté du camp, un talus de 5 mètres de hauteur. Au milieu de cette clôture existe une ouverture d'entrée de 10 mètres; l'emplacement entier est de 2 hectares 50 ares. Cette position retranchée, dominant un panorama charmant, présente le plus agréable aspect.
Camp de Vion. — Placé dans la commune de Vion, arrondissement de La Flèche, à 18 kilomètres nord-ouest de celte ville , sur la partie haute d'une vaste lande, près du bordage des Deffais, ce camp romain, simple poste militaire, offre assez d'analogie, dans ses travaux bien conservés, avec le précédent, mais il présente beaucoup moins d'étendue.
Il se compose de deux enceintes continues, semi-circulaires, séparées au moyen d'un large fossé. La longueur totale est de 70 mètres, sur une largeur de 43 ; celle des fossés est de 8, et la hauteur des talus de 2 mètres. Ce poste pouvait contenir huit à neuf cents hommes.
Camp de Mansigné. — Au sud-ouest du bourg de Mansigné, commune du canton de Pontvallain, près de la ferme nommée Le Camp, se voient encore les traces d'un campement romain. L'enceinte a la forme d'un parallélogramme, et présente une longueur de 320 mètres sur une largeur de 260. Elle est protégée vers l'ouest par la petite rivière de la Fare; au nord, à
l'est et au sud, par des talus en terre et des parapets en grosses pierres : disposés sur trois rangs et séparés, les uns des autres, par des intervalles de 60 mètres. Les vieilles traditions attribuent encore ces travaux aux Romains.
Fossés de Rorert-le-Diarle. — Ce travail considérable est attribué, par les uns, à Robert II, comte de Bellôme, qui l'aurait entrepris, vers 1098, pour garantir le pays contre les attaques d'Hélie de La Flèche, alors comte du Maine ; par les autres, aux chefs des légions romaines pendant le temps de l'occupation. Quels que soient, du reste, les auteurs et l'objet de ces mémorables fossés , ils se voient encore sur plusieurs points de leur parcours , estimé de 14 à 15 kilomètres dans sa totalité; traversant une partie de l'ancien Saosnois, entre les communes d'Avesnes , de Saint-Remy-du-Plain, et décrivant une courbe légère à convexité , tournée vers le sudouest.
Le fossé, creusé de main d'homme, paraît être la continuation du ruisseau nommé le Gravai, qui depuis son embouchure dans la Dire, formerait la première partie de la circonvallation jusqu'au mont de La Garde, où, s'éloignant de la ligne du tracé d'enceinte, il a tout naturellement nécessité le commencement des travaux d'art : le creusement du fossé Robert-le-Diable. Parti de ce point, et laissant à peine quelques traces dans un assez grand nombre d'endroits, il se dirige au nord-ouest, longe ou traverse les communes d'Avesne, Monhoudou, Courgains, Saint-Calez-en-Saosnois, Saosne; rencontrant, dans ce point, la petite rivière de Saosnette, dont on pouvait augmenter les eaux par le barrage de l'étang de Guéchaussée, de manière à former, avec le marais de Saosne, une sorte de lac, offrant, en longueur, à peu près 3 kilomètres ; il se termine à Saint-Remy-du-Plain, et s'y trouve en communication avec le château par le moyen d'un souterrain intérieur. Côtoyant dans son parcours la route de Courgains à Saosne, il coupe celles de Mamers à Ballon, à Fresnay. Les parties les mieux conservées se voient entre Courgains et Saosne ; elles permettent encore d'apprécier la mesure ancienne du fossé,
qui devait être de 4 à 6 mètres d'ouverture, autant de profondeur, et la hauteur du talus ou vallum, de 2 à 4 mètres.
Du reste, cet immense travail paraît avoir eu pour objet essentiel de relier entre elles un certain nombre de forteresses, particulièrement celles d'Ortieuse , Saint-Remy-du- Plain, Saosne, Guéchaussée, Peray, etc., de manière à former ce vaste système de défense qui protégeait si puissamment le comté de Bellême, et, d'une manière plus spéciale encore, les domaines de la famille de ce nom. Ce qui donne beaucoup de crédit à l'opinion la plus générale, attribuant en grande partie ces travaux à Robert II, dit Talvas, pour sa cruauté ; le Diable, en raison de ses guerres continuelles, de ses insignes mauvais tours; comte de Bellême par sa mère Mabile, ou Amabilis, première femme de Roger de Montgommery. Les terribles assauts qu'il eut à soutenir, surtout contre Guillaume le Roux, Hélie de La Flèche, etc., expliquent d'un autre côté la nécessité d'un aussi grand appareil de défense. Mais il faut aussi le dire, les conditions gigantesques de cet ensemble de fortifications semblent indiquer une origine romaine; et dans ce point, comme dans beaucoup d'autres de notre province, il serait bien possible que les travaux du moyen-âge ne fussent que des réparations, des appropriations de ces travaux des temps anciens; et que, pour celui-ci, Robert le Diable n'eût fait que restaurer, augmenter ceux des Romains ; bien que l'œuvre eût pris et conservé son nom. Toutefois, ces conjectures ne font qu'ajouter h l'intérêt des vastes monuments de la puissance militaire de ces différentes époques ; monuments dont il faut consacrer le souvenir dans les histoires locales avec d'autant plus de soin, que les progrès de l'agriculture en font chaque jour disparaître les derniers vestiges.
Tombelles, monticules. — On donne ce nom à des élévations de terrain faites de main d'homme, ordinairement avec la forme d'un cône tronqué, variant, pour le volume, en élévation de 10 à 30 mètres, en circonférence de 50 à 600 mètres. Cette estimation est relative seulement au monticule artificiel; car, dans un assez grand nombre de lieux, celui-ci se trouvant
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élevé sur un monticule naturel, celle de l'ensemble présenterait alors toujours beaucoup d'exagération.
Les opinions sont encore loin de s'accorder sur le but et sur les usages de ces constructions. Mais ici nous répéterons ce que nous avons dit en étudiant les monuments druidiques à ce double point de vue : c'est en voulant établir h cet égard des principes absolus que l'on est tombé dans l'erreur et dans la contradiction. Sans doute, quelques-unes de ces tombelles ont offert, peut-être, des monuments druidiques, les sépultures des chefs militaires, etc.; mais comment ne pas reconnaître dans celles qui se trouvent sur les points culminants du pays, dans les enceintes féodales, environnées de retranchements, de larges fossés, couronnées par des tours plus ou moins ruineuses, etc., les travaux de fortification destinés à faciliter le service des vigies, à défendre les positions retranchées, à dominer les villes que l'on voulait assiéger, etc.? Nous rencontrerons dans le Maine un grand nombre de ces monticules évidemment destinés à la surveillance, à l'attaque, à la défense; nous citerons les principaux :
Au Mans, la Motte et le mont Barbet, que l'on suppose élevés par Guillaume-le-Gonquérant. A Domfront, la butte du Grand- Gagné, ou Camp de César. A Beaumont-le-Vicomte, La Motte, l'une des plus belles de France, au sommet de laquelle on monte par une pente en spirale. A Champaissant, près Saint- Gôme, le mont Jallu, surmonté, vers le xie siècle, d'une forteresse ; mais surtout célèbre par les nombreuses fouilles que, depuis 1755 surtout, entreprit la cupidité, pour la recherche d'un prétendu trésor que les Anglais y auraient enfoui pendant leurs guerres contre Charles VII, vers la moitié du xve siècle. A Contilly, canton de Mamers, le mont de la Nue, attribué à Robert II, comte de Bellême. A Saint-Remy-du-Plain, la butte du Château. A Vilaines-sous-Malicorne, la roche Simon. A Saint-Galais, la butte du Château, que l'on croit élevée par Guillaume de Saint-Calais, vers 1036. On trouve encore de ces travaux de fortification dans un grand nombre d'autres localités de la province du Maine.
Murailles, villes murées. — Chez tous les peuples guerriers, on comprit de bonne heure la nécessité de se protéger, par des enceintes fortifiées, contre les attaques d'un ennemi plus ou moins redoutable. Ces travaux de l'art militaire comprirent d'abord seulement le camp, la station, la citadelle ; plus tard, ils embrassèrent les parties agglomérées de la ville, qui prit le nom de ville murée, de cité; quelquefois avec le développement progressif de plusieurs enceintes surajoutées, ainsi que nous le voyons dans la ville du Mans et dans beaucoup d'autres. Enfin, chez plusieurs anciens peuples, on étendit ces moyens de défense à toute une contrée, ainsi que nous venons d'en fournir la preuve par les fossés de Robert-le- Diable ; à tout un pays, comme nous en rappellerons quelques exemples.
Ces travaux d'enceinte se composèrent d'abord d'un simple fossé plus ou moins large, plus ou moins profond ; et, du côté de l'endroit fortifié, du relèvement des terres provenant de ce fossé, pour former un talus ou rempart d'épaisseur et d'élévation très-variables ; ensuite, on bâtit des murailles avec leurs accessoires, comme on en trouve des preuves merveilleuses chez les antiques nations.
