‹ Histoire complète de la province du Maine depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 23 sur 50 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Napoléon, comme emporté sur les ailes de la victoire, franchit, d'un seul jet, la distance qui séparait le consulat à vie, dans la République française, du titre d'empereur; allant s'asseoir, avec les talents et la résolution d'un grand capitaine, sur le plus ébranlé, sur le plus puissant des trônes du monde.

Nous venons de le voir, bien des larmes, l'histoire ne nous Ta que trop douloureusement appris, des flots de sang, avaient, malheureusement arrosé les racines de cet arbre du premier empire, substitué par la force des armes à ces arbres si caducs et si fragiles d'une prétendue liberté!

Le prestige de ces métamorphoses brillanlées fut même un instant si complet et si merveilleux, que bien des Français, non-seulement oublièrent ou feignirent de ne plus voir les taches de l'astre naissant, mais encore perdirent le souvenir de ceux qu'il avait éclipsés. Ces illusions fatales, d'autres ont dit : ces coupables renégations, ne se bornèrent pas aux plus zélés partisans de la démagogie ; on les vit môme pénétrer dans les rangs de ceux qui s'étaient donnés comme défenseurs de la royauté : beaucoup plus tard même, un des illustres noms de la Vendée militaire n'a pas eu la dignité d'échapper à ce genre de séduction !...

Mais nous abandonnons, au jugement de la postérité, ces tristes faits appartenant à l'histoire générale , pour nous renfermer dans ceux de notre histoire particulière ; en déclarant, avec une sorte d'orgueil, que la province du Maine fut, en

Franco, une de celles qui fournirent le moins d'exemples de

celle obséquieuse courtisanerie du pouvoir naissant, niais surtout de r abandon lâche, intéressé, de celui qu'on avait si gratuitement noyé dans le sang et dans les larmes!...

Du reste, nous verrons que si notre province manifesta courageusement son opposition aux horreurs de 1793, la sincérité de ses regrets pour un gouvernement héréditaire et monarchique, dont on pouvait rectifier les abus sans briser le principe , elle n'étendit pas ses légitimes protestations au-delà du cercle des vexations, des iniquités, des infamies dont le régime de la Terreur prétendit l'accabler d'une façon toute particulière ; qu'elle accueillit, au contraire, avec faveur le consulat à vie, l'empire lui-même, tant qu'il offrit des garanties de paix, de sécurité, de bonheur : préférant, comme l'avaient toujours fait, dans leurs adhésions pacifiques, les nobles chefs royalistes, à ses affections personnelles et particulières, le bien-être et la prospérité du pays ; et ne reprenant, comme eux encore, ses dispositions hostiles, qu'en raison logique de cet axiome : « Les mêmes causes entraînent les mêmes résultats. »

Le règne éphémère du despotisme républicain avait déjà fait son temps. Substitué au prétendu despotisme diplomatique, il avait, dès le consulat à vie, succombé sous l'énergique pression du despotisme militaire.

Ainsi, dans cette lutte sanglante et désastreuse, le régicide, les égorgements, les empoisonnements en masse, le vol, l'incendie, les calamités de la France entière ; les infamies de toute nature, et dont le nom seul fait horreur, n'avaient donc servi, en dernière analyse, qu'à revenir au point d'où Ton était parti : à la monarchie; seulement avec substitution de la monarchie d'un jour à la monarchie des siècles ; de l'empire, à la royauté!...

Toutefois, même dans ces conditions, cet événement devenait, relativement, un grand bien. Nous devons en effet à l'équité d'ajouter : qu'à l'anarchie, succédait l'ordre; au mépris des lois, la révision sérieuse de leurs codes; à la profanation des choses sacrées, à l'oubli de tous les devoirs, le rétablisse-

ment de la morale, de la religion ; enfin, an cahos, à la ruine de l'édifice social jusque dans ses fondements, la reconstruction de cet édifice par sa base ; mais sans toutes les garanties essentielles à sa durée, indispensables aux solides conditions de son avenir.

Le génie militaire, qui veillait alors aux destinées de la France, parut avoir bien compris les sacrifices qu'elle exigeait, les améliorations dont elle avait un pressant besoin; mais il n'eut peut-être pas la vertu, l'abnégation de s'élever aux premiers ; le pouvoir, les facultés d'effectuer entièrement les secondes : cependant, il fit de si belles, de si grandes choses, qu'en perdre même un instant le souvenir, deviendrait une coupable ingratitude.

Louis XVIII lui-même savait parfaitement rendre cette justice au vainqueur de Marengo. Lorsqu'au sommet de sa puissance, Bonaparte eut, dans un moment d'hallucination, la faiblesse de réclamer du roi détrôné, ce qui manquait à sa gloire impériale, pourtant si brillante : la consécration de cette propriété nationale, par l'abdication de son légitime possesseur; V ancien roi répondit au nouvel empereur cette lettre d'un grand enseignement, et qui nous paraît un chef-d'œuvre de dignité, de convenance et de raison.

« Je ne comfonds pas, écrivait Louis XVIII., Monsieur Bonaparte avec ceux qui l'ont précédé : j'estime sa valeur, ses talents militaires : je lui sais gré de plusieurs actes d'administration : car le bien que l'on fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s'il croit m'engager à transiger sur mes droits ; loin de là, il les établirait, s'ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu'il fait en ce moment. J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi, mais je connais les obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître : chrétien, je remplirai ces obligations jusqu'à mon dernier soupir; fils de saint Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les fers; successeur de François Ier, je veux du moins pouvoir dire, comme lui : « Tout est perdu, fors l'honneur. »

Le concordat, entre Napoléon et Pic VII, avait été signé le 18 juillet 1801. Le schisme, dit de la petite Eglise, et dans

lequel entrèrent les évoques et les autres ecclésiastiques français qui refusaient le serment à la Constitution, affligea, pendant quelque temps, TÉglise catholique; mais s'éteignit presque entièrement, et d'autant plus vite, que la persécution fit défaut à son développement.

Dans notre province, M. Dumourier-Duperrier, qui plus tard fut nommé à l'évêché de Baveux, était alors à la tète du clergé insermenté du Mans. Par l'ascendant irrésistible de ses vertus chrétiennes, de l'angélique douceur, de la dignité de son caractère, de la sûreté de son jugement, il entraîna, dans les voies que le Saint-Père avait lui-même ouvertes, non-seulement les ecclésiastiques du chef-lieu, mais encore presque tous ceux de la province, pour l'honneur de la religion et pour l'édification des fidèles.

Alors, le premier Consul réunit dans un seul, comme primitivement, les évêchés du Mans et de Laval, que la révolution avait séparés ; et, d'après la démission que M. de la Boussinière, évêque intrus, avait donnée sans aucune résistance, éleva sur cet important siège épiscopal un des plus respectables ministres de la religion chrétienne.

Michel, Joseph de Pidoll , lxxixg évêque du Mans. — Né à Trêves, capitale de l'ancien électorat de ce nom, en Allemagne, le 16 novembre 1734, M. de Pidoll était doyen de l'église de Saint-Paulin, suffragant de l'archevêque de Trêves, lors de l'invasion du pays par les troupes de la République. Le premier Consul avait conservé tant de reconnaissance du zèle éminemment charitable que le digne ministre du Christ avait prodigué généreusement aux malades, aux blessés, etc., que pour la lui témoigner d'une manière honorable, tout en se promettant bien d'utiliser ses qualités véritablement apostoliques, essentielles dans un poste aussi difficile au milieu des circonstances présentes, il le nomma, le 9 avril 1802, à L'évêché du Mans : Napoléon ne pouvait faire un meilleur choix. Ce digne prélat fut installé le 11 juillet suivant.

Monseigneur de Pidoll, d'une très-petite stature, alors âgé de 68 ans, réunissait aux vertus chrétiennes : charité, bienveillance, douceur, zèle, tolérance, naïve simplicité, les avantages d'un jugement profond, sûr, d'un esprit cultivé, d'un ca ractère noble, digne, aimant et bon. C'était, comme on l'a dit, le type du véritable apôtre évangélique ; aussi ne tarda-t-il point à se concilier l'estime, la confiance, l'affection même de toutes les opinions, de tous les partis. La tâche était difficile à remplir : il l'entreprit avec dévouement, confiance, résolution, courage ; ses efforts se trouvèrent couronnés d'un entier succès.

