‹ Histoire complète de la province du Maine depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 18 sur 50 · V. Exploits de la petite armée vendéenne dans le Bocage · texte numérisé non relu

V. Exploits de la petite armée vendéenne dans le Bocage

Nous exposerons les principaux faits de cette guerre, comme se liant assez étroitement à celles de l'Ouest, qui nous appartiennent, et pour mieux faire apprécier l'ensemble des réactions de la Vendée; mais nous les esquisserons à grands traits, comme accessoires d'ailleurs à notre sujet.

La grande armée venait d'ensevelir, à Savenay , les restes honorables de sa gloire et de ses malheurs. Les expressions d'une joie sauvage accueillirent, dans toute la république, ou plus exactement, chez tous les partisans et les esclaves du régime de la Terreur, la nouvelle de cet affreux et sanglant désastre. Aujourd'hui que le feu de ce délire d'extermination s'est éteint dans le sang et dans les larmes, on ne croirait assurément pas à son atrocité dévorante, si les documents officiels n'étaient là pour en conserver l'affreux et triste souvenir.

Toutefois, si dans la représentation populaire, si même dans Tannée se trouvaient dos sieaires à gages, sans générosité, sans pudeur; on rencontrait aussi, dans les rangs de cette armée, des hommes de courage, de cœur, et qui n'avaient qu'un tort, qu'un malheur bien regrettables, ceux de servir une aussi mauvaise, une aussi détestable cause. Quelques rapprochements, quelques antithèses remarquables mettront ces vérités dans tout leur jour.

Westermann, qui s'était posé, dès le principe, en exterminateur de la Vendée ; chez qui la violence et la cruauté n'avaient pas un instant fait défaut à ce mandat qu'il s'était imposé lui-même ; dont la témérité, l'imprudence, avaient occasionné les défaites, auraient entièrement détruit l'armée, sous l'intrépidité raisonnée de La Rochejacquelein, sans la prudence, l'habileté de Kléber et de Marceau, ne voulut pas se borner à soulever l'indignation du présent par l'atrocité de ses actes; il porta l'impudeur et l'oubli de toute réserve, jusqu'à mériter la réprobation de l'avenir, par des écrits où se révèlent, dans toute leur effrayante barbarie, ces actes d'une sanguinaire et cruelle brutalité.

« Il n'y a plus de Vendée, citoyens républicains, écrivait-il au Comité de salut public, après la défaite de Savenay ; elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants !... Je viens de l'enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m'aviez donnés : foi écrase' les enfants sous les pieds des chevaux, massacré les femmes, qui au moins, pour celles-là, n" enfanteront plus de brigands!... Je n ai pas un prisonnier à me reprocher : j'ai tout exterminé!... Les routes sont semées de cadavres, il y en a tant, que sur plusieurs endroits ils font pyramide. On fusille sans cesse à Savenay ; car, à chaque instant, il arrive des brigands qui prétendent se rendre prisonniers : Kléber et Marceau ne sont pas là : nous ne faisons pas de prisonniers; il faudrait leur donner le pain de la liberté : la pitié n'est pas révolutionnaire !...

Pour avoir l'espérance de faire bien accueillir d'aussi révoltantes monstruosités, il fallait bien connaître la dépravation et

la barbarie du Comité de salut public. Mais ce que l'auteur de tant d'infamies ignorait sans doute alors : c'est qu'il existe une justice divine; c'est qu'il serait arrêté, jugé, condamné comme suspect deux mois plus tard; exécuté sur l'échafaud sanglant de cette république dont il avait si brutalement servi les farouches instincts ; dont il expiait une partie des crimes, avec la faculté de bien comprendre les terribles applications du principe qu'il venait de poser lui-même : « la pitié n'est pas révolutionnaire !... »

Ce n'est pas ainsi qu'agissaient dans le combat, qu'écrivaient après la victoire, Kléber et Marceau. Marceau, lorsqu'il faisait battre la générale pour mettre un terme certain aux sanglants massacres du Mans ; lorsqu'il sauvait, au péril de sa vie, Mlle Angélique des Melliers! etc. Kléber, si valeureux sur le champ de bataille, mais dont le grand cœur n'insultait, ne maltraitait jamais les enfants, les femmes, les ennemis vaincus; dont l'esprit supérieur et le noble caractère, môme après une défaite, savaient rendre un juste hommage aux nobles qualités de ses vainqueurs!...

Après la célèbre bataille d'Entrammes, près Laval, où l'armée vendéenne remporta Tune de ses plus belles victoires contre le général en chef l'Échelle, et les généraux en second Kléber, Marceau, etc.; où La Rochejacquelein se couvrit de gloire; Kléber écrivait au Comité de salut public, mais avec d'autres sentiments, dans un autre style : ces documents, rapprochés l'un de l'autre, suffiront pour en faire apprécier les auteurs.

« On vous a peut-être déjà dit, écrivait Kléber au Comité de salut public, le 28 août 1793, que nous avions refusé d'obéir aux ordres de l'Échelle. Le fait est faux : ses ordres étaient absurdes ; mais , par subordination , nous les avons exécutés jusqu'au moment où le général en chef a jugé à propos d'abandonner le champ de bataille. Alors, sans direction supérieure, nous avons tâché de ramener la victoire sous notre drapeau; mais les brigands déployaient une tactique inaccoutumée. Nous avions contre nous r impétuosité vraiment admirable , et l'élan

qu'un jeune homme leur communiquait. Ce jeune homme, qui s'appelle Henri de La Roehejacquelein, et dont ils ont fait leur généralissime après le passage de la Loire, a bravement gagné ses éperons. Il a montré, dans cette malheureuse bataille, une science militaire et un aplomb dans les manœuvres que nous n'avions pas retrouvés chez les brigands depuis Torfou. Cest à sa prévoyance et à son sang-froid que la république doit cette défaite, qui a consterné nos troupes.,. On a dit que ses paysans ne se battent pas, qu'ils sont lâches ; c'est très-bon à dire comme stimulant ; mais , comme vérité, cela n'est pas aussi exact.»

De son côté, le général Beaupuy écrivait à Merlin de Thionville, son ami, le 24 décembre 1793, le lendemain du désastre des Vendéens à Savenay : « Je les ai bien vus, bien examinés, je t'assure qu'il ne leur manquait, du soldat, que V habit ; des troupes qui ont battu de tels Français, peuvent se flatter aussi de vaincre des peuples assez lâches pour se réunir contre un seul... Enfin, je ne sais si je me trompe, mais cette guerre de paijsans, de brigands, sur laquelle on a jeté tant de ridicule, que l'on désignait, que l'on affectait de regarder comme si méprisable, m'a toujours paru, pour la république, la grande partie; et il me semble à présent, qu'avec nos autres ennemis, nous ne ferons plus que peloter. »

Après de semblables documents, il nous semble inutile de rien ajouter : a la gloire des malheureux Vendéens; a l'honneur de leurs véridiques et généreux appréciateurs ; a la home surtout de ceux qui , non contents de les avoir écrasés sous le nombre, d'une manière aussi lâche que brutale, en massacrant leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs blessés, voudraient encore profaner leurs cendres jusque dans l'asile respectable et sacré de la tombe !...

La grande armée royaliste n'existe plus; mais la réaction politique et religieuse de la Vendée n'a pas encore dit son dernier mot. Les combats de géants, comme Napoléon les nommait, ne sont pas finis. De grands courages, de sublimes dévouements vont encore se révéler; mais par une triste et bien regrettable compensation des actions les plus glorieuses,

les plus méritoires, combien de sang et de larmes couleront encore!...

Lors du passage à peu près forcé de la grande armée vendéenne sur la rive droite de la Loire, du 18 au 20 octobre 1793, les esprits doués d'une certaine prévoyance avaient de suite compris que cette périlleuse démarche était le premier pas vers une ruine certaine. La Rochejacquelein avait employé tous ses moyens pour l'empêcher d'abord, ensuite pour en prévenir les désastres par le retour dans le Bocage, lorsqu'il était encore possible. Malheureusement son avis ne prévalut jamais, une sorte de fatalité l'ayant empêché d'être bien compris ou promptement exécuté.

