‹ Histoire complète de la province du Maine depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 22 sur 50 · DEUXIEME CHOUANNERIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME CHOUANNERIE

Après les désastres du Mans et de Savenay, le parti religieux et monarcnlque resta, pendant quelque temps, comme frappé de stupeur. Mais les insurgés du Maine et de la Bretagne n'avaient pas dit leur dernier mot : indomptables dans leur mâle énergie; prémunis, par leur consciencieuse vertu, contre les séductions d'un pouvoir astucieux quand il n'était pas cruel, nous les verrons protester avec une puissance nouvelle contre les monstrueux attentats de la révolution.

Jean Gottereau s'organise plus solidement au bois de Misdon ; il y fait creuser de vastes souterrains pour ses hommes, et recouvrir les entrées avec des trappes invisibles. Le quartier général se nomma la Grande-Ville ; et celui des recrues, auxquelles on ne faisait pas connaître l'habitation des compagnies éprouvées, s'appelait simplement: les Logis. Dans cette deuxième insurrection, la retraite du chef demeura constamment ignorée.

Ce fut vers le même temps que le prince de Talmont, déguisé en paysan, et croyant que Jean Ghouan avait péri dans le désastre vendéen, fut pris dans les landes près de Fougères, exécuté à Laval. Gottereau prévenu qu'on devait conduire le prince à pied, de Vitré à Laval, pour l'exécution , mit tout en œuvre, espérant bien le délivrer en attaquant l'escorte. Mais le renseignement du passage n'arriva que trois jours après; et le brave officier se trouva réduit à verser des larmesamères sur la perte irréparable de son noble général qu'il eût probablement sauvé.

Une semaine plus tard Jean perdait encore son frère François, mort des suites de ses blessures : c'était également un intelligent et courageux partisan; aussi, quand ils en parlaient entre eux, les chouans avaient-ils coutume d'ajouter: « Le gars Francin est toujours le premier à bien dire et à bien faire. » Mais le pauvre Jean Chouan lui-même entrait dans une suite de calamités qui ne devaient finir qu'avec sa vie !...

En revenant à Misdon, il y trouva ses deux autres frères Pierre et René qui s'étaient échappés des prisons de Laval où la république les avait retenus pendant plus de deux mois, bien qu'ils n'eussent pris aucune part à l'insurrection. Pierre, d'un caractère doux et timide, exposé chaque jour aux plaisanteries des gars de Saint-Ouen, quitta la troupe de Jean pour entrer dans celle de Jambe-d'argent.

René Gottereau, d'un caractère bouillant et irrascible, était déjà marié lorsque Jean et François prirent les armes ; il avait des enfants, et déclara, d'une manière positive, que, dans ces conditions, il resterait paisiblement à sa closerie des Poiriers si l'autorité républicaine était assez juste pour ne pas le pousser à l'insurrection. L'équité républicaine en décida autrement : René fut poursuivi, mis en prison comme suspect et frère de chouan. Lorsqu'il revint à sa closerie, tout s'y trouvait pillé, dévasté par les terroristes. Le désespoir et l'indignation alors s'emparent de son âme : il confie ses enfants à d'honnêtes voisins qui veulent bien s'en charger en témoignage de l'estime qu'ils avaient pour cette malheureuse famille; entraîne avec lui sa femme enceinte, et jure de se venger sur ses infâmes et lâches persécuteurs. Il était irrascible, violent; il devint, tout à coup, méchant et cruel : « Grâce aux patauds, disait-il alors avec amertume, voilà mes enfants abandonnés, et ma pauvre femme, sur le point d'accoucher, qui ne sait pas où trouver un asile ; enfin moi-même, sans avoir jamais rien fait contre la république, poursuivi, traqué par elle comme une bête féroce: malheur donc aux siens! je veux devenir implacable, terrible, en leur rendant, avec usure, tout le mal

qu'ils ont fait à ma famille. René Cottereau ne fut que trop fidèle à son affreux serment.

Dans le fiévreux délire de cette irritation malheureusement trop légitime, René Cottereau donna la mort à des femmes, à des hommes amis de Jean, les prenant pour des espions, lorsqu'ils apportaient au contraire des munitions et des vivres. Ces cruelles méprises deviennent si fréquentes, que, dans son indignation, Jean condamne René à passer par les armes; et furieux du refus que font les gars d'exécuter cet ordre barbare allait fusiller lui-même son frère, si Michel Cribier ne l'eût courageusement désarmé : acte plein d'une généreuse hardiesse, et dont le chef remercia cordialement le subordonné, comme du plus important service, lorsque ce violent accès d'indignation fut dissipé.

Bien longtemps après ces tristes jours des malheureux chouans, René Cottereau disait à M.Descépeaux, leur judicieux historien, en le conduisant au bois de Misdon, pour y visiter le lieu de leur ancienne retraite : a J'ai survécu, malgré tant de misères, aux désastres de ma famille ; je suis bien vieux et ne voudrais pas, au prix d'un mensonge, rétablir ma réputation : je voulais rester tranquille, les patauds ne me l'ont pas permis; ils m'ont poussé malgré moi à marcher contre eux, malheur à ceux qui se sont trouvés sur mon chemin. J'ai mérité le titre d'homme cruel aux yeux des gens qui me blâment tant parce qu'ils ne se sont jamais trouvés en de telles malchances, et ne savent pas ce qu'ils auraient fait dans des rencontres pareilles. »

Jean Chouan était à la fois le plus brave, le plus prudent et le plus audacieux des chefs de partisans du Maine. Au nombre des faits de sa vie toujours aventureuse, établissant la réalité de ce remarquable et noble caractère, nous citerons le suivant.

La troupe de Jean Cottereau manque de poudre, et nul de tous ceux qui l'entourent n'imagine un moyen de s'en procurer. Jean seul a trouvé ce moyen, et présente assez de confiance en lui-même pour le mettre à exécution. Il avait appris, par de secrètes intelligences avec la ville de Laval, qu'un

dépôt assez considérable des munitions, dont ses gars avaient besoin, s'y trouvait établi pour le service des soldats républicains, mais soigneusement gardé par ces derniers. N'importe, il a son projet bien calculé, rien ne l'arrêtera. Goupil seul en est informé.

Ces deux hommes , d'une adresse et d'une résolution parfaites, arrivent au milieu de la. nuit dans le faubourg Saint- Martin. Pour que leur marche soit bien mystérieuse et n'éveille pas l'attention au milieu du profond silence qui régnait alors, ils quittent leurs souliers ferrés, s'avancent avec précaution, et, parvenus en face du lieu qu'ils doivent aborder, évitent les regards de la sentinelle en tournaut la position. Gottereau monte sur les épaules de Goupil, franchit le mur d'enceinte, pénètre par la toiture qu'il découvre au foyer même du dépôt des poudres; et dans neuf ou dix périlleux voyages en passe une provision assez considérable à son compagnon. Tous les deux, chargés de ce précieux butin, sortent de la ville, reviennent à Misdon avec tant de prudence et d'habileté , qu'ils ne sont aperçus par aucune sentinelle , rencontrés par aucune des nombreuses patrouilles sillonnant le pays, et que leur absence du camp n'est même pas soupçonnée des autres chouans. Le lendemain, tout le monde se met à faire des cartouches, admirant ce bienfait du ciel, mais sans pouvoir en pénétrer les causes ni les moyens.

En visitant la poudrière, les républicains s'aperçoivent alors de cet audacieux enlèvement : et rapprochant le caractère bien connu de Jean Cottereau , des difficultés, de la fabuleuse hardiesse d'une telle entreprise, ne lui cherchèrent pas un autre auteur; et dès le lendemain, la garnison de Laval, et toutes les gardes nationales des paroisses voisines, au nombre de six mille hommes, sous les ordres du général Beaufort, se disposent à cerner le bois de Misdon; à le sillonner dans tous les sens, à n'y pas laisser un buisson qui ne soit minutieusement fouillé, de manière à fusiller tous les chouans, sans quartier ni merci.

Une femme du hameau de Lorière vient avertir Jean Goîte- II 25

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reau du suprême danger dont il est menacé. L'effectif de sa troupe if est pas de cent hommes ; et cependant aucun de ces braves ne songe môme à chercher son salut dans la fuite ; surtout lorsque le chef a répété plusieurs fois son refrain ordinaire : « Il n'y a pas de danger, mes enfants. » Toutefois, le gars Mentoux ne s'endort pas dans une funeste sécurité : mais, sans perdre un seul instant, il prend au contraire les plus minutieuses précautions, donne les ordres les plus précis et les mieux appropriés à ces graves conjonctures. Enfin, il rassemble tous ses compagnons autour des logis, dans le plus épais du fourré, les divise par fractions assez peu considérables pour se mieux dissimuler , assez rapprochées pour se soutenir au besoin ; leur donne Tordre de se tenir couchés ventre à terre, de ne faire feu qu'à son premier signal; du reste, de se confier à Dieu, d'attendre et de prier.

Six mille républicains avaient en effet cerné le bois de Misdon pendant la nuit; aux premiers rayons du jour, ils en sillonnent toutes les profondeurs; mais il est bon d'ajouter que ceux qui se trouvaient près des fourrés, saisis d'une frayeur salutaire, n'y cherchaient pas, dans l'intention de trouver les chouans, qui sans doute eussent été plus ou moins complètement détruits; mais en fusillant les premiers qui les auraient découverts. Aussi plusieurs détachements passèrent-ils à dix pas des royalistes sans qu'aucun éveil fût donné. Dans la persuasion, au moins apparente, qu'il n'existe plus de chouans dans le bois de Misdon, le général Beaufort commande la retraite ; laisse en passant 400 hommes au village d'Ollivet, et conduit le reste dans les cantonnements d'Ernée.

Le général Rossignol, sans même conserver le lieu de cette curieuse expédition, en fait ainsi le véridique rapport au ministère : « Beaufort, homme très-instruit, vient de faire, avec succès, la guerre aux chouans, qui s'étaient retranchés dans la forêt du Pertre. Il les a débusqués de leurs repaires et fait huit cents prisonniers. La commission militaire va bientôt, je pense, les avoir expédiés Les chefs seront traduits à Rennes ;

le reste sera raccourci sur les lieux! » Ici tout commentaire devient inutile, surtout d'après les faits qui suivent.

Lorsque Jean Cottereau fut informé que 400 républicains seulement avaient pris position dans le bourg d'Ollivet, que le reste s'éloignait assez : « Allons , mes enfants, dit-il à ses braves camarades, ils ne sont plus que quatre contre un : il n'y a pas de danger ; c'est à notre tour d'attaquer. » L'ordre est à peine donné, que son exécution s'effectue. Le détachement républicain tout entier est défait, mis en fuite avec une telle rapidité, qu'il abandonne ses morts, ses blessés, dont le nombre fut considérable.

Délivré d'un aussi grand péril, on fait un beau feu de joie dans le camp royaliste. Les paysans des environs partagent cette ivresse et viennent s'associer à la fête, apportant des provisions à leur usage. Chacun, en se passant le cruchon de cidre, boit gaîment à la gloire de Dieu, au rétablissement de l'autel et du trône; à la santé de Jean Chouan et de ses braves compagnons !...

Mais, au milieu de ces cordiales et franches démonstrations, Jean Gottereau, loin de se faire illusion, comprenait sagement que Misdon, pour les siens et pour lui, n'offrait plus aucune sécurité ; qu'il fallait quitter le pays ; prendre position dans un poste moins dangereux: après trois heures de marche, ils entraient dans la forêt de Concise, au sud et près de Laval ; se trouvaient réunis à Jambe-d' Argent, alors à la tête de quinze hommes, et à Moulins, ancien gabeleur, qui se chargea de fournir des munitions; alors que les closiers du voisinage prirent soin d'apporter chaque jour les vivres nécessaires.

Saint-Ouen-des-Toits, dont le cantonnement républicain était au moins de 80 soldats, souffrait des vexations de toute nature depuis le départ de Jean Cottereau. Mais à cette nouvelle, prenant sous son commandement 60 braves, il marche vers ce bourg, attaque et met en fuite les iniques persécuteurs de cette paisible contrée. Après ce glorieux combat , une discussion très -vive s'élève entre deux chefs: Moriôre et Jambed'Argent : le premier, d'un caractère naturellement railleur ; le

second, d'une susceptibilité vive et d'une bravoure à toute épreuve : déjà les deux champions sont très-sérieusement aux prises dans un combat singulier, où l'un des deux fût sans doute resté sur la place. Jean Chouan paraît heureusement, et leur dit, avec son autorité naturelle, en se précipitant sur leurs sabres : « Que faites-vous, mes enfants? Mais ne savezvous donc pas que votre vie n'appartient qu'à Dieu, à la religion, à la monarchie ; que la sacrifier pour une querelle, pour un intérêt personnel , deviendrait un vol : presque une lâcheté?

A ce dernier mot surtout, dont les nobles cœurs des combattants ont reconnu la justesse et compris la portée, les armes tombent de leurs mains, ils se précipitent l'un vers l'autre, s'embrassent comme deux frères; s'excusent près de leur supérieur, et le remercient de les avoir sauvés des suites funestes de ce qu'ils nomment à leur tour : un criminel oubli de leurs plus saints devoirs. Ce fait est d'autant plus remarquable, et méritait d'autant mieux d'être cité, que le duel entre Jambe-d' Argent et Morière fut à la fois le premier et le dernier dans les armées royalistes de l'Ouest et de la Vendée militaire !...

Vers la même époque, les malheurs de la famille Cottereau suivirent leur cours d'une manière honteuse pour la république, et bien cruelle pour l'excellent cœur de Jean Chouan.

Deux intéressantes et pauvres jeunes filles, Perrine et Renée Cottereau, sœurs de Jean : la première, à peine âgée de 18 ans, la seconde de 18; qui jamais n'avaient, en aucune manière, pris part à la réaction politique et religieuse du Maine, cultivaient courageusement, avec l'aide habituelle de bons voisins qui les regardaient comme leurs enfants, la petite closerie des Poiriers, dernier patrimoine de leurs parents , si fréquemment dévasté par les révolutionnaires. Au milieu de ces nombreuses tribulations et de ces attaques incessantes à leur modeste propriété, peut-être espéraient-elles, dans la simplicité d'une si parfaite innocence, que la république ne porterait pas l'indignité jusqu'à l'horrible crime d'attenter à leur vie.

Pauvres enfants, elles connaissaient bien peu les sauvages instincts du Comité de salut public. Dans sa lâche et monstrueuse infamie, ce pouvoir terrible sentit grossir et s'envenimer sa haine contre ces deux faibles enfants, de tous les succès, de tout l'héroïsme de leur frère. Aussi, dans ce cruel et sanguinaire procès, le tribunal révolutionnaire va-t-il étaler, avec un luxe qui n'appartint jamais qu'à lui, toutes les infamies de l'iniquité, du cynisme et du crime.

La mort de ces deux victimes étant donc bien résolue d'avance, on les fait arrêter à leur closerie, le 16 avril 1794, par le poste du Bourg-Neuf, pour les conduire à Laval, où doit s'effectuer leur jugement et leur exécution. Jean Cottereau, sur l'avis qu'on lui donne, se fait accompagner de ses plus braves, et tous jurent d'exterminer l'escorte et de délivrer les deux victimes. Les républicains, prévenus par leurs espions du projet des royalistes, échappent à leur attaque en changeant d'itinéraire : en allant à Laval par Ernée.

En présence de la Commission révolutionnaire, Perrine Cottereau, courageuse et noble fille, étonna ses juges par sa contenance à la fois calme et digne : m Vous nous traitez comme des criminelles, répondit-elle seulement aux questions insidieuses qu'on lui formulait; mais Dieu, qui connaît l'innocence de nos cœurs, nous tiendra compte des souffrances que vous nous faites endurer, et nous jugera, lui, dans son équité. Mais comme je ne dois rien attendre ni de votre pitié, ni de votre justice, je n'ai plus rien, absolument rien à vous dire. » En effet, elle ne prononça plus une seule parole. Quant à la pauvre petite Renée, chétive et timide, elle ne fit que pleurer comme un enfant.

Ces deux intéressantes filles ne savaient ni lire ni écrire. Jamais elles n'avaient servi , secondé les chouans dans leurs entreprises; jamais leurs frères ne les avaient même employées pour aucun message secret; et cependant, au mépris de toute pudeur et de toute vérité, la commission révolutionnaire de Laval prononçait, le 25 avril 1794, contre ces deux pauvres orphelines, une condamnation à mort ainsi motivée :

« Vu les interrogatoires subis ce jour par Perrine Cottereau, âgée de 18 ans, et Renée Cottereau, sa sœur, de la commune de Sainl-Ouen, prévenues d'avoir retiré des brigands, entretenu une correspondance qui ne respirait que le fanatisme et tendait au rétablissement des prêtres et de la royauté', et d'avoir servi les brigands dans leurs projets perfides : la Commission militaire et révolutionnaire déclare Perrine Cottereau et Renée, sœurs des Cottereau, dits Chouans, chefs des rassemblements de brigands, convaincues de leur avoir servi d'espions, de les avoir alimentés et approvisionnés; d'avoir endossé la cuirasse et participé aux massacres des républicains , etc.; vu les procès-verbaux d'arrestation et les actes d'accusation ; l'auditoire invité à parler pour ou contre les accusées ; vu les conclusions de l'accusateur militaire ; vu la loi du 4 décembre 1793, et la loi du 19 mars dernier, condamne Perrine et Renée Cottereau à mort ; ordonne qu'elles seront livrées au vengeur du peuple, pour être exécutées dans les 24 heures. »

Perrine, au moment suprême, se montra digne de la cause pour laquelle on l'assassinait; digne de son frère, qui défendait si valeureusement cette cause. Les derniers instants de cette noble fille eurent quelque chose d'héroïque : elle marcha résolument au supplice, soutenant sa jeune sœur, l'encoura géant à bien mourir : elle la porta sur l'échafaud ; pria pour elle pendant l'exécution; se livra sans résistance au bourreau ; et, deux secondes avant de recevoir le coup fatal, s'écria d'une voix forte : « Vive le roi ! vive mon frère Jean Chouan ! » Noble mais vain souhait de cette âme candide et pure : la religion, la royauté n'existaient déjà plus en France : leur courageux défenseur ne tardera pas à succomber!...

Au milieu de ces combats sanglants et de ces horribles exécutions, se révélèrent des actes nobles, généreux, qui reposent l'esprit et soulagent heureusement le cœur; surtout lorsqu'ils furent bien compris et réciproques.

Le général Reaufort, envoyé dans le Ras-Maine pour soumettre les insurgés, y donna plus d'une preuve de cette humanité qu'on ne saurait assez admirer dans ces temps désastreux.

Le château de Thoiïgny, changé en prison militaire par les dignes représentants du peuple souverain, était rempli déplus de six cents royalistes suspects; ordre positif est intimé au général : « d'incendier ce repaire de brigands, pour les détruire tous d'un seul coup. » Indigné d'une mission qu'il regarde comme injurieuse à son caractère, l'honorable Beaufort écrit au Comité de salut public, le 18 janvier 1794, ce billet remarquable par la noblesse et l'indépendance résolue de ses expressions : « J'ai reçu, citoyens représentants, l'ordre verbal que vous m'avez fait donner. Le ci-devant château de Thorigny contient beaucoup de prisonniers; dans toutes les guerres ils doivent être sacrés pour les soldats. Je crois donc devoir vous prévenir que je n'ai pas obtempéré à cet ordre. Il y a des tribunaux institués pour juger tout ce monde-là : qu'ils passent en jugement; mais, en me dévouant au service de la patrie, je n'ai pas pris la charge du bourreau; et mes soldats pensent comme moi. »

Il fallait bien compter sur l'ascendant qu'exerce un noble caractère, même en face d'hommes semblables à ceux qui composaient le Comité révolutionnaire, pour exprimer aussi hardiment sa pensée! Toutefois, les six cents prisonniers ne sont pas brûlés vifs, et le général est maintenu dans son poste de confiance. Jean Chouan, ayant appris cette belle et généreuse action, défendit à toute sa division de chercher, dans aucune rencontre, à livrer bataille aux troupes de Beaufort, et surtout de jamais tirer sur lui.

Dans le même temps, des jeunes gens de Rouen, mus par un admirable sentiment d'humanité, s'étaient réunis dans un bataillon particulier, afin de porter, au besoin, secours et protection aux malheureuses victimes de la brutalité républicaine; et, pour mieux déguiser leurs bienveillantes intentions, avaient pris le titre complètement révolutionnaire de Bataillon de la Montagne. Jean Gottercau, qui connaissait le véritable caractère de cette force militaire si généreusement improvisée, donna les mêmes ordres à son égard ; et bien des fois les fit exécuter avec empressement.

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Le 25 janvier 1794, voulant délivrer le village de Rottgefeu

des troupes républicaines qui l'occupaient, comme il l'avait fait deux jours auparavant d'une première compagnie supérieure en nombre à la sienne, il reconnaît aux bagages des nouveaux venus, dont il aurait pu s'emparer, les soldats battant la campagne, qu'ils appartiennent au Bataillon de la Montagne, commande aussitôt la retraite : « Nous ne combattons pas les honnêtes gens, dit-il en rentrant à Bourgon, Mayenne.» Plusieurs fois ce bataillon passa tout près des embuscades, où les compagnons de Jean Cottereau pouvaient les tuer sans danger, et continua sa route sans la moindre agression de leur part.

Après divers combats, où presque toujours il avait eu l'avantage ; après l'établissement des communications entre Vitré, Fougères, Ernée, etc., Jean Chouan, profondément affligé des calamités de sa famille, n'en resta pas moins courageusement à son poste , mais l'âme navrée par les plus tristes pressentiments : « Il y a malheur sur les Cottereau, disait-il alors souvent ; pas un ne s'en sauvera, je m'y attends.» En effet, François venait de succomber à ses nombreuses blessures; Pierre avait suivi de près leurs jeunes sœurs : Perrine et Renée , sur l'échafaud révolutionnaire. Jean lui-même touchait à la fin de ses fatigues et de ses courageux efforts pour le rétablissement de la religion et de la monarchie.

Le dimanche, 27 juillet 1794, informé que les républicains ont quitté leurs cantonnements, Jean Cottereau, suivi d'une partie de sa troupe, sort du bois de Misdon, passe devant la ferme de la Babinière, dont le métayer les invite à se rafraîchir. On s'établit dans le verger; et là, sous les ombrages naturels, dans les naïfs épanchements de l'amitié, de la confiance, on retrouve quelques doux souvenirs des temps meilleurs, et l'on boit, avec une cordialité sincère et touchante, au rétablissement du trône et de l'autel. Mais cette réunion affectueuse, inoffensive, est alors troublée par les détonations d'un ennemi toujours en mouvement.

Les royalistes surpris n'ont pas le temps de se mettre immé-

diatement sur la défensive; Jean Chouan, resté seul, protège courageusement la retraite des siens. Il aurait aisément pu se mettre en sûreté ; mais sa belle-sœur, la femme de René, trèsavancée dans sa grossesse, arrêtée par une haie qu'elle ne peut franchir, s'écrie: « A moi frère! à moi ou je suis perdue! » Jean vole à son aide ; et, pour lui donner le temps de s'échapper, soutient le choc des assaillants. Une balle vient frapper la tabatière qu'il portait, en fait pénétrer les éclats dans le basventre. Blessé mortellement, il conserve encore assez de force pour aller au-devant de ses braves, qui le délivrent, l'emportent dans le bois de Misdon; lui font un lit de leurs vêtements.

Jean Cottereau , sentant approcher l'heure fatale, demande un prêtre : tous étaient en fuite et poursuivis. Au milieu de la nuit, éclairé seulement par la flamme agitée d'un feu de bivouac, en face du ciel, de la mort, de l'éternité, ce digne chef paraît alors sublime de courage et de résignation : « Dieu, dit-il, a défaut d'un ministre pour m'accorder les derniers secours de la religion , verra la bonne intention de mon cœur et m'en tiendra compte. Vous, mes compagnons, mes amis, restez fidèles au drapeau de la monarchie, de la religion, a vos chefs, à Délière, que je vous désigne comme celui qui doit me remplacer. A revoir, mes amis; courage et persévérance, en attendant que nous puissions nous retrouver dans un monde meilleur, et pour ne plus nous séparer!...» Sa voix expirante n'en put faire entendre davantage ; les mots religion, royauté, patrie, furent les derniers qui s'échappèrent de ses lèvres, comme un faible murmure ; il s'éteignit le 28 juillet 1794, avec le calme et la judicieuse confiance d'un véritable chrétien.

Un morne silence règne alors, pendant quelques instants, au milieu de ces hommes de résolution, de foi, qui venaient de perdre, en même temps, un père, un ami dévoué, l'âme de leurs conseils, le directeur habile et valeureux de leurs entreprises, de leurs périlleux travaux. Enfin, de toutes ces poitrines oppressées par la douleur, on entendit s'échapper un long et

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profond gémissement : expression de la douleur sincère et virile de ces dévoués et courageux soldats en présence des restes mortels de leur chef, courageux, dévoué comme eux; et comme eux victime de son héroïque abnégation!...

Le même jour, et presque à la même heure, pendant que le chef des royalistes de la Mayenne, Jean Coltereau, succombait dans le bois de Misdon, pour avoir combattu l'irréligion, l'anarchie, protégé sa famille, ses amis, son pays ; au milieu de l'estime, de l'affection, des regrets amers de toute son assistance; donnant, jusqu'au dernier soupir, l'exemple de la piété, du courage, de la résignation, le chef des révolutionnaires, des plus cruels terroristes, Francois-Joseph-Maximilien Robespierre, portait sa tête, avec autant de cynisme que de lâcheté, sous le fatal couteau, pour en avoir précipité les coups sur celles des plus illustres, des plus saints personnages ; sur la tète auguste et sacrée de son roi ; pour avoir inondé la France de larmes et de sang ; périssait du supplice des criminels, environné du mépris, de l'exécration de tous les partis : quel rapprochement remarquable entre le caractère, les actions, la mort de ces deux hommes : quel sérieux et profond enseignement!...

Les parents, les amis de Jean Cottereau déposèrent ses restes vénérés dans une fosse profonde et soigneusement cachée, au milieu du bois de Misdon, pour le soustraire aux recherches, aux profanations que le fanatisme révolutionnaire exerçait chaque jour sur les tombeaux des nobles défenseurs du christianisme et de la royauté. ,

Simple contrebandier, modeste paysan, Jean Cottereau devint, par sa probité, son courage, son noble caractère et sa remarquable intelligence, l'un des principaux chefs royalistes du Bas-Maine, l'instituteur de cette guerre d'escarmouche et de tirailleurs, à laquelle on a donné le nom spécial de Chouannerie. Sa réputation vivra d'une manière honorable dans l'histoire.

Terreur des bleus pendant sa vie; même après sa mort, il exerçait encore une véritable intimidation sur les révolution-

naires, comme on peut s'en convaincre par cette proclamation, qu'affichèrent les Manceaux, menacés des rigueurs du Comité de salut public, et la seule que l'on ait jamais publiée comme venant de lui : « Les chouans, avertis qu'il est parvenu aux municipalités, delà part des soi-disant représentants du peuple, des ordres de se réunir aux bleus pour les rechercher, et en même temps pour couper les genêts et ouvrir les champs, afin que la poursuite en soit plus facile , déclarent qu'ils regarderont comme leurs ennemis tous ceux qui travailleront en conséquence de pareils ordres, et qu'ils poursuivront et fusilleront, jusque dans leurs maisons, tous ceux qui marcheront avec ce qu'on appelle la masse. Août 1794 ; signé : Jean Chouan. » Et cette proclamation posthume produisit alors tout son effet : ces mesures draconniennes restèrent sans exécution.

La mort de Jean Cottereau venait de porter une atteinte grave à la cause religieuse et monarchique dans le Maine; toutefois, le génie vivace du sentiment honorable et généreux qui la soutenait, loin de s'éteindre, parut, au contraire, acquérir un nouveau développement dans cette province, dans la Bretagne et dans la Vendée. Nous allons en effet, dans ces boulevards protecteurs du trône et de l'autel, voir surgir, pour cette œuvre sublime, des noms nouveaux, des hommes dignes de succéder à leurs nobles devanciers.

Jean-Louis Tréton, dit Jamre-d'Argent. — Ce chef célèbre des chouans du Bas-Maine, qui se distingua surtout après la mort de Jean Cottereau , qu'il vint remplacer dans l'estime et la confiance de ces insurgés royalistes, naquit dans la closerie des Petits- Aulnais , paroisse d'Astillé, à trois lieues sud-ouest de Laval, Mayenne, d'une famille honnête, mais tellement pauvre, que le père, chargé de douze enfants, les envoyait mendier le pain de chaque jour. Jean-Louis Tréton n'avait guère fait d'autre métier jusqu'à son entrée dans les rangs des insurgés du Bas-Maine.

D'un esprit vif, pénétrant; d'un caractère sérieux, résolu, plein de courage; d'une constitution délicate, presque valétu-

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dinaire; très-agile, bien que boiteux, ce qui l'avait fait surnommer Jambe-d' Argent, cet enfant remarquable, second fils d'un pauvre closier, était gardien de bestiaux dans une métairie, lorsqu'il fut gravement blessé à la jambe gauche, durant un combat de taureaux qu'il voulait séparer. Sa plaie devenant incurable, il se trouva contraint de rentrer sous le toit paternel avec la seule perspective de mendier : et comme sa jambe était alors son unique moyen d'existence, les gens du pays lui donnèrent ce sobriquet de Jambe-a" Argent , qu'il devait illustrer par sa valeur.

Un aussi noble caractère ne pouvait, en effet, rester dans cette condition précaire et dégradée ; successivement colporteur, mercier ambulant, batelier a Angers, où d'habiles chirurgiens avaient, pendant six mois, essayé vainement de le guérir, il suivit une sorte d'inspiration providentielle ; et, comme Jean Gottereau, s'improvisa capitaine d'une compagnie d'insurgés; sans autre titre de supériorité qu'un sens profond, un courage déjà mis à l'épreuve, alors que ce jeune homme comptait à peine vingt-trois ans.

Ces deux chefs avaient eu l'occasion de se connaître, de s'estimer, de s'aider franchement au besoin. Car l'un et l'autre offraient trop de cœur, trop de loyauté, pour écouter jamais la jalousie, les vaines rivalités dans leurs affectueuses relations : dans un autre étage de l'édifice social, dans cette petite Vendée, qui les distingua tous les deux, ils rappelaient avec honneur Lescure, LaRochejacquelein,ces nobles héros de la grande Vendée.

Jean-Louis Tréton, comme Jean Gottereau, s'était en effet rangé sous les drapeaux de la grande armée royaliste à son passage par Laval ; en avait soutenu les prodigieux efforts jusqu'au désastre de Savenay ; revenant alors sur son ancien théâtre, dans les paroisses d'Astillé, Nuillé, Origné, Quélaines, Houssay, etc., Bas-Maine, recommencer une guerre de partisan; donner, comme partout, des preuves d'habileté guerrière, d'intrépidité, d'indomptable courage; acquérir enfin l'une des plus pures et des plus belles réputations de tous les chefs des armées royalistes de l'Ouest.

Ce valeureux enfant du Maine court en effet de métairie en métairie, non plus pour y mendier comme autrefois, mais pour offrir son dévouement et son bras à la défense du pays, de la religion et du trône, pour y prévenir qu'il faut se tenir prêt au premier signal. Sa voix persuasive est écoutée, ses nobles sentiments sont compris : « Ce soldat, ajoute M. Descepéaux, qui semblait avoir reçu d'une inspiration secrète la mission de réveiller le courage de ses frères d'armes, mérita bientôt l'honneur de prendre place parmi ceux que les insurgés mirent à leur tête; et l'homme que l'on eût pu croire le plus loin du premier rang, se montra, sans contredit, le plus digne de commander : à peine âgé de vingt-trois ans, ce fut, dans son pays même, qu'il put s'élever ainsi par son abnégation de la fortune, sa bravoure et sa loyauté. Il devint, en effet, par ses rares qualités, chef de vingt-cinq paroisses ; commandant de 2,000 soldats. » Enfin, peu de temps avant sa mort, Jean-Louis Tréton avait sous ses ordres des émigrés, des gentilshommes; et, d'après la demande formelle du général Descépeaux, le comte d'Artois lui décerna la croix de Saint-Louis.

