‹ Histoire complète de la province du Maine depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 10 sur 50 · II. Directoire · texte numérisé non relu

II. Directoire

Par la constitution du 4 brumaire an III, du 26 octobre 1795, étaient créés : comme pouvoir exécutif, sous le nom de directoire, une Commission formée de cinq membres ou Directeurs; et comme pouvoir législatif, deux Chambres ou Conseils, l'un des Cinq-Cents; l'autre, des Anciens. Si l'on veut se former une idée précise du caractère que prenait ainsi le gouvernement républicain, il suffira d'ajouter que les cinq premiers Directeurs nommés, furent : Barras, Rewbell, Carnot, la Réveillère. Lépeaux, Le Tourneur; les cinq derniers : Barras, Siéyès, Gohier, Roger Ducos et Moulins. Quant aux deux Chambres législatives, elles se formèrent en grande partie des amis et des partisans des membres du Directoire.

Sous cette nouvelle administration, les bons patriotes eux-

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mômes n'étaient pas encore bien rassurés dans notre province du Maine, comme nous le démontre, d'une manière assez curieuse, un document officiel de l'administration municipale de La Flèche, du 3 floréal an IV de la République, signé Hamon, Rocher, Meslin, Savardan fils, de la Rue, Dulac, secrétaire. Mémoire adressé ^à l'autorité supérieure pour se justifier , comme d'imputations calomnieuses, gravement compromettantes, et cela très-sérieusement, par une longue réfutation article par article : « 1° d'avoir toléré les prêtres réfractaires ; 2° d'avoir placé à la tête de l'hospice civil plusieurs ci-devant religieuses dont les opinions ne sont rien moins que républicaines, et d'avoir rappelé daiys cet établissement tous les usages de l'ancien régime ; 3° d'avoir pris un arrêté qui tendait à déprécier les assignats ; 4° d'avoir vu de sang froid le nommé la Grenade, chef de chouans, élargi sans jugement; 5° d'avoir reçu dans V administration municipale le citoyen Savardan , beau-frère de trois prêtres émigrés ou réfractaires, etc. » La situation, sous le Directoire, s'était sans doute notablement améliorée ; mais un pareil document n'est pas ici de nature à nous édifier encore beaucoup sur les vertus de l'époque : il était, au contraire, bien triste, pour le gouvernement et pour l'administration du pays, que la municipalité de La Flèche eût à se justifier de semblables faits, avec autant d'appareil et de publicité !

La mort du jeune dauphin Louis XVII, au milieu des souffrances d'une indigne captivité, d'une lente et douloureuse agonie, le 8 juin 1795 ; les guerres que la France eut à soutenir contre un grand nombre de puissances; les fautes, les abus du nouveau pouvoir, etc. , sont des faits que nous devons citer sans en approfondir les détails. Les réactions de la Vendée militaire, celles des provinces de l'Ouest qui remplissent en grande partie cette phase révolutionnaire, et dont le Maine fut l'un des plus sanglants théâtres, devront au contraire fixer notre attention. Mais pour suivre sans distraction l'enchaînement logique des grands événements qui s'y rencontrent, nous en reporterons l'histoire à la fin de la période républicaine, et

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dans un chapitre spécial, comme nous l'avons annoncé par la division do ce grave sujet.

Le Directoire, dont les armées du Rhin avaient éprouvé des échecs sérieux, pensa que le meilleur moyen d'effectuer une diversion à ces échecs était de porter la guerre en Italie. Mais pour cette expédition aussi chanceuse que peu légitime, il fallait un homme exceptionnel sous tous les rapports ; le Directoire jeta les yeux sur le général de brigade Napoléon Bonaparte, qui seul, malgré son très-jeune âge et son peu d'expérience, lui parut bien convenir à cette entreprise. Le plus merveilleux succès vint justifier un pareil choix.

Les essais du petit capitaine, ainsi le nommaient les autres officiers, devinrent des coups de maître; en effet, rétablir profondément la discipline, que le soldat n'observait plus ; électriser les combattants par une chaleureuse éloquence militaire; les intéresser à la victoire par le prestige de l'honneur et l'espoir d'un riche butin ; se couvrir de lauriers et de gloire aux batailles de Montenotte, Mondovi, Lodi, Arcole, Rivoli, etc.; faire signer, aux puissances vaincues, le traité de Campo- Formio, dicté par Napoléon lui-même : tels sont les prodiges effectués, dans l'espace de quelques mois, avec des forces trois fois inférieures, en nombre, à celles de l'ennemi, par le génie guerrier d'un général de 26 ans!... Ce fut ainsi que Bonaparte inaugura ses premières campagnes en entrant dans cette brillante carrière qu'il devait parcourir avec tant d'éclat.

Sous un gouvernement aussi despotique, aussi jaloux que celui du Directoire, le jeune vainqueur de l'Italie, déjà couvert de gloire aux yeux de toute l'Europe, arrivant à Paris dans les conditions d'un véritable triomphe, devait inspirer beaucoup d'ombrage. En effet, lorsqu'il vint le 11 décembre 1797, au milieu des témoignages publics d'admiration, rendre aux Directeurs un compte exact de ses victoires, il fut accueilli par ce pouvoir exécutif qui traitait ses généraux à la carthaginoise, avec autant de réserve que d'hypocrisie. Mais Napoléon, qui déjà rêvait l'omnipotence, feignit de ne pas comprendre : et,

dès ce jour, commença la guerre diplomatique dans laquelle devait succomber le Directoire.