Nous verrons ce digne prélat charmer partout les populations par sa bienveillante et paternelle simplicité, par des allocutions consciencieuses, telles que celles qu'il va prononcer lors de son arrivée au Mans, à Laval, etc. Après sa visite dans celte dernière ville, un témoin oculaire écrivait : « Laval offrait en ce moment un spectacle bien frappant : un petit vieillard ne présentant par lui-même rien d'imposant, ayant des manières étrangères, un accent allemand, un costume inconnu pour une partie de ceux qui le voyaient, s'avançait au milieu de la foule qui s'écartait avec respect, fléchissait le genou pour recevoir sa bénédiction. Dans cette foule, se trouvaient un grand nombre des hommes qui avaient persécuté, calomnié, outragé les prêtres fidèles à leurs devoirs ; et., dans ce moment, ils rendaient hommage à l'un de ces dignes ministres de Jésus- Christ. Ils cédaient à l'ascendant irrésistible de la religion, plus forte que toutes les entreprises de ses ennemis ; ils vénéraient l'oint du Seigneur, le successeur des apôtres, peut-être sans se rendre un compte bien exact de ce qu'ils faisaient. »

Après quelques années de séjour dans son diocèse, Monseigneur de Pidoll était, d'une voix unanime, consciencieusement nommé : l'ami de son clergé, le bienfaiteur des pauvres, le père de tous ses diocésains, qu'il traitait en effet comme des enfants chéris. Jamais l'indigence, le malheur ou la souffrance ne l'implorèrent en vain : sa générosité n'eut d'autres bornes que son dénuement complet ; et, comme on l'a dit de saint

Charles Borroraée, son modèle parfait, « les faunes riaient devenus riches de sa pauvreté!... »

Pour mieux faire connaître à tous la route qu'il voulait suivre, en arrivant au Mans, il adresse à tous ces touchantes paroles, comprises de tous!... « Notre Souverain Maître ouvre enfin, dans sa bonté, les temples que sa justice avait tenus fermés : je viens en son nom vous porter des paroles de paix ; exhorter ceux qui ont eu le malheur de se séparer de lui à rentrer en grâce. Mais vainement aspirerions-nous aux délices de la paix avec Dieu, si nous ne voulions nous réconcilier sincèrement avec nos frères. » Puis s'adressant au clergé : « C'est surtout dans les circonstances présentes que vous devez redoubler de ferveur pour prêcher la charité avec plus de zèle que jamais. Que l'on voie par vos exemples, par la bonne harmonie qui régnera entre vous, que vos discours, sur la charité chrétienne, ne sont pas un langage sans réalité. Vous qui êtes restés fermes dans le sentier de la vertu , prenez garde de perdre tout le mérite de vos bonnes œuvres, en témoignant ou de l'éloignement ou du mépris à celui qui aurait eu le malheur de s'en écarter. »

Dès le 17 août 1802, il entreprend la visite épiscopale de son vaste diocèse, et dans l'église de la Trinité de Laval, le 22, gagne tous les cœurs par cette allocution simple et touchante : « Mon entrée est pacifique : animé de la plus tendre charité, je me suis rendu près de vous avec tout l'empressement d'un père qui ne connaît de bonheur que celui de se trouver au milieu de ses chers enfants. Si des divisions ont, pour un temps, régné parmi vous, elles seront éteintes. Réunis tous à votre Pasteur, vous ne formerez plus qu'un seul troupeau... Je vous aime tous; aimez-vous aussi les uns les autres. »

En conséquence du Concordat, il lit établir, dans toutes ses églises, des fabriques pour veiller à V entretien des temples, à l'administration des aumônes, avec un sage règlement. Fonda un séminaire à Saint-Saturnin, dans l'église et le presbytère qu'avait acquis Mlle Renard de la Rrainièrc, et dont elle lui fit

présent; obtint, pour cet usage, en 1809, l'hôtel de Tessé ; en

1816, le vaste édifice de l'abbaye de Saint-Vincent. Dès Tannée

1817, le premier, sous le titre de Petit-Séminaire, comptait 80 élèves; et le second, sous le nom de Grand-Séminaire, 136.

Sous cet épiscopat eurent lieu : la première retraite annuelle des prêtres du diocèse, 1818; rétablissement des sœurs de la Ghapelle-au-Riboul, des sœurs de Raillé, de l'Adoration perpétuelle; de Saint-Joseph, à Laval; de Y Ave, à La Flèche, etc.

A la voix de ce bon et tendre pasteur, les brebis revinrent presque toutes au bercail : il rallia miraculeusement, par sa tendre, par son active sollicitude, à peu près toutes les opinions, tous les partis, religieux ou politiques. Jamais homme, peut-être, ne fit à la fois moins de bruit et plus de bien. Aussi, lorsqu'il s'endormit dans le Seigneur, le 23 novembre 1819, à l'âge de 85 ans, le deuil général fut dans les cœurs plutôt que sur les habits ; le deuil, ce jour-là, ne fut pas une vaine et simple démonstration ! Les restes de l'excellent évêque, alors chevalier de la Légion d'honneur, furent déposés dans l'un des caveaux de la cathédrale de Saint-Julien.

Le digne évêque servit merveilleusement les nouvelles autorités locales dans le rétablissement de la sécurité, de la paix, de la confiance publique ; en démontrant, une fois de plus, toute l'influence merveilleuse du christianisme sur les populations, lorsqu'il est bien compris, lors surtout que ses dogmes se trouvent aussi parfaitement interprétés.

Les administrations centrales et cantonales furent alors , dans toute la France, remplacés par la préfecture, pour le département ; la sous-préfecture , pour l'arrondissement ; la mairie, pour la commune.

Le premier des préfets de la Sarthe fut M. Auvray, que nous avons déjà vu commander , avec distinction, au Mans, la 40n,e demi-brigade, et qu'on installa dans son nouveau poste le 6 mai 1800.

Auvray, Louis, Marie. —Fils d'un secrétaire de Tin tendance de Paris, M. Auvray suivit la carrière des armes, au

y.>\~2 PREMIER EMPIRE.

commencement de la révolution de 1789; et lors de la prise du

.Mans par M. de Bourmont, le 15 octobre 1799, commandait la 40me demi-brigade avec le titre de colonel. Nommé, par le premier Consul, préfet de la Sarthe en 1800, il administra ce département jusqu'au 18 mai 1813. Dès Tannée 1802, il fut appelé au Corps législatif par le Sénat conservateur, et n'accepta pas. En 1803, le collège électoral de la Sarthe porta M. Auvray candidat au Sénat. A la Restauration , le roi Louis XVIII le nomma chevalier de Saint-Louis, le 13 août 1814; ensuite, maréchal de camp.

Il serait bien erroné de croire que M. Auvray vint dans la Sarthe avec le titre de préfet, comme un magistrat imposé par le premier Consul. Il suffit de lire quelques lignes des Affiches du Mans, 10 germinal an XIII de la république française, pour admettre une opinion bien différente : « Nous avons été ici fort longtemps incertains de la nomination du préfet pour notre département. Le vœu public désignait le citoyen Auvray, chef de la 40me demi-brigade d'infanterie de ligne ; ce vœu a été accompli à la grande satisfaction de tous les citoyens. »

Quant à la profession de ses principes administratifs, ils sont assez nettement posés dans son discours d'installation, même journal, 25 floréal an VIII : « Citoyens, un soldat connaît peu Fart des orateurs : je sais me battre mieux que je ne sais parler : mais si je n'ai pas le talent de bien dire, je me sens embrasé du désir de bien faire... Je n'ai pas brigué les fonctions de celte magistrature;... j'ai cédé aux vœux des habitants de la Sarthe ; à l'intérêt si tendre qu'inspirent ses longs malheurs et ses affreux déchirements. Vous savez tous la part que j'y ai prise; et que, chargé d'une mission de rigueur, je n'ai déployé qu'une autorité paternelle. Je viens achever ce que j'ai commencé. »

Le magistrat qui peut tenir un pareil langage sans réclamation du passé, avec approbation de l'avenir, est un magistrat d'élite; et nous ajouterons ici, comme application incontestable du principe : On écrit, on parle toujours bien, quand on parle, quand on écrit avec le cœur!