Sans parler, en effet, de ces villes renommées pour le prodigieux développement de leur système de défense, de ces murailles énormes flanquées d'innombrables tours, à la portée du trait sur un parcours immense, pour s'opposer aux excursions d'ambitieux envahisseurs, nous trouvons, chez les plus anciens peuples civilisés, des constructions de ce genre , qui tiennent aussi du merveilleux, et que l'on avait la fausse prétention d'élever, comme une barrière infranchissable aux invasions de la barbarie. Telles étaient ces murailles bâties par Sésostris, d'Héliopolis, à Péluse, pour garantir l'Egypte des Arabes nomades qu'il en avait chassés; par Anthiochus, roi de Syrie, muraille offrant 200 kilomètres, pour entourer la fertile contrée de laMargiane, et la défendre contre les excursions des Scythes ; par Jules César, entre le lac Léman et le Jura, pour arrêter les Helvéliens; par Trajan, du Danube à la mer Noire,
formant un double et triple rempart; enfin, par Adrien, Septime Sévère, etc., sur d'autres points de l'empire, dans le même but, avec les mêmes résultats. Nous citons ces remarquables travaux de défense armée, pour mieux faire comprendre la réalité de ceux que les Romains achevèrent dans la province du Maine, jusque dans sa capitale; et qui, sans aucun point de comparaison, pourraient sembler merveilleux; enfin, pour faciliter leur distinction de ceux du moyen-âge, qui n'offraient en général, dans ce genre , ni la même facture, ni le même caractère de grandeur.
Nous avons déjà signalé, dans cette province, plusieurs travaux de fortification qui portent ce cachet particulier ; il existe encore dans la cité du Mans des vestiges nombreux d'une première enceinte évidemment romaine; et ces caractères s'y trouvent si positifs, si complets, que M. de Gaumont disait, il y a quelques jours, dans une réunion de la Société française pour la conservation des monuments : « Je préfère, au point de vue de la curiosité artistique, vos anciennes murailles à votre cathédrale pourtant si magnifique ; par la raison que l'on trouve d'autres cathédrales également belles, et que l'on ne rencontre, presque nulle part, des murailles romaines aussi pleines d'intérêt scientifique. »
Nous n'entrerons pas ici dans les détails qui, sans doute, justifieraient la portée de cette assertion ; nous les abandonnerons aux recherches des savants antiquaires. L'histoire peut s'éclairer des précieuses données de l'archéologie, mais elle ne ne doit pas envahir son domaine. Ajoutons seulement que ces murailles romaines et gallo-romaines , dont notre province fournit encore de beaux types, offrent, comme principaux caractères distinctifs, leurs massives et larges substructions, faites de grosses pierres d'une forme plus ou moins cuboïde; la disposition particulière de leurs grand et petit appareils ; la liaison des pierres de ce dernier, au moyen de ces énormes briques de 36 centimètres de longueur sur 16 à 20 de largeur, et sur 4 à 5 d'épaisseur; l'empâtement des unes et des autres, par l'action d'un ciment ou d'un mortier susceptibles d'acquérir
une dureté considérable; enfin, cet ensemble qui donne à leur construction le cachet d'un travail fait pour les siècles : cachet que Ton retrouve, du reste, dans presque toutes les productions du grand peuple.
Dans un assez grand nombre des parements vus, les Romains employaient encore une manière que l'on pourrait presque taxer de luxe, et qui distinguait aussi leurs constructions : ils formaient des bandes régulières, véritables mosaïques représentant des triangles réunis par leur sommet, des fougères, des losanges, etc. , au moyen de pierres cuboïdes échantillonnées, de 11 à 12 centimètres; ou de petit appareil, les unes blanches, calcaires ; les autres, brunes, en grès ferrifère, dit roussard; ces bandes étaient séparées par deux ou trois rangs de briques posées à plat : constructions, dont nous trouvons des modèles bien conservés dans nos murailles du Mans. Les briques employées à ces travaux avaient quelquefois jusqu'à l'étendue, en longueur, de 45 centimètres; la mesure commune était de 33 à 36.
Comme application du système des enceintes fortifiées aux principales cités de la province du Maine, et dans les différentes époques, nous indiquerons surtout celles de sa capitale, comme plus importantes, et marquant mieux, qu'aucune autre, les caractères de ces constructions protectrices aux différentes phases de notre histoire.
On trouve, en effet, dans la cité du Mans, des murs d'enceinte de toutes les époques : 1° gaulois ; 2° romains, ou gallo-romains; 3° anglo-francs, ou du moyen-âge, avec leurs caractères particuliers, établis et conservés de manière à prévenir toute confusion.
1° Enceinte gauloise. — Des fouilles pratiquées avec beaucoup d'intelligence et de réserve, sur le versant ouest de la cité du Mans, ont, dans ces derniers temps surtout, fait découvrir les substructions d'une enceinte, figurée, sur le plan de la cité du Mans, par M. l'abbé Voisin, auquel nous devons particulièrement ces savantes recherches, sous le titre de ligne du retranchement.
Cette ligne couperait, dans toute sa longueur, l'ancienne cité du Mans, à peu près à distance égale de l'enceinte romaine et de la Grande-Rue, en suivant une direction parallèle à celle de leur parcours, et de manière à rétrécir la cité gallo-romaine d'un quart à peu près de sa largeur.
Il semble ne rester de cette primitive enceinte, désignée par M. Voisin sous le nom de rustique, à laquelle on pourrait donner celui de gauloise, que les substructions proprement dites; mais elles paraissent bien caractérisées. En effet, contrairement à celles des Romains, elles sont formées d'énormes blocs en grès, tels qu'ils sortent de nos carrières voisines, sans aucune appropriation et sans aucun travail ; tels, enfin, que les employaient les Gaulois de nos contrées, et nullement analogues, par leur nature et par leurs formes, à celles que nous trouvons dans les substructions gallo-romaines.
A l'appui de notre manière de voir, nous trouvons celle de l'un de nos archéologues les plus distingués : « Il est vraisemblable, dit M. Hucher, que la cité romaine n'a fait que succéder à Yoppidum gaulois. Car, derrière l'enceinte de travail gallo-romain, on a retrouvé, depuis peu, les blocs de grès qui ont dû servir à élever les murailles mixtes de bois et de pierre de la forteresse gauloise. »
Ces fortes présomptions de la réalité d'une enceinte gauloise, présomptions que nous ne voulons pas assurément donner comme une certitude, prendront, à notre sens, beaucoup de valeur pour l'observateur attentif, qui, passant par les rues de la Verrerie, de Vaux, des Chapelains, les yeux tournés vers le sud, y suivra cette longue série de murailles énormes par leur épaisseur et leur élévation, surmontées de maisons plus ou moins massives, parcourant avec une parfaite régularité cette ligne de l'enceinte gauloise présumée.
Sans doute, ces maisons, et même ces murailles, n'appartiennent pas aux temps antiques, elles ne sont même pas gallo-romaines ; elles offrent, au contraire, l'œuvre des siècles du moyen-âge plus ou moins rapprochés de nous. Mais n'indiqucnt-ellcs pas une ligne de construction régulière, fixée à
l'avance par celle de subslructions antérieures et suffisamment solides, comme le sont, par exemple, celles de l'enceinte gauloise présumée, pour inspirer aux constructeurs de ces murailles et de ces maisons la confiance nécessaire à l'entreprise de travaux aussi gigantesques, et surtout à l'excellente conservation qu'ils n'ont pas cessé de présenter? Du reste, dans l'hypothèse d'une enceinte gauloise, les rues des Chapelains, de Vaux, de la Verrerie en auraient, de ce côté, naturellement présenté le tracé des fossés. Nous livrons ces considérations à titre de conjectures, mais qui nous paraissent dignes de fixer l'attention des archéologues sérieux.
Si de nouvelles recherches confirment ces prévisions rationnelles, il ne restera plus aucun doute sur Y origine gauloise de notre cité : l'opinion qui nous a fait y placer le vieux Suindinum, signalé par César, atteindra la valeur d'une démonstration mathématique, servant de complément aux preuves historiques, sur lesquelles nous avons cru pouvoir l'établir.
Nous le dirons donc ici, pour n'y plus revenir : les graves erreurs, plus d'une fois signalées dans l'attribution des constructions à telle ou telle époque historique dans le Maine, comme dans les autres pays, viennent surtout de ce que l'on s'empresse, en général, beaucoup trop de s'arrêter, dans cette attribution, à ceux qui n'ont fait qu'utiliser, agrandir les constructions que l'on apprécie, au lieu de remonter à ceux qui en jetèrent les premiers foudements : en effet, si les Francs utilisèrent, agrandirent souvent les constructions des Romains, ces derniers en firent tout autant pour celles des Gaulois. Or, pour être vrai, pour être équitable, il faut donner à chacun suivant la nature et l'importance de ses œuvres. L'application de ce principe nous semble, en archéologie surtout , bien importante au point de vue des inductions historiques.
II0 Enceinte gallo-romaine. — L'enceinte romaine de la cité du Mans nous paraît aujourd'hui bien déterminée, grâce aux savantes recherches de nos habiles archéologues, et surtout aux descriptions, aux plans de MM. Hucher, Voisin, etc.
Cette enceinte, que l'on nomme encore gallo-romaine, est
complète. Elle circonscrit un parallélogramme étendu, suivant sa longueur du sud-ouest au nord-est; à peu près régulier, cependant un peu rétréci dans le premier de ces deux points. Offrant, pour chacun de ses grands côtés, en moyenne de 420 à 440 mètres ; pour chacun des petits, de 150 à 160 ; et, comme superficie, de 63,000 à 70,400 mètres carrés. D'où Ton peut inférer que, ramené à la surface plane, ce parallélogramme de la cité gallo-romaine du Mans offrait à peu près de cinq à six hectares; espace ordinairement employé pour rétablissement stationnaire d'une légion complète.
Ces murs d'enceinte offraient généralement vers la base de 4 à 5 mètres d'épaisseur, et de 11 à 12 d'élévation. Toute la ligne du côté nord-ouest présente encore 18 ou 20 mètres de hauteur, du pied de la colline qu'elle soutient. En joignant à cette défense artificielle des tours et des fossés dont nous allons parler, une défense naturelle au sud-ouest par la rivière, par une pente escarpée de 40 à 50 mètres; au sud-est, par des marais profonds , on aura l'idée des avantages de la cité du Mans comme position militaire, et du choix qui dut être fait de cet emplacement exceptionnel pour y bâtir le vieux Suindinum.
