VI. Pacification de la Vendée militaire
La royauté légitime avait entièrement compromis sa cause dans la Vendée, par un défaut complet d'intelligence, de résolution et d'énergie. Ce noble et courageux pays, blessé au cœur par les nombreuses déceptions dont on l'avait molesté, faisait, dans son juste mécontentement, bien meilleur marché du rétablissement de l'ancienne dynastie. Mais il n'en était pas de même au point de vue des principes religieux qui jamais ne lui firent défaut ; qui bien au contraire le soutinrent dans l'adversité, le consolèrent dans ses chagrins et dans ses tribulations. Hoche, qui n'était pas seulement un brave général, mais encore un politique habile, astucieux même, le comprit parfaitement.
Il professait d'ailleurs la plus haute estime pour le caractère des chefs vendéens, et pour la vaillance, l'habileté militaire des principaux d'entre eux. Aussi, lorsqu'il cherchait à faire mettre bas les armes aux Bretons insurgés , leur adressa-t-il ces mémorables paroles dans la bouche d'un ennemi, d'un homme de tête et de cœur : « Habitants de ces contrées malheureuses, vous croyez-vous plus braves que ces Vendéens dont le passage de la Loire aurait fait trembler tous autres qu'eux? Quels sont vos chefs? Possèdent-ils les talents de d'Elbée, l'héroïsme de La Rochejacquelein, l'humanité de Bonchamp, le courage de Stofflet, l'activité, les ruses et les connaissances locales de Charette? »
Il effrayait d'un autre côté le Directoire , en lui faisant voir les périlleux résultats de ses cruelles mesures dans la Bretagne : « On guillotine des prêtres à Vannes tous les jours, écrivait-il, le 21 mai 1796 ; les vieilles femmes et les jeunes garçons viennent tremper leurs mouchoirs dans le sang de ces malheureux, et bientôt ces monuments d'horreur servent de drapeaux aux fanatiques habitants des campagnes, qui se font égorger afin d'aller plus vite en paradis. Six cenlmille Français
n'ont-ils pas déjà péri dans la Vendée? Veut-on encore du sang? Il est temps de fermer cette plaie profonde. Je déclare que je saurai marcher entre les rigueurs extrêmes et les faiblesses pernicieuses. »
« L'esprit de la Vendée, écrivait-il aux Directeurs, est hostile au principe révolutionnaire ; il est donc essentiel de le ménager : car vienne la guerre au dehors , et la Vendée peut s'insurger encore plus terrible. C'est un volcan comprimé, mais il fermente toujours et peut jeter de nouvelles laves... Inspirez de la confiance aux Vendéens , par des mesures même un peu contre-révolutionnaires. Flattez leurs idées religieuses; faites des concessions à leur fanatisme monarchique, et surtout au désir immodéré qu'ils ont tous de ne pas perdre de vue le clocher de leur village. Un jour viendra où la république recueillera le doux fruit de tout ce qu'elle aura semé : car la Vendée, ne vous y trompez pas , est une bonne terre : il y a, dans ses enfants , de l'honneur et du courage : la révolution a eu tort de nier cela. Soyez assez justes pour revenir sur des erreurs que dans les premiers temps on pouvait répandre en France, afin d'exciter l'enthousiasme. Mais croyez-bien que tout ce que j'ai accompli sera inutile, si vous continuez le système jusqu'à présent suivi. C'est un pays exceptionnel que la Vendée : il faut donc la laisser se régir avec des lois exceptionnelles ; car une guerre pareille, renouvelée dans quelques années, perdrait le gouvernement !... »
En suivant, d'après ces principes vrais, les voies de la raison, de la justice ; en laissant aux consciences la liberté de leur culte, on eût aisément et réellement alors pacifié la Vendée. Mais le Directoire n'était pas capable de comprendre un pareil langage ; il ne connaissait que la violence pour instrument de son action; et la terreur, comme résultat à produire; il persévéra dans ses iniques vexations ; et les pays insurgés, dans leur guerre de partisans, de légitime défense, avec toutes les conséquences d'un aussi déplorable état de choses.
