I. Régime de la Terreur
La sanglante journée du 10 août, pendant laquelle nous avons vu le roi littéralement assiégé dans le château des Tuileries; ensuite relégué à l'assemblée législative dans une tribune de journaliste; des massacres exécutés avec la plus affreuse barbarie, par ces Marseillais échappés des bagnes et par la plus vile populace de Paris, fut le premier triomphe sérieux des Sans-Culottes; aussi, l'assemblée, par l'organe des plus force-
nés Jacobins, formula-t-elle ces deux propositions, dont le sens précis ne laissait plus aucun doute sur les sinistres événements qui devaient suivre : « l°Le peuple français est invité à former une Convention nationale. 2° Le chef du pouvoir exécutif est provisoirement suspendu de ses fonctions, jusqu'à ce que la Convention nationale ait prononcé sur les mesures qu'elle croira pouvoir adopter pour assurer la souveraineté du peuple, le règne de la liberté et de l'égalité. »
La Convention se forma dans les provinces par les soins des Jacobins les plus dévoués, et sous l'intimidation de leurs clubs. Nous connaissons les députés élus dans le Maine et la part qu'ils prirent aux événements. Dès le 21 septembre 1792, avant môme que la moitié des membres fussent présents à Paris, l'assemblée, sous la présidence de Pétion, décrète, par acclamation subite : l'abolition de la royauté, rétablissement de la république, dont l'ère nouvelle commence le 22 septembre 1792. Nous connaissons les hauts faits de la Convention pour tout ce qui est relatif à la mort du roi, de sa famille ; suivons actuellement ceux de la république française qu'elle vient si malheureusement d'improviser.
Jusqu'au 10 août 1792, les Girondins, plus modérés que les Montagnards, plus dangereux peut-être par la supériorité de leur talent, par cette espèce de douceur, de convenance qu'ils savaient donner, en apparence du moins, aux formes républicaines, avaient maîtrisé leurs adversaires par l'entraînement des masses, même honnêtes, mais enthousiastes et sans réflexion. A partir de cette époque désastreuse, où la violence était à l'ordre du jour; où la force brutale faisait loi dans Paris; où les forçats en rupture de ban, les Marseillais, la populace débraillée des faubourgs, les Sans-Culottes, pour tout dire en un mot, constituaient la force principale dans les émeutes, les insurrections, les coups de main; on vit les Montagnards, par un cynisme grossier, une éloquence de place publique, une férocité sanguinaire imperturbable, mieux compris de ces terribles sicaires, les diriger à leur gré; convertir cette populace immonde en peuple souverain ! au nom duquel
désormais les crimes les plus épouvantables allaient être commis.
Une inquisition implacable , mais une inquisition à ciel ouvert, fut alors instituée sous les noms de Comité de salut public, au sein même de la Convention, le 6 avril 1793, avec des pouvoirs tellement exagérés, qu'il représentait une véritable dictature a plusieuks têtes ; et lorsqu'au 4 décembre on trouve pour éléments d'une aussi formidable puissance, des hommes tels que : Robespierre, Couthon, Jean-Bon de Saint- André, Hérault de Séchelles, Danton, Collot-d'Herbois, Saint- Just, Billaud-Varennes , etc., il est aisé de comprendre, à l'avance, toutes les horreurs qui vont inaugurer un pareil gouvernement.
Si Ton voulait trouver une hyperbole dans l'expression de dictature à plusieurs têtes, que nous employons pour désigner le gouvernement du Comité de salut public, il nous serait facile de prouver, par l'incontestable autorité d'un juge bien compétent, que nous sommes resté bien au-dessous de la véritable évaluation, puisqu'il faut voir la Convention entière dans cette dictature, par conséquent lui reconnaître 750 têtes ! « En prenant les rênes du gouvernement de la France, dit Levasseur de la Sarthe, Mémoires, t. II, p. 1, la Convention réunissait dans ses mains, au pouvoir constituant, à la faculté de faire des lois, la plénitude du pouvoir exécutif, et, en quelque sorte, l'autorité judiciaire. On nous a reproché ce qu'il y avait de monstrueux dans cette omnipotence générale; on s'est perdu en démonstrations inutiles pour prouver ce qui est plus clair que le jour : savoir, que la confusion de la législature avec le pouvoir d'exécution; du souverain avec le magistrat, tend à la tijrannie, et que la Convention , cumulant tant de fonctions diversement redoutables, était un corps essentiellement despotique. Ce qu'on s'est donné tant de peine à établir, personne n'a jamais songé h le nier : oui, la Convention était une autorité dictatoriale sans limite et sans contre-poids. Oui , ses ordres étaient à la fois des lois, des décrets et des sentences. Oui, elle exécutait, comme magistrat, ce qu'elle avait ordonné
comme représentation du souverain. » Est-il possible de pousser plus loin l'évidence et le cynisme de la démonstration? C'est un conventionnel montagnard qui parle : et voilà ce qu'il affirme avoir été mis, au nom de la liberté, à la place du gouvernement de Louis XVI : d'une monarchie constitutionnelle !.. Mais ce n'est pas tout encore.
Des tribunaux révolutionnaires sont organisés partout avec leurs infatigables pourvoyeurs ; l'instrument du supplice, en permanente exécution, témoigne bientôt de sa lassitude et de son insuffisance ; le parti de la Plaine tout entier est passé, le premier, sous le tranchant du couteau républicain ; la noblesse, le clergé, les riches, les hommes en réputation pour leur vertu, leur science , les honnêtes gens de toutes les catégories , se trouvent, sous l'inique et monstrueuse loi des suspects, votée parla Convention le 17 septembre 1793, compris dans ces continuels massacres, ou, pour le moins, dans ces communes proscriptions : le régime de la Terreur s'établit alors dans toute sa violence, avec toutes ses atrocités!...
