CHAPITRE II
Ici se termine la période en partie fabuleuse de l'existence des Celtes ; là vont commencer les phases véritablement historiques de celle de leurs descendants. Mais l'avantage de cette précieuse prérogative sera payé bien chèrement parle sacrifice d'une prérogative plus précieuse encore : celle de la liberté !... Car si nous trouvons dans César un historien éloquent et sérieux, nous allons y rencontrer à la fois un indomptable conquérant, un habile et fier dominateur!...
Déjà, l'an 154 avant Jésus-Christ, les Romains, appelés au secours de Marseille, avaient pris occasion de cet acte d'obligeance apparente pour entrer dans la Gaule et s'approprier plusieurs petits gouvernements à leur convenance. Mais cette lois, ils ne cherchèrent pas même un motif spécieux à la plus injuste guerre d'invasion de ce pays tout entier.
Les deux plus puissants, les deux plus implacables mobiles de la république romaine : la convoitise et la vengeance, poussèrent avec fureur dans les Gaules ses légions toujours dévorées par la soif des richesses, de l'usurpation et de la gloire.
Profondément ulcérée par une insulte dont le terrible ressentiment avait pris, dans son âme, les formidables proportions d'une tempête, celte orgueilleuse république n'avait point oublié que, vainqueur dans une bataille, Brennus, chef des Gaulois, maître de Rome, avait eu l'imprudence de l'humilier d'une manière sanglante, en jetant dédaigneusement son épée dans la balance qui devait peser la rançon ; avec ces fatales paroles, qui retentirent comme un tocsin d'insurrection jusque dans les derniers échos des Appenins : « Va3 victis ï . . » Malheur aux vaincus !
Trois siècles écoulés depuis cette provocation téméraire semblaient avoir effacé jusqu'au souvenir d'une aussi mortelle insulte; mais César, dont l'importante soumission des Gaules flattait les ambitieux projets, rallume aisément le foyer de ce brasier mal éteint : les ressentiments s'échauffent, s'enflamment; une guerre d'invasion semble juste aussitôt qu'on la croit avantageuse; elle est déclarée!... Cinquante-huit ans avant la venue de Jésus-Christ, une sourde rumeur se fait entendre du côté des Alpes : déjà proconsul de la Gaule cisalpine, César est en marche avec une puissante armée; déjà les premières légions romaines ont touché le sol de cette Gaule antique dont elles menacent la fière indépendance; et qui va la défendre, avec l'héroïsme du vrai courage, pendant les dix années de sanglants combats que César, alors âgé de quarantedeux ans, fut obligé de livrer pour la conquérir, sans jamais parvenir à l'abattre, à la subjuguer !...
Si l'on veut une preuve incontestable de la haine que nourrissaient depuis si longtemps les Romains contre ceux qui, non-seulement les avaient humiliés, mais qu'ils accusaient encore d'agressions et d'insultes envers leurs dieux; par conséquent, de la réalité des causes principales de cette invasion qu'ils cherchaient à légitimer, nous la trouvons dans les récri-
minations exagérées de leurs plus grands écrivains : « On a vu les Gaulois, dit Gicéron dans sa harangue pour Fonteius, quitter leur pays pour aller faire la guerre aux dieux : attaquer Apollon Pythien jusqu'à Delphes; assiéger, devant le Gapitole, Jupiter lui-même en personne!... »
Dix ans de guerres, avons-nous dit, seront nécessaires pour conquérir les Gaules, ajoutons que le Maine et l'Armorique seront les dernières provinces rangées sous l'obéissance du vainqueur, et même les seules peut-être, la dernière surtout, qui pendant les cinq mémorables siècles que va durer la domination romaine, prendront à peine quelques nuances légères de la religion, des usages, des mœurs, du langage de leurs conquérants.
A l'arrivée de César, la Gaule celtique présentait un pays couvert de forêts; offrant quelques cités, mais, en général, un grand nombre d'habitations éparses, véritables cabanes jetées çà et là dans le voisinage des rivières et des bois. Les Celtes de la province du Maine étaient désignés sous le nom générique d'Àulerces, et distingués en trois peuplades : Aulerci : 1° Cœnomani, 2° Diablintes, 3° Arvii; habitant chacune sa contrée, présentant chacune sa ville capitale.