Dans ses Mémoires, Mme de La Rochejacquelein exprime le même jugement : Le jour, dit-elle, que l'on quitta la rive gauche de la Loire, avec un peuple de femmes, d'enfants et de vieillards, pour aller chercher un asile dans un pays que l'on ne connaissait pas, sans savoir la route que l'on allait tenir, et au commencement de l'hiver , il était facile de prévoir que nous finirions par cette terrible catastrophe. Le plus beau titre de gloire, pour les soldats, c'est d'avoir pu la retarder si longtemps. »

Kléber lui-même, avec ce coup-d'œil sûr et celte rectitude ordinaire du jugement qui le caractérise, même après l'importante victoire d'Entrammes , avec le courage des soldats vendéens, la valeur et l'habileté du chef auxquels il se plaît à rendre justice, n'en pronostique pas moins, d'après la réalité de ces causes, la défaite et la destruction entière de la grande armée royaliste : « Quelque soit l'empire de La Rochejacquelein sur l'esprit des paysans, ajoute Kléber, dans sa lettre déjà citée, il est bien difficile qu'il puisse longtemps se maintenir au milieu d'un pays qui n'est plus la Vendée, et où il ne trouvera pas aussi facilement des ressources que là-bas. »

Ces judicieuses réflexions sur l'imprudence et les résultats plus que probables de la grande expédition royaliste (loutre- Loire, si elles n'excusent pas, justifient du moins la résolution que prit Charetlc de ne point faire partie de la grande armée ;

de rester au eontraire dans le Bocage, pour y guerroyer plus sûrement à la tête de sa division que Ton a, par opposition, nommée la petite armée vendéenne, et dont nous allons actuellement énumérer les principales actions, dans ce qu'elles ont de commun avec les guerres deVOuest.

Charette, par excès d'amour-propre, afin d'éviter une subordination insupportable à son orgueil; ou par ambition, dans le dessein de jouer un plus ostensible rôle pendant cette guerre nationale, en isolant son action; ou bien, enfin, par cette habile et sage prévoyance qui formait l'un des traits saillants de son caractère : toutes ces interprétations ont été faites, ne suivit point les débris de la grande armée royaliste après la défaite de Chollet; et pendant les deux mois de la fatale expédition dans l'Anjou, la Bretagne et le Maine, soutint, dans le Bas-Poitou, contre deux habiles généraux : Haxo et Dutruy, des combats nombreux, variés, avec des alternatives de succès et de revers.

Il avait pour ce genre de guerre une aptitude, un génie, que les chefs républicains eux-mêmes ont eu la loyauté de reconnaître et de constater : « Charette , écrivait le général Haxo, dans une de ses dépêches aux représentants en mission dans la Vendée, ne nous donne pas le temps d'agglomérer nos forces; il est toujours en avant ou en arrière de nos bataillons; il nous fait un mal horrible. Le brigand a, en réalité, trouvé le secret de ces manœuvres que toute la sagacité des plus habiles généraux ne pourrait déjouer. Il se moque de nos efforts; les paralyse par un coup de main; les fait échouer par une retraite, ou nous décourage par un succès inattendu. Il me faudrait des troupes volantes, et je n'ai à opposer à ses soldats, dont il a vaincu la mauvaise volonté, que des recrues. Le système du Comité de salut public a fait son temps. Je crois qu'avec une politique moins acerbe, on parviendrait à désarmer Charette : pourquoi ne le tenleriez-vous pas ? »

Ce document est précieux, au triple et remarquable point de vue : de l'habileté de Charette pour la guerre de partisan ; de l'importance qu'il avait acquise aux yeux des généraux de la

république, en restant à faire cette guerre dans le Bocage; enfin, des sages moyens que les hommes de ce parti, mais étrangers aux violences de la Terreur , croyaient les plus utiles et les plus avantageux pour amener une pacification si désirable.

Après s'être heureusement et courageusement tiré du plus mauvais pas; avoir obtenu divers avantages, secondé parle vieux Joly, son lieutenant, Charette marche vers le Haut-Poitou, s'y fait une position militaire plus fixe, avec l'intention bien arrêtée de recueillir les débris de la grande armée royaliste pour fortifier la sienne, et dominer à lui seul toute la réaction légitimiste et religieuse qui désormais, dans sa manière de voir et dans ses ambitieux projets, allait se concentrer dans la Vendée. Mais une circonstance, à laquelle sans doute il ne s'attendait pas, vint changer le cours de ses résolutions; prouver qu'il n'offrait pas, dans les services qu'il rendait à sa cause, toute l'abnégation qu'avaient montrée, si généreusement, les chefs principaux delà grande armée; permettre enfin de supposer que son éloignement de celle-ci, dans une conjoncture aussi grave, présentait, pour motif, l'arrière-pensée d'arriver à ce commandement supérieur, objet alors certain de son ambition.

La Rochejacquelein, après avoir périlleusement erré dans ces contrées, apprend que Charette occupe les environs de Chollet, et vient le trouver à son quartier-général, près de Maulevrier, le 29 décembre 1793. L'entrevue n'offrit ni la confiance, ni la cordialité qu'elle aurait dû présenter entre ces deux généraux commis à la défense du trône et de l'autel. Charette, craignant sans doute la concurrence d'une réputation d'habileté militaire aussi bien établie que celle de La Rochejacquelein , et voulant en éviter les dangers, lui fit une réception froidement ombrageuse. La Rochejacquelein, blessé des airs de supériorité que le chef de la petite armée royaliste voulait prendre envers celui de la grande, répondit, à ses injonctions, avec un noble orgueil, en lui faisant bien comprendre qu'en s'adressant à sa personne, elles étaient pour le moins

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déplacées. Ainsi, deux hommes, dont l'union eût l'ait la principale force de la réaction vendéenne, se séparèrent très-mécontents l'un de l'autre; encourant le blâme commun d'avoir mis, pour un instant du moins, les sentiments d'une vanité personnelle à la place de ceux qu'ils devaient, dans leur position, à la défense de la religion et de la monarchie.

La Rochejacquelein partit pour le Bocage, à la tète de ses fidèles Angevins; qui, remplis de confiance et d'admiration pour leur ancien général, se rangèrent sous sa bannière; abandonnant celle de Charetle, qui, servi dans ses projets d'omnipotence par cette espèce de désertion de huit à neuf cents hommes, ne chercha pas môme à la prévenir, encore moins à l'empêcher. Au bruit qui se répand, sur la rive gauche de la Loire, du retour de ce jeune héros, les royalistes capables de porter les armes s'unissent à lui ; soutenu par l'intrépide et courageux Stofflet, il fait, comme toujours, des prodiges de valeur; bat les républicains dans presque toutes les rencontres; mais, accablé sous le nombre, et ne pouvant plus tenir en rase campagne, il établit son quartier général dans la forêt de Vezins, à trois lieues nord-est de Chollet ; fait des sorties fréquentes pendant lesquelles, à la tête d'un simple piquet de cavalerie, montrant l'audacieuse témérité d'un soldat, il attaque des postes, met des compagnies en déroute avec une résolution, une rapidité qui n'appartiennent qu'à lui. Enfin, le 29 janvier 1794, en volant au secours du bourg de Nouaillé, que les républicains voulaient incendier, et qui se trouve entre Chollet et Vezins, il arrive à temps pour éteindre le feu qui commençait, et pour forcer les bleus à la fuite.

Apercevant près de la route, dans un champ, deux grenadiers ennemis que les siens vont massacrer : « Arrêtez, leur crie-t-il, je veux les faire parler. » Puis, s'avançant avec autant d'imprudence que de générosité : « Rendez-vous, dit-il aux grenadiers républicains, je vous fais grâce. » L'un d'eux, qui vient de l'entendre nommer, tire sur lui presque à bout portant, le frappe d'une balle au front: le héros de la Vendée tombe mort!... La Vendée tout entière est en deuil!...

Stofflet obtient une vengeance immédiate, en tuant l'assassin ; et pour se conformer , avec un soin religieux , aux dernières volontés de son noble général, il fait grâce à l'autre prisonnier.

Sans avoir les rares qualités de La Rochejacquelein, dont la vie militaire commence à 20 ans par un mot sublime, finit à 21 ans par une action plus sublime encore ; s'élève, dans ce faible intervalle, à toute la hauteur d'un véritable héros, Stofflet est appelé, par cette petite armée de quatre mille hommes bien déterminés, à l'honneur difficile et périlleux de le remplacer : mais il est ferme, courageux, intrépide; la prise de Ghollet, contre une garnison républicaine bien supérieure en nombre , effectuée quelques jours après , des faits d'armes nombreux et brillants, justifient cet honorable choix.