Tours gallo-romaines. — Dans tout leur parcours , ces murs étaient flanqués de tours à la portée d'un trait; c'est-àdire espacées à 25 ou 30 mètres en général, quelquefois plus ou moins. M. Hucher en compte 28, M. Voisin 33 pour l'enceinte gallo-romaine. Presque toutes ont leur nom particulier, nous citerons seulement les principales, en suivant l'ordre de leur succession dans le trajet de cette enceinte. La moyenne de leur élévation totale est estimée de 15 à 20 mètres.
Tours : Margot et du Cavalier. — Arrivé de la Grande-Rue sur la place du Château, l'observateur voit encore la première de ces tours à sa droite, la seconde à sa gauche. Elles étaient reliées par un mur gallo-romain, dans lequel se trouvait l'une des portes de la cité. Du Vivier, l'une des plus belles et des mieux conservées, existe dans la rue de la Tannerie, à gauche, après avoir descendu la grande poterne, près d'une fontaine d'eau
vive, provenant des sources de la colline, et qui donne son nom à cette tour. Sur le mur gallo-romain qui la relie au bastion carré, se trouvent bien caractérisées ces mosaïques particulières aux parements des murailles de cette origine, et qui, là, présentent la forme endentée, résultant d'une succession de triangles entrant les uns dans les autres, avec les alternatives du roussard et de la pierre blanche calcaire. De Saint- Pierre-V Enterré, formant l'angle du grand côté nord-ouest, et du petit côté sud-ouest, à laquelle vinrent plus tard s'attacher la clôture de la tannerie et le portail Sainte-Anne. Elle prenait son nom de la petite église, dont le chevet s'y trouvait adossé. On la voit aujourd'hui recouverte d'une terrasse dans le jardin du presbytère de Saint-Benoît; comme le sont, du reste, plusieurs autres dans quelques propriétés particulières. Du Bourreau, qui servait, en effet, d'habitation à l'exécuteur public : elle se trouve à l'escalier des Boucheries. Vineuse, sur la place des Bas-Fossés, entre les ateliers de menuiserie et de serrurerie qu'on y voit actuellement. Cette énorme construction occupait une superficie de 140 mètres carrés. Elle paraît avoir servi d'arsenal. « Toutefois, dit M. Voisin, en creusant au pied on a trouvé des débris d'amphores, et nos anciens titres parlent des maisons situées auprès comme d'entrepôt de vins: de là, viendrait le nom de Tour vineuse. » Dès 1488, elle était presque ruinée, un vaste lézard divisait ses flancs; aussi, vers 1671, on ne permettait plus d'y tirer le canon, par la crainte de la faire crouler. Elle fut entièrement démolie vers 1832. Du Chantre, formant l'angle de retour que présente la muraille à l'endroit où se trouvait l'ancienne église de Saint- Pierre. Tour Saint-Michel, qui se trouvait placée au chevet de la chapelle Saint-Michel. C'est à partir de cette tour que le mur gallo-romain se dirige vers la cathédrale, passe à peu près sous l'autel principal du chœur, en indiquant ce qui fut bâti depuis, comme prolongement de ce dernier et construction de la chapelle de Notre-Dame du Chevet, sous l'évoque Maurice, vers 1218, au-delà de l'enceinte gallo-romaine, avec permission donnée par Philippe-Auguste de démolir cette muraille
dans rétendue convenable, à la condition de refaire, au-delà des agrandissements, une clôture suffisante aux besoins de la cité. Ce ne fut qu'en 1350 qu'une enceinte murale convenable fut édifiée.
Fossés gallo-romains. — Du côté de la rivière alors plus rapprochée du pied de la colline, dont les terrains bas étaient d'ailleurs entretenus à l'état de marais par les débordements de la Sarthe, la position était assez escarpée, assez bien défendue pour n'avoir pas besoin de fossés artificiels. Cependant, le plan de M. Voisin en suppose une ligne entre le mur galloromain et la rue de Gourdaine, sous le nom de « ligne des trèsanciens fossés. » Du reste, il ne peut être douteux que, suivant leur usage, dans les endroits moins avantageusement protégés par la nature, les Romains n'eussent ouvert de profonds et larges fossés; aussi les vestiges en ont-ils été positivement constatés dans le reste du parcours de l'enceinte gallo-romaine, entre toute l'extrémité sud-ouest de la ville et les rues voisines, sur la place des Bas-Fossés, qui conserve encore leur nom; enfin, dans l'étendue de celles de Saint-Pierre, des Jacobins, etc., où ces fossés ne furent comblés que vers 1686, sous le règne de Louis XIV et l'épiscopat de Louis de La Vergne-Montenard deTressan.Si l'on juge de leurs dimensions par celles que les Romains donnaient à ces travaux de fortifications, et même par celles des fossés creusés, en 1591, lors de la construction de l'Éperon, sur la place du même nom, on peut, sans exagération, leur assigner une mesure de 10 mètres en largeur et profondeur.
On voit, d'après ces aperçus généraux, que le vieux Suindinum, par les grands et judicieux travaux des Romains, était devenu, sinon une place forte, dans toute la valeur de l'expression, au moins une station militaire puissamment défendue par la nature et par le génie de l'art, dont toutes ces applicasions à notre ville semblent remonter aux me, ivc et vc siècles de l'ère chrétienne. Examinons actuellement les conditions de la cité gallo-romaine jusqu'au moyen-âge.
Rues de la Cité. — Deux grandes lignes de communication
mesuraient à peu près toute la longueur du parallélogramme ; en marchant dans une direction presque parallèle à celle des murailles. L'une, la plus rapprochée de la Sarthe par la succession des rues : de la Verrerie, de Vaux, des Chapelains ; l'autre, plus éloignée, coupant la cité vers son milieu, par la Grande-Rue seule, dont le nom fait assez connaître l'importance relative, et qui, complétée par les places Saint-Michel et du Château, mesure en effet, dans son parcours, toute la longueur de la cité, entre les deux seules ouvertures qui s'y trouvaient alors. Un petit nombre d'autres voies étroites, les unes longitudinales, et les autres plus ou moins exactement transversales, complétaient ce système de communication entre les différentes parties de la cité.
Portes principales. — Elles étaient alors seulement au nombre de deux; disposition qui semblera naturelle en réfléchissant qu'il s'agit ici non point d'une simple ville régie civilement dans son administration , mais d'une station militaire gouvernée suivant les lois de la guerre, ou pour le moins d'une occupation armée. Ces deux portes se trouvaient, comme nous l'avons dit, aux deux extrémités de la Grande-Rue prolongée ; par conséquent du parallélogramme représenté par l'ensemble de la cité.
1° Porte ferrée, vieille porte. — Placée à l'extrémité sud-ouest de la cité gallo-romaine, elle se trouvait précisément là où commence la première, la principale rue du vieux Suindinum. Elle dut, par conséquent, exister dès le principe de la cité gauloise ; mais comme elle servit à divers usages, elle éprouva des modifications importantes et variées dans sa manière d'être; elle reçut plusieurs dénominations différentes qu'il est bon de connaître pour éviter la confusion. Ainsi : Vêtus porta civitatis, vieille porte, par son antiquité remontant à la fondation de Suindinum, ne devant pas être dès lors confondue avec une issue bien secondaire établie seulement en 1693 sur la place de l'Éperon, également nommée, par tradition: Vieille porte, à l'entrée de la rue qui concerve ce nom. Porta occidentalis, porte de l'occident, en raison de sa position ; Porta ferrea, porte ferrée,
d'après la herse de fer dont elle fut longtemps protégée ; Porta carnifica, porte à la viande : les boucheries étant alors placées hors de l'enceinte gallo-romaine ; Porta farinaria, porte aux farines, servant à l'entrée des provisions de blé. C'était aussi par cette porte, voisine de la tour du Bourreau, que l'on conduisait les condamnés au supplice. Portede la Cigogne^rce que, vers 1571, les échevins y firent construire un pavillon et placer au-dessus de la porte ogivale ce panonceau d'airain qui représentait une cigogne ; l'édifice offrait une horloge dont le cadran regardait la ville. Cette nouvelle construction fut entièrement démolie vers 1832, et la vieille horloge donnée à l'église de Saint-Benoît.
2° Porte du Septentrion. — Elle occupait, en effet, l'extrémité nord-est de la cité gallo-romaine, dans un point de la muraille qui s'étendait, en directe ligne, de la tour Margot a celle du Cavalier, en divisant transversalement la place actuelle du Château. On lui donnait encore, d'après ses dépendances ou ses usages, les noms de : Prétorienne, par sa proximité du prétoire où siégeait le gouverneur; Porta Martia, parce qu'elle était le passage ordinaire des chevaliers qui sortaient de l'enceinte murée pour aller au combat. Si l'on considère la direction de la Grande-Rue avec son prolongement, nommée, de temps immémorial, via principalis, et les substructions gallo-romaines trouvées dans les fouilles actuelles, 1860, sur la place du Château, peut-être semblera-t-il assez rationnel de placer la porte que nous examinons à peu près à distance égale des tours Margot et du Cavalier, précisément sur la ligne droite où l'on vient de rencontrer le mur galloromain qui servait à les relier.
Du reste, comme le dit M. Voisin, « ces deux portes de ville ne laissent plus de débris au-dessus du sol ; mais nous savons quelle dut être leur forme, d'après le style de la muraille entière. C'était une ouverture carrée, assez haute pour les chars, surmontée d'un arc de décharge, avec deux petites portes latérales, à l'usage des piétons ; et, au-dessus, une galerie, ou chemin de ronde muni de trois petites fenêtres cintrées.»