Or, si l'on veut savoir sur quel genre de citoyens portaient ces proscriptions et ces massacres; juger, parles faits, toute la cruauté de rigueurs aussi peu motivées, il suffit d'écouter les témoignages assurément sans partialité de notre premier préfet sous l'empire : « Il y a sur les listes d'émigrés, arrêtées dans le département, dit M. Auvray, Statistique de la Sarthe, un nombre de 909, dans lequel se trouvent : prêtres déportés, 248; reclus, 41. Il est de la loyauté de déclarer hautement que ceux des prêtres de mon département, à qui l'indulgence du gouvernement a permis de rentrer dans leur ancien domicile, en les mettantsous la surveillance des autorités locales, tiennent fidèlement leurs promesses; n'ont pas, jusqu'ici, provoqué contre eux la plus petite plainte; donné quelque sujet d'inquiétude; et prouvent, par une conduite vraiment régulière, leur gratitude et leur raison. »
Voyons donc, maintenant, de quelle manières ces dignes ministres de Jésus-Christ se trouvaient remplacés par les prêtres assermentés au milieu de nos populations qui haïr don-
naient le nom d'intrus; voyons par quelles grotesques parodies on prélendit substituer, aux augustes cérémonies du culte, ces indécentes exhibitions des nouvelles déesses de la liberté, de la raison, de l'égalité, dans les fêtes inqualifiables célébrées en l'honneur de F Être suprême; à l'existence duquel on voulait encore bien croire, disait-on avec autant d'outrecuidance que d'emphase !
« On laisse, dit M. Crétineau-Joly, dans son Histoire de la Vendée, le curé assermenté que les fidèles surnomment V intrus, s'emparer, à main armée, de l'église veuve de ses enfants. Puis les habitants, en masse, protestent, par leur absence, contre cette violation de leur conscience d'hommes et de chrétiens. Dans les fermes, où le vrai prêtre officiait, ils donnaient l'hospitalité au bon Dieu. »
Tandis que le ministre fidèle priait encore avec son pieux entourage, sous l'humble toit de la vertu patriarcale, au milieu même et sous les menaces de la persécution, que faisait l'intrus dans nos églises profanées, au milieu du scandale affligeant de nos places publiques? Voyons :
« Dans le courant du mois de septembre 1792, dit M. de Saint-Paul, Histoire de Mondoubleau, l'abbé Grégoire, évêque constitutionnel de Blois, vint donner la Confirmation à Mondoubleau. Cette cérémonie religieuse se fit sur la place du Marché, où, la croix haute et la bannière déployée, arrivent à la file les paroisses voisines. Une grande multitude assiste à cette fête ; y apporte plus de dissipation que de recueillement, plus d'irrévérence que de piété. Pouvait-il en être autrement sous l'influence d'une époque si hostile à la religion , et sous l'épiscopat d'un évêque intrus, prêt à changer sa mitre en bonnet rouge, et déjà régicide au fond du cœur? »
L'auteur suit en effet ce prélat oublieux de ses devoirs et de toutes convenances à la Convention, où l'envoyaient, en septembre 1792, les électeurs jacobins de Loir-et-Cher; y formulant à son arrivée cette épouvantable déclamation : « Les rois sont, dans l'ordre moraU ce que les monstres sont dans l'ordre
physique; et leur histoire est celle du martyrologe des nations ! » Voilà ce qu'était l'homme choisi pour occuper le siège épiscopal de Blois!
« C'était, ajoute M. de Saint-Paul, à qui se montrerait l'ennemi le plus acharné du christianisme. Dans le courant de février, un ancien notaire, en mission h Mondoubleau, cherchant, par ses mystifications impies, à déverser le ridicule sur cette religion et sur ses ministres, accompagné d'acolytes bien dignes de lui, revêtus d'ornements sacerdotaux, ils traînaient à leur suite l'âne d'un pâtissier, acteur principal, travesti en ministre du culte apostolique ; lequel n'était pas assurément le plus inepte delà troupe. Ce commissaire du gouvernement portait à la main un vase sacré dans lequel, à chaque station, il faisait boire son noble compagnon... Au mois de mars suivant, eut lieu la fête de la Raison ; une demoiselle de Mondoubleau, d'une famille honorable, se montra fière d'y représenter le rôle de déesse; quatre autres, celui de nymphes. Un char attelé de deux bœufs promenait dans la ville ces divinités profanes. » Au Mans, eurentflieu des mascarades semblables, où figuraient Mlles B..., L.../G..., etc.
Depuis trois ans, les Sans-Culottes avaient affecté des ménagements hypocrites envers la religion ; mais, le 7 novembre 1793, Gobel, évêque intrus de Paris, et plusieurs de ses vicaires jetèrent le masque transparent qui les couvrait, et, dans une séance de la Convention, apostasièrent publiquement, en déclarant qu'ils renonçaient au christianisme et professeraient désormais exclusivement le culte de l'égalité, de la raison et de la liberté ! A partir de celte monstrueuse déclaration , les prêtres assermentés eux-mêmes ne furent plus libres dans l'exercice du culte chrétien. La Convention, il est vrai, ne rendit aucun décret, aucune loi, pour le défendre, mais elle envoya dans toute la France des représentants chargés d'y substituer celui de la Raison ; et ces délégués furent secondés, avec tant d'immoralité , par les administrations locales, que bientôt les églises catholiques se trouvèrent dévastées, employées aux plus vils usages, ou brûlées et démolies. II 12
Cette scandaleuse apostasie pénétra difficilement dans le Bas-Maine; cependant, le 20 novembre 1793, elle épouvanta la ville de Laval par le cynisme de sa manifestation. Cinq des vicaires épiscopaux : Laigre, Sartre, Labans, Réveil, etc., en face des autorités départementales, déclarèrent officiellement : « qu'ils renonçaient au métier de prêtre, pour servir exclusivement la liberté!... etc. » En conséquence, l'église de la Trinité fut envahie par des envoyés de la municipalité, qui signifièrent l'ordre d'y cesser entièrement l'exercice du culte. L'un d'eux monta dans la chaire et déclara : « qu'elle ne servirait plus désormais à propager la superstition!... » Tous les objets de valeur furent enlevés, et l'édifice métamorphosé en temple de la Raison!... Guilbert, qui, de simple vicaire à Viviers, devint vicaire épiscopal sous de Villar; apostat, clubiste, cynique renégat, affreux terroriste, procureur de la commune, greffier de l'implacable commission révolutionnaire qui fit périr tant de bons prêtres et d'honnêtes gens sur l'échafaud ; enfin marié honteusement, fut celui qui se montra le plus brutal dans la dévastation des églises, et le plus immoral dans les stupides exhibitions de ces tristes saturnales dont aucune, par ses ridicules momeries, n'égala certainement jamais, sous tous les rapports, le cérémonial suivant.
Fête Républicaine a Laval.