Les Cénomans occupaient, à l'est, presque toute la partie appelée, dans la suite, le Haut-Maine, ayant pour capitale Suindinum.
Les Diablintes, la partie du Bas-Maine qui se trouve au nord-ouest, offrant pour capitale Nœodunum',
Les Arviens, la partie du Bas-Maine qui se recontre au sudouest, présentant pour capitale Vagoritum.
Du reste, les premiers, par la puissance du nombre, et leur capitale par son importance relative, semblaient, dès cette époque, offrir une suprématie naturelle sur les deux autres dans le Maine tout entier; aussi, pour simplifier, emploieronsnous, à l'avenir, le seul nom de Cénomans pour désigner l'ensemble des habitants de cette province.
Leur premier langage paraît avoir été le celtique, dont nous trouvons à peine quelques traces aujourd'hui dans le Maine,
mais qui semble en grande partie conservé dans l'idiome basbreton, ayant ses règles, son dictionnaire, sa syntaxe, sa grammaire et même sa prosodie : bien différent alors d'un simple patois , dérivation plus ou moins corrompue d'une autre langue, ainsi qu'on le voit pour celui de nos campagnes et même de nos petites villes du Maine, dont l'origine du latin employé par les Romains se révèle dans un grand nombre d'expressions, comme nous le prouverons ultérieurement, en citant une partie de ce vocabulaire.
Le gouvernement des Celtes gaulois en général et des Cénomans en particulier, se rapprochait alors du fédératif: chacun des petits États se prêtant, au besoin, un mutuel secours, lors surtout que la sécurité du pays était menacée, comme dans cette redoutable invasion.
Les Génomans s'occupaient encore assez imparfaitement d'agriculture; la chasse, la pêche, l'exploitation de leurs mines, de leurs forêts, constituaient les principales industries qui, chez eux, fournissaient aux premiers besoins de l'existence. Opinion confirmée par celle de F. de Belleforest, assez bien instruit de nos anciens usages.
« Ce pays, dit-il en effet, embelly de plusieurs foresls et boys de haute fustaye et des landes de belle estendue, est plus propre pour la chasse et pour le bestail à nourrir que pour la culture et labourage : ainsi, le terrain y est meslé de gras, et fertil avec le maigre et stéril : de sorte que les Manceaux, en plusieurs lieux, ont plus beau moyen de vous faire présent de gibier que de grain ou de vin ; non que le pays en soit desfourny, ayant des cartiers si abondants, que l'Anjou et Touraine ne le surpassent point ni en bonté de vins, ni en abondance de grains. »
Nous croyons ces descriptions naïves de Belleforest plus conformes à l'état des provinces gauloises, de celles de l'ouest particulièrement, que le portrait flatté, par M. de Ségur, des conditions qu'elles offraient sous le consulat de Sextius, 123 ans avant Jésus-Christ, et qui nous semblerait plus vrai dans son ensemble, en se reportant à l'empire de Marc Aurèle,
vers 170 de l'ère chrétienne : « Le temps, dit en effet M. de Ségur, avait opéré d'assez grands changements dans les mœurs de la nation gauloise. Respectée au dehors, et à l'abri des attaques de l'étranger par la terreur des attaques qu'inspirait son nom, ce repos extérieur amollit peu à peu l'âpreté de son courage; la civilisation y fit des progrès : déjà on voyait dans la Gaule des cités bâties, des remparts élevés , quelques temples érigés. Les Gaulois connaissaient l'usage des monnaies, construisaient des vaisseaux. On vantait l'habileté de leurs charpentiers, de leurs menuisiers; quelques manufactures fabriquaient des tissus grossiers ; l'art de travailler les métaux ne leur était pas étranger. La charrue rendait fertile une immense quantité de plaines autrefois couvertes de bois; le commerce avait ramené la richesse, fait disparaître l'égalité. »
Il suffit, d'un autre côté, pour juger du grand nombre d'ouvriers employés autrefois dans le Mairie à l'extraction des mines de fer surtout, d'examiner l'immense quantité de scories produites par les forges à bras dans presque toutes les parties de cette province, où l'on rencontre, à la fois, des bois et des minerais d'une assez riche composition. Ces scories sont encore tellement abondantes, chez nous, qu'on les utilise à l'entretien des grandes routes.