Enfin, comme digne complément de ce panégyrique éloquent de l'expérience et des faits , nous ajouterons celui que signalent, dans les plus honorables termes, les Affiches de la Sarthe, 15 vendémiaire an XIII. Un enfant vient de naître; la ville entière s'en réjouit comme d'une heureuse nouvelle. « Le conseil municipal du Mans, voulant donner, au premier magistrat du département de la Sarthe, un témoignage de l'estime et de la considération qu'il s'est acquises par la manière distinguée dont il dirige l'administration qui lui est confiée, décide, en séance, qu'en son nom, en celui des habitants, il sera demandé à M. le Préfet que son fils soit nommé par la ville » Il reçoit, en effet, les prénoms d'Anatole-Mans-Louis Auvray. Un aussi touchant éloge ne laisse rien à désirer, lorsqu'on le voit formulé par les chefs des meilleures familles de notre cité, composant alors son conseil municipal : « MM. Dugénetay, Gailleau, Detournay, Menard, Lepelletier-Feumusson, Moynerie, Lambert-Lavannerie, Goussault, Le Romain, Ory, Fay, Desmares, Lecomte, Valienne, Trahan, Leroux, de la Grochardière, maire, chargé de représenter la ville comme parrain. »

Le premier préfet de la Sarthe était donc un de ces braves soldats de l'empire qui, nobles enfants de leurs œuvres, conquirent vaillamment, sur les champs de bataille, les grades, les titres et les décorations dont ils furent honorés. Avec un caractère moins franc, moins loyal, moins conciliant surtout, il aurait pu, dans son département, au milieu des circonstances particulières de ce pays, faire beaucoup de mal. En effet, sous le gouvernement militaire qui régissait la France, les préfets étaient des espèces de pachas omnipotents au milieu de leurs administrés. Si quelques abus de pouvoir se manifestèrent, par exception, dans la bienveillante administration de M. Auvray, du moins est-il équitable de faire observer qu'ils ne furent jamais en proportion de ce pouvoir, et surtout des nombreux, des importants services rendus par cet administrateur.

Les documents officiels de l'époque nous donnent une preuve irrécusable de ces vérités. Ainsi, lorsqu'en 1800, le son des cloches fut sévèrement proscrit dans toutes les communes Il 33

de Franco pour les usages du culte religieux, et réservé pour les alarmes et les dangers publies, dans la circulaire qu'il adresse aux maires, il prend, avec bonté, le ton de la prière bien plutôt que celui du commandement. « Le département dont vous partagez avec moi l'administration, citoyen maire, est un de ceux qui doivent le plus à la sagesse, à la bienveillance paternelle du gouvernement... La reconnaissance qu'il a droit d'en attendre lui fait espérer qu'il fera le sacrifice exigé, comme tous les départementsqui n'étaient pas moins attachés que lui à leurs anciens usages... Vos administres sentiront les motifs développés dans cette lettre, où le ton de la persuasion m'a paru préférable à celui de l'autorité. . Vous savez tous que je suis au milieu de vous le dépositaire des lois : spécialement chargé de leur exécution. Vous ne voudriez pas que le Gouvernement pût me reprocher de n'avoir pas fait mon devoir; et qu'une condescendance déplacée me rendît coupable à ses yeux ! etc. »

Il écrit, le 27 août 1800, à plusieurs maires qui voulaient exiger, des prêtres, un nouveau serment à leur installation dans la commune : « L'intention bien claire du gouvernement est que personne ne soit vexé par l'abus des lois : une déclaration unique et générale de fidélité à la Constitution suffit. »

Il dit, à propos de l'organisation des funérailles, 17 brumaire an IX : « Loin de nous le souvenir de ces temps affreux, où le délire révolutionnaire imputait à crime la sensibilité; où la vie de l'homme était un jeu, et la sépulture une dérision ; où la crainte perpétuelle d'une fin tragique faisait envier le sort de celui qui payait le tribut à la nature, et tarissait dans leur source les pleurs des êtres condamnés à lui survivre. Les douces affections de l'âme ont repris leur empire ; et, avec elles, le respect dû par la société à tous les membres de la grande famille, etc. »

Les circulaires du citoyen Juteau : « commissaire du gouvernement, accusateur public près le tribunal criminel du département de la Sarthe, » que nous avons sous les yeux, sont un peu moins paternelles pour le fond et pour la forme, aussi nous abstiendrons-nous de les citer.

Mais voici précisément ce qui s'effectua, pour M. Auvray, comme pour les hommes en place, après leur simple retraite, et particulièrement après leur chute. La plus grande partie des obligés garde le silence, quelques-uns même vont jusqu'à la calomnie envers leur bienfaiteur, pour se dispenser de la reconnaissance. Les prétendues victimes se plaignent beaucoup plus haut que ne le comporte retendue réelle du mal ou des dommages qu'on leur a fait souffrir. De ce silence de l'ingratitude, ou de ces indignes calomnies, et de ces récriminations exagérées, se forme, cependant, l'opinion publique; avec ses erreurs, ses iniquités, contre lesquelles doit alors protester, d'autant plus énergiquement, le consciencieux historien, qu'elles sont plus générales, et qu'il s'est trouvé plus en mesure de les bien apprécier.

Ce fut sous l'administration de M. Auvray que le clergé catholique rentra dans ses fonctions ; et nous le voyons seconder, avec sa bienveillance ordinaire, les bonnes intentions du Gouvernement à cet égard. Il est curieux, surtout à cette époque , d'apprécier par quelles transitions ménagées s'effectua ce retour du culte religieux. On en jugera par la suite des circulaires adressées aux maires, par M. le préfet, sur cet objet important :

« 12 prairial an X. Il est essentiel, citoyen maire, pour que l'ordre et la régularité s'établissent avec la nouvelle organisation du culte, que j'aie l'état détaillé des ornements et autres objets employés à ce service, appartenant à votre commune. Veuillez, au reçu de la présente, vous transporter aux églises et autres lieux où vous avez connaissance qu'il y en ait de déposés, pour en faire un inventaire exact et détaillé, que vous m'adresserez dans le plus court délai. Si vous avez connaissance de quelques objets détournés, faites les diligences nécessaires pour les faire restituer, en mettant toute la prudence et toute la discrétion dont vous êtes capable, dans l'exécution de cette mesure dont vous me rendrez compte. »

« 28 pluviôse an XI : Le Gouvernement a décidé que l'amnistie serait accordée à tous les prêtres qui la demanderaient,etc.»

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« 23 pluviôse an XI : Les presbytères, et les jardins attenants, non aliénés, seront rendus aux curés et desservants. A défaut de ces presbytères, les conseils généraux des communes sont autorisés à leur procurer un logement et un jardin, etc. »

« 3 ventôse an XI : Je vous préviens, citoyen maire, que sous peu de jours vous verrez arriver, dans votre commune, l'ecclésiastique destiné à la desserte de votre église, et pourvu, d'après l'approbation du premier Consul, de l'institution canonique que lui aura donnée M. de Pidol, évoque du Mans. Aussitôt que cet ecclésiastique sera installé, qu'il aura commencé les fonctions du culte, vous voudrez bien faire fermer toutes les chapelles et tous les oratoires particuliers qui pourraient exister dans votre commune, etc. » Il est curieux de voir cette mesure, qui avait été le premier acte de la suppression du culte catholique, devenir la première condition de son rétablissement.

Tels étaient les actes administratifs de M. Auvray, qui cependant a fait bien des ingrats; mais qui, d'un autre côté, s'acquit une véritable reconnaissance de ceux qui possèdent la mémoire du cœur.

Nous connaissons des hommes qu'il a protégés de son pouvoir, aux risques de se compromettre près du Gouvernement ; des familles entières qu'il a fait vivre par sa générosité, sauvées delà persécution, de la misère, etc.; qui, plus tard, lorsqu'il n'était plus en position de les servir ou de se défendre, l'ont accusé sans ménagement et sans pudeur!...

