III. Catastrophe du Mans
Chabot et Garnier de Saintes, revenus depuis deux jours au Mans, s'attendaient bien, sans doute, à l'arrivée des Vendéens, mais ne la croyaient pas si prochaine ; aussi n'avaient-ils jusqu'ici pris aucune précaution pour une défense qu'ils jugeaient d'ailleurs, peut être, inutile. Mais lorsqu'on les avertit, le 10 décembre, à huit heures du matin, que l'armée royaliste approchait rapidement, ils se hâtèrent d'improviser quelques mesures, sans doute, surtout en mémoire du fameux décret de la Convention ainsi nettement formulé : « Toute ville qui ne
se défendra pas sera déclarée ville rebelle, et de suite rasée. » Voici du reste ces mesures dont, le résultat fut insignifiant.
Redoute, avec l'appui de quatre pièces de canon, sur la route de La Flèche, à deux ou trois kilomètres au-dessus du bourg de Pontlieue; second retranchement, à la tète du pont nouveau de ce bourg, avec un poste de 50 hommes et l'artillerie de la ville, commandée par M. Desmarres, négociant; section de deux arches du Vieux-Pont ; troisième retranchement, avec un canon masqué, sur la levée de la Mission, à 200 mètres de celui du pont ; abatis de bois, travaux défensifs à l'Épau ; soutenus par une compagnie de vétérans; poste au Gué-de- Maulny , défendu par ce qui restait du bataillon de Valenciennes.
Les forces de la garnison se composaient de la garde nationale, un bataillon de jeunes recrues, armé de piques, de mauvais fusils; deux cents hussards, quelques gendarmes et canonniers : la résistance ne pouvait donc pas être longue.
Le premier retranchement défendu par un détachement des conscrits est aisément emporté. Ces malheureux jeunes gens, qui n'avaient pas vu le feu, prennent la fuite, sont reçus à coups de sabre par les hussards, se jettent presque tous dans la rivière ; cependant il n'en périt qu'un seul. Mais les hussards à leur tour font volte-face et reviennent au galop vers la ville. L'engagement ne fut un peu sérieux qu'aux batteries du pont. Le premier coup de canon fut tiré par M. Leblanc, officier d'artillerie: la décharge à mitraille, sur les Vendéens, leur tua deux hommes et un cheval ; aussitôt leurs pièces répondent à cet appel d'une manière formidable ; M. Desmarres se porte courageusement aux endroits les plus dangereux; frappé d'un boulet, son cheval est tué sous lui ; ne voulant pas laisser tomber ses pistolets au pouvoir de l'ennemi, ce brave capitaine les enlève résolument des arçons; voyant la résistance impossible, il sauve toutes ses pièces, à l'exception d'une seule que prennent les assaillants, auxquels ces faibles obstacles ont bientôt cédé.
La déroute paraît entière du côté des républicains, dont la
perte fut de sept à huit hommes, parmi lesquels on eite le canonnier Cosme, qui avait juré de mourir à son poste; et Jaillard, pendant qu'il ramassait les piques des fuyards. Au nombre des blessés, on compta M. Richefeu. L'infanterie, se trouvant abandonnée sans chefs, jette armes et bagages dans ce pêlemêle général, qui pouvait devenir plus désastreux, si l'artilleur nommé Renvoisé, ouvrier tisserand, n'avait pas eu la présence d'esprit et le courage de mettre le feu au canon masqué de la troisième redoute. Cette explosion à mitraille suspendit les charges que faisait la cavalerie vendéenne sur les fuyards, et leur donna le temps de rentrer dans la ville. Les vétérans de l'Épau s'étaient rendus à la première sommation; et les autres compagnies, qui n'avaient rien à combattre au Gué-de-Maulny, faisaient déjà retraite sur Beaumont-le-Vicomte.
Malgré les fatigues d'une course de dix lieues, l'attaque des Vendéens fut si vigoureuse, et la panique des assiégés si grande, que des faits rapportés par les chroniques locales semblent tenir du merveilleux ; entre autres, celui d'un royaliste si terrible que, dit-on, il poursuivit seul trente fuyards dans les bois de Funay; en tua cinq à coups de fusil ; en fit sept prisonniers ; les conduisit au bourg de Pontlieue, dans un cabaret où quelques bouteilles de vin, bues à la santé des vainqueurs, devinrent la juste rançon des captifs.
Le général Chabot, le représentant Garnier de Saintes, le maire de la ville, Pottier La Morandière, Lélée, membre du tribunal révolutionnaire ; les autres autorités constituées, les fonctionnaires, caissiers, receveurs, payeurs, etc., avaient pris la fuite au premier signal de l'attaque, emportant sur des voitures les registres, papiers, assignats, argent, etc. Le comité de surveillance, par mesure de sûreté, avait fait extraire des maisons d'arrêt trois cents personnes incareérées comme suspectes et que l'on avait d'abord proposé de massacrer. Les hommes furent attachés deux à deux, pour les envoyer à Chartres : des ordres ayant été donnés, on les fusilla sur la route. Les femmes restèrent au Mans, abandonnées sur la place des Jacobins. Lélée et Pottier La Morandière, dit un ma-
nuscrit du temps, avaient même conseillé la veille à Garnier de Saintes, comme un acte de prévoyance, de les faire tous immédiatement exécuter : « Pour cet instant de crise, dit le représentant, il y aurait imprudence : le moment n'est pas favorable ; » puis se retournant avec horreur, il ajoute à voix basse, mais de manière à ce qu'un témoin l'entendit parfaitement : « Voilà deux grands scélérats!...»
La ville du Mans, complètement abandonnée par les autorités civiles et militaires, par un grand nombre de patriotes qui cherchent leur salut dans la fuite, n'oppose dès lors aucune résistance, et. l'avant-garde royaliste y fait librement son entrée, le mardi 10 décembre 1793, vers les trois heures du soir. Le défilé dure près de quatre heures; la cité se remplit d'une population nouvelle qui se loge dans les maisons des particuliers ; apportant la misère et la maladie que l'entassement augmentait. Plusieurs habitations reçurent jusqu'à 60, 80,100 Vendéens, hommes, femmes, enfants; tous demandant avec instances des vivres, des chemises, des vêtements, des chaussures, qu'on ne pouvait refuser. Dans presque toutes ces maisons, ils ne trouvaient que des enfants et des femmes : les hommes s'étaient éloignés; les uns, comme républicains, les autres pour n'être pas forcés de servir sous le drapeau des Vendéens : ce qu'ils avaient, en effet, exigé dans plusieurs villes, mais sans imposer la même réquisition à celle du Mans.
Les maisons habitées n'eurent à souffrir que des embarras et des nombreux désagréments inséparables du logement d'une population nomade, composée de femmes, d'enfants, de vieillards aux prises avec la maladie, le dénuement, la misère, l'incurie; d'hommes exténués de fatigues et de besoins. Il n'en fut pas de même pour celles qui se trouvèrent abandonnées, ou qui appartenaient aux officiers publics. Les meubles, effets, bijoux, comestibles, etc., y furent d'autant plus complètement soumis au pillage, que, dans cette armée, où la discipline devenait alors impossible, chacun était, en quelque sorte, livré à ses volontés, à ses instincts particuliers.
Au nombre des maisons les plus maltraitées, on compta sur-
tout celles de MM. Duhail, de Claircigny, veuve Caillon, épicière; « La Morandière, maire du Mans, dont le nom, dit Crétineau-Joly, se lie d'une façon si déplorable aux souvenirs de la prise de cette ville; » Prud'homme de la Boussinière, évoque assermenté, dont les vins, comestibles, valeurs, argenterie, lits, meubles, ornements, etc., furent complètement enlevés ou brisés. Après le départ des Vendéens, les ornements se retrouvèrent chez M. Moteux, où le dépôt en avait été fait. Plusieurs maisons furent garanties par la généreuse intervention des habitants, qui firent servir, dans ces moments désastreux, l'autorité des chefs logés dans leurs habitations, à la protection de celles qu'on désignait aux licences du soldat.