La sagesse révolutionnaire commença par décider que l'église de la Trinité se nommerait désormais : « le temple de la Raison, » servirait aux fêtes patriotiques après une appropriation convenable dont cet honnête Guilbert fut chargé de diriger les travaux, en sa qualité de digne procureur de la commune. Autels, à l'exception du principal, qui souffrit peu, statues, colonnes, ornements, tout fut mutilé à l'intérieur comme à l'extérieur. Le dévoué Guilbert, pour justifier le choix dont on l'avait honoré, pour activer cet acte d'affreux vandalisme, armé de la pioche du manœuvre, s'en servait avec un merveilleux
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entrain. La belle statue de la Vierge, en marbre, allait être brisée, lorsqu'un homme de cœur et d'esprit fait observer, à l 'estimable procureur de la commune, que cette statue représenterait fort bien celle de la Liberté; l'intelligent magistrat goûta cette réflexion, et le précieux objet fut conservé. Le bel orgue, placé vers 1770, est mis en pièces; les débris en sont abandonnés à la populace. Un vaste amphithéâtre, construit en échafaudage, remplit une partie de la nef; une tribune populaire est élevée à l'usage des orateurs Sans-Culottes ; et, pour les nourrir des saines doctrines qui font tant d'honneur au magnifique décret du 17 ventôse an II , on place en regard cette admirable déclaration écrite en gros caractères sur un tableau convenablement décoré : « Le peuple français reconnaît l'Être suprême et l'immortalité de lame! » Ainsi parfaitement approprié à sa nouvelle destination par les soins intelligents et si dévoués du noble Guilbert, le temple de la Raison servit aux grandes réunions du club ; aux assemblées électorales; aux fêtes patriotiques de l'Enfance, de l'Agriculture, de la Raison, de la Liberté, de l'Être suprême, etc., pendant lesquelles se faisaient, au charivari des clairons, des tambours, des instruments les plus discordants, cesmariages républicains , au milieu des propos obscènes, des bruyantes et grossières gentillesses de cette population distinguée; des discours licencieux de nos illustres orateurs démagogiques, qui montaient alors si majestueusement à la tribune pour y broder chaleureusement sur l'invariable canevas de la haine aux prêtres ; de V horreur des rois; de la liberté; de la vertu; de la fraternité, etc. ; le tout assaisonné de professions de foi dont la philosophie, la morale, et même l'humanité, n'étaient pas toujours exemplaires.
Pour compléter cet extrait des mémoires ecclésiastiques de Laval , nous donnerons un aperçu du fabuleux programme de l'une de ces fêtes : celle de l'Être suprême, célébrée à Laval, dans le temple de la Raison, le décadi 20 prairial : 8 juin 1794, six semaines avant la chute de Robespierre ; nous citerons textuellement :
Trois devises passablement curieuses décorent le lieu du rendez-vous; au centre : « Vivre libre ou mourir; » à droite : « Honneur et protection a la vertu ; » à gauche : « Horreur et proscription de l'athéisme. »
« Dès l'aurore, une décharge de deux coups de canon annoncera au peuple ce grand jour de fête à jamais mémorable, qui doit confondre V athéisme et anéantir l'immoralité; assurer le triomphe de la vertu et de la raison!
« Ce jour consacré à la Divinité ne doit plus Vêtre à la débauche : les cœurs que nous offrirons à l'Éternel doivent être purs comme le sujet qui nous anime.
« Les magistrats du peuple chargés de veiller spécialement sur les mœurs, ne se contenteront pas de dire que la vertu est à l'ordre du jour, ils la feront pratiquer; ils ramèneront son beau règne...
« Le point de ralliement sera sur la place de la Liberté : la générale battra à neuf heures, pour avertir tous les citoyens armés de s'y rendre, en ordre, à onze heures précises.
« Les représentants du peuple qui se trouveront dans nos murs seront invités à cette fête : leur présence en fera le principal ornement.
« Un escadron de cavalerie et de gendarmerie ouvrira la marche : il sera suivi de la moitié des citoyens armés : le son bruyant des tambours annoncera au loin cette auguste cérémonie.
« Après eux viendront ces jeunes Républicains, trop faibles encore pour aller terrasser les esclaves de la corruption ; leur cœur, sortant des mains de la nature, se nourrit et s'enflamme de l'esprit de la liberté et de la vertu, en s'exerçant à devenir un jour utiles à leur patrie, en se consacrant à sa défense.
« Un groupe de citoyennes, d'épouses vertueuses et fécondes, de mères tendres, qui s'applaudiront d'avoir donné le jour à plusieurs défenseurs de la patrie; d'avoir inspiré le courage et le dévouement : vertus qui caractérisent le vrai Républicain, suivra immédiatement après. Ces mères et leurs filles, que la bienséance ne permet pas de quitter, seront parées des dons
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que la nature bienfaisante offre à tous ses enfants : des fleurs de toute espèce remplaceront les vains ornements de l'orgueil.
« Viendra ensuite la masse des citoyens, portant un bouquet de fleurs dans leurs mains. Cet objet leur représentera, dans sa simplicité même, la grandeur et la puissance de la Divinité que l'univers entier adore. L'un des plus âgés portera un étendard où on lira ces mots : « Le peuple français ne méconnut jamais l'Être suprême : il croit à Vimmortalité de ïâme, et non à la superstition /...
« Les représentants du peuple, généreux fondateurs de la liberté, régénérateurs des mœurs, soutiens éternels des vertus, seront témoins de la joie que leur présence répandra dans les âmes;\\s se plairont au milieu du peuple et des autorités constituées. Une musique guerrière précédera leur marche. Le cortège sera terminé par l'autre moitié des citoyens armés, et d'un escadron de cavalerie et de gendarmerie.
« Sur la place de la réunion sera dressé un autel à la patrie, sur lequel s'élèvera une montagne qui rappellera les crimes et les conspirations des scélérats qui Vont assiégée; le courage et l'énergie de ceux qui l'ont constamment défendue. Sur la cime seront placés les représentants et les différents orateurs qui rassureront le peuple alarmé par Vidée d'un néant affreux que V athée a voulu propager; qui lui prêcheront l'existence d'un Dieu, en lui offrant des hommages purs, sincères, et dignes de lui.