Le Maine, une grande partie de la Celtique offraient ces conditions d'existence lorsque l'invasion romaine allait s'achever. Le génie militaire de César, la tactique savante, exercée de ses légions opposées aux troupes gauloises, dont le courage était bien supérieur à l'habileté guerrière; la division excessive de ses habitants en petits peuples, dont les chefs ne s'entendaient pas toujours assez pour leur défense commune; le soin étudié que mettait un vainqueur environné du prestige de la gloire à connaître les mœurs, les usages, les croyances, les besoins de ces peuples, à mesure qu'il parvenait à les soumettre; l'attention qu'il apportait ensuite à leur donner satisfaction, à ne jamais provoquer imprudemment les réactions du désespoir, etc., sont les causes principales qui nous expliquent la conquête générale d'un pays aussi puissant, par des armées
peu nombreuses, comparativement aux immenses résultats de leur action.
Des combats toujours partiels et sanglants avaient , malgré d'héroïques efforts et des résistances opiniâtres, fait pénétrer les ennemis au cœur même de la nation celtique. Alors seulement, après six ans d'épreuves désastreuses, elle comprit, mais trop tard, la nécessité d'un mouvement général et d'une réaction en masse.
Vercingélorix, jeune seigneur, appartenant aux Arverni, peuple de l'Auvergne, l'un des plus puissants de la confédération, vers l'an 53 avant Jésus-Christ, soulève toute la Gaule centrale, déjà presque soumise; l'excite, par ses habiles intelgences poussées jusque chez les Aulerces et les Armoricains , par ses pressantes et vives sollicitations, à ce dernier et courageux effort d'affranchissement.
Alors eut lieu le coupable massacre des Romains par les Carnutes, à Genabum, aujourd'hui Orléans. La nouvelle de ce terrible événement, à peine accompli au lever du soleil, fut connue dans l'Auvergne avant neuf heures du soir, à plus de soixante lieues de distance, comme le rapporte César, au moyen d'une sorte de télégraphie phonique, alors en usage dans les Gaules, et qui consistait à transmettre, par la voix, de colline en colline, toutes les nouvelles que l'on avait un grand intérêt à faire promptement arriver. Celle-ci fut la principale occasion du signal d'insurrection que donna Vercingétorix.
Proclamé chef d'une entreprise dont l'étendue, la gravité, demandaient le temps et la maturité nécessaires à l'ensemble de son développement, ce bouillant général n'eut pas la patience d'attendre les secours nombreux qu'on lui promettait partout; et, vaincu par César dans une première bataille, fut obligé de s'enfermer dans Alesia, capitale des Mandubii, cité qu'on nommait alors : Urbium mater, et qui n'est aujourd'hui qu'un village de la Bourgogne , sous le titre modeste d'Alise, ou de bourg Sainte-Reine.
En apprenant cette fâcheuse défaite et les préparatifs du vainqueur pour h; siège iï Alesia, les peuples confédérés pré-
cipitenl l'envoi de leurs contingents : celui des Cénomans fut de cinq mille hommes : fait qui, joint à ceux que nous avons déjà cités, achève de prouver l'importance que les habitants du Maine présentaient au milieu de ces peuples.
Des troupes improvisées volent au secours d'Alesia , que le proconsul attaque victorieusement : l'armée gauloise est détruite ou dispersée ; Vercingétorix, digne d'un meilleur sort, est fait prisonnier Tan 52 avant Jésus-Christ; languit dans un cachot pendant cinq ans; et, Tan 47 avant Jésus-Christ, après avoir été traîné, dans Rome, attaché derrière le char du vainqueur, est lâchement étranglé dans sa prison par l'ordre même de César, qui, du reste, ne tardera pas à subir la terrible expiation de ce crime à la fois inutile et barbare!...
