III. Consulat
Lorsque Napoléon Bonaparte s'était présenté au conseil des Cinq-Cents, les hommes clairvoyants avaient deviné sa pensée, prévu les conséquences des ambitieux projets que sans doute il roulait déjà dans son esprit, au milieu des enivrements de la victoire, du besoin d'une autorité vigoureuse en France, et du pouvoir militaire que tant de succès merveilleux avaient mis entre ses mains. Aussi plusieurs voix, dans la fameuse journée du 18 brumaire, 9 novembre 1799, firent-elles entendre ce cri d'alarme et de réaction : « A bas le Dictateur ! »
Aussi Napoléon qui, peut-être, avait son plan de conduite arrêté d'avance, qui certes comprenait bien l'ombrage qu'il devait exciter, avait-il eu grand soin, dans son captieux discours au conseil des Anciens, d'aller au-devant de cette imputation et de la repousser par des assurances, par des promesses qu'il était sans doute loin de vouloir tenir.
« J'étais tranquille à Paris, dit-il, lorsque je reçus le décret
du conseil des Anciens qui me parlait de ses dangers, de ceux de la République : à l'instant j'appelai, je retrouvai nies frères d'armes et nous vînmes vous donner notre appui. Nos intenlions furent pures, désintéressées ; et pour prix du dévouement que nous avons montré hier, déjà on nous abreuve de calomnies. On parle d'un nouveau César, d'un nouveau Cromwell ; on répand le bruit que je veux établir un gouvernement militaire... Je vous déclare qu'aussitôt que les dangers seront passés, j'abdiquerai le commandement qui m'est confié. Je ne veux être, à l'égard de la magistrature nommée par vous, que le bras qui la soutiendra. »
Il sera toujours, sans doute, impossible de résoudre positivement la grande question de savoir : si Bonaparte fut conduit par la force des événements, la puissance progressive qu'ils vinrent lui donner, à la dictature militaire, à la monarchie la plus absolue qu'on puisse imaginer; ou si dès le principe il ambitionna cette monarchie, cette dictature, et mit tout en œuvre pour l'obtenir ? Mais, d'après les faits essentiels de ces grandes époques de notre histoire, il est du moins permis de penser que la seconde supposition offre de nombreuses présomptions en sa faveur.
Aussitôt après la dissolution du conseil des Cinq-Cents par la force armée, ceux de ses membres qui n'avaient pas fait une opposition violente à Napoléon se réunirent, toujours sous la présidence de Lucien son frère, et formèrent, avec le conseil des Anciens, le Corps législatif qui nomma deux Commissions à l'effet de rédiger une Constitution nouvelle; et remplaça le Directoire par un Consulat formé de trois membres : le général Bonaparte, les ex-directeurs Sieyès et Roger Ducos.
Cette Constitution, acceptée le 1er janvier 1800, confiait le pouvoir exécutif aux trois consuls déjà nommés, et dont le premier, dans la personne de Napoléon, offrait une autorité souveraine ; les deux autres n'ayant que voix consultative dans la décision des plus graves affaires. Ici commence donc véritablement la toute-puissance de Napoléon , surtout avec les conditions progressives du Consulat pour dix ans; à vie : cou-
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duisant directement à l'empire. Quant au pouvoir législatif, il se partageait en trois chambres : 1° le Tribunat, discutant les propositions du gouvernement, pour en faire, au besoin, des projets de lois ; 2° le Corps législatif, examinant ces projets, pour en constituer au besoin des décrets ; 3° enfin, le Sénat, dont la sanction était nécessaire pour donner à ces décrets le caractère de lois, sous le nom de Sénatus-consultes.
Bonaparte, en homme supérieur, et dont les plans de conduite sont habilement tracés à l'avance pour atteindre le but essentiel de ses ambitieux projets , se pose en pacificateur de l'Europe ; croit déjà pouvoir traiter d'égal à égal avec les plus grands souverains, qui ne lui répondent que par l'intermédiaire de leurs ministres ; et l'Angleterre surtout, dans un style qui ressemble assurément davantage aux termes d'une fin de non-recevoir, d'une leçon polie, qu'à ceux d'une correspondance bien sérieusement diplomatique.
La discipline militaire, l'ordre dans les administrations civiles et le rétablissement du culte religieux, fixèrent particulièrement l'attention du premier consul, en lui donnant occasion de faire admirer ses talents dans tous les genres.