En partie dans L'intention, assez probable, d'éloigner un compétiteur aussi dangereux , on improvise l'expédition d'Egypte, et le commandement supérieur en est aussitôt remis au général Bonaparte. D'un caractère entreprenant, audacieux, il accepte, avec satisfaction, du moins en apparence; peut-être avait-il déjà son arrière pensée?

Jamais, à notre sens, la supériorité du génie de l'homme ne manifesta plus merveilleusement ses ressources que dans la solution de toutes les difficultés qui devaient se rencontrer au milieu des hasards, des périls d'une pareille entreprise. S'emparer du pays, s'y fortifier par la victoire; s'y faire admirer, presque à l'égal d'une divinité, par sa vaillance, la sagesse de ses institutions ; une ingénieuse habileté à ménager les superstitions, le fanatisme du peuple et des dignitaires, jusqu'à se poser comme un admirateur du Coran ; s'y maintenir avec énergie, malgré la perte, la désastreuse défaite d'Aboukir, et les dangers d'un climat sur lequel ses ennemis, ses envieux avaient sans doute un peu trop compté. Mais aussi, quel homme supérieur aux événements, et comme il savait enthousiasmer ses compagnons par des phrases quelquefois emphatiques, mais toujours bien accueillies des bataillons victorieux! Ainsi, à la fameuse bataille des Pyramides, en présence de ces gigantesques élévations tumulaires : « Soldats, leur cria-t-il avec une entraînante émotion, vous allez combattre aujourd'hui les dominateurs de l'Egypte; songez que du haut de ces monuments : Quarante siècles vous contemplent! »

En homme ambitieux et supérieur qui poursuit énergiquement son idée fixe, Napoléon comprend que l'Egypte n'a plus rien d'assez grand à lui promettre; et seulement accompagné des généraux : Lannes, Marmont, Murât, Andréossi, du chef de brigade Bessières; des savants : Monge, Berthollet et Denon ; le 24 août 1799, fait voile pour la France, théâtre pxus digne de ses vastes projets.

Échappé, comme par miracle, dans cette aventureuse tra-

versée, aux croisières anglaises, il débarque près de Fréjus, le 8 octobre ; traverse la France au milieu des acclamations populaires ; est reçu dans Paris comme un libérateur ; placé à la tête des forces militaires de la division; dès lors en mesure d'arriver a la dictature qu'il ambitionnait, et qui semblait alors nécessaire pour sauver le pays des conséquences désastreuses d'un gouvernement incapable et d'une vicieuse administration.

Le 18 brumaire an VIII, 9 novembre 1799, il entre au Conseil des Cinq-Cents, siégeant à Saint-Cloud. Son apparition excite un violent tumulte dans toute l'assemblée, que présidait son frère Lucien ; l'un et l'autre y coururent les plus grands dangers, et furent délivrés par les grenadiers en armes. Les députés veulent rester en séance, malgré les injonctions du général Bonaparte ; la salle est de suite évacuée au pas de charge, tambour battant; le plus grand nombre saute alors par les fenêtres, abandonne ses insignes et va se cacher dans les jardins. Une révolution venait de s'accomplir; et, dès le lendemain, aux termes d'une constitution nouvelle et rapidement improvisée, le Consulat allait remplacer le Directoire. Mais, avant de passer outre, voyons ce qui s'effectuait dans la province du Maine, pendant cette seconde phase de la révolution française.

Dès le 20 avril 1792, alors que nos frontières étaient menacées, un grand nombre de jeunes gens de cette province, par des enrôlements volontaires, formèrent le premier bataillon de laSarthe, renommé par sa bravoure, et d'où sortirent plusieurs généraux dont se glorifia le pays, comme il est aisé de le prouver en citant simplement les noms de MM. Rousseau , Coutard, etc.

Indépendamment des conflits sanglants occasionnés par les guerres de la Vendée, des provinces de l'Ouest; guerres que nous exposerons dans un chapitre particulier pour en mieux apprécier le caractère, l'ensemble et les résultats, le Maine offrit des troubles graves à l'occasion des accaparements réels ou supposés, et qui produisirent dans la Sarthe, Loir-et-Cher,

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Indre-et-Loire, des désordres assez inquiétants pour que la Convention envoyât, dans ces départements, trois de ses membres : Le Hardy, Couppé, Mathieu ; dont la conduite pacifique fut sévèrement blâmée, comme une indigne faiblesse, par le Comité de salut public.

Dans notre province, comme par toute la France, on vit des jeunes gens honnêtes, mais enthousiastes, peu réfléchis, adopter, avec une sorte d'hallucination fanatique, les idées républicaines, en raison des belles promesses d'affranchissement et de liberté dont ne manquaient jamais de se décorer tous les programmes des coryphées révolutionnaires; puis ensuite, après une sévère expérience et la destruction pénible de leurs illusions, revenir aux idées monarchiques, religieuses, en donnant par leur sincère, leur honorable rétractation, le démenti le plus formel aux principes insurrectionnels, même et surtout à ceux de 1789. Si donc nous citons ici des noms propres, ce n'est point comme accusation, qui serait aujourd'hui peu généreuse et sans portée, mais comme une digne et juste réhabilitation.

Boyer, Michel, né à Tours, le 5 février 1768, était en conséquence âgé de 24 ans seulement, lorsque l'auteur du Dictionnaire topographique, historique et statistique de la Sarthe, le fait paraître, en 1792, au Mans, sur la scène politique, avec des intentions trop évidentes pour avoir besoin d'interprétation.