Mais aussi, nous connaissons des jeunes gens de cette époque, dont il encourageait les travaux, récompensait avec bonheur les premiers succès; dont il s'empressait, en conséquence, de protéger la carrière, de l'assurer même, par une faveur toute personnelle, entièrement désintéressée, n'ayant, pour équitable mobile et pour digne objet que de les mettre en situation de rendre plus de services au pays, en les arrachant, avec une générosité complète, à ces terribles exigences militaires du moment, et qui, sans compensation, auraient brisé leur

avenir. Ceux-là du moins n'ont pas ainsi perdu la mémoire du eœur ; ils ont, au contraire, dans toutes les occasions, rendu justic eà cet administrateur essentiellement bon et généreux; défendu sa mémoire contre des oublieux et des ingrats!...

Si Ton veut bien enfin se reporter aux difficultés de l'époque; à la tolérance que, dans ses documents administratifs, dont nous avons cité plusieurs passages, M. Auvray montra pour les opinions politiques et religieuses qui ne se déclaraient pas hostiles à la sécurité publique; aux voies larges qu'il ouvrit, dès le principe, à la conciliation de tous les partis, de tous les intérêts; si l'on veut, enfin, considérer sans passion, ou sans parti pris, Tordre qu'il sut rétablir dans toutes les parties de l'administration , l'impulsion qu'il vint donner, dans la province entière du Maine, aux arts, aux sciences, aux industries, en publiant lui-même une statistique du département et d'assez nombreux opuscules sur divers sujets d'utilité publique, on arrivera naturellement à cette conclusion équitable : que l'administration préfectorale de M. Auvray présente une de celles qui laissèrent, dans le département de la Sarthe, le plus d'améliorations essentielles, de services importants et d'actes privés de bienveillance, dont il serait mal de ne pas conserver le souvenir.

M. Auvray cultivait les lettres, aimait les savants, suivait avec assiduité les travaux de la Société' des Arts du Mans, au milieu de laquelle il vint, bien des fois, apporter le résultat de ses utiles observations. Ce fut sous l'administration de notre premier préfet que l'école centrale du Mans se trouva remplacée par le collège communal de l'Oratoire.

Les souvenirs de gratitude, si naturellement inspirés par cette première administration préfectorale, nous font un devoir de nommer ici l'un de ses membres les plus capables et les plus dévoués; qui, pendant plus de trente années, rendit, au département tout entier, des services d'une si grande importance, d'un si noble désintéressement, que, si la mémoire du pays lui faisait aujourd'hui défaut, il appartiendrait à l'histoire locale d'admettre ce digne administrateur au nombre des

enfants adoptifs de la province du Maine les plus utiles et les plus justement estimés.

D'Espaijlart, Antoine-Henri. — Fils de Nicolas-Catherine d'Espaulart, chevalier gentilhomme servant de la reine; né à Paris, le 14 septembre 1762, M. d'Espaulart, compromis par son courageux dévouement à défendre la famille royale, aux Tuileries, dans la terrible et sanglante journée du 10 août 1792, fut obligé de quitter la capitale, où sa vie n'était plus en sûreté ; vint se réfugier dans le Maine, et s'y fixa définitivement vers 1797, par son mariage avec Mlle Anne-Guyonneau de Pambour.

Nommé conseiller de préfecture, au Mans, dès la première institution, en 1802, M. d'Espaulart s'y fit bientôt particulièrement remarquer par sa grande aptitude aux affaires; un dévouement rempli d'abnégation personnelle, une intégrité poussée jusqu'au plus honorable scrupule, un travail constant, opiniâtre, qui lui faisaient arriver toutes les questions difficiles à traiter; enfin, une telle habileté, une telle expérience administratives, que nous pouvons affirmer, en connaissance de cause, et comme un fait notoire, que, pendant les trente années de l'utile exercice de ses fonctions, non-seulement il concourut, pour une très-grande part, à régler les principaux intérêts du département, mais qu'il dirigea même, de la manière la plus avantageuse, et sans aucune ostentation, le noviciat d'un assez grand nombre de nos préfets.

Nommé membre du Conseil général en 1816, il apporta dans ces nouvelles fonctions le même amour du travail, la même aptitude, et ne les abandonna qu'en 1830, époque à laquelle on admit les conseillers généraux par voie d'élections, auxquelles il ne se présenta pas. Il reçut les insignes de la Légion d'honneur à l'occasion de la naissance du duc de Bordeaux, récompense qu'il avait si noblement acquise. M. d'Espaulart prit sa retraite de conseiller de préfecture en 1832; mourut au Mans, le 14 mars 1847, emportant l'affection, l'estime, les regrets de ceux qui l'avaient connu dans l'intimité; de ceux, bien plus nombreux encore, auxquels il avait rendu les services les plus importants, les plus désintéressés.

Le 18 mai 1804, parut l'acte du Sénat conservateur, qui conférait, à Napoléon Bonaparte, le titre et les prérogatives d'empereur des Français. La province du Maine reçut, avec un assentiment assez général, cette grande nouvelle ; espérant trouver, dans cette Constitution plus monarchique et plus forte du pouvoir, des garanties plus positives d'ordre, de sécurité, de paix, de prospérité, de bonheur. Toutefois, dans plusieurs communes rurales, et notamment dans celles de Montmirail, de Courcelles, du Tronchet, etc., quelques officiers municipaux préférèrent donner leur démission que de prêter, au nouvel empereur , le serment de fidélité prescrit par l'acte même de son élévation au trône de France.

D'un autre côté, le grand homme qui tenait alors, dans sa main, les destinées de la France, avait bien compris que, sans religion, sans morale, sans philosophie, ne pouvait exister qu'un cahos gouvernemental. Ce qu'avait compris le génie de Napoléon, le cœur du préfet de la Sarthe l'avait senti, comme nous en pourrons juger par quelques passages de la circulaire du 22 nivôse an XII, adressée aux maires de ce département :

« Citoyen maire, l'épreuve des longues et sanglantes calamités qui ont été la suite de l'abandon du culte religieux, de la dispersion presque générale de ses ministres, avait été, pour le peuple, une grande et terrible leçon, qui l'avait profondément convaincu de la fausseté et des conséquences funestes de ce système licencieux qui, en abolissant le sacerdoce, sapait la base de la morale publique. Rappelé à la raison, après bien des égarements, rendu à sa propre conscience par la réflexion, il a reconnu, avec un regret amer, l'illusion des sophismes auxquels son esprit imprévoyant s'était livré; il a senti la nécessité de revenir aux principes d'une religion qui remplit le cœur des hommes, les rapproche et les rend meilleurs... Le Gouvernement a pénétré le vœu du peuple : les portes des it'inples se sont rouvertes... Les ministres sont venus réconcilier et donner des consolations... Vous savez avec quelle joie leur retour a été accueilli !...

« Le Gouvernement avait la confiance que ces dignes minis-

PIŒMIER EMIMIŒ.

très, dépouillés de leurs anciens revenus, trouveraient dans la bienveillance des paroisses... de quoi subvenir à leurs modestes besoins... Cependant, un grand nombre d'entre eux souffre; attend en silence les secours qu'on leur a fait espérer... En attendant que le Gouvernement ait pris des mesures générales... pour faire disparaître ce pénible état de choses,... j'invoque, citoyen maire, votre zèle et votre sensibilité sur une mesure de secours délicats qui, depuis longtemps, occupe ma pensée, parce que j'estime qu'elle tient à la vertu, à l'honneur ; j'augurerai de vous et de vos habitants en raison de ce que vous aurez fait pour répondre à l'esprit de cette circulaire : avec quel plaisir j'apprendrais qu'une commune en aurait prévenu les dispositions! Signé : L. M. Auvray. »

Sous le gouvernement impérial , des travaux importants furent, comme pour tout le pays, effectués dans les départements de la Sarthe et de la Mayenne. L'agriculture, dignement encouragée, prit un remarquable développement, acquit des perfectionnements nombreux : de grandes voies de communication furent ouvertes pour en exporter les produits, pour faciliter la civilisation par l'augmentation des rapports; les industries se trouvèrent entraînées dans ce mouvement progressif; le commerce en ressentit une féconde influence ; le bien-être, la prospérité de nos contrées en seraient devenus les précieux résultats, si les guerres gigantesques et continuelles, qui cependant alors faisaient la gloire principale de l'empire, en l'élevant au suprême degré de l'illustration militaire, ne fussent devenues la cause essentielle de sa ruine et du renouvellement des hostilités royalistes dans les provinces de l'Ouest.