La Gaule était vaincue; son dernier espoir de liberté venait de s'éteindre dans le sang de ses nobles enfants, tant de fois et si courageusement versé dans les combats. Il serait difficile de comprendre l'héroïsme de sa résistance par l'étendue réelle de ses désastres, si Plutarque n'avait pris soin de nous les énumérer : « En huit années, dit-il, César avait forcé huit cents villes, subjugué trois cents nations, vaincu trois millions de combattants, dont un million de morts, et un million d'esclaves. En échange de tout cela, il n'avait laissé aux Gaulois que son épée tombée sur un champ de bataille. Ses soldats la retrouvèrent suspendue dans un temple, et voulurent la reprendre : « Laissez-la, dit le proconsul en souriant, elle est sacrée!... »
César, qui dès le principe de l'invasion , s'était fait nommer gouverneur des Gaules pour cinq ans, exigea plutôt qu'il n'obtint ensuite la prolongation, pour un temps semblable, de cette éminente prérogative, qui, bientôt, par la puissance qu'elle pouvait donner à l'ambitieux conquérant, excita l'inquiétude, la jalousie de Pompée, son rival, et du Sénat tout entier. Au milieu de ces périlleuses conditions, il poursuit son œuvre, parcourt, en vainqueur, les derniers boulevards de la liberté gauloise : le Maine et la Bretagne. Maître du pays, après avoir joué sa gloire, et peut-être le succès de son entreprise, dans
un combat naval contre la flotte armoricaine, sortie, au nombre de deux cents vaisseaux, de Dariorik, fameuse capitale des Vénètes, et dont il ne put triompher qu'en mettant le feu partout, en y réduisant Faction à des combats d'abordage. Le proconsul, dans son implacable ressentiment, livre Dariorik au pillage, en fait décapiter les premières autorités, vendre la population comme esclave; en excitant une si juste et une si profonde indignation, qu'il ne put ou n'osa pas subjuguer entièrement cette province courageuse, dont la soumission ne fut, en effet, achevée que sous les empereurs.
Il serait difficile, d'après ces faits et les nombreux souvenirs que le conquérant des Gaules a laissés dans le Maine et dans la Bretagne, d'admettre l'opinion des écrivains qui semblent vouloir établir que jamais il n'est venu personnellement dans ces deux provinces : lors surtout qu'on y trouve, à chaque pas, un objet qui rappelle son nom; là, c'est le gué, le pont; ici, la voie, le fort, le camp de César.
Las de vaincre par les armes, revenu à des sentiments plus nobles, à des idées plus sages, il s'occupe du soin nécessaire d'affermir sa domination nouvelle, en prévenant, par des mesures, à la fois douces, fermes, habiles et conciliantes, les réactions d'un peuple, dont la fierté, le courage, l'esprit d'indépendance n'auraient pas supporté le poids abrutissant d'un joug onéreux et dur. Mais tandis qu'au milieu de ses brillantes victoires, il prélude à l'asservissement, à la domination du monde, ses ennemis veillent et conspirent : un décret du Sénat le rappelle impérieusement en Italie , l'an 49 avant Jésus-Christ. Indigné, furieux, il descend les Alpes, franchit le Rubicon, limite naturelle de sa province, et qu'aucun général ne devait passer à la tête d'une armée, pour entrer en Italie, sans lever ostensiblement, dans cet acte, l'étendard criminel d'une rébellion punie par le dernier supplice. Il marche droit à Rome, d'où les Sénateurs et Pompée s'étaient enfuis à son approche , se fait nommer dictateur. Victorieux à Pharsale, maître désormais sans égal, il apprend bientôt, avec toutes les démonstrations d'un regret sincère, l'assassinat de Pompée,
qui se rendait en exil par son ordre ; passe en Asie, Tan 47 avant Jésus-Christ; détrône, en trois jours, Pharnace II, roi de Pont; écrit, à cette occasion, au Sénat, ce message si laconique et si jactancieux à la fois : « Veni, vidi, vieil... » Environné de tous les prestiges de la gloire militaire, à sa rentrée brillante et solennelle dans Rome, il se fait décerner la dictature perpétuelle et les honneurs du triomphe, Tan 45 avant Jésus-Christ ; encore un degré sur le marchepied de la fortune, et le titre d'empereur du monde mettait le dernier complément à la réalisation de ses ambitieux projets!... Mais Cassius, Décime et Brutus n'avaient pas dit leur dernier mot : César, au comble de la renommée, le 15 mars, l'an 44 avant Jésus-Christ, tombe, à l'âge de 56 ans, sous le poignard des conjurés, au milieu du Sénat, qu'il avait ébloui par l'éclat de ses victoires; qu'il était envoie de corrompre' par la distribution de ses faveurs et de ses largesses!...
