MONUMENTS DRUIDIQUES
Ces antiques monuments sont presque tous formés de pierres volumineuses, telles que les carrières les ont fournies, et sans aucun travail de l'art. Aussi, le seul mérite que Ton puisse reconnaître dans leur établissement est celui de la puissance nécessaire au transport, à l'érection de ces masses énormes, dans un temps où la dynamique était sans doute loin d'offrir les merveilleuses ressources qu'elle présente aujourd'hui.
Les monuments druidiques peuvent se réduire à deux genres principaux, déterminés par la position dans laquelle ces pierres ont été placés : 1° Dolmens, ou pierres couchées dans une situation horizontale, souvent avec une inclinaison variable dans ses degrés ; 2° Pelvans, — ou pierres debout, dans une situation plus ou moins exactement verticale. Les uns et les autres nous semblent indiquer, par leurs formes, leur disposition, leur nombre, les lieux dans lesquels on les rencontre, des usages essentiellement différents ; les variétés de chacun de ces genres nous paraissent elles-mêmes présenter des attributions qui ne doivent pas être confondues : c'est évidemment par la prétention fautive de les ramener à peu près à l'unité d'une seule destination, que l'on a jeté leur histoire dans le vague des contradictions, et dans l'erreur des systèmes absolus.
1° Dolmens. — Nous en reconnaissons trois variétés bien distinctes, et dont il semble facile, d'après leurs conditions essentielles, sinon de préciser évidemment, au moins de supposer logiquement l'emploi.
1° Tables. — Cette première espèce, dans son état d'intégrité, présente une seule pierre, variant, en longueur, de 3 à 6 mètres ; en largeur, de 2 à 3 ; en épaisseur, de 50 à 90 centimètres : figurant une table horizontalement posée sur des appuis en pierres brutes, isolées et presque toujours de la
même nature que la principale. Si l'on considère ensuite que ces tables, dont la surface est unie, un peu concave, légèrement inclinée vers le sol , avec une élévation d'un à deux mètres, se trouvent établies précisément sur les terrains où des fouilles : à Kamanack , près Guingamp ; à Bégord, en Basse-Bretagne, etc., ont fait découvrir des ossements ; qu'en 1710, à Gast, près Quimper, en creusant au pied d'un dolmen, encore debout, on a rencontré douze têtes et des squelettes humains : n'est-il pas malheureusement permis, au moins, de supposer que cette première espèce des pierres couchées offrait précisément les autels, sur lesquels ces terribles sacrifices, dont on accuse les druides, ont présenté leur criminel accomplissement? Telles paraissent avoir été ces deux fameuses pierres au lait, que l'on voyait encore vers 1770, près de la porte latérale de notre cathédrale, en face de la Grande-Rue ; sur lesquelles s'effectuèrent alors plusieurs exécutions sanglantes , commandées par le fanatisme politique, non moins aveugle et moins cruel que le fanatisme religieux des druides. Elles servaient depuis longtemps à déposer les vases des laitières, ce qui leur fit probablement donner le nom qu'elles portèrent jusqu'à leur destruction , par ordre des chanoines, en 1782. Au nombre de ces dolmens, encore très-communs dans la Bretagne, le Maine, etc., nous citerons, surtout pour notre province, comme les plus remarquables, ceux : 1° du village des Erves, à deux kilomètres de Sainte-Suzanne. Ils sont en pierres de grès, au nombre de trois, à des intervalles peu considérables, et présentent chacun trois tables rapprochées. Le principal est au milieu d'un champ voisin de la ferme. Ses trois tables sont disposées par gradins contigus. La première offre 4 mètres 33 centimètres de longueur; 2 mètres 66 centimètres de largeur, 66 d'épaisseur; la face supérieure est à 2 mètres audessus du sol. On y voit deux empreintes qui font assez illusion pour que les traditions du pays attribuent l'une au frottement de la tête des victimes; l'autre, à ceux qu'exerçait le couteau du sacrificateur. Les deux autres tables sont pro-