« Après les discours prononcés, et les grâces rendues à l'Auteur de la nature , à cette Divinité qui veille sur l'univers, le cortège se rendra, dans le même ordre, au temple de la Raison. Des discours et des hymnes intéressantes termineront la fête. »
Bornées à ces déclamations imbéciles, où le ridicule vient partout le disputer à l'absurde, les démonstrations patriotiques de cette fatale époque ne pourraient inspirer que la dérision et la pitié; mais, en réfléchissant aux acteurs de ces déplorables scènes ; en se rappelant que ces dignes représentants du peuple, ces généreux fondateurs de la liberté, ces régénérateurs des
mœurs, soutiens éternels des vertus, dont la présence excitait une joie si pure dans les âmes, » étaient des misérables tels que : Couthon, Collot-oVHerbois, Carrier, etc.; que les plus révérés de « ces magistrats du peuple chargés spécialement de veiller sur les mœurs, de faire pratiquer la vertu, de ramener son beau règne, etc., se trouvaient personnifiés par des monstres sanguinaires comme Robespierre, Danton, Marat, l'esprit s'épouvante, le cœur se déchire au simple souvenir des plus horribles exécutions !
Du reste, si l'on veut s'édifier plus complètement encore sur les vertus et qualités des coryphées de la Convention, des membres du Comité de salut public, du triumvirat de la Terreur, il suffira d'écouter leur collègue de la Montagne, celui « qui votait, dit-il, ordinairement avec eux, » et dont les confessions sont aussi précieuses que véritablement étranges : « A côté de Robespierre et de Saint-Just, dit Levasseur de la Sarthe, Mémoires, t. III, p. 78, hommes inflexibles, mais conduits par les principes, et voulant sincèrement la république, quoiqu'ils fussent capables de moyens odieux et sanglants pour la faire triompher; à côté de Couthon, leur ami et leur agent, se trouvaient Billaud-Varennes et Gollot-d'Herbois, qui ne s'étaient mêlés à la crise révolutionnaire que pour leur intérêt ; qui, en politique, ne savaient que répandre le sang ; et qui ne pouvaient voir, dans le rétablissement de l'ordre, que la fin de leur influence!... » Ainsi, des assassins, des perturbateurs et des marchands de révolutions , voilà ces grands citoyens qui gouvernaient la France ; voilà quels étaient les collègues avoués, recherchés, admirés, de notre député de la Sarthe à la Convention!...
Enfin, si l'on veut juger du degré d'absurdité qu'atteignaient ces représentants émérites dans leurs proclamations de la liberté, ne suffit-il pas de lire quelques passages du fameux Règlement de Lequinio sur la liberté des cultes : document signé par les administrateurs de la Mayenne : « Art. 1. Afin que la liberté des cultes existe dans toute sa plénitude, il est défendu à qui que ce soit de prêcher ou écrire, pour favoriser
quelque culte ou opinion religieuse que ce puisse être!... Art. 2. Les ci-devant ministres de quelque culte que ce soit, et ceux qui le sont encore, répondent de la tranquillité de leurs communes!... Art. 3. Toute pétition des communes en faveur de leurs ci-devant ministres suffira pour les rendre suspectes l... Art. 5. Attendu l'habitude de mentir , dont les ci-devant ministres des cultes s'étaient fait un devoir, il leur est défendu de prêcher, écrire ou enseigner la morale, sous peine d'être regardés comme suspects, etc. ; » et, comme peine commune de l'infraction aux divers articles de ce règlement : « la condamnation à mort par le tribunal révolutionnaire !... »
Eh bien, cependant, que les hommes de foi se rassurent; non-seulement l'iniquité, le crime, n'auront pas un règne de bien longue durée ; mais, comme si Dieu, dans sa justice, prenait pitié des bons, voulait ensuite leur éviter jusqu'à la pénible nécessité de punir les méchants, c'est par leurs plus viles créatures, ou par le fanatisme de la liberté même, par l'impatience d'une odieuse tyrannie, que le crime et l 'iniquité seront immolés dans cette providentielle expiation : ce qui fit prononcer à Danton lui-même, lorsqu'il montait à l'échafaud, ces paroles assurément bien remarquables dans la bouche d'un pareil homme : « La Piévolution, semblable à Saturne, dévore ses propres enfants !... Robespierre vient après moi; voyez : je le traîne à ma suite l... » Et le farouche tribun du peuple ne s'est pas trompé!... Suivons l'accomplissement de ces terribles prophéties.
Autour du farouche Comité de salut public venaient se grouper d'autres agents révolutionnaires également dangereux et corrompus, formant son digne cortège, et se chargeant, avec une férocité sauvage, de la sanglante exécution de ses criminelles prescriptions.
Aucun moyen ne répugnait aux dignes sicaires du Comité de salut public pour exterminer les ennemis de la patrie. Ainsi, Santcrre écrivait de Saumur, le 22 août 1793, au ministre de la guerre, occupé d'en finir avec les royalistes : « Des mines! des mines à force! des fumées soporifiques, et puis tomber
dessus. » « La Convention, ajoute M. Crétincau-Joly, accueillait cette horrible idée comme un moyen tout naturel d'en finir avec la Vendée ! Et, le 11 septembre 1793, Rossignol, renchérissant sur les fumées soporifiques dont parle Santerre, ne craint pas d'avouer que, pour terminer la guerre, il faut avoir recours aux ressources de la chimie î »
Empoisonnements en masse. — « Il serait à désirer, écrit en conséquence Rossignol au Comité de salut public, à cette date, en mesure générale, que Ton envoyât près de cette armée le citoyen Fourcroy, membre de la Montagne, pour nous aider de ses lumières, et enfin parvenir à la destruction des brigands. C'est le sentiment d'un de vos frères et amis, qui connaît son talent en chimie. » « Le citoyen Fourcroy, ajoute M. Crétineau- Joly, ne crut pas sa présence nécessaire pour empoisonner la Vendée ; mais, à la demande de Robespierre, de Collot-d'Herbois, de Barrère et de Fouché, il rédigea un rapport où la science se mettait au service du crime. Dans ce rapport, il indiquait les moyens à employer pour réaliser le vœu patriotique de Santerre et de Rossignol!... »
L'infâme Carrier paraît avoir eu l'initiative de cet horrible moyen. Il écrivait en effet au comité de Paris, aux chefs militaires de l'armée, le 9 novembre 1793 : « Que font au peuple vos victoires qui ne terminent rien ? Il faut employer les moyens extrêmes : vous avez à délivrer le pays d'un chancre qui le dévore : le poison est plus sûr que votre artillerie l... ne craignez pas de le mettre en jeu. Faites empoisonner les sources d'eau ; empoisonnez du pain que vous abandonnerez à la voracité de cette misérable année de brigands l... Vous avez des espions parmi les soldats du pape qu'un enfant conduit ; lâchez-les avec ce cadeau, et la patrie est sauvée : vous tuez les soldats de La Rochejaquelein à coups de bayonnettes : tuez-les à coups d'arsenic, cela est moins dispendieux et plus commode. Je vous ouvre cet avis, auquel j'ai fait adhérer ma Société populaire ; et, avec des Sans-Culottes comme vous, je n'ai pas besoin d'en dire davantage. » Santerre et Rossignol acceptent l'idée , mais Rléber pousse un cri d'indignation :
<( Si Carrier était ici, dit le brave général, je lui passerais mon épée au travers du corps. » Poursuivons.
