CHAPITRE V
Depuis la fatale journée du 21 janvier 1793, où le meilleur des rois fut si lâchement assassiné, la France, en expiation d'un tel forfait, n'avait pas cessé de souffrir, de gémir dans le sang et dans les larmes!... L'espoir d'un soulagement à ses maux, d'un allégement à l'oppression qu'elle supportait, depuis vingt et un ans, sous toutes les variantes plus ou moins cruelles du despotisme et de la tyrannie, lui permit enfin de respirer avec un moins grand malaise, et de goûter, par anticipation , les avantages si précieux du calme et de la paix qu'elle avait profondément compromis. Toutefois, cette espérance, et même ces réalités, n'étaient pas alors sans d'amè-res et pénibles compensations , puisqu'elles étaient achetées au prix, toujours trop onéreux, d'une invasion étrangère.
Napoléon courait bien rapidement à sa ruine. Un des princes de la famille royale occupait déjà Bordeaux ; les puissances coalisées marchaient sur Paris; une insurrection, dont les suites auraient pu devenir encore terribles, s'organisait dans les provinces de l'Ouest; et déjà les royalistes, commandés par M. le comte de Vibraye, par le général Tranquille, se disposaient, dans le Maine, à commencer les hostilités, lorsque l'entrée des alliés dans la capitale, au 31 mars 1814, l'acte de déchéance rendu, le 3 avril suivant, par le Sénat contre Bonaparte ; son abdication le 11 du même mois, arrêtèrent le développement de ces funestes réactions.
Au milieu de tous ces conflits, de toutes les prétentions qui pouvaient encore s'élever, la Restauration devait trouver des
obstacles à vaincre, des difficultés à surmonter; offrir, même avec l'empire, des alternatives d'action et de réaction successives, peu durables, il est vrai, mais cependant assez menaçantes. Pour les mieux comprendre, surtout dans ce qu'elles ont de particulier à la province du Maine, il est utile d'en diviser l'histoire en quatre paragraphes : 1° Rétablissement des Bourbons sur le trône; 2° Retour de Napoléon aux Tuileries ; 3° Retour de Louis XVIII en France; 4° Règne de Charles X. Nous ne donnerons, à l'exposition de ces grands événements, que les développements nécessaires à notre sujet.
§ I. Rétablissement des Bourbons sur le trône.
Les puissances étrangères, dans leur coalition à main armée, n'avaient eu d'abord qu'un objet essentiel, bien déterminé, comme l'avait parfaitement écrit Louis XVIII : la ruine de Bonaparte, qui battait leurs armées et menaçait leurs couronnes. Cet objet rempli, maîtresses de la France, qu'elles occupaient militairement, ces puissances parurent hésiter dans la résolution à prendre, et dont l'opinion publique résumait ainsi les conditions : 1° partager le pays; 2° faire droit aux réclamations des Orléanistes; 3° rétablir sur le trône l'ancienne dynastie des Bourbons.
Ce dernier parti semblait assurément le plus sage , le plus équitable ; mais il n'était pas sans d'assez fortes oppositions. Les royalistes le sentirent ; aussi mirent-ils alors tout en œuvre pour décider la question. Un grand nombre de jeunes gens des meilleures familles, sous la direction de M. de Somalie, commissaire de S. A. R. Monsieur comte d'Artois ; du comte Thibault de Montmorency, se réunirent avec l'engagement formel de proclamer, dans tout Paris, le désir des populations de voir la couronne de France rendue, par les souverains confédérés, aux légitimes héritiers du roi martyr. Les dames du haut parage, de leur côté, formèrent une coalition qui ne devait pas rester sans pouvoir; on y remarquait surtout MM,ncs la
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vicomtesse de Chateaubriand, la comtesse do Choiseul, la princesse de Léon, la comtesse de Semallé, de Vauvineux, etc.
« Une scène même assez touchante, ajoute M. Alphonse de Beauchamp, dans son Histoire de la Restauration , marqua l'arrivée de l'empereur de Russie vers les Champs-Elysées. Une dame qui s'était signalée par sa participation active au mouvement royaliste, Mnie de Semallé, se jette aux genoux du czar ; et, les yeux mouillés de larmes, elle lui demande son roi. « Vous le voulez, la nation française le désire, eh bien ! vous F aurez, » lui répond Alexandre d'un ton positif, en la relevant avec une grâce parfaite. » Cette réclamation, simple en elle-même, eut-elle toute l'influence qu'on a voulu, depuis, lui prêter sur la détermination d'un aussi grand événement que celui de la Restauration? Nous rapportons le fait sans rien garantir ; mais en ajoutant que Louis XVIII vint s'asseoir sur le trône, et qu'il paraît assez bien démontré, par les documents de l'histoire, qu'Alexandre, surtout, lui donna la main pour y monter.