gressivement abaissées comme les marches d'un escalier. 2° De la commune de Cerans, dans la lande de Bruon. 3° Du bourg de Torcé, près Bonnéfable. 4° Entre Saint-Mars-de- Locquenay et Tresson, dans une lande, en conséquence nommée : de la pierre couverte; 5° enfin, de la commune d'Aron, sur le chemin de Jublains, les deux plus réputées sous le titre imposant de pierres du diable. L'une des tables a 6 mètres 50 centimètres de long sur 3 mètres 25 centimètres de large ; ses appuis ont disparu. A la surface existe une figure d'homme très-grossièrement gravée, dont les mains et les pieds sont armés de griffes. L'autre, dans la commune de Hambers, au sommet du tertre Chardon , posant sur la pointe d'un rocher, présente 5 mètres 85 centimètres de longueur sur 3 mètres 25 centimètres de largeur. On y voit l'impression, de 11 centimètres de profondeur, d'une forme d'homme assis, avec tous ses reliefs, portant aussi des griffes, et sans une plus grande correction dans le dessin. C'est particulièrement à celle-ci qu'est restée la dénomination de Chaire du diable.
Nous terminerons ces généralités par une observation qui doit en constituer la morale : ce que les plus sévères édits de Tibère, de Claude, etc., n'avaient pu faire, la civilisation, mais surtout la douce et persuasive morale du Christ, vint l'effectuer, en inspirant l'horreur et la répulsion définitive de ces criminelles immolations. C'est donc bien gratuitement que l'on chercherait à les justifier, en citant, à l'appui d'une telle prétention, les sacrifices projetés ou consommés d'Abraham, chez les Hébreux; de Jephté, chez les Juifs; d'Agamemnon, chez les Grecs; de Virginius, chez les Romains; ce serait, en effet, méconnaître, pour légitimer ces meurtres différents par leur motif et par leur objet, l'influence des lieux, des temps, des institutions, des croyances, des préjugés et des mœurs sur les actions des hommes : l'ignorance, le fanatisme et la superstition pouvaient donc seuls autoriser et soutenir les sanglants et coupables sacrifices de la religion druidique.
2° Grottes, allées couvertes. — Ces dolmens, en partie sou-
terrains, offrant, comme ceux que nous avons visités à Plouharnel, près la baie de Quiberon, leur allée couverte, conduisant dans une grotte peu spacieuse, avec un très-bas étage, paraissent avoir été spécialement destinés au dépôt des restes mortels, des objets précieux à conserver; ainsi que le prouvent les os calcinés, les cendres, les urnes funéraires, les haches, les coutelas en pierre, les anneaux, les bracelets en or, etc., trouvés dans ces grottes par les fouilles exécutées sous la direction de M. Le Bail, propriétaire des terrains sur lesquels ces monuments se trouvent encore aujourd'hui. Nous possédons plusieurs de ces dolmens clans notre province ; il en existe un, entr'autres, assez remarquable à Vouvray-sur- Huisne, près de Tuffé.
3° Chambres, salles closes. — Plus élevés, plus spacieux, placés au niveau du sol, comme celui de Courcouno, en Basse-Bretagne, et dont nous avons donné la description dans notre voyage autour de cette province entière, ces dolmens, dont la capacité varie de 4 à 5 mètres de longueur, sur 3 à 4 mètres de largeur; l'étage, de 1 mètre 70 centimètres de hauteur à 2 mètres 60 centimètres, pouvaient servir d'habitation aux druides, aux chefs des peuplades; offrir les salles des conseils, où se discutaient, dans ces contrées alors à peu près sauvages, les premiers intérêts politiques et religieux. Nous trouvons, bien conservés aussi, plusieurs de ces monuments dans notre pays. L'un d'eux , par exemple , se voit encore sur le bord du chemin qui conduit de Connerré à Dollon. Il offre une chambre de 5 mètres 10 centimètres de longueur, sur 2 mètres 27 centimètres de largeur; 2 mètres 54 centimètres de hauteur. La pierre de grès, qui forme sa couverture , est d'un seul morceau , présentant 6 mètres 25 centimètres de longueur, sur 3 mètres 25 centimètres de largeur; 60 centimètres d'épaisseur; elle est soutenue par trois autres qui forment les côtés et le fond.
