I. Causes, Motifs, Principes des guerres de la Vendée
Quelques écrivains, traitant ce grave sujet ab irato , mécontents du blâme sérieux qu'un dévouement aussi noble jetait sur leur intéressé patriotisme; d'autres, par défaut d'étude et de savoir, improvisant l'histoire à la manière d'un roman, n'ont signalé, comme principales causes des guerres de la Vendée, que la superstition, le fanatisme politique et religieux; l'influence des grands seigneurs sur leurs colons et sur leurs vassaux : rien, assurément, n'est plus controuvé, plus faux qu'une pareille interprétation.
Napoléon, dans ses Mémoires, est venu donner le dément1 le plus formel à la première de ces assertions; les faits les plus incontestables en ont produit autant pour la seconde.
Il est certain que les Vendéens, les Cénomans, les Bretons, n'auraient pas eu la pensée de s'insurger contre la révolution de 1789, si les excès de 1793 ne les eussent poussés à cette extrémité : « Des missionnaires républicains, dit Napoléon, Mémoires de Sainte-Hélène, envoyés dans les campagnes, furent paisiblement écoutés du peuple , aussi longtemps qu'ils n'eurent d'autre but que de lui prouver les avantages qu'il retirerait de la révolution qui abolissait les dîmes, les corvées, les droits féodaux. Mais du moment où ils dirent : « Que « le roi était un tyran ; les nobles, des ennemis de la patrie ; « les prêtres, des imposteurs ; la religion , un mensonge ! » l'exaltation du peuple ne connut plus de bornes; et les prédicateurs de l'anarchie purent à peine se dérober à la fureur populaire. »
Voilà certes le droit de réaction pour la France en général, pour la Vendée en particulier, établi sur la sagesse, la raison
et la vérité. Nous voudrions pouvoir en dire autant de la manière violente et révolutionnaire dont M. Crétineau-Joly prétend la constituer. « La révolte des Vendéens, dit-il, loc. cit., fut un droit; le droit le plus sacré de tous... le sang doit toujours appeler le sang... Honte et malheur à ceux qui, les premiers, Font fait répandre... » « Ils ont sur quelques points, et dans de rares occasions, détroussé les diligences, c'est-àdire : ils se sont, à main armée, emparés des fonds que la république levait sur les provinces. En guerre réglée, cela a toujours été autorisé. Est-ce que, par hasard, la guerre civile ne permettrait pas de reprendre, par la violence, ce que la violence vous arrache : » Quand un voleur vole Vautre, le diable en rit!... « Coalisez-vous avec vos voisins, arrêtez les caisses publiques, disaient le 11 janvier 1793 Sotin etMorel, administrateurs de la Loire-Inférieure, à leurs collègues. » Et l'historien de la Vendée ajoute : « Deux ans après, les royalistes mettaient en pratique ces conseils. »
Eriger de pareilles maximes en principes de conduite pour des hommes tels que Lescure , La Rochejacquelein, Bonchamp, etc., qui jamais ne les ont professés, nous semble dépasser toute mesure et nous rappelle cette importante réflexion du judicieux auteur de l'Art poétique : « Mieux vaut un ennemi qu'un imprudent ami. »
Quant à l'accusation dirigée contre les chefs vendéens d'avoir excité l'insurrection des masses, elle est aussi fausse que mal intentionnée. Les faits s'accordent au contraire pour démontrer que la réaction est toujours partie des hommes du peuple, et que plus d'une fois ils employèrent presque la violence pour contraindre les principaux de ces chefs de se mettre à leur tète. Voyons du reste quel fut le principe de ce vaste soulèvement, quelles en devinrent les conséquences ; où s'alluma l'étincelle qui devait occasionner cet immense embrasement. Exposons les faits avec une impartialité consciencieuse, entre l'exagération des ennemis de la monarchie, de la religion, et celle de leurs amis que l'indignation a rendus injustes: par conséquent nuisibles h la plus digne, à la plus noble cause.