De même que Jean Gottereau, notre jeune chef se trouvait entouré de braves qui tous avaient, comme lui, pour ne pas compromettre leurs familles, et d'après l'ancienne coutume du pays, un sobriquet; expression de quelque saillant caractère, ou, quelquefois, résumé de leurs principales habitudes : ainsi, les deux frères Herminier, très-différents par la taille, se nommaient : le petit, le grand Chasseur; Jamois : Place-nette; Quelen : le Houssard ; Guinoiseau : le Blond ; Priou ; Bur-au- Feu ; Mongazon : Brise-Bleu ; Jean Bézier : Moustache. Brind'Amour, Cœur-de-Lion, Bénédicité, Sabre-Tout, Cœur-de-Roit Grand-Pierre, Sans-Quartier, etc., étaient encore des surnoms qualificatifs de ces insurgés.

A la tête de ces braves, Jambe-d'Argent remporta l'avantage dans presque tous les combats d'escarmouche qu'il eut à soutenir pour se défendre, pour délivrer les églises de la profanation, les closeries du Bas-Maine de la brutalité, du pillage des républicains. La confiance qu'il inspira, dans plusieurs

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graves occasions, par sa présence d'esprit, son courage, le liront nommer général de toutes les petites divisions royalistes du pays, en donnant, à leurs opérations militaires, les grands avantages d'une véritable unité d'action.

Ce fut alors qu'il établit son quartier-général à la métairie du Grand-Bordage, paroisse de Quélaines, entre Laval et Chateau-Gontier ; où l'on avait toujours eu pour lui autant d'affection que d'estime. Il s'y cachait au besoin dans un réduit mystérieux, pouvant contenir cinq personnes, et pratiqué d'une manière si parfaite, qu'il ne fut jamais découvert par les nombreuses perquisitions des révolutionnaires; même sous la Terreur, alors qu'il servait de refuge aux ecclésiastiques poursuivis par les sicaires du Comité de salut public. Afin de ne pas renseigner les bleus sur les lieux de réunion des royalistes, on nomma celui-ci : Quartier -du -haut -des -Prés; les autres furent appelés : Camps Vert, de l'Avoine, des Fourmis, de la Vache-Noire, etc.

Tréton ne laisse aucun repos aux cantonnements que l'on veut établir dans les paroisses de Houssay, de Quélaines, Origné, Nuillé, etc.; en débarrasse le pays; intimide ou poursuit les agents républicains chargés d'enlever tous les grains pour affamer la province. Par une habile manœuvre, il débusque, de l'église de Nuillé, le 13 avril 1794, jour des Rameaux, les soldats Sans-Culottes qui la souillaient par leurs orgies; s'empare de cinquante fusils et d'abondantes munitions. Ses valeureux compagnons nettoient le sanctuaire, placent un crucifix modeste sur l'autel brisé ; puis célèbrent la fête, accomplissent les cérémonies avec les branches d'arbres qu'ils avaient apportées dans leur assurance du succès.

Les volontaires de Jambe-d' Argent, enivrés par ces avantages successifs, vont, malgré leur chef, attaquer imprudem ment une forte garnison républicaine au bourg d'Ahuillé, près de la forêt de Concise; vigoureusement repoussés, ils allaient être taillés en pièces ; mais Jean Tréton arrive bien à propos; et, par son habileté, son imperturbable sang-froid, change en une savante et belle retraite ce qui, sans lui, devenait une

déroute sanglante et désastreuse. Un aussi remarquable fait d'armes eut le double résultat d'augmenter la confiance du soldat, et de lui mieux faire sentir l'importance de la discipline.

Cette petite-Vendée , comme l'avait déjà nommée le prince de Talmont, suivait, dans la sphère plus resserrée de son action, les nobles traces de la grande; excitant l'estime et l'admiration du pays. Aussi, les dames les plus distinguées de Laval, en témoignage de ces honorables sentiments, façonnèrent, en soie, des cocardes blanches, de longues ceintures à carreaux, analogues à celles des Vendéens; des cœurs brodés : emblèmes, pour le but, analogues à ceux des Croisés ; enfin, pour Jambe-d'Argent, une magnifique paire d'épaulettes appropriées à son grade. Ces présents lui furent adressés à Nuillé , dans une réunion générale des divisions royalistes, le mardi de Pâques, 22 avril 1794, jour de sa nomination définitive au titre de général en chef. Profondément touché de ces démonstrations si cordiales et si parfaites, il jura de s'en rendre digne ; et , pendant les glorieux jours qui lui restaient à parcourir dans sa périlleuse et noble carrière, ne manqua pas une seule minute à son courageux serment.

Enfin, le 27 octobre 1795, retenu par une assez grave indisposition à son quartier-général du Haut-des-Prés, il entend, dès le matin, le bruit d'un engagement qui ne devait avoir lieu que le 29. On fait de vains efforts pour le retenir, ou, du moins, pour l'obliger, avant de partir, à prendre les aliments indispensables aux prévisions d'une telle expédition. « Quand mes braves sont en danger , répond-il avec fermeté, ma place est à leur tête, lors même que je devrais succomber à la fatigue, à la maladie. »

A peine a-t-il achevé ces paroles, que, boiteux et souffrant, il s'élance à pied, franchit l'espace d'une lieue avec une telle vitesse, qu'un jeune homme de seize ans, qui seul était là pour lui servir d'escorte, eut, malgré son agilité, beaucoup de peine à le suivre. Il était, du reste, bien temps d'arriver; car déjà les siens, après une vigoureuse résistance, commençaient à

plier. A son aspect, le cri de: Voilà Jambe-d' Argent! voilà notre général! vive Jambe-d' Argent! retentit sur toute la ligne, et produit un effet électrique dans tous ces cœurs animés par l'affection , soutenus par la confiance. Les royaliste* reviennent à la charge, font un suprême effort; les républicains fléchissent à leur tour; Jambe-d'Argent , avec son héroïsme habituel, toujours au poste le plus périlleux, a décidé la victoire dans ce mémorable et fatal combat de la Chevrotais, car, dans une dernière décharge des bleus, alors en déroute, ce vaillant chef est mortellement frappé de deux balles à la poitrine, et tombe glorieusement sur ce champ de bataille qu'il venait de conquérir par sa valeur, et qui mettait le comble à son illustration !...

On cacha soigneusement sa mort aux républicains, dont elle aurait sans doute ranimé le courage; et, lorsque la nuit fut venue, on l'inhuma, sans bruit, dans le cimetière de Quélaines, avec l'assistance du père Joseph : la lune seule , par ses clartés blafardes, servit de luminaire au triste et douloureux cortège. Ainsi Jean-Louis Tréton, dit Jambe-d'Argent, succombait au milieu de sa gloire, après deux ans d'honorables combats, à peine dans sa vingt-quatrième année. « Nul entre les chouans du Maine, ajoute M. Descépeaux, ne peut être comparé au vaillant et magnanime boiteux !... »

Au nombre des braves compagnons de ce valeureux chef des royalistes de notre province , nous en trouvons plusieurs dont les noms sont acquis à notre histoire locale, et dont les aventures font ressortir l'héroïsme de notre jeune chef.

Dur-au-Feu. — D'abord soldat de la république, Salmon ou Priou, dit Dur-au-Feu, avait déserté pour se joindre aux royalistes, par attrait, comme il en convient lui-même, pour la vie nomade et vagabonde ; mais son inconduite le déconsidéra bientôt au milieu d'eux. Initié à leurs secrets, il devenait un homme dangereux, et ne tarde pas à s'apercevoir des soupçons qu'il fait naître. Il déserte ce nouveau drapeau, retourne aux bleus. Jambe-d'Argent, indigné de cette conduite, part, seulement accompagné d'Herminier, dit le Chasseur ; va droit

à Nuillé, Bas-Maine, à deux lieues sud de Laval, où se trouvait le déserteur, festinant avec un détachement républicain, à l'auberge du Traquet. Il pousse résolument la porte ; et, de son terrible regard, fascine le coupable qui s'écrie, frappé de terreur : '< Ciel, notre chef!... o Tout le monde se lève, fait le salut militaire ; le coupable seul reste immobile et confondu. Tréton lui commande de le suivre ; il refuse ; un coup de crosse le jette à terre. Il se relève; impassible et calme, Jambed'Argent le remet aux mains du Chasseur, qui l'emmène. Tréton salue toute l'assistance avec dignité, se retire lentement, laissant chefs et soldats comme saisis d'étonnement et de respect.

La Raitrie — fut un des plus jeunes Manceaux qui s'enrôlèrent dans la Petite Vendée, lors du passage de la gra?ide armée royale par Laval. Il fit, au désastre du Mans, des prodiges de valeur, seulement alors âgé de quinze ans. Après la déroute, il se cacha dans une métairie de son père, sur la paroisse de Bazougers, à quatre lieues sud-est de Laval . Mais bientôt associé à son ami Duverger, on le vit , à la tête de 28 hommes braves et déterminés, désarmer le bourg de Saint-Gerges-le- Fléchard , entre Laval et Le Mans ; former , dans le cimetière, un faisceau de tous les fusils tombés en son pouvoir; le surmonter d'un mouchoir blanc, en guise de drapeau royaliste, et célébrer cette victoire, aux rayons de la lune, par un festin et par des évolutions militaires, où le caractère de l'enfant succédait à celui du héros.

Les timides patauds, qu'il avait mis en fuite, ramènent du bourg de Vaiges, situé près de celui de Saint-Georges, un grand nombre de républicains armés qui l'entourent, mettent ses compagnons en déroute. Comme un lion forcé dans son antre, il se jette seul en rugissant au milieu des bleus, dont il fait un terrible carnage : attaqué de tous côtés à la fois, il tombe enfin criblé de coups de sabre. Laissé pour mort, il est dépouillé par les femmes des Sans-Culottes.

Le lendemain matin, quelques gendarmes, s'apercevant qu'il respire encore, le jettent nu sur le tombereau des prisonniers II 26

qu'ils conduisent à Laval. Un homme charitable, touché de pudeur et de compassion, le couvre d'un vieux lambeau de tapisserie. La pluie, qui tombait en abondance, faisait couler de ses nombreuses blessures une telle quantité de sang, qu'on pouvait le suivre à la trace. Gomme il n'avait pas seize ans révolus, on lui prodigue des soins pour le conserver aux besoins de l'échafaud ; et, le jour môme de cet âge, attendu avec impatience, il est jugé, conduit au supplice, ainsi que le constate positivement un rapport du représentant Bollet.

Courtillé Louis, dit Saiist-Paul. — Un jeune garçon de ferme, dans la paroisse d'Épineu-le-Chevreuil , Sarthe, à sept lieues ouest du Mans, quatre sud de Sillé-le-Guillaume, à peine âgé de 20 ans, suit la grande armée royaliste, est blessé dans la terrible affaire du Mans ; et, revenu dans son pays, ne tarde pas, sous l'empire naturellement exercé par la valeur militaire, à s'y placer à la tête d'une petite armée, dont l'effectif s'éleva jusqu'à six cents hommes, et dont les cantonnements embrassèrent à la fois les paroisses d'Épineu-le-Chevreuil, Ruillé, Bernay, Saint-Symphorien, Saint-Georges, Rouez-en- Champagne, etc., en un mot, cette partie du Maine appelée Charnie, qui s'étend jusqu'à la forêt de Sillé-le-Guillaume, presque partout couverte de bois, et dès lors très-favorablement disposée pour la guerre de partisans.

Louis Courtillé , ce jeune chef d'une troupe isolée, connue sous le nom de bande de la Vache-Noire, de celui d'un monticule du pays, présentait un caractère sérieux, inflexible, quelquefois jusqu'à la cruauté la plus froide et la plus réfléchie, lorsqu'il croyait la discipline militaire compromise ; était de mœurs austères , d'une foi profondément établie , d'un dévouement à l'épreuve, et religieux jusqu'au fanatisme. On l'avait surnommé Saint-Paul, en conséquence des inspirations qu'il prétendait recevoir de ce grand apôtre ; ou bien encore le Bâtard, parce qu'en effet il était enfant naturel, charitablement élevé dans une métairie d'Épineu-le-Chevreuil, où, lors de son engagement, il était garçon de charrue.

Brave jusqu'à la témérité, défiant souvent l'ennemi, combat-

tant toujours au premier rang, Saint-Paul devait se faire tuer ou commander bientôt les insurgés de cette partie du Maine. La mort, qu'il méprisait, l'ayant constamment épargné dans les plus sanglantes affaires, il devint bientôt général du camp de la Vache-Noire.

Sous aucun chef royaliste, la discipline du soldat ne fut aussi dure, aussi positivement exécutoire dans l'application des peines très-sévères qu'elle infligeait. Il répétait souvent, comme induction de sa terrible et sérieuse logique à cet égard : « Dieu seul peut faire grâce, parce que Dieu seul connaît le fond des consciences. » Dans sa juridiction despotique, un arrêt de mort devenait irrévocable comme celui du destin : aussi les chefs de sa bande, même les plus résolus, ne l1 abordaient-ils qu'avec crainte et respect.

Voulant bannir de son petit gouvernement les jurements et les imprécations, il en fit, parmi les siens, un crime dont la peine capitale était l'expiation ordinaire. Un jeune chouan, révolté de son despotisme, l'invective en insultant au nom de Dieu : Courlillé donne, à quatre hommes, l'ordre de le fusiller sur-le-champ : la sentence est immédiatement exécutée !...

Lorsqu'il se fut positivement établi au camp de la Vache- Noire, il défendit, sous des peines très-sévères, de recevoir aucun étranger dans ses rangs, et de se mêler aux autres divisions royalistes. Aussi, dans tout le pays, sa troupe conserva-t-elle une excellente réputation ; n'étant point, comme beaucoup d'autres, corrompue ou compromise par le mélange des faux chouans.

Afin d'éviter les orgies, le vagabondage et les maraudages nocturnes, il fait, chaque soir, faire un appel rigoureux par les capitaines de paroisses, avec peine de mort pour ceux qui n'y répondent pas. Un seul jour, Marin, dit Sans-Souci, manque à cet appel. De la compagnie de Rouez-en-Champagne, dans une visite à ses parents, il s'était endormi par suite d'un état voisin de l'ivresse. On croit, dans cette compagnie, que le silencieux chef n'a rien aperçu. Mais le lendemain matin, lorsque tout le monde est sur pied pour une expédition ; que

Sans-Souci, l'arme au bras, occupe son rang, le terrible et vigilant chef le somme de légitimer son absence : le coupable, frappé de crainte, garde un morne silence : « Quatre fusiliers de la compagnie de Rouez, dit alors froidement Courtillé, vont emmener cet homme à cent pas; lui donner dix minutes pour se recueillir, et le passer ensuite par les armes. » Déjà Tordre est en voie d'exécution ; mais Turmeau , dit Grand Francœur, s'écrie, avec une chaleureuse conviction : « Sans- Souci est un brave, il n'a failli qu'une seule fois, il ne recommencera pas, j'en réponds sur ma tête!... » Grand Francœur deux fois répète cette assurance avec une profonde émotion, et deux fois Saint-Paul y répond d'un ton glacial et sinistre par ces mots : « Qu'on le fusille. » La troupe entière est frappée de stupeur.

Alors, emporté par une sublime inspiration, Grand Francœur pose solennellement sa large et puissante main sur le front du condamné : « Cet homme, dit-il, avec une autorité respectueuse, est mon soldat; j'en réponds sur ma vie !... » Saint-Paul s'avance lentement vers ce capitaine ; et, le fixant d'un regard à la fois majestueux et terrible : « Sur ta vie!... entends-tu bien !... » « Sur ma vie!... » « II suffit. » Ainsi se termina cette effrayante scène d'un drame qui devait en offrir une seconde plus effrayante encore.

A quelques jours de là, Saint-Paul, après une attaque assez vive des républicains, dont il poursuivait la trace , reconnaissant le danger d'une affaire plus sérieuse, reprend sa position. L'appel s'effectue le soir comme à l'ordinaire : Sa?is-Souci n'a pas répondu!... « Capitaine Francœur, dit alors Courtillé d'une voix sinistre et profondément accentuée, si le déserteur, que je suppose en môme temps l'espion soldé par nos ennemis, n'est pas ici demain matin à l'heure de la prière, tu seras fusillé comme son garant!... » « Soit! répondit noblement et résolument Francœur !... »

Aux premiers rayons du jour, Saint-Paul, faisant la ronde autour de son camp, voit un homme qui se traîne sur les genoux et s'efforce péniblement d'approcher. Le prenant pour

un misérable chargé d'une reconnaissance frauduleuse, il tire son sabre et levait déjà le bras pour frapper, quand il reconnaît Sans-Souci, grièvement blessé dans l'engagement de la veille, perdant beaucoup de sang d'une plaie à la cuisse; mais qui, voulant sauver la vie de son brave capitaine Francœur, au péril de la sienne, s'était ainsi douloureusement traîné pendant toute la nuit; arrivait enfin, exténué de fatigue, prêt à rendre le dernier soupir, et n'eut que la force de prononcer, en tremblant, ces touchantes et simples paroles : « Mon Dieu , suis-je donc arrivé trop tard?... » « Non !... »

Le pauvre blessé, comme épuisé dans ce dernier effort, s'évanouit et donna les plus sérieuses inquiétudes à ses amis. Profondément touché d'un pareil courage , heureux et fier d'avoir assez bien compris la loyauté, la bravoure de son camarade pour s'en rendre solidaire, jusqu'à concurrence de la vie, Francœur, s'adressant à Saint-Paul, avec un légitime orgueil : « Hé bien, général, m'étais-je donc trompé en répondant, sur ma tête, d'un noble soldat comme Sans-Souci ? »

« Non, reprit d'un ton sévère l'imperturbable chef que le digne capitaine imaginait peut-être avoir pris au dépourvu, Sans-Souci est un brave, tu avais raison ; Saint-Paul seul avait tort : mais tort seulement de s'être exposé, par un acte de faiblesse, à sacrifier les jours d'un officier comme Francœur ; aussi, de ce moment, Saint-Paul ne fera-t-il plus grâce à personne!... »

En présence de scènes aussi dramatiques , on en croit peut-être le principal acteur un homme au visage terrible et farouche, à la contenance, aux gestes menaçants, redoutables : « Hé bien, ajoute M. Descépeaux, qui se porte garant de ces faits, ce chef si absolu, si inflexible, était un jeune homme de vingt ans, d'une figure agréable, aux grands yeux bleus, au teint frais , coloré, aux longs cheveux blonds retombant en boucles sur ses épaules. » Mais cet homme, sous des apparences presque féminines, doué d'un sens profond et d'un mâle courage, avait compris sans doute, en dépassant la juste mesure, l'importance d'une sévère discipline au milieu des

dangers et des abus d'une guerre de partisans qui, sous la direction d'une main aussi ferme , n'offrit , pour les populations, aucuns de ces regrettables excès qu'on la vit malheureusement entraîner dans plusieurs autres contrées.

Ce terrible chef des insurgés de la Vache-Noire, grièvement blessé à l'épaule dans une affaire sérieuse, n'en continue pas moins à combattre , et meurt quinze jours après de la fièvre produite par l'impatience intolérable d'une convalescence qui semblait devoir se prolonger.

Coquereau Joseph, — né à Daon, bourg situé sur la Mayenne, à trois lieues sud de Château-Gontier, en 1768, d'une famille de commerçants en fils, très-estimée, offrit, dès sa jeunesse, un caractère vif, gai, mais assez disposé à l'emportement, à la colère. Incapable de supporter le calme d'une vie paisible, il s'enrôle dans le régiment du Maine, tenant garnison en Corse ; y passe deux ans à guerroyer contre les brigands des montagnes, ce qui le familiarise beaucoup avec la guerre d'embuscade. Renvoyé dans son pays, il s'y marie. Mais toujours impatient du repos , à la première insurrection du Bas-Maine, il se met à la tête de cinquante jeunes gens; rejoint les Vendéens près d'Angers ; est njommé capitaine par M, de Bonchamp.

Des malheurs, des déceptions, des chagrins, le rendirent par degrés irritable, vindicatif, et d'autant plus dangereux, qu'il s'adonna bientôt à l'abus des liqueurs fortes. Dans ses accès de colère, il devenait effrayant et ne reconnaissait plus aucun frein. C'est alors qu'il jetait la terreur au milieu des républicains armés , et quelquefois même des populations inoffensives. Des excentricités et des violences pareilles l'obligèrent de quitter l'armée vendéenne, et le ramenèrent dans sa paroisse, malade et plus irascible que jamais.

Reprenant bientôt le cours de l'existence aventureuse qu'il préférait, il eut, pour compagnons privilégiés, les trois frères Logerais, dont l'aîné, François, était surnommé Piemousse; espèce d'illuminé fanatique; le second : Chasse-Bleu; le troisième : Petit-Chouan; chrétiens fervents et braves soldats;

Hoisnard : Branche-cTOr ; Pierre Joly : Petit-Prince; batelier sur la Mayenne, et très-distingué.

Ces quelques hommes, livrés à leurs seuls moyens, firent des prodiges d'audace et de vaillance, qui sembleraientfabuleux, si la réalité de ces faits ne se trouvait garantie par des témoignages irrécusables. Ils attaquent des détachements de cinquante à soixante républicains, les mettent en fuite; leur persuadant, par une tactique habile, qu'un parti nombreux de royalistes est à leur poursuite. Ils prennent des cantonnements, y brisent les arbres de la liberté, déchirent les drapeaux tricolores; jettent la terreur dans les postes qui, ne se croyant jamais assez protégés contre les surprises du terrible Goquereau , construisent des barricades et demandent partout des renforts.

Ce chef redoutable lève des recrues; arme quarante nouveaux soldats avec les fusils pris sur l'ennemi ; rejoint, dans l'Anjou, Menard dit Sans-Peur. Tous les deux vont se mettre sous les ordres de M. de Scépeaux, et livrer de continuels combats dans cette province.

Coquereau fut sans doute implacable et même cruel dans plusieurs occasions; mais aussi, que ne firent pas les révolutionnaires pour exciter la haine et la vengeance de cet homme naturellement emporté, violent? Pendant qu'il tient la campagne aux environs de Candé, Maine-et-Loire, on vient de Daon, qu'habite sa famille, le prévenir que son père, sa mère, sa femme, sont en prison à Château-Gontier, sans autre motif que leur qualité de suspects, de parents d'insurgés ; que son fils, âgé de deux ans, poursuivi parles républicains, n'a dû sa conservation miraculeuse qu'au dévouement, à l'intelligence de sa nourrice, qui l'a caché dans un fourré d'épines, où le pauvre petit enfant a dû rester pendant plusieurs heures sans faire un mouvement et sans crier.

A ces affreuses nouvelles, un rugissement furieux s'échappe de la poitrine oppressée du terrible chouan ; d'un bond redoutable, il tombe sur le bourg de Daon, met la garnison en déroute; signifie aux habitants de la paroisse, déclare aux autorités de Château-Gontier, d'Angers, que si toute sa famille n'est

pas en liberté dans huit jours, il mettra le pays a feu et à sang.

Le lendemain, il devait s'emparer d'un eonvoi de poudre dirigé, par les républicains, d'Angers sur Segré : la fatigue d'une marche forcée de seize lieues, d'un combat opiniâtre et sanglant, rien ne l'arrête, et le convoi de munitions est enlevé.

A l'expiration du délai qu'il avait fixé, Goquereau paraît de nouveau dans sa paroisse ; et comme ses justes réclamations étaient demeurées sans effet, il se rend à Sainl-Laurent-des- Mortiers, bourg du voisinage, dont les habitants soumettaient, chaque jour, aux plus cruels traitements, les prisonniers et les blessés royalistes.

Les municipaux et les chefs de la garde nationale se trouvaient, le 3 août 1794, réunis dans la chambre du presbytère, qui servait de maison commune, et lisaient, en séance, les détails de l'exécution de Robespierre. L'implacable chouan, suivi de ses hommes les plus déterminés, arrive silencieusement au lieu de cette réunion : la porte s'ouvre, une foudroyante explosion se fait entendre ; tous les républicains sont tués ou pris, à l'exception de l'agent de la commune, qui saute par une fenêtre et parvient à s'échapper.

Cette épouvantable scène fut suivie de plusieurs autres non moins sanglantes, et qui jetèrent dans tout le pays une terreur si grande, que les parents de Coquereau furent alors mis en liberté. Le redoutable insurgé tenait sa parole; et l'on eut évité ces massacres en faisant droit à son équitable demande.

Le jour même de la délivrance de cette malheureuse famille, un glorieux fait d'armes, le combat du carrefour des Quatre- Chemins, vint racheter, pour le capitaine Coquereau, l'horreur de ces cruelles exécutions. Un détachement de deux cents bleus était à la recherche des chouans. Leur chef, qui n'avait pas alors plus de cinquante soldats., mais qui veillait avec soin, ayant reconnu l'ennemi, deviné ses intentions, dispose aussitôt sa petite compagnie, pour l'attaquer avec avantage. Pierre Joly, dit Petit-Prince, est envoyé en avant, derrière un talus, accompagné seulement de quatre braves; le chef, à la tête du reste de la troupe, s'embusque soigneusement en arrière, à

distance convenable pour surprendre les républicains entre deux feux. Le détachement , sans rien soupçonner de ces habiles dispositions, marche dans une sécurité parfaite ; mais, à peine a-t-il dépassé la première embuscade et s'est-il approché de la seconde, que Joly paraît avec le drapeau blanc et s'écrie, comme s'il commandait une armée : « En avant, soldats du roi ! feu ! » Les bleus ripostent par une décharge de tous les rangs : Joly tombe frappé de plusieurs balles. Goquereau, sans donner aux ennemis le temps de préparer leurs fusils, les attaque avec une telle activité, que, se croyant cernés par des forces bien supérieures, il sont pris de panique et mis dans une déroute si complète, qu'ils abandonnent leurs armes pour mieux fuir; ne prennent aucun soin de leurs morts et de leurs blessés.

Goquereau, si terrible dans ses représailles, était reconnaissant et dévoué pour les compagnons valeureux qui le servaient avec zèle et courage; il voit avec douleur Petit-Prince étendu sur le champ de bataille, sans avoir abandonné son drapeau, respirant encore ; le fait, avec les plus touchantes précautions, transporter à la métairie de la Surfinière, paroisse de Seurdres, Maine-et-Loire ; et, par des soins intelligents et prolongés, parvient à lui conserver la vie.M.Descépaux a vu en 1827, à Daon, cet héroïque Joly, miraculeusement guéri, mais défiguré, mutilé de la manière la plus pénible; ne pouvant s'exprimer qu'avec la difficulté la plus grande; répétant avec chaleur, à l'occasion de sa belle action, de l'affreux accident qui l'avait suivie : « Il fallait bien montrer une bonne fois aux républicains que, parmi les royalistes, il y avait des hommes qui savaient braver la mort pour le triomphe de leur cause. » Là se trouvait le secret de ces étonnantes victoires des chouans sur les patriotes, malgré les désavantages habituels du petit nombre.

Coquereau l'avait dit en rentrant dans sa paroisse de Daon, lame ulcérée par les excès révolutionnaires : « J'apporte guerre à mort aux républicains : point de grâce, point de pitié pour eux. » Logerais l'aîné, surnommé Piemousse, l'un de ses

capitaines de paroisse, d'un caractère complètement opposé à celui de son chef, tempéra plus d'une fois ses violences par une sage modération ; et, par sa prévoyance, le sauva bien souvent des périls auxquels une témérité peu réfléchie l'entraînait chaque jour.

Piemousse — était en effet calme, circonspect, courageux, prudent, et d'une remarquable perspicacité. Il avait, dans sa conduite militaire, des inspirations qu'il suivait avec une sorte de condescendance religieuse ; mais ces qualités n'excluaient ni la bravoure dans les combats, ni la fermeté dans les rigueurs de la discipline. Dans l'action, il était ordinairement à l'avantgarde. Comme règlements particuliers à sa compagnie : « Il avait défendu , sous peine de mort, de prendre en vain le nom de Dieu; de s'enivrer; d'injurier ou de maltraiter les femmes, les enfants , les vieillards , etc. » Et ces règlements étaient ponctuellement observés.

Après un grand nombre de combats livrés aux républicains avec avantage, Goquereau succombe dans un engagement, entre Daon et le château de Comblères, le 28 juin 1795. Attaqué par le général Lebley , qui commandait un nombreux détachement, tandis qu'il se trouvait, avec son aide de camp Binet et seulement vingt hommes, dans une ferme ; il est cerné, assailli par un escadron de hussards. Poursuivis en rase campagne, les deux chouans se retournent, résistent valeureusement pendant quelques minutes : Binet tombe le premier sous les efforts du nombre. Le terrible Goquereau, blessé gravement à Tépaule droite, ne pouvant plus combattre avec son sabre, le jette à la tête d'un hussard nommé François, qui, le voyant désarmé, sans aucune défense, court à ce chef expirant et le tue à coups redoublés. Tous les journaux de la république célèbrent cette mort comme un véritable triomphe. Gaullier, surnommé Grand-Pierre, né à Moranne, en 1766, aussi brave et plus humain que son chef Goquereau, le remplaça dans ce commandement avec un incontestable avantage.

Rochecotte, Fortuné-Guyon, comte de, — né vers 1769, au château de Rochecotte, en Touraine, sortant de l'école

militaire, devint officier dans un régiment du roi, vers 1784; émigra, servit dans l'armée de Gondé, en 1791. Rentré en France, vers 1795, il fut nommé, par Charette, maréchal de camp ; vint commander, à ce titre, une division des royalistes du Bas-Maine, sous les ordres supérieurs de M. de Scépeaux, et comme successeur de Jambe-d'Argent. Il montra, dans cette périlleuse et difficile carrière, une connaissance habile de l'art militaire, du sangfroid, de la valeur, de la prudence, un esprit logique dans ses opérations.

Il eut, pour aide de camp, dans cette guerre continuelle, un jeune officier nommé Renault, dont l'existence offrit quelque chose de fabuleux. Pris dans une affaire sérieuse, fusillé surle-champ ; frappé , à dix pas, de toutes les balles des douze soldats commandés pour son exécution ; laissé comme un cadavre sur le lieu même, il est miraculeusement sauvé; recommence bientôt à combattre ; et , dans un temps assez court, parvient à tuer, de sa main, les douze républicains chargés de le passer par les armes : aussi lui donna-t-on naturellement le surnom de Trompe-la-Mort.

Rochecotte avait encore sous ses ordres plusieurs officiers dont le nom devint célèbre dans les guerres de l'Ouest : Châtelain, dit Tranquille; Richard-Duplessis, Lambert, Poirier, Courtillé, dit Saint-Paul, qui l'avait secondé vaillamment, et dont il déplora la perte prématurée. Avec ces braves lieutenants et seulement 500 hommes, l'habile général tient en échec plus de 4,000 bleus; remporte, sur eux, plusieurs victoires dans la forêt de Bercé, à Bazougers, Sillé, Loué, Vallon, Souligné, etc.; mais il est gravement atteint d'une balle dans les reins au siège du poste de ce dernier bourg; et, chose étrange, la cicatrice de cette blessure devint, plus tard, le signe positif qui le fit reconnaître et condamner à mort.

Fatigué des intrigues du Comité royaliste et des divisions que ses ordres jetaient au milieu des zélés défenseurs de la religion et de la monarchie , Rochecotte va résolument informer Louis XVIII, alors à Blackenburg, des trahisons et des sourdes menées qui neutralisaient les courageux efforts de ses

plus fidèles serviteurs. Mais, suivi dans ses démarches par les espions de la police directoriale, en conséquence des dénonciations d'un agent de ce Comité prétendu royaliste, il est arrêté, le 29 juin 1798, à Paris, dans la rue du Bac, sous le nom d'Ulric Néméré, qu'il avait pris. A force d'adresse et de présence d'esprit, il allait échapper aux inquisiteurs de la république, lorsque le misérable traître qui l'avait si bassement vendu, fournit le moyen assuré de le reconnaître et de constater son identité. En voyant qu'on le déshabillait pour trouver un signe que ceux de son parti pouvaient seuls connaître, il comprend sa perte et s'écrie avec indignation : « C'est une cicatrice dans les reins que vous cherchez : la voici ; mais sachez bien que ce n'est pas en fuyant qu'une pareille blessure m'atteignit; et que dans les rangs des royalistes il n'existe pas d'autres lâches que ceux qui livrent ainsi leurs frères d'armes. » Jugé par une commission militaire, Rochecotte fut immédiatement fusillé au Champ-de-Mars.