Gharette , après la regrettable séparation que nous venons de constater, retourne dans le Bas-Poitou, voulant sans doute protéger l'île de Noirrnoutiers, que menaçaient les ennemis. Machecoul, seule position qui pouvait la défendre au dehors, est pris, le 1er janvier 1794, malgré la belle résistance du général vendéen ; Noirrnoutiers tombe le 3 au pouvoir des républicains. Ces derniers n'ont pas même la générosité de respecter les souffrances du malheureux et si noble d'Elbée, qui s'y trouvait alors malade et couvert de blessures; mais au contraire, après l'avoir, pendant six jours, abreuvé de tribulations et d'insultes, le fusillent, étendu péniblement dans un fauteuil, le 9 janvier 1794 : cet assassinat fut le signal du massacre des royalistes.

Pour en finir avec la Vendée, quelques dignes sans-culottes avaient sérieusement proposé, devant le Comité de salut public, les empoisonnements en masse. A défaut de ce moyen , on organisa, sous le nom parfaitement choisi d'armée infernale, une troupe de sicaires, d'assassins, chargés d'y porter partout le pillage, le massacre, le viol et l'incendie. Cette armée devra se diviser en douze camps retranchés, d'où partiront autant de colonnes pour sillonner le pays dans tous les sens, et n'y rien laisser : absolument rien!...

Écoutons plutôt l'inqualifiable allocution faite, avant de par-

tir pour cette affreuse corvée, par le général Grignon à sa bande, le 17 janvier 1794 : « Mes camarades, nous entrons dans le pays insurgé. Je vous donne ordre de livrer aux flammes tout ce qui sera susceptible d'être brûlé, et de passer au fil de la baïonnette tout ce que vous rencontrerez d'habitants sur votre passage. Je sais qu'il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays : c'est égal, nous devons tout sacrifier !.. . » Ce misérable était fils d'un boucher : il n'avait fait que changer de victimes à sacrifier. « L'effrayant laconisme de Grignon, ajoute M. Crétineau-Joly, loc. cit., t. II, p. 105, est imité par les onze autres généraux dont il faut que l'histoire flétrisse les noms : Huche, Dufour, Caffm, Amcy, Charlery, Beaufranchet, Chalbos, Grammont, Gordelier, Commaire et Dalliac, prennent chacun une de ces colonnes sous leur commandement. La torche d'une main, et le fer de l'autre, ils avancent jusqu'au cœur de la Vendée. »

Thureau, frère du représentant de la Convention, nommé général en chef de ces hordes sauvages, tout en se décidant à remplir une mission aussi criminelle, eut au moins la pudeur, assez rare chez les instruments du Comité de salut public, de vouloir être positivement commis par lui-môme à l'exécution de toutes ces infamies. « Mon intention , écrit-il à ce comité populaire, -est bien de tout incendier, de ne réserver que les points nécessaires à établir les cantonnements propres à l'anéantissement des rebelles; mais cette grande mesure doit être prescrite par vous. Je ne suis que l'agent passif des volontés du corps législatif que vous devez représenter dans cette partie. Vous devez également prononcer d'avance sur le sort des femmes et des enfants que je rencontrerai dans le pays révolté. S'il faut les passer tous au fil de l'épée, je ne puis exécuter une pareille mesure sans un arrêté qui mette à couvert ma responsabilité... La marche de mes colonnes sera courte, et en huit jours la Vendée doit être battue ; tous les rebelles passés entre moi, Haxo et Dutruy. Je suis fâché que les mouvements de troupes ordonnés par Carrier aient retardé ma promenade militaire. »

Carrier, Grignon, Gollot-d'Herbois, etc., ne faisaient pas tant de façons; ils savaient prendre une odieuse initiative dans l'invention et l'exécution des plus affreuses mesures, et se montraient ainsi bien plus dignes de la confiance et des pouvoirs illimités que leur déférait le Comité de salut public. Auprès de ces grands scélérats, Thureau, le chef de toute l'armée infernale, créé général pour les besoins de la plus monstrueuse exécution, n'était qu'un obscur sicaire, un muet du sérail, un valet de bourreau, qui tirait la ficelle, mais qui, semblable au vil couteau de la terrible machine, déclinait la sérieuse responsabilité du coup qu'il allait frapper!... Quels temps, quels hommes ! Est-il possible d'unir plus d'atrocité à plus de lâcheté, d'ineptie? de justifier plus tristement les nobles réactions de l'héroïque Vendée?

Nous ne profiterons pas de l'avantage que nous donneraient les documents entre nos mains pour la solution définitive d'une question aussi grave : les détails de toutes les énormités dont ce malheureux pays fut ici le théâtre s'y trouvent consignés dans les rapports des généraux et des commissaires, avec un luxe tel de grossièreté, de cynisme, avec de si révoltantes insultes à la religion, à la morale, au respect des choses les plus sacrées, à la pudeur, etc., qu'il nous devient impossible d'en continuer les citations : pour le fond, comme pour la forme, elles imprimeraient à notre histoire des souillures dont nous ne consentirons jamais à la flétrir!...

Gharette poursuit le cours de ses brillants exploits, et malgré toutes les conjurations infernales du sinistre génie révolutionnaire, prévient l'extermination entière de la Vendée. Le général Haxo avait promis sa tête au Comité de salut public, et c'est le républicain, dans une défaite, qui donne la sienne au royaliste dont la généi'osité fit d'inutiles efforts pour lui sauver la vie.

Comme un autre Marius, l'intrépide et courageux Marigny, après avoir misérablement et périlleusement erré dans les bois et les marais de la rive droite de la Loire, voulant avoir des renseignements positifs sur tout ce qui s'était passé depuis le

désastre de Savenay, va direclcment à Nantes, sous le déguisement d'un marchand giboyeur;et sa témérité reproduit, dans cette ville, une de ces étranges scènes dont on ose à peine enrichir les plus fabuleux récits : « Il se rend à la maison que le représentant du peuple occupe dans le quartier de Richebourg, dit M. Crétineau-Joly ; Carrier est avecGoullin, son noyeur privilégié. A la vue de ce paysan aux formes athlétiques, à la figure pleine de martiale noblesse, et qui, entr'ouvrant ses habits grossiers, laisse apercevoir un large poignard et une paire de pistolets, les deux révolutionnaires frémissent d1effroi. « Je ne veux, dit-il au représentant, te faire aucun mal. Je suisMarigny, le chef des brigands. J'ai besoin de passer quatre heures à Nantes; et je suis venu t'annoncer que je voulais être libre. Je ne te demande pas ta parole d'honneur, elle m'est inutile; mais je dois te dire que si je suis arrêté, ta mort précédera la mienne : toutes mes dispositions sont prises pour cela. » Carrier avait peur du courage; il connaissait Marigny, le crut sur sa parole ; en conséquence, le Vendéen put recueillir tous les renseignements dont il avait besoin.

Sans perdre alors un seul instant, il passe la Loire ; à sa voix puissante et que les paysans du Haut-Poitou n'ont pas oubliée, quatre mille braves se rangent sous ses ordres. Il n'ont point d'artillerie, ne possèdent que peu de munitions; Marigny sait le moyen de s'en procurer: il s'empare de Mortagne, Vendée ; là, trouve tout ce dont il avait besoin, le 26 mars 1794.

Ainsi, vers cette époque, trois petites armées royalistes possédaient l'ensemble du pays que l'on désignait alors par le titre général et commun de Vendée; sous le commandement, chacune, de son chef particulier, ne relevant de l'autorité d'aucun autre; ainsi : Charette occupait le Bas-Poitou ; Marigny, le Haut ou le Bocage; Stofflet, l'Anjou.