Deux poternes principales se trouvaient ouvertes dans les grandes lignes du mur gallo-romain : du côté du sud-est, la poterne Saint-Pierre, partant de la place du même nom , mais qui pourrait bien n'avoir été faite que plus tard ; au nord-ouest, la Grande-Poterne, étendue de la rue de Vaux à celle de la grande Tannerie, près de la tour du Vivier; quant à celle de Gourdaine, qui se trouvait au bas de l'escalier des Pans-de- Gorron, elle ne fut pratiquée dans la muraille d'enceinte que beaucoup plus tard, par Guillaume d'Assé.
Si nous ajoutons actuellement les portes étroites qui, dans les souterrains et dans les tours, devaient servir aux besoins de la citadelle, de la garnison, plutôt qu'à ceux de la ville et des simples habitants, nous aurons exposé très-sommairement sans doute, mais, au moins nous l'espérons, d'une manière assez exacte, les conditions essentielles de la cité du Mans pendant le dernier siècle de l'occupation romaine.
IIP Enceintes anglo-franques, ou du moyen-age. — Ces derniers travaux de fortification ne sont plus, comme ceux dont nous venons d'exposer l'ensemble, des enceintes complètes, environnant la cité dans son périmètre entier; mais seulement des remparts ajoutés partiellement aux premiers, de manière à comprendre, dans la ville fortifiée plus ou moins agrandie, un ou plusieurs quartiers auparavant situés hors de ses murailles. Nous les indiquerons dans l'ordre chronologique de leur édification, avec les divers changements apportés aux murailles gallo-romaines, d'après les besoins de communications plus faciles et plus nombreuses entre les différentes parties de la cité progressivement augmentée.
Murailles et château de Guillaume-le-Conquérant. — Nous l'avons dit, après avoir édifié les forts des Motte et Mont- Barbet, pour effectuer la prise du Mans, Guillaume fit construire, vers 1064, le château-fort, dont la place actuelle a pris son nom. Plusieurs auteurs ont reporté jusqu'au milieu du xive siècle l'édiiication de la petite enceinte du château de Guillaume. « Vers 1350, dit M. Hucher, le château et le quartier Saint- Benoît furent entourés de murailles et annexés à la ville. » Le
caractère des constructions actuelles semble en effet indiquer cette époque. Elles auraient dès lors été substituées à celle de Guillaume; car il n'est guère probable qu'il eût fait un château sans le protéger par une enceinte quelconque. D'après toutes les apparences, il est permis d'admettre que ce château, bâti pour maintenir, par la force, les Génomans qui plusieurs fois s'étaient révoltés contre l'autorité de l'usurpateur, était situé en dehors de l'enceinte gallo-romaine, entre la nef de la cathédrale et le commencement de la rue de l'Évêché; que la citadelle devait offrir une étendue assez considérable, puisqu'elle pouvait loger au moins 800 hommes.
La partie essentielle du château, comme point d'attaque sur la ville, ou de défense contre ses agressions, était cette fameuse tour Orbendelle ou Ribendelle, encore nommée : Turris Regia, tour Royale, grosse tour du Mans, dont la situation précise est actuellement une question en litige. « Elle avait cinq étages, dit M. Hucher, se terminait par une plate-forme garnie de mâchicoulis, sur laquelle s'élevait une échauguette, ou guérite d'observation, munie de sa cloche, et dans ses substructions on avait pratiqué une poterne qui s'ouvrait sous le pont dormant du château. »
Si l'on voulait fixer positivement la situation de la tour Ribendelle, sur l'aire de la cour haute du château, car elle ne pouvait pas exister ailleurs, aucun plan des lieux et constructions n'ayant été jusqu'ici rencontré, le seul moyen se trouverait dans les documents de l'histoire. Or, Le Gorvaisier, Histoire des évêques du Mans, à l'article Hildebert, dit textuellement, page 401 : « La haine du roi d'Angleterre, Guillaumele-Roux, se changea en une fureur, quand il vit que notre évoque avait fait élever une tour aussi haute que son château, et qui commandait aux maisons des habitants de toutes parts. Il employa les prières, les commandements, et enfin usa de menaces pour la faire abattre. Il lui fit môme offrir plusieurs sommes d'or et d'argent... essaya toutes sortes de voies pour le faire consentir à raser cette forteresse et ruiner une partie de V église qui offusquait la vue de la citadelle et l 'empêchait de
régenter la plus grande partie de la ville qui était cachée par V édifice de la nef. » Hildebert protesta courageusement, et souffrit des violences du roi d'Angleterre.
Voici, dans le problème à résoudre, deux points bien déterminés; il suffit, pour trouver le troisième, le point inconnu, l'emplacement de la tour Ribendelle , de tirer une ligne du centre de la cité, dans la direction de la Grande-Rue par exemple, de la prolonger indéfiniment, en passant près de la tour, au-dessus de la nef de Saint-Julien, afin d'atteindre l'élévation, à droite de la place haute du Château, près de la muraille qui relie la tour Battante à la tour Margot, pour déterminer le point précis que devait occuper la tour Ribendelle.
A la porte du château, se trouvaient deux tours, dont la droite, en sortant, se reliait à celle du Papegay , ou de Y Arsenal, tour Battante; partie de la construction nouvelle unie par une muraille à la tour Margot. La gauche se reliait de même à la tour du Cavalier. D'où résultait une petite enceinte particulière au château, dont les cours, haute et basse, étaient séparées au moyen d'un simple mur de refend, s'unissant au mur gallo-romain, dans le point où l'on aurait pratiqué sur la cour basse une seconde porte faisant communiquer l'enceinte du château avec celle de la vieille cité ; comme semblent positivement l'indiquer d'anciens titres, mentionnant des concessions de terrains faites, plus tard, par la ville, aux habitants : « entre les deux ponts-levis. » S'il y avait deux ponts-levis, il y avait donc deux portes dans cette cour basse du château, l'une ouverte sur le boulevard, l'autre dans la cité galloromaine. Conséquences logiques d'une assez grande importance, puisqu'elles servent à fixer assez positivement la situation du château. Nous devons ces curieux renseignements aux judicieuses recherches de MM. Hucher ctLandel.
Le château de Guillaume et son enceinte furent démolis, en 1617, par ordre de Louis XIII. L'envoyé de Richelieu, Charles de Valois, fils naturel de Charles IX, duc d'Angouléme, comte d'Auvergne, donna le premier coup de pioche, afin d'exprimer, par un commencement d'exécution, la volonlé formelle
du ministre. Si Ton veut établir assez positivement l'importance de ce château avec ses dépendances, il suffira de parcourir les procès-verbaux de cette démolition. Les matériaux furent accordés à la ville pour 12,000 livres. Le prix de main-d'œuvre se trouva de 3,600 livres ; les couvertures donnèrent plus de cinquante-trois milliers de tuiles ou d'ardoises; on retira 2,500 mètres cubes de moellon ; plusieurs pièces de bois avaient jusqu'à 10 et 11 mètres de longueur; deux pièces de canon furent trouvées dans les décombres. Ces détails nous ont été communiqués par M. Anjubault, qui les a puisés lui-même sur les originaux authentiques.
Entre les mains de M. Hucher, se trouve encore un document précieux, auquel nous empruntons des faits qui serviront, en même temps, à la connaissance des lieux, des usages et des hommes. C'est un procès-verbal fait par autorité de justice du 30 décembre 1671 au 15 janvier 1672, pour constater l'état des murailles, tours, portes, etc., de la ville du Mans. Nous l'appliquerons à ces objets de notre étude, à mesure qu'ils se présenteront.
Porte ferrée: « Cette porte avait un pont-levis; mais, hélas! l'incurie, le défaut de fonds, et peut-être aussi le peu d'utilité, en ce moment, de cette machine de guerre, ont mis ce pontlevis hors de service. L'une des chaînes est chez le serrurier voisin, qui l'a ramassée, il y a déjà trois ans ; quant à l'autre chaîne, on pense qu'elle est chez M. Nicolas Hossard, alors échevin. Les poutres qui soutenaient ces chaînes menacent, tous les jours, la tête des passants, et le tablier est sur le point d'engloutir charrettes et carrosses. Il y a urgence à tout refaire. Il n'y a pas jusqu'au beffroy qui couronne la tour, dans laquelle la porte est percée, qui ne demande des réfections considérables. »
« Porte du Château. — Le beffroy est dans un état déplorable. Il n'est soutenu que par un étai, et il tombera quelque jour sur la tête des passants. Les deux aiguilles sont également à refaire. Du reste, la porte sera en état, lorsqu'on aura rattaché les chaînes du pont-levis qui sont chez le portier. »
«Tour Margot. -Elle paraît en fort mauvais état: sa courtine est toute ruinée du côté de V église Saint- Julien, et la muraille en est déchirée depuis le haut jusqu'en bas, de sorte que Ton n1y pourrait mettre du canon, ni même des personnes pour la défendre.
« Tour Battante. — Entre elle et la tour Margot, régnait, dans l'espace de 70 pieds, une courtine dont on constate la ruine totale. Quant à la tour Battante, une seule réparation est à y faire, celle d'un mâchicoulis qui enestôté, le cor-beau étant cassé. Mais , attendu la hauteur de la tour et la difficulté d'échafauder, cette réparation sera coûteuse. »
« Tours de la porte du château bâties par Guillaume. — De la tour Battante à la tour de ce côté, la courtine , qui avait 40 pieds de long sur quatre pieds de haut, a disparu complètement; l'escalier, en montant à la tour Battante, a besoin de réparations. La tour du côté opposé de la porte exige aussi de nombreuses réfections. »
« Tour Vineuse. — Les experts ayant voulu entrer dans cette tour ont trouvé la porte fermée, la clef étant chez les échevins. La tour présente une fente , procédant de Yestonnement du canon, qu'il est à propos de n'y point tirer sans nécessité. Entre l'église Saint-Pierre et le Pont-Neuf, la muraille présente diverses brèches. »
Des avaries analogues dans les murailles et les autres tours nous donnent une idée assez exacte de l'état où se trouvaient, en 4671, les enceintes romaines, les portes principales de la cité, les tours et courtines bâties par Guillaume-le-Conquérant. Les experts ne parlent point du château, de la tour Ribendelle, par la raison qu'ils avaient, comme nous l'avons dit, été démolis, vers 1617, en vertu d'un édit royal.