Jacques de la Mérozières. — Ce chef royaliste, issu d'une ancienne famille d'Anjou , particulièrement connu dans les guerres de l'Ouest sous le nom de Monsieur Jacques, arriva, dans la Mayenne, le 3 août 1794, quelques jours après les sanglantes exécutions du terrible Coquereau. Successivement, avant la révolution, officier d'un régiment de cavalerie, dans la garde royale de Louis XVI, avec La Rochejacquelein, il servit en Vendée sous les ordres de ce dernier ; combattit avec distinction au désastre du Mans, et ne vint dans le Bas-Maine qu'après le passage de La Loire par les faibles débris de la grande armée. Dès cette première phase de sa vie militaire, il fut environné du prestige que ses rares qualités avaient fait naître : les soldats, en lui, voyaient un héros; les chrétiens, un ange.

Lorsqu'il prit, dans notre province, le commandement d'une compagnie royaliste, faisant partie de la division de M. de Scépeaux, un esprit distingué, pénétrant, une valeur constante, un jugement solide, une piété sincère, des manières nobles, affectueuses, prévenantes, une conversation pleine de charme,

d'entraînement, unis à tous les avantages de la taille, de la plus gracieuse physionomie, augmentèrent, dans cette seconde et dernière partie de son existence guerrière, ce prestige attaché, comme nous l'avons dit, à ses premiers exploits.

Une sorte d'impénétrable et religieux mystère semblait envelopper ce chef privilégié que ses fidèles soldats, et même tous les royalistes du pays, regardaient comme un être surnaturel, invulnérable, envoyé par la Providence au milieu d'eux pour les instruire de leurs devoirs et les protéger dans les périls dont ils étaient sans cesse environnés. Aussi, chez tous les hommes de ces malheureux temps, le nom de M. Jacques est-il encore béni, vénéré comme celui d'un saint martyr!...

Il avait pris ce nom simple comme sa belle âme, pour ne pas compromettre une famille qu'il chérissait, et surtout sa mère alors veuve, et ses sœurs qui habitaient un modeste domaine dans la paroisse de Brissarthe, Maine-et-Loire ; et n'avait pas voulu, mais seulement dans l'intérêt de la cause qu'il défendait, affaiblir ce pouvoir magique, dont on le gratifiait, qu'il acceptait sans vanité, sans orgueil.

Des succès constants firent naître partout une confiance illimitée dans l'habileté de ses moyens, et dans les inépuisables ressources de son génie militaire. Il en profita pour centraliser l'action des royalistes, pour lui donner plus d'initiative, plus d'ensemble et par conséquent plus de puissance : il aurait ainsi changé très-avantageusement la tactique guerrière des insurgés, amené peut-être, par des efforts mieux dirigés, de grands et fructueux résultats, si le noble instrument d'une aussi judicieuse réforme n'eût été si prématurément brisé.

Mais le 11 décembre 1794, en attaquant le bourg de Daumeray, dans le Haut-Anjou, M. Jacques est dangereusement blessé à l'épaule. On le transporte près de Juvardeil, Maine-et- Loire, dans un souterrain où ce digne jeune homme, à peine âgé de 26 ans, succombe trois semaines après, à quelque distance de sa mère, dont il a le courage de ne pas réclamer les tendres soins, même aux derniers instants de la plus cruelle agonie; connaissant bien les injustes rigueurs du Comité de

salut public, et préférant supporter une aussi cruelle privation que d'exposer les jours de celle dont il emportait en mourant le pieux souvenir; dont il eût été pourtant si cordialement heureux de recevoir le dernier, le suprême embrassement!..

M. de Puisaye, qui connaissait parfaitement les hommes de son parti, qui portait une estime profonde à ce noble chef, qui regarda sa perte comme une calamité, répétait souvent alors avec l'expression du regret leplus pénible : « M. Jacques était un homme d'élite, et le seul capable de bien discipliner la valeur sans frein des Manceaux. »

Scépeaux, Marie, Paul, Alexandre, César de Boisguignon, vicomte de, — né le 19 septembre 1769, d'une ancienne famille du Poitou, fût nommé, très-jeune, lieutenant de cavalerie, et l'un des premiers chefs de l'insurrection vendéenne, avec Bonchamp son beau-frère. Il se fit distinguer dans l'armée par d'incontestables succès et déploya l'héroïsme du vrai courage à la sanglante affaire du Mans, en chargeant lui-même les derniers canons sur la place des Halles : tous les artilleurs ayant été mis en déroute ; et, par cet acte sublime, en donnant aux derniers Vendéens le temps d'échapper à ce massacre général dont ils étaient menacés.

Après le désastre de Savenay, M. de Scépeaux rentra dans la Vendée, s'unit à Charette, à Stofflet; se fit remarquer dans plusieurs affaires importantes; entre autres par la victoire qu'il remporta sur le général Le Bley dans les landes de Margueris. Revenu sur la rive droite de la Loire, il y forme bientôt une division nombreuse et tient le pays depuis Nantes jusqu'à Blois. Employé dans les tristes négociations de l'île-Dieu, acteur dévoué dans la sanglante affaire de Quiberon, il négocie avec Hoche, rentre dans la vie paisible, remplacé par M. de Bourmont. Il reprend du service pendant le Consulat, sous les deux Restaurations et meurt à Angers le 28 octobre 1821.

Piquet Durois-Guy Aimé, — troisième fils de Dubois-Guy, greffier en chef du Parlement de Rennes, était né à Fougères, Ille-et-Vilaine , en mars 1776, n'avait que 17 ans lorsque La Rouerie qui connaissait les belles qualités de ce jeune

homme s'empressa, vers 1793, de l'initier à ses vastes desseins, et de le choisir comme l'un des principaux agents de l'insurrection qu'il méditait. Cette confiance fut, du reste complètement justifiée. Dubois-Guy, d'un caractère aimable, franc, loyal, d'un esprit juste, mûri promptement par les circonstances, d'un courage solide, réfléchi, se fit constamment remarquer autant par la vigueur de l'attaque et de la poursuite, que par la prudence, l'habileté de la défense et de la retraite.

Le 19 mars 1793, il rencontre une troupe de jeunes gens de Parigné, Ille-et-Vilaine, qui se rendaient au rassemblement nombreux de Fleurigné dans l'intention formelle de protester contre les mesures despotiques et révolutionnaires de la Convention; est nommé, par acclamation, leur chef militaire; marche à leur tête contre les gardes nationaux de Fougères qui sont repoussés malgré les deux pièces de canon dont ils se trouvent soutenus. Le 22 mars, des troupes régulières, en forces bien supérieures, dissipent ce rassemblement, poursuivent le jeune insurgé dans son château de Bois-Guy, où Louis son frère, sa mère et sa sœur, l'attendaient avec une grande inquiétude. Les deux frères s'échappent, sont condamnés à mort par contumace. La mère et la fille sont heureusement soustraites au supplice qui les attendait ; le château mis sous le séquestre, et les deux jeunes gens réduits à la vie pénible et périlleuse des proscrits.

Le 20 octobre 1793, à la nouvelle du passage de la Loire par la grande armée vendéenne, ils se réunissent à d'autres insurgés, dans la paroisse de Saint-Mhervé, Ille-et-Vilaine. Aimé Dubois-Guy, à la tête de sa troupe forte de 600 hommes bien armés, attaque La Gravelle, Mayenne où se trouvait une garnison de 300 hommes, où le général L'Espinasse était arrivé le soir même avec 1,600 hommes harassés de fatigue. Il surprend les républicains pendant leur sommeil, et L'Espinasse qui se croit poursuivi par l'armée royale toute entière, le 24 octobre à deux heures du matin, met bas les armes sans même songer à se défendre. Dubois-Guy pouvait être cruel; il préféra se montrer généreux, et permit au chef républicain de

se retirer sur Vitré avec la seule promesse de ne pas combattre les insurgés.

Le 25, leur magnanime général de 17 ans allait rejoindre la grande armée lors de son passage à Laval, non seulement à la tête de sa colonne victorieuse, mais encore avec un riche convoi d'armes et de munitions.

Après avoir fait des prodiges de valeur dans cette mémorable campagne et surtout au désastre du Mans, il ramena, dans les environs de Fougères, sa division bretonne dont l'effectif, détruit en grande partie sur les champs de bataille, se réduisait alors tout au plus à 80 hommes. Il obtient dans le Bas- Maine des succès brillants, mais suspendus pendant trois ans de captivité. Reparaît ensuite à la tête des royalistes, s'y distingue de nouveau par des traits d'audacieux courage; ne veut pas traiter de la paix après les conférences de Pouancé; remporte, vers les confins de la Bretagne et de la Normandie, une grande victoire sur le général Dumoulin, au village de Vauzel, le 20 janvier 1800; refuse le grade éminent de général de brigade que Brune lui propose de la part du premier Consul. A la tête de 1,100 hommes, il est à son tour, le 7 février suivant, cerné par Dumoulin qui commande 4,500 républicains ; et dépourvu de cartouches, au lieu des Tombelles, ne parvient à se dégager qu'en faisant, à la baïonnette, une trouée vigoureuse au milieu des rangs ennemis.

Après sept ans de combats inutiles mais glorieux, pour les nobles causes de la religion et de la monarchie, Aimé Dubois- Guy, voyant la pacification des provinces de l'Ouest et de la Vendée presque générale, comprit alors que toute résistance devenait une témérité sans résultat avantageux pour le trône et pour l'autel ; rentra, comme le plus grand nombre des autres chefs, dans ses foyers; trouva son château, dont le séquestre avait été levé, dans un état complet de dévastation : seul fruit de ses généreux efforts, et de l'héroïsme avec lequel, tant de fois, il avait joué sa vie sur les champs de bataille.

Brise-Bleu. — Ainsi nommé par la terreur qu'il inspirait aux troupes de la république; élu capitaine de la paroisse de

L'huisserie dans le Bas-Maine, en conséquence de ses actions courageuses , Mongazon n'était qu'un simple gars de 20 ans, de petite taille et d'assez chétive apparence, mais digne de son chef: M. Jacques, toujours le premier à l'action, et le dernier dans la retraite. Il portait modestement le costume ancien de son pays. Aussi, lorsqu'il fit son entrée à Laval, sur un coursier de pauvre tournure, à peine équipé; les dames de la cité, dont il avait, tant de fois, mis en déroute les frères et les maris, croyant, d'après les exagérations de la frayeur, voir dans cet homme un géant, un colosse, quelque nouveau Goliath, sans doute, éprouvèrent une étrange déception, et pour s'en venger, le surnommèrent, par dérision, le petit Chouannot. Mais la ville de Laval dans laquelle, plus d'une fois, il jeta l'épouvante, avait, dans cet instant même, recours à lui pour obtenir du pain; et l'administration, sans une permission de sa part, eût été dans l'impossibilité d'acheter des grains dans les campagnes.

Tels étaient, pour la plupart, ces insurgés d'un mâle courage, d'une autorité redoutée sous des formes simples, rustiques, souvent d'une élévation de sentiments alors bien naturelle chez eux. Ainsi, lorsque les administrateurs de Laval se rendent au quartier de Jambe- d'Argent avec le sauf-conduit de Brise-Bleu, Placenette fait la proposition de les enrôler malgré eux, de les retenir pour les compromettre, et demande que l'on vote sur cette proposition. « La majorité, reprit Jambed' 'Argent avec dignité, décidera auparavant si je ne dois plus être chef ici? car, tant que je le serai, il ne sera jamais mis aux voix : si Von peut manquer à sa parole. » Ce langage de l'honneur fut compris de tous ; et Placenette lui-même, la rougeur au front, garda le silence.

Pendant que ces courageux enfants du Maine défendaient ainsi l'honneur et la liberté de leur province, la Bretagne et la Normandie faisaient aussi leurs preuves, résumaient, en quelque sorte, leur gloire nationale par l'abnégation sublime de ces deux admirables martyrs de la foi politique et religieuse : Georges Cadoudal et le comte Louis de Frotté, sur les hauts H 27

faits desquels nous devons, en conséquence, appeler un instant l'attention.

Cadoudal, Georges, — né en 1769, dans le village de K.erléano, paroisse deBrech, Morbihan, d'une ancienne famille de riches agriculteurs, avait fait de bonnes et solides études au collège de Vannes. Dès que la révolution eut déclaré la guerre à la religion, à la monarchie, Cadoudal, âgé seulement alors de 21 ans, prit les armes pour la défense de son pays et de ses croyances. Ayant réuni plusieurs de ses amis, de ses compagnons d'enfance, il part à leur tête et se rend en Vendée.

Les généraux Bonchamp et Stofllet, en voyant avec étonnement ce jeune officier d'une stature colossale, d'une force prodigieuse, remarquable par le jugement, le sang-froid, la résolution, la bravoure à toute épreuve, ne cessaient pas de répéter : « Cette grosse tête-ronde ira loin, si quelque boulet ne l'emporte pas. » Déjà Duguesclin avait illustré le surnom de tête-ronde, qui fut également donné à celui qui semblait devoir marcher sur les traces de son immortel compatriote ; inspirer aux dignes Bretons la même confiance au milieu des périls de la guerre, et la justifier entièrement dans les plus difficiles occasions.

Attaché à l'état-major des chefs de la grande armée royaliste, Georges les seconda noblement par sa valeur dans toute la glorieuse et fatale campagne d'Outre-Loire, et ne revint, dans le Morbihan, qu'après le désastre de Savenay; seulement alors accompagné de son ami, de son frère d'armes, de Lemcr. cier, surnommé La Vendée, qui ne le quittera plus, deviendra son aide-de-camp, son conseil. Tous les autres étaient glorieusement tombés sur les champs de bataille.

A son arrivée dans la Bretagne, Georges semble électriser toutes ces populations, naturellement si calmes et si réfléchies. Un mouvement insurrectionnel paraît sur le point d'éclater dans cette province entière, lorsque les autorités locales effrayées font militairement occuper de nuit la ferme du vieux Cadoudal, et, pour détruire ce mouvement dans son principe, arrêter Georges, sa famille, son ami Lemercier, qui sont

écroués dans la prison d'Auray , d'abord ; ensuite conduits dans celle de Brest.

Mais il n'était pas facile de tenir longtemps la Tête-Ronde sous les verrous ; Gadoudal s'échappe avec Lemercier couvert des habits de matelot ; renoue les fils de sa conspiration, et ne tarde pas à mettre sur pied d'intrépides et nombreux détachements qui poursuivent les colonnes républicaines, arrêtent les convois, interceptent les correspondances et parviennent à gouverner le pays.

De cette manière, Georges qui tout naturellement était devenu général d'une armée nombreuse, mais qui d'abord manquait de vivres, d'armes, de munitions, parvint à s'en procurer aux dépens de ses ennemis vaincus ; sachant, par une admirable prévoyance, avec une infatigable activité, se multiplier et suffire à tout. Homme pratique autant que Puisaye était homme de théorie ; soldat, lorsque celui-ci n'était que diplomate, Cacloudal fit plus en quinze jours, à lui seul, pour insurger la Bretagne, organiser civilement et militairement cette province, que Puisaye n'avait opéré, en deux années, avec le conseil des princes et la perfide intervention des Anglais.

Pendant que Georges remportait des victoires en cent combats malgré les désavantages du petit nombre ; que ses dignes émules de l'Anjou, du Mairie, de la Normandie, faisaient aussi des prodiges de valeur, deux ennemies implacables, lâchement et sourdement associées pour la ruine des nobles défenseurs de la monarchie, de la religion, conspiraient à leur perte : la Calomnie du comité républicain par l'intervention des faux chouans et des chauffeurs; la Perfidie insigne de V Angleterre. par les manœuvres préparatoires du désastre de Quiberon.

1° Invention des faux chouans et des chauffeurs.

Les permanentes exécutions du tribunal révolutionnaire, les noyades continuelles de Carrier, les massacres, les dévastations de Yarmée infernale; ces horribles empoisonnements en

masse, décrétés par le Comité de salut public, D'ayant pas suffi pour éteindre le sentiment religieux et monarchique dans le cœur des magnanimes populations des provinces de l'Ouest et de la Vendée; les Sans-Culottes imaginèrent, pour en flétrir à jamais les héroïques défenseurs, un moyen que plusieurs généraux de la République, dans leur noble indignation, furent les premiers à repousser avec le dégoût et le mépris qu'il devait naturellement inspirer à tout homme de bien.

Déjà les dignes coryphées révolutionnaires étaient allés dans les bagnes chercher des auxiliaires, les avaient jetés au milieu des iusurgés avec les plus criminelles instructions; mais, aujourd'hui, ces mesures étaient devenues administratives : la calomnie se trouvait organisée en système, avouée sans pudeur !...

Nous commencerons les preuves de fait à l'appui de ces effrayantes et tristes réalités, par la ctatiion de la lettre d'un honnête républicain de nos provinces de l'Ouest, à son ami membre du conseil des Cinq-Cents. Elle démontrera que le criminel système des faux chouans se continuait encore même après le régime de la Terreur :

« Les chouans, sur la rive droite de la Loire, aux environs d'Ingrandes, Varades et Ancenis, sont considérablement augmentés depuis deux décades, écrit, de Champtocé, Maine-et- Loire, le 4 messidor an VII, M. Dupuy à M. Houdbert, membre du conseil des Cinq-Cents : ils marchent par bandes de 80, 100, 150; ils ont déjà pillé deux fois la diligence, et portent, partout où ils passent, la terreur, la désolation et la mort... Ces scélérats, dans leurs écrits, ne prennent point le titre de royalistes ni de chouans, mais celui de mécontents. Ils nont à leur tête aucun des anciens chefs de la Chouannerie. Ce ne sont, en majeure partie, que des voleurs, des vagabonds, des hommes échappés des fers ! Ils ont avec eux peu de jeunes gens du pays : ils y sont môme haïs... Il est bien temps que le Directoire les fasse exterminer... Peu de troupes défendent ce pays : Nantes est dans l'apathie la plus grande ; la colonne mobile ne s'y organise qu'avec peine, il n'y a presque plus d'esprit pu-

blic... Sur la rive gauche de la Loire, dans la Vendée, tout est assez tranquille. Des anciens chefs que je vois souvent, dont un a été membre du fameux conseil de Châtillon, ne veulent point la guerre ; ils n'aiment pas les chouans ; ils n'en parlent qu'avec mépris, les regardent comme des scélérats. Puissent ces hommes influents persister dans les mômes intentions et le sang ne coulera point ici!... Tous les bons citoyens voient avec plaisir l'attitude que prend le Corps législatif... Mais tout est perdu si vous ne relevez promptement l'opinion publique ; jamais on ne l'a vue si abattue : comment ne le serait-elle pas après tant de destitutions , d'actes arbitraires , de dénis de justice , d'arrestations des bons citoyens ? » x\insi, d'après le témoignage d'un ardent mais honnête patriote , voilà ce qu'étaient les faux chouans, voilà ce que la République avait fait de la confiance, de la prospérité nationales !...

Vers les derniers mois de 1794, les insurgés royalistes du Maine et de la Bretagne commirent une faute grave et bien dangereuse pour la bonne réputation qu'ils méritaient, en admettant au milieu de leurs compagnies des étrangers sur la moralité desquels ils n'avaient pas d'assez positifs renseignements : tels que réfractaires d'autres nations ; déserteurs, espions républicains ; inconnus quelquefois mal famés dans les lieux qu'ils étaient forcés de quitter, etc. Il en résulta des infractions à la discipline, des trahisons, des vols, des meurtres, des incendies, etc.; qui jetèrent la déconsidération sur l'ensemble, donnèrent au Comité de salut public, à la Convention, au Directoire, etc., l'idée première de la coupable institution des chauffeurs et des faux chouans.

Les honnêtes gens de tous les partis auraient sans doute peine à vouloir admettre la réalité de cette immorale et dégradante invention ; mais les documents les plus positifs , émanés des inventeurs et revêtus de leurs signatures, ne peuvent heureusement, à cet égard, laisser aucun doute ; nous en rapporterons seulement quelques-uns.

Boursault, représentant du peuple, alors en mission, nous paraît l'un des premiers entrer dans cette voie des révélations,

lorsqu'il écrit, le 10 octobre 1793, au Comité de salut public : « On s'occupe de la réforme des états-majors : l'indiscipline de la troupe a fait autant d'ennemis à la République française que l'aristocratie et le fanatisme. La négligence s'étend jusqu'aux bagnes, d'où s'échappent beaucoup de galériens. »

Mais si le représentant Boursault n'a pas eu le pouvoir ou la volonté de nous apprendre ce que devenaient ces galériens si facilement sortis des bagnes, le général en chef Rossignol, dans sa dépêche du 15 novembre 1794, au môme Comité, ne nous laissera, sous ce rapport, absolument rien à désirer : « J'ai rencontré, dit-il avec une cynique franchise, quelques bandes de nos amis qui font bien leur besogne : ils tuent tout ce vieux levain de patriotes tièdes que la guillotine n'a pas retranchés du sein de la république ; mais il faut y regarder à deux fois. Ces enragés-là ont été démasqués par les vrais brigands ; et ils disent qu'il n'y a plus de sécurité pour eux. Les chouans les attaquent; ils les reconnaissent au parler et aux cheveux qui n'ont pas encore pu repousser assez longuement. Je pense qu'on pourrait les utiliser ailleurs : ils ont fait leur coup ici : ils ont fait abhorrer les brigands ; nous n'en demandions pas davantage. Il y a fureur partout contre ces monstres ; les patriotes s'enthousiasment au récit des horreurs qu'ils commettent, et quand la nouvelle de quelque crime bien horrible nous arrive, je lâche les gardes nationales, qui ne font pas de quartier. »

Une révélation pareille n'a pas besoin de commentaires : il suffit d'ajouter qu'elle émane d'un représentant du peuple qui ne rougit pas, en écrivant au Comité de salut public, de nommer des forçats « nos amis ! » et de préciser nettement le rôle affreux dont il les a chargés en les introduisant, avec tant de lâcheté, au milieu des royalistes pour les souiller par leur contact!

Ainsi, le mystère d'iniquité se trouve mis au grand jour. On cherche un moyen sûr, ajoute M. Crétincau-Jol\, de rendre odieux les insurgés : et l'on exhume des bagnes toutes les impuretés et tous les forfaits. On les revêt du costume breton, on

leur attache un chapelet au cou, un scapulaire sur la poitrine, une cocarde blanche au chapeau; on leur donne ensuite, pour mot de ralliement: Vive la religion, vive le roi! puis on les lâche dans les campagnes. A cette milice du crime, connue dans TOuest sous le nom de faux chouans, on n'imposa que l'obligation de piller, d'incendier, de massacrer au nom des royalistes. Cette combinaison était atroce, mais le Comité de salut public l'avait conseillée : les représentants en mission l'accueillirent. »

Non-seulement des généraux et des représentants républicains sont venus révéler par écrit leurs turpitudes et celles du Comité de salut public, mais encore, plusieurs de leurs collègues d'un caractère moins compromis, et dignes de se trouver en meilleure compagnie, ont pris généreusement la défense des royalistes, et témoigné toute leur aversion pour les criminels moyens employés dans l'intention de les déshonorer.

Ainsi le général Krieg, l'ami, le conseil du général Hoche, vieux et loyal soldat de la République, écrit au représentant Bollet, vers la môme époque : « Il n'y a pas, de la part des rebelles du Morbihan, tous les crimes qu'on leur attribue : ce sont de bons soldats et de braves gens, un peu trop pris de fanatisme peut-être; mais chacun a le sien dans ce bas monde : ils ont celui de la ci-devant religion ; nous, celui de la liberté. Ce qui fait le mal dans ces contrées, c'est le galérien qui y fourmille, et dont on a fait des chouans de contrebande. Hoche, pour son honneur, nous en débarrassera, j'espère ; car il est temps d'arrêter des brigandages dont les rebelles ne sont pas plus dupes que les administrateurs. On les appelle les faux chouans. Au langage et à la tenue ils sont si reconnaissables, qu'il n'y a pas moyen de s'y tromper. Dis donc à Hoche et à Chérin de faire sabrer toute cette canaille ! »

D'après les rapports des officiers municipaux d'Elven, de Locoal, de Plumergat, de plusieurs autres districts de Saint- Brieuc, etc., ces faux chouans « parcourent les communes par détachements de 15 à 20 hommes, pillent, massacrent, violent, même des chouannes ; sont à demi-masqués; ont les cheveux

très-couvls; ils suspendent les patriotes au-dessus du feu, leur brûlent les pieds jusqu'à ce qu'ils aient déclaré L'endroit où se trouve caché leur argent : ce sont des chauffeurs, après s'être lassés d'être des assassins vulgaires. »

Ainsi, lorsqu'on nous demande : qui donc a vidé les prisons, les bagnes; jeté dans la circulation, mis à l'œuvre ces assassins et ces chauffeurs? Nous répondons, l'histoire en main, d'après le témoignage des faits : les Sans-Culottes révolutionnaires, le Comité de salut public et ses dignes agents. Qui donc s'est chargé de punir ces bandits à gages? Écoutons : « Le vœu du général Krieg, dit M. Crétineau-Joly, ne devait pas s'accomplir par les républicains, dont il réclamait l'action; mais le général Hédouville ne se montra pas aussi timide. En avril 1795, une compagnie de faux chouans, cocarde blanche en tête, et vêtus du costume breton, sort du Loroux pendant la nuit; arrive à Parigné, et pénètre chez un paysan nommé Feiaut : ce paysan est égorgé avec sa famille ; la maison est mise au pillage , et les coupables se retirent avec une somme de douze cents francs. Hédouville a connaissance de ce fait, qui était incontestable. Treize hommes de cette bande sont arrêtés, livrés aux tribunaux de Rennes ; plusieurs furent exécutés. »

Effrayés par cet acte d'exemplaire et bonne justice , les faux chouans et les chauffeurs se jetèrent dans le Maine, la Normandie, où l'organisation des insurgés royalistes, par petites divisions isolées, rendit leurs brigandages plus faciles et leurs attentats plus nombreux encore. « Dans le Maine et en Basse- Normandie, on enrégimenta, sous le nom de chouans, ajoute M. Crétineau-Joly, des galériens qui avaient déjà fait leurs preuves en Bretagne. On leur adjoignit, comme auxiliaires, des voleurs de profession, et les perversités de bas étage que la révolution put recruter : on leur dit de se faire royalistes, de prendre des surnoms de chouans, et de massacrer au nom de Dieu et du roi. »

Enlin, la perfidie semblait aux révolutionnaires une arme si naturelle, qu'ils employaient les travestissements, même sur le

champ de bataille, pour tromper les royalistes, les punir des services rendus ; et se vanter de ces lâchetés, comme de belles actions, dans les pièces officielles, où Ton trouve, à regret, quelques noms républicains justement estimés d'ailleurs.

On lit cette révélation déplorable, pour ne rien dire de plus, dans un rapport du 22 novembre 1795, adressé par Thierry aux. administrateurs de Maine-et-Loire; certifié par le général Baillet, approuvé par Hoche. « J'ai exécuté, citoyens, le projet dont/0 vous ai fait part. Je me suis mis en chouan, avec une partie de mon détachement ; je suis parti le 16, à minuit, pour me rendre dans les communes les plus aristocrates : Vaulandry, Saint-Quentin, Fougères, Clefs, Maine-et-Loire;... les chouans étaient partis. On m'en amena quatre que je reçus comme des frères. Ils s'offrirent pour nous guider vers les leurs; j'acceptai, et leur donnai leur récompense au milieu d'un bois que nous traversions... Je les fts fusiller sur-le-champ ! »

Disons-le, pour la honte du Comité de salut public, et pour la gloire des Vendéens : Cathelineau , d'Elbée, Lescnre , La Rochejaequelein, Bonchamp, etc., non-seulement ne commandèrent , mais encore ne tolérèrent jamais de pareilles lâchetés, d'aussi coupables attentats !...

« Il faut, écrivait encore, le 13 mars 1798, à Oudard, Sotin, ministre de la police du Directoire , que la chouannerie soit déshonorée dans ses œuvres vives ; les ministres de l'intérieur et de la guerre vous donnent des instructions dans ce sens. Moi je vous annonce quelques centaines d'hommes d'exécution, que vous pouvez employer a tout !... Qu'ils soient barbares en criant: Vive le roil... en priant le ci-devaint bon Dieu!... Faites dresser des procès-verbaux horribles par les compères des administrations départementales; et qu'on m'adresse tout cela saupoudré de larmes : le reste me regarde! » Il faut ajouter, pour l'édification des gens de bien, de tous les partis, qu'en même temps, le général Michaud, commandant, en Bretagne, pour la république, déclarait en état de siège toute commune où se révélait un crime de la nature de ceux que Sotin faisait exécuter l. .

Après les cyniques et tristes révélations des révolutionnaires à la décharge des soutiens de la monarchie, de la religion, si

Ton veut, par les républicains, des accusations iniques, des contradictions évidentes et des réhabilitations arrachées par l'équité de la conscience, elles ne nous feront pas encore défaut pour la justification des royalistes de l'Ouest et de la Vendée.

Pendant le règne de la Terreur et de l'usurpation, les seuls hommes qui pouvaient écrire et parler étaient leurs mortels ennemis; les iniques tyrans qui, pour justifier leur brutal despotisme, les spoliations, les tortures et les supplices qu'ils exerçaient chaque jour sur leurs innocentes et nobles victimes, sentaient le besoin de leur imputer, comme dégradation, les immoralités et les crimes qu'ils faisaient commettre en leur nom. Hoche lui-même, l'un des plus honorables généraux de la République, emporté par le fanatisme révolutionnaire de Tépoque, ne recula pas devant cette énormité. Mais bientôt ramené, par sa loyauté, dans la voie du juste et du vrai, ce noble cœur surmontera, sans plus de scrupules, tout reproche de contradiction, pour se rendre enfin équitable envers ceux qu'il avait d'abord calomniés. Ainsi, ie 28 avril 1794, il écrit à Dubayet :

« Les chouans sont des bandes composées de voleurs, de prêtres, de contrebandiers, d'émigrés, de galériens et de déserteurs. Ils se répandent partout, avec d'autant plus de facilité, qu'ils ont partout des amis. »

Hoche, le républicain, suffisamment initié, comme général, aux manœuvres infâmes et ténébreuses du Comité de salut public, savait parfaitement d'où venaient ces galériens, ces voleurs; qui les mettait en action, leur donnait d'affreuses consignes ; il savait encore mieux que de tels scélérats ne pouvaient pas être les amis des royalistes si généreusement armés pour la défense du trône et de l'autel.

Il ne parlait pas davantage d'après les convictions de sa conscience , lorsqu'il écrivait au représentant Bollet : « Il est faux de dire que les insurgés ne sont que des restes de Vendéens : ce sont des hommes du pays ; des propriétaires aristo-

El RELIGIEUSES. 427

crates, fanatiques, des paysans stupides , conduits par des prêtres et par des nobles.» Il savait en effet encore très-bien que ces paysans s'étaient soulevés spontanément dans la Bretagne, le Maine et la Vendée, parce qu'ils avaient, au contraire, trop de sens et de cœur pour ne pas se mettre en légitime défense lorsqu'on venait les piller, les massacrer; pour ne pas se révolter avec indignation et courage , lorsqu'on prétendait les avilir et les tyranniser dans leurs principes religieux et politiques. Mais il fallait immoler physiquement les prêtres, les nobles, et les propriétaires, ou pour le moins les tuer moralement, pour s'emparer avec plus d'impunité de leurs biens, de leur considération, de leur influence. A quel degré d'abrutissement et d'abjection ne fallait-il pas , en môme temps , abaisser un peuple comme celui de la France, pour l'amener à tolérer, à souffrir l'emploi d'aussi avilissants, d'aussi criminels moyens ?

Les populations chrétiennes et royalistes de la Vendée, du Maine, de la Bretagne, avec l'héroïsme politique et religieux qui les distingue, ne voulurent point supporter cet avilissement et cette abjection; elles se soulevèrent, avec un noble orgueil, contre les auteurs de ces révoltantes iniquités; et, dans leur sage appréciation des choses , mirent à leur tête ceux qu'elles crurent les plus capables de les bien diriger dans cette œuvre périlleuse de défense et d'affranchissement. Voilà cette vérité que l'on a si longtemps voulu dissimuler, et que les républicains honnêtes ont eux-mêmes été forcés d'avouer, comme nous allons en donner les preuves de fait.

Au milieu de ces précieux documents, il s'en trouve quelques-uns empreints d'une remarquable naïveté, pour ne rien dire de plus. Ainsi, le général Beaufort, dans une lettre du 8 mars 1794, fait assez connaître le but que se proposait d'atteindre cette République si bienveillante et si désintéressée dans ses actes : a Les paroisses de l'Ouest n'aiment pas la République : ce sont les propriétaires qui les mettent dans les principes contraires à noire révolution : les propriétaires touchent exactement les revenus de leurs terres! »

Voyez-vous ces mauvais citoyens : qui paient bien leurs impôts, supportent leurs charges publiques avec résignation, mais qui touchent les revenus de leur patrimoine!...