A la vue de ces nouvelles forces, de ces indomptables combattants qui semblent renaître de leurs champs ensanglantés, de leurs habitations réduites en cendres, le Comité de salut public voulut jouera V humanité ; suspendit momentanément ses violentes exécutions, espérant attirer et prendre les gêné-

Fàti-x vendéens dans le réseau de ses pièges d'hypocrisie : mais Stofflet, Marigny, Gharette n'étaient pas hommes à se laisser aussi naïvement capter. Dès lors, ne trouvant pas à faire ses frais, le digne Comité jeta ce vain masque, et le général Dusirat, posté, le 2 avril 1794, sur les hauteurs de Ghanzeaux, Maine-et-Loire , avec des instructions encore plus épouvantables, reprit le système des viols, des massacres, des incendies; et le général Thureau, plus embarrassé que les chefs royalistes, reçut néanmoins, de la Convention, Tordre positif « d'en finir, avec la Vendée, au plus dans l'espace d'un mois. » Ce triste sicaire du Comité, d'abord si craintif, si méticuleux, révélant presque la possession d'une conscience à sa manière, s'inspire enfin de Vinfernal génie de ses maîtres, s'élève presque à toute la hauteur de leur scélératesse; lorsque le 9 avril 1794 il écrit à ses amis Hentz et Garos : « Si la république désire anéantir tout d'un coup ces féroces paysans qui ont détruit nos plus belles armées, tué nos meilleurs généraux, eh bien! il faut prendre de grandes mesures : il faut exterminer tous les hommes qui ont pris les armes, et frapper, avec eux, leurs pères, leurs femmes, leurs sœurs et leurs enfants. La Vendée doit n'être qu'un grand cimetière national!... » Pour compléter son œuvre, V équitable et spirituel général proposait, en résumé, simplement de donner tous les biens des enterrés dans ce vaste cimetière, aux plus purs de la nation, à de bons sans-culottes au moyen desquels on repeuplerait le pays. Un aussi beau système obtint l'assentiment, l'admiration des conventionnels : heureusement qu'il existait encore quelques obstacles entre le projet et l'exécution.

« A cette époque, en effet, dit M. Crélineau-Joly, cinq divisions que Gharette, Stofflet, Marigny, Sapinaud et Fleuriot commandaient, formaient un fonds de quarante mille hommes d'infanterie, avec deux mille cinq cents de cavalerie, et vingt pièces d'artillerie de campagne. » Si tous ces chefs, au lieu d'opérer séparément avec leurs petites divisions, avaient réuni, sous les ordres d'un chef suprême, ces forces disséminées, sans unité d'action, l'armée vendéenne, après avoir chassé du pays les républi-

cains, dont les colonnes infernales se trouvaient déjà détruites,

malgré les dangers de ce fatal isolément, eût obtenu, par ses nobles efforts , tous les avantages d'une paix honorable et positive.

Ces vérités se présentèrent à l'esprit des chefs, mais tous n'offrirent pas assez d'abnégation personnelle pour sacrifier une vanité coupable et dangereuse au salut de la commune patrie, au succès de la noble cause que chacun avait cependant la prétention de soutenir avec dignité. L'arrivée d'un nouvel acteur que l'on vit repaître sur le théâtre de cette guerre, contribua sans doute beaucoup aussi, par ses prétentions et ses intrigues, à maintenir entre les généraux vendéens l'esprit d'opposition et de rivalité contraire à cette fusion si désirable au milieu d'aussi graves conjonctures.

L'abbé Bernier, qui, depuisle désastre de Savenay, s'était tenu prudemment caché au fond de la Bretagne; sans doute ennuyé de son obscurité prolongée, voulant reprendre son rôle d'ambitieux diplomate, arrive clandestinement en Vendée; sonde les dispositions d'esprit de Marigny et de Charette; et comprenant qu'il n'avait rien à faire auprès des hommes de cette trempe, s'attache à Stofflet qu'il dominera facilement pour le malheur de tous les deux. Ce fut en conséquence vers les premiers jours de mai 1794, seulement, que le curé de Saint-Laud prit une part active aux événements de la petite armée vendéenne; et cette part y fut assurément plus nuisible qu'utile : pour ne rien préciser davantage.

Les trois principaux chefs : Charette, Marigny, Stofflet, pour aviser aux moyens d'agir avec plus d'ensemble, ouvrirent des conférences à Jalais, près Beaupréau, Maine-et-Loire; s'y rendirent en personne, chacun avec l'intention sans doute bien arrêtée de ne pas soumettre son autorité à celle d'un supérieur : Charette, par esprit de domination manifesté dès le principe; Marigny, par habitude acquise du commandement; Stofflet, par l'influence de l'abbé Bernier. Ce dernier, qui voulait aussi dominer à sa manière et dont les conseils tendaient à ce résultat, proposa l'adoption d'un pacte fédératif d'après

lequel chacun des généraux conservait, au même titre, le commandement de sa petite armée ; sans rien pouvoir entreprendre de sérieux indépendamment du concours des autres; ni se séparer des confédérés avant l'accomplissement de leur mission commune. Le pacte fut signé : Charette, Marigny, Stofflet, Sapinaud ; avec peine de mort pour celui qui manquerait à ses engagements.

Marigny se rend exactement, la première fois, au quartiergénéral d'où les opérations d'ensemble doivent partir. Sa division n'y trouvant presque rien pour se ravitailler, le général se plaint, explique son mécontentement en paroles peu mesurées; les soldats indignés abandonnent l'armée pour aller secourir leurs familles que les républicains poursuivent, le feu, le fer à la main. Marigny fait de vains efforts pour les retenir, et doublement irrité contre eux et contre les pourvoyeurs du camp, se retire pour ne plus reparaître.

Charette et Stofflet voient une désertion là où bien évidemment n'existait qu'un coup de tête de la part du chef et des soldats. Un conseil de guerre composé de vingt-trois membres est aussitôt formé ; Charette, rapporteur, écoute un peu trop ses inimitiés, ses rivalités personnelles ; la majorité des juges se laisse entraîner par son ascendant et par d'anciens ressentiments contre l'accusé : la peine de mort est prononcée i Charette avait voté le premier; Stofflet s'était chargé de l'exécution!... MM. de Sapinaud, La Bouère, Beauvais, Renou, Beaurepaire, Céris, De la Ville-Beaugô, etc., membres du conseil, protestèrent de la manière la plus honorable contre l'iniquité de cet arrêt, en refusant de le signer.

Toutes les populations du Haut-Anjou se soulevèrent d'indignation à cette pénible nouvelle : déclarant qu'elles s'opposeraient à ce qu'on fusillât un aussi brave général. Deux mois se passèrent dans cet élat de choses. Marigny, sur l'invitation de Charette, qui semblait regretter un jugement prononcé, disaitil, pour l'exemple, mais dont il ne demandait pas l'exécution, s'était paisiblement retiré à sa maison de la Girardière, paroisse de Combrand, à quelque distance de la Châtaigneraie, Vendée.

Le 10 juillet 1791, Stofflet, accompagné de l'abbé Bernier,

en se rendant a l'attaque de celte dernière ville, traverse malheureusement le bourg de Combrand. Un détestable conseil, ou pour le moins une funeste pensée, lui fait commander un peloton de déserteurs allemands, avec ordre de se rendre à la Girardière et d'y fusiller Marigny. Ce courageux officier commande lui-môme le feu, tombe comme un brave, ainsi qu'il avait vécu : mais sa chute en est une pour Charette, pour l'abbé Bernier, pour Stofflet, dont ils ne se relèveront jamais !...

Un nouveau cri d'indignation, à cette affreuse nouvelle, retentit, comme un glas funèbre dans toute la Vendée; le Haut-Poitou déclara solennellement : « qu'il ne combattrait plus pour une cause que l'on avait déshonorée par l'assassinat de leur valeureux et brave général, à peine âgé de quarante ans; qui déjà s'était illustré, qui pouvait s'immortaliser pour elle!... » Cette résolution digne et suprême porta le dernier coup aux succès ultérieurs de la petite armée royaliste, à notre sens bien au-dessous de la grande, non-seulement par le nombre de ses soldats, mais encore et surtout parle caractère et le véritable dévouement de ses généraux.

En effet, l'orgueil impérieux et dominateur de Charette, l'intrigante ambition de l'abbé Bernier, la brutale et facile crédulité de Stofflet, fomentèrent, par leur concours, des animosités, des divisions qui ne pouvaient manquer d'entraîner les plus funestes résultats.