En suivant toujours l'ordre chronologique dans l'étude historique des enceintes progressives de la ville du Mans, nous allons actuellement les désigner par le nom des quartiers mis en clôture : les chroniqueurs paraissant avoir commis des anachronismes graves, en les attribuant à des comtes du Maine, à des rois de France, qui, d'après les documents sérieux, ne pouvaient pas les avoir édifiées.
Les historiens du Maine, en admettant des enceintes murales d'Hélie de La Flèche, de 1095 à 1099; de Philippe-Auguste, vers 1202, etc., semblent, en se copiant successivement, avoir complètement ignoré des faits positifs, qui contredisent une pareille supposition.
M. Hucher nous paraît avoir bien éclairé ce point important de la question des enceintes du Mans, et nous devons à l'équité de rapporter ses propres expressions. « Jusqu'en 1245, dit-il, par conséquent longtemps après Hélie de La Flèche et même Philippe II, il y a certitude que les murs d'enceinte de la cité gallo-romaine ont seuls servi à contenir la ville féodale. La preuve est fournie par diverses dépositions d'une enquête faite au mois de février 1245, par Pierre, cardinal-diacre, délégué par le pape Innocent IV pour juger une contestation entre le chapitre de Saint-Julien et l'abbaye de la Couture. »
En effet, Etienne Bourguignon, chanoine du Mans, interrogé sur l'état de l'enceinte de la ville dans cette même année, 1245, donne textuellement cette réponse : « Les murailles partent de la porte de la tour, ouverte dans le mur qui s'étendait de la tour Margot à celle du Cavalier; vont à la poterne de Gourdainc ; de cette poterne à celle de Saint-Hilaire, et de cet endroit à la Vieille-Porte, porte ferrée; de là, en tournant, jusqu'à la poterne deSaint-Pierre-de-la-Cour, et de cet endroit à la porte de la tour. »
« Les annales de Roger Howden, ajoute M. Hucher, les Imagines hïstoriarum de Radulfus de Diceto constatent positivement que le combat livré, en 1189, entre les troupes de Philippe-Auguste et celles de Henri II, eut lieu entre le pont de pierre existant sur la Sarthe, et la Porte ferrée; que le faubourg, suburbium, fut livré aux flammes par Etienne, sénéchal d'Anjou, pour empêcher l'armée française de s'y loger ; ce qui indique un facile accès; et, qu'à la suite du combat, Français et Anglais entrèrent pêle-mêle dans la cité, dont la porte ne put être fermée à temps. Si les quartiers de la Tannerie et de Saint-Benoît avaient été clos de murs à cette époque, le drame se serait passé tout autrement. »
De ces faits historiques bien établis, M. Hucher tire également cette induction logique : « Les historiens qui n'ont fait que se répéter successivement se sont donc tous trompés, lorsqu'ils ont attribué à Philippe- Auguste, ou môme à Hélie de La Flèche, 1095 à 1099, la clôture des quartiers de la Tannerie et de Saint-Benoît. »
La question des enceintes franques du moyen-âge se trouvant ainsi résolue, nous examinerons successivement, dans Tordre chronologique de leur établissement, celles de la Tannerie, de Saint-Benoît, de la Cathédrale et de l'Évêché.
Enceinte de la Tannerie. — Le vaste quartier de la Tannerie, mesurant toute la longueur de la cité, offrant à peu près les deux septièmes de sa largeur, se trouvant bordé par la Sarthe, qui lui permettait un grand développement de l'industrie dont il prit son nom, mettant la ville en communication directe avec cette rivière, ne pouvait manquer, dans un temps donné, de se trouver compris dans ses murs. En effet, de 1246 à 1280, sous la direction de Charles Ier d'Anjou, frère de saint Louis, alors comte de notre province, on prolongea la muraille romaine à l'extrémité nord-est de la cité, dans sa direction, de la tour du Lierre, venant après celle du Cavalier de la même époque , jusqu'à la Sarthe, où l'on éleva, de ce côté, la tour d'angle, nommée tour Samson, encore appelée tour Chestiveau, du pont Mègret. A l'extrémité sud-ouest, on fit la même opération, de la tour d'angle, dite de Saint-Pierre- F Enterré, jusqu'à la rivière, en suivant également la ligne du mur gallo-romain. Enfin, on réunit ces deux points par une ligne d'enceinte à peu près parallèle à celle de la muraille du même nom, en faisant disparaître les marais qui, de ce côté, se trouvaient au pied du versant, et refoulant même assez fortement la Sarthe vers sa rive droite, comme il est aisé de s'en convaincre, sur les lieux, en voyant le rétrécissement notable que présente son lit dans tout le parcours du nouveau mur. Par cette disposition, l'étendue transversale de la cité fut augmentée des deux septièmes, et se rapprocha momentanément un peu de la forme d'un quadrilatère moins allongé.
Dans ce parcours du nouveau mur, en partant de son extrémité nord-est, furent édifiées les tours Samson, du Presbytère, de Gourdaine; celles de la Porte du Pont-Ysouard et Toussaint. Le quartier de la Tannerie, ainsi réuni à l'ancienne cité , se trouvait, comme elle, coupé, dans toute sa longueur, par une voie presque droite, formée, toujours en se portant du nord-est au sud-ouest, par la succession des rues de Gourdaine, Saint- Hilaire et de la Grande-Tannerie. On perça plus tard, dans ce point, une ouverture connue sous ce titre, jusqu'au xvne siècle, où le nom de portail Saint-Anne lui fut donné jusqu'à la destruction, en 1691 , de la porte que Ton avait bâtie. L'autre extrémité de cette grande ligne du quartier de la Tannerie n'eut d'ouverture qu'en 1745 , par l'établissement de la Porte Samson, ogivale comme celle de la Gigogne, et qui fut détruite en 1815.
Enceinte de Saint-Benoit. — Vers 1350, ce quartier fut environné de murailles; compris dans la cité qui s'allongea sensiblement par son extrémité sud-ouest, et prit, de ce côté surtout, une forme beaucoup moins régulière. Les anciens titres prouvent, du reste, que les travaux devaient être terminés à cette époque, et que l'enceinte de Saint-Benoît est postérieure à celle de la Tannerie.
Pour effectuer la première, on prolongea le mur de la seconde, à peu près en ligne droite, vers lepontPerrin, qu'elle traverse, jusqu'à la tour d'angle que l'on édifia, sous les noms successifs de tour du Feu, des Chaînes, de Y Abreuvoir, parce qu1 elle était surmontée d'un fanal, donnait attache aux chaînes quibarraient la rivière, et se trouvait près de l'abreuvoir. De ce point, la nouvelle muraille se dirigeait en formant à peu près un angle droit et presque parallèlement à celle de Gourdaine et de l'enceinte romaine, en reliant dans son parcours les tours du Cordier, ou des Roues, du Pas-d'Ane, en demilune, et que l'on voit encore ; de la Vassorrerie, jusqu'à la tour Battue, à l'angle de la place de l'Éperon. Formant alors un angle très-obtus, elle gagnait, en ligne droite, la Vieille-Porte garnie de deux tours, et s'ouvrant à l'entrée de la rue ainsi
nommée, sur la place de l'Éperon : porte détruite en 1792. Continuant son trajet à peu près en directe ligne, cette nouvelle muraille parvient, sur la place de l'Éperon, jusqu'à la hauteur de l'extrémité correspondante de la rue des Boucheries, où s'élevait la tour d'angle, nommée tour Corbin; enfin, après avoir décrit un angle droit, elle venait directement se terminer à la tour d'angle gallo-romaine, qui se trouvait à gauche de l'escalier des Boucheries, en montant, et tout près de la tour du Bourreau.
Pour compléter ce qui touche particulièrement 1 'enceinte de Saint-Benoît ou de la rue Dorée, comme on la désigne encore, nous devons parler de YÉperon, qui fut ultérieurement destiné à sa défense, bien qu'il n'ait été construit que 240 ans après.
Vers 1591, bien probablement à l'occasion de l'insuffisance des remparts dans ce point : insuffisance prouvée le 2 décembre 1589, lorsque le roi Henri IV y ruina la tour Battue par le jeu de sa grosse artillerie, on entreprit l'établissement de YÉperon, ouvrage de fortification assez considérable, de forme triangulaire ; appuyé, par sa base, d'une part à la tour droite de la Vieille-Porte, en entrant, et de l'autre, en dehors de la tour Vineuse, de manière à l'enfermer ; portant sa pointe au sommet de l'angle aigu formé par la réunion de ses deux grands côtés, jusque vers la moitié de l'espace compris entre les rues Saint-Martin et du Porc- Épie, en se rapprochant beaucoup plus de celle-ci. Il embrassait, comme on le voit, dans un assez grand espace triangulaire, une partie de la rue des Fossés, de celle de la Barillerie, de la place qui porte son nom, de la rue des Boucheries et des terrains adjacents. Cette ligne de défense était composée d'une muraille à peu près aussi élevée que celle de la ville ; d'un fossé de 10 mètres en largeur et profondeur, qui fut comblé, en 1691, avec destruction de l'ouvrage entier, dont il ne reste aucun vestige, mais seulement un souvenir dans la place qui conserve son nom.