Le roi légitime de la France, lors de son entrée dans Paris, le 3 mai 1814, y fut accueilli par une immense et chaleureuse acclamation. Nous étions l'un des innombrables témoins de ce beau spectacle ; nous pouvons affirmer que l'enthousiasme ne se trouvait pas ici de commande officielle ; que la joie qui brillait sur tous les visages était bien l'expression fidèle et spontanée de celle qui remplissait tous les cœurs. Si quelques doutes pouvaient encore s'élever, à cet égard, il suffirait, pour les dissiper, de lire quelques passages des écrits que publièrent alors des républicains, et môme des régicides. « La Restauration était venue, dit Carnot dans un Mémoire de ce temps, et produisit, en France, un enthousiasme universel : les Bourbons furent accueillis avec une effusion de cœur inexprimable : les anciens républicains partagèrent sincèrement ces transports de la joie commune : Bonaparte les avait particulièrement tant opprimés, toutes les classes de la société avaient tant souffert, qu'il ne se trouva personne qui ne fut réellement dans l'ivresse. »
Barère, dans ses Mémoires du mois d'avril 1814, avait déjà dit lui-même : « M. le comte d'Artois fit son entrée à Paris, au milieu du plus grand et du plus général enthousiasme; la capitale était dans un état de joie impossible à décrire... Les Parisiens avaient Pair de croire au retour de l'âge d'or... On eût dit que les Bourbons apportaient avec eux des trésors : la paix éternelle, la diminution des impôts, le retour du commerce et de l'industrie ! »
Louis XVIII qui, dès le 2 mai 1814 , avait donné la déclaration deSaint-Ouen, sur l'invitation formelle d'Alexandre, promulgua, le 4 juin suivant, la Charte constitutionnelle, dont les termes paraissaient inaugurer enfin l'ère d'une sage et prudente liberté. Mais deux causes fatales, qu'il importe à l'histoire de bien préciser, devaient jeter, au milieu de cette joie, de ces espérances qui la faisaient naître, des déceptions, des mécontentements; amener enfin des insurrections sanglantes et l'expulsion nouvelle de la branche aînée des Bourbons !...
Les dynasties héréditaires eurent presque toujours, auront peut-être longtemps encore deux périlleux écueils à redouter : la vanité princière, la timidité gouvernementale. Deux ennemis essentiels à craindre, et d'autant plus dangereux, qu'ils exploitent ces deux sentiments à la fois, pour leur intérêt particulier, au grave détriment de la monarchie : les courtisans, la vanité; les téméraires ambitieux, la timidité du souverain et de sa cour. Les uns et les autres fascinent les yeux des rois, les déconsidèrent souvent dans l'opinion; les rendent oublieux, parfois même ingrats envers leurs plus dévoués serviteurs ; en leur aliénant ainsi l'esprit et le cœur des hommes sages, vrais, indépendants.
La dynastie des Bourbons, si profondément estimable d'ailleurs, ne sut presque jamais, dans la prospérité, complètement éviter ce double écucil ; et malheureusement les leçons de l'adversité la plus affreuse restèrent souvent, pour elle, sans aucun enseignement : aussi, dans la période où nous sommes arrivés, les manœuvres de Vintrigue, de V intimidation, de la flatterie, déjouèrent-elles constamment leurs plus utiles pro-
jets de restauration; aussi, lorsqu'ils rentrèrent dans leurs États, sous l'influence des mêmes causes, oublièrent-ils un peu trop souvent les pays et les familles dont le noble dévouement avait tout sacrifié pour les rétablir sur le trône !...
Le Maine, la Bretagne et la Vendée n'eurent assurément pas lieu de se féliciter des fruits qu'elles recueillirent de la Restauration : mais, toujours intelligentes et dévouées au principe légitimiste, elles ne confondirent pas les actes injustes, partis de l'entourage du souverain, avec l'équité que sans doute il eût mise dans la répartition de ses faveurs, s'il avait pu les dispenser avec une entière liberté d'action ; et non-seulement conservèrent leur zèle royaliste au fond du cœur, mais en donnèrent des preuves, aussi généreuses que sublimes, dans les tristes jours d'un nouvel exil, où bientôt l'ancienne monarchie va se laisser inconsidérément précipiter.