Charette obtient d'abord quelques succès dus à son incontestable vaillance, et qui réunis à l'urgence de retirer les troupes républicaines de la Vendée, pour les diriger aux frontières où plusieurs défaites rendent leur présence nécessaire, ramènent, par nécessité, le Comité de salut public à ce faux semblant d'indulgence, que, dans l'impuissance de la Terreur, il ne manquait jamais d'essayer. Ce fut alors que Bourdon de l'Oise lit entendre, en pleine Convention, ces mémorables paroles, qui, dans sa bouche, et devant l'assemblée qui les approuva sans réclamation, suffiraient, s'il en était besoin, pour légitimer et justifier à la fois les réactions de ï Ouest et de

la Vendée : « Ne laissons pas, s'écrie le député montagnard, croire à nos frères égarés que les représentants du peuple n'ont pas les pouvoirs nécessaires pour assurer leur repos et leur bonheur. Si on n'eut pas poussé les Vendéens au désespoir en leur manquant de foi, nous aurions trois cent mille citoyens de plus; nous aurions encore de bons soldats, qui, avec ceux qui nous restent, auraient fait sentir qu'eux aussi étaient Français !.. . »

Un semblable panégyrique n'a pas besoin de commentaire. Du reste, la Convention s'empresse de l'ajouter en formulant un décret de pacification ; et les plus zélés patriotes en déclarant publiquement et d'une voix unanime : « qu'au milieu des tempêtes qui s'étaient élevées sur la France, la Vendée militaire avait seule compris son devoir; que ses guerres n'avaient été entreprises que pour défendre ce que les hommes ont de plus cher et de plus sacré : leurs foyers, leurs temples, leur culte, les tombeaux de leurs pères ! »

Les conférences s'ouvrirent au château de la Jaunais, à une lieue de Nantes, sur la route de Glisson, le 15 février 1795. Ce fut un spectacle vraiment étrange de voir un simple chef de partisans traiter d'égal à égal avec l'orgueilleuse république; et même lui concéder cette entrevue comme une grâce, en lui dictant, avec autorité supérieure, à peu près tous les articles du traité : qui rétablissait rentière liberté du culte catholique, remboursait les bons royaux jusqu'à la concurrence de deux millions', indemnisait les propriétés ruinées par la guerre; exemptait les jeunes Vendéens de la réquisition pour les abandonner à l'agriculture , aux industries détruites; autorisait l'institution d'une garde territoriale de deux mille hommes pris dans le pays pour sauvegarder la Vendée ; la remise à la protection du général Gharette de Louis XVII et de sa sœur prisonniers au Temple; l'oubli complet du passé. Quant aux articles secrets : le rétablissement de l'ancienne monarchie, de la religion catholique dans toute sa splendeur, etc.

Napoléon ne conçoit pas, dans ses Mémoires, que Gharette si clairvoyant, ait jamais pu croire à l'exécution d'un pareil

traité. Mais les honnêtes gens comprendront encore bien moins que la république ait pu se parjurer aussi honteusement, d'une manière aussi solennelle, par la signature de ses représentants!...

De son côté, Charette allait plus loin que ses intentions, en s'engageant à reconnaître la république, pour traiter ensuite avec elle du rétablissement de la monarchie. Tout dans ce traité n'était donc au fond qu'illusion et mensonge; c était un pis-aller; c'était la paix à tout prix. Du reste, cette négociation dans laquelle Slofflet n'aurait joué qu'un rôle secondaire, ne pouvait convenir aux projets ambitieux de l'abbé Bernier. Stofflet proteste contre ce traité; se maintient en hostilité devant la révolution.

Ce fut alors qu'eut lieu cet affreux et mémorable siège du clocher de Ghanzeaux, au nord de Chemillé en Anjou, pendant lequel Maurice Raguenaud, sacristain du village, à la tète de 17 braves paysans et de 10 femmes héroïques, assisté du curé constitutionnel , enchanté de trouver l'occasion d'expier son regrettable serment, soutint le 9 avril 1795, pendant plus de cinq heures, les efforts inutiles de deux colonnes républicaines dont il décima les rangs par le feu continuel de ses tirailleurs que les femmes assistaient vaillamment en chargeant leurs armes. Les assaillants ne purent vaincre cette résistance désespérée, sublime, qu'en incendiant le clocher. Toutes ces malheureuses victimes de la plus légitime défense périrent courageusement dans les flammes ou par le fer des égorgeurs.

Aussi lorsqu'on eut amené Stofflet, malgré les intrigues de l'abbé Bernier, à se rendre au château de la Jaunais, qu'il y trouva le traité signé, Charette absent; que les représentants lui proposèrent d'accepter la pacification ; enfin que le curé de Saint-Laud fut parvenu à lui persuader qu'on s'était joué de sa crédulité : « Au diable la république ! au diable Charette! » s'écria-t-il , en faisant volte-face et mettant son cheval au galop.

Les représentants du peuple, en voyant cette énergique protestation de l'un des généraux vendéens, jugèrent convenable,

pour ne pas laisser échapper l'autre, de le compromettre, par l'attrait d'une sorte d'ovation au milieu d'eux : ovation que par amour d'une paix nécessaire, disent les uns, par vanité, par orgueil, soutiennent les autres, Charette eut la faiblesse d'accepter. *

Le 26 février 1795, au milieu des salves d'artillerie, des fanfares, des cris d'une population immense, il fait, à cheval, en grand costume de général vendéen, son entrée dans la ville de Nantes; avant, à sa droite, Ganclaux, général de la république; à sa gauche, le chef d'état-major Beaupuy ; tous les deux recouverts des insignes révolutionnaires; et comme pour associer toutes les incompatibilités dans ce fabuleux cortège, suivent : quatre officiers de Ganclaux et de Charette; les étatsmajors des deux chefs confondus avec leurs emblèmes si disparates : les guides , la cavalerie du général de Louis XVII, drapeau blanc déployé; suivis des représentants du peuple dans leurs voitures surmontées du bonnet rouge de la liberté. La marche est fermée par la cavalerie conventionnnelle avec ses drapeaux tricolores. Est-il possible de rien supposer, de rien voir de plus étrange, de plus monstrueux que ces deux antipathies : la République et la Monarchie, sympathisant, et fraternisant ensemble dans cette regrettable ovation dont le but essentiel était de compromettre, de stigmatiser la royauté dans son représentant, par l'attention, arrêtée d'avance, de le promener sur toutes les places, dans toutes les rues de la ville, à la tête d'un pareil cortège ?...

Charette le comprit enfin, mais trop tard. Aussi, lorsque son orgueil eut été rassasié par les ennuis de cette parade inconvenante; par cette vaine et théâtrale exhibition d'une dictature militaire qu'il avait toujours ambitionnée; revenu des brillantes illusions aux plus tristes réalités, il sentit que l'esprit conciliateur, comme toutes choses, a ses bornes, qu'un homme de sens ne doit jamais franchir ; qu'il est des extrêmes qu'un moyen terme ne saurait jamais concilier : le vice, la vertu ; le mensonge, la vérité; la république et la monarchie!... Son visage devint sombre; son regard pensif, distrait; et s'arra-

chant alors brusquement aux fûtes nombreuses qu'on Lui préparait, dès le lendemain au matin il rentra dans son camp, l'âme profondément triste, et comme opprimée sous le poids d'un remords. Il venait de faire une grande faute, sans doute, mais avec quelle amertume elle lui fut reprochée ; quelle terrible expiation il en viendra faire treize mois plus tard dans la ville môme où cette faute avait été commise !...

Charette, au nom de la monarchie légitime ; les commissaires de la Convention, à celui du Comité de salut public, venaient déjouer, sur le sanglant théâtre de la Vendée militaire, une bien déplorable comédie. Le traité de la Jaunais, en effet, n'était de part et d'autre qu'un non-sens, un tissu de concessions, de promesses, que les deux partis savaient, à l'avance, être absolument dans l'impossibilité de pouvoir tenir. Aussi, la captivité prolongée des enfants de France ; la mort de Louis XVII, qui ne parut survenir si promptement que pour éluder la remise du jeune roi sous la garde spéciale du général vendéen; plusieurs autres violations sérieuses des principaux articles de ce traité par la république, portèrent immédiatement Charette à recommencer les hostilités.