« L'enfance môme, dit en effet M. Pesche, Précis historique, p. cccii, rivalise d'ardeur patriotique avec la jeunesse et l'âge mûr.» « Le citoyen Boyer, ajoute M. Pesche, dans un extrait du premier supplément au Bulletin de la Convention nationale, 28 niai 1793, professeur au collège du Mans, annonce à la Convention que l'instruction publique n'a point été paralysée dans cette ville. Ses collègues et lui, sourds aux clameurs du fanatisme et de l'aristocratie, ont interprété le vœu national pour opérer les réformes les plus salutaires dans l'établissement confié à leurs soins. La philosophie et la rhétorique enseignées en français; un cours d'une morale saine, substitué à l'enseignement des opinions religieuses; la suppression de deux

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classes de latinité, plus utilement remplacées par deux écoles civiques, où les enfants reçoivent les notions indispensables pour exercer les droits de citoyen, ont maintenu le colley du Mans dans un état florissant. Le citoyen Boyer fait hommage à la Convention d'une Pastorale en deux actes et en vers, sur la victoire remportée auprès de Nantes sur les brigands; représentée sur le théâtre du môme collège, dans l'acte public de la distribution des prix. Il annonce encore que les élèves, partageant les sentiments républicains de leurs instituteurs, ont offert, en don patriotique, leurs croix d'argent sur l'autel de la Patrie, le jour de la fédération du 10 août. » « La lettre du citoyen Boyer obtint les honneurs de la mention honorable. »

De leur côté, « les citoyens du Mans, ajoute M. Pesche, n'hésitent pas à suivre cet exemple. Un registre est ouvert, à la municipalité de cette ville, dès le 7 mai 1792, pour y recevoir les dons patriotiques destinés aux frais de la guerre ; et le 17, une première liste est publiée, qui annonce que les offrandes s'élèvent à près de mille écus. Celte publication est accompagnée de l'avis suivant, qui fait connaître le civisme de l'époque » : « Nous avons vu, dans différents journaux des départements du royaume, l'en umération des dons patriotiques et des soumissions volontaires, faites pour subvenir aux frais de la guerre. Ce nombreux concours, ce louable désintéressement des bons citoyens, à employer tous les moyens qui existent en eux pour arracher, des fers du despotisme, leurs frères qui n'ont pas les mêmes ressources, prouvent jusqu'à quel degré de philosophie notre sublime Constitution a élevé le cœur des Français. Notre ville, non moins jalouse que les autres de concourir au bonheur de ses concitoyens, offre déjà une liste nombreuse de citoyens qui ont fait, au secrétariat de la municipalité, de pareils dons et soumissions. »

Nous avons cité ces passages dans leur entier, pour montrer combien les esprits étaient égarés, dans le Maine, avant le serment exigé des prêtres et la mort du roi; double attentat qui détrompa les masses en amenant, comme nous le verrons, les réactions de l'Ouest et de la Vendée : pour faire voir jusqu'où

peut aller, dans ses aberrations, l'esprit cTun honnête jeune homme abusé par les perfides leçons d'une philosophie subversive de l'ordre soeial. Voyons actuellement les désillusions de M. Boyer, les aveux, les rétractations qui lui font honneur, en complétant à la fois cet utile et précieux enseignement.

Vers le 2 décembre 1793, Garnier de Saintes, en mission au Mans, et commissaire de la Convention, après différentes mesures plus que despotiques, venait de frapper la ville d'une contribution exorbitante. Le Conseil de la commune se rend près de l'exacteur pour y formuler une juste réclamation. Chargé du périlleux ministère d'orateur, M. Boyer s'exprime avec toute la chaleur d'une âme honnête, et sans doute avec l'indignation trop naïve et trop sincère d'un cœur en voie de reconnaître, de regretter ses illusions. Il est arrêté comme suspect, conduit à Paris, enfermé dans les prisons de la Conciergerie. Comme tant d'autres, il eût porté sa tête sur l'échafaud, sans l'heureuse et terrible catastrophe du 9 thermidor. Une pareille expérience devait amener de bien sérieuses réflexions : M. Boyer les fit, et sa conversion fut dès lors assurée. Mais laissons-lui l'avantage d'exposer franchement ses impressions; renseignement en deviendra plus fructueux encore.

« Les brillants écrits des philosophes et des publicistes avaient, dit M. Boyer, séduit mon esprit crédule et dépourvu d'expérience; exalté d'ailleurs par l'art que je cultivais avec passion : il était à la fois poète et musicien. Considérant avec amertume et regret l'abîme affreux où la France était alors plongée : Voilà, disait-il encore, les maux enfantés par l'oubli d'une religion de paix et d'amour. Oui, l'impiété est la source de nos discordes : c'est elle qui nous a plongés dans cette mer de sang!... »

Dans cette leçon, devenue si positive pour l'expérience, il serait difficile de rendre un hommage plus sincère aux bonnes doctrines, de donner un démenti plus formel aux perfides et dangereux principes de la morale et de la philosophie révolutionnaires. M. Boyer l'a fait avec une sincérité si courageuse, qu'après avoir lu sa Vie, dignement écrite par l'un de ses élèves

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les plus distingués, M. Edom, ex recteur do l'Académie, on arrive à se demander : s'il n'est pas en quelque sorte avantageux de tomber quand on se relève d'une manière à la fois si noble et si conseiencieuse?

Du reste, M. Boycr, d'un caractère bienveillant et dévoué, dont la vie tout entière fut sérieusement consacrée à l'éducation de la jeunesse, mourut le 16 septembre 4858, à l'âge de 90 ans, après avoir compté dans notre province, comme à Paris, des amis intimes , dont l'honorabilité devient pour sa mémoire un beau titre, et de plus une réponse de fait à ceux qui ne voulant pas le comprendre, encore moins l'imiter, ont cherché, par des moyens détournés, à jeter sur sa conduite un vernis d'inconséquence et de renégation, que les esprits sincères et justes sont assurément bien loin d'y rencontrer.