Le Maine, par ses milices, par ses gardes nationales, par ses officiers supérieurs, paya noblement son tribut de dévouement et de courage dans ces guerres de l'empire ; comme les preuves s'en trouvent consignées, avec honneur, dans les proclamations de Napoléon ; dans les rapports même des ennemis qu'ils avaient à combattre. Dès l'année 1809, M. Coulard, notre compatriote, alors colonel au 65e régiment, confirmait

cette bonne opinion par sa propre conduite et par celle des jeunes Sarthois qui combattaient sous ses ordres.

Mais les exigences des énormes conscriptions nécessaires à la grande consommation d'hommes qui se faisait alors sur les champs de bataille, frappèrent incessamment, et dans leur centre vital même, le commerce, les industries, l'agriculture; dans le foyer principal de leur bonheur domestique, de leurs projets d'avenir, les individus, les familles, en enlevant, chaque année, la partie saine, la plus brillante jeunesse des populations du pays. Faut-il chercher ailleurs la cause essentielle qui vint désillusionner les esprits, et surtout refroidir les cœurs; le motif capital de ces nouvelles insurrections royalistes dont les provinces de l'Ouest vont nous présenter encore le fatal et sanglant théâtre?...

Par la franchise, la sagesse, l'intelligence, la fermeté de ses mesures, le premier préfet de la Sarthe avait réparé bien des injustices, bien des abus de pouvoir ; tempéré des ressentiments, effectué des rapprochements, des réconciliations difficiles ; conquis, au gouvernement impérial, un assez grand nombre de partisans. Mais, comme tous les autres préfets, il devait fournir son énorme contingent de conscrits à celte immense consommation: toutes les familles se trouvèrent bientôt cruellement frappées de cet impôt du sang ; des haines mal éteintes se rallumèrent ; l'irritation devint générale ; on formula, dans toutes les classes de la société, des récriminations violentes contre l'administration, contre le gouvernement impérial et ses agents. On parla même, à cette occasion, de trafics particuliers, d'exactions sans doute bien exagérées, mais dont les imputations, même en les supposant entièrement calomnieuses, n'en jetèrent pas moins, sur ceux qu'elles atteignaient, des préventions aussi nuisibles que difficiles à détruire.

Dans plusieurs communes du Maine, ce mécontentement devint plus expressif encore, se manifesta par une insurrection locale, servant de transition positive de la troisième à la quatrième chouannerie. Trois frères devinrent ici les principaux moteurs de cette réaction royaliste ; dont nous garantissons

d'autant mieux la vérité des faits, que nous en avons puisé les détails à la source même.

Insurrection des frères Morin.

Dans la paroisse de Voutré, Mayenne, à deux lieues sud-est d'Évron, existait un honnête cultivateur, du nom de Morin, exploitant, depuis longues années, la métairie de Hucheloup, à trois quarts de lieue du bourg. Il eut quatre fils : 1° Louis, mort soldat du premier empire, au service de la France ; 2° Pierre, qui fut réformé pour défaut de taille ; 3° François, qui joua le rôle principal dans cette insurrection ; 4° Joseph, le plus jeune, qui suivit son frère.

François Morin. — Né le 5 septembre 1789, à Voutré, dans le Bas-Maine, François Morin fut appelé, en 1808, à faire partie du contingent militaire ; mais croyant avoir droit à l'exemption, en conséquence de la mort de son frère Louis sous les drapeaux, sans songer que son frère Pierre, qui venait avant lui, avait été libéré pour défaut de taille ; par conséquent plutôt encore pour ne pas servir la cause révolutionnaire, parti de la maison paternelle au 25 avril, y revint le 29, pour commencer, dans son pays, l'aventureuse existence des réfractaires, avec toutes ses tribulations et tous ses périls.

Aux frères Morin, vinrent bientôt se réunir 25 ou 30 jeunes gens dans la même position, et qui choisirent François pour capitaine, en raison de la résolution et de la bravoure dont il avait déjà donné des preuves. « Seuls, comme le fait observer M. Grélineau, les frères Morin, se levèrent alors en France, pour prolester contre le despotisme. » Ce fut alors entre cette faible troupe et les gardes nationales des communes du Bas- Maine, les soldats qui s'y trouvaient en cantonnements, une guerre continuelle , une suite non interrompue de petits combats, dans lesquels ces insurgés, malgré L'infériorité du nombre, eurent presque toujours l'avantage.

M. François Morin, dont nous avons à noire disposition les mémoires inédits, qui s'est empressé de répondre avec la plus loyale franchise à toutes les questions que nous avions besoin de lui faire, pour nous mieux renseigner encore sur les faits essentiels à notre sujet, repousse, comme nous l'avons déjà fait nous-mêmes, les calomnieuses imputations dont on a voulu flétrir les véritables chouans. « J'ai mis au net ces mémoires, dit-il, à la sollicitation de plusieurs de mes amis, qui onl pensé que je devais, à mes camarades, à moi-même, de contribuer, pour ma part, à faire connaître la guerre des chouans dans le Maine, autrement que par les documents officiels de l'époque, et dont Tintérêt du moment était de nous présenter, sous tous les rapports, au plus mauvais point de vue. Cet intérêt des chefs militaires , d'administration , etc. , leur paraissait en effet : de nous montrer comme des lâches et d'infâmes brigands, en horreur même aux populations; lorsque les défaites des révolutionnaires, en nombre ordinairement supérieur au nôtre, lorsque la sollicitude affectueuse des habitants de nos campagnes, dont nous étions bien connus, qui nous secouraient si généreusement, au péril de leur vie, donnaient à ces fabuleux et mensongers ordres du jour le plus constant et le plus formel démenti.

« Quant aux inculpations ^inhumanité, elles sont aujourd'hui bien jugées par ces révolutionnaires eux-mêmes ; et l'on sait que les vrais chouans n'ont rien fait qui ne soit justifié par les lois de la guerre et les droits de la légitime défense. Tandis qu'on nous a fail, à nous, une guerre implacable ; qu'on nous a poursuivis , traqués à la manière des bêtes féroces ; que l'on a violé, à notre égard, tous les traités et toutes les conventions signées par ceux qui avaient pouvoir de négocier les trêves, les pacifications, qu'on nous proposait chaque jour pour nous séduire et pour nous tromper! »

Le capitaine Morin était d'un caractère naturellement doux, bienveillant, presque timide et craintif dans les relations habituelles de la vie; mais résolu, brave, courageux, d'une intrépidité constante, sur le champ de bataille. Dans toutes les

positions, il se montra toujours franc, loyal, bon et généreux; aussi tous ceux qui le connurent bien résumèrent ; aussi dans les justes plaintes qu'il formule ici, dans celles qu'il aura plus tard le droit de faire entendre encore, ne se mele-t-il jamais de ces acerbes et violentes récriminations qui sont l'expression des caractères haineux, vindicatifs, dont le sien offrait le plus noble contraste.

Dans ses véridiques mémoires, il ne se borne pas aux allégalions verbales, il les confirme par des faits publics et rend, à l'occasion, justice aux républicains tout aussi bien qu'aux royalistes. « Plus d'une fois, ajoute M. F. Morin, nous avons eu à nous louer de l'humanité des gendarmes, tant qu'ils n'étaient pas conduits par un fonctionnaire civil : de notre côté, nous les avons payés de retour. Sept d'entre eux étaient tombés dans une embuscade tendue par mon lieutenant, M. Michel Debray, alors à la tête de 50 hommes, et furent aisément désarmés. Au rapport, on demande au capitaine ce qu'il faut faire : « Gardez les armes, répondit-il, c'est le droit de la guerre : mettez les gendarmes en liberté, sans aucun mauvais traitement , c'est le vœu de l'humanité ! »

En 1809, le gouvernement, fatigué de cette guerre de partisans, dont il ne pouvait s'emparer à main armée, résolut d'en finir par la ruse et la trahison : la loi des otages est alors, tout exprès, pour eux seuls, remise en vigueur; et tandis que d'un côté l'on menace les familles des réfractaires, de l'autre, on promet, à ceux qui se rendront, une feuille de route pour aller tout simplement rejoindre leur corps.