Au premier rang de ces terroristes, comme on les nommait avec trop de raison, apparaissait l'inqualifiable Marat, journaliste furibond, prêchant, avec le cynisme le plus éhonté, l'insurrection, le meurtre, le pillage, dans sa feuille incendiaire, où, le 25 février 1793, à l'occasion des craintes d'une famine, craintes perfidement jetées dans les masses, on lisait des passages tels que celui-ci : « Dans les pays où les droits du peuple ne sont pas de vains mots inutilement consignés dans une Constitution, le pillage de quelques magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs des denrées de première nécessité, tenues à un prix auquel le peuple ne peut atteindre, mettrait bientôt fin aux publiques malversations. » Un pareil langage, dans cet affreux journal, publié sous le titre de : « ï Ami du peuple, » toléré par la Commune, autorisé par le Comité de salut public, n'était que trop bien compris par une populace disposée à tous les méfaits , et mettant chaque jour en pratique les principes d'un pareil enseignement. Il valut, du reste, à Marat, un acquittement triomphal au 24 avril 1793, lors de sa mise en accusation pour l'atrocité de ses écrits ; et les honneurs du Panthéon après son assassinat par Charlotte Corday, le 13 juillet 1793.
Mais, puisque l'un des zélés partisans du régime de la Terreur, siégeant, ainsi que Marat, sur les degrés les plus élevés de la Montagne, veut bien nous donner son portrait d'après nature, acceptons cette bonne fortune : il est des montres qu'il faut peindre, ne fût-ce que pour en inspirer l'horreur. Marat, Jean-Paul, dit Levasseur de la Sarthe, Mémoires, t. I, p. 65, républicain atrabilaire, possédé par quelques idées fixes, compromettait la cause de la liberté par ses exagérations. Il ne craignait pas de proclamer que ses principes ne pouvaient triompher qu'en faisant couler des flots de sang; et, dans sa sombre monomanie, il demandait le sacrifice de 270,000 tétes. Un tel homme était un funeste drapeau pour le parti au milieu duquel il vint siéger... Ce fanatique énergumène nous inspi-
rail, à nous-mêmes, une sorte de répugnance et de stupeur. Lorsqu'on me le montra pour la première fois, s'agitant avec violence au sommet de la Montagne, je le considérai avec cette curiosité inquiète qu'on éprouve en contemplant certains insectes hideux. Ses vêtements en désordre, sa figure livide, ses yeux hagards avaient je ne sais quoi de rebutant et d'épouvantable qui consistait lame. Tous les collègues avec lesquels je me liai d'amitié le jugèrent comme moi. » Ainsi, voilà donc le portrait de l'un des coryphées de la Montagne, tracé de visu, par l'un des plus zélés partisans du Comité de salut public; et, de plus, approuvé, comme très-ressemblant, par les principaux Sans-Culottes !...
Quant à la qualification de son assassinat, elle devient facile, puisque l'auteur a pris soin d'en préciser lui-même le caractère : « J'ai tué un homme, dit Charlotte Corday, en face du tribunal révolutionnaire, pour en sauver cent mille; un scélérat, pour sauver des innocents; une bête féroce, pour donner le repos à mon pays : j'étais républicaine avant la révolution, et je n'ai jamais manqué d'énergie!...» Au point de vue de la politique, c'est donc une action de coupable fanatisme ; à celui de la religion, c'est un crime; pour tout observateur intelligent, c'est l'acte d'un enfant de la révolution qui tue son frère, en se constituant lui-même juge de ses méfaits : de la peine de mort qu'il prononce et qu'il exécute!...
Parmi les autres sicaires du Comité de salut public, on comptait encore particulièrement :
Hébert, — ce substitut bien digne du procureur de la commune; plus dissolu peut-être que Marat; plus grossier encore dans son journal impudent : Le Père Duchène ; et qui porta sa tête sur l'échafaud révolutionnaire, le 24 mars 1794.
Danton, — le Mirabeau de la populace, l'organisateur des insurrections, du pillage, des massacres; l'instituteur du tribunal révolutionnaire, devant lequel Robespierre le fit condamner à mort, puis exécuter, le 5 avril 1794, sur l'un des échafauds qu'il venait d'élever lui-même en si grand nombre.
Hérault de Séchelles, — noble d'origine, brillant avocat-
général au Parlement, qui vint s'associer k tous les crimes de Danton, formula cet horrible aveu, en revenant d'une mission républicaine en province : « J'ai semé des guillotines sur ma route, et cela produit de bons effets ; » et dont la tête, en 1794, tomba sous les coups de cet instrument fatal, par jugement du tribunal révolutionnaire.
Philippeaux, — député de la Sarthe k la Convention, avocat montagnard, et qui périt également sur l'échafaud, en 1794, comme faisant partie des dantonistes; comme ayant affiché un patriotisme extravagant et suspect.
Chaumette, — fils d'un cordonnier de Nevers , institue les fêtes de la Raison, qu'il établit avec l'intention avouée de démoraliser le peuple. Il commence par faire apostasier publiquement Tévêque Gobel avec plusieurs autres prêtres assermentés ;ensuite il présente k la barre de la Convention une femme vêtue à la grecque et voilée, puis il prononce emphatiquement ces infâmes paroles : « Mortels, cessez de trembler devant les foudres impuissantes d'un Dieu qui n'exista jamais. Ne reconnaissez plus d'autre divinité que la Raison : je viens vous en offrir l'image la plus noble et la plus pure. S'il vous faut des idoles, ne sacrifiez plus qu'à celle-ci. » Soulevant aussitôt le voile qui couvrait sa nouvelle Divinité, chacun reconnut l'une des actrices les plus célèbres de Paris, et que ce digne grand-prêtre faisait adorer quelques jours après sur l'autel de Notre-Dame. La foule, déjà pourtant si corrompue, témoigna sa répulsion pour un tel scandale, et le Comité de salut public lui-même, saisissant une aussi bonne occasion , fit condamner Chaumette à périr sur l'échafaud, en 1794, avec plusieurs autres Hébertistes.