Plusieurs victoires successives; le titre de général de V armée catholique et royale, qui lui fut donné par le comte de Provence, devenu Louis XVIII , ranimèrent le courage et la confiance de la petite armée vendéenne, dont le nouveau roi proclamait dignement les services dans la personne de son chef. « Continuez, Monsieur, disait en effet Louis XVIII à Charette, en terminant la lettre autographe par laquelle Sa Majesté le nommait général, à me servir comme vous avez servi mon prédécesseur; et croyez que si quelque chose peut m'alléger le fardeau que la Providence m'ordonne de porter, c'est d'être destiné par cette Providence à récompenser les plus grands services qu'un roi ait jamais reçus. Signé : Louis. »

Ici, l'Angleterre va malheureusement intervenir dans les affaires de la France, et, comme toujours, trahir, compromettre ou sacrifier ses plus chers intérêts. Le comte d'Artois annonce à Charette qu'il part, de Portsmouth, le 25 août 1795,

pour débarquer, vers les premiers jours de septembre,, à Noirmoutiers; et, dans le cas d'obstacles, à l'Ile-Dieu, à sept lieues de Saint-Gilles, Vendée. En débarquant de suite et sans bruit, rien n'était plus facile et plus utile : à la tête de l'armée royaliste, un Bourbon pouvait opérer des merveilles. L'Angleterre, qui le savait bien , rendit la descente impossible en temporisant, en appelant, par le bruit des préparatifs, toute l'attention de la république sur cette opération ; tandis qu'elle n'avait jamais échoué dans le projet d'apporter des armes et des munitions aux insurgés pour continuer une guerre civile, sans autre effet certain que d'épuiser, que de ruiner la France.

Le cabinet anglais qui, dans toutes nos tragédies politiques, s'est constamment réservé le rôle obligé du traître, va le remplir ici dans la personne du commodore Warren, pour le troisième et dernier acte du drame sanglant dont nous avons déjà vu représenter le premier à Granville, pendant la guerre vendéenne iï outre-Loire; et dont le second venait, comme nous le dirons, dans celles de l'Ouest, d'offrir sa triste et douloureuse mise en scène au désastre de Quiberonl...

Le comte d'Artois que les Anglais, pour cette apparence de débarquement, avaient choisi de préférence à Louis XVIII, comme plus facile à tromper, à maîtriser môme au besoin, ne justifie que trop cette prévision d'une politique perfide, en devenant l'instrument principal de la ruine des principaux chefs royalistes, et de la noble cause pour la défense de laquelle ils vont succomber.

Ce prince, d'un naturel très-bon, d'un caractère môme chevaleresque, mais trop naïf, crédule, inconstant et léger, ne soupçonne pas môme le dangereux et triste rôle qu'on lui fait jouer dans cette nouvelle occasion. Il écrit plusieurs lettres autographes à Gharette, annonçant toujours une descente qu'il se croyait, bonnement, libre d'effectuer; mais que ses gardiens avaient bien résolu de ne pas définitivement permettre.

On le promène de difficultés en difficultés; de Noirmouliers, qu'on ne voulait pas occuper, et pour cause, à l'Ile-Dieu, où l'on savait bien qu'il serait impossible de tenir. Gharette, pré-

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venu, mais toujours trompé dans ses dispositions, avait, dès le principe, compris le secret de toutes ces funestes irrésolutions; le comte d'Artois, seul peut-être, était encore dupe de ces perfides manœuvres, puisqu'il disait, dans sa missive de l'Ile— Dieu, du 5 octobre 1795 : « Tous les relards que j'éprouve m'affectent sensiblement; mais ils n'affaibliront pas ma constance, ni la fermeté de ma résolution. »

Enfin, le lieu, l'heure du débarquement ayant été positivement indiqués vers la Tranche, village maritime de la Vendée, Charette s'y rend à la tête de lo,000 hommes bien déterminés. Cette vaillante armée n'attend que l'arrivée du prince pour marcher à la victoire; et, secondée par la Bretagne, reconquérir ses divins autels et le trône antique de ses rois. Vaine espérance: l'Angleterre avait prévu ce grand, ce fructueux résultat pour la France, et pris, en conséquence, toutes ses précautions pour en neutraliser le principe. Le comte d'Artois reste dans nie-Dieu ; son aide de camp, M. de Grignon, par décision des Anglais, se trouve seul au rendez-vous; et, comme fiche de consolation, remet au général en chef un sabre d'honneur, avec cette devise, gravée sur la lame : « Je ne cède jamais. »

La déception fut si grande, et le mécontentement si profond, qu'un cri d'indignation commune fit explosion dans tous les rangs. Quant au chef de ces nobles Vendéens si déplorablement trompés, il n'était pas homme à se prendre à l'appât d'un hochet; mais comprenant à la fois l'acte et ses conséquences, il frémit d'abord sous la déchirante impression d'une colère concentrée ; puis s'adressant, avec la dignité d'un brave soldat que l'on vient d'offenser, au porteur de ce malencontreux message : « Monsieur, lui dit-il, en tournant ensuite le dos sans attendre sa réponse, allez apprendre à votre maître que c'est un arrêt de mort qu'il m'envoie en échange de mon dévouement!... »

Le brave soldat ne s'était malheureusement pas trompé!... Dans l'excès de cette indignation qu'il partageait avec l'armée, si l'on en croit le comte de Vauban , qui dit avoir eu la lettre sous ses yeux , Charette aurait immédiatement écrit à

Louis XVIII : « Sire, la lâcheté de votre frère a toutperdul... » Si le fait est vrai, nous y trouvons plus d'emportement irréfléchi que de raison et de convenance.

Le tort principal du comte d'Artois, et la cause essentielle de toutes les fautes qu'il commit alors, furent l'imprévoyance, la faiblesse de se laisser attacher, par l'Angleterre, des lisières qu'elle serrait, qu'elle relâchait au besoin et suivant les exigences de ses projets intéressés, mais qu'elle n'abandonna jamais, et dont elle fit même, au besoin, de véritables chaînes !

En effet, lorsque ce prince irrésolu, crédule, mais animé d'une sorte d'esprit chevaleresque, apprit le profond mécontentement et les justes récriminations de ses Vendéens si dévoués, il eut un instant la pensée d'appareiller une barque et d'arriver au milieu d'eux comme un simple chef de partisans. Mais le commodore Warren avait ses instructions bien précises : à partir de ce jour, le comte d'Artois fut littéralement gardé à vue, sans trouver à son service la plus mince embarcation.

Ce fut alors seulement qu'il ouvrit les yeux, et qu'appelant près de lui Vauban, La Béraudière et d'Autichamp, quand on voulut enfin, le 17 novembre 1795, lui faire quitter l'Ile-Dieu, par la raison bien prévue que le mouillage n'était pas tenable, il leur dit avec amertume : « Les Anglais m'ont fait compromettre la Vendée, et maintenant ils veulent me forcer à partir : je dois rester.» Puis, après quelques instants d'irrésolution, il envoie des instructions insignifiantes et presque dérisoires aux généraux Vendéens, pour leur expliquer avantageusement la conduite, pourtant si perfide, si coupable, du cabinet anglais, et leur tracer un plan de conduite qui, dans ces tristes conjonctures, ne pouvait avoir aucune application.

Napoléon, comme tous les hommes d'un sens profond, a parfaitement apprécié la situation dans ses Mémoires : « La république, dit-il, était perdue, si les Anglais eussent laissé descendre le comte d'Artois sur le sol de la patrie. » Aussi, lorsqu'il eut plus tard connaissance de la conduite irrésolue de ce prince, il s'écria, dans son style métaphorique : « Si j'avais été

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à la place, du comte d'Artois , j'aurais traversé la mer, au besoin, sur une coquille de noix l... »

Dès le 18 novembre 1795, le commodore Warren mettait à la voile, emmenant avec lui son docile captif; et le 19, laissait à Gharette , comme dérisoire et perfide compensation , les moyens pécuniaires pour continuer une guerre civile onéreuse à la France, désastreuse pour la Vendée; mais, alors, inutile au rétablissement du trône et de l'autel. Ce billet accompagnait l'allocation spéciale : « M. Charette, je laisse à la disposition de votre armée 22,222 liv. en dollards : et je vous souhaite tous les succès possibles !... » Une semblable conduite., un pareil souhait n'ont pas besoin de commentaires. « Gomme François Ier, ajoute M. Crétineau-Joly, on dit que le comte d'Artois s'écria, en se retirant de nie-Dieu : « Tout est perdu , fors V honneur. » Le mot pouvait encore être juste : mais, pour le jeter à la Vendée militaire, il fallait avoir, derrière soi, une victoire de Marignan, ou tout au moins une défaite aussi glorieuse que celle de Pavie ! »

Charette l'avait dit, avec amertume, en apprenant la défection du comte d'Artois : « Je n'ai plus qu'à me cacher ou bien à périr les armes à la main : je périrai!... » Les événements prouvèrent que le vaillant général avait parfaitement jugé la triste position qu'on venait de faire à la Vendée , à ses nobles et courageux enfants ; quatre mois plus tard, il réalisait en héros sa navrante et funeste prédiction !

