IV. DÉFAITE ENTIÈRE DE LA GRANDE ARMÉE VENDÉENNE
A Savenay.
Les débris de l'armée vendéenne, réunis à Laval, ont pris à peine quelques instants d'un repos si nécessaire, qu'il faut déjà fuir devant les terribles poursuites que ne manquera pas d'effectuer l'infatigable et cruel Westermann. La Rochejacquelein prend donc aussitôt ses dispositions pour marcher, le plus vite possible, vers les bords de la Loire ; tenter le passage du fleuve, et rendre, au malheureux pays de sa rive gauche, quelques-uns des survivants mutilés de cette immense population qui l'avait abandonné depuis seulement deux mois.
L'œil morne, le cœur brisé par les plus douloureuses pensées, le jeune protecteur de toutes ces infortunes, marchant alors jour et nuit, sous les mortelles influences d'une pluie continuelle et glaciale , en tête d'un aussi triste cortège , paraissait beaucoup moins diriger une armée, qui, malgré ses revers désastreux, compta ses beaux jours de victoire, que péniblement conduire à son dernier refuge le deuil si vaste et si touchant de la Vendée militaire !...
Exténués par ces marches forcées, par la faim, le froid, les chagrins et la misère, les Vendéens traversent Craon, le 14; Pouancé, le 15, et parviennent à Ancenis le 16 décembre 1793, vers le milieu du jour. Mais le fleuve, grossi par des pluies abondantes, coule à pleins bords ; et, pour tout moyen de passage, l'armée ne trouve que deux petites barques amarrées à la rive droite. Quatre bateaux plus considérables se voient à la rive gauche : mais comment s'en emparer? La Rochejacquelein seul est assez audacieux pour le tenter.
Après avoir donné l'ordre de construire à la hâte un assez grand nombre de vastes radeaux, il monte l'une des barques avec Stofilet, accompagné de vingt royalistes ; à peiue ont-ils pris pied sur la rive gauche, qu'ils sont assaillis par des forces républicaines bien supérieures; dispersés, obligés de fuir, de
se cacher au loin, pour éviter une mort certaine. La Rochejacquelein, dans l'impossibilité absolue de repasser le fleuve, ne paraît plus sur la rive droite : on croit qu'il a succombé ; sa perte est regardée comme un nouveau désastre.
Des essais infructueux et meurtriers sont tentés sur les radeaux à peine ébauchés; et l'arrivée de Westermann d'un côté; de l'autre, les canonnières qui parcourent le fleuve, et les postes républicains établis sur la rive gauche, à Saint-Florent, ne permettent plus même de songer au passage de la Loire.
Déjà l'avant-garde ennemie arrive aux portes d'Ancenis, et les détonations que l'artillerie fait de plus en plus entendre, annoncent que le corps d'armée la suit de près. Alors Talmont, Donnissan, Marigny, Forestier, les frères Soyer, etc., l'attaquent si vigoureusement, que par un effort désespéré, sublime, ils repoussent Westermann jusqu'à Saint-Mars.
Craignant sans doute encore la valeur des royalistes, dont ils avaient plus d'une fois éprouvé la puissance, les dignes représentants du Comité de salut public répandent la terreur dans rame des Vendéens, et font en même temps circuler, au milieu d'eux , leurs mensongères et perfides promesses d'amnistie : ce qui jeta malheureusement de la division dans ces rangs déjà si fatalement éclaircis, et qui ne pouvaient trouver de salut qu'en se resserrant au contraire davantage.
Les uns passent la Loire à Varades; se mettent sous la sau vegarde, protectrice en apparence, des autorités locales; les autres se rendent volontairement, sur la foi de Carrier, qui les fait immédiatement fusiller, au nombre de deux cents, et se glorifie devant la Convention d'un acte aussi méritoire, aussi honorable surtout; les autres, enfin, exténués par toutes les causes d'épuisement : privations, fatigues, maladies, chagrins, etc., mais animés d'un courage sublime, déterminés au dernier sacrifice pour la sainte cause qu'ils ont juré de soutenir, et qui se résume dans ces trois mots : Dieu, Patrie, Liberté ; se groupent autour de leurs principaux chefs : Marigny, Fleuriot, Donnissan, Talmont, Forestier, etc., for-
nient une petite armée de 7,000 hommes : derniers débris de cette immense réunion qui s'élevait, deux mois auparavant, en comptant les femmes, les vieillards, les enfants, à près de 100,000; occupant, dans sa marche régulière, une étendue réelle de quatre lieues de pays, avec tous ses bagages, actuellement anéantis.
Dans les graves conjonctures où se trouvait cette armée, n'ayant plus son brave La Rochejacquelein pour la commander et la défendre, elle sentit la nécessité de se créer une autorité supérieure, et nomma par acclamation Fleuriot comme général en chef. Marigny, Forestier, Donnissan, qui avaient les mêmes droits à ce titre, non-seulement respectèrent ce choix, mais encore, n'écoutant que leur dévouement au salut de l'armée , s'empressèrent de soutenir franchement leur nouveau chef et d'obéir ponctuellement à ses ordres.
Le prince de Talmont ne se montra pas, malheureusement pour sa gloire, aussi maître de son orgueil personnel, aussi plein d'une pieuse abnégation dans l'intérêt commun : blessé de cette préférence, il abandonne l'armée dans cet instant si critique; regagne la Bretagne ; erre pendant quelque temps au milieu des landes silencieuses de Fougères ; est pris, jugé, exécuté dans les conditions dont nous avons fait connaître les détails : et donne sa mort courageuse et digne en expiation de la faute grave qu'il venait de commettre.
Le 19 décembre, Fleuriot, poursuivi par les troupes républicaines, occupait le bourg de Nort. Un rassemblement de royalistes s'est, dit-on, formé dans la forêt du Gavre, à quelques lieues au nord-ouest. Forestier, Sapinaud, Duperat s'y rendent avec un certain nombre de personnes, et le général en chef marche sur Blain ; mais, le 20, craignant une surprise, il quitte ce village à minuit, et parvient à Savenay, dernière étape, et véritable tombeau de la grande armée vendéenne.
Au 23 décembre 1793, se livre le dernier combat de cette armée, si tristement réduite, contre les républicains, dont les pertes avaient été bien réparées, et qui, mieux encore, se trouvaient sous les ordres de Marceau, Kléber et Westermann.
Dans ce combat à outrance, Fleuriot, Donnissan, Marigny, Lirot, Piron, etc., font des prodiges de valeur. Piron, Lirot succombent après avoir fait payer bien cher leur défaite. Fleuriot s'ouvre un passage à travers les rangs ennemis, et trouve un abri dans la forêt du Gavre ; Marigny, posté sur la route de Guérande, y tient ferme avec ses batteries et vingt artilleurs, de manière à protéger la retraite de Mme de Lescure, d'un grand nombre d'autres femmes; et, lorsqu'il ne reste plus aucun des siens à protéger, n'ayant pu trouver la mort au milieu de ces massacres, après d'assez périlleuses tribulations, rentre dans le Bocage, avec l'abbé Bernier. Enfin, le bon, le respectable marquis de Donnissan, après avoir essayé de s'emparer d'Ancenis, afin d'y traverser la Loire, est fait prisonnier, conduit à la ville d'Angers, pour y subir une apparence de jugement, être fusillé le 8 janvier 1794. Quant aux malheureux soldats, quelques-uns se sauvèrent dans les bois; le plus grand nombre fut massacré à Savenay , dans les environs : la grande armée royaliste n'existait plus !...