Quant aux établissements publics du département, de la municipalité, musées, bibliothèques, etc., les bustes, meubles, y sont brisés, les tentures déchirées; au greffe, les registres des naissances, mariages, sépultures, commençaient à se trouver lancés par les fenêtres dans le ruisseau grossi par la pluie, lorsqu'une jeune fdle du concierge eut la présence d'esprit de faire observer à ces vandales ignorants que les registres, qu'ils allaient détruire sans aucune raison, établissaient l'état civil de tous les habitants : royalistes comme républicains. Frappés de cette juste réflexion, et plus ineptes que méchants, ils s'arrêtèrent aussitôt; et l'on dut à cet acte d'intelligence, de courage, la conservation d'aussi précieuses archives.
On ne vit bientôt plus, dans les rues, que des monceaux de bouteilles cassées; attestant les trop fortes libations de ces hommes exténués de fatigue, pressés par la faim et par la soif; et donnant l'explication du défaut de précautions à prendre dans le cas d'une attaque certaine, et de l'ivresse qui devint si fatale au plus grand nombre.
La nuit du mardi 40 au mercredi 11 fut aussi calme qu'on pouvait l'espérer dans ces terribles conjonctures ; au milieu d'une ville prise d'assaut, où les vainqueurs dormaient dans les maisons et sur les places publiques, sans postes ni patrouilles, à la merci du premier coup de main qu'auraient voulu tenter les implacables ennemis qu'ils avaient à redouter. Un
pareil oubli des plus indispensables précautions; une aussi dangereuse irrésolution surtout ce que l'on avait à faire, à devenir, seraient à peine explicables, si l'on ne connaissait l'affaissement physique et l'indifférence morale produits, dans cette malheureuse armée, par les tribulations de toute nature; les fatigues excessives et la plus dangereuse maladie ; le récit en pourrait sembler peu digne de foi, si Mme de La Rochejacquelein ne les eût affirmés dans ses Mémoires : « On n'avait, dit-elle en effet, pas décidé quelle route on prendrait en cas de revers; il n'y avait aucun ordre de donné, ni pour la défense de la ville, ni pour la retraite. »
Le mercredi matin 11, seulement, les officiers, vêtus d'une carmagnole, d'un pantalon couleur chamois, distingués par l'écharpe blanche, le chapeau à la Henri IV, surmonté d'un panache blanc, le cœur et la fleur de lys brodés en or, au chapeau, sur la poitrine, parcourent la ville, en étudient les issues, pour y placer des corps-de-gardes; mais déclarent, après examen , qu'elle n'est pas susceptible de soutenir un siège ; qu'il faut s'occuper, en conséquence, d'organiser les moyens d'une sérieuse retraite.
La grande et fatale question de l'itinéraire se reproduit entre les deux opinions du prince de Talmont et de La Rochejacquelein. La discussion s'anime, s'échauffe; passe des chefs aux soldats, qui vont jusqu'à prononcer les mots : d'abandon coupable, de trahison criminelle ; peu s'en fallut que la discipline et la subordination, plus nécessaires que jamais dans cette malheureuse armée, n'y fussent profondément et dangereusement troublées.
On tient conseil à l'hôtel de la Biche, place des Halles, sous la présidence du fabuleux évêque d'Agra, qui n'était autre chose qu'un ancien curé constitutionnel rétracté, dont le prétendu siège épiscopal n'existait même pas. On examina les dépêches dont on s'était emparé, d'après l'ordre donné d'arrêter les courriers ; mais des effets de commerce ayant été trouvés dans les paquets soumis à la Commission, MM. Ruillé- Fonlaine et Véron, négociants, auxquels ils appartenaient,
furent mandés, et les valeurs exactement rendues à leurs propriétaires. Du reste on perdit alors un temps précieux en vaines discussions, et sans rien décider positivement au milieu des graves dangers dont on était environné.
On visite les écuries des particuliers; on prend les chevaux convenables, même ceux de la poste et des messageries. Quelques Vendéens entrent chez M. Boulay , commandant la gendarmerie, rue de la Sarthe, blessé en les combattant lors de leur expédition de Granville; actuellement dans son lit, à l'extrémité, au milieu de sa famille en pleurs. Ils furent assez inhumains pour l'apostropher durement, déchirer son habit, en prendre les boutons, les épaulettes; s'emparer de ses armes, de son cheval : action cruelle et d'autant plus regrettable, que ce malheureux officier mourut quelques jours après. Mais, comme pour offrir un contraste honorable aux tristes résultats de la guerre civile, un trait des plus humains, des plus charitables, vint en même temps se révéler.
Deux cents prisonniers faits par les royalistes, à leur attaque du Mans, et composés de soldats appartenant, les uns aux jeunes recrues, les autres à la garde nationale de cette ville, enfermés aux Ursulines, allaient probablement être fusillés, comme pris les armes à la main. Déjà l'on avait déchiré, brûlé complètement leurs uniformes; lorsque Mmes Durancher, renvoyées depuis trois jours de la même prison, où la municipalité les retenait comme suspectes, d'où peut-être ses dignes agents ne les eussent fait sortir que pour les conduire à l'échafaud , eurent la noble et généreuse pensée d'employer leurs premiers instants de liberté, l'autorité supérieure des chefs qui se trouvaient, chez elles, bien reçus et bien traités, pour sauver ces jeunes républicains, dont elles déploraient les erreurs, sans désirer qu'on en tirât vengeance. Une semblable requête auprès des hommes de cœur auxquels on demandait cet acte philanthropique, devait être favorablement accueillie. Dès le jour même, les deux cents prisonniers furent mis en pleine liberté, bénissant l'action sublime de Mmes Durancher,
auxquelles elle concilia pour le présent, pour l'avenir, la reconnaissance et la vénération de tous les partis.
De son côté, M. de la Fosse-Desportes, par ses pressantes sollicitations auprès du général d'Àutichamp, logé dans sa maison, obtient la liberté de plusieurs patriotes sérieusement compromis ; entre autres, du municipal M. Fay, ancien avocat, et que le chef vendéen fit conduire, par deux hommes , à sa maison du Greffier.
La nuit du mercredi 11 au jeudi 12 se passa, comme la précédente, avec assez de calme et beaucoup trop de sécurité. Pendant que les royalistes, en effet, paraissaient exclusivement occupés du soin de boire, manger et dormir, les républicains, au contraire, et surtout l'infatigable Westermann, semblaient constamment attachés à leur proie, cherchant, avec impatience, le moment de la saisir.
Le mercredi 11, toutes les troupes républicaines, sous les ordres des généraux Marceau, Muller, Westermann, Sépher, avaient dépassé La Flèche, arrivaient sur les hauteurs du village de Foulletourte, lieu du rendez-vous des différents corps. Celui de Westermann formait l'avant-garde, suivi par ceux de Muller, Sépher et Marceau. Kléber avait en môme temps abandonné la rive droite de la Loire , et s'avançait dans la même direction, éloigné de 24 heures de marche.
Déjà la Convention, mal disposée contre Westermann, dont la tactique aventureuse, et souvent peu raisonnée, lui faisait éprouver des échecs, avait remis à Marceau le commandement en chef de ces différents corps d'armée. Les représentants : Prieur de la Marne et Bourbotte, qui se trouvaient à l'arrièregarde, écrivent en conséquence au général en chef: « de s'opposer à toute initiative hasardeuse de l'imprudent Westermann , et de n'attaquer Le Mans qu'après la réunion de Kléber. »
Marceau fait part de ce message peu flatteur à Westermann, qui n'était pas homme à fléchir devant l'écharpe d'un représentant du peuple qui lui donnait l'ordre : de s'arrêter et de prendre position. « Ma position, reprit-il avec emportement,
est dans la ville même; l'ennemi chancelé, j'ai l'avantage et j'en profiterai. » «Camarade, lui ditMarceau, tu joues grosjeu : n'importe, je te soutiendrai. » Marceau ne s'était pas trompé: Westermann allait écraser l'armée vendéenne, et quelques mois plus tard, comme dantoniste, porter sa tête sur l'échafaud ^révolutionnaire. Telles étaient les dispositions des troupes républicaines la veille du terrible combat qui se préparait.