C'est alors, en effet, que la Vendée militaire et ses illustres chefs peuvent dire, eux, sans réclamations, môme de leurs ennemis, après des victoires brillantes et de glorieuses défaites : « Tout est perdu, fors l'honineur ! »

Les grands combats sont finis ; et, comme l'avait trop bien prévu Charette, la plupart de ses braves soldats, mécontents, découragés par l'abandon si étrange de ceux dont ils soutenaient la cause au péril de leur vie , renoncent à défendre des intérêts aussi mal compris, et rentrent dans leurs foyers. Les généraux, insensiblement réduits à quelques anciens camarades qui leur sont personnellement attachés,

n'ont plus à pouvoir espérer qu'une sorte de guerre de surprise et d'embuscade, sans avenir et sans utiles résultats. Pour les affaires de la Vendée , les diplomates intrigants et peu sincères vont remplacer les dévoués et nobles combattants; pour arriver, après la fin tragique de ces braves, au dernier acte du drame politique : à la pacification illusoire de ce malheureux pays.

Le général Hoche, après le désastre de Quiberon, dont il fut, comme nous le verrons dans les guerres de l'Ouest, un des principaux agents , est envoyé dans la Vendée pour en finir , par son habileté militaire et ses talents dans les négociations, avec ces réactions politiques et religieuses contre lesquelles s'étaient usées les terreurs de la Convention, la perfide indulgence du Directoire.

En homme positif, prudent, expérimenté, bien qu'il eût à peine 27 ans, Hoche ne veut employer la force des armes qu'après avoir constaté l'inutilité d'une sage diplomatie. Dès lors, il s'adresse d'abord à Stofflet, ou mieux à l'abbé Bernier, qui va jouer, dans cette partie des affaires de la Vendée, un rôle plus important que véritablement honorable. «Stofflet, dit M. Crétineau-Joly, était épié, presque entouré parle général ou par ses agents ; les bruits populaires vont jusqu'à accuser Bernier de s'être constitué le provocateur et le dénonciateur du chef angevin, dont il avait si souvent compromis la cause et la gloire... Le curé de Saint-Laud sentait que le rôle de la Vendée militaire touchait à sa fin : il cherchait à l'exploiter ; mais les moyens qu'alors il employa ne seront jamais approuvés par la probité. »

Gomme cet intrigant ambitieux va bientôt se trouver au premier plan dans les négociations de Bonaparte, premier consul, avec la Vendée, nous devons en bien faire apprécier le caractère et les moyens. Voici le portrait qu'en fait le général Hoche lui-même, après l'avoir bien étudié : « Je connais l'abbé Bernier, écrit-il au Directoire, ses dispositions sont parfaites: c'est un prêtre comme il nous en faudrait vingt ici. L'abbé Bernier juge les choses de haut, etria pas Vair de tenir beaucoup au

parti royaliste, qui s'en va. Je crois donc utile do remployer : il connaît le fort et le faible de chacun. Je lui accorde toutes sis demandes; il n'en fait que de raisonnables. Mais, dans une circonstance difficile, je pense que le Gouvernement pourrait compter encore plus sur son ambition que sur son. zèle. »

Avec toute sa pénétration, Hoche n'avait pas découvert que l'abbé Bernier était plus fin que lui; qu'il s'aperçut que le général voulait, en effet, l'exploiter auprès du Directoire : aussi, les conférences à peine terminées, il fut le premier à pousser adroitement Stofllet à la reprise des hostilités. Le prévoyant chef royaliste fit alors entendre ces prophétiques paroles : « Nous marchons évidemment à l'échafaud : mais puisque tout le monde pousse à la guerre, faisons-la jusqu'à la fin. »

Le 15 février 1796, Stoffïet se rend à la métairie de la Saugrenière , que son isolement a fait choisir par l'abbé Bernier pour une conférence où les chefs de cette division auraient à nommer un agent général chargé de représenter toutes les armées royalistes auprès de Louis XVIII. Le curé de Saint- Laud désirait ce titre, et croyait sans doute l'obtenir. Stoffïet fait nommer le comte Golbert de Maulevrier. son ancien maître.

Bernier disparaît vers deux heures du matin, à la séparation des membres du conseil. « Que fit-il dans cette nuit? dit M. Grétineau-Joly, c'est le secret de Dieu!... » Mais à quatre heures, la ferme est cernée par un détachement républicain, Stoffïet désarmé, sans défense, est accablé sous le nombre, fait prisonnier, grièvement blessé pendant la résistance que sa force prodigieuse tente vainement d'opposer dans la surprise d'un aussi misérable guet-apens. Ses vêtements sont en lambeaux, inondés de sang : on le couvre d'une mauvaise blouse, on le conduit pieds nus jusqu'à Ghemillé ; puis on le dirige sur Angers. Il paraît devant ses juges avec la noble fermeté d'un héros, sans répondre aux interpellations qui lui sont adressées. Conduit au lieu du supplice, le 23 février 1796, il repousse avec dignité, an geste et par les mots d'une bien

noble simplicité le bandeau qu'on veut lui mettre sur les veux : « Un général vendéen ne saurait avoir peur des balles. » On Tajuste, et les cris de : Vive la religion ! Vive le roi ! sont les seuls qu'il fait entendre avant l'explosion. « Il périt, ajoute M. Crétineau-Joly, à l'âge de 43 ans, pardonnant à ceux qui l'avaient trahi, et à ceux qui le fusillaient. De graves reproches ont été accumulés sur la mémoire de Stofflet ; tous ces reproches se résument en un seul : il fut coupable d'avoir mis sa confiance en l'abbé Bernier... Du reste, le garde-chasse Stofflet, devenu général d'armée par de hauts talents, un magnifique courage, une mort héroïque, a droit au respect de la Vendée, à l'estime de ses ennemis, à l'admiration de la postérité ! »

Est-il nécessaire d'ajouter, pour l'édification du lecteur, que le jour môme de l'exécution de Stofflet, d'Autiehamp, « sans aucune élection préalable..., cédant sans doute aux obsessions de Bernier, acceptait la succession, non encore ouverte, de l'illustre garde-chasse de Maulevrier ; » et signait à ce nouveau titre un arrêté qu'approuvaient les autres chefs et dont l'un des articles est ainsi conçu : « L'abbé Bernier , commissaire général de l'armée d'Anjou et Haut-Poitou, sera, sous le bon plaisir de Sa Majesté, et l'agrément provisoire de Monsieur, lieutenant-général, député au nom des armées catholiques et royales de France, en qualité d'agent général près les puissances belligérantes, résidant à Londres, comme point central des relations politiques de l'Europe. » Quels positifs et tristes rapprochements !...

Au milieu de ces affligeantes conjonctures la position de Charette s'aggravait de plus en plus. Parmi les officiers de sa petite armée, les uns, fatigués d'une guerre désormais inutile, se retirent dans l'espoir d'une pacification; les autres se laissent prendre aux séductions du Directoire ; un très-petit nombre, dévoués à leur vaillant et malheureux général, veulent encore vaincre ou mourir avec lui.

Après avoir, dans l'espace de trois ans, livré plus de cent combats aux républicains, et, le plus souvent, avec d'incontes-

tables succès ; aprèsavoir vu tomber autour de lui ses parents,

ses amis, ses lieutenants les plus intrépides, le général en chef de la petite armée vendéenne, qui lors des déceptions de File- Dieu comptait encore 15,000 hommes, n'a plus sous ses ordres que 32 braves soldats. Trahi, vendu, poursuivi sans repos ni trêve, par le général Travot ; il se défend avec le courage d'un lion aux abois. Il a promis, aux princes qui Font abandonné, de mourir avec gloire, les armes à la main ; il tiendra parole, et s'il ne reste pas sur le champ de bataille dans son dernier et suprême combat, c'est qu'il avait, peut-être, comme expiation d'un instant d'oubli pendant son ovation irréfléchie de Nantes, une autre condamnation à subir?...