« Je réponds, ajoute M. Morin, à l'invitation de M. le préfet de la Mayenne, confiant dans sa parole : on me conduit en prison avec sept ou huit cents dupes comme moi. Nous comparaissons devant ce magistrat et son conseil. On nous met en effet en route, mais sous bonne escorte; et, comme étapes, on nous fait successivement passer par vingt-sept cachots, plus mal sains les uns que les autres. Arrivé à destination, on m'affuble d'un mauvais uniforme; on me pose en faction, avec un fusil sans batteries, aux postes avancés d'une foret... Au milieu

de ces tristes conjonctures, je reçois une lettre de ma famille, gémissant de me voir servir une cause qu'elle n'aimait pas : mes antipathies se réveillent, irritées par les déceptions et les mauvais traitements : je déserte avec quinze de mes camarades. »

Ces malheureux jeunes gens, à peu près tous du Bas- Maine, se trouvaient alors à Luxembourg, avaient à traverser presque tout le nord de la France, au milieu des périls, des souffrances d'un tel voyage, avant d'arriver dans leurs familles, dont ils devaient redouter encore de compromettre la liberté, la vie, en s'y réfugiant avec le fâcheux titre de déserteurs. On les avait donc réduits, par une mauvaise foi, des traitements indignes, à n'avoir plus désormais, en perspective, qu'une existence de chouans sans cesse en état de légitime défense.

« On arrivait à 1811, ajoute M. Morin. Nous fûmes obligés de nous réunir en plus grand nombre, pour faire tête aux troupes impériales qui arrivaient de tous côtés vers le Bas- Maine. Après avoir plusieurs fois refusé le titre de chef de notre petite troupe, dont l'effectif était alors de 250 hommes, je fus obligé de céder aux pressantes sollicitations de mes amis, à l'unanimité des suffrages. On me donna le grade supérieur de chef de bataillon, et, comme à tous les autres, un surnom de guerre qui fut celui de Bon-Dessein-sans-Façon ; on compléta l'organisation par une élection, également régulière, d'officiers et de sous-officiers.

« Nous eûmes à soutenir un grand nombre d'engagements : avec les gardes nationales, faciles à mettre en fuite ; avec les troupes de ligne plus solides, mais que nous combattions toujours avec l'avantage des lieux. Plusieurs fois, nous chassâmes des bois, entre autres, de celui de Montéclair, près d'Évron, 1,500 soldats avec 200 hommes. »

Les combats livrés par François Morin et par son frère Joseph, Pierre n'ayant point encore paru dans leur troupe, offraient des résultats si remarquables, et les chefs en sortaient toujours avec tant de bonheur, que dans tout le pays les habitants de la campagne étaient persuadés que François était pos-

sesseur d'an talisman aminci ils donnaient le nom dejartier^et dont le magique pouvoir était do le mettre complètement à

l'abri des halles : croyance assurément bien superstition niais qui, dans le Bas-Maine surtout, avait, pour lui, pour sa troupe, l'avantage de les environner d'une sorte de prestige mystérieux, toujours susceptible d'une puissance respectable dans l'esprit des paysans. Plusieurs fois, en effet, on vit les frères Morin désarmer, avec quelques hommes, des compagnies entières de gardes nationales; mais leur plus merveilleux combat fut celui du Vaillant, petit village situé à près d'un kilomètre du bourg d'Izé, Mayenne.

Dans la nuit du 12 au 13 février 1813, François Morin, à la tête seulement de 28 hommes, revenant dans la Mayenne, s'arrête au Vaillant. Par la négligence d'une sentinelle, ou par la trahison d'un faux chouan qui voulait gagner la somme de 10,000 fr., mise à prix de la tête du chef royaliste, un bataillon de ligne, un détachement de gendarmerie qui bivouaquaient dans les environs, mis à la poursuite des frères Morin, par Bonaparte, auquel ils donnaient de l'inquiétude au milieu d'un pays disposé à l'insurrection, cernent la petite compagnie , l'attaquent au point du jour avec 600 hommes bien armés. Pendant quatre heures d'une fusillade meurtrière pour les impérialistes, les chouans, abrités par les maisons du village, gardent leur position avec autant d'habileté que de courage. Attirées par le bruit des fusillades, les garnisons voisines arrivent en grand nombre. Le capitaine Morin, comprenant alors qu'il va manquer de munitions et ne pourra pas tenir contre une armée, quitte le Vaillant, après la perte d'un seul homme, et sauve le reste par une retraite encore plus merveilleuse que le combat dont elle avait été précédée.

Cinq des réfractaires seulement étaient restés enfermés dans une maison. L'un d'eux en sort, en présentant un sauf- conduit acccordé par le préfet de la Mayenne, avec une date de huit à neuf mois, sans doute pour faciliter, à ce misérable espion, les moyens d'obtenir la généreuse prime de 10,000 fr. !... Les quatre vrais chouans, solidement barricadés, se défendent avec un

tel héroïsme, que les chefs des bleus, fatigués d'une résistance dont tous les coups étaient mortels, se décidèrent à livrer cette maison aux flammes. Trois de ces valeureux jeunes gens périssent au milieu de l'incendie. Le quatrième, nommé Janvier, est pris vivant; et, par un insigne raffinement de cruauté, on le conduit à Saint-Georges, Mayenne, où les administrateurs le font fusiller en présence de sa bonne vieille mère, que Ton avait entraînée sur le lieu même de l'exécution !...

Quelques mois après, M. Derville-Maléchard, qui avait remplacé M. Auvray à la préfecture de la Sarthe, le 48 mai 1813, désira visiter le champ de bataille du Vaillant. « Prévenu de son itinéraire, dit M. F. Morin, nous l'attendions au nombre de 25 bien armés. En sentinelles derrière un talus, nous le vîmes passer à quatre mètres au bout de nos fusils. Mon lieutenant Debray voulait arrêter le préfet et sa faible escorte. N'ayant, dans ces dispositions, d'autre but que de surveiller ses démarches, et non de le faire tomber dans une embuscade, je défendis sévèrement qu'on lui fît aucun mal. Au 25 août 1813, trois mois après, à l'occasion d'une entrevue particulière que j'eus avec M. Maléchard, je le vis pâlir d'effroi lorsque je lui racontai cette aventure entourée de particularités qui ne lui permettaient pas de révoquer en doute le danger qu'il avait couru; la mort qui l'attendait, si j'avais dit un mot, si j'avais fait un geste. »

Voilà cependant l'homme auquel on tendait incessamment les pièges les plus perfides, pour ne pas dire le véritable mot; dont on mettait la tête à prix; auquel, après l'avoir arrêté, au moyen d'une insigne trahison, l'on a fait souffrir, comme nous le verrons, les plus injustes et les plus cruelles tortures!...

« M. le préfet de la Mayenne, ajoute M. F. Morin, me fit proposer plusieurs rendez-vous auxquels il ne se trouva jamais. Une fois, pour me tromper, il envoya, sous son nom, un autre lui-même. Je reconnus la fraude, et, pour toute représaillc, je fis mettre l'émissaire en liberté. Lorsque je passai dans la Sarthe, le général Henri, qui avait son quartier-général a Brûlon, me fit demander par le médecin de ce bourg, M. Ber-

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nier, iiii(3 entrevue à laquelle il ne se rendit pas; ensuite prier d'aller le trouver à son domicile pour conférer aimablement. Le piège était grossier; heureusement je n'y tombai pas; dix hommes armés étaient cachés là pour me saisir. »

Voyons encore ce que faisait M. F. Morin pour mériter une si déplorable conduite envers lui. « Au mois de juillet 4812, un de mes officiers, M. Bois-Aubert, rencontre cinq gendarmes près de Sougé, à trois lieues est de Laval, Mayenne ; trois font feu sur nos hommes, sans les atteindre. Dans un instant les gendarmes sont pris, garrottés, étreints dans leurs propres menottes, s'attendant bien à passer immédiatement par les armes; ils demandent, en désespoir de cause, à m'être présentés. On les conduit à mon lit, où j'étais retenu par une douloureuse névralgie. Après leur avoir fait grâce du supplice qu'on leur préparait, en conséquence des lois de la guerre, je les renvoie avec armes et bagages, à la seule condition qu'ils ne tireront plus sur nous. Ils le promirent et ne faussèrent jamais leur serment. Quelque temps après, deux d'entre eux eurent même la générosité de venir nous avertir, au moment où l'un de nos détachements allait tomber dans une embuscade. » Ces braves gendarmes comprenaient bien mieux les nobles sentiments d'équité, de reconnaissance et de probité, que le Gouvernement qu'ils étaient forcés de servir.