De son côté, La Rochejacquelein et les autres chefs royalistes avaient donné des ordres pour que tout le monde se tînt prêt à partir au premier signal. Mais, comme nous l'avons déjà vu, la majeure partie des soldats vendéens n'étaient pas avantageusement disposés à cet effet. Quelques travaux d'une défense insignifiante sont rapidement effectués.
Averti de l'arrivée, par les routes de Tours et d'Angers, des corps d'armée de Muller et de Westermann, La Rochejacquelein fait battre la générale vers onze heures du matin, le jeudi 12 décembre. Les hussards formant l'avant-garde qui précède la division Westermann, se montrent sur les hauteurs de Pontlieue. Le général vendéen, secondé par Forestier, embusqué dans les sapinières avec trois mille hommes, attaque, repousse, avec perte, cette première division; met celle de Muller en pleine déroute. Le cri : aux armes! retentit dans toute la ville. Arrachés à l'ivresse, à la torpeur d'un sommeil de plomb , tous ces malheureux Vendéens renoncent d'abord, en maugréant contre leurs chefs , au repos dont ils sentaient l'impérieux besoin. Mais une fois revenus au sentiment du devoir, ils volent au combat, qui s'engage très-sérieusement vers une heure après midi. Ils plient d'abord ; ensuite mettent l'armée de Maycnec en fuite, la poursuivent très-vivement pendant six ou huit kilomètres; et commettent, dans leur périlleuse ardeur, la faute grave de renoncer, en cas de réaction des républicains, à la protection de l'artillerie , qu'ils abandonnent à moitié route. Les Bleus, mis en fuite , se dispersent ; les uns gagnent Challcs, Parigné, Chateau-du-Loir , par la route de Lucé; les autres, Ardenay, Bouloire, etc., par
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celle de Saint-Calais ; d'autres, Moncé-en-Belin , la route du Lude, etc., par les landes.
Les royalistes, qui déjà se croient victorieux sur toute la ligne, passent, d'une judicieuse inquiétude, à la continuée la plus irréfléchie, et sont tout surpris, en arrivant au lieu d'Arnage, d'y trouver une colonne républicaine en bon ordre, commandée par Sépher et Marceau. Les rôles changent aussitôt; les Vendéens, attaqués au dépourvu, n'ayant plus d'artillerie pour les appuyer, sont, à leur tour, mis en pleine déroute, malgré les efforts courageux des chefs pour en faire une retraite en bonne ordre.
Après une vigoureuse résistance au bourg de Pontlieue, les Vendéens rentrent dans la ville dont les bleus, vers quatre heures du soir, occupent les faubourgs. La Rochejacquelein fait alors, de la place des Halles, son principal foyer de résistance ; poste ses plus habiles tireurs à toutes les fenêtres environnantes, et commande à Marigny de braquer ses canons sur toutes les rues qui conduisent à cette place.
La nuit approchant, Marceau voulait prendre position d'après l'avis des représentants; attendre l'arrivée de Kléber qui, ce jour même, atteignait le hameau de Guécélard à 16 kilomètres du Mans. Ce fut alors que Westermann le fit changer d'avis par la réponse que nous avons citée, et que l'attaquefut poussée avec énergie par l'implacable jacobin : soutenue avec héroïsme par La Rochejacquelein et les siens. Le canon gronde; la mitraille enlève des rangs entiers; la fusillade est continuelle, terrible et meurtrière; cet intrépide général a deux chevaux tués sous lui; trois fois les républicains sont repoussés; trois fois ils reprennent position, mais sans pouvoir forcer la résistance formidable des royalistes qui tiennent avec le plus grand courage.
Vers neuf heures du soir, Marceau paraît suspendre l'attaque ; Westermann est forcé de suivre cet exemple ; mais le feu continuait encore de part et d'autre, à des intervalles plus éloignés, seulement pour faire sentir que, des deux côtés, on ne cessait pas de veiller. Marceau profite habilement de ce temps d'arrêt dans la vigueur du combat, pour faire occuper
la route de Paris et toutes les rues par lesquelles pouvaient s'échapper les Vendéens, en resserrant de plus en plus leur action.
Aux premières lueurs du jour, Kléber vient d'arriver avec sa division ; la victoire est alors certaine. Il répare aussitôt les pertes considérables de Westermann blessé lui-même, après avoir eu deux chevaux également tués en combattant. L'attaque recommence le vendredi 13, plus formidable que jamais. Des canons à mitraille sont braqués sur ceux des assiégés, sur les fenêtres d'où les tirailleurs entretenaient un feu terrible; mais ces moyens n'amenant encore aucune solution définitive, les grenadiers d'Armagnac et d'Aunis prennent le parti décisif de charger à labayonnette, en subissant les plus meurtrières fusillades. Rien ne pouvait résister à ce dernier et suprême effort. Les batteries vendéennes sont prises ; les artilleurs tués sur leurs pièces; les fusiliers, qui font encore un feu désespéré, sont immolés, précipités dans la place ou forcés d'abandonner leur poste. L'armée royalisle est perdue; son matériel presque tout entier au pouvoir de l'ennemi; la plus sanglante boucherie succède à ce combat affreux; les femmes, les enfants, les vieillards, les malades jetés à la porte des maisons, arrêtés sur la voie publique, sont massacrés sans pitié; le soldat, rendu plus féroce par une aussi longue résistance, ne met aucunes bornes à l'assouvissement de sa rage, de ses passions brutales et de son amour du pillage.
Marceau, dont le cœur naturellement affectueux souffrait profondément de ces abus de la victoire, ne trouva d'autre moyen pour y mettre un terme que de faire battre la générale en contraignant ainsi tous les militaires à se ranger sous leurs drapeaux.
Lorsque le vendredi 13 décembre 1793, jour froid, humide et triste, comme presque tous ceux de la même saison, vint éclairer ce douloureux et sanglant théâtre, la ville du Mans offrit le plus navrant, le plus horrible spectacle. Les derniers efforts de la résistance avaient été, sur la place des Halles, ceux des intrépides artilleurs, dont les décharges continuelles arrê-
lèrent les républicains assez longtemps pour favoriser la retraite
que les débris de Tannée vendéenne faisaient par les rues Dorée, Montoise, ete., cherchant à gagner la route de Laval indiquée comme rendez-vous.
Marigny commit donc une faute en abandonnant ses pièces pour commander une petite expédition où sa présence était beaucoup moins nécessaire. Mais de cette erreur de jugement au crime de lâcheté qu'on voulut imputer au général de L'artillerie vendéenne, il existe un intervalle que ce chef courageux ne pouvait pas franchir. Duhoux le remplace ; Duhoux périt glorieusement au milieu de sa batterie. Àllard et de Scépeaux sont les derniers à leur poste; de Scépeaux, qui se fait soldat quand il n'a plus d'hommes à commander, est blessé pendant qu'il chargeait le dernier canon servi par des royalistes !...
La Rochejacquelein, dont le courage et l'audace ont dépassé toutes les prévisions; que Ton a trouvé dans le plus fort du combat, aux endroits les plus périlleux ; dont l'héroïsme et la vaillance n'ont pas fait un seul instant défaut; en général dont l'expérience a devancé l'âge, s'est occupé de préparer la retraite ; d'en prescrire les moyens; d'en régler sagement la direction, afin de sauver, du moins, les restes de sa malheureuse armée. Ensuite, au bruit des détonations qui se font toujours entendre, jugeant que les siens tiennent encore, en chef dévoué qui méprise les dangers quand le devoir commande, revient à leur secours et les électrise jusqu'au dernier moment par l'énergique sublimité de son zèle. Des témoins de ce désastre affirment qu'il était encore à cheval, sur la place de l'Éperon, vers sept heures du matin, le 13 décembre, et qu'il ne se retira qu'en protégeant, de sa personne, la retraite des plus vaillants et derniers soldats de son arrière-garde !...