A la même époque, et sous les mômes inspirations républicaines, existaient, au Mans, d'autres jeunes enthousiastes du nouvel ordre de choses, mais qui ne prenant pas aussi poétiquement la révolution que l'avait fait M. Boyer, se montrèrent plus sérieux, plus violents dans leurs attaques aux principes religieux et monarchiques ; plus incorrigibles et plus absolus dans leurs funestes illusions.

« Ils formaient, dit M. Pesche, le noyau de la société populaire du Mans, composée de tout ce qu'il y avait de républicains les plus prononcés, les plus exaltés même, soit par sentiment et conviction, soit/)ar calcul ou par terreur. » Singulière composition assurément, et sur laquelle on devait dès lors bien peu compter.

« A la tête de cette jeunesse ardente, ajoute M. Pesche, étaient trois chefs de 23 à 24 ans : MM. Goyet, Barbier, Denis Claude, et surtout :

« Bazin Bigomer, — né au Mans, le 22 mai 1771 , dont le caractère audacieux, naturellement entraîné à l'opposition sous tous les régimes ; les opinions très-avancées ; les écrits souvent trop libres, toujours hostiles au pouvoir, suscitèrent à ce républicain, trop dévoué peut-être à sa cause, des tribulations et des malheurs de toute nature. » Écoutons du reste, pour

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d'aussi délicates appréciations, les paroles de cet historien, dont le témoignage ne sera pas suspect :

o Né avec un caractère ardent, impétueux, une âme forte, un cœur noble, généreux et sensible, dit M. Pesche, Biographie, p. 47, Rigomer Bazin sentit son imagination s'embraser aux espérances de liberté que donnait le commencement de la révolution française. » « A dix-huit ans, dit-il, dans une de ses brochures du Lynx, je crus voir Rome dans la France ; Caton au Sénat; les Gracques h la tribune; le grand peuple au Forum, et, partout, de vertueux citoyens. Les faux Gracques voulurent me traîner à l'échafaud, en riant de ma simplicité. » « Cette erreur n'ayant point altéré ses principes, il paya, par six années de détention dans des prisons d'État, par des persécutions sans nombre, par le sacrifice de sa fortune, et enfin par celui de sa vie, leur inflexible rigidité. »

Tel était le chef de cette jeune milice tribunitienne, dont les actes ne devaient pas, en conséquence, être toujours mesurés par la sagesse et par la réflexion. Écoutons encore, à cet égard, celui qui les défend bien plus qu'il ne les accuse : « Les Grecs et les Romains, ajoute M. Pesche, Précis historique, p. cccxlvj, devaient nécessairement offrir leur patronage à ces jeunes fanatiques politiques. Aussi, lorsque l'usage de rebaptiser tout à la république commença à devenir à la mode, ne vit-on plus paraître que des Brutus, des Aristide, desMucius-Scévola, des Gâtons et des Régulus. Pour eux, le commissaire de la Convention Garnier de Saintes était un homme tiède, un républicain douteux... qui délaissait, méprisait même les Sans-Culottes; ne méritait point, enfin, la confiance des vrais républicains. La Convention elle-même était usée; n'avait plus l'énergie qui pouvait sauver et maintenir la République ; avait besoin d'être régénérée. »

Un autre historien, moins bien renseigné peut-être, mais bien autrement énergique dans l'esquisse du portrait qu'il fait de notre écrivain démocrate, lui jette, en expiation de ses fautes, cette appréciation que l'on trouvera saus doute passionnée : « Sous le coup de cette victoire révolutionnaire, dit

M. Crétineau-Joly, Vendée militaire, 1. 1. p. 397, à l'occasion do l'exécution si déplorable de M"e Angélique des Melliers, le conventionnel Garnier de Saintes prend un arrêté par lequel il est enjoint à tous les Sans-Culottes de courir sus aux brigands, de les dénoncer et de les exterminer. Un de ces journalistes comme on en voit tant dans les révolutions, un écrivain qui, avant de se gorger de sang, s'est enivré de son encre démocratique, se charge de mettre à exécution le plan de Garnier; ce journaliste, le père et le modèle de la plupart de ceux que l'Ouest a fournis à la polémique des vengeances nationales, se nomme Bazin. Il se place à la tête d'une cinquantaine de jeunes gens que ses écrits ont pervertis. Pour les besoins de la guillotine, il s'improvise tour à tour espion, gendarme, juge et bourreau. Il n'avait d'abord fait arrêter et tuer que des royalistes; la haine le poussa bientôt à étendre le cercle des attributions juridiques qu'il s'était données : il accusa les patriotes modérés, et tous ceux qui ne pouvaient consentir à prendre part à ses crimes. »

Voulant rester complètement étranger aux débats qu'une aussi violente accusation pourrait soulever, nous aimons cependant à penser que les esprits calmes, témoins des faits dont il s'agit ici, la trouveront peut-être exagérée pour le fond, et surtout acerbe, virulente pour la forme ; l'auteur paraissant l'avoir écrite ab irato, sous le coup d'une indignation dont nous ne prétendons pas, toutefois, contester la légitimité.

A partir de ce moment, une guerre à mort fut déclarée entre le commissaire terroriste du Comité de salut public et l'adolescent Comité révolutionnaire du Mans , plus terroriste que son aîné, comme vient de nous l'apprendre M. Pesehe lui-même.