Ainsi furent envoyés à mort par le tribunal révolutionnaire, qu'ils avaient institué quelques mois auparavant ; ainsi tombèrent sous le coup du terrible instrument de supplice, dont ils avaient convertie sol du pays, ces agents cependant si dévoués k l'intérêt des Sans-Culottes; si bassement soumis à la criminelle exécution des ordres du Comité de salut public. Mais les monstres les plus affreux ne sont pas encore tombés ; la justice de Dieu n'est pas encore satisfaite. Continuons.
ISS RÉVOLUTION DE 1798 :
Robespierre — avait alors triomphé de ses rivaux en crimes, en sanguinaire despotisme; la France était partout avilie, tremblante, sous le régime de la Terreur; les couvents, les communautés, les séminaires avaient été vidés, livrés au pillage; ceux qui n'avaient pas subi la démolition ou l'incendie, convertis en prisons, étaient remplis des nombreuses victimes de l'inique loi des suspects, et que les tribunaux révolutionnaires prenaient le grand soin de ne pas trop laisser accumuler : celui de Paris était si bien traité par son accusateur public, son pourvoyeur !
Fouquier-Tinville, — ce digne compère, ce nouveau Tristan de Robespierre ; qui, revenant du Comité de salut public, où son impérieux maître lui demanda 150 têtes par jour, fut pris de vertige : « La rivière, dit-il, me sembla rouler du sang! » Lorsqu'on voulait frapper ces grands coups, on avait un prétexte, un moyen toujours prêt, on déclarait : « La patrie en danger ! » Les représentants du peuple, et mieux encore les zélés missionnaires de la république avaient fait leurs preuves : Levasseur, aux exécutions de Sedan; Couthon, Collot-d'Herbois, aux démolitions, aux massacres de Lyon ; Carrier, aux noyades, aux mariages républicains de Nantes, etc. Enfin, lorsque la mesure de toutes les profanations, de tous les sacrilèges, de tous les attentats et de tous les crimes, fut comblée par ces affreux dominateurs, l'expiation vint les atteindre : et, chose remarquable, ce fut également parla main de leurs complices qu'ils furent arrêtés ; par leur infatigable pourvoyeur, qu'ils furent accusés ; par leur tribunal, qu'ils se trouvèrent condamnés ; enfin , par la hache même qu'ils avaient ébréchée sur tant d'autres, que leur tête roula sur l'échafaud révolutionnaire.
En constatant l'affreuse atrocité de pareils faits, on semblerait se laisser entraîner à l'exagération, si les auteurs de ces épouvantables drames ne venaient eux-mêmes, sans pudeur et sans remords, prouver qu'on ne dit point encore assez : « Lorsque la création du Comité de salut public, ajoute Levasseur de la Sarthe, loc. cit., t. II, p. 5, vint donner à la machine politique le grand rouage qui lui manquait, les commissaires
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de la Convention n'avaient encore que des pouvoirs spéciaux... Il n'en fut plus de même après le 31 mai 1793; tous les commissaires furent rappelés; et d'autres représentants furent envoyés à leur place; mais cette fois, avec des pouvoirs illimités. Toute autorité disparaissait devant eux ; toute force leur obéissait; leurs ordres étaient, h la fois, des lois de transition et des décrets exécutoires. » Or, Levasseur était un de ces proconsuls omnipotents; Gouthon, Carrier, Collot-d'Herbois, Esnue, Lavallée, etc., jouissaient dans leurs missions de ces pouvoirs illimités : faut-il s'étonner du reste?
Le 9 thermidor, 27 juillet 1794, Robespierre, vaincu par les attaques successives de Billaud-Varennes et de Tallien, en pleine Convention, après plusieurs péripéties graves, fut décrété d'accusation ; pris avec ses principaux affidés le soir même à l'Hôtel-de-Ville, jugé, exécuté le lendemain, 28 juillet, 10 thermidor, sur la place Louis XV, avec 21 de ses complices, parmi lesquels nous indiquerons surtout :
Henriot, — ce chef brutal et violent de la forme armée des Sans-Culottes ;
Gouthon, — ce méchant et vicieux avocat, l'un des plus sanguinaires du Comité; des plus actifs et des plus audacieux terroristes, malgré la paralysie dont il était affecté ;
Saint-Just, — ce jeune homme à la fois distingué dans ses manières, doué d'une certaine éloquence de tribune, mais froidement cruel, sanguinaire; séide impassible de Robespierre; formant, avec ce dernier et Gouthon, le trio si redoutable, auquel on donnait, en tremblant, le nom de : Triumvirat de la Terreur ! Fleuriot, maire de Paris ; Dumas, président du tribunal révolutionnaire, etc.; enfin, comme pour compléter celte grande et juste expiation, ce misérable cordonnier Simon, membre de la Commune, et qui tourmenta si cruellement le jeune Louis XVII dans la prison du Temple !...