Dans un rapport à la Convention, les représentants Faure et Bollet disent avec une aussi remarquable, mais plus touchante naïveté : « Nous avons eu des relations avec quelques chouans prisonniers : ils disent qu'ils aiment mieux mourir que de vivre sous un gouvernement qui n'a pas de Dieu, qui persécute la vertu, qui tue les vieillards, les femmes, les enfants! »

Quant au chapitre des contradictions, nous demanderons au général Hoche, par exemple, comment, après avoir, dans un moment d'aveugle prévention, ou, ce qui deviendrait plus grave encore, de calomnie sciemment admise, prétendu que l'armée royaliste se recrutait de voleurs, de galériens, etc., il change tellement de langage, lorsqu'il cherche à l'amener aux négociations pacifiques désirées parla révolution, que s'adressant à ces galériens, à ces voleurs, il se prend à leur écrire : « Venez, Messieurs, venez voir ce que sont les républicains : ils vous tendent les bras, et désirent vous embrasser comme des frères, des amis ! »

Après ces étranges anomalies de pensées, de langage et de style des républicains, viennent leurs justifications tardives et forcées. Ainsi, dans sa correspondance datée du milieu même des pays insurgés, Hoche écrivait aux représentants en mission : « On se plaint que les chouans ne se soumettent pas : mais quelle confiance peuvent-ils avoir en nous, lorsqu'ils se voient prêts à rentrer sous la domination d'hommes de terreur, de sang et de pillage? Forcez les hommes, les propriétaires instruits à entrer dans les administrations, et vous verrez la guerre finir : je vous le répète, citoyens, épurez les administrations, n'employez que des hommes dont la probité soit reconnue, et la patrie sera sauvée. Le respectable Krieg me dénonce vingt de ces hommes de sang qui sont encore en place, et qui disent hautement qu'il faut noyer et brûler pour terminer la guerre. L'agent national et un des administrateurs de Rochefort ont ridiculisé Krieg , parce qu'il a parlé d'humanité. Eh !

citoyens, quel bien peuvent faire les troupes, lorsque les magistrats du peuple veulent faire le mal ? »

En s'adressant au conventionnel Bollet, le 30 octobre, le général ajoute : « Les troupes envoyées pour réprimer les premiers excès, au lieu de calmer les habitants, ont beaucoup contribué au mécontentement. Des réclamations ont été faites ; et, presque toujours, les dépositaires de l'autorité n'en ont fait aucun cas. On devrait considérer pourtant que l'injustice prolongée aigrit le cœur de V homme le plus pacifique. »

Enfin, Hédouville, commandant en chef de l'armée des côtes de l'Ouest, d'un noble caractère et bien en position d'apprécier la nature des insurrections royalistes des provinces qu'il occupait, et la valeur morale de ceux qu'il avait à combattre, donnait, le 25 novembre 1799, pour motifs d'une suspension d'armes dans ces contrées , les réflexions suivantes : « On a cru longtemps, dans le gouvernement, que les paysans étaient conduits, par les nobles, comme un troupeau de serfs; il n'en est rien. Le paysan chouan ou brigand est une race à part, qui raisonne son obéissance, et ne l'accepte que quand il lui plaît. En faire des esclaves fanatiques a pu convenir à la Convention et au Directoire, mais il ne faut pas que les consuls donnent dans une erreur préjudiciable. Dire cela au public peut avoir un bon côté dans les jours de crise et de haine antinobiliaire... Les paysans tiennent à leurs principes religieux et monarchiques, à leur liberté... Ce n'est donc pas des chefs que procédera l'opposition, à l'exception de Georges de Frotté, de Bourmont peut-être?...

« Si un prince de la maison de Bourbon avait eu le courage de se jeter au milieu de ces milliers d'insurgés, qui ont bien des vertus, fanatisme à part, je ne fais pas de doute qu'aujourd'hui le sort de la République serait gravement compromis.., La mer leur est ouverte ; Gadoudal et Frotté ont balayé les côtes. Si un prince venait encore, et rendait au commandement l'unité nécessaire, je crois que les chouans feraient de grandes choses. Il importe donc de pacifier avant son arrivée, que, par bonheur, les Anglais feront attendre longtemps! »

430 RÉACTIONS POLITIOJ ES

« Ce n'est point, répétait Hédouville au premier Consul, le 7 janvier 1800, par des menaces que vous pourrez contraindre ce peuple indomptable : César l'a tenté, et n'a pas réussi... G'esl

moins aux généraux qu'il faut s'adresser qu'aux paysans. »

En présence de semblables explications, de pareils faits et de ceux qui les suivirent, comment donc expliquer la recrudescence des animosités républicaines, et ces proclamations incendiaires de la commune du Mans, qui, môme en 1798, rappellent un peu trop 1793 ? « Il est temps enfin, citoyens collègues, qu'elle cesse, cette lutte scandaleuse entre la rébellion et l'autorité; le crime et la vertu; l'assassinat, le brigandage et le respect dû aux personnes, aux propriétés... Que les républicains soient sans cesse sur pied, ou prêts à marcher : patrouilles, embuscades, espions, que tout soit mis en usage!... L'arrestation de quelques brigands ne suffit pas au retour de l'ordre : il est une mesure dont l'exécution est indispensable pour le consolider. En vain se bornerait-on a couper quelques têtes de l'hydre!... elles renaîtraient sur-le-champ, et le monstre reprendrait sa vigueur et sa rage : pour le faire périr, il faut le frapper au coeur î... Royalistes , ennemis acharnés du nouvel ordre de choses, n'espérez pas fatiguer, épuiser nia patience et mon courage. Le sentiment d'un amour brûlant pour la justice et l'humanité, F horreur du crime raniment et doublent mes forces.... Quiconque osera attaquer la souveraineté du peuple, la massue du peuple l'écraserai... Soyez bien convaincus que les prêtres réfractaires, ces êtres dangereux ont joué, jusqu'à ce jour, les principaux rôles dans les scènes contre-révolutionnaires, et que nous leur devons les malheurs de l'Ouest. Hâtez-vous donc de les arracher de leurs ténébreux souterrains et de les placer sous la main de la loi. Qu'ils purgent de leur souffle empoisonné l'atmosphère des hommes libres; qu'ils aillent porter, au delà des mers, leurs idées avilissantes d'esclavage, leur méprisable hypocrisie, et leur fanatisme fougueux, etc.. Le commissaire du Directoire exécutif près le département de la Sarthe à ses collègues près les administrations du canton : Signé Baudet-Dubourg. » Pour écrire

de pareilles choses, il fallait, depuis 1793, n'avoir absolument rien oublié, rien appris.

Ce n'était pas ainsi que les royalistes, au cœur véritablement chrétien, agissaient envers les républicains dont ils avaient été frappés dans leurs plus chères affections. Entre mille traits sublimes le suivant, emprunté, pour le fond, au véridique ouvrage de M. Descépeaux,nousen fournira la preuve, en établissant un pieux temps d'arrêt au milieu de toutes ces énormités. Vers les premiers temps de la chouannerie, se trouvait au château de Thuré, paroisse delà Bazouge-des-Alleux, à quatre lieues de Laval, avec le titre de concierge, Mme Huneau, veuve, n'ayant pour toute consolation qu'un fils, chétif, aimable enfant âgé de quinze ans au plus. La mère, femme essentiellement chrétienne, s'était acquis, dans toute la contrée, une réputation d'habileté, de bienfaisance par les soins et surtout par les consolations qu'elle prodiguait à tous les malades pauvres, sans aucune distinction. Le fils ne quittait sa mère que pour donner des secours aux royalistes, dont sa faiblesse ne lui permettait point de partager les fatigues.

Un jour qu'il rentrait au château, dans l'avenue, à vingt pas de Mme Huneau qui venait au-devant de lui, une double détonation se fait entendre derrière un buisson ; le pauvre enfant tombe dans les bras de sa mère, frappé mortellement de plusieurs balles ! . . . Un homme s'échappe à travers les broussailles ; Mme Huneau le reconnaît : c'est N... forcené terroriste, l'un des voisins du château.

Désormais seule au monde, l'héroïque femme chrétienne adoucira les déchirements de l'amour maternel par le baume divin de la charité : désormais tous les efforts de son admirable zèle se reporteront, plus que jamais, sur les consolations et les soins à prodiguer aux malheureux!...

Le bruit se répand, dans la paroisse, que N... aux prises avec une maladie cruelle, avec un remords plus poignant encore, est sans cesse tourmenté d'accès furieux qui l'ont fait redouter, abandonner de tous ceux qui d'abord lui donnaient des secours. Ace nom si terrible pour elle, Mmc Huneau reste,

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pour mi instant, comme frappée de stupeur!... Mais aussitôt une sublime pensée vient rayonner dans sa belle âme; et, par un

effort plus sublime encore;, elle se rend au chevet du moribond, qui déjà semblait en proie à toutes les tortures de la damnation éternelle!...

A la voix de cette sainte femme qu'il reconnaît, sa fureur se change en admiration !... «Mais, malheureuse mère, s'écrie-t-il avec l'accent du désespoir, vous venez me donner des soins, des consolations; vous ne savez donc pas que fai assassiné votre fils; que je suis un infâme, un maudit, que Dieu lui-même ne pourrait plus sauver!.... »

« Homme de peu de foi, lui repartit cette femme angélique, avec une douceur indicible, je sais tout, et cependant je suis près de vous!... Cessez donc alors de blasphémer : quand une mère vous pardonne la mort de son enfant, comment n'espérez-vous pas la môme faveur d'un Dieu tout-puissant, et dont les bras sont constamment ouverts au repentir sincère, à la consciencieuse pénitence?... »

Ces réflexions, suivies d'un silence imposant, firent toute une révolution dans l'esprit et dans la cœur de ce malheureux !... Il devint aussi calme qu'il était agité; aussi doux qu'il avait été violent; reçut, avec une pieuse confiance, les secours de la religion ; vécut encore huit jours, pendant lesquels son ange tutélaire ne le quitta pas un instant, lui prodigua les soins les plus dévoués, recueillit son dernier soupir, qui fut, pour la femme chrétienne, une suprême action de grâces; pour Dieu, le touchant espoir dans sa miséricorde infinie!...

Ces documents, et nous pourrions en citer beaucoup d'autres, sont plus que suffisants pour détruire les calomnies que la révolution, pour légitimer ses infamies, avait répandues, par ses dignes agents, sur les nobles défenseurs de la religion et de la monarchie. Plusieurs de ces documents, réunis aux faits des expéditions de l'île Dieu, nous font déjà connaître les perfidies insignes de l'Angleterre envers la royauté déchue, la religion, ses héroïques soutiens, la République, la France entière ; les

tristes résultats des intrigues de Quiberon et de son désastre compléteront la démonstration.

II0 Manoeuvres préparatoires du désastre de Quiberon.

Après le désastre du Mans, celui de Quiberon fut le plus sanglant et le plus funeste qu'éprouvèrent les défenseurs de l'autel et du trône : le second devint en effet, pour les émigrés, pour les royalistes des provinces de l'Ouest, ce qu'avait été le premier pour les courageux insurgés de la Vendée. Mais dans celui-ci, du moins, l'intempérie de la saison, les fatigues, les maladies, les misères inséparables de la guerre, portèrent seules toute la responsabilité d'un aussi terrible événement; tandis que dans l'autre elle incombe honteusement à la charge des intrigues, des trahisons, des lâchetés, des perfidies insignes de l'Angleterre, de la République et môme du Comité royaliste de Paris ; qui semblèrent s'entendre et se donner la main pour écraser du même coup : la noblesse de France et les plus dignes soutiens de ses véritables institutions, de sa moralité, de son honneur!...

En présence de pareils faits, un cri général d'indignation fut poussé dans toute la France, par les honnêtes gens de toutes les opinions, contre les perfides auteurs de ces infâmes complots. Notre province du Maine se distingua, surtout, dans celte noble réaction patriotique et ne s'y borna pas à de simples paroles. On lit en effet dans les affiches du Mans, 20 nivôse, an VI : « De toutes parts s'élève le cri national le plus juste et le plus universel que nous ayons entendu depuis les beaux jours de 1789 : « Guerre, guerre a mort au gouvernement anglais!... écrit l'administralion municipale de la commune du Mans à ses concitoyens... Qui pourrait oublier, en effet, que ce gouvernements causé tous les maux, tous les crimes surtout qui ont désolé notre malheureuse patrie!... Aussi, est-ce contre lui que s'insimgent aujourd'hui tous les cœurs ; aussi l'administration municipale, persuadée des dispositions de ses concitoyens, Il 28

arrête qu'une souscription sera ouverte à la mairie, el le produit envoyé au gouvernement pour être employé à l'armement qu'il prépare contre V Angleterre... Signé : Bcsnard, président; Ghapolin-Renaudin, Faribault, Basse, Lefebvre, Gantier, officiers municipaux; Lepage, secrétaire. 16 nivôse, an VI. » Une somme de 3,650 liv. fut promptement réalisée dans la seule commune du Mans. »

« Les Anglais, dit M. Crélineau-Joly, n'étaient ni les adversaires de la République, ni les amis de la Vendée ; ils étaient les ennemis de la France, qui devenait, pour eux, une rivale qu'ils occupaient et étouffaient au milieu des angoisses de la guerre civile. » Du reste, ce qu'ils furent pour notre pays, dans cette fatale occasion, ils Pavaient été constamment dans les temps antérieurs ; ils le seront toujours dans nos embarras, dans nos malheurs à venir. Mais pour juste châtiment ils en recevront Tanimadversion des vrais Français, des nations équitables, et le blâme sanglant de leurs propres concitoyens animés d'un noble sentiment d'équité. Ainsi, lorsque pour toute réponse aux explications demandées sur l'étrange conduite du cabinet anglais dans la funeste catastrophe dont il s'agit ici, le ministre Pitt ajoutait : « Du moins, et c'est une consolation pour nous, il n a coulé aucune goutte de sang anglais sur le rivage de Quiberon. » C'est vrai, lui répond, avec une dédaigneuse ironie, le célèbre orateur irlandais Sheridan« : Le sang anglais n'y a pas été versé, mais l'honneur anglais ï a transsudé par tous les pores!... »

Un simulacre de paix offrit le premier motif de toutes ces misérables intrigues, et mit en relief une espèce de faux royaliste intrigant, sur le caractère duquel nous devons alors donner quelquesrenseignements.

Cormatin, Pierre, Marie, Félicité, Désoteux. — fils d'un chirurgien, né dans un village de Bourgogne, aide-de-camp de Lamarque, employé à favoriser l'évasion de Louis XVI. Émigré ensuite, mais est assez mal reçu à Coblcntz. Revient à Paris, est nommé lieutenant de la garde constitutionnelle du roi ; (émigrc de nouveau, après le 10 août. Se joint, en 1794, aux

insurgés de la rive droite de la Loire, obtient le grade de major-général sous Puisaye , qu'il servit, surtout avec peu de loyauté, dans ses intrigues politiques : se trouvant, comme son maître, sous la domination, à la solde même de l'Angleterre. En effet, « Puisaye, dit M. Crétineau-Joly, mettait trop, à la discrétion de l'Angleterre, V avenir de la Bretagne: et avec un pareil allié, on ne peut jamais prendre assez de précautions. Maîtres de fournir ou de refuser des munitions, les Anglais tenaient entre leurs mains la vie ou la mort du parti royaliste; ils pouvaient, à leur gré, le grandir ou le tuer en détail : nous verrons ce qu'ils en firent, et quels furent les résultats de la mission que Puisaye s'était attribuée auprès de leur cabinet. » Le premier royaliste qui vit clairement le fond de ces intrigues ténébreuses, de toutes ces perfidies, ou du moins qui montra le noble courage de les révéler au grand jour, fut le comte de la Marche, évoque de Saint-Pol, dans sa dépêche au régent de France, 19 octobre 1794 : « Votre Altesse Royale sait sans doute déjà que le comte de Puisaye, investi de vos pleins pouvoirs et de ceux de Monsieur, est à Londres... et puisque Votre Altesse m'a autorisé à lui exprimer ma façon de penser, je ne pense pas manquer à la circonspection en vous révélant ce qui se passe... M. de Puisaye nous semble trop s'appuyer sur les Anglais ; qui par le voisinage de nos côtes, par nos dernières guerres maritimes, et surtout par nos anciens souvenirs de guerre bretonne contre eux, sont en exécration à tous les gentilshommes et à tous les paysans bretons. Il y a entre eux et nous des haines de famille que la Révolution n'a pas encore eu le temps de prendre à sa charge. S'ils mettent le pied sur le littoral, je crains qu'ils ne rencontrent que des visages ennemis ; et qu'alors au lieu de servir la cause de Dieu et du roi, ils la compromettent encore davantage : en réunissant dans le môme vœu, pour leur expulsion, les royalistes et les républicains,.,. M. Pilt travaille plutôt dans les intérêts de son pays, que dans ceux de l'Europe menacée d'une conflagration révolutionnaire. Les hommes les plus clairvoyants de l'émigration partagent complètement cette

idée... Les Anglais ne serviront In France qu'à leur point de vue... M. Puisaye est dans les eaux de M . Pitt ; et je redoute, avec beaueoup de bons esprits, qu'il n'y ait, dans toutes ces manœuvres, quelque chose comme une perfidie ! »

Déjà Gormatin avait signé l'étrange pacification de la Jaunais; il en avait accepté les conditions au nom de la Bretagne; et, par ses intrigues, entraîné, dans cette mesure illusoire, une partie des insurgés du Bas-Maine : le Morbihan seul avait repoussé toute espèce d'arrangement de cette nature.

Le 31 mars 1795, il parvint cependant à mettre en présence, au château de la Mabilais, à distance égale de la Prévalais et de Rennes, les Conventionnels et les principaux chefs royalistes des provinces de l'Ouest. Les conférences, qui furent très-orageuses, durèrent 19 jours. Dans une des séances, Cormatin qui voulait arriver à son but, et se donner surtout beaucoup d'importance, cherchait à flatter l'amour-propre des républicains par des expressions ambiguës dont le peu d'habileté résumait un discours presque outrageant pour l'honneur des royalistes. Ce fut alors que Georges, avec la terrible expression d'une colère assez longtemps comprimée, s'écria du ton de l'autorité la plus digne : « Ce que vous dites là, Monsieur, est révolutionnaire : au nom de tous les royalistes de Bretagne et de Vendée, ,/e vous défends de poursuivre. »

Cormatin garda le plus respectueux silence , comprenant sans doute, ici, toute l'infériorité de son caractère. Georges et ses amis abandonnèrent les conférences pour n'y plus reparaître. La grande majorité des insurgés protesta de même contre ces dispositions suspectes. De telle sorte que sur cent vingt-cinq officiers supérieurs, qui, dans les conférences de la Mabilais, représentèrent le parti royaliste du Maine, de l'Anjou, de la Bretagne et de la Normandie, vingt-deux seulement consentirent à signer, le 19 avril 1795, ce déplorable traité de paix; qui, presque semblable, dans ses principaux articles, à celui de la Jaunais, offrait pour condition essentielle : de reconnaître la République. Nous remarquerons surtout au nombre de ceux qui protestèrent le plus ostensiblement, avec le plus

de courage et d'énergie : Gadoudal, pour la Bretagne; Frotté, pour la Normandie; Goquereau, pour le Maine, etc.

« Gormatin , ajoute, à cette occasion , M. Crétineau-Joly, après avoir exigé la mise en liberté de Vasselot, Boisbaudron, Penge et Prigent, se laissa donner une ovation populaire, véritable parodie de celle de Charette. » Mais Fauteur fait observer avec raison que Charette avait au moins combattu glorieusement ceux qu'il forçait à demander la paix, et qu'il éprouva plus de souffrance que de satisfaction en présence de l'enthousiasme qui l'accueillit alors dans les murs de Nantes ; tandis que le vaniteux Cormatin qui n'avait ici pour tout mérite que ses intrigues, et peut-être ses perfidies, se posait avec un grotesque héroïsme en pacificateur du pays.

D'un autre côté, les jactancieux délégués conventionnels firent sonner bien haut l'avantage qu'ils venaient d'obtenir; et dévoilèrent, sans pudeur, le fond de la pensée républicaine, dans une lettre du 27 avril 1795, qu'ils adressaient au général Hoche, lequel n'était assurément pas dupe de cette misérable comédie.

« La paix que nous avons tant désirée pour le triomphe de la République , serait une déception si nous n'avions pas espéré brouiller les castes chouannesques, et nous adjuger les profits de la position. Nous avons enivré Cormatin d'orgueil: cet homme va faire des folies, et elles serviront admirablement vos projets. Il a porté son espèce de quartier-général au cidevant château de Cicé, où il règne comme un ci-devant tyran. Il se croit l'homme nécessaire ; il agit en protecteur des chouans et en allié de la République. . .Cormatin n'est pas plus inquiétant que la paix; mais ce qui doit vivement attirer votre attention, ce sont tous les chefs qui n'ont pas voulu suivre son exemple... Ils sont hors du traité... Il faut surveiller les paysans et tâcher d'attirer ces chefs dans quelque piège. Nous avons mille moyens pour cela ; le général Humbert a la confiance de quelques-uns ; notre collègue Bollet est au mieux avec Cormatin ; il ne sortira de Rennes que par notre permission ; il est enlacé dans des fêtes révolutionnaires, les femmes l'ont séduit ; ce n'est donc

pas son influence qui est à craindre. 11 nous reste maintenant à agir sous main et à capturer tous ceux qui pourraient s'opposer à nos desseins. »

Voilà donc bien nettement établi, d'après leurs cyniques aveux, ce qu'étaient les ennemis des insurgés, les prétendus amis que le Comité royaliste de Paris mettait en œuvre ; la nature et la moralité des traités à la confection desquels travaillaient les uns et les autres, avec autant de lâcheté que de perfidie !... Faut-il maintenant s'étonner des calamités et des désastres auxquels vont être soumis les plus nobles défenseurs de la religion et de la monarchie?... Aussi lorsque, le 7 mai 1795, Cormatin réunit à Bazouges les principaux chefs du Maine pour les entraîner par ses captieux discours ; Jambcd'Argent, pour toute réponse, le renvoya-t-il avec ces paroles si pleines de raison et de simplicité : « Qu'on nous rende notre religion, notre roi, et nous rendrons nos armes. »

Du reste, si l'on veut une dernière preuve que ce Cormatin, major-général de Puisaye, délégué des royalistes et des républicains, servant les uns et les autres; ou mieux, peut-être, les trompant tous ; n'était qu'un vil intrigant sans autre importance ; il suffira d'ajouter qu'après la saisie de sa correspondance par les représentants Grenot et Bollet, il fut, au moment où il allait s'asseoir à la table de ce dernier, arrêté par les ordres du général Hoche; jugé devant une commission militaire, détenu au fort de Ham ; enfin mis en liberté par l'autorité du premier consul, en reconnaissance des services qu'il avait rendus à la République.

Enfin si l'on désire savoir comment on observait ces fabuleux traités de paix, et même, à cette époque, dans notre province, les décrets illusoires de la République, le fait suivant deviendra la triste réponse à cette question :

La Convention, par décret du 21 février 1795, reconnaissait légalement la liberté des cultes. Le 11 juin, jour de la Fête- Dieu, les royalistes réunis au bourg de Saint-Denis-d'Anjou, Mayenne, assistent paisiblement à la procession conduite par un vieux et respectable curé insermenté. Les révolutionnaires

de Sablé, de Morannes, etc., se jettent comme des furieux sur cette assistance pieuse , recueillie , désarmée ; le vénérable ecclésiastique chargé du Saint-Sacrement, un grand nombre de fidèles sont massacrés sans pitié ; aucune suite n'est donnée à ces actes à la fois barbares et sacrilèges.

Coquereau, qui se trouvait à deux lieues, accourt avec sa division ; mais les braves républicains de Morannes, de Sablé, s'étaient enfuis à cette nouvelle ; Coquereau ne rencontra que les cadavres des victimes et les traces d'un affreux pillage dans toute cette localité dévastée. Il est ici facile de comprendre les représailles qui devinrent le seul mais terrible châtiment d'un pareil attentat.

A ces tristes et sanglants conflits, succéda pour quelques jours cette lassitude et cet affaissement passager qu'amènent toujours les crises violentes. Mais l'Angleterre qui paraissait alors sommeiller n'attendait cependant qu'une occasion favorable pour agir, avec son habituelle perfidie ; cet instant venu, elle ne prouva que trop cruellement qu'elle veillait toujours.

Aussi longtemps que les réactions royalistes balancèrent, avec des avantages alternatifs, les attaques républicaines, le cabinet anglais ne donna réellement aux premiers que des secours insignifiants ou môme fictifs; mais dès qu'il put redouter les avantages, pour la France, d'une paix durable entre ces deux éléments essentiels de la guerre civile, aussitôt il offrit aux insurgés des secours matériels pour les engager à reprendre cette guerre avec une activité nouvelle : ce fut alors qu'il concourut si perfidement à préparer le désastre de Quiberon : l'inculpation est grave ; aussi la justifierons-nous par l'évidence des faits.

« L'Angleterre, dit M. Crétineau-Joly, sentit que ses intérêts nationaux et matériels étaient compromis si la guerre civile ne se prolongeait pas avec des alternatives à peu près égales. Au début de la révolution, elle lui avait servi d'auxiliaire; elle avait favorisé ses développements, payé ses premières insurrections contre le trône... Par un revirement de politique, toujours combiné à son point de vue, elle offrait aux royalistes les

moyens de combattre les principes monarchiques , dont naguère elle s'était faite la protectrice. De la part de cette puissance, véritable usurière, trafiquant par tout Vunivers des troubles quelle fomente, les secours accordés à la Bretagne n'étaient qu'un dernier calcul tenté en désespoir de cause... Enfin, et comme pour introduire dans les rangs des insurgés un ferment de discorde, et, plus tard, un levain de trahison, le ministère de Pitt donna de l'or et des armes aux jirisonnieis républicains, qui consentaient à s'enrôler sous V étendard de la royauté!... »

Pour décider ces prisonniers à l'acceptation d'une telle apostasie, d'un rôle dégradant, infâme, l'Angleterre ne se borna pas aux séductions pécuniaires; elle employa celle des instincts de la liberté, de la vie, qui trop souvent triomphent des plus nobles résistances ; elle enferma ces malheureux dans les pontons, où régnaient les maladies, la mort; et n'offrit à leur délivrance que cette voie si perfidement ouverte.

L'emploi de cet infernal moyen ne légitima que trop les affreuses prévisions de ceux qui ne rougissaient pas de le mettre en usage. Aussi le général d'Hervilly, dont l'esprit judicieux avait probablement deviné cette mystérieuse et criminelle manœuvre, se plaignait-il de ses périlleux effets dans une lettre du 12 mai 1795, adressée au ministère • « Ce n'est qu'avec un sentiment de peine infinie, dit-il, que dans le dénombrement des troupes royales, nous trouvons un aussi grand nombre de prisonniers républicains incorporés... Un mélange semblable ne peut être que très-préjudiciable... Rendus à la côte, qui nous garantit leur fidélité ?... Ne peuvent-ils pas, ou nous abandonner, ou tourner contre nous les armes que vous leur donnez?... C'est exposer à bien des hasards malheureux toutes les chances de l'expédition. » Le cabinet anglais était d'autant moins disposé à modifier ses perfides instructions, qu'il comprenait parfaitement la justesse des réflexions incontestables du général ; aussi persévéra-t-il invariablement dans ses désastreux projets.

11 fit plus encore; lorsque l'expédition fut sur le point de

mettre à la voile, il exagéra, dans tous ses journaux, des trois quarts, l'effectif des troupes de débarquement, afin de faire prendre, aux républicains, des mesures plus que suffisantes pour écraser ces troupes à leur apparition sur les rivages de France!... «Ici, dit M. Crétineau-Joly, contrairement à toutes ses habitudes pour ce qui la regardait particulièrement, la presse anglaise annonçait à l'Europe : que plus de 26,000 émigrés allaient participer à cette descente; et, au jour du départ, le cabinet de Saint-James avait si bien fait, que sur les appels d'embarquement, dont nous avons l'original, on ne compte que 5,091 volontaires : c'était dire de prendre d'avance toutes ses mesures contre un adversaire dont on exagérait la force. »

Toute autre nation aurait trouvé sans doute assez de perfidies accumulées dans ces dispositions; mais l'Angleterre, plus inique dans ses rivalités, plus implacable dans ses ressentiments, voulut immoler, d'un seul coup, le brillant avenir de la noblesse et de la marine française, comme pour se venger des victoires de nos preux au moyen âge , et de la gloire où les d'Estaing, lesSuffren, les Grasse avaient élevé notre pavillon, en humiliant plus d'une fois celui de notre envieuse rivale.

L'état-major de cette armée de débarquement se trouvait, en effet, composé d'une jeunesse appartenant aux premières familles de France, et de jeunes marins instruits à l'école des illustres maîtres que nous venons de citer. Le corps de troupes était formé de deux principales divisions, commandées par les généraux Sombreuil et d'Hervilly, sous la direction supérieure dePuisaye; en attendant, qu'au premier succès, le comte d'Artois vînt prendre cette place importante qu'il ne devait céder à personne, assurément, sous peine de compromettre le succès de cette grande expédition , comme nous allons trop évidemment le constater; en prouvant, également par les faits, toutes les infâmes précautions que prit le cabinet anglais pour exciter les rivalités, les jalousies, le désaccord entre les chefs de l'expédition, et, par cela même, en compromettre le succès; la convertir dans un affreux désastre. « Les deux caractères si

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opposés de d'Hervilly et de Puisaye, dit M. Grélineau-Joly, étaient bien connus du ministère britannique; aussi, n'est-ce pas à tort qu'on l'accusa d'avoir eu ses motifs pour les placer ainsi en hostilité au moment même où le succès dépendait de l'accord des volontés et des influences. »

La perfidie présente iei tant de perversité, que nous eussions refusé de l'admettre, sans la révélation consciencieuse de M. Windham, alors ministre de la guerre sous Pitt, et qui ne partageait pas, sans doute, les coupables opinions de ses confrères. En effet, M. le comte de la Fruglaie, envoyé près de ce ministre anglais immédiatement après le désastre de Quiberon, le trouva, dit-il, « pénétré de douleur des affreux résultats de l'expédition. Et lorsqu'il voulut en rejeter les torts sur M. de Puisaye : « Non, s'écria M. Windham avec la voix du « remords, c'est à moi, à moi seul qu'il faut les imputer; la « jalousie des chefs en est la cause : j'aurais dû trancher la « ligne du commandement. J'aurais évité les rivalités entre « M. de Puisaye et M. d'Hervilly, qui ont tout perdu. »

Cet aveu part d'une âme honnête, qui n'avait fait que suivre les instructions de son chef, en devenant ainsi l'instrument involontaire des projets criminels de Pitt; projets que l'imprévoyance de Puisaye, l'orgueilleuse rigidité de d'Hervilly, la crédulité des princes, l'intrigant esprit du Comité royaliste de Paris, ne servaient d'ailleurs que trop bien dans leur sinistre et fatal accomplissement.

Averti, par les journaux anglais, de toutes les circonstances du débarquement, le Comité de salut public avait pris les mesures nécessaires pour en prévenir, pour en détruire les périlleux résultats. Et la résistance fut d'autant mieux organisée, qu'il avait eu le bon esprit de confier celle mission difficile aux soins d'un général valeureux, habile, et dont la suprématie du commandement garantissait l'ensemble et l'unité d'action que l'on avait si perfidement empêchés dans l'armée royaliste.

Hoche, que depuis on a justement nommé le héros (te Quiberon, prend, en effet, sans aucun relard, les plus urgentes et

les plus sages précautions : il rassemble à Vannes, et dans les environs, tous les détachements des meilleures troupes disséminées dans les cantonnements bretons, avec la prévoyante attention de n'incorporer dans son armée aucune des gardes nationales sur lesquelles, avec raison, il croyait ne devoir pas compter, dans les circonstances graves où les intérêts de la République allaient se trouver placés.

IIP DÉBARQUE3IENT, CATASTROPHE DE QuiBERON.