La Bretagne, par son amour de la liberté, l'indépendance de son Parlement, favorisa la révolution française de 1789; mais elle s'arrêta dans cette voie fatale, resta morale et religieuse.
La Vendée fit mieux encore ; elle n'abdiqua jamais ses principes religieux, politiques; et lorsque les violences de 1793 en curent brutalement renversé les fondements antiques et vénérés, comprenant l'inutilité de sa patience, de sa résignation : poussée jusqu'aux sublimes résolutions du désespoir, elle prit les armes pour défendre sa vie, ses principes, ses opinions, et reconquérir cette liberté qu'on venait de lui ravir, au nom de laquelle on ne craignait pas de la frapper au cœur!..
A l'occasion du recrutement des trois cent mille hommes exigés par la Convention, le 12 mars 1793, les administrateurs du district, pour comprimer une sourde agitation dont ils redoutaient les suites, prirent, à Saint-Florent, petite ville sur la Loire, de l'arrondissement de Beaupréau, département de Maine-et-Loire, en face de Varades, où nous verrons la destruction de l'armée qui va s'organiser ici , des mesures aussi maladroites que véritablement hostiles, insultantes pour les habitants et surtout pour la jeunesse de ce pays. Deux pièces de canon, chargées à mitraille, sont braquées sur la salle où le tirage devait s'effectuer, avec ce luxe de terreur que jusqu'ici l'on n'avait déployé qu'à la porte des bagnes, et seulement encore, des salles renfermant les plus insignes criminels !...
Un murmure d'indignation s'élève du milieu de cette brave jeunesse. René Forêt, paysan du village de Ghanzeaux, qui avait suivi ses maîtres en émigration , combattu dans l'armée des princes, donne le signal de la résistance ; on tire les canons sur eux, ils s'en emparent ; chassent les autorités, distribuent l'argent de la caisse, et font un feu de joie des papiers et des registres de ces municipaux lâchement provocateurs.
Après ce courageux mais imprudent exploit, ils se séparent tranquillement; regagnent leurs habitations, sans môme se préoccuper des vengeances terribles qu'ils venaient d'appeler sur leurs têtes.
Quelques-uns traversent le village du Pin en Mauges , où
vivait, dans une honnête obscurité, Jacques Cathelineau, fabricant de tissus en laine et marchand colporteur: d'un caractère affectueux et bon, d'une religion sincère, d'un dévouement admirable à son pays, et père de cinq enfants en bas âge. Ces jeunes gens lui racontent l'événement terrible qui vient de se passer. En homme d'une grande intelligence et d'un sens profond, bien que simple industriel, à peine âgé de 34 ans, il prévoit les malheurs qui vont assiéger la province ; fait part à ses parents, à ses amis, des craintes qui l'affligent, des moyens qui lui semblent nécessaires pour conjurer ce violent orage : 27 prennent les armes, se rangent sous ses ordres. Tel fut le premier acte des réactions de la Vendée; tels furent les premiers éléments de cette armée de 10,000 combattants qui, trois mois plus tard, devait mettre le siège devant la ville de Nantes.
A mesure que les principaux chefs de l'armée vendéenne paraîtront sur la scène politique, nous en donnerons une mention biographique, pour faire mieux apprécier le caractère de chacun d'eux, et les plus importantes péripéties de ce terrible drame.
Cathelineau, Jacques. — Né, le 5 janvier 1759, au Pin en Mauges (Maine-et-Loire), de parents honnêtes, se fit remarquer dès sa jeunesse par la bonté du cœur, la sûreté du jugement, la douceur du caractère, la probité dans son petit négoce, une piété si vraie, si parfaite; que, dans toute la province, les paysans l'appelaient le Saint d'Anjou : professant pour sa personne autant de confiance que d'estime.