Au premier aspect, il semblerait que, dans cette équitable satisfaction donnée tout à la fois à la religion, à la politique, à la morale, aux honnêtes gens de toutes les opinions, la Providence vient d'oublier l'un des plus coupables criminels à frap-
per : l'odieux Fouquier-Tinville. Mais, avec un peu plus de réflexion, ne dirait-on pas, au contraire, que voulant punir et détruire la révolution par elle-même ; les plus scélérats et les plus corrompus des républicains, par les instruments qu'ils avaient imaginés pour torturer les honnêtes gens, elle s'était réservé, comme le mieux approprié à l'accusation des plus implacables terroristes, celui d'entre eux qu'ils employèrent, pendant plus de 14 mois, comme un habile pourvoyeur de leurs échafauds? Cette opinion ne se formule-t-elle pas ensuite, avec évidence, par les faits, quand on voit Fouquier-Tinville envoyer à la mort, avec l'indifférence qu'il avait toujours montrée dans l'exécution du crime, ses maîtres, ses meilleurs amis : Hébert, Danton, Hérault de Séchelles, Chaumette, Henriot, Couthon, Saint-Just, Robespierre; et dès qu'il a rempli cette mission terrible, mais providentielle, porter lui-même sa tête, par jugement de ce tribunal, qu'il avait tant de fois sollicité au massacre, sous ce couteau fatal si fréquemment tombé par son ordre : en donnant au monde l'exemple de la plus terrible, de la plus fructueuse leçon qu'il puisse jamais recevoir!... Débarrassée de tous ces monstres, car l'infâme Carrier fut aussi décapité le 16 décembre 1794, la France parut un instant respirer plus à l'aise, espérer un avenir moins inquiétant et moins douloureux. Mais si le sceptre sanglant de la plus affreuse tyrannie se trouvait brisé , le désastreux principe de l'insurrection révolutionnaire paraissait encore debout avec toutes ses fatales inductions. Ce n'était donc pas une véritable paix que l'on venait de conquérir sur l'anarchie, ce n'était qu'une trêve, même d'assez courte durée. Ne suffît-il pas en effet de se rappeler que : Billaud-V 'avenues , l'un des auteurs du 10 août; des organisateurs des massacres de septembre; des plus implacables proscripteurs de la monarchie; un de ces redoutables commissaires de la Convention qui se vantaient d'avoir, dans les provinces qu'ils parcouraient : « mis la Terreur à l'ordre du jour; » que Tallien, cet ancien greffier de la Commune, assez injuste envers le malheureux Louis XVI pour vouloir contester à cet illustre accusé le droit de se choisir des
conseils; assez bien noté près du Comité de salut public, en 1794, pour qu'on l'envoyât à Bordeaux avec mission d'y jeter l'épouvante et l'effroi ; que Legendre , ce boucher, fougueux démagogue, ami de Danton, de Marat, qui dirigea l'insurrection de la Bastille, présenta le bonnet rouge à Louis XVI, et dont la sauvage éloquence lui valut enfin le surnom de Paijsan du Danube, etc., étaient précisément les principaux vainqueurs du 9 thermidor, ce qui leur donnait alors une grande influence; pour comprendre que la république avait encore bien des crimes à commettre et bien des expiations à supporter.
Si nous profitons en effet de ce temps d'arrêt dans la marche précipitée des événements révolutionnaires, pour jeter un coup d'œil rapide sur le déplorable état de la province du Maine, de la France entière , nous comprendrons mieux encore ce que venait d'effectuer et ce que pouvait promettre cette fatale et désastreuse Révolution.
Les graves abus que nous avons signalés dans le gouvernement, qu'on nommait ici Y ancien régime, et qu'il fallait réformer avec mesure et prudence, venaient d'être brutalement détruits, avec ce gouvernement et ses meilleures institutions. Mais toujours habile à renverser, incapable de reconstruire, la Révolution et son nouveau régime, n'avaient mis à la place de ces ruines que le désordre, la démoralisation, les désastres, la terreur et l'anarchie.
La Religion n'existait plus en France. Hébert et Ghaumette avaient substitué au culte du vrai Dieu celui de la Raison, de la Liberté, de l'Égalité, déesses de création nouvelle, et que représentaient si bien des filles de théâtre en costume du temps.
La morale avait disparu de toutes les actions, et ne se trouvait plus que dans les grands mots prononcés, avec autant de niaiserie que d'emphase, par les réformateurs de la conscience publique et privée ; qui voulant sans doute ne le céder à personne pour le cynisme, pour le ton, les manières, le langage et l'accoutrement, étaient allés, dans les bagnes, prendre des modèles dans tous ces genres. Le terme de citoyen avait rem-
placé toutes les qualifications; le respect du prêtre, du magistrat, du père de famille lui-môme, avait disparu sous le sans-façon d'un tutoiement réciproque et général. La perfidie, Tiniposture et la délation étaient devenues, à l'occasion, des vertus civiques; la consécration du divorce avait fait, du mariage, un pacte dérisoire, brisé les liens, compromis les intérêts de la famille.
Afin de faire marcher de concert l'abrutissement des esprits et la corruption des cœurs, on avait fermé les collèges, les écoles et les académies : il ne fallait pas, en effet, tant de science pour chauffer une émeute, pour manier avec habileté la hache et le poignard !...
Les lois, pour le plus grand nombre, n'existaient plus que de nom. Quant à celles qui décidaient de l'honneur, des biens, de la vie des rois, des plus nobles, des plus vertueux de leurs sujets, laissons à M. Dupin, dont l'autorité ne sera pas contestée, le soin de préciser la manière dont s'effectuait ici leur interprétation : « Les magistrats de 1793, dit le savant procureur général, jugeaient au milieu des cris de la populace, vêtus comme elle, ayant pour toge une carmagnole, pour mortier un bonnet rouge, pour code les décrets de la Convention ; tutoyés par les parties et par leurs défenseurs ; les tutoyant par réciprocité ; fraternisant avec le premier venu ; sortant d'un club furieux pour monter au tribunal ; ces hommes ne quittaient le sanctuaire de la justice, que pour se livrer à l'orgie dans les bouges de la débauche ! »
La famine était partout, malgré les lois du maximum, le pillage, les supplices des prétendus accapareurs de subsistances. Les finances de l'État n'offraient que désordre et pénurie, malgré la désastreuse création des assignats, les spoliations iniques du clergé, de la noblesse, des honnêtes gens de toutes les catégories.
Le caractère français lui-même avait subi les plus étranges modifications : infatué de son titre de républicain, chacun avait la ridicule et vaniteuse prétention d'aller chercher ses modèles dans Athènes, dans Rome, aux lenips des tribuns et
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des consuls. On n'entendait plus que les noms d'Aristide, Scipion, Cincinnatus, etc. Deux de nos compatriotes que, sous la Restauration, et nous le disons à leur louange, on aurait pris pour toute autre chose que des républicains enthousiastes, avaient, dans un élan de patriotisme exalté, changé leurs modestes prénoms, pour ceux de Régulus et de Mutins Scévola ',!... Presque tous les héros de la République moderne, sans esprit, sans instruction, avec moins encore d'éducation et de cœur, prétendaient copier les grands hommes des anciennes républiques et n'arrivaient qu'au grotesque, au ridicule de ces mauvais acteurs chargés de représenter les premiers personnages de l'histoire. Tout se faisait à la grecque, à la romaine, avec un appareil théâtral du plus mauvais goût. Les cheveux se coupaient à la Titus, à la Caracalla ; toutes les parties de l'habillement, pour les citoyens, comme pour les magistrats, avaient pris des formes variées depuis le cynisme de Diogène jusqu'à la majesté de César, avec les caractères plus ou moins burlesques du travertissement et de l'excentricité.