II0 Pelvans. — Leurs usages ont également dû varier suivant les conditions de leur isolement, de leur nombreuse réunion dans un môme endroit, de leur situation dans telle ou telle
partie d'une contrée. À ces divers points de vue nous en distinguerons quatre principales variétés :
1° Pelvans réunis. — Nous les avons trouvés dans quelques localités rassemblés en grand nombre. Ainsi, dans la lande de Garnac, en Basse-Bretagne , nous en avons compté plus de quatre cents, rapprochés les uns des autres, et disposés par allées; variant, pour leur élévation, de 1 à 5 mètres. Nous rappellerons, sous ce dernier rapport, celui dont on voit, à Loch-Maria-Ker, les fragments étendus sur le sol, et qui, réunis, offriraient 20 mètres pour longueur totale que présentait ce géant des menhirs avant d'avoir été brisé par la foudre.
Il existe encore, dans la province du Maine, plusieurs exemples de ces pelvans réunis en plus ou moins grand nombre, ordinairement disposés avec une certaine symétrie, par allées, comme ceux de Carnac. Mais si le brutal marteau des carriers avides poursuit son œuvre de barbare destruction, ces antiques monuments , recherchés avec tant d'intérêt par la science archéologique, auront bientôt disparu de notre pays. C'est un acte de vandalisme que nous voyons avec peine s'effectuer au milieu de nous, surtout depuis vingt-cinq ans. Nous en trouvons la preuve bien regrettable dans cette fameuse lande aux pierres, à Saxis, d'où Ton a probablement fait, par corruption : lande des Soucis ; placée entre les communes d'Oizé , de la Fontaine-Saint-Martin et de Saint-Jean-de-la-Motte, à gauche, à peu de distance de la route d'Angers, entre Foulletourte et La Flèche. On y voyait encore, il y a quinze ans, plusieurs groupes de pelvans nombreux, variant en hauteur de 50 centimètres à 2 mètres pour la presque totalité. Le plus considérable de ces groupes est dominé par deux pierres plus élevées, et que, dans le pays, on désigne sous les noms de la Mère et la Fille. La première offre 5 mètres 50 centimètres de haut, sur 3 mètres de largeur à sa base ; la seconde 2 mètres 33 centimètres, sur 1 mètre. L'une et l'autre ont la forme d'un cône irrégulier, aplati ; l'intervalle qui les sépare est de 7 à 8 mètres. Dans plusieurs autres localités, on trouve ces pelvans rassem
blés en plus petit nombre : ainsi, deux à Vilaines-sous-Lucé ; deux autres à Saint-Germain-d'Arcé, près de La Flèche, etc.
Des conjectures ont été faites sur les usages de cette première variété des pelvans. Les uns prenant en grande considération leur disposition par groupes, leur symétrique arrangement, leurs nombreuses différences de volume, d'élévation, etc., ont cru pouvoir y trouver une imparfaite et bien grossière imitation terrestre des constellations astronomiques du ciel. Rapportant ainsi leur établissement au sabéisme, antique religion des mages adorateurs du feu, du soleil, des astres, et que les anciens chroniqueurs attribuent également aux premiers Gaulois. Dans cette opinion, que nous ne voulons ni combattre ni soutenir, on considère les groupes de pierres qui se trouvaient sur la lande des Soucis comme figurant autant de constellations où se trouvent imitées les différentes positions et grandeurs des étoiles ; et les deux pelvans plus élevés : la Mère et la Fille, que Ton y voit encore aujourd'hui, comme représentant nos deux astres principaux : le soleil et la lune. Les autres, en raison des terrains incultes sur lesquels ces pierres sont groupées, de leur disposition par allées assez régulières , des ossements humains trouvés au pied d'un certain nombre d'entre elles, ont prétendu qu'elles pourraient bien être d'antiques monuments funèbres ; et les lieux de leurs grandes réunions, d'anciens cimetières gaulois. Nous citons cette seconde conjecture sans en accepter davantage la responsabilité. Nous ajouterons seulement que des recherches nouvelles, unissant leurs découvertes à celles déjà faites, pourraient lui donner plus de probabilité, d'abord; enfin, plus de valeur historique.