M. F. Morin semblait avoir pris Jean Chouan pour modèle, non-seulement dans ses actes bienveillants et généreux, mais encore dans ses actions les plus courageuses, les plus téméraires. Sa troupe, alors dans le Haut-Maine, est entièrement dépourvue de munitions. Il part du bourg de Tassé, entre La Suze et Brûlon, Sarthe, vers la fin de février 1813, avec deux camarades, pour venir s'approvisionner au Mans. Tous les trois, en passant par Goulans, déposent leurs armes dans une maison très-sûre; font leurs acquisitions au chef-lieu, sans éveiller la surveillance d'une police moins habile qu'eux; reviennent prendre leurs armes, sont reconnus, poursuivis; mais, par une marche forcée, dépistent l'ennemi, après avoir

été plusieurs fois obligés de répondre à la fusillade, et fait au moins dix-neuf lieues dans la même nuit.

Enfin, dans l'impossibilité de s'emparer, même avec des régiments entiers, par la force, d'hommes aussi constamment habiles et valeureux, M. le préfet Derville-Maléchard se décide à mettre en usage des moyens qui vont se qualifier d'euxmêmes. Il fait proposer à M. F. Morin, par M. Langlechère, une conférence pour terminer à l'amiable cette funeste guerre de partisans. Le lieu du rendez-vous est fixé à Viré, bourg à quatre kilomètres nord-ouest de Brûlon, Sarlhe. M. Maléchard s'y trouve le 23 août 1813, assisté de M. le colonel Cavalier, commandant la gendarmerie à Alençon.

On commence par offrir à M. F. Morin la place de capitaine de gendarmerie, qu'il refuse: en ajoutant que lui, son frère et ses chouans ne réclamaient, pour toute faveur, qu'une entière exemption du service militaire, et l'exercice libre, commun des droits civils; qu'à ces deux seules conditions ils déposeraient les armes. M. le préfet y consentit, à la charge toutefois, pour les insurgés, d'habiter un autre département que ceux où tous avaient fait la guerre. Un traité bien en règle fut signé par les deux partis. En voici les termes textuels :

1° « Tous les réfractaires actuels, de la province du Maine, qui se rendront, ne seront tenus à aucun service militaire sous le gouvernement présent. 2° Ils seront sous la surveillance de la haute police, mais ne pourront être ni inquiétés, ni repris pour les faits passés. 3° Ils choisiront un département, en France, hors ceux où ils auront porté les armes. 4° Ils jouiront, du reste, de la plénitude de leurs droits. » Signé : Derville-Maléchard, Cavalier; Coudreux, secrétaire; F. Morin, chef des insurgés, muni de leurs pleins pouvoirs.

Dès le 17 septembre, MM. Derville et Cavalier venaient, en conséquence, aux Maisons-Rouges, commune de Chauffour, Sarthe, apporter, aux réfraclaires pacifiés, des passeports bien en règle pour le département de l'Yonne, qu'ils avaient choisi comme lieu de résidence. Eh bien, ce traité si loyalement accepté d'une part, si consciencieusement exécuté, n'était, de II 34

l'autre, « qu'une lâche trahison , qu'une perfide comédie. »

Laissons à M. F. Morin lui-même le soin d'en retracer les suites cruelles ci douloureuses : il va, du reste, le faire avecsa bonne foi, sa véracité, sa candeur ordinaires :

« Quinze jours après notre arrivée dans l'Yonne, le maire du chef-lieu de canton que j'habitais avec mon frère Joseph, nous mande tous chez lui munis de nos papiers. Des gendarmes déguisés, armés, s'y trouvaient en force : il s'agissait d'une véritable arrestation, au mépris du traité que les premier- is autorités civiles et militaires de la Sarthe avaient légalement signé. Nous voulons protester : pour toute réponse, on nous attache deux à deux, avec accompagnement de menottes, et l'on nous jette brutalement dans les prisons d'Auxerre. Ensuite on nous meurtrit de la chaîne, du carcan, de la manille du forçat; on nous fait passer trois jours et trois nuits dans une voiture cellulaire, pour nous conduire à Pierre-Chatel, village et ci-devant Chartreuse sur le Rhône, à deux lieues sud-est de Belley, Ain; où l'on nous enfouit au fond d'un cachot taillé dans le roc humide.

« Nous y séjournons pendant trois mois. On vient alors nous en exhumer; on nous dirige sur Marseille, où nous attendaient également d'autres cachots plus malsains, plus humides encore, sans paille, où l'on pouvait à peine se tenir debout; où l'on trouvait, pour toute couche, une dalle gluante, infecte et glaciale ; où se réunissaient chaque jour, avec profusion , toutes les variantes si pénibles du carcere duro. Six mois se passèrent ainsi dans la douleur, sans consolation, sans la vue d'un seul être humain : pour toute visite, ne recevant que celle de rats nombreux, affamés, qui dévoraient nos vêtements et s'attaquaient, parfois, aux parties les plus accessibles de nos personnes »

Les malheureureux compagnons de M. F. Morin, dans ces terribles épreuves, étaient, pour la Mayenne : MM. Joseph Morin, son frère; Jean Meunier; Bcauregard, de la Châtre; Heurtebize, de Sainte-Suzanne; Guichard, de Torcé; Coutelle, d'Evron, etc. Pour la Sarthe : MM. André et François

Doucin, Bois-Aubert, Michel Debray, de Torcé-en-Charnie; André Troussard, de Viré, etc.

« Exténué par tant de chagrins, de souffrances, de misères^ ajoute M. F. Morin, je tombai sérieusement malade. On me conduisit à l'hôpital, où me suivirent encore la manille et la chaîne : mais le médecin et les sœurs de l'hospice furent pour moi d'une bonté touchante : véritables anges de Dieu, dans ce purgatoire immérité.

« Enfin, arrive la Restauration et le jour de la délivrance!... Notre excellent médecin, avec sa bienveillance ordinaire, s'empresse de me l'annoncer. « Je vous connais de réputation, me dit-il, soyez toujours aussi honnête homme que vous l'avez été. Dieu vous accompagne et vous accorde, à l'avenir, des jours meilleurs! » Il me serra la main avec un sentiment qui m'arracha des larmes, et me fait bien regretter de n'avoir jamais su le nom d'un homme aussi parfait. Dire ensuite quelles furent les anxiétés, les douleurs môme du déferrement, entre des mains inhabiles et brutales, me devient impossible; le souvenir seul m'en fait encore frémir. »

« Je quittai l'hôpital vers la fin de 1814, au milieu des témoignages les plus affectueux de la sympathie, de la bienveillance, de la pitié ! »

Les tribulations et les souffrances du célèbre Sylvio Pellico, si expressivement, avec un intérêt si vif, racontées par luimême, ont, à bien juste titre, excité le touchant intérêt, la douloureuse compassion de tous les cœurs sensibles et généreux : nous le demandons, ces souffrances et ces tribulations furent- elles plus cruelles et moins méritées que celles de notre si patient, si bon et si malheureux compatriote?...

« Le cœur plein de joie, d'espérance, ajoute M. F. Morin, je reportais enfin mes pas vers la terre natale. Mais aurais-je donc été satisfait, à ce point, de mes premiers instants de liberté, si j'avais pu prévoir les nouvelles déceptions et les chagrins plus déchirants encore qui m'attendaient au retour?