Garnier de Saintes formule aussitôt une accusation capitale auprès du Comité de Paris, contre le Comité du Mans, qu'il fait saisir et conduire devant le tribunal révolutionnaire de la capitale, sous le titre de bazinisme. Les arrêts de ce tribunal étaient ordinairement si peu douteux, le sanguinaire proconsul avait une si grande confiance dans la portée de son accusation auprès du pouvoir exécutif, qu'il fit entendre, quelques

jours après, ces terribles paroles au milieu d'une séance de la Société populaire du Mans : « A cette heure, dans ce moment, les têtes des conspirateurs bazinistes sont tombées sur l'échafaud. » Le terrible proconsul heureusement se trompait ; le tribunal révolutionnaire de Paris, à la date du 11 floréal, 30 avril 1794, acquittait, mettait en liberté les 10 conspirateurs bazinistes, auxquels, dans son arrêt, il donnait simplement le titre de complices dans la conspiration qui avait existé dans la commune du Mans.

Écoutons encore notre historien du Maine dans la sérieuse imputation qu'il fait aux bazinistes, lesquels échappés à la mort, comme par miracle, se posent, à leur tour, en violents accusateurs de leurs propres concitoyens , moins avancés qu'eux en républicanisme, et voulant répéter, sur leur petit mais redoutable théâtre, le drame sanglant des Montagnards contre les Girondins.

« Nos jeunes enthousiastes, ajoute M. Pesche , échappés miraculeusement au sort fatal qui venait de les menacer, veulent y exposer plusieurs de leurs compatriotes les plus estimables. Ces chefs et meneurs de la Société populaire du Mans formulent une dénonciation contre un certain nombre d'hommes moins exaltés, moins à la hauteur de leur civisme, qu'ils accusent, en conséquence de fédéralisme ; accusation alors banale comme celle de modérantisme; mais qui, après les journées du 1er et 2 juin 1793, suffisait pour conduire à l'échafaud. »

Thirion, en mission dans la Sarthe, les fait arrêter sur celle dénonciation le 6 octobre 1793, diriger vers Paris. On les renferme dans les prisons de Chartres, au nombre de dix ; formant partie, les uns des autorités de la ville du Mans, les autres de l'administration départementale.

« La Société populaire, ajoute M. Pesche, aussi surprise qu'indignée de voir ses adversaires restés à Chartres, au lieu d'être traduits à Paris, afin que justice en fût faite, adresse une nouvelle dénonciation le 12 février 1794 : Bazin, à qui on en attribue la rédaction, y dit : « Si, par un hasard que je ne prévois pas, ils ('M'happent au supplice, je les désignerai sans cesse

au peuple, comme des bêtes féroces qui ont voulu boire son sang!... »

Nous avions besoin, pour articuler un pareil fait, de le trouver publié, sans contradiction, depuis trente-deux ans, dans un ouvrage dont l'auteur ne sera pas accusé de légitimisme. Toutefois, nous le demandons, bien édifié sur la réponse : de quel côté se trouvent donc ici les buveurs de sang .',.. Nous le demandons surtout, quand M. Pesche nous apprend, dans l'alinéa qui suit, les noms honorables qui figuraient dans cette liste de proscription ?

« Enfin, ajoute Fauteur, la liberté fut rendue successivement à chacune de ces victimes, et conformément à la loi du 18 germinal an III, 17 avril 1795, le représentant Dubois-Dubais réintégra dans leurs fonctions tous ceux d'entre eux qui étaient membres des administrations. Plusieurs de ces proscrits ont figuré depuis d'une manière honorable ; notamment : MM. Hardouin aîné, et Delahaye, nommés députés en 1818. »

Enfin, puisque notre consciencieux historien veut bien nous faire des révélations qui mettent si pertinemment au grand jour le terrible caractère, les effrayantes résolutions de la Société populaire du Mans, achevons la citation, elle nous en fera connaître, sur cet important sujet, bien plus que nous n'eussions désiré en consigner dans nos archives. Mais la vérité s'est fait jour : ce n'est pas nous qui devons la repousser, lors surtout qu'il s'agit d'un si grand et d'un si précieux enseignement.

« On peut juger, continue M. Pesche, de l'exaltation qui régnait alors dans les deux partis, ou plutôt, dans les deux fractions opposées d'un même parti, par la résolution suivante prise dans la séance du 18 ventôse, 6 février 1794, de la Société populaire du Mans, et consignée dans son procès-verbal. » « Sur les avis multipliés parvenus à la Société républicaine du Mans, que quelques intrigants, couverts du masque du patriotisme, avaient conçu et manifesté le projet infâme de dissoudre la Société, d'en former une qui rivalisât avec elle, et, par ce moyen, de jeter dans cette commune des ferments de discorde

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qui pourraient avoir les suites les plus funestes : tous les membres simultanément, et par un mouvement spontané, ont juré avec enthousiasme de poignarder le premier factieux, le premier intrigant quelconque, qui oserait égarer le peuple au point de lui faire épouser toute querelle individuelle ; et de demeurer inviolablement attachées àHa Société des Jacobins et à la Montagne. »

M. Pesche a bien raison de revenir sur sa première pensée d'attribuer aux deux partis républicains la résolution épouvantable que nous venons de citer ; elle n'appartient en effet qu'aux terroristes de la Société populaire du Mans, et ne peut être acceptée que de ceux qui s'inspiraient alors des principes de Saint-Just, Gouthon, Robespierre, etc. Nous voudrions également trouver, dans cet historien, une rectification semblable relativement à l'un des jeunes révolutionnaires qu'il pose comme chef de secte, comme ayant dicté les plus violentes mesures de ce Comité jacobin., Après avoir fait un brillant éloge de la noblesse de son caractère et de la sensibilité de son cœur , ces deux assertions offriraient une moins étrange et moins pénible contradiction. Nous voulons bien croire à la première, mais alors il ne faudrait pas formuler ainsi la seconde, autrement cette sensibilité du cœur et cette noblesse du caractère se rapprocheraient un peu trop de celles qu'on voulut aussi donner à Saint-Just.