Ici finissent les scènes terribles des combats acharnés, opiniâtres; ici vont commencer les scènes, plus terribles encore, des cruels, des affreux massacres. Non-seulement, comme nous l'avons dit, on égorge dans les maisons des individus isolés, mais encore on fait des exécutions en masse; surtout après la rentrée des municipaux et des représentants du peupleque leur
grande prudence et le sentiment de la conservation si développé chez eux avaient tenus éloignés, cachés, pendant toute la durée du péril. Plusieurs témoins oculaires affirment que : « Pottier La Morandière, qui s'était bien soigneusement caché pendant tout le temps du danger, en rentrant au Mans après la sortie des royalistes, rencontre sur la place des Jacobins une soixantaine d'hommes, femmes, enfants, que Ton conduisait dans l'église de l'Oratoire, devenue maison d'arrêt : « Qu'est-ce que c'est que ces gens-là, dit-il ? » Des Vendéens, lui répondirent ceux qui les dirigeaient. « Fusillez-moi ça, » reprit-il d'un ton farouche : l'ordre fut immédiatement exécuté sur le lieu même!... »
Vingt-deux pauvres Vendéennes, dont plusieurs portaient de jeunes enfants dans leurs bras, s'étaient enfuies, jusqu'à Bonnétable, pendant la bataille; elles sont renvoyées au Mans, sur des charrettes, par la municipalité locale, non moins inhumaine que celle de notre ville. Arrivées sur la place des Jacobins elles sont livrées à des hussards chargés de les sabrer; et comme ces militaires, attendris, sans doute par la vue de ces malheureuses mères sur le sein desquelles se pressaient leurs pauvres petits enfants glacés de peur et de froid, hésitaient dans l'exécution de cet ordre barbare; les tricoteuses de Saint- Gilles, du Pré, de Gourdaine, ces habituées des clubs révolutionnaires, attirées par le bruit, arrivent de tous côtés, et flairant déjà leur proie, déterminent le massacre, auquel même plusieurs, dans leur épouvantable délire, prennent une affreuse part : aussi, pour digne salaire, on leur donne les dépouilles ensanglantées de ces innocentes victimes !...
D'autres scènes, plus horribles encore par leur monstrueuse immoralité, se succèdent rapidement au grand jour, sur les places publiques du Mans, dans ces heures de meurtre, de profanation et d'orgie. Plusieurs historiens véridiques les exposent dans tous leurs détails ; nous renvoyons à ces textes, sans même vouloir en citer quelques passages : notre plume se refuse à la hideuse reproduction de pareils tableaux !...
Quant aux soldats, aux blessés royalistes, on les fusilla
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d'abord en si grand nombre sur la place des Jacobins, que l'accumulation des cadavres, jointe- à la maladie que les Vendéens avaient apportée, fit, avec raison, craindre pour la santé des habitants de la ville, et transporter le théâtre des exécutions jusqu'à Pontlieue.
« Le maire du Mans, La Morandière, dit M. Crétineau-Joly, Vendée Militaire, t. I, p. 389, avait fui comme un lâche à l'approche des Vendéens. Lorsqu'il n'y eut de dangers à courir que pour l'humanité, il se hâta devenir protéger de son écharpe municipale les attentats auxquels il s'associait. Pendant ses horribles heures, d'autres révolutionnaires fusillaient en masse les prisonniers près des Cordeliers. Mais cette multitude de cadavres fit bientôt peur aux assassins qui redoutaient la contagion; ils transportèrent plus loin le théâtre des massacres. »
Comme nous ne voulons pas laisser accuser d'exagération notre histoire, ni même celles que les auteurs consciencieux ont écrites sur le môme sujet , nous reproduirons quelques passages des rapports faits par les représentants du peuple, eux-mêmes au Comité de salutpublic, et dans lesquels on verra les formules si naïvement atroces de ces dignes représentants démontrer, de la manière la plus positive, que, dans ces pénibles récits, nous sommes demeurés bien au-dessous de l'affreuse vérité.
« Des chefs, des marquises, des comtesses, des prêtres à foison, des canons, des caissons, des carrosses, des bagages de de toute espèce; un nombre considérable de fusils, tout est tombé en notre pouvoir, écrivirent alors, à la Convention, Bourbotte et Prieur, en mission au Mans; et des monceaux de cadavres sont les seuls obstacles que l'ennemi oppose à la poursuite de nos troupes; les rues, les maisons, les places publiques, les routes en sont jonchées; et, depuis 15 heures, ce massacre dure encore. Toute l'armée court après cette horde; déjà presque tous les caissons et les canons sont pris depuis qu'elle est sortie du Mans. Le trésor, les bagages, les effets, les malles, tout est entre les mains de nos soldats, jusqu'aux croix d'argent, aux mitres, aux crosses, aux bannières, aux
reliques de toute espèce, aux étendards, signes et instruments du fanatisme, dont les prêtres enivraient cette tourbe insensée et féroce. Nous ramassons tous ces signes de l'imposture, pour vous les envoyer, parce que nous pensons qu'il sera utile de les faire connaître au peuple, afin qu'il voie clairement avec quelle astucieuse perfidie les prêtres ont, jusqu'à présent, cherché à égarer la raison. »
« Notre victoire, écrit de son côté Garnier de Saintes, coûte aux brigands au moins 18,000 hommes : car, dans 14 lieues de chemin , il ne se trouve pas une toise où il n'y ait un cadavre étendu. On nous amène ici les prisonniers par trentaine : dans trois heures, on les juge ; la quatrième , on les fusille, dans la crainte que ces pestiférés, trop accumulés dans cette ville, n'y laissent le germe de leur maladie épidémique. » Est-ce donc assez de perversité dans les monstres qui formulent de pareilles missives , et dans ceux \ qui les reçoivent avec les transports d'une affreuse joie?...
Au milieu de ces barbares et criminels abus de pouvoir, nous sommes heureux de citer quelques nobles initiatives prises par des citoyens généreux pour instituer une administration provisoire et paternelle dans l'absence de l'administration fugitive, qu'alors, par dérision sans doute, on avait la prétention de nommer légale.
Lorsque le vendredi 13 décembre, le samedi 14, et jours suivants, après l'expulsion des Vendéens, les soldats de la république arrivaient en foule; que les étapiers, les payeurs, étaient éloignés ou cachés, n'osant pas reparaître encore pour exercer leurs fonctions ; qu'il n'existait ni provisions, ni logements préparés; que l'infection était dans toute la ville, par le défaut d'inhumation des cadavres, de décombrement, de nettoyage des rues; qu'en un mot, toutes les parties de l'administration militaire, municipale, étaient en souffrance, au point de faire craindre les troubles les plus sérieux, le pillage de la ville par des soldats affamés, difficiles à discipliner dans ces moments critiques; deux estimables citoyens, MM. Chardon, marchand de volailles, et L'Héritier, confiseur, prirent sur eux il 18
Ti\ RÉACTIONS POL1TIQ1 RS
de constituer une administration urbaine provisoire, afin de
prévenir les nouvelles calamités dont la cité se trouvait encore menacée.
Le pillage avait déjà commencé dans les maisons de M1"" veuve Cureau, de MM. l'abbé Pérou, du Hail, Leprince de Claircigny, etc. 15 sols, comme étape, sont accordés à chaque soldat; quatre-vingt-quinze tombereaux sont mis en réquisition pour transporter, de tous les quartiers, plus de deux mille cadavres, que Ton enterre dans plusieurs profondes et larges fosses, creusées particulièrement sur la place des Jacobins. Il serait difficile de préciser le chiffre énorme de ceux qu'on trouva dans les faubourgs et la banlieue ; qu'on retira de l'Huisne, de la Sarthe, et qui furent également inhumés dans les endroits convenables.
Sous cette bienveillante et paternelle administration, dont nous ne pouvons assez faire le digne éloge, deux jours suffirent à l'accomplissement parfait de ces mesures de première nécessité ; au rétablissement, au maintien de l'ordre et du calme dans une ville qui venait d'être si violemment, si profondément bouleversée.
On cite, à cette occasion, un fait assez important à constater, pour l'enseignement de ceux qui, dans leur barbare et grossier cynisme, ne savent pas même respecter les morts. Louis Bouteiller, né à Moncé-en-Belin, d'un naturel brutal, d'une moralité plus que suspecte, est chassé par ses maîtres, et vient s'établir à Pontlieue comme charroyeur. Mis, ainsi que beaucoup d'autres, en activité pour l'enlèvement des cadavres, aidé par sa femme, tout aussi méchante, aussi vicieuse que lui, ce misérable avait un moyen particulier d'effectuer cette pénible et triste opération : il embrochait, avec une fourche de fer, les morts et môme ceux qui ne l'étaient pas encore, sans aucun égard pour leurs douloureux gémissements ; les jetait sur la charrette, où sa femme les entassait en riant, en débitant d'obscènes plaisanteries. Le lendemain, la Providence avait frappé ces deux monstres, chez eux, et sans que les recherches les plus habiles pussent faire découvrir la cause d'une fin si précipitée !