Par la clôture de Saint-Benoît, le Mans offrit, pour ainsi dire, trois villes dans une seule enceinte commune : la cité gallo-romaine, l'enceinte de la Tannerie, celle du quartier de
la rue Dorée. Cette considération prend un véritable intérêt, lorsqu'on voit la distinction se fonder non-seulement sur les délimitations particulières à ces trois enceintes, mais encore sur des intérêts et des privilèges propres à chacune d'elles : comme le prouvent plusieurs anciens documents officiels des 31 mars 1383; 18 avril 1475; 9 mai 1476, etc.; constatant la réalité d'intérêts distincts dans la perception des impôts sur les vins livrés au détail, les emprunts de la ville, etc., avec des collecteurs différents et des comptabilités particulières pour les rues de la Cité, Dorée, de la Tannerie.
A peu près vers l'époque de la clôture de Saint-Benoît, de 1360 à 1383, Guillaume d'Assé, qui commandait au Mans, fit pratiquer une ouverture dans la muraille d'enceinte galloromaine, assez près de la tour du Cavalier, sur la cour basse du château, 'pour conduire plus directement, par le cloître, les malfaiteurs de la tour Orbendelle à la justice. » C'est précisément entre cette porte et celle du château, où l'on avait, de 1350 à 1367, établi des douves et fossés, par conséquent avec des ponts-levis, qu'étaient accordées, ultérieurement, par la ville, des concessions de terrains : fait positivement constaté par le document dont nous avons déjà fait mention, et qui s'exprime à peu près ainsi : « La ville, après la démolition du château, faisait aux habitants des concessions de terrains dans la cour basse, entre les deux ponts-levis. » On comprend, du reste, la valeur historique de ce document, pour élucider plusieurs points assez obscurs des conditions relatives à cette construction fortifiée de Guillaume-le-Conquérant.
Enceinte de la cathédrale et de l'évêché. — Vers 1217, comme nous l'avons dit, en vertu de la concession faite au chapitre par Philippe-Auguste, la cité s'était trouvée déclose de ce côté pour le prolongement du chœur et la construction de la chapelle du Chevet; et jusqu'à 1350, la réparation de la clôture n'avait été faite qu'avec de simples palissades. A cette époque, on bâtit, en murailles, l'enceinte de YEvêché, à peu près telle qu'on la voit aujourd'hui. Cette muraille, en décrivant un demi-cercle irrégulier, part de l'enceinte de Guillaume, entre
la tour de Y Arsenal et la tour Margot, embrasse l'angle est de la cité gallo-romaine, où se trouve posée la cathédrale; offre, dans son parcours, au changement de direction des lignes, deux tours d'angle : celle des Cordeliers, celle du Forgeur, ou tour Souty : du nom d'un religieux qui l'habita pendant quelque temps, et se terminait à la tour Saint-Michel, qui n'existe plus, mais dont l'emplacement, au chevet de la chapelle du même nom, reste parfaitement connu.
L'expertise dont nous avons déjà parlé donne encore, 1671, plusieurs détails assez curieux sur l'état dans lequel se trouvaient alors plusieurs des objets que nous venons d'étudier : « La porte du Pont-Neuf présente un grand nombre d'avaries; les deux aiguilles et le beffroy sont entièrement pourris, et la barrière a besoin de quatre pieux; il faut remettre les chaînes en état; le mâchicoulis et la courtine d'au-dessus de la porte surplombent et menacent ruine ; attendu que l'arc de dessous manque, pour avoir été les pierres mangées de la lune» »
« La porte du Pont-Ysouard réclame des travaux considérables ; il faudrait réédifier le portail et l'une des tours qui était du côté gauche, à sortir de la ville, ensemble un pavillon carré, qui était couvert de tuffeau de Saumur, et qui ont été démolis depuis quatre mois par ordonnance des échevins et procureur de ville, attendu quils menaçaient ruine; ce qui, par parenthèse, n'aurait dû se faire que par Vavis d'une assemblée générale; le procureur du roi présent. »
« A l'entrée du Boulevard du Pont-Perrin, il n'y a qu'une carrie, dont le dessus est pourri ; quanta la porte, on ne sait d'abord ce qu'elle est devenue ; mais, sur la réquisition du procureur du roi, M. Gendrot, notaire royal, voisin de cette porte, déclare que les échevins Vont fait enlever pour cause de vétusté, il y a trois ans. »
Toutes les autres portes des avenues de la ville, et les différentes constructions d'enceinte dont parle encore cette enquête, furent trouvées dans le plus déplorable état, laissant à peine quelques traces plus ou moins avariées de leurs premières conditions, et tout ce qui pouvait être distrait l'ayant été sans
autorisation, ou détourné pour d'autres constructions, ayant d'ailleurs leurs allocations spéciales. C'est ainsi, dit l'enquête, « qu'au faubourg Saint-Jean, proche la maison prioralle de Saint-Victor, on ne trouve plus de trace de la barrière de la porte, qui y avait été placée durant les derniers troubles de 1650. A l'entrée de la rue du Pré, les échevins ont de même fait enlever, il y a cinq ans, la porte et la barrière qui y existaient, pour aider à faire établir le pont-levis du Pont-Ysouard. Le procureur du roi fait alors observer que le revenu des octrois destiné à l'entretien des ponts étant plus que suffisant pour cet effet, les échevins n'ont pu ni dû employer lesdites portes et barrières pour la réfection desdits ponts. »
De ce curieux document, ressortent plusieurs enseignements utiles à notre histoire locale : il permet de présager, pour la province du Maine, pour ses principales villes, pour celle du Mans surtout, la disparition progressive et prochaine du système entier des fortifications; rendu moins puissant par la découverte de la poudre à canon ; moins nécessaire, par l'abolition du régime féodal; et presque impossible, par la grande extension des cités vers des points d'ailleurs moins protégés delà nature. Il montre un étrange laisser-aller dans la surveillance administrative ; sa déplorable incurie, pour l'exécution réglée des plus urgentes réparations, etc. Conditions qui, jointes à plusieurs autres dans le gouvernement lui-même semblaient justifier ce triste pressentiment de Louis XIII, lorsqu'il disait : La royauté s'en va!...
La province du Maine, outre la position militaire avantageuse et les fortifications remarquables de sa capitale, offrait encore, au moyen-âge, un assez grand nombre de villes, et même de petites localités, si bien défendues par l'art et par la nature, que plusieurs d'entre elles, comme nous l'avons déjà vu, résistèrent, parla valeur des Cénomans, aux attaques violentes et répétées des Normands, des Anglais, des Bretons, des Angevins, etc., jusqu'au moment terrible où l'artillerie vint en renverser les murailles, en démolir complètement les tours et les bastions.
Parmi ces places, dont les glorieux souvenirs doivent être conservés dans l'histoire , nous citerons surtout , pour la Normandie , Saint-Cenery ; pour le Maine , Ambrières , Ernée , Mayenne , Laval , Fresnay , Sillé-le-Guillaume , Beaumont , Ballon, LaFerté-Bernard, Sainte-Suzanne, etc.
III0 Établissements civils. — A mesure que les principales villes du Maine s'agrandirent, que leur population devint plus nombreuse, que les hostilités moins fréquentes et moins terribles laissèrent aux esprits le loisir et le calme nécessaires aux projets d'amélioration et d'avenir; que le gouvernement, après l'abolition du régime féodal, usé par ses abus, devint plus monarchique, arec plus d'ensemble et d'unité dans l'administration ; on négligea les enceintes fortifiées qui tombèrent en ruine, ou furent, en partie, détruites d'après les vœux des habitants et les visées d'un pouvoir qui tendait à l'absolutisme. On sentit le besoin de reporter les travaux de construction vers des établissements civils nécessaires aux développements des gestions locales, des arts, du commerce, des industries, etc. Nous indiquerons les principales de ces constructions de l'époque, surtout dans la ville du Mans, où leur étude offre des applications plus importantes et plus directes à l'histoire de la province, dont elle fut toujours la capitale.
Hôtel de Ville. — Louis XI, comme nous l'avons déjà fait observer, institua un hôtel àe ville au Mans, vers 1480, avec des privilèges particuliers, en souvenir des bons et loyaux services rendus par les Génomans à son père, à lui-môme ; privilèges dont il fit disparaître une partie, en 1483, à la sollicitation des notables de la ville : cette noblesse municipale qu'il avait créée n'apportant, à l'avenir de la cité, que des charges assez onéreuses. Mais ce ne fut qu'en 1755, qu'on bâtit l'hôtel de ville actuel, sur l'emplacement qu'occupaient anciennement l'hôtel des monnaies et le palais des comtes du Maine, qui, vers 969, était habité par Hugues Ier, auquel commence la série de nos comtes héréditaires fonciers. Plusieurs vestiges de celte construction première offrent encore des pans de murailles à l'imitation du petit appareil des Bomains, et quelques fenêtres
à plein-cintre paraissent , en effet, indiquer une édification du xe siècle tout au plus. La grande salle du palais qui existait alors était située au rez-de-chaussée. Ses proportions offraient quelque chose de gigantesque : 95 pieds de longueur, 70 de largeur, 72 de hauteur du sol au toit couvert en ardoises. Les combles étaient soutenus par douze colonnes en bois, de 42 pieds, disposées sur deux rangs, et supportées par des socles en pierre. On croit que cette vaste salle avait été construite plus tard que le palais, vers 1109, pour le mariage de Foulques V, comte d'Anjou, avec Eremburge, fille d'Hélie de La Flèche, comte du Maine. Elle tombait de vétusté lors de la fondation du nouvel hôtel de ville.