Notre historien du Maine confirme au contraire tout ce qu'il avait si pertinemment avancé du jacobinisme exalté de notre fougueux démocrate, lorsqu'il ajoute, Biographie, p. 45 : « En Tan VI, le Directoire le destitua, comme anarchiste, des fonctions d'officier municipal du Mans. » Du reste, M. Bazin succomba le 20 janvier 1818, dans une rencontre avec M. F. de V., officier de la Légion de la Sarthe.

Au milieu de ces protestations du pouvoir contre les violences de l'anarchie, combien les républicains modérés euxmêmes étaient loin de cette paisible sécurité qu'ils s'étaient promise; combien leurs inquiétudes étaient grandes, encore, dans notre province du Maine surtout. Nous en jugerons par

cette lettre de M. Le Prince-Claircigny, chef de la garde nationale du Mans, à M. Houdbert, membre du Conseil des Cinq- Cents : 20 Messidor an VII : « L'horizon politique, dit-il, commence un peu à s'éclaircir. Le mal était à son comble ; quelques mois de plus, et c'en était fait de la liberté ! Les moyens que Ton commence à déployer donnent les meilleures espérances aux républicains : mais surtout, n'allez pas vous arrêter trop tôt; que les secousses que nous avions déjà éprouvées, et qui ne s'étaient pas prolongées jusqu'à rendre inébranlable l'édifice constitutionnel, vous servent d'exemple : ce nest pas seulement de l'opération, mais bien plus, des soins et du traitement qui la suivent, que dépend le rétablissement du malade. Tachez que cette crise soit la dernière, et qu'il en résulte enfin le bonheur général après lequel nous aspirons depuis tant d'années. Notre position topographique rend notre département plus malheureux que bien d'autres : outre les maux généraux, nous avons nos maux particuliers : les chouans font des progrès, et leur audace s'accroît en raison de notre peu de moyens de leur résister. Nous avons ici peu de troupe ; et encore on peut dire que le long séjour qu'elle a fait dans le département, et plus encore chez le particulier où elle a été longtemps logée, Va terriblement démoralisée. Dans notre colonne mobile , tous marchent à contre cœur, et plus des trois quarts ne sont pas d'avec nous. Jugez de notre position, chaque jour voit arrêter des femmes, des chefs de ménage qu'on ne rend qu'après les avoir rançonnés. Parez, mon cher ami, de bonne heure, un mal, qui, si on le laisse faire des progrès, deviendrait bien difficile à déraciner. Signé : Le Prince-Claircigny. »

Mais si, dans notre province, les terroristes prenaient des résolutions violentes, se livraient à des actes sanguinaires, les misérables que l'on jetait dans les rangs des défenseurs de la religion et de la monarchie, ou qui s'y glissaient pour satisfaire leur amour du meurtre et du pillage, pour assouvir des haines, des vengeances particulières, y commettaient, de leur côté, d'affreux attentats.

L'un de ceux qui firent le plus de bruit, dans la ville du

Mans, fut l'assassinat de M. Maguin, commissaire du Directoire près l'administration départementale de la Sarthe, excuré constitutionnel de la Couture; assassinat commis, en sortant du spectacle, dans la rue du Marché-aux-Bœufs, le 21 brumaire an VI, 11 novembre 1797 , vers huit heures et demie du soir, par deux ou trois hommes apostés dans cet endroit ; sans qu'il fût possible de les arrêter ni même de les reconnaître; ce qui laissa le champ libre aux conjectures sur les véritables auteurs du crime.

En parlant des premiers mouvements insurrectionnels du Maine, P. Renouard, Essais historiques sur cette province, t. II, p. 296, n'hésite pas à dire, sans fournir aucune preuve d'un fait aussi grave : « Ces mouvements sont dirigés par le chevalier de la Bolbène, connu sous le nom de Palakouski et par V assassinat du commissaire Maguin qu'il commit Vannée précédente. »

Le Directoire fit peser, au contraire, le poids de cette odieuse accusation sur les anarchistes ; et, se croyant attaqué dans la personne de son représentant, donna beaucoup d'importance à cette affaire. Il écrit une lettre de condoléance à la veuve Maguin ; rend le 27 brumaire un arrêté, ordonnant : « que les ministres de la justice et de la police générale se concerteront pour faire poursuivre, avec la plus grande activité, les provocateurs, auteurs, fauteurs et complices de l'assassinat du citoyen Maguin, pour accélérer leur jugement; que l'un et l'autre ministres lui rendront compte, de cinq en cinq jours, de l'état et du résultat des recherches, poursuites et procédures ; que l'administration départementale proposera ses vues sur les moyens de venir au secours de la veuve Maguin.» Des arrestations assez nombreuses furent la conséquence de cette mesure. Les prévenus sont conduits à Paris et tous renvoyés après une sérieuse enquête.

Le lendemain de l'événement, sans doute pour exciter le ressentiment de la population contre les auteurs supposés d'un aussi lâche assassinat, plusieurs hommes portèrent sur leurs épaules, dans toutes les rues du Mans, un fauteuil sur

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lequel était assis le cadavre de la victime, couvert de sa chemise ensanglantée. Bien jeune alors, nous étions placé au carrefour du Bourg-d'Anguy, et nous avons encore le souvenir très-présent d'avoir vu ce triste cortège suivant les rues de la Grimace, du Quartier-dc-Cavalerie,du Mouton, pour continuer ainsi dans la ville, sans exciter d'autre impression apparente, que Thorreur du crime commis, et le dégoût pour celte affreuse exhibition.