Si Ton considère actuellement l'état déplorable où se trouvait notre ville, après les terribles combats du 12 et du 13 décembre, on s'étonnera du zèle, de l'activité, de l'intelligence que cette bienveillante et sage administration provisoire dut apporter à son œuvre, pour établir, maintenir Tordre, un état sanitaire moins dangereux, là môme où deux jours auparavant existaient la perturbation , le pillage , l'imminence d'une sérieuse épidémie.
Dans tous les points où des combats violents avaient été livrés, notamment sur la place des Halles ; dans toutes les rues qui se trouvent en communication plus ou moins directe avec elle, etc., les maisons étaient littéralement criblées de balles, de mitraille, de boulets, dont plusieurs furent trouvés dans les appartements. La voie publique était encombrée de cadavres, d'armes, de voitures brisées, etc., qui rendaient la circulation difficile, et présentaient, du moins, la triste compensation de protéger la fuite des vaincus en retardant la poursuite acharnée des hussards de l'implacable Westermann.
Écoutons un instant Mme de La Rochejacquelein donnant, dans ses Mémoires, quelques détails de ce qui lui fut relatif au milieu de ces terribles événements; et relevons l'accusation exagérée qu'en a voulu porter l'un de ses commentateurs mal informés, contre une personne très-honorable de notre ville.
« Dès le commencement du combat, dit Mme de La Rochejacquelein, qui était alors Mme veuve de Lescure, nous présagions que l'issue en serait funeste. J'étais logée chez une dame qui était fort riche, fort bien élevée et très-républicaine. Elle avait une nombreuse famille qu'elle aimait beaucoup et qu'elle soignait avec tendresse. Je résolus de lui confier ma fille. Une de ses parentes avait recueilli la petite Jagault. Je la suppliai de s'en charger, de l'élever comme une pauvre paysanne; de lui donner seulement des sentiments d'honneur et de vertu... Celte dame me refusa absolument, et me dit honnêtement que si elle prenait ma fille, elle la traiterait comme ses enfants... Cependant les cris de déroute commencèrent à se faire entendre ; elle me laissa... Voulant sauver mon enfant, je la cachai
dans le lit de la maîtresse de la maison , bien convaincue que cette dame n'aurait pas la cruauté d'abandonner cette innocente créature. Je descendis, on me mit à cheval, on ouvrit la porte. Je vis alors la place remplie d'une foule qui se pressait et se culbutait en fuyant ; et dans l'instant je fus séparée de toute personne de ma connaissance... Cependant le fidèle Bontemps, domestique de M. de Lescure, ne voyant pas qu'on s'occupât de ma fille, la chercha partout, la trouva, la prit dans ses bras ; me suivit, et m'apercevant dans la foule, éleva l'enfant et me cria : « Je sauve la fille de mon maître. »
Ainsi Mme Lescure, comprenant sans doute la position d'une mère de famille qui craint, sous la menace de la loi des suspects, sous la continuelle pression de Robespierre, de ses délégués dans le Maine; sous l'effroi du règne de la Terreur, de compromettre ses propres enfants, en faisant une chose que toutes ces exigences défendaient sous peine de mort, ne récrimine point d'un semblable refus ; et, dans sa louable délicatesse, n'en désigne pas même nominativement l'auteur; mais, au contraire, montre assez de confiance dans cette bonne mère « qui aimait beaucoup sa nombreuse famille et la soignait avec tendresse, » pour lui confier sa fille, en « la cachant dans son lit... » Le fidèle Bontemps, domestique de M. de Lescure, cherche, trouve, réclame cette enfant, l'emporte dans ses bras. » Pouvait-on bien la lui refuser? Nous connaissons du reste assez les sentiments d'honneur, de charité, de toute cette famille, pour garantir que la fille de Mme de Lescure, une fois séparée de sa mère , n'eût pas été repoussée par la maîtresse de maison dont elle parle ; et que, même avec les dangers et la responsabilité d'une pareille œuvre, cette enfant eût trouvé, dans cette famille, asile et protection, sans la réclamation formelle de Bontemps.
C'est donc avec un pénible étonnement que nous lisons dans une histoire moderne, du reste pleine d'intérêt, mais où les documents particuliers ont ici fait défaut, ce paragraphe bien différent, pour la réserve et l'interprétation, de celui de Mme de Lescure elle-même. « Ici, dit Ciétineau-Jolv, loc. cit., t. I,
p. 392, c'est Mme de Lescure, pauvre veuve enceinte, jeune mère, qui, dans les murs du Mans, a cherché à émouvoir les entrailles d'une autre mère , en lui offrant sa fille unique comme otage, et que cette femme a refusée. Cette femme se nommait Mme Thoré; elle était riche, elle était républicaine ; Bontemps, le domestique de Lescure, arracha l'enfant de cet asile où la peur, sans doute, étouffait l'humanité. »
Nous pourrions ajouter un autre passage d'une application plus grave et plus inexacte encore; mais notre équité d'historien étant satisfaite par le rétablissement des faits et des interprétations dans toute leur vérité, nous bornerons là cette juste réclamation dont la charité, la bienveillance de la personne ici désignée, nous faisaient un devoir.
Expulsés du Mans, vivement poursuivis, les Vendéens prirent en grande partie la route de Laval. Ceux-là, protégés par l'infatigable courage de La Rochejacquelein, purent encore se retirer; mais presque tous ceux qui s'égarèrent dans une autre direction, ou furent massacrés impitoyablement, ou périrent de froid, de misère et de faim. Les uns, imaginant que l'on devait toujours marcher sur la capitale, gagnent la route de Paris; se voyant isolés, veulent, revenir sur leurs pas, sont pris et fusillés. Un plus grand nombre, arrivés à l'extrémité de la rue Montoise, à l'embranchement des routes de Laval et d'Alençon, prennent la seconde, et ne s'aperçoivent de leur funeste méprise qu'au moment où trois lieues les séparent de la première. En marchant par des sentiers étroits, souvent même à travers des terrains humides et boueux, ils s'engagent dans ce périlleux et difficile parcours ; y sont poursuivis, massacrés par des paysans cruels, ou sous les ordres des républicains. Faucheux, soldat invalide, commandant une compagnie de la garde nationale, prit une bien détestable part à ces barbares exécutions, qui souillèrent surtout les communes de Milesse, Degré, La Quinte, etc. Lorsqu'il faisait des prisonniers, ce digne sicaire de Garnier de Saintes les fusillait immédiatement et de son autorité privée. Quelques-uns de ces malheu-
peux, échappés à tant de lâches poursuites, rejoignirent
l'armée vers le bourg de Longne.
Dans cette direction , les massacres étaient moins faciles : une batterie de quatre canons, que La Rochejacquelein avait établie sur les hauteurs du bois de Pennetières, met obstacle aux poursuites acharnées de Westermann ; lui tue beaucoup de monde, le refoule jusqu'au Mans. Les troupes ayant refusé pendant deux jours d'obéir aux ordres du terrible sabreur, qui voulait continuer le carnage, exterminer les restes mutilés de l'armée vendéenne, lui donnèrent le temps de gagner Laval, et d'échapper, du moins pour quelques instants encore, à ce dernier désastre. Si l'on veut, du reste, des renseignements précis, incontestables, sur la barbarie des représentants du peuple dans leurs prescriptions, et sur leur cynisme à s'en glorifier, ils nous les fourniront eux-mêmes :
« Depuis notre dernière lettre, écrivent au Comité de salut public Prieur et Thureau, commissaires de la Convention, les troupes républicaines réunies n'ont cessé de poursuivre les brigands. Nous avons rencontré, sur les chemins qu'ils ont suivis, les traces de la déroute la plus complète ; des cadavres se présentaient à chaque pas. Des caissons, des femmes , des enfants arrêtés, saisis partout, prouvaient que le centre de l'armée avait été entamé. Les habitants des campagnes, armés de fusils, de fourches, de faulx, donnent la chasse aux brigands et les exterminent de tous côtés. »
Garnier de Saintes, suivant à la piste les Vendéens égarés sur la route d'Alençon, ajoute aux renseignements affreux qu'il a déjà donnés : « J'ai pris un arrêté pour faire lever toutes les campagnes dans lesquelles ces coquins se disséminent, et commettent toutes sortes de brigandages ; je l'ai envoyé par des courriers extraordinaires : il produit un excellent effet : on les chasse comme des bêtes fauves ; et le nombre de ceux qu'on tue équivaut à ceux qu'on fait prisonniers] .. . »
Si l'on avait ensuite besoin de connaître le dénuement et la misère que présentaient ici les tristes débris de cette valeureuse armée, le récit de Mme de La Rochejacquelein, dans sa
touchante et naïve simplicité, suffirait pour les bien faire apprécier.