Salle de spectacle. — Depuis le fameux amphithéâtre galloromain, dont on retrouva les traces, vers 1791, en disposant les deux allées supérieures de la promenade des Jacobins, à Test, dans le quartier des Arènes, ainsi nommé depuis longtemps, et, sans doute, en raison de la présence antérieure du Cirque, offrant plus de 300 pieds de diamètre, et pouvant admettre, suppose-t-on, plus de 7,000 spectateurs assis à Taise, la ville du Mans ne paraît pas avoir eu d'autre lieu consacré aux représentations scéniques du moyen-âge, qu'une grande salle disposée, par M. Bareau, dans Tune des maisons de la Grande-Rue, pouvant à peine contenir 250 personnes. Nous ne parlons pas , en effet, ici des irtystères, de la fête des fous, de Vâne, etc., dont les exhibitions plus ou moins burlesques se faisaient dans les écoles, et, jusqu'aux derniers temps de l'époque dont nous parlons, même dans les églises. Il faut, en effet, arriver jusqu'en 1776 pour trouver, au Mans, une véritable salle de spectacle, même encore alors très -modeste, comme nous le verrons dans l'histoire des temps modernes.
Boucheries. — Pendant les premières phases du moyen-âge, le commerce de la viande se faisait ordinairement en dehors de l'enceinte murée des villes closes; aussi lorsque, vers 1693, on construisit, sous le nom de boucheries, le bâtiment destiné à cet usage, fut-il placé près des Bas-Fossés, au-delà des murailles gallo-romaines, dans la rue qui prit son nom.
Pour favoriser les relations de la cité avec la halle aux. viandes et les autres établissements de la ville basse, on ouvrit alors ces murailles, et Ton construisit le vaste escalier qui reçut également la dénomination du bâtiment dont il facilitait l'accès. Dans ce dernier existaient plusieurs compartiments; les uns servant d'abattoir; les autres, au détail de la viande. Plus tard, les abattoirs furent éloignés de la ville; chaque boucher eut le droit de débiter chez lui; dès lors, vers 1735, le bâtiment des Boucheries devint grenier à sel, halle au chanvre, etc.
Poissonnerie. — La vente du poisson existait primitivement aussi hors l'enceinte murée, sans désignation bien précise de marché. Plus tard, elle s'opère entre les Boucheries et la tour Vineuse. En 1734, seulement, on fit un établissement spécial sur la place de l'Éperon, à côté de la fontaine Saint-Julien, où nous le voyons maintenant bien perfectionné, recevant, par des tuyaux de conduite, les eaux du trop-plein de celle de la Cigogne.
Halles. — Pendant longtemps, même dans les villes assez importantes, on ne trouva point ces bâtiments avec une appropriation particulière, commode, suffisante à leurs usages. La cité du Mans ne fut assurément pas favorisée pour ce genre d'établissement, puisqu'il faut arriver jusqu'en 1568 pour y trouver, sous ce rapport, les exigences du commerce encore à peine satisfaites. A cette époque, on bâtit, sur la place qui porta dès lors son nom, la. Halle, destinée particulièrement au commerce des céréales, à l'installation passagère des marchands ambulants de toute nature, pendant les principales foires de cette localité.
Gomme presque toutes celles de l'époque édifiées dans les autres villes des provinces de France, la halle du Mans fut un simple, mais vaste hangar, en bois, dont les combles couverts en ardoise étaient soutenus par des piliers en charpente , appuyés sur des socles en pierre, offrant la forme d'un parallélogramme régulier; elle était située sur la place de ce nom, plus rapprochée des côtés sud, est, du carré qu'elle représente, offrant sa longueur de l'est à l'ouest, et se trouvant en face du
fameux hôtel de la Biche, où se passèrent les scènes principales du spirituel Roman comique.
Cette vieille halle du Mans n'était pas belle, assurément. Elle était du moins assez commode, en harmonie de forme et d'étendue avec la place qui la recevait, etc. ; qualités, comme nous le verrons dans l'histoire des temps modernes, qu'est loin de présenter la halle ronde actuelle qui vint la remplacer en 1828.
Places publiques, rues, ponts, etc. — Ces voies de communication et ces espaces, ménagés pour les besoins communs , augmentèrent naturellement de nombre et d'étendue à mesure que les enceintes s'agrandirent ; surtout lorsqu'elles furent en partie détruites ; que l'on eut la faculté d'employer plus d'espace à la construction , aux dégagements des édifices publics et des maisons particulières.
Places publiques. — Dans la cité gallo-romaine , on en comptait quatre seulement, et d'une étendue peu considérable; celles : ï°du Château, sur laquelle fut, vers 1064, bâtie la citadelle par Guillaume-le-Conquérant; 2° Saint-Michel et Parvis-Saint-Julien, dégagements étroits, bien insuffisants à la cathédrale; 3° Saint-Pierre, ou du Marché, parce qu'elle servit, jusqu'en 1694, au débit de la viande, du poisson, des fruits, légumes, etc. Elle n'offre plus aujourd'hui que ce dernier usage. Elle paraît encore avoir anciennement servi de place d'armes ; on y voyait autrefois le palais des comtes, l'hôtel de la monnaie, que l'hôtel de ville est venu remplacer, vers 1757; les prisons, etc.; 4° du Gué-de-M aulny , ou marché au beurre, près de la précédente.
Les enceintes anglo-franques n'ajoutèrent aucune place publique notable à celles de l'enceinte romaine ; mais lorsque les murailles furent ouvertes, démolies ou ruinées, les fossés comblés, tandis que la ville prit, en même temps, un accroissement progressif, on vit s'établir des places nouvelles d'une étendue bien plus considérable que celle des anciennes.
Place des Jacobins. — Elle fut commencée d'abord dans sa partie qui sert aujourd'hui de marché aux chevaux, occupant
l'extrémité nord-ouest du vaste polygone irrégulier qui comprend le marché aux bœufs et les promenades, par lesquels on la compléta dans la suite. Cette première partie fut disposée, vers 1686, en comblant, de ce côté, les fossés qui se trouvaient au pied des murailles; en aplanissant la terrasse, que le maréchal Bois-Dauphin avait, à grands frais, élevée en 1589, pendant qu'il commandait au Mans pour la ligue, afin de s'opposer à la prise de cette ville par Henri IV. Le marché aux bœufs et la promenade , comme nous le verrons dans l'histoire des temps modernes, se firent seulement, vers 1793, aux dépens des enclos du couvent des Cordeliers et de celui des Jacobins , dont ce vaste et bel ensemble porte encore le nom.
Place de l'Éperon. — Elle fut établie, vers 1691, en partie sur l'emplacement et par la destruction de l'espèce de bastion triangulaire, dont elle prit et conserve le nom. Cette place, très-inégale dans toute la surface, offre la forme d'un parallélogramme très-irrégulier, étendu, suivant sa longueur, à peu près de l'est à l'ouest. Elle fut sensiblement élargie, vers 1740, par l'adjonction de plusieurs terrains. Des avenues d'ormes, qu'on y avait plantés, ont disparu. La même chose est arrivée pour les gros arbres qui se trouvaient également sur la place des Bas-Fossés, reliée à celle de l'Éperon par la rue des Boucheries.
Place des Halles. — De forme irrégulièrement quadrilatère, établie sur la partie élevée du plateau de l'ancien faubourg de la Couture, cette place assez vaste est étendue, suivant son principal diamètre, du nord-est au sud-ouest. Son existence est antérieure à 1568, puisqu'il cette époque on y bâtit la halle, dont elle emprunte son nom. Consacrée spécialement au commerce, elle est, sans aucune comparaison, la plus vivante, la plus fréquentée, surtout les jours de marché, de foires ; c'est, au point de vue capital de l'existence active, le centre, l'âme de la cité.
Quelques autres places de la ville du Mans, telles que celles de l'Étoile, Saint-Nicolas, de la Sirène, etc., d'origine moderne,
présentent seulement de simples carrefours sans importance particulière.
Rues. — Dans l'enceinte gallo-romaine, comme nous Pavons dit, existaient deux voies principales, en mesurant à peu près tout le parcours : 1° la Grande-Rue, aux extrémités prolongées de laquelle se trouvaient les portes de la cité ; 2° la succession des rues de la Verrerie, de Vaux, des Chapelains. Dans l'enceinte franque de Gourdaine, une grande ligne semblable , également formée par la sucession des rues de la Grande-Tannerie, de Saint-Hilaire, de Gourdaine ; étendue de la porte Sainte-Anne à la porte Samson. Enfin, dans l'enceinte de Saint- Benoît, également une voie principale, s'étendant, par une ligne ondulée, du Pont-Perrin à la porte de ÏÈperon ; par la succession des rues Dorée et de la Vieille-Porte.
Ces lignes de communication, malgré leur titre imposant de Vice principales, voies principales, n'offrent, comme toutes celles des vieilles cités, que des rues étroites, inégales, tortueuses ; ouvertes au caprice des particuliers, sans aucun alignement, aucun plan d'ensemble; dont les maisons, élevées par étages surplombants, ferment presque, dans les régions supérieures, tout accès à l'air, au colorique, à la lumière, avec toutes les conséquences d'insalubrité d'une aussi vicieuse disposition; que, du reste, expliquent l'importance du terrain dans ces espaces resserrés entre quatre murailles, la nécessité de chercher dans l'air ce qui manque sur le sol ; le défaut d'urgence d'une large ouverture de ces voies dans un temps où les voitures n'étaient pas connues, ou tout au moins ne se trouvaient point employées dans l'intérieur des anciennes cités, etc. Dans ces différentes enceintes, les voies secondaires, établissant communication avec les voies principales, étaient peu multipliées par les mêmes raisons, et plus défectueuses, plus malsaines encore.
Vers lafin du moyen-âge, et surtout dans les temps modernes, les rues de nos villes du Maine, de celle du Mans en particulier, devinrent, comme nous le verrons, plus droites, plus larges, mieux alignées; mais, en raison des intérêts particuliers
qui, dans les villes de province, dominent presque toujours les intérêts généraux, aucune de nos rues nouvelles, môme les plus importantes, n'offrit un nivellement désirable; c'est un défaut capital que nous aurons occasion de déplorer, et qui gâte essentiellement les plus belles voies de communication de notre cité moderne.