Les choses étaient dans cet état si différent des deux côtés, lorsqu'après des discussions fâcheuses entre Puisaye, d'Hervilly , après des incertitudes et des retards sur le jour, le lieu du débarquement, il s'effectue définitivement le 27 juin 1795, sur la plage de Carnac, entre le golfe du Morbihan et la presqu'île de Quiberon. Presque en même temps, arrivaient, à la mer, Tinténiac, Georges, Le Mercier, Bois-Berthelot , Saint- Régent, d'Allègre, s'emparant des passages entre Vannes, Carnac; et repoussant les républicains, dont une division, sous les ordres du général Roman, voulait s'opposer à la descente.

Le littoral était, en outre , couvert de la meilleure partie de cette fidèle population bretonne, apportant des provisions, des secours de toute nature; se mettant courageusement à la mer pour favoriser l'arrivage des hommes, des armes, des munitions, des bagages, etc. Tous les visages semblaient rayonnants d'espérance et de joie. Ce début de l'expédition aurait du moins offert un beau jour , si les émigrés eussent mieux apprécié le noble caractère de cette bienveillante population; répondu plus affectueusement à ses démonlrations cordiales; si le général d'Hervilly , dans ses allures de grand seigneur, dans la raideur exagérée de sa discipline militaire, n'eût redouté, sans motif, l'insubordination des soldats royalistes; eût bien compris la valeur cachée sous ces habits grossiers, au lieu déjuger les hommes par leur enveloppe; si la brillante jeunesse de son état-major, plus habituée aux belles manières des salons, à la

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politesse obséquieuse du grand monde , qu'aux fatigues du bivouac, à la maie existence des camps , n'eussent recules démonstrations amicales de ces bons paysans , qu'avec suffisance, vanité, mépris; traité leur langage , qu'ils ne comprenaient pas, leur accoutrement plus ou moins grotesque, leurs manières gauches, empruntées, avec le dédaigneux sourire, les plaisanteries de mauvais goût , les ridicules sarcasmes , qui blessèrent au vif ces âmes fortes, ces esprits sérieux, réfléchis; ces cœurs dévoués et généreux !...

Le prestige venait de se rompre : des rapports froids, maniérés , sans aucun entraînement , avaient remplacé les élans dévoués, le chaleureux enthousiasme des premiers instants : les émigrés, en général, n'avaient ici compris ni leur dignité, ni leurs propres intérêts, ni la générosité de ces hommes de TOuest dont l'appui leur devenait cependant alors si nécessaire : aussi, la suite ne va-t-elle nous présenter que déceptions et malheurs !... et nous le dirons, avec une sorte d'orgueil national, ces malheurs et ces déceptions ne vinrent pas des insurgés du Maine et de la Bretagne, dont l'amour-propre , dont le cœur avaient souffert; mais dont le zèle et le dévouement à la défense du trône et de l'autel n'avaient rien perdu , par cette pénible épreuve , de leur charité chrétienne, de leur vertueux héroïsme !...

A peine d'Hervilly a-t-il établi son quartier-général à Carnac; Puisaye, le sien à la Genèse, village assez voisin de la mer, que la division se reproduit entre les deux généraux. Le second prétend agir de suite pour surprendre l'ennemi; le premier veut, au contraire, temporiser, afin d'opérer méthodiquement, avec toutes les forces réunies.

Hoche, qui s'était emparé de Vannes, comprenant, pour lui, tous les dangers d'une attente prolongée, marche sur Auray à la tête de 2,000 hommes , le 28 juin; éprouve deux échecs; attend alors des troupes nouvelles pour attaquer une seconde fois.

Les royalistes, de leur coté, passent le temps en pourparlers, en allées et venues; c'est le 3 juillet seulement qu'ils

opèrent un second débarquement de 2,700 hommes , cette fois sur la presqu'île de Quiberon , et sous le commandement de Puisaye. En même temps cTHervilly fait capituler, sans combat, la garnison du fort Penthièvre, après s'être établi sur la falaise.

Au lieu de renvoyer ou de gardera vue ces prisonniers, Puisaye commet la faute grave de les enrégimenter dans son armée ; d'en former deux compagnies, et de confier à l'une d'elles toute la défense du fort dont on venait de s'emparer. Cet acte inqualifiable, que plusieurs écrivains ont nommé trahison, ne fut évidemment que la conséquence d'un aveuglement fatal; d'un aveuglement qui devint l'une des causes principales du désastre qui va suivre.

En conséquence d'ordres et de contre-ordres donnés, retirés par d'Hervilly, Puisaye, toujours en mauvaise intelligence, les paysans qui se voient exposés en rase campagne, sans artillerie, sans troupes régulières; déjà très-mécontents, comme il est aisé de le penser, crient à la trahison ; et, se croyant abandonnés, rentrent chez eux, en attendant qu'on leur fasse une position moins dangereuse.

Mais le général Hoche, qui, pendant ces tristes hésitations, a trouvé le moyen de rassembler ses forces, bien secondé par les généraux Grouchy, Aubert du Bayet, Canclaux , etc., attaque vigoureusement les royalistes sur toute la ligne. Au milieu des divisions entretenues par le Comité de Paris, agissant au nom du nouveau roi Louis XVIII, avec la signature de l'abbé Brottier, secrétaire; par le cabinet anglais; par les intrigues de toute nature, les royalistes, malgré leurs prodiges de valeur, ne pouvaient résister longtemps à des troupes régulières, bien disciplinées, opérant avec ensemble, unité d'impulsion, d'après les ordres supérieurs d'un chef habile, et qui, surtout, avait eu le talent, ici très-précieux, de leur inspirer confiance et courage. Aussi, dès le 5 juillet, Hoche, avec 7,o00 hommes arrivant à Carnac, allait bientôt bloquer la presqu'île de Quiberon, où l'armée royaliste se trouverait ainsi prise comme dans un piège.

La division de cette armée, de l'esprit des chefs, était arri-

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vée jusqu'à cehii des soldats. Plusieurs jeunes étourdis, parmi les gentilshommes, renouvelèrent, envers les paysans bretons, leurs plaisanteries poussées jusqu'aux démonstrations insultâmes, et firent naître, chez eux, des ressentiments profonds. Cependant, le 7 juillet, à deux heures du malin, Georges et d'Hcrvilly, à la tête de leurs meilleures troupes, surprennent le camp du général Hoche, en y jetant d'abord le désordre et la confusion ; mais ce chef, plein de bravoure et de sang-froid, charge à son tour les royalistes, qui résistent courageusement, à l'exception d'une de ces compagnies de prisonniers républicains engagés, comme nous l'avons déjà vu, par les Anglais, et commençant le rôle de traîtres qu'on leur avait imposé. Il fallut donc abandonner le camp des ennemis, et rentrer dans la presqu'île sous le feu de leurs canons.

Jusqu'au 15 juillet, le temps se passa, du côté des républicains, à faire venir des troupes, de l'artillerie, pour une action définitive ; du côté des royalistes, à rétablir la concorde entre les soldats et les chefs, par les saintes exhortations du vénérable éveque de Dol, monseigneur de Hercé ; par les conseils pleins de sens, de bienveillance, du général de Sombreuil, arrivés sur le dernier transport.

Le 16, à deux heures du matin, l'armée royale, comptant 2,600 expéditionnaires, 1,400 insurgés de l'Ouest, huit pièces d'artillerie, sous les ordres du général en chef d'Hervilly, s'avance en ligne de bataille vers le camp républicain. Hoche est absent, et remplacé par Lemoine, qui, bien instruit par les déserteurs incorporés des plans de l'ennemi, prend ses dispositions en conséquence ; masque ses batteries ; simule une attaque d'avant-garde, un mouvement rétrograde qui attire, dans le piège, les colonnes royalistes immédiatement foudroyées sur tout leur front par une artillerie formidable ; emportant des bataillons entiers avec leurs chefs, appartenant à la première noblesse de France. Là, tombent en effet avec gloire, au premier rang: Talhouet, Lajaille, de Méloèze, de la Voltais, de Mervé, les comtes de Méhérens, de Saint-Pierre, de Concise, de ïrécessau ; les chevaliers de la Pevrouse, frère du

marin, de Maurville, du Jay, d'Espagne; les ducs de Levis, de La Rochefoucault, etc.

D'Hervilly lui-même , sublime de courage , d'héroïsme , d'imperturbable sang-froid au milieu de cette affreuse immolation de sa valeureuse armée, reçoit un biscaïen en pleine poitrine ; continue cependant à donner des ordres couché sur un brancard, malgré cette grave blessure à laquelle il succombe quelques mois plus tard.

Sombreuil le remplace, protège la retraite, et ne conserve la vie que pour être fusillé plusieurs jours après. Les républicains sortent victorieux de leurs fortifications, et continuent le massacre. Jamais peut-être aucune bataille n'offrit autant de prodiges de valeur ; jamais aucune surtout ne fut aussi glorieuse, aussi funeste à la valeur, à la noblesse française !...

Pendant que ces tristes événements se passaient à Quiberon, les ordres du Comité royaliste de Paris éloignaient le brave Tinténiac et sa division d'un point où leur secours eût été si nécessaire pour amoindrir, pour empêcher peut-être le carnage qui vient d'arriver et la catastrophe définitive qui va suivre.

Le général qui se trouvait alors à Sarzeau, à quatre lieues sud de Vannes, reçoit au nom du roi Louis XVIII, des instructions pour se rendre par Elven au château de Coëtlogon où des messages l'attendent. Il y arrive le 13 juillet, ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est tombé dans un piège. Il a promis à Puisaye d'être à Baud le 15, à 7 lieues nord de Vannes ; et se met en mesure de tenir sa promesse ; lorsque le général Champeaux l'attaque par surprise ; mais est vigoureusement repoussé. Par malheur, Tinténiac, surnommé le La Rochejacquelein de la Bretagne, comme lui, jeune, bouillant, d'une bravoure poussée jusqu'à la témérité, poursuit un tirailleur qui le couche en joue, le frappe mortellement. Comme La Rochejacquelein, il tombe de la main d'un soldat; comme le chef vendéen, plus valeureux soldat lui-même que circonspect et prudent général. Enfin aussi brave, moins heureux que son aïeul, le sire de Tinténiac, vainqueur des Anglais au célèbre

Combat des Trente, notre jeune chef breton mourut glorieusement sur ce fameux champ de bataille de Mi-Voie, entre

Josseliu et Ploërmel. Ainsi, tout conspirait au désastre qui va terminer cette fatale expédition.

Après ces massacres, les royalistes s'étaient retirés dans la falaise et la presqu'île , s'appuyant sur le fort Penthièvre. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, leurs chefs avaient commis la faute grave d'y laisser, comme principale garnison les prisonniers qu'ils avaient faits en s'emparant de ce fort.

Deux de ces misérables : Antoine Mauvage et Nicolas Litté, s'en échappent du côté de la mer, pendant la nuit, et viennent offrir, aux chefs républicains, Humbert et Lemoine, délivrer par trahison le fort Penthièvre. Cette proposition infâme est acceptée sans aucune hésitation, même de la part de Hoche, qui prend en conséquence des mesures cruelles dans un ordre du jour, par lequel sa carrière militaire n'est assurément pas honorée. D'après ce triste document dont nous avons le texte sous les yeux, l'attaque aura lieu le 19 juillet 1795, dans la nuit, par la majeure partie des troupes qui devront s'emparer de la presqu'île, en fusillant tous les officiers tombés en leur pouvoir. Le commandant Ménage, à la tête de trois cents hommes d'élite, et conduit par les espions Litté, Mauvage, Goujon, gravira les rochers du forl Penthièvre du côté de la mer ; pénétrera clans la place au moyen des intelligences convenues, et des secours donnés par les traîtres au service des royalistes, sans tirer un coup de fusil, fera massacrer à la baïonnette les ennemis trouvés sur le passage.

Tout s'exécuta ponctuellement d'après ce programme dont la trahison faisait tellement les frais, que le misérable David Goujon devait livrer aux républicains jusqu'au mot d'ordre des trop confiants royalistes. Comme si les éléments euxmêmes dussent prendre part au désastre qui s'effectuait, la nuit la plus obscure, une tempête effrayante et prolongée vinrent favoriser cette œuvre infernale, celte vaste scène de désolation et de meurtre, où les plus vaillants défenseurs tic la monarchie furent impitoyablement immolés !...

Toutefois, ce ne fut pas sans d'héroïques efforts qu'ils succombèrent sous la trahison et sous le nombre ; revenus de leur première surprise, ils avaient en effet contraint Hoche lui-même à la retraite, lorsque l'infâme David Goujon arbore le drapeau tricolore au sommet du fort, et que Ménage, rappelant son général, vient, couvert de sang, en recevoir les félicitations sur les monceaux de cadavres des nobles ennemis qu'il avait égorgés par trahison, bien plutôt que loyalement vaincus.

Emporté par la joie d'un succès dont il oubliait alors un peu trop les moyens, Hoche macula de nouveau sa gloire en récompensant du titre d'officier la perfide lâcheté des trois misérables qui l'avaient si honteusement servi.

Réduits à leurs propres forces, les royalistes abandonnés ou trahis par les prisonniers qu'ils avaient eu l'imprudence inexplicable d'enrôler, ne recevant aucun secours de la flotte anglaise, font un sublime et dernier effort; Sombreuil et Puisaye les commandent encore. Sombreuil va combattre jusqu'au dernier moment avec autant d'infortune que de gloire !

Puisaye lui remet le commandement ; et, sous prétexte d'inléresser le commodore Warren à leur défense, gagne les vaisseaux dans une embarcation , au milieu de l'indignation générale et des cris du désespoir : à la trahison, à la perfidie ! qui s'élèvent, comme une hymne des morts, de ces débris d'une brillante et courageuse armée, n'ayant plus en perspective que l'abandon, la misère et le massacre !...

Des barques sont jetées à la mer, les femmes, les vieillards s'y précipitent sans ordre et sans aucune mesure : un grand nombre de ces malheureux périssent dans les flots, ou sous le feu meurtrier des républicains. Puisaye ne reparaît plus sur l'affreux champ de bataille où, pour son honneur, d'après la part trop grande que son ambition avait prise à cette expédition, il devait vaincre ou mourir; laissant à d'autres le soin d'accomplir une tâche aussi glorieuse, il rentre au service, à la solde même de l'Angleterre ; et, comme expiation peut-être de ses graves erreurs, d'autres ont dit encore, de ses lâchetés Il 29

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et de ses perfidies, supporte, jusqu'à La lin d'une carrière trop prolongée, le fardeau si lourd, si pénible d'une vie sans considération, délaissée, voisine de la misère.

Sombreuil, au contraire, mettant le prix de l'honneur bien au-dessus de celui de la vie, ne songea plus, dans ce péril extrême, qu'à sauver les débris héroïques de l'armée royale, ou bien à s'ensevelir avec eux sous les ruines de la monarchie. Huit cents hommes seulement restaient au magnanime général ; tandis que les ennemis sont au nombre de quinze mille ; n'importe, il combat avec le courage d'un lion, épuise toutes ses munitions, charge enfin à la baïonnette. Humbert, dont la position devient critique demande à parlementer: ses grenadiers, au nombre desquels se trouvait Cambronne qui garantit le fait, s'écrient d'une voix unanime : « Bas les armes, vous serez épargnés l... » Hoche lui-môme, rempli d'admiration pour le courage à la fois sublime et si malheureux des émigrés, s'engage verbalement à leur conserver la vie sauve. Sombreuil, en demeure d'arracher honorablement les siens au massacre, accepte la suspension d'armes ; s'entretient avec le chef républicain des principaux articles d'une pacification ainsi promise.

Mais les représentants Blad et Tallien qui s'étaient enfuis pendant le combat reparaissent après la victoire, et l'avenir des royalistes change complètement d'aspect. Sombreuil est civilement prié de rendre ses armes; MM. de Hercé, dixhuit prêtres, nobles compagnons du courageux évèque de Dol, sont arrêtés sur le rivage. Le nombre des prisonniers s'élève à quatre mille ; on les partage en plusieurs divisions que l'on dirige sur Vannes, Auray, etc. A leur tête marchent, avec un mélange d'indignation et de fierté, Sombreuil, Soulanges, Broglie, Senneville, Rieux, l'évêque de Dol, son frère, leurs prêtres, un mille de vieux émigrés, chevaliers de Saint- Louis ; tous gens d'honneur, et si courageusement résignés à leur triste sort, qu'aucun ne tenta même de s'échapper malgré l'iniquité du traitement qu'on leur faisait subir , le petit nombre et l'état fréquent d'ivresse des républicains employés à les conduire.

Hoche indigné du sort que Ton préparait à ces nobles victimes de leur bravoure sur le champ de bataille, de leur confiance dans les promesses d'une pacification , ne voulut donner aucun ordre ultérieur dans cette horrible affaire, dont le cynique révolutionnaire Lemoine prit sur lui tout l'odieux. Hoche devait aller plus loin : il devait prolester contre des assassinats qui faisaient mentir ses promesses ; Hoche trembla devant le Comité de salut public, et borna sa réclamation à ces deux phrases qui ne pouvaient pas le compromettre : « Il serait cruel, impolitique, écrivait-il à ce Comité, de songer à détruire six ou sept mille familles qui ont été entraînées à Quiberon par la terreur ou le prestige. »

Les malheureux prisonniers entassés dans les églises de Vannes et d'Auray, manquant de pain, d'eau, n'ayant pas même de la paille fraîche pour se coucher, sans la pieuse charité bretonne seraient morts de faim, de soif, et de misère. C'est ainsi que le gouvernement républicain entendait le traitement des vaincus, et les égards que l'on doit à d'illustres infortunes.

Sans aucune considération pour la capitulation promise, le général de brigade Lemoine va commencer, avec une barbarie véritablement révolutionnaire , le cours de ses assassinats, qui pendant un mois entier inonderont le sol de la France du sang généreux de ses plus nobles enfants. C'est dans la la ville d'Àuray que s'exécute la première scène de cet horrible drame.

Le 27 juillet 1795, les personnages principaux : Sombreuil, René de Hercé, évoque de Dol ; Rieux, La Landelle, Soulanges, etc., sont traduits devant une commission militaire improvisée par ce général de brigade, exécuteur des hautes œuvres du Comité de salut public, véritable Fouquier-Tinville de circonstance.

Sombreuil, interrogé le premier, se lève aussitôt avec dignité, répond avec l'accent d'une conviction profonde : « Je mourrai comme j'ai vécu : chrétien et royaliste. Mes souvenirs sont récents, prêt à paraître devant Dieu, je jure sur l'honneur :

que Ton s'est engagé à traiter les émigrés comme des prisonniers de guerre, et que nous n'avons mis bas les armes que sur la promesse formelle d'une capitulation : j'en appelle au témoignage des soldats qui m'entendent, et qui se trouvaient sur le champ de bataille au moment où cette capitulation nous fut proposée. » Un cri s'échappe alors de la conscience des témoins interpellés d'une manière aussi loyale : « Oui, reprirent ces braves, une capitulation fut proposée par le général Humbert, acceptée par M. deSombreuil, et nous-mêmes avons dit aux émigrés de mettre bas les armes et quils auraient la viesauve!» On fait ensuite comparaître La Rochefoucauld, Botherel, Conon de Saint-Luc, Lantivy-Trédion, Joseph de Broglie, qui jette avec indignation ces courageuses paroles à la face du nouveau tribunal révolutionnaire : « Les généraux et les représentants républicains sont des lâches : ils ont trompé des Français qui se confiaient loyalement à leurs promesses. Et vous, qui vous dites nos juges, vous êtes des cœurs sans équité, sans foi : car pas un de vous ne doute de la capitulation !... »

Napoléon lui-même, qui devait bien connaître le fond de cette grande affaire, a textuellement écrit dans ses mémoires : t. 6. p. 267 : « Les émigrés qui ne purent s'embarquer furent pris avec le brave Sombreuil, au nombre de douze cents : Ce chef s'était rendu par une sorte de capitulation verbale faite au milieu de l'action. »

Lorsque Lemoine forma ses commissions militaires dans la ville d'Auray, les officiers qu'il désigna d'abord ne voulurent point accepter une aussi dégradante mission : l'un d'eux, le chef de bataillon Douillard, porta le courage de la plus noble franchise jusqu'à l'envoi de ce remarquable billet : « Citoyen général, j'aime bien la République; je déteste les ex-nobles et les chouans, je les combattrai jusqu'à la mort : mais, sur le champ de bataille, j'ai voulu les épargner : foi prononcé, avec tous mes camarades, les mots de capitulation honorable; et si la République ne croit pas devoir reconnaître le vœu de ses soldats : moi, je ne puis pas juger ceux que j'ai absous le sabre à la main. »

Ces braves officiers français étaient restés fidèles à l'honneur, s'étaient récusés comme juges; leurs dignes soldats repoussèrent , avec indignation, le rôle de bourreaux. Leur général, qui seul n'avait pas reculé devant l'infamie, ne put trouver de complices, pour l'exécution de ses assassinats, que dans les rangs des volontaires d'Arras, de Paris, de la Gironde et des Belges qui combattaient pour la République. Nous verrons quel châtiment exemplaire la Providence fit ensuite subir à tous ces hommes de sang et d'iniquité.

Lemoine et le Comité de salut public voulant passer outre, et massacrer, jusqu'au dernier, tous ces courageux royalistes qu'ils tenaient en leur pouvoir après les avoir indignement abusés, comprirent qu'il fallait aussi tromper l'opinion publique ; mais n'ayant à mettre en opposition avec d'aussi respectables témoignages que leurs vagues et mensongères allégations, ils n'arrivèrent pas à leur but, même dans l'esprit des honnêtes gens de leur parti. Dans cette occasion solennelle. Hoche eut encore la malheureuse pensée de compromettre son nom par une protestation de la môme nature et tendant au même but. Aussi, lorsqu'après la paix de juin 1796, il engageait, dans une conversation, le comte Sévère Leminlier à vivre tranquille sous la République : « Mais quelle garantie aurai-je de ma sécurité? » lui répond ce chef royaliste : « Ma parole » repartit vivement le général. « Mais interrompit Lemintier, en accentuant sa phrase avec une intention bien déterminée : « Seraitce une parole comme celle de Quiberon?... » Comme foudroyé par cette sanglante allusion, Hoche garda le silence, et, de ses deux mains, cacha la rougeur qui lui montait au front. Il avait trop de sagacité pour ne pas comprendre l'atteinte que les massacres d'Auray venaient de porter à sa réputation militaire, à l'intégrité même de sa loyauté. Du reste, comme les autres complices directs ou même indirects de ces massacres, Hoche n'y survécut pas longtemps : « Écarté du pouvoir, dit M. Grétineau-Joly, par la faction de Bonaparte, il s'était retiré au milieu de son armée. Pris de souffrances horribles, il expira le 18 septembre 1797, à l'Age de 29 ans. » Un empoisonnement

paraît avoir été la cause de cette mort violente, et qu'il fut bien impossible d'attribuer aux hommes du parti contraire au sien.

En définitive, Lemoine , le Comité de salut public et ses misérables sicaires, bravèrent la justice, l'humanité, l'opinion publique, et sans s'émouvoir des réclamations, du blâme, des cris d'horreur de toute la France , commencèrent leurs sanglantes exécutions à Vannes, à Auray, sur le champ des martyrs, pour fournir des cendres au monument sépulcral de la Chartreuse que nous avons visités, l'un et l'autre, avec trop d'intérêt pour n'en pas dire quelques mots à nos lecteurs, et comme une suite naturelle du désastre de Quiberon.

Champ des Martyrs. — Dans la paroisse de Plunerek, Morbihan, au nord-ouest et près d'Auray, à l'embranchement des routes de Sainte-Anne et de Pluvigner, s'élève majestueusement une belle colonne surmontée d'une croix en granit, comme pour annoncer douloureusement que là vont se trouver encore une fois réunis : le sacrifice et le pardon L..

En suivant une allée de pins qui descend en courbe gracieuse, on arrive bientôt à ce lieu silencieux et vénéré dans tout le pays sous le titre de : Champ des Martyrs, et qu'on pourrait encore nommer : le Champ de la trahison et du massacre.

Tel qu'on le voit aujourd'hui, ce lieu, qu'il est impossible d'aborder sans un pieux et douloureux souvenir, offre un parallélogramme de quatre-vingt-dix à cent pas de longueur, sur cinquante à soixante de largeur, avec la disposition légèrement concave des boulingrins anglais. Bordé sur chacun de ses grands côtés d'une rangée de beaux arbres funéraires, à forme pyramidale; clos, à son entrée, d'une simple barrière en bois.

Au fond de cette enceinte, et sur une terrasse offrant plusieurs degrés, s'élève, modestement, la chapelle expiatoire dont le péristyle est soutenu par quatre belles colonnes, d'un seul bloc, en granit de Saint-Malo, surmontées d'un portique élégant avec cette inscription significative : « Hic cecideruntl... » C'est là qu'ils furent massacrés !...

Sur le fronton de la chapelle, on lit extérieurement cette

épigraphe, à la fois religieuse et eonsolante, qui définit si bien le caractère de ces martyrs des saintes et nobles croyances : « In memoria œterna cruntjusti! » Les justes vivront dans le souvenir éternel !

La porte d'entrée, la fenêtre du fond sont en verres de couleur qui laissent voir, au transparent, une simple croix, offrant dans son effet particulier quelque chose de suave et de mystérieux.

Tel est actuellement ce lieu de souffrance et de sainte résignation. Il nous sera moins facile de dire ce qu'il fut autrefois, et de peindre avec des couleurs assez tristes, assez expressives, les scènes d'horreur et de carnage dont il fut le sanglant théâtre.

Voici du reste, sur cet important sujet, les notions les plus certaines que nous avons pu recueillir dans les sérieuses traditions du pays.

Cet enclos, de si pieuse et si triste mémoire, offrait jadis une espèce de châtaigneraie sombre, isolée, sauvage; un sol agreste, bas, entouré par deux terrasses naturelles, plantées d'arbrisseaux touffus et sans culture ; c'est là que, depuis le 28 juillet 1795, s'effectuèrent, pendant plus d'un mois, les plus cruels et les plus affreux massacres.

Après la désastreuse affaire de la presqu'île et du fort Penthièvre, les malheureux émigrés, condamnés plutôt que mis en jugement par les commissions révolutionnaires, furent, en grande partie , successivement amenés dans cette fatale enceinte au nombre de plus de mille. Chaque division était parquée dans la partie basse du terrain, et les troupes républicaines établies sur les deux terrasses fusillaient impitoyablement ces masses compactes et sans résistance.

Par un horrible raffinement de barbarie, lorsque tout semblait abattu, frappé de mort, les chefs de ces criminelles exécutions criaient, avec une clémence fausse et dérisoire : « Que ceux qui vivent encore se relèvent, grâce leur sera faite. )> Mais si quelques victimes, dont le cœur battait encore, soulevaient leurs membres mutilés , une dernière décharge les achevait brutalement et sans miséricorde!...

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Cette fatale châtaigneraie, souillée d'abord par les crimes, par les plus détestables attentats, se trouve aujourd'hui comme purifiée, consacrée même, parle sang des plus nobles martyrs de la foi religieuse et politique.

C'est en effet dans ce funeste lieu que, pendant la bataille d'Auray, le 29 septembre 1364, le malheureux Charles de Blois, prince en même temps si loyal et si pieux, après avoir été fait prisonnier, tombait lâchement assassiné par le fer d'un insulaire... Que le 28 juillet 1795, plus de quatre siècles après, se firent ces cruels massacres des héros de Quiberon, loin de l'irritation excusable des champs de carnage ; lorsque tout péril avait cessé pour les républicains, que toute crainte se trouvait dissipée; que toute colère, tout ressentiment devaient être éteints ; lorsque la Bretagne allait être pacifiée ; lors surtout que les royalistes avaient mis bas les armes, en conséquence d'une proposition, d'une promesse d'amnistie!...

Heureusement pour l'honneur de la France que, cette fois du moins, ses enfants ne souillèrent pas leurs mains dans le sang de leurs frères : que ces assassinats furent commis, le premier, par un soldat anglais, et les autres par des Belges, des misérables indignes du beau nom de Français, et véritables sicaires de la République. A peine ces bourreaux avaientils accompli leur tâche criminelle, qu'ils fuyaient, avec les fossoyeurs, sans même prendre le temps nécessaire pour inhumer entièrement leurs nobles victimes!...

Ce lieu porte avec lui des souvenirs si grands, si respectables, qu'il nous paraît impossible d'y pénétrer sans une profonde émotion; d'en sortir sans une pieuse admiration, et sans un douloureux soupir!...

Monument sépulcral de la Chartreuse. — Dans la paroisse de Brech, Morbihan, à six kilomètres nord d'Auray, se trouve l'ancien couvent des Cordeliers, connu sous le nom de Chartreuse; aujourd'hui magnifique établissement religieux, avec un pensionnat déjeunes personnes, où la plupart des familles riches de cette contrée font élever leurs enfants. C'est là que furent placés, d'abord dans le caveau de l'église, par M. Des-

hays, curé d'Auray, acquéreur de la Chartreuse après la révolution, les ossements épars et mal enterrés du Champ des Martyrs.

En 1814, Mgr. le duc d'Angoulème visita ces restes mortels des plus nobles soutiens de la religion et delà monarchie. Une souscription fut alors ouverte, dans toute la France, pour consacrer deux monuments à la mémoire de ces illustres victimes; et tous les cœurs généreux s'empressèrent de répondre à cet honorable appel. Une partie du produit de ce digne témoignage national fut employé à la construction de la chapelle expiatoire, h l'arrangement du champ des Martyrs, ainsi que nous les avons décrits; l'autre, à l'édification du monument sépulcral y dans l'intérieur môme de la Chartreuse. En 1823, Mme la Dauphine vint poser la première pierre de ces deux constructions, qui se trouvèrent, en 1829, appropriées à leur destination.

Sur le portique de la chapelle sépulcrale, en communication avec l'église de l'établissement, on lit cette incription touchante, honorable tout à la fois pour le pays et pour ses dignes enfants, dont il pleure avec raison la perte si cruelle : « Gallia mœrens posuit. » La France en deuil érigea ce monument.

Au milieu de cette chapelle s'élève un magnifique sarcophage en marbre blanc, haut de onze pieds, sur douze de long, dix de large, sur le fronton duquel on voit cette pénible devise : « Pro Deo, pro rege nefarie trucidati ! . . . » C'est pour Dieu, c'est pour le roi, qu'ils ont été perfidement assassinés !...

Au pourtour du mausolée sont inscrites ces consolantes et pieuses paroles : « Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum. » Aux yeux de Dieu, la mort des saints est un sacrifice du plus grand prix. « Pro animabus et legibus nostris accipietis gloriam magnant et nomen œternum. » Vous trouverez dans nos cœurs et dans nos institutions la gloire et l'immortalité.

Sur le tympan du sarcophage, sont encadrés les médaillons de Monseigneur René de Hercé, éveque de Dol ; des comtes de Sombreuil, de Soulanges, de Talhouct, d'Hervilly, et pour date commémorative : « Quiberon XXIjulii MDCCXCV. »

Sur les grands côtés, à droite, un bas - relief qui repré-

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soute le débarquement, avec cette autre date : « XXVII juin MDGCXGV; » et celte citation remplie de larmes : « Perienmi fratres mei omnes propter Israël. » Tous nies frères sont morts pour le salut d'Israël. A gauche, le trait sublime de Geril du Papou, qui vient d'atteindre, à la nage, une frégate anglaise pour y faire cesser le feu, d'après la capitulation promise ; qui se dispose à s'élancer de nouveau dans la mer, afin de partager le sort de ses frères ; avec ces paroles si nobles, d'une foi si vive et si touchante : « In Deo speravi, non timebo. » Que pourrai-je craindre, lorsque j'ai mis toute ma confiance en Dieu?

Les noms des martyrs de Quiberon, au nombre de 952, sont gravés sur les parois du monument dans 34 colonnes de 28 noms chacune.

Leurs ossements se trouvent déposés dans le caveau souterrain. On les voit aisément en ouvrant la porte en bronze ; en soulevant une trappe, et descendant une lumière par l'ouverture. Nous avons très-distinctement vu ces tristes restes parfaitement conservés : plusieurs têtes nous ont paru volumineuses ; plusieurs de ces ossements, d'une remarquable dimension.

Après la grande et si criminelle immolation de ces nobles victimes, un moment de stupeur et de silence régna dans toutes les parties de l'insurrection royaliste ; mais un cri d'indignation et de vengeance éclata bientôt dans la France entière, particulièrement dans les provinces de l'Ouest et de la Vendée. Les trois bataillons des volontaires de Paris, d'Arras, de la Gironde, celui des mercenaires belges, qui tous avaient fourni des juges ou des bourreaux à ces exécutions iniques, furent signalés aux plus justes, mais à la fois aux plus affreuses représailles : l'heure du châtiment avait sonné; le châtiment ne se fit pas attendre ; et devint si complet, qu'il serait permis d'y voir quelque chose de providentiel.