Le 28 juillet 1798, on retira de la Sarthe, dans notre cité, le cadavre d'un homme de trente ans à peu près, dont la poitrine était percée de trois coups de poignard ou d'épée ; quelques mois après, le commissaire de police, M. Bergue, sortant du théâtre, reçut au bras un coup de pistolet. Il fut également impossible de connaître les auteurs de ces nouveaux attentats, qui semblaient, comme le premier, particulièrement dirigés contre les agents du gouvernement directorial.

L'assassinat du citoyen Maguin, surtout, produisit au Mans, une impression d'autant plus pénible que ce commissaire du gouvernement, pour le département de la Sarthe, avait montré de l'équité, de la bienveillance dans ses pénibles fonctions; et, fit naître assez d'effroi, dans toute la population, pour qu'il devînt très-difficile de trouver un homme assez courageux, assez dévoué pour accepter la succession administrative de celui qui venait de tomber sous les coups des partis encore dangereusement armés du poignard aiguisé par le fanatisme politique. Un de nos concitoyens eut ce dévouement, ce courage ; et ce n'est pas assurément l'acte le moins remarquable de sa laborieuse, de son utile carrière.

Michel Houdbert, né à La Flèche, Sarthe, le 31 juin 1768, fut ce courageux et dévoué successeur de l'infortuné Maguin. Après avoir fait de fortes études, M. Houdbert entra dans la Congrégation de l'Oratoire, et s'y distingua par des connaissances positives et le soin le plus consciencieux à remplir ses devoirs. Emporté, comme la majeure partie de la génération du moment, par le torrent des idées progressives de 1789, il obéit à l'enthousiasme des honnêtes jeunes républicains de

l'époque, sans prévoir les funestes résultats que ce mouvement devait entraîner dans ses fougueux débordements ; mais aussi, comme eux, sans prendre aucune part aux criminels excès de 1793: du monstrueux triumvirat de la Terreur. C'est, en effet, seulement en 1797, sous le Directoire, que M. Houdbert apparut sur la scène politique, en acceptant le poste périlleux où venait de tomber le malheureux Maguin. Nous allons voir, par la circulaire qu'il fit alors imprimer, combien les principes républicains avaient heureusement changé depuis le despotisme brutal et sanguinaire du Comité de salut public.

« Le Mans, 16 frimaire an VI de la République française une et indivisible. Le commissaire du Directoire exécutif près l'administration du département de la Sarthe, h ceux près les administrations municipales de l'arrondissement : Citoyens et chers collègues, j'obéis à l'arrêté du Directoire exécutif qui vient de me nommer son Commissaire près cette administration centrale. Et je succède à l'estimable Maguin, qui n'est plus. Je ne me représente point la place que j'occupe encore empreinte du sang de mon prédécesseur, je me précipite au poste où il est tombé victime : je crois que la Patrie m'appelle, je me dévoue... En d'autres temps j'eusse laissé à des mains plus exercées ou moins faibles le fardeau très-pénible des fonctions qui me sont confiées... Mais dans la circonstance actuelle je ne dois voir que le besoin du moment. Un fonctionnaire public est immolé à son poste, on me juge digne de paraître à la brèche, je ne dois pas céder, à un autre, l'honneur de le remplacer. J'apporte à ce poste périlleux les meilleures intentions, celles dont s'honore un républicain, un ami vrai de la Constitution et des lois. Je ne provoque point contre moi le crime, mais si le poignard qui frappa l'infortuné Maguin rôde déjà autour de mon cœur, si une mort tragique doit être le prix de mon dévouement, je la pardonne d'avance à qui pourra me reprocher justement un acte contre ma conscience ou mon devoir... A Dieu ne plaise que j'invoque contre les ennemis de Maguin ces coups honteux, qui n'appartiennent qu'aux âmes féroces et lâches : les coups de notre autorité seront ceux que

iM i itKvoi.i non DE 1793 :

prescrivent la justice et l'humanité... Vous connaissez les lois de la pacification : failes-les respecter avec courage. Le Gouvernement couvrira de son égide, il protégera toujours avec prédilection le citoyen jadis égaré qui se sera maintenu fidèle depuis son retour au sein de la Patrie... Ma confiance en vous est fondée, j'espère me rendre digne de la vôtre. Signé : Houdbert. »

Pour ceux qui jugent les hommes et les choses avec discernement, réflexion, sans parti pris, ce document révèle , dans son auteur, au milieu des circonstances du moment : courage vrai, dévouement au pays, fermeté, justice, bienveillance administrative. Et si nous ajoutons, avec certitude, qu'ici les actions répondirent aux paroles, il sera difficile que tous les partis n'accordent pas au moins de la gratitude à l'homme qui s'est immolé dans un pareil moment avec une abnégation remarquable, pour la sécurité du département; afin que l'on ne vînt pas, après un assassinat qui déjà provoquait beaucoup d'irritation, mettre au pouvoir un de ces énergumènes qui trop souvent ne procédaient que par vengeances et représailles.