« Mon tendre père était mort de souffrance et de misère dans les prisons, complètement isolé de sa famille, sans aucun

secours, sans la moindre consolation. » On avait en effet dit à ce bon père : « Tu livreras ton fils pour qu'il soit fusillé comme réfractaire, ou tu périras misérablement dans les horreurs

d'un cachot. » Et pendant que le père subissait, dans un cachot, cette inique sentence, le (ils, dans un autre, expiait sa confiance intempestive dans la bonne foi d'une administration qui venait de lui signer une complète amnistie !

Du reste, la Restauration ou bien ne comprit pas ces dévouements sublimes, ou les effaça promptement de son royal souvenir ; mais un fait aussi grave dans ses conséquences ultérieures que pénible dans sa nature vint partout se révéler : elle n'effectua rien pour eux !...

« Le gouvernement légitime, ajoute M. F. Morin, entouré de flatteurs, obsédé, trompé par des intrigants, ne fit absolument rien pour nous : je redevins cultivateur, en perdant mes illusions sur les hommes, en conservant mon dévouement inaltérable pour la religion et pour la royauté : les Cent-Jours me donnèrent bientôt la triste occasion de le prouver par des faits. »

A cette époque, François et Joseph reprennent les armes ; Pierre, qui n'avait point encore paru, suit leur exemple. Ce fut alors seulement que les trois frères Morin se trouvèrent ensemble sous le drapeau de la petite insurrection royaliste qui porte leur nom.

A la seconde Restauration, Pierre, qui était capitaine de paroisse, fut nommé brigadier de gendarmerie ; Joseph, maréchal-des-logis dans les grenadiers de la garde royale; François, chef de bataillon, pour prendre rang, à partir du 15 juin 1815, dans l'armée royale, commandée par le général d'Ambrugeac, dont il était particulièrement estimé.

« Mais, ajoute M. F. Morin, l'animosité qui existait, entre ce général qui m'honorait de son affection et M. le général d'Andigné, pair de France, me devint assez funeste pour que la Commission, sous les ordres de ce dernier, me fit descendre au simple grade de lieutenant au 37e de ligne. Je fus nommé chevalier de la Légion d'honneur, le 1er septembre 1824;

passai capitaine le 16 avril 1827, et quittai le service à la révolution de 1830. »

Ainsi finit cet épisode assez remarquable des guerres de l'Ouest, particulier à notre province, et dont M. F. Morin fut le principal chef. Pour toute faveur du gouvernement légitime , il obtint : une lettre bienveillante, signée du roi Louis XVITI ; un sabre d'honneur, sur lequel était gravé le nom de Pierre Morin, comme chef de la famille ; et « qui malgré cette inscription positive et les réclamations les plus justes, est resté entre les mains de l'administration départementale, » ajoute M. F. Morin.

Fixé, depuis 1851, au Mans, où ses excellentes qualités l'ont fait apprécier comme partout, ce digne martyr de sa foi religieuse et politique est mort, le 28 septembre 1859, emportant les vifs regrets de sa famille et de ses amis.

En revenant à l'ordre chronologique des faits, nous voyons, sous l'influence fatale que nous avons signalée , Bonaparte courant à sa perte, alors qu'il croyait marcher à la gloire, à l'empire du monde; abandonné, trahi, dans ses désastres, par les républicains, par les ambitieux royalistes, dont il avait eu l'imprudence inouïe de s'entourer ; par la plupart de ces nombreux souverains qu'il avait semés, sans mesure et sans discrétion, dans les pays courbés sous le poids énorme de sa puissance militaire. Nous le voyons, enfin, au milieu du vertige de ses illusions insensées, faire, à lui seul, beaucoup plus pour la Restauration, que les princes, les royalistes, les guerres de l'Ouest et de la Vendée réunis.

Insurrection royaliste commandée par Louis XVIII.

Cette nouvelle entreprise d'insurrection royaliste, assez importante pour occuper une place dans l'histoire, offrit un caractère et des résultats essentiellement différents de ceux des autres : cette fois, en effet, la prise d'armes fut commandée

par Louis XVIII, et suivie de la Restauration de l'ancienne monarchie.

Le général Le Paige de Bar est envoyé de Londres avec des pleins pouvoirs et muni d'instructions ainsi conçues, écrites de la main du roi : « Aussitôt arrivé en Bretagne, M. le général de Bar s'empressera d'appeler les royalistes aux armes ; jamais une diversion ne fut plus nécessaire : l'empire de Bonaparte croule ; la révolution touche à sa fin. Il faut donc que les Vendéens et les Bretons aient la gloire de lui porter le dernier coup. Les puissances étrangères envahissent le territoire français : mais elles ne font la guerre qu'à un homme ; cet homme de moins, elles se retirent sur leur territoire. Afin de préserver la France d'une invasion toujours déshonorante, même lorsqu'elle est salutaire, il est bon d'armer les populations et de leur faire faire des mouvements hostiles contre le pouvoir de fait. J'ai compté sur le dévouement toujours inaltérable de la Bretagne et de la Vendée. Mon frère et mes neveux se placeront à la tête des royalistes; et, s'il en était besoin, j'irais moi-même réchauffer un zèle qui ne m'a jamais failli. » La gratitude aurait dû faire aussi nommer le Maine!.. .

Les choses devaient se passer tout autrement que l'avait prévu, que l'avait ordonné Louis XVIII ; la délégation belligérante allait encore devenir ici fatale à celui qui venait de la recevoir, comme toujours elle avait été pour ceux qui s'en étaient spontanément chargés ; ni la Vendée, ni la Bretagne n'offriront le théâtre de l'insurrection ; mais un Vendéen se trouvera, par la force même des choses, en position de commander le mouvement. De Bar, accompagné, dans son expédition, par Droz et Leguern, en arrivant à la côte, est pris, jeté sur une corvette française, et, le 12 novembre 1813, assassiné lâchement avec ses officiers : l'insurrection projetée en Bretagne va s'effectuer à Bordeaux, sous la direction du frère de M. Henri.

La Rochejacquelein, Louis, Duverger, marquis de, — né, en 1777, à Saint-Aubin de Baubigné, en Poitou ; vers 1792, émigré avec son père, sert dans un régiment autrichien ; suit

sa famille à Saint-Domingue, fait la guerre sous les ordres des Anglais ; reparaît en France vers 1801 ; épouse M1,e de Donnissan, veuve du marquis de Lescure, le 1er mars 1802.

Ces deux nobles cœurs, si bien faits pour se comprendre, vivaient paisiblement, dans leur vieux château délabré, du produit assez minime de ses terres saccagées tant de fois; mais produisant encore assez pour fournir à leurs modestes besoins, et même aux exigences de cette bienveillante charité qui, sans cesse, les occupait du soin touchant de secourir les dénûments, de soulager les souffrances, d'adoucir les chagrins, dans toute la contrée qu'ils habitaient.

Cette vie d'un mystérieux et si noble dévouement, ce grand nom caché sous des prétentions aussi modestes, éveillèrent les soupçons de la police impériale. Une charge à la nouvelle cour, un grade supérieur dans l'armée, sont, vers 1809, en même temps offerts et refusés. Dès lors tracasseries, persécutions de cette malveillante police, qui forcèrent le noble marquis de renoncer à son existence paisible et tranquille, de se tenir constamment sur la défensive, enfin de s'occuper sérieusement d'une insurrection à laquelle, jusqu'alors, il ne songeait pas, mais qui devenait utile au retour des Bourbons, à la sécurité de leurs plus zélés partisans.

M. Louis de La Rochejacquelein se trouvait, le 5 novembre 1813, dans ses propriétés des environs de Bordeaux, lorsque M. le comte de Lynch, maire de cette ville, s'empressa de le prévenir que Savary, ministre de la police, avait donné des ordres pour le faire arrêter, peut-être même fusiller. Mais, dans cette vaste cité , mal disposée pour le gouvernement impérial, un aussi noble proscrit ne manqua pas de familles pour se mettre en sûreté contre cet affreux despotisme ; et travailler à son aise, avec le concours de MM. de Pyronnet, de Puységur, de Mondenard, de Grivel, etc., au renversement de cet empire. Il fit si bien, que, le 12 mars 1814, le duc d'Angoulême entrait à Bordeaux , au milieu des acclamations les plus enthousiastes: Le règne militaire de Napoléon était passé.

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