« Pour se garantir du froid, dit-elle dans ses Mémoires, pour se déguiser ou pour remplacer les vêtements qu'on avait usés, chacun était couvert de haillons. J'étais vêtue en paysanne, enveloppée dans une vieille couverture de laine, et dans un grand morceau de drap bleu rattaché à mon col par des ficelles. Je portais trois paires de bas en laine jaune, et des pantoufles vertes, retenues à mes pieds par de petites cordes... Mme d'Armaillé et ses enfants s'étaient couverts de lambeaux d'une tenture de damas jaune. M. Roger-Moulinière avait un lurban et un dolman qu'il avait pris, à La Flèche, dans le vestiaire de la salle de spectacle. Le chevalier de Beauvolliers s'était enveloppé d'une robe de procureur , et portait un chapeau de femme par-dessus un bonnet de laine ; M. de Verteuil avait été tué au combat, ayant deux cotillons, l'un attaché au col , l'autre à la ceinture : il se battait dans cet équipage, etc. »
Dès le jeudi 12, vers quatre heures du soir, lorsqu'il fut évident qu'on ne pourrait pas tenir la position , une partie de l'armée vendéenne commence à faire sa retraite sur Laval ; mais, d'abord, au milieu du désordre et de la confusion la plus déplorable. Écoutons encore Mnie de La Rochejacquelein, présente à cette affreuse déroute. « Lorsque je voulus tourner dans la rue qui conduit au chemin de Laval, la rue Dorée, mes efforts furent inutiles, je ne pus y pénétrer : c'était là que la presse était plus grande, et que l'on s'étouffait. Des chariots, des canons étaient renversés; les bœufs, couchés par terre, ne pouvaient pas se relever et frappaient, à coups de pieds, ceux qui étaient précipités sur eux. Un nombre infini de personnes, foulées aux pieds, criaient sans être entendues. Je mourais de faim, de frayeur; je voyais h peine, le jour finissait... Un jeune homme à cheval, d'une figure douce, passant près de moi, je lui pris la main : « Monsieur, lui dis-je, ayez pitié d'une pauvre femme grosse et malade : je ne puis avancer. » Le jeune homme se mit à pleurer et me répondit : « Je suis une femme aussi; nous allons périr ensemble, car je ne puis pas non
plus pénétrer dans Ja rue. » Nous restâmes toutes deux à attendre. Quelques instants après , je distinguai l'un de nies domestiques; je l'appelai. Il prit mon cheval par la bride, et me faisant faire place avec son sabre, il me fit suivre la rue. Nous arrivâmes à grand'peine vers un petit pont, celui de Saint-Jean, dans le faubourg, sur la route de Laval. Un canon y était renversé, embarrassait le passage. Enfin, je me trouvai dans le chemin, et je m'arrêtai avec beaucoup d'autres. Quelques officiers étaient là, tâchant de ramener encore les soldats : mais tous leurs efforts étaient inutiles... A quelques lieues du Mans, je vis arriver mon père avec Henri, qui vainement aussi avaient essayé de rallier les soldats. Henri vint à moi : « Vous êtes sauvée! me dit-il. » « Je croyais que vous aviez péri, lui répondis-je, puisque nous nous sommes battus. » Il me serra la main, en ajoutant, pour toute réponse : « Je voudrais être mort ! »
Arrivés à Saint-Denis-d'Orques vers le milieu de la nuit, les tristes débris de la grande armée royaliste peuvent y respirer un instant; mais dans quel douloureux état ! Sous le coup de la poursuite que ne manquera pas alors de faire le terrible Westermann ; sous les plus rudes épreuves de la fatigue, du découragement, de la faim, du froid, de la misère!. « Tout, dit Mme de La Rochejacquelein, avait été perdu et abandonné au Mans : voilures, chariots, malles, caisses, paquets, vêtements, argent; tout était resté dans les maisons, sur les places publiques, dans les rues, dans les chemins; on n'avait eu le temps de rien déménager de chez ses hôtes; et ce qui était dans les voitures avait été intercepté sur les routes, ramené ou pillé par les vainqueurs.
« A douze lieues du Mans, je m'arrêtai dans un village, Saint-Denis-d'Orques; une grande partie de l'armée s'y arrêta également. Il n'y avait que peu de monde dans les chaumières. La route était couverte de pauvres gens, qui, accablés de lassitude, s'endormaient dans la boue, sans songer même à se garantir de la pluie. La déroute du Mans coûta la vie à plus de 15,000 personnes : ce ne fut pas au combat qu'il en mourut le
plus : beaucoup furent écrasés dans les rues du Mans; d'autres, blessés et malades, restèrent dans les maisons et furent massacrés. Il en mourut dans les fossés et dans les champs voisins de la route. Une assez grande quantité suivit le chemin d'Alençon, et là ils furent pris et conduits à l'échafaud. »
Après quelques heures de ce repos si nécessaire et si troublé par une trop juste inquiétude, l'armée reprit sa pénible marche, et parvint à Laval dans la journée du vendredi 13 décembre; et le 14 au matin, brisé par la fatigue et les tribulations de toute nature, La Rochejacquelein fit, au milieu des chagrins et des regrets, le triste recensement de sa malheureuse armée.
Presque toute l'artillerie , les munitions, les armes, les bagages, etc., sont tombés au pouvoir de l'ennemi. 15,000 hommes au moins ont péri sur le champ de bataille, dans les rues ou sur les routes ; plus de 3,000, en comptant les femmes, les enfants, sont restés prisonniers au Mans. Nous connaissons déjà le triste sort du plus grand nombre de ces malheureuses victimes ; voyons ce que devinrent les autres captifs : nous trouverons du moins ici des œuvres de charité, d'un admirable zèle, d'un courageux dévouement ; des consolations, enfin, au milieu de ces affligeantes calamités.
Lorsque tout fut calme et remis en ordre dans la ville du Mans, grâce au zèle, à l'activité, à l'intelligence de l'administration provisoire; l'administration en titre : Pottier de La Morandière, maire du Mans ; les représentants du peuple : Bourbotte, Thureau, Prieur de la Marne, etc., font une entrée presque triomphale, parcourent les rues à cheval, comme pour y prescrire d'utiles opérations que l'on avait heureusement effectuées dans leur absence. Mais reprenant aussitôt le rôle infâme que la crainte leur avait si prudemment fait abandonner, ils instituèrent, de suite, ce qu'assurément on n'aurait pas fait sans eux : « un tribunal criminel du Mans, commis pour juger révolutionnairement les prisonniers faits sur V armée des brigands, dits de la Vendée » : tribunal dont les arrêts de mort, toujours certains, ne se faisaient jamais attendre. On en créa de semblables, vers le même temps et pour le
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même objet, dans les villes d'Àlençon, Laval, Mayenne,
Lassay, Ernée, Vitré, etc. Tous les hommes de L'année royaliste faits prisonniers ou trouvés malades, blessés dans les maisons, furent en effet jugés, et tous condamnes a mort. « On leur faisait, dit Renouard , subir leur sort à Pontlieue, dans Tondroit où avaient été les fourches patibulaires. Là, on en fusillait trente à quarante à la fois, sur le bord de leurs fosses; ils étaient quelquefois obligés d'attendre, pendant une heure, le moment de leur supplice. Sans préciser avec exactitude le nombre des condamnés, quelques personnes le font monter à quatre cents. » Tout nous porte à croire ce chiffre plus considérable; mais, pour en finir avec les horreurs de la révolution et de ses criminels agents, ne marchandons pas avec eux.