Le 18 août 1795, les volontaires parisiens marchaient sur Fougères ; Aimé du Boisguy, n'ayant sous ses ordres que 800 hommes, à deux lieues de cette ville, attaque les républicains

à la baïonnette avec une telle impétuosité, que le bataillon tout entier est détruit dans quelques minutes, à l'exception d'un petit nombre de fuyards, que les paysans achevèrent au milieu des landes.

Le 22 du même mois, le bataillon d'Arras escortait un riche convoi de Nantes à Châteaubriant ; Blandin, capitaine de la paroisse de Garquefou, Loire-Inférieure, qui s'était chargé d'expédier, comme il les nommait, ces égorgeurs de Quiberon, les suit avec précaution jusque dans les montagne de la Gerisaye, et lorsqu'ils y sont engagés, commande le feu, les presse avec tant d'énergie, secondé par les compagnies des paroisses voisines arrivées à son appel, qu'après deux heures d'un combat terrible, des 1,800 hommes de cette escorte, il restait seulement quelques prisonniers. Ceux-ci demandent lâchement grâce et merci. « Avez-vous fait grâce à Quiberon*! » fut toute la réponse de Blandin, qui les fit immédiatement fusiller.

Cinq jours après, le bataillon de la Gironde, courageusement attaqué par la division de Jambe-d'Argent, disparaissait à son tour.

Enfin, presque au même instant, les mercenaires belges, en garnison à Brée, Mayenne, à quatre lieues nord-est de Laval, sont assiégés par les royalistes du Maine, et si vivement pressés, qu'ils demandent à se rendre. Mais à peine ont-ils déposé les armes, qu'on se met à les fusiller. Ils implorent à genoux la pitié que Ton doit aux vaincus. « De la pitié, répondent les vainqueurs, mais en avez-vous eu pour les nobles martyrs de Quiberon; osez-vous bien invoquer ce beau sentiment que vous avez si lâchement abdique"*... Dans toute autre occasion, nos cœurs s'ouvriraient à sa voix; mais il faut ici que justice inflexible soit faite !.. . »

Et justice fut si complètement effectuée, qu'un mois après la formation, par Lemoine, des commissions révolutionnaires de Vannes et d'Auray, pour assassiner les victimes de Quiberon, tous les lâches qui en avaient fait partie, comme juges et comme bourreaux, étaient, jusqu'au dernier, tombés sous le fer vengeur de la justice naturelle !...

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Ces faits historiques paraîtraient assurément tenir du merveilleux, si leur authenticité ne se trouvait aussi bien, aussi publiquement établie; confirmée, d'ailleurs, par une lettre de Lemoine, aux représentants du peuple, et, dans laquelle ce général, si digne des maîtres qu'il servait, donne le dernier coup de crayon à la véritable esquisse de son lâche et méprisable caractère : « Vous m'avez demandé, citoyens représentants, écrit-il le 5 septembre 1795, de vous fournir une liste des bons patriotes qui mont aidé dans les vengeances que fai exercées au nom de la nation. On a eu, malgré moi, le tort de les engager, même avant la fin de l 'affaire, au milieu de ce pays sauvage : et j'ai le regret de vous annoncer : que tous ont péri assassinés par nos lâches ennemis. C'est à peine si les états de situation que je viens de parcourir, en présentent quelquesuns sur les cadres. Les brigands avaient juré de les faire tous périr; et nous ne pouvons plus qu'honorer leur mémoire républicaine. Je viens de proposer à Hoche de faire une fête funèbre en l'honneur de ces martyrs de la justice nationale. J'espère qu'il accueillera un vœu qui doit moraliser V armée * dont les officiers et régiments m ont donné de graves sujets de plaintes, au sujet de ces expéditions. »

Ainsi , en style révolutionnaire , et sous la plume d'un Lemoine, pour des soldats français, donner de graves sujets de plainte : c'est refuser noblement de participer, commejM^sou comme bourreaux, à des exécutions à la fois lâches, iniques et flétrissantes pour ceux qui s'en rendent capables! Moraliser V armée, c'est lui faire accepter les cyniques principes de la déloyauté, de la trahison, de l'infamie!.,. Heureusement que de semblables professeurs et de pareils enseignements furent et seront toujours, avec l'horreur et le mépris qu'ils méritent, noblement repoussés par l'armée, par les soldats français!...

Hoche l'avait ainsi compris: en conséquence, au lieu de prendre part à ces affreux massacres, au lieu d'improviser des doléances, des pompes funèbres aux mânes de leurs criminels acteurs, il était parti dès le lendemain de sa triste victoire, pour combattre, avec sa bravoure ordinaire, les insurgés bretons

qui tenaient encore le pays avec la division expéditionnaire de Tinténiac, après la mort de cet héroïque chef, commandée par Pontbellanger.

Cette colonne royaliste avait déjà remporté plusieurs avantage près deQuinlin, Saint-Brieuc, Châtelaudren, etc., lorsque, trahis, par un misérable nommé Prigent, qui dévoila tous leurs projets aux républicains; abandonnés, comme toujours, par les Anglais; enfin par leur propre chef, Pontbellanger, qui, dans ce moment critique, à la nouvelle du désastre de Quiberon, est assez lâche pour s'enfuir et disparaître, ces courageux paysans, éloignés de plus de vingt lieues de leurs paroisses, crient à la trahison, à l'infamie, se croyant, à l'arrivée du général Hoche, dévoués aux terribles conséquences d'un nouveau massacre : mais , heureusement pour eux , Georges Cadoudal vivait encore.

Ce valeureux chef que nous trouverons toujours sur le chemin du dévouement et de l'honneur, profondément ému des justes récriminations de ses braves compatriotes, et des périls dont ils sont environnés , comme animé d'une inspiration sublime, déclare qu'il répond ici de leur vie sur la sienne, et jure de les sauver. Une telle promesse dans la bouche de celui dont ils connaissent la mâle énergie, la consciencieuse loyauté, relève aussitôt ces courages abattus par le désespoir. Georges nommé général au milieu des acclamations de ces bons Morbihannais, que l'espérance vient de ranimer, bien secondé par son ami Lemercier, entreprend, sans hésiter, une retraite, en bon ordre, au milieu des colonnes républicaines, et la conduit avec tant d'habileté, de prévoyance, que, dans l'espace de trois jours seulement, il ramène tous ses compagnons dans leurs foyers, sans avoir à regretter la perte d'un seul hommme; bien qu'il eût traversé mille dangers, et repoussé des attaques nombreuses pendant ce difficile et périlleux trajet.

Après d'aussi rudes épreuves , ces malheureux paysans avaient besoin de repos; après des calamités pareilles, une organisation nouvelle et plus solidement établie, de l'insurivrjion, devenait indispensable. Cadoudal en chef prévoyant,

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pour atteindre ces deux résultats essentiels, renvoya momentanément ses dignes Bretons dans leurs familles, et s'occupa sérieusement de l'institution positive de sa nouvelle armée.

Pendant que Georges travaillait à l'accomplissement de ses graves projets, où la pratique devait absorber la théorie, Puisaye, dont la conscience avait dû beaucoup souffrir, depuis sa disparition étrange au plus fort des périls de Quiberon, poussé par un ambitieux besoin de se mêler aux événements; peut-être aussi par le désir de reconquérir la bonne réputation qu'il avait si déplorablement compromise, revint en Bretagne pour y développer de nouveau ses plans où la théorie n'avait que trop malheureusement égaré la pratique.

Dans ces fâcheuses conjonctures, il se présente au conseil royaliste du Morbihan pour lui soumettre sa justification, et ressaisir l'autorité qu'il avait, en apparence du moins, si lâchement abdiquée. Le conseil refuse de l'entendre, et prend, après l'avoir congédié, la résolution de lui faire signifier qu'il ne doit plus compter sur la confiance des royalistes.

Dans l'absence de Georges, Lemercier est chargé de cette pénible mission dont il s'acquitte avec autant de fermeté que de généreuse indulgence ; ne parvenant qu'avec beaucoup de peine à soustraire l'ex-général aux violences des Bretons qui demandaient sa tête.

11 s'enfuit dans l'Ille-et-Vilaine où les esprits ne se trouvaient pas aussi mal disposés à son égard. Pendant ce temps, Cadoudal avait repris les hostilités, le 4 novembre 1795; remporté plusieurs avantages sur les républicains en Bretagne; tandis que deux autres chefs déjà connus, Frotté, Bourmont, se distinguaient aussi : le premier, dans la Normandie; le second, dans le Maine.

Frotté Louis, comte de, — né en Normandie, vers 1765, était officier d'infanterie lors de la révolution. 11 émigré, en 1792; quitte l'Angleterre en 1795; se rend dans sa province pour y protester contre les excès révolutionnaires à la tête de la petite armée royaliste qu'il espérait y former aussi facilement (pie dans les autres localités : l'insurrection spontanée des

paysans Manceaux, Vendéens et Bretons, en avait improvisé de si valeureuses! Mais en Normandie le caractère naturel des habitants, le sentiment de la conservation individuelle plus puissant que les sentiments politique et môme religieux; l'habitude prise de raisonner longtemps ses actes avant de se décider; la crainte ordinaire de se compromettre; l'opposition à tout parti violent et décisif; la défiance naturelle contre les promesses, les projets aventureux, etc., devinrent autant d'obstacles qu'aurait dû prévoir un indigène, et qui lui permirent, à grande peine, de réunir 400 hommes assez mal disposés aux difficultés, aux périls de la guerre de partisans.

Avec le concours de Picot son lieutenant , soldat aussi valeureux que chef parfaitement habile, Frotté, malgré l'insuffisance de ses ressources, effectua cependant, en quelques mois, des choses tellement étonnantes, que les princes, en apprenant ses brillants exploits avec d'aussi faibles moyens, lui envoyèrent, en témoignage de leur confiance, des émigrés dont il forma son corps d'élite sous le nom de Compagnie des gentilshommes de la Couronne.

Au milieu de conditions plus favorables, ce vaillant chef eût opéré des merveilles et changé peut-être la marche des événements révolutionnaires ; mais, comme on l'a dit, avec raison ■ « La Normandie n'avait ni exaltation religieuse, ni stimulant politique; elle n'était animée ni par l'amour de la gloire, ni par l'ambition des triomphes; elle se battait en faveur de la royauté, pour ne pas servir la République : » Aussi pour l'ambition comme pour le dévouement, suivit-elle, de bien loin, dans ces nobles guerres de l'indépendance, la Bretagne, le Maine et surtout la Vendée.

« Le paysan normand, dit M. Crétineau-Joly , n'offrait aucune des conditions qui, pour une levée de boucliers contre la République, se combinaient si admirablement chez le paysan vendéen et breton... L'habitant des petites villes et des campagnes de Normandie ne concevait pas qu'on dût hasarder sa vie, ses propriétés, son repos même, pour défendre la cause de ses anciens seigneurs; toujours regardés par lui, avec un

œil de crainte envieuse. La cause du roi, il ne la jugeait qu'à travers mille récits calomnieux; celle de Dieu ne lui sembla il

être que celle du clergé. »

Le Maine, après l'affreuse catastrophe de Quiberon, prouva bientôt qu'il ne se laisserait point abattre sous le découragement qu'un tel désastre avait jeté dans tout le parti royaliste. Rochccotte y procédait à de nouvelles organisations, tandis que, dans le Haut-Anjou, de Scépeaux ne laissait, par ses continuelles escarmouches, aucune trêve aux républicains, et que, dans ces provinces commençaient à se manifester les éminentes qualités d'un jeune chef royaliste qui devait y jouer bientôt un rôle important.

Bourmont Louis, Auguste, Victor, Comte de Ghais>e, — né au château de Bourmont, Maine-et-Loire, le 2 septembre 1773 ; enseigne aux gardes-françaises, jusqu'au licenciement de 1789, fit ses preuves de courage et d'habileté militaire à l'armée de Condé, pendant la grande expédition vendéenne, et les premières guerres de l'Ouest. A l'amour des plaisirs de son âge, à l'insouciance, aux bonnes manières, à la prévenante urbanité du véritable grand seigneur, il joignait les qualités essentielles d'un chef de parti : circonspection, finesse, pénétration facile et judicieuse, valeur incontestable, mais raisonnée jusque dans ses plus violentes impulsions; mélange d'héroïsme guerrier et de savoir diplomatique ; appréciation si juste des hommes, qu'il se fit parfois des ennemis de ceux qu'il avait trop bien devinés, et qui s'en vengèrent par des moyens souvent très-peu dignes. Il eut pour habile et dévoué collègue, dans ses négociations et dans ses combats, le chevalier d'Andigné, son compatriote. Nous verrons, dans la troisième chouannerie, le comte de Bourmont qui jusqu'alors n'avait joué qu'un rôle secondaire, prendre le commandement en chef des insurgés de notre province, et, vers 1799, s'emparer de la ville du Mans.

Fatigué des combats incessants qu'il avait à soutenir contre les divisions des insurgés, Hoche désira sincèrement la paix et mit tout en œuvre pour l'obtenir. De leur côté, les princi-

paux chefs royalistes, voyant le peu cle succès de leur courageuse résistance, et les terribles exécutions dont leurs partisans étaient menacés, se montrèrent moins opposés aux négociations qu'on leur offrait , sans toutefois accorder , avec raison comme nous le verrons, une grande confiance aux perfides promesses du gouvernement républicain.

De Scépeaux, Rochecotte, etc., les premiers firent leur soumission ; Cadoudal, Boisguy, Frotté, qui d'abord n'avaient point voulu suivre cet exemple, signèrent enfin cette nouvelle pacification, illusoire comme les précédentes, le 21 juillet 1796. Les conditions fondamentales étaient : « 1° l'obéissance aux lois de la république ; le dépôt des armes et des munitions ; 2° la sortie des émigrés du territoire français; 3° la tolérance des cultes , des ministres de ces religions qui n'avaient pas abandonné leur patrie, qui prêchaient la paix, le respect des lois, du gouvernement, etc. »

Les royalistes, dans leur juste défiance, n'observèrent pas, il est vrai, très-exactement toutes les conditions du traité : plusieurs émigrés ne se résignèrent point à l'exil, ne se dessaisirent pas entièrement de leurs armes, de leurs munitions ; ainsi Georges ne livra que des canons hors de service et de mauvais fusils.

Mais qui pourrait les blâmer en lisant les étranges lettres officielles des républicains indiquant de quelle façon l'autorité révolutionnaire protégeait les propriétés et les personnes : condition cependant bien essentielle du traité; par conséquent en voyant de quelle manière on forcerait les royalistes à s'insurger de nouveau ?

Le 17 juillet 1796, le général Hédouville écrivait au représentant Bancelin : « Je pense avec vous qu'un des grands moyens de contenir les habitants de vos plus mauvaises communes est de les réduire à leur strict nécessaire, pour qu'elles ne puissent pas protéger les chouans, et favoriser leurs rassemblements. Je sens toutefois qu'un moyen qui serait infaillible , si nous pouvions le joindre aux autres , est la discipline de nos i loupes. Mais quelque sévères que paraissent les exemples „ 30

qu'on fait, quelque fermes et même inflexibles que soient les chefs, nous ne pouvons venir à bout d'arrêter le pillage : j'en gémis plus que je ne puis vous le rendre. Puisse le meilleur traitement des officiers et des soldats rendre les premiers plus surveillants, et les autres moins pillards. » Il est aisé de comprendre quel était, même en temps de paix, le triste sort des populations subjuguées par des armées républicaines dont les généraux se bornaient à gémir sur les dévastations de leurs troupes ; les officiers à ne pas surveiller, par insuffisance de traitement; ctdont les soldats, par défaut de solde, vivaient de leurs continuelles déprédations ; sans même parler de tous les autres excès autorisés par une aussi monstrueuse licence.

Enfin , manquer aux conditions essentielles des traités n'était rien encore pour la république ; elle violait, sans pudeur et de la manière la plus évidente, les lois et la constitution qu'elle avait elle-même édictées. Ainsi, les 16 et 17 octobre 1797, le ministre de la police, Sotin, écrivait aux administrateurs des Gôtes-du-Nord : « Il faut éloigner nos ennemis naturels, et, pour en faciliter les moyens,;*? vous autorise, sous ma responsabilité, à faire des visites domiciliaires, même pendant la nuit... La République a été longtemps placée sur le cratère d'un Vésuve ; nous l'avons comblé avec des cadavres, ou avec les chaînes dont nous avions chargé d'indignes bras. La contre-révolution est anéantie à Paris ; c'est à vous à l'étouffer en Bretagne : la loi est bonne dans le temps de calme; ?nais, pendant l 'orage, le pilote sait se mettre au-dessus de la consigne, et V outrepasser quand besoin est... Il faut mitrailler nos ennemis sans scrupule, les arrêter au premier soupçon que vous concevrez , et les faire disparaître si bon vous semble : le pouvoir exécutif s'en rapporte là-dessus à votre discrétion... Veillez et ne craignez pas de faire des arrestations : quelques honnêtes gens arrêtés font peur aux méchants ! »

D'aussi révoltantes instructions n'exigent pas de commentaires, mais elles nous expliquent assez l'intolérable situation des provinces de l'Ouest pendant cette prétendue paix ; les représailles parfois terribles des paysans contre les auteurs de

pareils attentats ; enfin la reprise des hostilités dont nous devons continuer l'histoire.

Mais, avant de passer outre, ajoutons quelques mots pour faire connaître la fin tragique des courageux chefs royalistes soumis aux exécutions républicaines.

La délation, la mise à prix des têtes, la violation ostensible des saufs-conduits, de toutes les garanties jurées, etc., furent des moyens devant lesquels on ne recula pas, lorsqu'ils purent servir à la destruction de ces chefs même désarmés. Ainsi les comtes de Geslin et Tristan-l'Hermite , porteurs d'un saufconduit, rencontrés sur la route de Laval au Mans, par un détachement républicain, furent arrêtés et fusillés.

Lecomte, chef divisionnaire du canton de Craon, avait sauvé la vie d'un prisonnier républicain à l'instant d'être fusillé. D'abord, il sembla s'attacher si étroitement à la personne de son libérateur, qu'on l'avait surnommé Caniche; mais ce misérable, séduit par le tarif des proclamations républicaines, livre son bienfaiteur qui passait la nuit dans une ferme près de Craon, avec dix des siens qui sont assassinés. Le chef est pris, conduit à Craon, abreuvé d'outrages et fusillé.

Le fameux Taille-Fer, Michel, chef de la paroisse de Chemiré, parvenu d'après ses belles actions au grade supérieur de chef divisionnaire, déjà vieux et souffrant, veut, en l'emportant sur ses épaules, sauver un émigré qui avait échappé au désastre de Quiberon ; poursuivi par les bleus, il est atteint et massacré à coups de sabre avec celui qu'il avait eu la générosité de ne pas abandonner.

Les royalistes du Maine, avec un héroïsme au-dessus de tout éloge, ne consentirent à déposer les armes qu'en juin 1796, et seulement lorsqu'ils furent assurés que M. de Scépeaux avait fait sa soumission. Mais les traités conclus n'étaient qu'un piège perfide ; et les motifs pour se défaire des chefs insurgés ne firent par défaut. Rochambeau, commandant de la division de Mayenne, accusé de conserver des armes, fut condamné à mort par une commission militaire ; les chefs de canlon, Place-Nette et Mousqueton, arrêtés sous divers pré-

(UN RÉACTIONS POLJ Uni i S

textes, furent assassinés sur la route par l'escorte qui devail les conduire à Laval; Grand-Francœur , Moustache, Sans- Peur, Morière, etc., évitèrent le même suri, en se dérobant à toutes les poursuites; et ne reparaissant qu'en 1799 à la

reprise des hostilités.

Troisième Chouannerie.

Les premières insurrections royalistes avaient eu , pour mobiles essentiels et communs, la défense de la religion et de la monarchie ; elles avaient amené la formation de véritables armées ; livré d'importants combats et plusieurs grandes batailles. Celles qui vont suivre présenteront encore le même but, et de plus celui d'une indispensable protection individuelle, d'une légitime défense, dans toute la force de l'expression ; mais n'offriront presque plus qu'une suite d'escarmouches plus ou moins graves, plus ou moins sanglantes.

a Ce ne fut plus, dit M. Crétineau-Joly, une guerre en règle, mais une suite d'engagements destinés à protéger les familles, que la présence des garnisaireset la levée des contributions inquiétaient sans cesse. Des bandes s'organisèrent : colonnes volantes, qui fondaient sur les bleus au moment où ils s'y attendaient le moins, et qui frappaient de mort leurs ennemis. Les chouans étaient poussés aux dernières extrémités par les tortures que le gouvernement décrétait contre eux ; ils y répondirent en n'épargnant personne. Ils étaient espionnés, traqués, dénoncés, mis à mort; on pillait, on égorgeait leurs familles : ils se vengèrent! »

Au milieu de ces intolérables et continuelles persécutions, plus inquiétés, plus malheureux encore qu'ils ne l'avaient été pendant la guerre, les royalistes des provinces de l'Ouest se préparent une troisième fois, sous le nom de mécontents, à secouer le joug de leurs iniques et lâches persécuteurs.

Georges Cadoudal fait un noble appel à sa courageuse Bretagne ; les royalistes du Maine se mettent en communication

avec ceux de la Normandie; Frotté revient à son armée ; Bourmont est nommé à la place de Rochecotte. Georges a déjà repris son commandement; Sapinaud, d'Autichamp, Forestier, Suzannet, occupent la rive droite de la Loire.

Hoche n'existe plus; Bonaparte se trouve en Egypte: l'occasion est favorable; mais le Comité royaliste de Paris, le cabinet de Londres, où Puisaye, chassé de la Bretagne, continue ses vaines manœuvres ; la faiblesse , l'aveuglement des princes, trompés indignement par tous ces intrigants ou ces traîtres, jettent la confusion, le désordre, et même le découragement dans les opérations , dans l'âme des hommes de dévouement et d'action qui, sans tous ces obstacles réunis, auraient peut-être alors terrassé la République chancelante sous le poids de la déconsidération, du mépris, de la honte!...

La lettre que M. de Frotté, le 27 septembre 1798, écrivait à son agent en Normandie, peint en deux mots l'état de souffrance et d'anxiété des cœurs les plus sincèrement attachés à la monarchie : « Je désespère , dit-il , que nous touchions jamais au but de nos désirs. 11 semble que l'aveuglement, la fatalité et la perversité réunissent leurs efforts pour empêcher l'honneur de vaincre le crime. Que ne puis-je me débarrasser de l'honorable fardeau dont je me suis chargé, pour ne conserver que la direction de mon sabre !... »

Toutefois, le découragement n'était point ici de la faiblesse, le sacrifice de la vie ne coûtait pas; mais on pressentait, avec peine, qu'il serait sans résultat avantageux ; et ce triste pressentiment ne se vérifia que trop dans la suite.

La France presque entière , à l'imitation de sa capitale , avait courbé son front, rougi par la honte, sous la pression des infamies révolutionnaires; et retrempé son orgueil humilié dans le prestige de quelques brillants succès militaires obtenus à l'étranger, sur les champs de bataille. Les provinces de l'Ouest, presque seules, étaient restées étrangères à cette humiliation permanente, comme à ces avantages éphémères : elles avaient fixé le jour de l'insurrection au 15 octobre 1799 : et, même avant ce jour, l'insurrection était un fait accompli.

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Nous n'avons déjà que trop vu les provocations républicaines, dont la barbarie justifie plus que suffisamment moyen extrême que, dans toute autre circonstance, nous serions le premier à blâmer : les circulaires inqualifiables

du nouveau ministre de la police combleront ici toute mesure. Foucher le régicide, homme trop capable, mais dont l'immorale et cruelle perfidie surpassait encore la capacité, venait de succéder, le 22 juillet 1799, au cynique et brutal Solin, dans ce ministère, où ses révolutionnaires instincts se révélèrent aussitôt dans les affreuses instructions qu'il adressait aux administrateurs des départements de l'Ouest : ci Vous connaissez, citoyens, leur écrivait-il, les dangers qui entourent la République : ils sont grands, mais des républicains comme vous ne pâliront pas devant ces maux. La conspiration des rois est flagrante; celle des brigands Test encore davantage. Les rois feront la paix avec la République, après une victoire remportée par nos armes; les chouans ne traiteront jamais. Vous devez donc user de toute la puissance que la loi vous confère, pour frapper sans cesse et indistinctement sur toutes les têtes que vous croirez coupables : il ne s agit plus de faire le triage des bons et des méchants; dans ce pays maudit, il n'y a, il ne peut y avoir que des coupables. Vous aurez à votre disposition : V emprunt forcé , le séquestre , la loi des otages et la force armée... Confisquez les biens qui, par malheur, ne sont pas encore devenus propriétés nationales; vendez-les, distribuez-les, prenez-les ; n'importe; mais arrachez-les de force aux ci-devants, qui, à coup sûr, ne peuvent qu'en faire un mauvais usage. Il est bon que la propriété change de main, pour que l'influence en change aussi. On crée, par là, d'irréconciliables ennemis à la ci-devant royauté : il faut, autant que possible, répandre dans les familles révolutionnaires cette prime d'encouragement... Vous devez encore employer, sans ménagement, la loi des otages; elle vous permet d'emprisonner, comme otages, tous les suspects, aïeuls, aïeules, pères, mères, frères, sœurs, etc., des chouans : elle autorise même à les fusiller au besoin... Prenez sur vous ; le pouvoir vous soutiendra.,. L'eni-

prunt forcé n'est bon que pour les départements timides...; ceux de l'Ouest étant indomptables, le séquestre et la mort valent mieux pour eux : cela coupe court à toutes les objections !... Travaillez-donc civiquement : frappez sans pitié; et ne doutez jamais de tout l'intérêt que porte, à vos malheurs, le Directoire exécutif !... »

Nous le demandons, est-il possible de réunir, dans une instruction administrative, un plus grand nombre de perfidies insignes, d'atrocités, d'infamies, pour tout dire en un mot? Quand on sait positivement ensuite que le plus grand nombre des agents stipendiés auxquels elles s'adressaient, ne restaient jamais en arrière de la tâche avilissante qui leur était si résolument imposée, aurait-on bien encore la prétention aveugle ou coupable de nommer insurrection criminelle un effort sublime, tenté par les courageux Français de l'Ouest, pour s'arracher aux horreurs de ces iniques et sanglantes persécutions?...

Aussi, lorsque les Bretons demandaient à Georges ce qu'il fallait faire au milieu de ces calamités, de l'indifférence ou de l'irrésolution des puissances étrangères pour y mettre un terme, répondait-il avec l'indépendance et la fermeté naturelles à son caractère : « Ce que nous devions entreprendre auparavant. Les rois de l'Europe ont agi sans nous, nous agirons sans eux : ce sera le meilleur moyen de leur prouver que les royalistes de France n'ont pas besoin de leur appui. »

Des paroles aussi nobles devaient avoir de l'écho dans un pays comme la Bretagne : elle est aussitôt sous les armes. La Normandie, qui jusqu'alors n'avait pris qu'une part assez indirecte à la réaction, se lève à son tour. Dès le 12 octobre, le comte de Frotté, qu'entraîne l'impatience des insurgés, est contraint de devancer l'époque du mouvement général , fixé au 15, se distingue à l'attaque des cantonnements de Gouterne. Le 14, Picot fait des prodiges de courage aux portes d'Alençon. Précisément vers les mêmes jours, le comte de Bourmont obtenait déjà, dans le Maine, ses premiers avantages sur les républicains; et, le 12 octobre, campait devant La Flèche, se

disposaul à faire le siège du Mans, qui, parmi les affaires

locales, doil spécialement fixer noir*,' attention.

Occupation nu Mans par l'armée royaliste.

D'après le nouveau plan d'insurrection, pour frapper au cœur les administrations départementales et saisir plus sûrement le pouvoir, les royalistes devaient s'emparer d'abord des chefs-lieux, ensuite des villes principales de la circonscription. La prise du Mans fut en conséquence l'objet des premières opérations militaires de M. de Bourmont dans la Sarthe : voyons au milieu de quelles conditions elle va s'effectuer.

En vertu de la loi du 18 fructidor an VII, les administrateurs actuels de la ville du Mans : MM. Daguin, Gargan, Théophile Lecler, Négrier de la Crochardière, Mandroux, avaient été destitués et remplacés par MM. Vérité fils, de la Ferlé, Barré, etc., qui s'associèrent Léger et Blavette de Saint-Calais. En conséquence de ce changement du personnel administratif, M. Hamard, secrétaire-général, donna sa démission.

L'administration nouvelle effectua l'arrestation d'un certain nombre de suspects, qu'elle faisait conduire par des charrettes découvertes, malgré les intempéries d'une saison froide, pluvieuse, et renfermer dans les cachots humides et privés d'air. M. Bâtard de Fontenay, ancien capitaine de dragons, l'une de ces victimes révolutionnaires, infirme et déjà très-souffrant, y mourut de misère et de maladie. Une autre administration, également inhumaine, prit la place de celle-ci; dirigée par un ancien curé de Nouans, appelé Bernard; homme vil, espion du Directoire, âme damnée de la révolution. Dans l'an VIII, d'autres administrateurs furent nommés : MM. Brillant de Fresnay , homme probe, Bégnard de Saint-Denis -d'Orques, Aubert de Bessé, etc.

Vers cette époque, une compagnie de brigands, bien différente de celles des insurgés royalistes, s'était organisée au Mans et dans les environs, sous le commandement d'un misé-

rable domestique de M. le marquis de la Gelinière, qui, après l'avoir fait disparaître, s'était emparé de ses noms, titres, décorations, et présenté dans sa bande avec le sobriquet de Branche-cCQr.

La 24me demi-brigade, pendant qu'elle tint garnison au Mans, sans parvenir à s'emparer de cet effronté malfaiteur, le gênait toutefois dans l'exécution de ses projets. Lorsqu'elle fut partie, Branche-cVOr se livre avec plus de facilité à ses criminelles entreprises. Il enlève M. Trillon, acquéreur du presbytère de Saint-Pavin-des-Champs qu'il habitait; Mme Chauveau, près de Parigné-l'Éveque, etc., pour les mettre à contribution.

Une lettre écrite, le 13 thermidor an VII, 11 août 1799, par le brave commandant de la garde nationale du Mans, M. Leprince-Claircigny, à M. Houdbert, son ami, membre des Cinq-Cents, nous donne, sur les exploits de Branche-d'Or, quelques détails assez importants pour mériter une citation.

« Il y a quatre jours, écrit M. de Claircigny, vers huit heures du soir, cinq chouans se présentent chez le citoyen Trillon, ancien fonctionnaire, qui habite le presbytère de Saint-Pavindes-Champs, et le trouvèrent dans son jardin. Le pauvre malheureux fut enlevé à sa famille et conduit, les yeux bandés, à travers les champs, dans quelque repaire éloigné. Les chouans ont alors écrit à sa femme pour la l'assurer sur son sort, et promis de le rendre moyennant 4,000 fr., et non autrement. La loi sur les otages a été alors déployée; six ont été sommés de se rendre à la Visitation : mais Trillon n'a pas obtenu davantage sa liberté. Hier, nous avons cru devoir faire une excursion pour le découvrir, et tomber sur la maudite bande. Cent hommes de la garde nationale, choisis et bien armés, se sont réunis à minuit. Nous avons marché dans le plus grand silence, vers le canton qu'ils fréquentent le plus; nous nous sommes divisés en quatre colonnes ; nous avons fouillé partout, fermes, bois, blés, etc., mais sans découvrir autre chose que de faibles indices. En arrivant, nous avons trouvé h; citoyen Trillon rendu à sa famille, en échange des 4,000 fr. exigés. Si vous m'eussiez découvert, nous a dit Trillon, j'étais

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sacrifié! Voilà une manière de voler bien cruelle. Ces scélérats deviennent chaque jour plus entreprenants. Obtenez-nous des forces, nous les seconderons : nous marcherons tous, les républicains s'entend, et cela forme environ 400 hommes. A force de les harceler, nous les détruirons. Signé : Leprince- Glaircigny. »

Les administrateurs, s'autorisant alors de ces divers exploits d'une bande qui n'avait aucun rapport avec les véritables chouans, pour mettre en exécution l'inique loi des otages ; MM. de Launay, avocat, Lambert de la Vannerie, Goussault, de Taschcr , Manjot-d'Elbène , de Gourcival , des Morandais, etc., furent arrêtés comme pères, fils, parents d'émigrés, avec ordre formel de se rendre à la Visitation dans le délai de dix jours; sans pouvoir fournir, comme excuse, aucun certificat de maladie. M. Delaunay, dans sa chambre de réclusion, étant mort, sans aucun secours, d'une attaque d'apoplexie foudroyante, ce chaleureux zèle d'incarcération se refroidit un peu : MM. des Morandais et de Gourcival obtinrent dès lors un sursis. Toutefois, ces abus de la législation révolutionnaire multiplièrent dans la Sarthe, comme partout, le nombre des mécontents. Branche-d'Or , comme prétexte illusoire de ces vexations, fut poursuivi par les royalistes et par les républicains en même temps : pris et fusillé par ces derniers.