C'est ainsi, du moins, que la conduite et les déclarations de principes du nouveau commissaire furent comprises , nonseulement par le ministère, mais encore par les habitants de la Sarthe ; aussi recevait-il, le 26 frimaire an VI, la lettre suivante du ministre des relations extérieures : « J'ai reçu , citoyen, avec la lettre du 49 frimaire présent mois, qui m'annonce votre installation au poste périlleux, mais honorable, de commissaire du Directoire exécutif près le département de la Sarthe , l'exemplaire qui y était joint d'une circulaire à vos collègues près les administrations municipales. J'y ai lu avec plaisir l'expression de vos sentiments républicains, et je ne peux qu'applaudir à votre dévouement, à la cause de la liberté. Signé : Gh. -Maurice Talleyrand. » Le ministre de la marine termine ainsi la lettre de même date, qu'il adresse au commissaire de la Sarthe : « Votre énergie, votre dévouement à la chose publique, confirment le choix que le Directoire a fait de vous pour remplacer l'infortuné Maguin. Le gouvernement

doit être bien satisfait d'être secondé par un républicain aussi vertueux. »

Enfin , nous citerons encore quelques mots de la lettre écrite dans les mômes circonstances par le préfet de la police générale, ministre de la République et dernier vestige de la mauvaise époque, on en jugera par la différence du style : « Vous arrivez à un poste qui fut dignement occupé par le citoyen Maguin ; à une place dans laquelle il a scellé de son sang son attachement à la République ; vous êtes appelé, par là même, à le venger ; et vous y parviendrez en redoublant d'efforts pour faire exécuter les lois, pour atteindre les infracteurs et les livrer aux tribunaux. Signé : Soten. » Le règne des misérables de cette espèce était heureusement passé : M. Houdbert, comme on le sait, ne suivit jamais leurs criminelles instructions.

Aussi, comme témoignage de l'estime et de la reconnaissance de ses concitoyens, fut-il nommé dans Fan VI, avril 1798, dans Fan VII, avril 1799, membre du conseil des Cinq-Cents pour le département de la Sarthe. Ses collègues les plus distingués applaudirent à ce choix ; l'un d'eux , entre autres , termine ainsi la lettre qu'il lui adresse à cette occasion : « Paris, 17 floréal an VII : ... Enfin, mon cher concitoyen, j'avais prédit que vous ne tarderiez pas à voir réparer d'une manière éclatante le tort qu'on vous fit l'an dernier, et je ressens aujourd'hui la joie la plus vive de ce que ma prédiction soit si ponctuellement accomplie. En entrant au Corps législatif, vous n'y trouverez que des amis et des frères : tout le monde est déjà favorablement prévenu à votre égard. La résolution prise hier sera vraisemblablement sous peu de jours adoptée par les Anciens : ainsi bientôt j'aurai le plaisir de vous voir et de vous embrasser. Je ne vous dis rien des nouvelles publiques, vous les connaissez comme nous : les cris de vengeance contre l'Autriche ne peuvent trop se répéter. Salut, amitié, fraternité. Signé : Mcnard la Groye. »

Dans ce nouveau poste, M. Houdbcrt se montra, comme toujours, laborieux, dévoué courageusement à ses devoirs,

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bienfaisant, obligeant même pour toutes les opinions sages, pour tous les partis inoffensifs envers l'État. Des lettres de MM. Roullet de la Bouillerie, Jules Pasquier, etc., que nous pourrions textuellement citer, le prouvent de la manière la plus honorable.

Après le coup d'Etat du 18 brumaire, 9 novembre 1799, M. Houdbert revint au Mans, v fut successivement chef de bureau à la préfecture, division des travaux publics, juge au tribunal spécial, substitut du procureur impérial, juge au tribunal civil jusqu'en 1834. Mais un homme aussi laborieux, dont Tinstruction bien constatée par des jurys spéciaux l'avait fait antérieurement nommer professeur de belles-lettres à Troyes, de législation au Mans, ne pouvait rester étranger au mouvement scientifique, littéraire, industriel, qui reprenait, dans notre pays comme par toute la France, une impulsion utile et féconde. Aussi, reçu avec empressement au nombre des membres de la Société libre des Arts du Mans, devint-il bientôt, avec le titre de secrétaire, l'un de ses membres les plus utiles et les plus dévoués.

Lorsque la Société publia son Recueil, journal agricole, industriel, etc., de 1817 à 4821, il en supporta presque seul tout le fardeau : « M. Houdbert, dit M. Anjubault, dans une savante Notice, alors secrétaire de la Société, se dévoua à la rédaction de ce Recueil avec son zèle et son intelligence accoutumés ; il faut lire nos procès-verbaux pour apprécier le service signalé qu'il rendit à notre Compagnie dans cette circonstance. Auteur de plusieurs travaux importants, entre autres de la statistique de la Sarthe, publiée sous l'administration de M. le préfet Auvray ; de quelques jolies pièces de vers, surtout d'une boutade originale sur le jeu de boston, M. Houdbert termina sa carrière si bien remplie, au Mans, le 9 mai 1842.

Quant aux nominations de la Sarthe à la représentation nationale, elles témoignèrent d'une grande modification dans les opinions politiques des électeurs par les noms de MM.Bardou, Hardouin-Révéry, Dufour, Houdbert, Menard de la Groye, etc., au conseil des Cinq-Cents ; Barré de Dollon, Le Haut, Ysam-

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bart, etc., au conseil des Anciens. Une scène d'un remarquable pathétique eut même lieu, pendant l'élection de ce dernier, par son modeste refus : « Le citoyen Ysambart, dit le procès-verbal de la séance du 24 germinal an VI, ne se rendant point aux instances des électeurs, le président et plusieurs membres se précipitent autour de lui, le conjurent, le pressent : il se trouve enlacé dans leurs embrassements, des larmes de la plus douce émotion coulent de tous les yeux; et le citoyen Ysambart cède enfin aux fraternelles sollicitations de l'Assemblée qui arrête que le récit de cette scène touchante serait décrit au procèsverbal ! »

Nous savons de quelle manière Napoléon brisa le pouvoir du Directoire en évacuant militairement la salle des Cinq-Cents : Voyons, en quelques mots, le caractère et les principaux actes de la troisième et dernière phase du gouvernement républicain.

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