Après le récit consciencieux de ces nobles infortunes, de ces calamités, de ces épouvantables forfaits, l'esprit a besoin de se reposer par le souvenir des actes sublimes de bienveillance, de zèle, de dévouement, de charité, qui vinrent se révéler, avec tant de courage, dans un temps où la vertu devenait un crime qui souvent pouvait conduire à l'échafaud. Ces belles actions ne feront assurément pas défaut dans notre province, dans notre ville du Mans, où les démagogues furent, comme partout, iniques, méchants et cruels, mais où les populations, restées fidèles à leurs instincts naturels, se montrèrent, en général, sensibles, compatissantes, bonnes, généreuses; et poussèrent, plus d'une fois l'abnégation jusqu'au sacrifice de leur vie.
Dès les premiers jours de ces terribles conflits, MM. Berard et Vétillart, négociants en toiles à Pontlieue, firent, de leurs belles habitations, un véritable hôpital général, où, ce qu'il importe surtout de louer et d'admirer, tous les blessés, les malades, soit républicains, soit royalistes, étaient reçus également, sans distinction, sans autre titre que celui de malade ou de blessé; traités avec les soins, les égards, les touchantes consolations qu'ils auraient pu trouver dans leurs propres familles. Cette généreuse institution ne fut pas celle d'un instant de crainte ; elle partit du cœur, et ne cessa de fonctionner qu'après un temps assez long, et lorsqu'il ne resta plus de
malades à guérir, d'indigents à faire vivre , de malheureux à consoler!...
Au milieu de ces tragiques événements, dans ces jours de terreur et d'égoïsme, on s'étonnera peut être de trouver à la fois réunis tant de zèle, de courage, de générosité; mais en se rappelant, comme nous, que dans cette famille la charité chrétienne est héréditaire ; que là se trouvaient MM. Vétillart, digne fils de Vétillart-Duriber, médecin aussi distingué par son talent que par sa philanthrophie, sentiment, comme nous l'avons déjà vu, dont il mourut victime; Berard aîné, ce patriarche d'une autre époque, dont nous avons trop profondément étudié, trop bien compris le noble caractère, pour qu'il nous soit possible, dans l'intérêt général, de ne pas au moins en esquisser quelques traits; ce type des vertus chrétiennes, ce modèle si naïf, si vrai, de l'homme essentiellement honnête et bon.
Berard, René-Charles, né à Pontlieue, près le Mans, le 11 septembre 1767, d'une famille honorable, montra de bonne heure les excellentes qualités qui devaient lui concilier l'affection du plus grand nombre et l'estime de tous. Pieux, doux, modeste, bienveillant par caractère, il resta, dès sa jeunesse, étranger aux illusions, aux travers et surtout aux funestes entraînements de son époque. Respectueux envers ses parents, de mœurs régulières sans affectation; essentiellement religieux sans intolérance; appliqué, studieux; exerçant, développant son esprit aux connaissances de la géographie, de l'histoire qu'il possédait bien ; formant son cœur aux enseignements d'une religion, d'une morale vraies, bien comprises, le jeune Berard passa, presque sans transition appréciable, de l'adolescence à l'âge mûr.
Ayant eu l'avantage de vivre pendant plusieurs années sous le même toit, dans l'intimité si cordiale de cet homme profondément estimable, nous le peindrons tel que nous l'avons observé; comme un de ces types exceptionnels et perdus qu'il est bon aujourd'hui de faire revivre, pour l'honneur de l'humanité, pour l'édification du présent et l'amélioration de l'avenir.
Aux différents titres de citoyen, de père, d'époux, d'ami, de commerçant, d'homme du monde, M. Berard, en donnant aux mots leur véritable acception, est l'homme peut-être le plus complet, le plus parfait que nous ayons jamais rencontré, soumis à des études, à des épreuves suffisantes.
Toujours docile aux lois de son pays; contrarié, fréquemment sans doute, par les bouleversements dont il fut témoin ; par l'instabilité des nombreuses constitutions qu'il vit passer et s'anéantir sous ses yeux , il ne récrimina jamais contre aucun gouvernement de la France, pas môme sous celui de la République. Il était légitimiste, sans doute ; mais comme il était avant tout indulgent et bon, jamais il ne fit d'opposition hostile ; jamais il ne compromit son aménité naturelle dans les emportements d'une discussion politique.
Aucun père de famille ne se montra meilleur, plus dévoué pour ses enfants : toute sa vie ne fut pour eux que travail, abnégation, sacrifices. Aucun père ne devint pour eux moins pédagogue et plus exemplaire; aucun ne put leur dire avec un plus consciencieux, un plus utile enseignement : « Faites ce que je fais ! »
Uni, vers le 6 mars 1794, à M,le Louise-Adélaïde Vétillart, animée d'un ardent esprit de charité dont elle a donné tant de preuves admirables, il fut toujours pour elle un ami sincère, prêt à la seconder, à l'encourager dans ses entreprises philanthropiques, lors même qu'elles dépassaient la mesure de sa fortune.
Ami dévoué, d'une constance à toute épreuve, M. Berard, dans ses relations d'intimité, se montrait vraiment digne d'estime et d'affection. Toujours aimable, gai, prévenant, il soutenait ses opinions, en toutes choses, avec une invariable persévérance, mais avec douceur et calme, sans vouloir s'imposer. Il semblait, à la fin, se résumer et dire : « Vous avez votre manière de voir, je le trouve bien naturel ; mais je conserve la mienne. » Convenant, honorable, et sûr dans toutes ses relations, il n'eut peut-être jamais une indiscrétion à se reprocher ;
jamais il ne fit défaut à l'ami qui réclama de lui quelque service en son pouvoir.
Est-il nécessaire d'ajouter que dans toutes ses relations commerciales il se fit une réputation d'honneur, de probité, que partout on citait pour exemple ?
M. Berard , dans la signification actuelle du terme, n'était pas un homme du monde : il n'avait pas celte politesse astucieuse et perfide, cette habileté mesurée, diplomatique , cette fausse et jactancieuse philanthropie qui séduisent la multitude, font des dupes, assurent de tristes succès ; mais il était homme de société, de bonne compagnie, dans l'acception qu'il faudrait pouvoir donner encore à ces mots. Chevalier courtois des anciens temps, il montrait partout une exquise politesse, une amabilité constante, sans prétention, sans afféterie, mais comme simples reflets de sa belle âme. Avec de l'instruction, de l'intelligence, de la finesse même dans l'esprit, il avait la naïveté, la candeur d'un enfant; on l'estimait en le voyant, on ne pouvait le connaître sans l'aimer.
Modeste dans ses goûts, d'une simplicité patriarcale dans son genre de vie ; tenant à ses habitudes, à ses usages dans la coiffure, le costume, et tout ce qui lui devenait personnel; sans blâmer les innovations de la mode chez les autres, il ne sacrifiait pas volontiers à ses exigences; et, sous ce rapport, comme sous tous les autres, il ne fut pas l'homme de son temps.
Sa maison n'était point le rendez-vous des merveilleux du jour, dont il aurait emprunté le séduisant éclat; ou des dépositaires d'un pouvoir, dont il aurait obtenu quelque faveur; mais, sans orgueil et sans ambition, il y recevait d'anciens amis, embarrassés de pouvoir dire s'ils professaient pour lui plus d'amitié que de vénération. Cette maison, essentiellement hospitalière, s'ouvrit donc naturellement, alors, aux malades, aux blessés de tous les partis; comme elle s'ouvrit, dans tous les temps de disette et de misères, aux malheureux pressés par le dénuement et par la faim. Cet homme, que nous ne craignons pas de citer comme un véritable modèle, s'éteignit paisible-
ment, au lieu môme de sa naissance, le 2)> janvier 1 HT> I , à l'âge do 84 uns. Sa mort fut, comme L'avait été sa vie, un sujet d'édification pour tous ceux qui devinrent les témoins de ses derniers instants.