2° Pelvans isolés sur les monticules ou sur les rivages de la mer. — On en trouve un grand nombre ainsi placés dans la Bretagne, par exemple. Serait-ce trop préjuger du but particulier de leur établissement, que d'y voir, dans le premier cas, les indicateurs des routes à suivre pour se rendre d'une contrée vers une autre; et, dans le second, des signaux de parcours ou d'arrivages pour les navigateurs?...
3° Pelvans isolés au milieu des campagnes. — Ils sont éga-
lement encore assez nombreux dans la Bretagne et môme dans le Maine; particulièrement entre les différentes communes ou paroisses. Ne pourrait-on pas, en conséquence, les regarder comme des moyens de bornage public entre d'anciennes divisions territoriales?...
4° Enfin, pelvans isoles sur le théâtre d'événements célèbres, d'anciens et grands faits d'armes. — Ils sont moins multipliés que tous les autres , et Ton comprend que cela doit être ; cependant on en cité encore un certain nombre dans le Maine et surtout dans la Bretagne ; ne sera-t-il pas, dès lors, permis d'y trouver des ex-voto consacrés au souvenir d'un grand bienfait de la Providence, ou les monuments commémoratifs d'une importante action, d'une glorieuse victoire?...
Cette longue et belle pierre que l'on voit encore debout, soutenue par les murailles de la cathédrale, tout près de l'emplacement occupé jusqu'en 1782 par les dolmens, nommés Pierres au lait, par sa forme et cette proximité môme d'autres monuments druidiques, paraît avoir aussi les caractères d'un
pelvan.
Au culte du chêne et des forets, les anciens Celtes unissaient encore celui des fleuves, des ruisseaux, des fontaines, etc. Dans un assez grand nombre de nos localités , ce culte s'est maintenu , quelquefois seulement en changeant d'intention , contrairement aux prescriptions des évoques, aux décisions des conciles; tant est puissante la force des préjugés et des habitudes. Ainsi nous trouvons actuellement, dans le Maine, un assez grand nombre de saints lieux révérés sous le nom de chapelles du Chêne. Telles sont, par exemple, assez près de La Suze, autrefois dans la foret de Langaunai, celle de Notre- Dame-des-Bois, dont l'autel, si l'on s'en rapporte à la tradition du pays, repose sur le tronc d'un chêne séculaire, et que vénère, aujourd'hui comme autrefois, la grande affluence des pèlerins. Près des forges d'Orthe et de Saint-Martin-de-Connée, dans le Bas-Maine, celle de Notre-Dame-du-C/iêne , visitée par les populations du pays et des environs, etc. A dix kilomètres d'Izô, dans la môme contrée, existe une fontaine en grande
réputation par sa vertu merveilleuse à fortifier les enfants, et dans les eaux de laquelle on vient de très-loin pour y plonger ceux qui paraissent faibles et maladifs. Assé-le-Béranger, dans le voisinage d'Évron, présente également une fontaine belle et fréquentée de toute la province; il n'est pas jusqu'à l'antique Jublains qui n'offre encore aujourd'hui sa fontaine de Jovance, également en grande réputation.
Nous avons insisté sur ces détails locaux de l'ancienne religion druidique, pour mieux faire comprendre l'origine d'un certain nombre de préjugés et d'usages particuliers dont l'intelligence eût été difficile ou môme impossible sans d'assez fastidieuses répétitions.