Le calendrier lui-même ne résiste point à cette monomanie d'innovations : il est bouleversé complètement; réédifié de la manière la plus étrange. Le mathématicien Romme Gilbert, chaud montagnard , avec un plan fourni par l'astronome Lalande et le concours de Fabre d'Églantine, compose et fait adopter cette œuvre digne de la République ? L'année commence le 22 septembre 1792, jour de l'inauguration de ce nouveau gouvernement, et point de départ naturel de Y ère républicaine. Elle se divise en douze mois de 30 jours chacun, et dont les noms, plus sonores que bien légitimes, ont une sorte de prétention poétique, dans le goût du temps. Ils se trouvent ainsi rangés : Vendémiaire, Brumaire, Frimaire, Nivôse, Pluviôse, Ventôse, Germinal, Floréal, Prairial, Messidor, Thermidor, Fructidor. Et, pour le français, mois des vendanges, des brumes, des frimas, des neiges, des pluies, des vents, de la germinaison, de la floraison, des prairies, des moissons, des bains, des fruits. Les cinq jours des années communes, et les six des années bisextiles. qui se trouvent en
excès, reçoivent d'abord le titre de complémentaires; ensuite de samculotides : comme une flatterie délicate à l'adresse des héros de l'époque. Chaque mois se partagea lui-même en trois périodes équivalentes sous le nom de Décades, avec cette qualification passablement burlesque et monotone des jours qui la formaient : Primidi, Duodi, Tridi, Quartidi, Quintidi, Sextidi, Septidi, Octidi, Nonidi, Décadi. Enfin, pour compléter ce chef-d'œuvre, au lieu d'un nom de Saint en face de chaque jour du mois, on inscrivit celui d'un métal, d'une plante, d'un légume, d'un animal, etc. Après une éphémère existence de moins de 14 ans, le Calendrier républicain, de si triste mémoire, fut rejeté dans le néant, dont il n'aurait jamais dû sortir, par un sénatus-consulte du 21 fructidor an XIII, qui rétablit le Calendrier grégorien à partir du 1er janvier 1806.
Mais, nous le dirons avec plaisir et cette constante équité que nous voulons apporter dans toutes nos appréciations historiques, le caractère français, l'honneur si précieux de la nation n'étaient pas détruits partout en France ; ils s'étaient conservés dans nos armées qui leur durent, alors même, leurs brillantes victoires, et qui, par la double impulsion de ces deux nobles agents , devaient ramener à l'ordre , écraser l'anarchie sous le poids imposant de la puissance militaire. Mais pour arriver à ce terme nous avons encore des temps bien orageux à traverser.
En effet, si le coup d'État du 9 thermidor avait arrêté les sanglantes exécutions du Triumvirat de la Terreur, il n'avait changé ni les principes ni même la forme du gouvernement républicain : le despotisme conventionnel était encore à l'ordre du jour ; seulement il eut alors assez de pudeur pour mettre Marat à la porte du Panthéon; renverser le buste d'un pareil monstre dans tous les lieux qu'il souillait de sa présence ; et surtout effacer, à l'entrée des administrations, ces mots qui ne leur faisaient pas plus d'honneur : « Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort ! »
Au 1er avril 1795, les subsistances devenant rares, on exploita ce moyen pour soulever encore la populace et rame-
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ner le règne des sans-culottes au sein de la Convention. Un attroupement de 1500 ouvriers et femmes du peuple en forcent les portes, et profèrent ce cri sinistre : du pain et la constitution de 1793 ! Les factieux se mêlent aux membres de l'Assemblée ; s'y trouvent soutenus par les motions violentes de ceux qui les ont poussés à la révolte pour établir un nouveau despotisme républicain. Sans l'intervention de la jeunesse parisienne qui vint, en armes, au secours de l'Assemblée, tout cédait à l'émeute, et le régime de la Terreur se trouvait reconstitué plus brutal et plus redoutable que jamais. En conséquence de cette infructueuse mais criminelle tentative , la Convention frappe de condamnation à l'exil : Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrère, et déclare en état d'arrestation dixsept autres de ses membres les plus compromis.
L'insurrection, ainsi comprimée, reparaît le 20 mai suivant, avec la même consigne, dans le même but, mais bien autrement redoutable. Trente mille factieux se lèvent instantanément au son du tocsin, se rendent maîtres de la salle des délibérations. Boissy d'Anglas, président, y fait preuve du plus impassible, du plus noble courage, au milieu des hurlements, des menaces de ces forcenés, qui lui présentent, au bout d'une pique, la tête de son ami, le député Féraud, assassiné pour l'avoir défendu. Le digne président salue, avec respect et douleur profonde, ce généreux martyr du devoir et de l'amitié; puis, reprenant une contenance majestueuse et sublime, écrase de son regard les misérables qui lui portaient le pistolet et le poignard jusque sur la poitrine. Enlevé, par ses admirateurs, du siège qu'on ne pouvait lui faire quitter, il se retire, marchant au milieu d'eux avec le plus imperturbable sangfroid!...
Legendre, qui depuis longtemps avait abandonné les terroristes, arrive à la tête d'une force militaire imposante, met en fuite les insurgés et leurs chefs conventionnels. On reprend le cours des affaires, et plusieurs exécutions font justice de ce criminel attentat.
La Convention fut alors, par sa majorité modérée, en lutte ouverte avec sa minorité terroriste; ayant pour auxiliaire toute
la populace de Paris el des faubourgs. Chacun mit sur pied son année ; jamais peut-être la France ne fut plus exposée à toutes les horreurs de la guerre civile, au retour d'un second jacobinisme plus féroce et plus désastreux encore que le premier. Une dernière collision très-sanglante mit enfin un ternie au règne de la Terreur, et dans ces derniers combats, on vit commander, pour la cause de Tordre, à côté de Barras, un jeune homme, un général de 26 ans à peine, connu seulement jusqu'ici des militaires pour le talent qu'il avait montré, au siège de Toulon,dans la direction de l'artillerie ; le génie le plus étonnant des temps modernes, qui devait jouer un si grand rôle dans les événements ultérieurs, exercer une influence profonde et si remarquable sur les destinées de la France : Napoléon Bonaparte /...
Le règne du Comité de salut public et de la Convention terroriste était fini. Le gouvernement, sans cesser encore d'être nominativement républicain, allait subir d'importantes modifications, en passant par sa deuxième phase, dont nous devons examiner sommairement le caractère et les principaux faits.