Ponts. — Dans les temps anciens, l'usage des ponts était à peine connu dans les villes de province pour le passage des rivières. On les traversait ordinairement sur des bateaux pour les hommes; sur des bacs, pour les voitures, chevaux, objets d'un grand poids, etc. Celui qui servait à cet usage , vers l'extrémité nord-ouest delà ville, s'appelait, dit-on, Gourdaine, ce qui, d'après les vieilles traditions, aurait fixé la dénomination de cette partie basse de la cité. Plus tard, on construisit des passerelles en bois; enfin, on bâtit, vers une époque moins reculée, des ponts en pierre, qui se multiplièrent, dès-lors, presque partout, en raison de l'extension des villes ayant rivière, de l'augmentation progressive des habitants, et du besoin incessant de communications promptes et faciles.
Lorsque la cité du Mans eut un certain nombre d'habitations sur la rive droite de la Sarthe, les relations de la rive gauche, bornées d'abord à celles des campagnes ou des villes du côté opposé, se multiplièrent assez pour exiger la construction de plusieurs ponts sur le trajet de la rivière dans cette ville et ses faubourgs. Il est donc probable que plusieurs de ces moyens de passage existèrent antérieurement à ceux que nous voyons. Les conjectures sont ici permises ; nous nous arrêtons aux réalités. Deux ponts en pierre appartiennent à nos constructions du moyen-âge, et doivent seuls fixer notre attention : les ponts : Ysouard et Perrin. Les deux autres : le pont Napoléon, et le pont Suspendu, situé près de l'usine à gaz, trouveront place dans l'histoire de leur époque.
Pont Ysouard. — On sait, par tradition, que, dès le ixe siècle, il existait, à peu près à l'emplacement du pont Ysouard actuel, sous le nom de pont Sainte-Marie, une construction de ce genre, dont il ne reste aucun vestige ; mais on ignore l'époque
précise où le pont Ysouard lui-même fut bâti. Presque entièrement reconstruit, vers 1809, lors de l'édification du pont Napoléon, il établit une communication facile entre les quartiers de Gourdaine et du Pré, s'ouvrant, d'une part, dans la grande rue de ce nom, de l'autre, dans celle qu'il sert à désigner.
Pont Perrin. — On le nomme encore pont Saint-Jean, en raison du quartier qu'il fait communiquer avec la cité. La première pierre en fut posée vers 1560, par Jacques Taron, lieutenant-général en la sénéchaussée du Maine. Il met en rapport la rue Saint-Jean avec la rue Dorée, au carrefour de la Galère; et, jusqu'à la construction du pont Napoléon, eut une grande importance comme servant surtout aux communications des grandes routes de la Bretagne et de la Normandie. Aujourd'hui, moins utile sans doute, au point de vue général, il offre encore assez d'avantages aux fréquents transports de la cité dans le quartier Saint-Jean; de celui-ci dans la cité, pour qu'on ne l'abandonne pas à la ruine fâcheuse qui , par défaut de réparations et d'entretien, ne manquerait pas de l'atteindre dans un temps donné : ruine que l'on pourrait d'un autre côté beaucoup regretter, si le pont Napoléon venait à péricliter, et si ses avaries exigeaient d'importantes et longues réparations.
Fontaines, puits purlics. — La ville du Mans, pendant la domination romaine, paraît avoir été mieux approvisionnée d'eau que dans le moyen-âge. Un aqueduc en pierre et ciment, de 60 centimètres de largeur, sur 50 de hauteur, amenait Teau, pour les besoins de la cité, du lieu des Fontenelles, situé commune de Sargé, à 7 kilomètres du Mans. Cet aqueduc romain, d'après MM. Maulny et Renouard , qui l'ont retrouvé, décrit, «passe sous le chemin du Vieux-Pavé, après avoir reçu, par un autre aqueduc de même origine, le ruisseau de Monnet, suit la pente du grand et du petit Bangeant, traverse le coteau de Saint-Vincent , et verse enfin ses eaux dans les salles des bains publics situés dans toute la longueur de la rue de Gourdaine. Ces salles voûtées, construites en partie avec des briques, servent aujourd'hui de caves à plusieurs maisons. »
L'aqueduc, lors de l'épiscopat de saint Aldric, vers 832, ne fournissait plus d'eau pour subvenir aux besoins pressants de la population ; le charitable évêque en fit construire un autre qui prenait l'eau près d'Isaac, au lieu des Fontaines, où se voient encore des regards assez bien conservés. Cet aqueduc, offrant une largeur de 27 centimètres, une hauteur de 32, conduisait l'eau dans les réservoirs publics, alors composés des fontaines du parvis Saint-Julien, de la place Saint-Pierre, de la porte de la Gigogne, etc. Ultérieurement détruit, il fut remplacé par des canaux qui servent encore aux mômes usages. Nous parlerons plus tard du bel établissement de ce genre que la ville vient de former, et de la fontaine un peu moins remarquable, dont on a cru décorer la place des Jacobins. Quant aux anciennes, la première de toutes serait celle de la Poissonnerie, que l'on nomme aussi de Saint-Julien, d'après les traditions qui l'attribuent au miracle fait par notre apôtre du Maine lors de son arrivée dans la cité. Les autres sont encore les fontaines Abel, au bas du tertre Megret ; de l'Hôpitau, de Pérégrin, du Vivier, de Saint-Michel, etc., dans la rue de la Tannerie. Les constructions élevées sur les autres sont modernes : celles de Saint-Pierre , au milieu de la place de ce nom, était de 1701 ; celle de Saint-Julien, sur la place Saint-Michel, de 1744. Les puits que l'on peut citer étaient ceux de Saint-Vincent, du Pont-Neuf, de la place Saint-Nicolas, de Quatre-Roues, de la Chaîne, à Saint-Gilles, de Saint-Pavindes-Champs, etc.
Cimetières. — Pendant toute la domination romaine, comme nous l'avons dit, les règlements d'une bonne police hygiénique s'opposèrent aux inhumations dans l'enceinte des villes ; aussi notre premier évêque, saint Julien, fit-il placer le plus ancien des cimetières chrétiens de la ville du Mans au delà des murailles, sur la paroisse actuelle du Pré, dans le voisinage de l'église, bâtie longtemps après, et de la rive droite de la Sarthe.
A partir du vie siècle, ces règlements, d'une haute prudence, ne furent plus observés. Non-seulement on enterra dans
les villes murées et closes, mais encore chaque monastère, chaque paroisse eut un cimetière particulier, placé, pour la facilité des inhumations, autour de l'église, qui devint ellemême un véritable sarcophage où Ton déposait les restes des hauts dignitaires du clergé, des grands seigneurs du lieu, des chrétiens morts en odeur de sainteté, etc. : le désir d'honorer les morts faisant oublier ici les égards et la sécurité qu'une sage administration doit aux vivants.
Avec le progrès du temps et des lumières, on réforma ces abus ; mais si lentement, avec si peu d'ensemble, qu'on les rencontre même encore aujourd'hui dans quelques localités. Au Mans, un lieu de sépulture, commua au plus grand nombre des habitants, fut établi, sous le nom de Grand-Cimetière, dans le faubourg de la Couture, au sud-est, et tout près de la ville; par conséquent dans le dernier endroit qu'il eût été convenable de choisir : la cité se trouvant alors sous le vent le plus dangereux lorsqu'il est chargé d'émanations nuisibles. Il serait assez difficile d'établir positivement l'époque de l'ouverture du Grand-Cimetière, mais on peut croire qu'il existait déjà vers 1309, puisque l'on cite une chapelle, Sainte-Catherine, ou du Grand-Cimetière, « qui s'y trouva construite à cette époque, dit M. Pesche, par Jean Châtelain. » Nous verrons, plus tard, que, dans ces derniers temps, un cimetière beaucoup plus vaste et mieux situé vint remplacer celui-ci ; de manière à satisfaire en même temps aux exigences de l'hygiène et de l'accroissement progressif de la population.
IIP Constructions relatives aux églises chrétiennes dans la province du Maine.
C'est particulièrement dans l'édification des temples chrétiens, au moyen-âge, que nous allons voir l'esprit éminemment religieux de cette époque se révéler avec les témoignages d'une foi vive et sincère, que nous ne retrouverons plus d'une manière aussi touchante, aussi générale, aussi complète dans
nos temps modernes ; au milieu même des brillants prestiges d'une civilisation plus apparente que réelle, plus satisfaisante pour l'esprit que pour le cœur; pour l'imagination, que pour le jugement; pour les sciences, les arts, les industries surtout, que pour la philosophie, la morale et spécialement la religion. Nous avons déjà vu comment se formaient, au moyen-âge, ces associations d'ouvriers, d'artistes, pour la construction des églises, pour leur décoration en général si parfaite; comment les populations entières, sans aucune distinction de rang, de fortune, de naissance, venaient concourir de leurs deniers, de leurs mains à ces pieuses fondations, où chacun se faisait un devoir consciencieux d'apporter sa pierre et son travail. Examinons actuellement, dans la province du Maine, les chefsd'œuvre sortis de cette grande, noble et généreuse collaboration; nous y trouverons le fructueux avantage d'unir la conséquence au principe ; l'application, à la théorie, pour la solution du problème important de l'économie sociale relative aux trois grandes phases de notre histoire.
Nous possédons un si beau type de ces constructions religieuses du moyen-âge, que nous devons naturellement commencer par son étude sommaire, pour examiner ensuite avecla même concision les autres églises du Mans et celles des principales villes de notre province.