Au milieu de ces tristes conjonctures , qui prolongeaient l'agonie de la Vendée militaire, l'abbé Bernier, dont la carrière
ambitieuse était momentanément fermée, pensait, avec raison, qu'elle ne tarderait pas à s'ouvrir plus fructueuse; qu'avec tous les secrets qu'il possédait et qu'il saurait faire valoir auprès d'un gouvernement nouveau , son influence nécessaire pour les négociations qui devaient s'établir, dans un temps donné, deviendrait, au point de vue de ses convoitises parfaitement égoïstes, un moyen assuré d'élévation. En conséquence de ces idées et de ces projets, pour ne pas se compromettre aux yeux du pouvoir , il avait cessé de prendre aucune part à la réaction qui se continuait ; et, pour être prêt atout événement, il se tenait caché dans le Bocage; détesté des républicains, et ne possédant, à vrai dire, ni l'affection, ni même l'estime des royalistes clairvoyants.
De leur côté, les chefs vendéens, toujours sublimes de dévouement et de courage , se distinguaient encore par des actions d'éclat; occupaient le pays tout entier avec leurs petites divisions : d'Autichamp, l'Anjou ; Grignon , le Haut - Poitou ; Suzannet, la Vendée proprement dite. Mais il n'était plus possible de compter sur une action d'ensemble assez puissante pour effectuer l'affranchissement du pays.
Les choses étaient dans cet état, lorsque Bonaparte prit la place de premier consul. Il avait trop bien apprécié la légitimité, l'héroïsme de la réaction vendéenne, pour ne pas renoncer immédiatement aux brutales persécutions d'un peuple qu'on pouvait persuader par la raison et l'équité, jamais asservir par la violence et par la terreur. Il comprit, ainsi que l'avaient fait les plus habiles généraux du Directoire, que, dans l'état actuel de la France, l'insurrection vendéenne était peut-être l'une des plus graves questions politiques ; et la pacification réelle de ce pays, l'un des plus sûrs moyens d'affermir son pouvoir : ce résultat devint, en conséquence, une de ses grandes préoccupations.
Le Directoire ayant vainement usé la force brutale des massacres, du pillage, des exécutions et des incendies, pour écraser la Vendée; les iniques et fallacieuses promesses, dans l'intention de la tromper, de la séduire, de la soumettre à l'escla-
vage, eut l'infernale pensée de l'avilir, de la rendre odieuse à tous les partis, en y faisant commettre, par ses agents, tous les crimes, toutes les infamies, au nom des royalistes les plus marquants de ce malheureux pays.
Les honnêtes gens de toutes les opinions se refuseraient assurément à la croyance d'une aussi honteuse, d'une aussi criminelle mesure gouvernementale, si la lettre écrite des Herbiers, Vendée, le 11 octobre 1799, à Fouché, ministre de la police, par le général B. Oudard, et signée de lui, ne venait mettre, avec un cynisme étrange, ces turpitudes et ces abominations de la police directoriale secrète , dans tout le jour auquel sans doute elle ne s'attendait pas. Nous devons celte pièce inqualifiable et curieuse aux habiles recherches de M. Crétineau-Joly, loc. cit., t. II, p. 447.
« Par les rapports que je vous envoie, citoyen ministre, vous verrez si les ordres du gouvernement sont bien exécutés. Mais je dois vous prévenir : que tous ceux auxquels vous accordez votre confiance n'en sont pas dignes au même degré. Il m'en coûte de dénoncer des agents qui ont pu rendre, à la patrie, des services, mais le bien de la république l'exige. Il y a, parmi les hommes destinés a jouer le rôle d'émigrés, des gens sans éducation première, et qui, par leurs habitudes et la grossièreté de leur langage, ne peuvent qu'éveiller les soupçons, même des paysans. Quelques-uns de ces hommes ont déjà été frappés de mort par les brigands, dont ils cherchaient, avec trop peu d'adresse, à surprendre les secrets. Il y en a d'autres qui ont pris trop à la lettre les recommandations que je leur ai faites de votre part, et qui, malgré le général Hédouville,
POUSSENT AVEC TROP D'ACHARNEMENT AU MEURTRE DES RÉFUGIÉS OU AU PILLAGE DE LEURS HARITATIONS : CC double CXCès ïiult à la
réussite de nos opérations. Je crois donc, citoyen ministre, rendre service au gouvernement, en vous signalant ces divers abus. C'est à vous qu'il appartient de les faire cesser, en donnant des ordres plus rigoureux, ou en rappelant à Paris les employés qui nous compromettent ici; et peuvent un jour ou l'autre nous faire faire un mauvais parti. Le plan adopté par
l'rtx réactions politiques