Les choses étaient ainsi disposées dans la ville du Mans, lorsque, dès le 11 octobre 1799, l'administration municipale fut publiquement avertie, par le journal d'Angers, de l'attaque certaine qui devait avoir lieu quatre jours après. Le 13, déjà 1,500 chouans avaient paru sur les hauteurs de Foulletourte : le 14 au matin, prévenu de ces dispositions, le général Simon, qui commandait au Mans, fait quelques reconnaissances, mais ne découvre absolument rien. Vers le soir, on vint plusieurs fois, à l'hôtel du Croissant, où se trouvaient réunis le commissaire du gouvernement, le général et quelques administrateurs du déparlement, pour les prévenir de la prochaine attaque des royalistes. Ces officieux messagers furent éconduits assez peu civilement, comme alarmistes, et menacés de la prison dans le

cas d'insistance de leur part. Les autorités civiles, militaires, semblaient vouloir tout ignorer sur le périlleux événement du lendemain, sur les prévisions duquel tous les autres habitants étaient parfaitement édifiés.

La ville du Mans offrait pour garnison 300 hommes de la 40me demi-brigade, commandée par M. le colonel Àuvray, casernes à Saint-Vincent; une compagnie de gendarmes, sous les ordres du capitaine Philipon ; environ 1,200 hommes de la garde nationale, ayant pour chef M. Leprince-Claircignv ; une compagnie de vétérans : ces forces réunies avaient pour chef supérieur le général Simon.

L'armée royaliste, commandée par M. le comte de Boniment, âgé seulement alors de 26 ans, offrait un effectif de 3,000 hommes, partagés en trois principales colonnes d'attaque : la première, dirigée par M. de Bourmont ; la seconde, par le général vendéen Tranquille; et la troisième, par M. Lamotte-Mervé.

Les royalistes, beaucoup mieux avisés dans toute cette affaire que les républicains, avaient mis en œuvre, pour assurer le succès de leur entreprise, des manœuvres qui, seules, peuvent expliquer deux faits antérieurs de deux ou trois jours à la prise du Mans : 1° L'éloignement de la ville du nommé Guionneau, démagogue, ayant un pouvoir tel sur la populace, qu'il aurait aisément pu la rassembler au premier signal. 2° L'arrivée de Paris d'un Lagarancière, espèce d'intrigant, d'espion, porteur d'un brevet ministériel, avec lequel il trouva moyen de diriger vers Saint-Calais une compagnie de la 40n"' demi-brigade, et de ne la ramener au Mans qu'après la prise de cette ville. De leur côté, les républicains avaient bien désarmé les honnêtes" gens ; mais leurs frères et amis, seuls possesseurs de fusils et de munitions, trouvèrent, comme presque toujours, beaucoup plus prudent et plus sûr de rester enfermés, chez eux, pendant l'action.

Le 14 au soir, les colonnes de l'armée royaliste étaient ainsi campées: celle de M. de Bourmont, à l'ouest, dans les communes d'Allonnes, Bouillon, Pruillé ; celle de Tranquille,

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au sud-est, près de Moncé-en-Belin, de Saint-Gervais ; enfin, celle de Lamotîe-Mervê, au nord, aux environs de Neuville, Saint-Pavace, elc.

Dans la nuit du 14 au 15, les colonnes doivent marcher en même temps sur la commune du Mans, et s'avertir mutuellement, par une décharge, de leur entrée dans la ville. Ce mouvement fut exécuté si précisément, avec tant de mystère, que les 3,000 royalistes riaient à trois heures et demie du matin, le 15 octobre 1799, aux portes du Mans ; tandis que les bons patriotes et leurs prévoyantes autorités civiles et militaires, plongés dans les douceurs du sommeil, ne songeaient pas même à se défendre.

Le mot d'ordre des royalistes est : « Thérèse et France. » Les trois colonnes arrivent en même temps ; celle de Bourmont, après avoir culbuté le poste de Saint-Gilles, donne le signal auquel répondent les deux autres, et s'avance vers le Pont-Perrin. Eveillé, comme tous les habitants, par ces trois décharges successives, le général Simon seul, à cheval, franchit ce pont où la veille il avait placé 15 hommes de garde ; prenant dans l'obscurité l'avant-garde royaliste pour un détachement républicain : « Par quels ordres êtes-vous sous les armes ? » s'écrie-t-il avec colère en s'avançanl davantage : « Par les ordres de notre chef, » lui répondent les chouans qui, l'ayant bientôt reconnu à son uniforme, le couvrirent d'une grêle de balles. Son cheval est tué, lui-même laissé pour mort et dépouillé sur la place.

Lorsque toute la colonne fut passée, le malheureux général, avec un bras fracturé, plusieurs balles dans le corps, eut assez de courage pour se traîner jusqu'au bord de la rivière, à la manufacture d'indiennes qui s'y trouvait alors, où les secours les plus charitables et les plus intelligents lui furent prodigués.

Cette première colonne arrive sur la place Saint-Pierre, et s'empare de la municipalité. M. Leprince-Claircigny, commandant de la garde nationale, réunit avec beaucoup de peine, soin* ses ordres, une vingtaine d'hommes. Avec cette faible

troupe il veut défendre L'hôtel de ville, et dans les rues de Saint-Pavin, de la Sarthe, livre courageusement plusieurs combats où quelques-uns de ses braves sont, les uns blessés, les autres tués. Bientôt sur le point d'être écrasé par le nombre, ce vaillant citoyen fait, avec un admirable sang-froid, sa retraite au milieu de l'armée royaliste, et gagne la Bazoge avec ces quelques hommes dont il avait ainsi merveilleusement sauvé la vie.

La deuxième colonne, dirigée par Tranquille, se partage, avant d'arriver à Pontlieue, en deux divisions ; l'une se porte sur la gauche, arrive par la rue Basse et le Greffier ; l'autre, sur la droite, coupe la route de Tours, la commune de Changé, passe la rivière de l'Huisne aux moulins de Noyers ; traverse la nouvelle route de Paris, gagne l'ancienne, entre dans la ville par la place des Jacobins, et se porte sur la préfecture.

La troisième colonne arrive en partie par le tertre Saint- Vincent, en partie par le tertre Mégret, et s'arrête un instant sur la place du Château. M. Auvray, colonel de la 40me demibrigade, et qui logeait sur cette place, éveillé par le signal de la décharge, se lève précipitamment, échappe au danger par sa résolution et sa présence d'esprit. En voulant gagner la caserne de Saint-Vincent pour diriger la troupe qui s'y trouvait, il se voit au milieu des royalistes et leur dit à demi-voix, avec le ton du commandement : « Silence, mes amis, serrez vos rangs. » Il fait si bien, qu'on le prend pour un des chefs; il marche avec eux vers la caserne où l'autre partie de la colonne se trouvait arrêtée ; mais au bas de la rue, se croyant reconnu par les chouans, il fuit avec une telle rapidité que les balles sifflant aussitôt à sa poursuite ne l'atteignirent pas et qu'il put entrer sain et sauf au quartier.

Dans le même instant, MM. Philipon, capitaine, et Jobet, lieutenant de la gendarmerie, se trouvaient à cheval, dans la rue de la Sarthe, parmi les assiégeants qui ne les reconnurent pus, bien qu'ils fussent obligés de marcher quelque temps au milieu d'eux. Mais., au débouché de la rue Sainl-Honoré, les

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deux officiers, jusqu'ici très-exposés, mirent leurs coursiers au grand galop et disparurent sans accident.

("h autre personnage, ayant, plus d'une Fois, inscrit, luimême, tristement son nom dans notre histoire : le régicide

Levassent', eut encore , pendant cette invasion royaliste, ses terreurs et ses anxiétés républicaines, dont il fait aussi luimême le récit que nous reproduisons textuellement :

« Pendant que j'étais chirurgien de l'hôpital de la ville du Mans, les chouans entrent dans celte ville à quatre heures du matin ; le bruit des coups de fusils me réveille ; ouvrant mes fenêtres, je vis sur la place de l'Eperon une compagnie de la garde nationale rangée en bataille près de la maison de M.Thoré. Je m'armai, sortis avec ma femme, et me rendis sur la place des Halles, parla petite rue du Vert-Galant. Une compagnie rangée près du Soleil-d'Or nous cria : « Qui vive! » Je répondis : « Républicain. » Et nous essuyâmes, sans être atteints, une décharge de dix à douze coups de fusil. Nous étions alors près du corps-de-garde de la Visitation, qui n'était point occupé, nous y entrons; une compagnie de chouans venant du haut de la place nous poursuit; je vois une porte au fond du corps-de-garde, j'en brise la serrure ; nous descendons dans une grande cave, nous passons dans une seconde; enfin, nous arrivons dans la cour principale de l'ancien couvent. Le portier nous accueille avec bienveillance, me conduit dans un petit caveau ; je m'y cache seul, ma femme reste chez le concierge. À la Visitation se trouvaient les otages royalistes qu'on y avait enfermés ; je ne les vis point heureusement, car cela aurait augmenté les mortelles inquiétudes que j'éprouvai pendant cette longue journée, vers la fin de laquelle deux de ces otages royalistes, les chouans s'étant éloignés, vinrent, avec ma femme, pour m'engager à sortir, en m'appelant par mon nom, et m'apprenant qu'ils étaient restés , chacun à leur tour, à la porte de ma retraite pour la garantir de toute visite périlleuse. Ils m'offrirent de me reconduire ou de passer la nuit avec eux; je restai. M. Manjot d'Elbène me conduisit dans leur chambre, et nous soupâmes ensemble;

M. Manjot m'apprit que mon habitation avait été pillée ; m'offrit de me prêter 2o louis, que je refusai en le remerciant. Lorsque le jour fut arrivé, nous nous quittâmes, je crois, satisfaits les uns des autres. »

La troisième colonne royaliste, commandée par M. Lamotte- Mervé, seule avait éprouvé, pour entrer au Mans, une sérieuse résistance ; devant s'emparer de la caserne de Saint-Vincent, où se réunissait toute la force réelle de la garnison. M. Àuvray, qui se trouvait alors à cette caserne, règle ses dispositions pour une vigoureuse défense; donne ordre, à la compagnie de grenadiers, d'aller prendre à son domicile, qu'il venait cle quitter, le drapeau de la demi-brigade. Il fallait s'ouvrir un passage au milieu des royalistes qui remplissaient la rue de Saint-Vincent; la fusillade est prolongée, meurtrière. Dominés par le nombre, les grenadiers sont forcés de rentrer au quartier pour s'y défendre.

Le colonel républicain, abrité par les murailles, concentreses moyens à l'angle sud, vers la rue de Tessé, dans laquelle il fait une sortie. Nouveau combat encore plus acharné, plus sanglant que le premier ; les deux chefs y sont blessés : M. Auvray, légèrement de deux balles ; M. Lamotte-Mervé, mortellement: il succombe en effet trois jours après. Les républicains rentrent derrière leurs solides retranchements ; et M. de Bourmont, qui vient d'arriver sur le lieu même du combat, désespérant de pouvoir enlever ce poste à l'arme blanche, sans perdre beaucoup de monde, fait suspendre l'action ; envoie chercher des canons à l'arsenal.

M. Auvray, sentant bien que toute résistance avec une aussi faible garnison va devenir impossible, songe prudemment à la retraite, ses munitions étant d'ailleurs épuisées ; saisit habilement ce temps d'arrêt, fait abattre un pan de mur du jardin, sort avec sa troupe, qu'il conduit en bon ordre dans la ville de Ballon. Vingt-cinq ou trente blessés furent seuls trouvés dans la caserne, et traités avec humanité; bien qu'en aient écrit autrement quelques plumes soldées ou par trop malveillantes.

Les royalistes sont alors maîtres de la ville dans laquelle ils

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doivent passer trois jours. Voyons ce qui va s'j réellement effl tuer; cherchons la vérité consciencieusement, sans passion, au milieu des récits les plus opposés, et qui ne sont malheureusement pas toujours affranchis de ce dernier caractère si nuisible aux intérêts les plus sacrés de l'histoire.

Aussitôt que la ville fut en son pouvoir, M. de Bourmont prend, de suite, les précautions nécessaires pour assurer la tranquillité publique, s'opposerait pillage, et se garantir d'une surprise. Des postes sont établis , des patrouilles organisées dans la ville et dans les environs. Un ordre du jour, trèssévère, prescrit le respect des propriétés particulières et des habitants. Le général va môme jusqu'à rendre publique la promesse de faire droit aux justes réclamations formulées à cet égard : mesure bienveillante, mais qui n'amena pas de plainte sérieuse.

Il était moins facile de garantir ainsi les lieux publics de la licence des soldats. Dès qu'il sut qu'à la municipalité les registres étaient jetés par les fenêtres ou brûlés, il vint lui-même réprimer ces désordres, et protéger le bureau de l'état civil, par l'apposition de son cachet sur la porte. Dans sa noble sollicitude, il s'occupa même particulièrement des victimes de cette invasion armée. Ainsi, lorsqu'on l'eût informé du fâcheux état du général Simon, il s'empressa de lui faire parvenir un billet affectueux dont voici les termes : « Vous pouvez, général, vous faire soigner en toute sécurité. Le roi veut toujours se montrer le père de ses sujets. Il a formellement défendu toutes représailles; il a ordonné, au contraire, de traiter tous les Français avec indulgence et bonté. Les royalistes, armés pour sa cause, connaissent ses intentions; je suis sûr qu'ils s'y conformeront; et j'espère, général, que les vœux que je forme pour votre prompt rétablissement seront exaucés. »

Des paroles aussi consolantes étaient bien utiles au pauvre blessé, dans l'état si grave qui menaçait alors sa vie. En effet, il avait été reçu le jour même, comme nous l'avons dit, à la manufacture de M. Desportes de la Fosse, et le lendemain on lui faisait l'amputation d'un bras, de deux doigts de la main

du côté opposé, l'extraction d'une balle engagée dans les parois du ventre : opérations qu'il supporta sans une plainte?... Voilà cependant l'homme que les bons patriotes, si différents du comte de Bourmont, accusaient de trahison, de lâcheté : eux qui, dès le premier bruit de la fusillade, s'étaient enfuis hors de la ville, ou si prudemment cachés dans leurs greniers, dans leurs caves, etc. Quant aux braves municipaux, ils étaient sortis déguisés en meuniers, en charbonniers; et le digne commissaire Jouanneaux, qui se disait si bien informé la veille, en postillon conduisant deux chevaux à l'abreuvoir, et gagnant, par le Bourg-d'Anguy , la route de Paris où l'attendait sa famille; pour se réfugier jusqu'à la Ferté-Bernard.

Il est dès lors facile de comprendre l'importante nécessité des précautions prises par M. de Bourmont, et l'impossibilité d'une surveillance complète, au milieu de ces tumultueuses conditions, puisque la ville se trouvait alors abandonnée par toutes ses autorités républicaines. Il est môme équitable d'ajouter que si, dans les établissements communaux, les soldats se livrèrent quelquefois au pillage, ils y furent puissamment aidés par les femmes des patriotes en fuite qui montaient, comme toujours, des bas-quartiers pour exciter le désordre ou prendre part à la curée.

Au département, la caisse est enlevée, les bureaux dévastés, les bustes républicains brisés, etc. ; 43,000 fr. sont pris à la recette générale de M. Goupil; chez M. Loizelière, payeur; chez M. Fortis, receveur des domaines nationaux ; dont ils brûlent tous les registres au carrefour des rues de la Paille et du Bourg-d'Anguy. On exige le drapeau de la 40me demi-brigade, chez M. Anfray qui logeait le colonel; on le réunit aux arbres de la liberté, à la guillotine, etc., mis en pièces, et dont on fait un feu de joie sur la place des Halles. On s'empara des vêtements, souliers, étoffes, équipements de l'armée qui se trouvaient en grand nombre dans les magasins de Saint-Vincent, de la Visitation, etc.; des munitions de 3,000 fusils, de sept canons, de sept barils de poudre que le directeur, M. Boucher, avait en dépôt dans l'église Saint-Michel; d'un Il 34

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matériel considérable pour l'enlèvement duquel beaucoup do charrottcs furent mises on réquisition. D'après un inventaire officiel, la valeur des objets pris à la ville s'élèverait à la somme de 952,970 fr.

Plusieurs habitants furent mis à contribution, comme acquéreurs de biens nationaux, à titre de restitution partielle aux émigrés. Ainsi MM. Goupil, receveur général, et Loizelière, payeur, envoyés à M. de Bourmont, n'obtinrent la liberté qu'en signant d'assez fortes obligations pour les grands bénéfices qu'ils avaient, disait-on, faits dans l'acquisition de ces biens. M. Leprince-Claircigny fut imposé à dix louis et un cheval, pour celle du couvent de Beaulieu; M. Jutheau, accusateur public, à 10,000 fr. pour celle d'une partie des biens de M. de Guibert; de la forge d'Antogni, appartenant à M. le comte de Tessé, etc.

Quelques scènes burlesques et quelques orgies signalèrent un peu la licence du soldat : ainsi des plaisants, qu'assurément il est impossible de ne pas improuver, se promenèrent magistralement par la ville affublés des costumes des autorités , qu'ils avaient enlevés à domicile ; d'autres se présentèrent à l'évêché pour effrayer M. de la Boussinière, qui se crut à sa dernière heure; mais ils se bornèrent à boire son vin, etc. Il y a loin de ces excès, condamnables sans doute, à ceux que la malveillance et le mensonge ont si regrettablement exagérés.

Les représailles ne furent assurément pas violentes : puisque l'on vit, pendant cette occupation militaire du Mans : des enragés se mettre en sûreté chez des aristocrates qu'ils auraient fait emprisonner au besoin ; un régicide comme Levasseur protégé , garanti , secouru charitablement par des otages royalistes que ses frères et amis avaient fait incarcérer; le comte de Bourmont s'occuper avec une sollicitude affectueuse de l'état fâcheux du général commandant pour la République. La discipline au contraire s'y montra d'une façon bien prévoyante, et surtout bien sévère, puisque trois chouans accusés de brigandage furent immédiatement fusillés.

Enfin, au milieu de ces conditions exceptionnelles et violen-

tes, les choses, en général, se passèrent d'une manière si paisible, que les écrivains les moins favorables au parti royaliste furent les premiers à le reconnaître. Ainsi, P. Renouard, dans ses Essais historiques du Maine, après avoir exposé plusieurs des scènes de cette occupation en termes emphatiques, exagérés, termine par cette conclusion peu conforme à ses premiers dires, mais qu'assurément, sous la plume de cet auteur on ne soupçonnera pas de partialité : « Quoi qu'il en soit, les chouans, au nombre de 3,000, ne firent pas, dans une ville de 19,000 habitants, dont ils étaient les maîtres, tout le mal qu'ils auraient pu y faire et auquel on s'attendait. » Surtout, comme le fait judicieusement observer, à cette occasion, M. Grétineau, « lorsque les gardes nationaux, les bleus, les généraux, les officiers et les républicains de toute condition, ne s'épargnaient point le pillage dans les châteaux et dans les campagnes; qu'ils y laissaient, partout, l'incendie, le viol, la dévastation ou la mort, comme souvenir de leur passage ; et devaient, en conséquence, avoir accumulé bien des vœux de vengeance dans le cœur des royalistes. »

Dès le 15, dans la soirée, le 16, pendant la'journée entière, on s'occupa de faire partir le butin en suivant la route de Saint-Georges, avec destination vers Sablé. Précaution démontrant, jusqu'à l'évidence, que M. de Bourmont, informé des mesures prises pour l'attaquer avec des forces bien supérieures aux siennes, avait, dès son entrée dans la ville, pris la résolution de n'y tenir que deux ou trois jours.

En effet, dès le matin du 17, on passa une grande revue sur la place des Halles, avec toute la musique de la garde nationale mise en activité. Les soldats royalistes n'avaient pas d'uniformes; les chefs étaient costumés à la hussarde, avec la veste garnie de poil, enrichie de ganses d'argent sur les coutures, ceinture de soie, panaches blancs; un certain nombre portaient la croix de saint Louis. La cavalerie, au nombre de 300 hommes, était bien montée.

Dans l'après-midi, l'évacuation du Mans s'opère en bon ordre, musique en tête. On l'avait convoquée d'abord comme

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pour une simple conduite à l'extrémité des faubourgs; mais de proche en proche on la fit aller à quatre lieues; probablement sans L'ordre de M. de Bourmont, puisqu'il parut surpris de les trouver à cette distance. Ils lui donnèrent des sérénades ; et, le lendemain, obtinrent la permission de revenir au Mans.

A peine les royalistes furent-ils partis, qu'arrivèrent les compagnies de la 40me demi-brigade, les colonnes mobiles de Ballon, Bonnétable, Mamers, La Ferté-Bernard, Ghâteaudu-Loir, Ëcommoy, La Flèche, Loué, Brûlon, etc. Alors on vit les autorités, les administrations, les valeureux mais prudents patriotes, sortir de leurs cachettes, ou faire leur entrée, avec plus ou moins d'appareil, dans la ville qu'ils n'avaient pu défendre ; dont ils n'avaient pas même eu l'intelligence de prévoir l'invasion. Aussi, pour couvrir leur ineptie lâche et prétentieuse, ne trouvèrent-ils pas de meilleur moyen que de crier à la trahison; de vouloir persuader, aux niais du parti, que l'on était allé, dans ces perfides machinations, jusqu'à paralyser l'action des braves défenseurs de la cité, « en leur distribuant des cartouches dont les balles étaient en bois;)) d'accuser le malheureux et brave général Simon d'avoir livré la ville ; enfin, les habitants de la rue Saint-Vincent, d'avoir tiré, par leurs fenêtres, sur les militaires de la 40me demi-brigade, etc. : tout eeln pour se justifier; et, ce qui devient ici plus coupable, pour exciter la populace contre un pauvre officier mutilé, victime d'un zèle trop crédule; pour soulever les soldats, chassés de leur garnison, contre une partie des bourgeois les plus inoffensifs, pendant toute cette malheureuse affaire; en un mot, pour jeter dans une ville, où bientôt allaient se rétablir naturellement l'ordre, la paix, la sécurité, des ferments d'irritation et de désordre qu'on espérait, sans doute, bien exploiter à son profit.

Mais ces perfides et mensongères allégations ne tardèrent pas à se trouver noblement repoussées, et même frappées de l'arme du ridicule, par les républicains honnêtes mieux informés, et surtout incapables de transiger assez avec leur consscience pour altérer aussi complètement la vérité des faits.

Il est aujourd'hui bien démontré que, dans les jours qui précédèrent la prise du Mans, le général Simon avait plusieurs fois exprimé ses craintes sur ce point au commissaire du gouvernement Jouanneaux ; avait réclamé des renforts; et que ce commissaire, aujourd'hui son accusateur, avait traité le général de visionnaire, en l'assurant de la réalité de ses informamations particulières; lui conseillant de dormir tranquille, etc.

M. le colonel Auvray, dans un ordre du jour affiché sur les murs du Mans, dès le 22 octobre 1799, dément ces faits calomnieux, et ne craint pas de repousser ainsi les imputations iniques des écrivains révolutionnaires : « Vous avez rencontré, dit-il à ses soldats, aux habitants, d'astucieux complaisants qui vous ont dit : « La ville était vendue, les patriotes étaient trahis : leurs cartouches ne contenaient que des balles Ce bois h) Eh bien, ces balles de bois qui m'ont été apportées, comme pièces de conviction, sont les boules des jurés du tribunal criminel, qui ont été répandues dans les rues., au moment du pillage des archives !... Ils accusent de trahison un officier général dont la réputation aux années est fermement établie... Mais voyons de quelle bouche émane le venin dont l'effet subtil manque si rarement la victime? De ces hommes qui regardent la République comme exclusivement aimée , servie par eux; et qui, le masque du patriotisme sur le front, une plume vénale à la main, et la loquacité dans la bouche, frondent tout ce qui est autorité. »

Quant à l'accusation la plus grave des patauds , à celle qui chargerait les habitants de Saint-Vincent d'avoir lâchement tiré sur des militaires sans défense, elle est démentie de la manière la plus formelle par un historien qui ne sera pas suspect à cet endroit : « M. Auvray, dit P. Renouard, m'a bien assuré que toutes les recherches et toutes les questions faites par lui à ses soldats pour savoir s'il était vrai qu'on eût tiré sur eux par quelques fenêtres de la rue de Saint-Vincent, n'avaient iervi qu à prouver la fausseté de cette grave imputation. »

M. le colonel Auvray marchait dans la voie des républicains de bonne foi. des républicains honnêtes; aussi n'était-il pas

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l'homme des Sans-Culottes; et firent-ils parvenir au ministère! contre ce brave officier, une dénonciation en forme, revêtue de deux cents signatures; manifestation injuste qui pesta sans effet, et if empêcha pas l'homme courageux qui en était l'objet de garantir la vie du général Simon, par rétablissement d'un poste militaire suffisant près de son lieu de souffrance; et la ville du Mans, des troubles sérieux dont elle était menacée par des patriotes forcenés; en y rétablissant courageusement la vérité des faits historiques; en y déclarant, avec résolution. l'état de siège.

M. le général de Bourmont, par cette courte mais brillante campagne, s'était acquis, dans le Maine, une telle réputation comme chef royaliste, que l'effectif de son armée, après la prise du Mans, s'éleva presque subitement de 3,000 à 6,000 hommes. Les autres généraux eurent également, en suivant la même voie, des succès tellement positifs que, dans l'espace de vingt à vingt-cinq jours, le parti royaliste avait mis dans sa possession : Le Mans, Nantes, Vannes, Mayenne, Saint-Brieuc, Bayeux, etc.; tenait, sur la défensive : Angers, Saumur, Alencon, Rennes, Saint-Lô, Domfront, Coutances, Laval, etc.; était maître des principales rivières, des bords de la mer dans les pays insurgés, etc. : état de choses qui causait la plus vive inquiétude aux administrations républicaines de ces provinces, et devenait l'occasion de leurs continuelles réclamations et de leurs incessants cris d'alarme près du Directoire.

Une seconde lettre, écrite le 9 brumaire an VIII, par M. Leprince-Glaircigny, commandant de la garde nationale du Mans, à M. Houdberl, député de la Sarthe aux Cinq-Cents, ne laisse aucun doute à cet égard, et fait assez connaître le triste état du pays après l'occupation du chef-lieu par M. de Bourmont :

« Chaque jour, dit M. de Claircigny, se trouve marqué par de nouveaux malheurs. Hier, les chouans étaient à Brains, où ils ont levé tout en masse. Avant-hier ils ont brûlé Pontvallain... Leur nombre s'accroît d'une manière terrible. Le pays reste inculte, et va bientôt éprouver tous les fléaux de la Yen-

dée. On avait annoncé 6,000 hommes do troupes qui se sont réduits à 1,456. Notre garnison ne peut que suffire à garder la ville. Les chouans circulent tout autour, et nous menacent de nouveau : veut-on donc nous abandonner , et l'unité de la République forme-t-elle des exceptions contre nous? Il faut être sur les lieux pour apprécier les conséquences de Forage qui se prépare. Prenez-y garde, mon cher ami, ainsi que tous vos confrères de la [députation, c'est à vous de solliciter sans relâche des hommes, des armes et la plus grande célérité : huit jours de retard doublent le nombre de nos ennemis; et si, ce que nous craignons, les Anglais, dans ces circonstances, opéraient une descente sur nos côtes, tout serait perdu.

« Les maux présents sont si considérables, que je ne vous parle pas du passé. Vous n'apprendrez pas cependant, sans intérêt, que je me suis échappé comme par miracle, après avoir perdu trois hommes sur treize d'un peloton avec lequel je voulais pénétrer à la commune. On m'a volé mon cheval, de l'argent : le tout estimé 40 louis. On me demande 25,000 fr.; et si l'ennemi rentre, je m'attends au pillage. Vous êtes bien heureux de mener à Paris une vie tranquille, car nous ne pouvons dormir ici. Pendant deux nuits de suite, nous avons bivouaqué. La générale a déjà battu deux fois. La nuit, les coups de feu se font entendre : en un mot, notre position est des plus tristes, des plus alarmantes. Tandis que les autres départements se réjouissent des succès de nos armées, nous gémissons et ne voyons que notre ruine et la mort... Le remède est dans vos mains et dans votre activité : il faut fatiguer le Directoire et les ministres de vos demandes, et ne cesser de les importuner que quand vous aurez obtenu.

« Engoulvent arrive de la poursuite des chouans avec une de nos colonnes; ils ont repris une pièce de canon, tué cent traîneurs. Voilà toute l'expédition de Sillé, qu'on a fait sonner si haut. Il paraît que B..., son journal, ses projets sont découverts : j'en suis fâché pour l'individu qui n'est que l'instrument des autres qui le trompent... L'esprit public est ici perdu. La terreur est profondément gravée dans toutes les Ames :

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vous ne reconnaîtriez plus rien à notre malheureux pays. Communiquez mes réflexions aux citoyens Dfenard ('t Ysambart, el

qu'ils agissent avec vous de concert pour nous sauver!...

Signé : Leprince-Claircigny. »

Un pareil langage dans la bouche d'un citoyen aussi courageux, aussi dévoué aux intérêts de son pays, n'a pas besoin de commentaire : il prouve, en effet, positivement que ce grand mouvement, conduit avec unité, vigueur, pouvait anéantir la République et relever la monarchie ; si des obstacles nouveaux, et plus puissants que ce mouvement lui-même, n'étaient venus embarrasser et paralyser sa marche et ses plus courageux efforts.

Aux intrigues du Comité royaliste de Paris, à l'irrésolution, à la faiblesse des princes; aux fausses manœuvres de Puisaye; aux perfidies continuelles de l'Angleterre; aux antipathies lâchement propagées par l'institution des faux chouans, des chauffeurs, vint s'ajouter, comme opposition essentielle et décisive aux succès des insurgés, l'élévation de Bonaparte au pouvoir consulaire ; et les développements , que la fortune allait si merveilleusement favoriser, de cette immense ambition qui devait momentanément abattre, humilier tout autre pouvoir sous le poids énorme de sa puissance et de son orgueil.

Cet homme, d'un incontestable génie, saisit, avec le coupd'ceil de l'aigle, toute l'étendue, toutes les difficultés de sa tâche; en comprit avec une lucide et profonde intelligence l'objet et les moyens d'exécution. 11 est dès lors facile d'imaginer qu'une réaction armée qui mettait actuellement la République en danger, après l'avoir toujours sérieusement inquiétée, devait appeler une grande partie de son attention et lui faire désirer, à tout prix, une paix au moins apparente avec le parti royaliste; aussi prit-il immédiatement des mesures pour l'obtenir.

En quittant le Mans, le général Bourmont avait marché vers le Bas-Maine, pour y châtier plusieurs localités qui s'étaient énergiquement opposées à L'invasion de leur territoire, et surtout le bourg de Ballée, sur la rivière d'Erve : bicoque dont

l'héroïque résistance vint ternir l'éclat de ses derniers succès. Voulant sans doute effrayer les habitants pour éviter une sanglante affaire, au moment de les assiéger, le 20 octobre 1799, il leur fit parvenir une proclamation dont le motif peut seul excuser la dureté : « De mon quartier-général de Boussay : ordre à tous les habitants de la commune de Ballée de se rendre sur-le-champ, ou tout sera passé au fil de l'épée : on ne respectera personne ! »

Ces courageux habitants, indignés d'un aussi cruel manifeste, ayant d'ailleurs d'assez justes représailles à exercer, prennent la magnanime résolution de résister, ou de s'ensevelir sous les ruines de leur bourgade , qu'ils transforment, comme par enchantement, dans une place de guerre. Des barrières sont posées pour fermer les issues; les fenêtres des maisons converties en meurtrières , les portes murées, et des communications faciles pratiquées d'un bâtiment à l'autre. Deux pierriers, portant chacun quarante balles, sont établis dans le clocher. La garnison se compose de 60 gardes nationaux, de 80 soldats de la 15'110 brigade, tous bien armés de fusils, de quelques espingoles, avec d'abondantes munitions. Elle avait à lutter contre une armée de 5,800 hommes, qui revenaient triomphants après s'être emparés de la capitale du Maine. Ici tout change de face. L'action commence le 21 au matin, et dure jusqu'à cinq heures du soir. Les coups des assiégés, habiles tireurs, portent presque sans exception ; les enfants, les femmes, les vieillards, joignent leurs efforts à ces prodiges de valeur : 300 royalistes sont mis hors de combat : 150 périrent des suites de leurs blessures ; les assiégés n'eurent que trois hommes atteints ; pas un ne succomba. Les assiégeants avaient pris l'inutile précaution d'amener un grand nombre de voitures destinées au transport du butin qu'ils espéraient; ils furent contraints, pour éviter un véritable désastre, d'abandonner, la rougeur au front, une bourgade aussi vigoureusement défendue; et les voitures ne leur servirent qu'à L'enlèvement de leurs morts et de leurs blessés.