En apportant aux Celtes les institutions politiques , le langage, les mœurs, les usages des Romains, l'invasion de César leur communiquait en môme temps la religion capitale de sa nation : Yidolâtrie, le yohjtlwisme. Cette religion, caractérisant la grande époque où nous sommes arrivé, dans l'histoire de la province du Maine, devant jouer un certain rôle dans les modifications des événements qui vont suivre, se trouver comme étouffé, chez nous, entre le druidisme expirant et le christianisme à sa naissance, doit au moins, par ses caractères généraux, fixer un instant notre attention.
L'idolâtrie, en prenant le terme dans son acception la plus générale, de to è'tôwXov, image, représentation, figure; et de r\ Xocxpeia, culte, adoration : adoration, culte d'une figure, d'une représentation , d'une image , qui devient ici l'objet essentiel de ce culte, de cette adoration, fut la religion des Grecs, des Romains et de 'plusieurs autres peuples dégagés
d'un fétichisme grossier par leur transition du premier au second degré des développements intellectuels.
Dans tous les temps, dans tous les lieux, dans toutes les conditions de son existence primitive, l'homme, privé des lumières de la révélation , fut naturellement conduit à transporter, au dehors de sa propre individualité, des instincts, des passions, des idées, une vie, des actes semblables aux siens, pour les attribuer aux objets extérieurs visibles, et même aux causes plus ou moins puissantes qu'il ne pouvait apprécier dans leurs qualités spéciales , au moyen des sens , mais dont il interprétait les caractères par ceux de leurs effets, disposition dans laquelle, a dit un poète célèbre : « Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage. »
Telle fut l'origine de la mythologie , de ô wuGoç, mythe, objet idéal, fabuleux; et de ô Xoyoç, création de l'esprit, parole, discours; (xuxoXoysoj ; je dis des fables, j'embellis par des fictions. Les Grecs paraissent avoir connu la chose dès l'origine de leur nation, comme on le voit dans l'histoire de leurs premières époques, nommées temps héroïques; mais la création du mot précéda Vidée nette qu'on devait se former de cette chose, et qui ne se montra définitivement bien fixée que dans cette grande phase de leur existence, que nous trouvons entre Pindare, né l'an 520, et Platon, né l'an 429 avant Jésus-Christ. A son tour, la mythologie devint la source, à la fois, de l'histoire , des arts , de la philosophie , de la religion de ces peuples, et de ceux qui marchèrent dans leurs voies. Or, comme d'après les principes que nous venons d'exposer, chacun d'eux créait ses dieux à son image et ressemblance , on vit le polythéisme, fils naturel de la mythologie, prendre des caractères variables, suivant le caractère des nations, dont il formait le culte fondamental. Cette importante considération nous explique pourquoi, chez les Romains, peuple fier, impérieux, conquérant, invariable dans ses résolutions, confiant dans sa fortune, ami des richesses, des plaisirs, de toutes les jouissances du sensualisme, la religion, que nous devons surtout étudier ici , présentait alors, dans la composition de son
Olympe, le Jupiter tonnant, l'invincible Mars, l'immobile Terme, l'implacable Destin, l'avare Plutus, la Vénus impudique, et ces légions de faciles déesses qu'on ne croyait jamais pouvoir assez multiplier.