Tel fut le premier chef de l'armée vendéenne, qui, bien loin de solliciter un pareil titre en excitant ses concitoyens à la guerre civile , ne l'accepte alors que par un généreux et sublime dévouement à son pays, au péril de sa vie, au prix de sa modeste fortune ; et ce qui devait être encore bien plus pénible au cœur d'un aussi bon père, d'un aussi bon époux, en abandonnant, sans appui, sa femme et ses enfants ; enfin qui voulut déposer son titre et son pouvoir, lorsque des hommes supérieurs apparurent à l'armée, le forcèrent, n'en trouvant pas de
plus digne, d'accepter le pouvoir et le titre de généralissime qui lui fui conféré à Saumur, le 12 juin 1793, par MM. de Lescure, Marigni, Stofllet, Henri de la Rochejacquelein, d'Elbée, de Bonchamp , et par l'armée royaliste à Vunanimité. Commandement qui du reste ne sera pas de longue durée, puisque nous verrons ce digne martyr d'un héroïsme si consciencieux, mourir, le 14 juillet 1793, des suites d'une blessure d'arme à feu reçue au siège de Nantes.
Pour mieux faire comprendre à la fois la valeur personnelle du généralissime Cathelineau, le dévouement et l'abnégation des plus illustres chefs vendéens, nous rapporterons les nobles paroles du marquis de Lescure à l'occasion de ce digne choix, honorable pour tous : « Dans la position où se trouve la Vendée militaire, dit M. de Lescure, en présence de tous ces chefs réunis à Saumur, avec tant d'ennemis sur les bras et des succès dont nous devons avant tout régulariser l'ensemble, il nous faut un chef qui, par sa vertu,ses talents et son courage, réponde aux espérances que nous sommes en droit de concevoir. Ce chef nous est indiqué par la nature même de la guerre que nous avons entreprise. M. Cathelineau est le premier qui apprit aux Vendéens combien il était facile de vaincre avec la foi en Dieu, avec la foi en son propre courage : je propose donc au conseil d'élire sur-le-champ M. Cathelineau. » Tous les chefs, l'armée entière acclamèrent cette excellente nomination ; un seul homme protesta contre : et cet homme fut Cathelineau lui-môme !... Avec de tels chefs, une telle armée, que n'eussent point effectué de merveilleux en France, pendant ces tristes jours, des princes, des conseils royaux animés d'aussi nobles, d'aussi généreux sentiments?...
Ainsi, la brutalité des municipaux de Saint-Florent, l'insulte faite à l'honneur de la jeunesse, déjà très-mal disposée à répondre aux énormes exigences d'une levée de 300,000 hommes, à sacrifier sa vie pour le service du Comité de salut public, de la Convention, après V assassinat de son roi, la persécution, Y exil de ses prêtres, le mépris, V abolition réelle de sa religion; une réaction imprudente sans doute, mais à la fois noble et
courageuse : telles sont donc, pour l'insurrection vendéenne, les causes premières et positives qui ressortent naturellement de l'évidence des faits exposés dans toute leur véridique simplicité.
Du reste, ce pays de Mauges, cette partie du Bas-Poitou qui se trouve dans le voisinage de Beaupréau, ce premier théâtre des guerres de la Vendée, n'en était plus à ses débuts en manifestations d'indépendance et d'héroïsme. Déjà César, pendant l'invasion romaine, piqué de son opiniâtreté, de sa résistance, avait désigné sa population sous le nom de mala gens, d'où peut-être on a fait Mauges : qualification qui devenait assurément un grand éloge, dans la bouche de l'impérieux proconsul, pour ces tristes époques d'asservissement et d'esclavage.