Parmi les autres chefs de l'insurrection, plusieurs : Chatil-

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Ion, d'Autichamp, Suzannet, etc., découragés sans doute par toutes les déceptions éprouvées, et par les prévisions d'un fatal avenir, se trouvaient disposés à d'amiables arrangements. D'autres, au contraire : Bourmont, Frotté, Cadoudal, etc., tant de fois abusés par les fallacieuses promesses de la République; plus confiants dans la puissance, la ténacité de leurs efforts, étaient alors beaucoup moins accessibles aux séductions du pouvoir naissant ; et ne comprenaient pas surtout que les défenseurs de la monarchie, précisément au milieu de leurs plus brillants exploits , voulussent accepter une pacification qu'ils regardaient comme la ruine définitive du trône des Bourbons. Il ne fallut en conséquence rien moins, pour les amener à cette pacification funeste, que l'abandon inconsidéré des princes, les cabales irréfléchies de leur entourage, etc. : influences fatales, qui, du reste, ne leur firent pas défaut.

Louis XVIII, beaucoup plus fin diplomate que guerrier valeureux, attendait bien davantage des négociations que des réactions à main armée; par conséquent, n'encourageait pas la continuation de ces combats de partisans. Le comte d'Artois, d'un caractère plus chevaleresque, aurait volontiers suivi des impulsions belliqueuses; mais il n'avait ni résolution, ni ténacité personnelles suffisantes pour s'y livrer de lui-môme ; et ses courtisans trouvaient, dans sa présence, trop d'avantages, pour ne pas mettre en œuvre tous les moyens qui pouvaient l'empêcher de s'éloigner d'eux : sans môme parler du cabinet anglais qui savait, à son profit, exploiter la famille entière.

Monsieur s'était fait, bien souvent, annoncer en Bretagne ; et toujours d'insignifiantes raisons avaient mis obstacle à son débarquement. Dans cette occasion favorable et décisive , Cadoudal écrit à ce prince et le presse de venir se mettre à la tête de sa courageuse armée. Le comte d'Artois lui répond, le 2 décembre, par ce billet qui semble assez positif : « J'ai voulu (pie le brave et loyal Georges n'apprît que par moi ce dont son âme jouira autant que la mienne. A vous revoir bientôt, mon cher Georges; j'éprouverai une grande satisfaction à vous

renouveler, de vive voix, l'assurance de tous les sentiments que vous m'inspirez si justement. »

Eh bien! cette promesse écrite, officielle, n'eut pas plus de suite que toutes les autres. On entoura Monsieur; on lui peignit, avec des couleurs sinistres, les dangers d'une pareille expédition ; enfin le cabinet anglais fit si bien de son côté, que le comte d'Artois se rendit à ses pressantes sollicitations, et permit que son ministre delà guerre, Windham, pour dédommager les royalistes du secours personnel que le prince avait encore promis, qu'il aurait enfin dû leur donner, leur écrivit ces tristes lignes, dès le. 4 décembre : deux jours seulement après son billet à Cadoudal : a Les jours de Son Altesse Royale sont beaucoup trop précieux pour être exposés dans ces circonstances!... » «

Des conférences, pour la paix, étaient ouvertes à Pouancé, Maine-et-Loire, chef-lieu de canton, sur les confins du Maine et de la Bretagne. Georges, bien que son âme fût navrée par une aussi déplorable réponse, ne voulut cependant point encore se rendre à l'invitation des autres chefs royalistes et se fit, pour Je moment, remplacer par son ami Lemercier, qui bientôt éclairé sur les intrigues de ces conférences écrivait à Cadoudal : « ... Si Ton persévère dans l'opinion d'aller aux voix, nous sommes vaincus par les pacificateurs. Que ferons-nous alors en Bretagne? Le comte d'Artois nous a trop souvent promis de venir parmi nous, pour qu'on puisse compter sur sa promesse. On le garrotte là-bas, comme on veut nous lier ici. Je résiste à tous les arguments... C'est une victoire à remporter sur des ennemis bien difficiles à vaincre dans le champ de la ruse : arrive, mon cher Georges, et que Dieu nous soit en aide. »

Ce fut seulement alors que le chef breton se rendit à Pouancé. Lutter avec un entier succès contre les tendances pacifiques des royalistes, au milieu de ces déceptions et du découragement presque général qu'elles avaient entraîné , devenait impossible; mais Georges, avec cette puissante logique du bon sens, qu'il apportait dans toutes les discussions, parvint, du

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moins, à retarder la catastrophe diplomatique, en faisan! nommer, comme plénipotentiaire des insurgés, Bourmont; assisté, pour conseillers, parDandigné de Mayneufet Laroche

Saint-André.

Le délégué, se montrant au niveau d'une mission aussi difficile, arriva cependant, avec la souplesse, la finesse d'esprit qui le caractérisaient, à prolonger indéfiniment les négociations, de manière à causer L'impatience à la fois du premier Consul et des royalistes qui voulaient une pacification. Il fut en conséquence résolu, des deux côtés, qu'une entrevue serait effectuée entre Bonaparte et Dandigné pour activer la conclusion du traité.

Pendant la discussion qui se fit en présence de M. de Talleyrand, Bonaparte d'abord prévenant, presque affectueux, voulut employer les moyens de séduction : offrit des places, des dignités pour l'envoyé des royalistes, pour ses parents, ses amis ; mais voyant que ce moyen n'avait aucun succès, il prit un ton progressivement sec, impérieux, menaçant, et se laissa plus d'une fois emporter jusqu'à la colère. Dandigné, d'un caractère doux, calme, bienveillant, mais à la fois noble, ferme, étranger à tout sentiment d'intimidation, répondit constamment avec dignité, mesure ; et plusieurs fois ramena poliment, aux termes convenants d'une discussion parlementaire, le premier Consul qui s'en écartait un peu trop souvent, pour s'abandonner à de fougueuses déclamations.

« Que voulez-vous être? lui dit en commençant Bonaparte; vous et les vôtres aurez ce que vous demanderez. — Les royalistes n'ambitionnent aucune place, aucune faveur. — Seriez-vous humilié de porter un habit que porte Bonaparte? — Nullement; mais nous n'irons pas combattre, demain, les puissances dont nous étions hier les alliés. » Puis changeant tout à coup de ton, de manières et de langage : « Si vous ne faites pas la paix, je marcherai contre vous avec cent mille hommes! — Nous tâcherons de vous prouver que nous sommes dignes de vous combattre. — J'incendierai vos villes! — Nous vivrons dans les chaumières. - Je brûlerai vos chau-

mières! — Nous irons nous abriter dans les bois.... Avec le temps nous détruirons en détail vos colonnes. — Vous me menacez, je crois? — Je ne suis point venu pour cela, mais pour conférer de la paix : nous nous sommes écartés de notre sujet : mais, quand vous le voudrez, nous y reviendrons. »

Bonaparte, comprenant enfin qu'à chaque phrase il perdait les avantages de sa position, rompit assez brusquement l'entretien , sans rien décider.

La conférence avait eu lieu le 27 décembre 1799 ; dès le 29, on lisait, dans toute la France, une proclamation des Consuls dont nous avons, en terminant l'exposé de l'état politique, religieux, moral et philosophique de la province du Maine de 1789 à 1800, fait connaître les termes peu convenants dans tout ce qu'elle offrait de relatif aux princes légitimes français, aux plus dévoués soutiens de la religion et de la monarchie, et dans laquelle on ajoutait, pour essayer d'opérer la division dans les rangs légitimistes : « A de tels hommes, le gouvernement ne doit ni ménagements, ni déclaration de ses principes.

« Mais il en est d'autres, chers à la patrie, qui ont été séduits par leurs artifices : c'est à ces citoyens que sont dues la lumière et la vérité. Des lois injustes ont été promulguées et exécutées : des actes arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des consciences! Partout, des inscriptions, hasardées sur les listes d'émigrés, ont frappé des citoyens qui n'avaient jamais abandonné ni leur patrie, ni même leurs foyers!... Enfin, de grands principes d'ordre social ont été violés ! C'est pour réparer ces injustices et ces erreurs, qu'un gouvernement fondé sur les bases sacrées de la liberté, de légalité, du système représentatif, a été reconnu par la nation. La volonté constante de ses premiers magistrats sera de fermer toutes les plaies de la France : aussi, la loi désastreuse de V emprunt forcé, la loi plus désastreuse encore des otages, ont été révoquées... La liberté des cultes est garantie par la constitution... Le gouvernement pardonnera, fera grâce aurepentir... Mais il

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frappera quiconque, après cette déclaration, oserait encore résister à la souveraineté nationale. »

Un tel manifeste parut assez clair à tous les royalistes intelligents. Le premier Consul y dessinait positivement le rôle qu'il voulait jouer dans cq grand et périlleux drame; et le prétendu Monk du Comité légitimiste de Paris avait évidemment cédé la place au véritable Cromwell des clairvoyants défenseurs de l'ancienne monarchie. D'un autre côté, si ce document révolutionnaire faisait quelques promesses, il formulait des menaces bien plus positives et plus certaines encore dans leur accomplissement. Aussi Bourmont, Frotté, Georges, Dandigné, etc., ne s'y trompèrent-ils pas, et n'y virent-ils, en réalité, qu'une violente et formelle déclaration de guerre à V ancienne monarchie, à ses plus zélés défenseurs. « Il veut, dit Georges, nous forcer à conclure la paix malgré nous, il n'y a plus de conférences possibles : séparons-nous, et reprenons les armes. »

A ce nouveau cri de guerre, Hédouville écrit aux chefs royalistes dans l'esprit desquels, fortifiée par un message des princes, l'opinion de Cadoudal avait prévalu : « Si dans huit jours le traité de paix n'est pas signé, je déclare, au nom du premier Consul, que les hostilités seront immédiatement reprises. »

Mais lorsque Bonaparte vit que ses menaces, au lieu d'amener une pacification par la terreur, allaient provoquer une guerre dangereuse par l'indignation, écoutant alors plutôt les sages conseils d'Hédouville que ceux de son aveugle colère, il envoya dans l'Ouest ses aides-de-camp Duroc etLacuée, avec mission secrète, mais positive, de ramener les chefs insurgés à de nouvelles conférences, qui s'ouvrirent en effet à Candé, Maine-et-Loire, le 8 janvier 1800. Hédouville, chargé de les diriger pour la Bépublique, cherche, avec adresse et les précautions oratoires les plus séduisantes, à gagner la confiance des royalistes ; les engage à signer un traité dans lequel, d'après les instructions du premier Consul, plusieurs articles secrets, à leur avantage, répondront à toutes les conditions qu'ils exigent. Plusieurs voix protestent contre tout article

secret; se plaignent de la duplicité de Bonaparte, qui, disentils, n'agit pas franchement et loyalement envers des hommes de cœur avec lesquels il doit traiter cependant comme avec d'honorables ennemis : « Que le premier Consul ne s'y trompe donc pas : avec nous, c'est la paix sur des bases convenables; ou la guerre : tel est le dernier mot des armées royales!... »

Bonaparte, comprenant alors que « la pâte royaliste » ne se maniait pas avec la facilité qu'il trouvait à manier « la pâte républicaine, » sortit alors complètement des voies d'une modération simulée, pour entrer dans celle d'une violence ostensible et mieux appropriée à son caractère. Il rompit, de fait, les conférences de Gandé, le jour même de leur ouverture, par cette proclamation à l'armée de l'Ouest :

« Soldats, le gouvernement a pris des mesures pour éclairer les habitants égarés des départements de l'Ouest : avant de prononcer il les a entendus ; il a fait droit à leurs griefs, parce qu'ils étaient raisonnables. La masse des bons habitants a posé les armes : il ne reste plus que des brigands, des émigrés, des stipendiés de l'Angleterre... Ce ne peut-être que des hommes sans aveu, sans cœur et sans honneur. Marchez contre eux... Que j'apprenne bientôt que les chefs des rebelles ont vécu... Soldats, faites une campagne courte et bonne, soyez inexorables pour les brigands. »

A cette injurieuse, peu digne et si violente proclamation, était joint un acte officiel du gouvernement consulaire portant: défense aux généraux et fonctionnaires publics de correspondre avec les chefs des rebelles. Ordre aux gardes nationales de prendre les armes et de chasser les brigands; organisation des colonnes mobiles. Ordre de traiter comme rebelle toute commune qui donnerait asile aux brigands ; de passer au fil de l'épée ses habitants pris les armes à la main; de fusiller, sur-le-champ, tout individu qui prêcherait la révolte et la résistance armée. »

Le Comité de salut public, dans ses plus beaux jours, n'avait rien édicté de plus draconien et de plus terrible. Aussi les sanglantes exécutions du jeune comte de Toustain, du cheva-

lier de Thélot, etc., préludant à celle «lu duc d'Ënghien, vinrent-elles bientôt affliger, effrayer la France!...

En conséquence de ces violentes mesures, plusieurs fois prises, abandonnées, reprises, dès le 20 ventôse an VII, on lisait dans les Affiches du Mans : « Vu le rapport qui lui a été fait le 4 de ce mois, etc., le général de brigade, en vertu de l'autorisation du général divisionnaire Vimeux, des ordre, du général en chef, déclare la commune de Bouëre, Bas-Maine, en état de siège : les troupes y vivront aux frais des habitants; une contribution de 10,000 fr. y sera payée dans le délai de trois jours!... Au quartier-général du Mans, 12 ventôse an VII. Signé Simon, général de brigade. »

Ensuite, môme journal, 25 brumaire, an VIII : « Delarue, général de brigade, commandant militairement le département de la Sarthe, déclare ce département en état de siège d'après les ordres du général en chef. » Mais le bienveillant général de brigade voulant adoucir, autant qu'il dépend de lui la rigueur de cette mesure, ajoute : « J'engage, au nom de la prospérité publique, tous les bons citoyens à se rallier autour de moi ; à se tenir calmes, à me seconder de tous leurs efforts pour ramener les habitants des campagnes qui se sont laissé égarer. Je prends rengagement solennel de pardonner à ceux qui se rendront à ma voix paternelle !... etc. » Voilà bien encore ce langage d'un brave et loyal militaire, dont nous retrouverons tant d'exemples sous la conciliante administration préfectorale de M. Auvray.

M. le général Delarue, son digne émule sous ce rapport, nous prouve aussi que, dans ces moments difficiles, il obtenait également beaucoup plus au moyen de la douceur que de la violence. Ces paternelles mesures, au point de vue surtout d'un bon enseignement administratif, ne sauraient assez être mises en lumière.

« M. le général Delarue vient de parcourir, avec un détachement de troupes, une partie de ce département... Il a rencontré quelques détachements de chouans qu'il a bientôt su disperser, non par la force des armes, mais par le langage de

la raison ; il ria vu que des hommes égares qui Vont écouté favorablement... Il a eu la satisfaction de voir que ses procédés de douceur et de persuasion ont produit l'effet qu'il en attendait. Affiches du Mans, 10 ventôse an VIII. »

Au milieu de ces tristes conjonctures, l'abbé Bernier que nous avons déjà vu terminer les guerres de la Vendée par une pacification, fait plus par ses intrigues et par ses négociations que le premier consul par ses menaces; et le gouvernement, par ses cruelles et sanglantes prescriptions ; réunit à Montfaucon , Maine-et-Loire, la majorité des chefs royalistes, et les amène enfin à signer la paix.

Il ne restait plus guère à soumettre que Georges, Bourmont et Frotté, dont les derniers efforts, dignes d'un meilleur sort, furent cependant encore des victoires, des actes honorables de dévouement et de courage.

Cadoudal, en présence d'une armée nombreuse, commandée par le général Brune, envoyée tout exprès dans la Bretagne par Bonaparte pour exterminer les insurgés du Morbihan, n'aurait cependant jamais accepté les transactions toujours offertes par la République, sans la crainte, malheureusement alors trop fondée, de voir son pays écrasé sous le .poids des colères du premier Consul ; ainsi qu'il le fait lui-même pressentir. « Si je n'avais à combattre, disait Georges aux officiers de son armée, que les 35,000 hommes aujourd'hui dans le Morbihan, je n'hésiterais pas ; et, par une guerre de chicane, je les aurais promptement détruits : mais d'autres les remplaceraient aussitôt, et les plus grands désastres seraient la suite inévitable d'une prolongation de guerre ! »

Dominé par cette généreuse pensée, le chef breton fait demander une entrevue au général Brune : deux vrais militaires, deux nobles cœurs devaient s'entendre. Georges signe la paix, le 2 février 1800 ; il vient de faire un acte de raison, de véritable courage : il en accomplira, dans quelques jours, un autre de délicatesse et de noble désintéressement.

Georges qui, dans sa conférence avec Brune, avait refusé le titre de général de brigade qui lui était offert par le général il 32

Debelle, de la part do Bonaparte, se trouvait alors sans avenir, sans ressources. L'amiral anglais lui l'ait savoir que des fonds h son adresse ont été débarqués, et qu'il peut les faire prendre. Sans avoir même la pensée de s'indemniser de ses avances par cet argent mis à sa disposition, il l'ait à l'amiral cette réponse à la fois simple et digne : « J'ai signé la paix, je ne puis en conséquence toucher des fonds destinés à continuer la guerre. »

Bourmont commandait alors une armée de 12,000 hommes sur un très-bon pied de guerre, mais la reddition du plus grand nombre des autres chefs avait déjà mis la division dans ses rangs et fait naître le vif désir d'accepter aussi la pacification généralement proposée. D'un autre côté, resté presque seul avec sa colonne, et sur le point d'être enveloppé, dans le Maine, par les garnisons des principales villes des environs, et de voir sa province devenir le siège du pillage et de la dévastation ; après avoir encore donné des preuves de valeur dans plusieurs combats, après avoir épuisé ses munitions, appris la soumission des autres chefs, il signa la paix, le 4 février 1800 : deux jours après Georges.

Frotté resté seul, dans l'Ouest, à la tète de sa petite armée, sentait bien qu'il faudrait céder au nombre, ou se faire écraser en compromettant le sort de la Normandie. « Tous les chefs pacifient, écrivait-il au Conseil royal de Caen , le 7 février 1800. Il n'est que trop vrai que la Vendée, l'Anjou, le Maine, la Bretagne ont licencié leurs soldats : il faudra bien que je suive la même marche pour sauver mon pays. »

En conséquence de ces tristes réflexions dont, comme il le dit, son âme est navrée, il députe, vers la ville d'Angers, un officier de son état-major, nommé Saint-Florent, pour y déposer formellement sa soumission entre les mains du général Hédouville. Mais il attend vainement une réponse à cette noble et sage démarche qui devait avoir une issue bien tragique et bien peu méritée. Les faits sont ici tellement graves, que nous craindrions de leur donner une interprétation bien positive : M. Crétineau-Joly, loc.cit., t. 4, p. 83, ne croit pas de-

voir apporter la môme réserve dans les formules de son opinion.

« Saint-Florent, dit-il, est envoyé à Angers pour signer la paix avec Hédouville ; mais Bonaparte avait une vengeance de Corse à exercer : condisciple de Frotté à VÉcole militaire, il avait, dit-on, conçu pour lui une de ces haines d'instinct que les événements politiques développèrent. Par une combinaison machiavélique , le premier Consul réunissait les départements insurgés de la Normandie, sous les ordres du général Lefèvre. . . Enlevant ainsi à Hédouville le droit de traiter avec Frotté. »

Quoi qu'il en soit de la valeur de cette interprétation, voici les faits dans toute leur vérité. Frotté, connaissant très-bien ce qui vient de se passer, n'est pas sans avoir le soupçon de quelque perfidie. Cependant il s'adresse alors à l'autorité compétente. On lui répond : « que des ordres du gouvernement interdisent toute correspondance à son égard. » On lui donne un sauf-conduit pour se rendre dans la ville d'Alençon, et traiter en personne. Il s'y trouve à onze heures du soir, le 13 février 1800 ; et le 14, au matin, est arrêté à l'nôtel de Bretagne par ordre du premier Consul; dirigé de suite, avec ceux qui l'accompagnent, sur Verneuil, Eure, où le général Lefèvre préparait déjà la Commission militaire qui devait les juger.

Louis Bonaparte, frère du premier Consul, alors colonel d'un régiment de cavalerie en garnison dans celte ville, se concilia l'estime des hommes de cœur par son refus motivé de faire partie de celte Commission dont on l'avait nommé président : « Je ne suis soldat que depuis bien peu d'années, répondit-il à Lefèvre, qui, lui, ne reculait pas devant ce guet-apens, mais j'en sais assez, sur l'honneur militaire, pour ne pas compromettre mon nom dans une pareille iniquité ! »

Une autre protestation non moins significative, mais plus tragique, vint donner aussitôt la plus terrible confirmation à la vérité de cette appréciation d'un acte inique et dégradant pour ses auteurs : le capitaine qui avait eu le malheur de remettre le sauf-conduit aux sept royalistes attirés dans un piège aussi lâche que perfide, incapable de supporter la honte

d'avoir concouru, pourtant sans le savoir, à cette infamie, se lit sauter la cervelle.

Enfin le 15, on a trouvé l'indigne remplaçant du brave et courageux Louis Bonaparte : la triste et vénale Commission est enfin complétée. Devant elle paraissaient, avec une confiance martiale et digne, le général marquis de Frotté, ses capitaines au nombre de six : Gomarque, d'Hugon, Verdun, Camisieux, Pascal -Ségnirai , Saint -Florent. Tous étaient condamnés d'avance, et ne cherchèrent pas même à se défendre.

Le lendemain, 6 février 1800, ces nobles et malheureuses victimes de leur dévouement à la monarchie, de leur confiance a la loyauté républicaine, marchèrent au supplice avec la fermeté du vrai soldat, et reçurent tous le coup fatal, en exclamant de concert, leur sublime et dernier vœu testamentaire : « Vive le Roi, vive la France !... »

Le premier Consul venait d'obtenir une triste victoire ; il avait trop de sens pour ne pas le comprendre; aussi, loin de la célébrer publiquement avec une indécente joie, comme le firent d'abord plusieurs de ses indiscrètes, de ses ineptes créatures, auxquelles il imposa bientôt silence, Bonaparte prit toutes ses précautions pour l'ensevelir dans le silence du mystère et de l'oubli. Mais l'histoire, qui avait fait ses réserves, le produisit avec l'autorité qu'on ne saurait lui contester; et ces réserves sont ici bien graves, surtout si l'implacable vendetta joua, comme l'assure M. Crétineau, le rôle principal dans cet affreux drame politique.

Le premier Consul, poursuivant avec autant de persévérance que d'habileté le but que lui montrait son immense ambition, avait attiré dans la capitale, pour les avoir, sous l'œil vigilant de Fouché, les principaux chefs royalistes qui restaient encore. Georges presque seul avait éludé ses avances ; mais décidé par les instances de Brune, avec lequel, depuis la pacification, il se trouvait en bons rapports, le courageux Breton quitte sa province ; apprend en route l'assassinat de Frotté ; bien qu'un sort pareil lui fût réservé peut-être, il ne recule pas devant cette crainte, et se rend à Paris. Déjà le Moniteur du 19 février

1800 avait annoncé la nouvelle et préparé, sous des expressions ambiguës, le résultat que Bonaparte s'était un peu trop tôt flatté d'obtenir. « J'ai besoin, lui dit le premier Consul qui l'avait appelé dans son cabinet , d'hommes énergiques et dévoués comme vous : je vous propose donc le grade supérieur de général de division. »

« Si vous oubliez mes serments à l'ancienne monarchie, lui répondit Cadoudal, avec une dignité réservée, je dois m'en souvenir, moi : d'ailleurs, en acceptant les faveurs que vous me proposez, je perdrais votre estime à laquelle je tiens : une pareille transaction ne saurait me convenir. »

Bonaparte resta comme frappé d'admiration ; puis reprit en désespoir de cause : « Eh bien! acceptez du moins cent mille francs de rentes sur l'État, à la seule condition de rester complètement étranger à tous nos débats politiques. » — « J'ai refusé le parjure gratifié, reprit Georges, cette fois avec un noble orgueil, je n'accepterai pas non plus un esclavage soldé : je veux avant tout rester libre et pur!... »

Le premier Consul vit bien qu'il n'avait rien à gagner avec un aussi noble caractère. Son admiration est aussitôt dominée par sa haine, et l'arrestation de Georges secrètement ordonnée. Mais le chef royaliste avait trop de prévoyance pour se laisser ainsi prendre; et, le jour même, à Boulogne, il s'embarquait pour l'Angleterre.

Naturellement observateur, il lit une étude sérieuse de cette cour en exil, de l'émigration, des membres du Comité royaliste dont elle était environnée. Il y vit de grandes infortunes bien noblement supportées ; des illusions regrettables, des prétentions ridicules, des intrigues, des inepties diplomatiques; il y découvrit, il y put apprécier les causes fatales qui toujours avaient fait échouer les plus sublimes efforts de la réaction légitimiste, et qui devaient exercer leur funeste influence audelà même de la Restauration.

Ces appréciations, aussi justes que désespérantes, brisèrent son àme sans affaiblir son courage. Il avait été par trop clairvoyant pour ne pas devenir insupportable au milieu d'un

monde pareil; aussi prit-on bientôt les moyens les plus certains de l'éloigner, et le conseil des princes entra-t-il en véritable hostilité contre lui. Mais Cadoudal agissait ouvertement, avec franchise; le Conseil, avec astuce et clandestinement : la partie n'était pas égale : Georges l'abandonne après de sincères et nobles protestations; revient dans sa chère Bretagne, où son retour est salué par les plus joyeuses, les plus honorables acclamations. Connaissant bien maintenant le premier Consul et sa politique, Fouché, sa police, il recommande partout le silence, le secret, l'attention de se tenir prêt au premier signal.

11 n'avait que trop bien jugé. A peine a-t-il, en effet, touché le sol natal que, le 23 juin 1800, Fouché, avant la victoire de Marengo, du 14, écrivait à Véret, son confident : « Georges est dans le Morbihan : poursuivez-le, faites-le poursuivre avec la plus vigilante activité. Le premier Consul est vainqueur en Italie ; il faut qu'il le soit partout. N'épargnez aucun des chefs qui voudront relever la tête : fusillez-les sans pitié. Nos gens commencent à être connus et compromis; j'en mettrai d'autres et de meilleure qualité à votre disposition. Ce sont des gentilshommes, des ci-devants qui, par leurs noms et leurs titres, sont estimés de tous les chouans; ils obtiendront facilement leur confiance, et vous les livreront à l'heure dite. »

Mais Georges n'était pas homme à se laisser prendre à de telles perfidies; il opposa la terreur de son nom si redouté, aux infamies de la police que Fouché ne rougissait pas de mettre en usage, et plus d'une fois, lui-même, fit bonne justice des traîtres qu'elle soudoyait.

Le 24 décembrel800, éclata, danslarueSaint-Nicaise,àParis, cette fameuse machine infernale, destinée à faire périr le premier Consul et sa suite. On ne manqua pas, dans le Moniteur, d'accuser, de ce monstrueux attentat, Georges et les plus nobles chefs du parti royaliste; alors même qu'il resta bien démontré pour tout le monde, pour Bonaparte lui-même, qu'il était l'œuvre de jacobins et de faux chouans , avec lesquels Georges et ses amis n'avaient et ne pouvaient avoir aucunes relations : d'aussi lâches moyens de combattre un oppresseur , même

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cruel et puissant, n'entrèrent jamais dans la pensée de ces grands caractères, de ces nobles cœurs.

Le généreux Cadoudal voulait bien jouer sa vie dans un combat loyal ; attaquer le premier Consul en plein jour à la tête de sa garde, et dans un véritable duel, avec toutes les garanties de la légitime défense ; mais il n'aurait jamais consenti à souiller son nom par la tache sanglante d'un assassinat. « Je provoquerai Bonaparte, disait-il publiquement; chacun de mes amis provoquera un de ses guides, dans les Champs- Elysées, quand il reviendra de Saint-Cloud. Nous nous battrons à armes égales, le pistolet d'une main, le sabre de l'autre, un à un, comme au combat des Trente... Je ne veux avoir sur lui que l'avantage du bon droit : mais ne me parlez pas d'assassinat. »

Il entra dans la trop célèbre conspiration de Moreau, Pichegru, Dumouriez; bravant, au milieu môme de Paris, la colère du premier Consul instruit de ses projets ; sous le coup d'une police impitoyable, qui tenait en main les principaux fils de cette conspiration.

Enfin, le 9 mars 1804, monté dans son cabriolet que conduisait Léridant, il est reconnu, poursuivi par quatre agents des plus déterminés qui, vers sept heures du soir, dans la rue desFossés-Monsieur-le-Prince, veulent arrêter la voiture en se précipitant à la tête du cheval. Tuer l'un de ces agents, blesser grièvement l'autre de deux coups de pistolet, mettre pied à terre et culbuter les deux derniers, fut pour Georges l'affaire d'un instant. Il s'échappait, lorsqu'un serrurier et deux bouchers de la rue Dauphinc, en entendant le nom de Cadoudal, pour gagner une misérable prime, saisissent par derrière le proscrit, dont la tête avait été mise à prix !...

Georges est conduit à la préfecture de police, où Dubois lui fait subir un captieux interrogatoire, pendant lequel ce terrible chef royaliste conserve le plus imperturbable sang-froid : « Que vcniez-vous faire à Paris? — Attaquer le premier Consul. — Quel était votre projet? — Mettre Louis XVIII à la place de Bonaparte. — Etait-ce avec le poignard que vous

vous proposiez de tuer le premier Consul? — Je ne suis pas un assassin !... Je devais l'attaquer avee des armes pareilles à celles de sa garde. »

Au jour du jugement, Cadoudal et ses amis parurent avec le calme du vrai courage devant un tribunal militaire, dont la terrible déclaration se trouvait, à l'avance, irrévocablement formulée. Aussi, lorsque Thuriot voulut adresser aux accusés des questions perfides, Georges, qui s'était efforcé de prendre sur lui seul toute la responsabilité des inculpations, se lève, et d'une voix imposante : c Vous avez, dit-il, voté la mort de votre roi. Si vous fussiez tombé entre mes mains, votre procès eût été bientôt fait. Agissez-en de même avec moi : je vous le demande; au besoin, je vous l'ordonne ! »

A ces paroles héroïques, prononcées en face de l'échafaud, les applaudissements de l'assistance ne purent être entièrement comprimés. On assure qu'après la condamnation à mort, Bonaparte, rempli d'admiration pour le généreux et sublime courage d'un homme qui, pendant les débats, n'avait fait aucune réflexion offensante pour sa personne, chargea Murât de lui proposer la commutation de sa peine, et qu'il répondit avec le même calme : « Ce diable d'homme voudrait donc m'avilir avant de m'assassiner?... »

Le jugement avait été prononcé le 10 juin 1804. Le 24, après des instances réitérées par le même envoyé de Bonaparte, le concierge présente à Georges un placet qu'il suffisait de signer pour obtenir grâce de sa vie et de celle de ses amis. 11 lit : « Au nom de Sa Majesté l'Empereur... » A ces mots, il s'arrête ; remet au porteur l'étrange document, et comme si rien n'avait interrompu leur conversation, dit aux siens, avec la plus stoïque mansuétude : « Camarades, faisons la prière!... » Le lendemain, 25 juin 1804, Georges Cadoudal montait résolument à l'échafaud, avec la sublime résignation d'un martyr : ses amis périrent dignes de leur noble chef, tombé victime de sa foi politique et religieuse à l'âge de trente-cinq ans. La troisième chouannerie venait d'expirer avec ses plus courageux, avec ses plus redoutables chefs.

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