Il marchait à son but avec une irrésistible énergie : aussi malheur à qui paraissait lui faire obstacle ; naturellement grand, généreux, magnanime, comme il en donna bien des fois la preuve, il semblait alors essentiellement différent de luimôme et comme frappé de vertige. Au 18 brumaire 1799, Barras est exilé dans ses terres ; en mars 1804, le duc d'Enghien est fusillé dans les fossés de Vincennes ; Moreau, condamné par le tribunal de la Seine à deux ans de prison, est exilé indéfiniment en Amérique; en 1809, le Souverain Pontife Pie VII, le 5 juillet, subit à Savonc d'abord, ensuite à Fontainebleau , les rigueurs de la captivité jusqu'au 25 janvier 1813, etc. En trouvant d'aussi regrettables faits dans la vie du plus grand homme des temps modernes, n'est-ce pas l'occasion de reconnaître avec regret la vérité de cet axiome : « Nullum ingenium sine mixtura dementiœ. » « Le génie, chez l'homme, n'exista jamais sans un mélange de folie. »
Quant à la paix générale que Bonaparte semblait promettre à l'Europe entière, personne assurément, par son caractère et par sa position, n'était moins en mesure que lui de réaliser un aussi beau rêve. En conséquence, dès le 17 mai 1800, une armée française, commandée par lui, franchissait résolument, au milieu des plus sérieuses difficultés, le mont Snint-Bernard pour aller, en Italie, cueillir de nouveaux lauriers et remporter de plus grands triomphes : la bataille de Marengo, dans laquelle Napoléon joua sa ^fortune et, peut-être, celle delà France, mit le comble aux succès de la campagne, par le magnanime concours du général Desaix, dont les charges admirables, à la tête d'une valeureuse cavalerie , changèrent une défaite en victoire. Pourquoi faut-il que nous soyons obligé d'ajouter : cet immortel fait d'armes coûta la vie à notre illustre guerrier, qui tomba si glorieusement sur le champ de bataille, après avoir mis les Autrichiens en pleine déroute, le 14 juin 1800!
Bonaparte rentra dans Paris au milieu des acclamations générales : on ne parla bientôt plus que de récompenser tant de glorieux exploits, de mémorables victoires par le titre d'empereur; et, le 30 avril 1804, on en fit au tribunat la proposition formelle, dans le but d'ôter toute espérance aux partisans de la Bestauration. Mais déjà le Sénat, par l'organe de Cambacérès, alors second consul, avait pris, à cet égard, une véritable initiative. Enfin, après un échange de discours assez curieux, l'Empire fut offert, accepté, la nouvelle Constitution promulguée.
Dans la province du Maine, où l'irréligion républicaine et la persécution du clergé avaient particulièrement aigri les esprits et fait prendre les armes, le rétablissement du culte catholique fut un des bienfaits du Consulat auquel on accorda le plus de gratitude et de faveur. Mais une dernière difficulté se trouvait encore ici, la promesse de fidélité à la nouvelle Constitution. M. l'abbé Duperrier-Dumourier , ex-grand vicaire du diocèse, et qui se trouvait alors à la tête du clergé fidèle à ses devoirs, d'un esprit sage, d'un caractère doux et conciliant,
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parvint, avec la double puissance du raisonnement et de l'exemple, à ramener le calme et la paix dans tout ce diocèse. Le concordat de 1801 , la démission volontaire de l'évêque assermenté; la nomination de Monseigneur de Pidoll à l'évêché du Mans, auquel on rendit celui de Laval, achevèrent de rétablir, dans toute la province, une harmonie parfaite entre l'Église et l'État.
Ainsi finit ce fatal gouvernement républicain, si court et cependant si désastreux; dont quelques améliorations, qu'il eût été facile d'obtenir autrement, et mieux encore, ont été payées des calamités de la France, des tortures, de la ruine, du sang généreux et pur de ses plus illustres, de ses plus vertueux enfants!...
Nous verrons, dans l'histoire des réactions politiques et religieuses contre l'anarchie, l'incrédulité, combien de courageuses victimes sont tombées dans les rangs de la noblesse, du Tiers- État, du clergé, pour le soutien de l'autel et du trône ; terminons ce précis delà Révolution française de 1793, par l'énumération que nous avons promise des prêtres du diocèse du Mans qui sont morts pour la foi sur les échafauds républicains, sans même parler des victimes de l'exil : un semblable rapprochement fera plus d'honneur au clergé du Maine que le plus brillant éloge historique.