Le polythéisme, de 7uoàùç, plusieurs, et de bSioç, Dieu, religion dans laquelle on adore un plus ou moins grand nombre de divinités, et qu'il ne faut pas confondre avec le panthéisme, de 7ràv, tout, et de ô 0eoç, Dieu; doctrine également erronée, dans laquelle on voudrait, au contraire, établir que a Dieu est en tout, et tout en Dieu ; » ces vains systèmes, et particulièrement celui du polythéisme, remplaçant, par le culte des choses, des puissances qui les animent, qui les meuvent, l'adoration que l'on doit à l'unique Dieu qui les dirige et les gouverne, aboutissent, dès lors, tous, plus ou moins directement, à Y idolâtrie.
Telle était cette religion futile et dérisoire que les Romains affectionnaient alors d'autant plus, qu'elle flattait et favorisait davantage leurs instincts dépravés, leurs passions coupables, et les excès du sybaritisme, par lequel, chaque jour, ils s'amolissaient davantage ; car si, d'un côté, leur dégradation progressive les avait attachés à cette croyance; à son tour, cette croyance devint le premier et le plus fatal principe de leur décadence et de leur dissolution. Telle était, enfin, cette vaine et fabuleuse doctrine qu'ils prétendaient opposer aux dogmes sérieux de la religion druidique, et, plus tard , faire admettre et partager à des esprits éclairés, à des cœurs ennoblis par la sublime et touchante morale du Christ !
Il est aisé de prévoir les résultats d'une prétention aussi peu réfléchie ; nous les formulerons en quelques mots. Les Celtes se montrèrent assez dociles, pendant la domination qui va suivre , pour tout ce qui n'attaquait pas leurs principes religieux. Et si, par le fond, ils ne gagnèrent pas beaucoup à ces nouveaux rapports, on doit convenir, au moins, que, pour la forme, ils y trouvèrent un certain poli bien nécessaire à leur antique rudesse. Mais les romanesques illusions du polythéisme et les vaines pratiques de l'idolâtrie ne pouvaient pas convenir
à des caractères sérieux, à des esprits positifs, initiés aux profondes pensées, au culte imposant d'un druidisme qui professait la plus sévère morale, et surtout l'adoration d'un seul Dieu. Aussi, pour la province du Maine, plus spécialement, le polythéisme et l'idolâtrie parvinrent-ils à peine dans la campagne, et bornèrent-ils à peu près leur funeste influence à la corruption partielle des villes. Toutefois, une croyance, bien autrement sublime dans ses dogmes, pure et féconde par ses œuvres, devait y ruiner, partout, l'idolâtrie, le polythéisme et le druidisme lui-même.
César, peut-être, sacrifiait-il au culte des idoles, sans autre considération que celle du sensualisme qu'il favorisait, et d'une ambition dont il pouvait servir les immenses projets; mais, assurément, le vainqueur des Gaules n'en comprenait pas moins, avec toute l'intelligence d'un génie supérieur , l'importance et l'avenir de ces grandes vérités. Aussi, dans sa recherche, dans son adresse à gagner la confiance, l'affection même des peuples conquis, ne manque-t-il jamais, chez les Génomans comme chez les autres Gaulois, de flatter les masses par la modération des impôts; les chefs, par des présents; les druides, par des privilèges et par des honneurs : moyens habiles qui rivèrent plus sûrement les fers de nos aïeux que ne l'auraient effectué le despotisme et la brutalité militaires.
Dès lors, tant qu'elle fut soutenue par la domination romaine, l'idolâtrie continua sa débile et défaillante existence; mais aussitôt qu'elle eut perdu son dernier appui , sans aucune force vitale qui lui fût propre, elle se réduisit en poussière, comme ces édifices vermoulus qui croulent sous le poids et l'effort du temps. Nous verrons, en effet, déjà pendant le règne de Constantin, les sacrifices du polythéisme interdits; les statues des idolâtres brisées, livrées aux flammes; les biens de leurs temples confisqués, donnés en grande partie aux églises chrétiennes; enfin, la conversion de Clovis, en 496, porte à l'idolâtrie, dans les Gaules en général et dans la province du Maine en particulier, les coups décisifs d'une ruine entière et dont elle ne se relèvera jamais!...