Du reste, les dispositions du pays où devait particulièrement s'effectuer, d'abord, cette guerre de partisans, dans les contrées surtout auxquelles on donne le nom de Bocage, étaient favorables aux royalistes, et présentaient les plus sérieuses difficultés pour les troupes républicaines : ce qui faisait dire à Dumouriez : « Si je voulais faire la guerre civile en France, ce serait la Vendée que je choisirais pour théâtre. »
Si nous rapprochons actuellement, des causes fatales, provocatrices de ces réactions du désespoir, de l'avantage des lieux pour soutenir cette lutte à outrance contre le despotisme de l'usurpation républicaine, le caractère sublime que prit, de plus en plus, cette noble défense du trône et de l'autel, caractère essentiellement légitimiste et religieux, garanti, soutenu par l'héroïsme des principaux chefs de cette périlleuse et magnanime entreprise; prouvé par les témoignages et par les éloges des hommes d'esprit et de cœur, étrangers à cette opinion politique; nous verrons que ces guerres de la Vendée, presque toujours mal appréciées dans leur but, calomniées dans leurs intentions, désignées par les révolutionnaires sous les titres de brigandages, de révoltes, d'insurrections criminelles, etc., méritent l'estime, l'admiration du monde!...
Écoutons, sur l'appréciation d'un aussi grave sujet, l'un des
plus puissants et des plus honorables organes du parti libérai
en France : « La guerre de la Vendée a revêtu d'une splendeur incomparable quelques pages de notre histoire, dit le général Foy; on n'a vu nulle part ailleurs tant de noble vaillance, et une pareille unanimité de dévouement! »
Qui donc, en effet, pourrait contester aux honnêtes gens le droit de réagir contre un pouvoir aussi peu légitime, aussi tyrannique, aussi cruellement inquisitorial que celui de la Convention, du Comité de salut public, immolant tout à sa rage ; couvrant le sol de la France de cendres, de ruines et de sang? Serait-ce par hasard Messieurs les Sans-Culottes ? Mais alors comment expliqueraient-ils, dans leur beau système d'égalité, ce droit qu'ils consacrent à leur usage, dans leur intérêt personnel, et pour le triomphe de la faction la plus anarchique de leur comité montagnard? Écoutons et jugeons.
L'un de nos compatriotes, de nos députés à la Convention, partisan de Robespierre, de Saint-Just, de Marat, etc., déporté à Besançon, par les thermidoriens vainqueurs, se dispose à la révolte, et formule ainsi naïvement l'aveu des principes d'après lesquels il s'y détermine : tant la vérité fait toujours explosion malgré les efforts employés pour la comprimer : « Le costume de représentant du peuple avait été préparé, et, au moment décisif, je devais monter à cheval et être reconnu pour chef. Je conspirais donc? Mais, pourquoi ne Vaurais-je pas fait? Il est toujours permis de conspirer pour la liberté de son pays!... » Levasseur, Mémoires, t. IV, p. 265.
En vérité, Messieurs les Terroristes, vous êtes par trop étonnants dans votre morale, dans votre législation !... Non-seulement vous vous insurgez contre votre mère : la digne République, pour un simple intérêt individuel de coterie, mais encore vous formulez ce droit comme un axiome d'équité naturelle, quand il s'agit de vous; et lorsque des citoyens dévoués à leur pays, dont on a brisé le trône et les autels, se lèvent pour les défendre au prix de leurs intérêts les plus chers, de leur vie; c'est vous qui cherchez à flétrir une aussi noble entreprise, par les termes inconsidérés d'insurrections, de récoltes criminelles,
de brigandages /... De grâce, Messieurs les Montagnards, soyez donc plus logiques, plus conséquents dans l'application de vos principes ; ou moins indiscrets, moins naïfs dans vos confessions.
Du reste, pendant les terribles guerres que nous allons succinctement examiner, si des cruautés, des crimes ont été commis des deux côtés, par des fanatiques , ou par des misérables intéressés à ces actes indignes; des deux côtés aussi plusieurs traits d'une générosité sublime, et que nous prendrons le plus grand soin de noter, sont venus, comme une douce consolation, prouver qu'au milieu de ces affreux bouleversements de l'ordre social, il existait encore des cœurs sensibles et des âmes véritablement élevées!....