La ville du Mans s'empressa d'imiter le bon exemple que lui donnait le bourg de Pontlieue. Les enfants restés dans ses murs, après la mort ou la fuite de leurs parents vendéens, sont recueillis dans le presbytère et dans l'église de Sainte-Croix. Un assez grand nombre étaient affectés de la dysenterie que l'armée royaliste avait apportée; aussi, M. Ruillé, négociant, inspecteur de cet hôpital improvisé; l'une des sœurs de Saint- Lazare chargées d'y prodiquer leurs soins, succombèrent-ils victimes d'un aussi généreux dévouement.
Un ordre de Garnier de Saintes, ainsi conçu, venait d'être publié : « Les filles au-dessous de dix-huit ans, et les garçons au-dessous de seize, ne seront provisoirement pas jugés ni exécutés; ils peuvent encore être rendus à la société; et, jusqu'à ce que la Convention nationale ait statué sur leur sort, il suffit de les tenir en état d'arrestation. Quant à ceux qui n'ont pas plus de douze ou quatorze ans, comme ils sont susceptibles de toutes les impressions du bien, je ne vois aucun inconvénient de les placer entre les mains de bons patriotes, en prenant leurs noms, qui seront inscrits dans leurs municipalités, ainsi que ceux des enfants dont ils se chargeront. »
Rassurés par ce document, à la tolérance duquel on n'était certainement pas habitué par les terribles représentants du Comité de salut public, un assez grand nombre de personnes charitables adoptèrent ces pauvres enfants ; mais on pense bien que ce ne furent pas « les bons patriotes, » qui les nommaient des louveteaux, dos vipères, qu'il fallait au contraire étouffer: ce n'est pas en général dans la classe des sans-culottes qu'il faudra chercher alors des actes de dévouement et de bienveillance.
Quant aux mères de ces jeunes Vendéens, elles ne trouvèrent aucune merci devant le sanguinaire proconsul. Excité par ses dignes amis, dont ces vertueuses femmes avaient, avec indi-
gnation , repoussé les propositions insultantes , il les décréta d'accusation devant le tribunal révolutionnaire, sur les arrêts duquel il comptait, comme toujours ; mais son criminel espoir fut heureusement déçu : M. Ysambart , président de ce tribunal, bien plus humain que les magistrats du temps , eut le généreux courage d'empêcher qu'on donnât aucune suite à cette monstrueuse accusation.
Ces femmes, en assez grand nombre, échappées au carnage du siège, à la haine plus dangereuse peut-être « des bons patriotes » et de leurs dignes représentants, furent transférées de l'église de l'Oratoire, dont on avait fait une maison d'arrêt; au couvent de la Mission, où l'on avait institué un hôpital, pour le traitement de la dangereuse maladie qui sévissait alors sur la plupart de ces malheureuses femmes. Ici, le dévouement le plus sublime ne lit point, encore défaut, au milieu même des graves dangers d'une épidémie très-meurtrière : des cœurs généreux portèrent la charité jusqu'au sacrifice de la vie, pour donner des soins et des consolations à ces malheureuses victimes des plus nobles sentiments.
Au nombre de ces personnes, dont les noms sont acquis à l'histoire, à la reconnaissance publique, nous citerons particulièrement : Mlues Ledru, mère du général; Gandouard, femme d'un expert, etc. Mais celle que nous devons surtout présenter ici comme un touchant modèle de l'héroïsme chrétien, est M"e de Bordignô, jeune fille admirable de courage et de philanthropie, qui, la première, donne l'exemple d'une sainte abnégation, pénètre dans cet asile redoutable de la souffrance, de la mort; y prodigue ses soins, ses consolations, ses forces, sa vie : car, frappée de la contagion , elle succombe vingt jours après !... Noble et sainte fille : digne martyre de la véritable charité!...
Terminons cet exposé des actions généreuses qui suivirent le désastre des Vendéens, et dont nous pourrions augmenter beaucoup le nombre, par une touchante anecdote qui prouve, comme nous l'avons déjà fait observer, que l'honneur des républicains semblait, au milieu de la corruption générale,
s'être particulièrement réfugié dans les rangs de L'armée. Cet
épisode est d'autant plus important à conserver, qu'il fait, à la fois, réloge du protecteur et de celle qui sut inspirer un aussi noble, un aussi pur dévouement !...
Au nombre des pauvres Vendéennes emportées dans la déroule du Mans, se trouve Mll(i Angélique des Melliers, à peine âgée de 18 ans, belle, gracieuse et bonne; d'une famille noble d'Anjou; native de Montfaucon, Maine-et-Loire. Alors séparée de sa mère et de sa jeune sœur, par le tumulte et la confusion, elle tombe heureusement entre les mains des grenadiers d'Armagnac, aussi compatissants après la victoire que terribles dans le combat. Un touchant intérêt s'empare de leurs nobles cœurs à la vue de tant de grâces, de malheureux abandon : ils jurent de la sauver ; et connaissant bien le caractère du général en chef, ne trouvent pas de meilleur moyen que de la remettre de suite entre ses mains.
A la vue d'Angélique, Marceau reste d'abord frappé d'attendrissement et d'admiration; comprend aussitôt l'importance, la délicatesse, les dangers de la mission que viennent de lui nécessairement imposer la confiance de ses braves, la jeunesse, la distinction de sa captive. En homme de cœur et de résolution, il a tout apprécié dans un moment, et met son bras et sa vie à la disposition de Mlle des Melliers.
Elle désire beaucoup se rendre à Laval, espérant y retrouver sa famille. Marceau la conduit lui-même dans sa voiture ; l'environne, pendant le voyage, des soins les plus respectueux et des plus touchantes consolations. L'armée vendéenne avait déjà complètement abandonné Laval; mais l'excellent général y connaissait une riche et digne famille, à laquelle il confie son précieux dépôt, et revient immédiatement à son poste.
Angélique vivait paisiblement, ignorée, comblée des attentions les plus généreuses par ceux qui l'avaient en quelque sorte adoptée comme leur enfant, lorsqu'elle a connaissance d'un décret de la Convention, prononçant : « la peine de mort contre toute personne qui recèlera un aristocrate. » Cette noble fille, dans son courageux et consciencieux scrupule, ne voulant
pas exposer les jours de ses protecteurs, va d'elle-même, et sans prévenir personne, se mettre à la discrétion des municipaux de Laval : dans sa naïve et simple innocence, elle espérait, sans doute , qu'on ne la punirait pas de crimes qu'elle ne pouvait avoir commis ?
Candide enfant! -elle connaissait bien peu les instincts sanguinaires du Comité de salut public!... Elle est incarcérée, mise en accusation.
Son libérateur, en la quittant, avait obtenu, comme seul prix de sa noble conduite, que, dans un cas urgent, elle prendrait le soin de l'en instruire. Marceau, qui se trouvait alors aux frontières de la France, reçoit une lettre qui lui fait tout connaître : il part, arrive à Paris; arrache au Comité de salut public une grâce qu'on n'osa pas lui refuser. Mais en entrant dans les faubourgs de Laval, il aperçoit, avec effroi, l'instrument du supplice ; il entend le coup fatal!... Oh! douleur!... oh! monstruosité !... la belle, l'innocente et noble tête d'Angélique des Melliers venait de tomber !...
Marceau , déjà brisé par la fatigue d'un voyage tellement rapide, qu'il n'a pris aucun autre soin que celui d'arriver au plus tôt, reste comme frappé de la foudre ; puis, serrant les rênes de son coursier, par un mouvement automatique, revient sur ses pas avec lenteur, la tristesse et l'indignation dans l'âme !...
Peut-être avait-il imaginé qu'en illustrant son nom par la victoire, en se faisant, à juste titre, la réputation d'un homme loyal et généreux, il parviendrait à vaincre des répugnances de famille, à mériter la main d'Angélique, à faire son bonheur en assurant le sien par le choix d'une aussi digne compagne?...
Dans cette hypothèse bien probable, quelles accablantes réflexions ne dut-il pas faire sur la magnanimité sublime du parti qu'il combattait; sur la férocité brutale de celui dont il servait la cause, et qui venait de détruire impitoyablement ses plus beaux rêves de bonheur ?...
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