Le 25 mars 1796, il se trouvait au lieu de la Prélinière, paroisse de Saint-Sulpice, Vendée, cerné par quatre colonnes républicaines l'enveloppant comme dans un réseau. Comprenant que sa dernière heure vient de sonner : « C'est ici, dit-il, qu'il faut combattre jusqu'à la mort, et vendre chèrement sa vie !... »

Pendant trois heures, avec ses 32 hommes, il tient tête à 200 grenadiers commandés par le général Valentin. Obligé de faire charger à la baïonnette pour vaincre cette sublime résistance dans laquelle Gharette est blessé à la tête, d'un coup de feu ; à la main gauche, d'un coup de sabre qui lui fait tomber trois doigts ; douze de ses braves sont tués. Le courageux et dévoué Peffer, Alsacien, pour tromper l'ennemi se couvre du chapeau de son général tombé dans la mêlée ; est pris pour lui, comme il le voulait: cinq grenadiers le massacrent. Poursuivi jusqu'au bois de la Ghaboterie, le général vendéen se défend encore, tombe épuisé de fatigue et d'hémorrhagie ; le vendéen Brossard veut le soustraire au massacre, il tombe frappé de plusieurs coups. Le jeune La Roche-Davot, pour prix du même dévouement, est atteint mortellement ; un troisième, dont nous voudrions aussi dire le nom, parvient à le déposer, évanoui, dans un taillis, où Travot le fait aisément prisonnier, et le traite, lorsqu'il eut repris connaissance, avec tous les égards dus à son héroïsme, a ses malheurs!...

On le dirige sur Nantes, où son jugement devait avoir lieu. En passant sous le guichet de la prison : « Voilà donc, dit-il , où ces scélérats d'Anglais m'ont conduit!...» Il ne prévoyait pas encore toutes les misérables et lâches tribulations qui l'attendaient, au milieu de son épuisement, de ses souffrances dans cette ville où, treize mois auparavant, il avait eu la vaniteuse faiblesse de faire une entrée si grotesquement triomphale . Etait-ce une coïncidence fortuite ? Etait-ce une rigoureuse expiation ? Il est permis de le supposer : Dieu seul peut le savoir!...

Toutefois ces mauvais traitements, indignes de la générosité militaire, ne sont assurément pas un titre de recommandation pour le général Duthil, qui commandait alors à Nantes. « Il n'avait jamais eu l'honneur, dit M. Grétineau-Joly, de vaincre Gharette ou d'être vaincu par lui. Il se présente dans la prison, et, moins juste que Travot, il accable d'injures le chef du Poitou. Pour toute réponse, celui-ci se contente de hausser les épaules. »

Un long cri de joie s'était fait entendre dans les armées républicaines, à la nouvelle de cette capture du chef royaliste le plus estimé, le plus redouté de leurs meilleurs généraux ; le Directoire l'annonce le soir même, comme une importante victoire, sur tous les théâtres de Paris.

A Nantes, les démonstrations, en blessant toutes les convenances, violent en même temps les premières lois de la justice et de l'humanité. On veut donner un spectacle aux bons citoyens de l'endroit, comme pour les indemniser de la mortification qu'ils avaient éprouvée, sans doute, voyant Gharette parcourir, en vainqueur, les places publiques et les rues de leur cité. Aujourd'hui c'est encore ce même général vendéen, si valeureux, si brave, qui les a tant de fois battus sous les armes , fait trembler jusque sur les sièges de leurs tribunaux révolutionnaires ; mais blessé, malade, épuisé par les souffrances et par la fatigue ; vaincu par la force, mais non soumis : voilà ce martyr du plus sublime dévouement, dont ils vont faire l'acteur principal de leur odieuse parade ; qu'ils vont abreuver Il 21

d'humiliations, traîner, comme une victime de leur brutalité, dans les rues, dans les places publiques, où naguère encore ils n'osaient pas soutenir son regard !

On l'enchaîne, comme un criminel, au milieu des gendarmes, précédé par quelques généraux, suivi par la garde nationale et toutes les troupes de la garnison. Le triste cortège marche avec lenteur. Au milieu du parcours, cet intrépide soldat qui toujours a bravé les périls, que la fatigue n'a jamais abattu, comme écrasé par tant de calamités à la fois, tombe de lassitude et d'épuisement. Mais, se relevant aussitôt, il jette ces paroles comme un juste reproche aux généraux qui le précédaient : « Messieurs, si je vous avais faits prisonniers, moi, j'aurais été plus équitable et plus généreux : je vous aurais fait fusiller sur-le-champ. » Cette leçon ne fut pas comprise, ou produisit, au contraire , tout son effet, car le supplice continua jusqu'à la fin de cette indécente et cruelle pérégrination républicaine !...

Les derniers moments de Charette furent dignes d'un bon chrétien et d'un courageux militaire. Il fit ses préparatifs avec le calme le plus parfait, la plus sublime résignation. Il marche d'un pas ferme et tranquille vers la place Viarmes, lieu de l'exécution ; placé devant les fusiliers, sa contenance est martiale et digne; son visage, sévère; son œil, inspiré comme dans un jour de combat; il tire lentement sa main gauche blessée de Técharpe qui la soutenait, repousse avec noblesse et douceur le bandeau qu'on lui présentait ; porte la main droite sur son cœur et commande ainsi le feu d'une voix ferme: « Soldats, ajustez bien, c'est la qu'il faut toujours frapper un brave. » La détonation se fait entendre : le dernier de ses vœux du moins est accompli. Mais, par un de ces résultats physiologiques dont l'énergique volonté de ces hommes à la trempe d'acier peut seul donner la raison, il ne semble pas même ébranlé par la violence de la décharge, et reste debout pendant quelques secondes ; puis la jambe droite se fléchit, le corps suit ce mouvement, le coude se présente pour amortir la chute qui s'effectue doucement, et comme si la noble victime n'eût encore

snivi que son impulsion personnelle, même pour descendre à la tombe !...

C'est le 29 mars 1796 que meurt, à l'âge de 33 ans, le dernier appui sérieux de la réaction vendéenne ; l'un des plus habiles et des plus valeureux chefs de partisans que la révolution eut à combattre. Cette réaction vendéenne expirante, après trois années de combats incessants, de glorieuses victoires et de sanglants désastres, avait, comme on l'a très-bien dit : « commencé par des soldats sans chefs ; elle finit par des chefs sans soldats. » Vainement, en effet, d'Autichamp, Vasselot, d'Andigné, Bourmont, Suzannet, Beauveau, Dupérat, Forestier, etc., cherchent-ils à ranimer dans l'âme des paysans cet héroïsme dont ils ont donné tant de preuves sous Cathelineau, d'Elbée, Lescure, Bonchamp, Henri de La Bochejacquelein, Marigny, Donnissan, Stofflet, Charette, etc. ; comme tous les cœurs sincères dont on a brisé les illusions par de vaines et mensongères promesses, ils ne répondirent plus à ce noble appel , au-devant duquel ils couraient autrefois. Ceux qui devaient les soutenir, indignement joués par l'Angleterre, les avaient abandonnés : l'enthousiasme des populations vendéennes pour le rétablissement du trône avait fait place au besoin du repos, au désir d'une équitable pacification : le feu sacré de la réaction politique et religieuse venait de s éteindre en Vendée !...

Après quelques affaires partielles, où les chefs royalistes montrent, comme toujours, mais alors sans résultat possible, autant d'habilelé que de courage; après quelques terribles exécutions commandées par le Directoire, Hoche s'apercevant qu'un pareil système pourrait bien réveiller ces haines populaires contre la république, faire jaillir encore cette lave brûlante d'un volcan mal éteint, comprit enfin que les voies de conciliation étaient celles dans lesquelles il fallait prudemment entrer. L'élévation de Napoléon au titre de premier consul, et l'ambition de l'abbé Bernier lui fournissaient les moyens d'y marcher avec avantage : le dernier acte du grand drame vendéen allait commencer.

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