Nous trouverions encore, au besoin, la démonstration de l'attachement sincère des Génomans à leurs souverains légitimes, dans la réception si cordialement spontanée qu'ils firent à Mgr le duc d'Angoulême, lors de son passage au Mans, le 10 août 1814,
Indépendamment, en effet, des grands préparatifs de la ville : arcs de triomphe, bal, fête publique, distribution de comestibles aux indigents, aux prisonniers, etc., un magnifique et vaste édifice, en forme de rotonde, orné de feuillages, de fleurs, d'étoffes artistement drapées, avec représentation d'un vaisseau amiral, en mémoire du titre porté par le prince, fut improvisé au milieu même du point de réunion des routes que présente, au sud-est, à 3 kilomètres du Mans, cette place nommée : la Lune de Pontlieue, par les soins de Mme Berard, qui ne recula pas devant les fatigues et les dépenses nécessaires pour donner à son œuvre un caractère digne des voyageurs qui devaient s'y reposer un instant.
Des gradins se trouvaient richement établis à l'intérieur, occupés complètement par les dames de la ville et des environs, en toilettes brillantes et recherchées. A leur entrée dans ce palais féerique et de bon goût, le duc et la duchesse d'An-
goulême furent salués des plus vives et des plus cordiales acclamations.
Cette décoration et cette réception hors ligne, pour une petite commune rurale, firent alors beaucoup de bruit, et laissèrent, dans le pays, de longs, de précieux souvenirs. Au nombre des productions de nos poètes sarthois, formulées sur les écussons, frontispices, ou chantées au banquet, nous avons retenu le couplet suivant, qui peint, d'une manière assez naïve, les mœurs d'une autre époque : « Nos troubadours nous ont vanté — Le temps de la chevalerie : — Ce temps où la galanterie — Naquit avec la royauté. — Un baladin, avec prouesse, — Aimait et défendait son roi; — Il gardait son cœur et sa foi — Pour son bon Sire et sa maîtresse. »
Louis XVIII avait bien quelques idées libérales , qui même lui firent donner, par les courtisans princiers, le litre de jacobin; mais, dans sa condition valétudinaire, il ne trouva ni les moyens de voir assez par lui-même, ni la faculté de suivre ses inspirations les plus généreuses. Les intrigues, les flatteries remportèrent : on nomma, pour la direction des affaires et de l'armée , des hommes en général plus systématiques , plus remuants, que véritablement habiles au point de vue capital de l'application.
En même temps on conserva presque partout les mêmes préfets, les mêmes administrateurs ; et comme ils étaient en grande partie sortis des enfantements révolutionnaires, il résulta naturellement, de cette regrettable alliance, une machine gouvernementale sans harmonie, sans consistance, par cela même qu'elle se trouvait formée d'éléments hétérogènes, antipathiques ; de légitimistes exagérés et d'incorrigibles républicains : disposition qui devait encore nécessairement entraîner, d'abord l'ébranlement, ensuite la chute de la monarchie qu'on venait de relever sur des fondements aussi ruineux.
« Pendant ce temps, dit M. Crétineau, la Vendée, heureuse du retour des Bourbons, ne demandait rien et n'obtenait rien ; on oubliait ses services, et elle ne songeait pas à les rappeler... Les préfets de l'empire avaient tous été maintenus dans leurs
fonctions; les magistrats, les conseillers d'État, enfants des œuvres vives de la Révolution, avaient sollicité, avec des démonstrations d'amour perfides, la confiance du gouvernement; elle leur avait été accordée ; et, chose extraordinaire, c'est à peine si, à la chute du système napoléonien, il se rencontra un homme pour léguer, par une démission honorable, un témoignage de reconnaissance à l'ordre de choses qui disparaissait. La Révolution était au pouvoir, elle ne voulait pas s'en dessaisir. Avec une administration ayant des royalistes pour chefs et des révolutionnaires pour agents, il devait naturellement s'établir de funestes conflits. »
Les paysans du Maine et de la Vendée, pendant les hostilités, avaient combattu pour la monarchie, pour son rétablissement, pour sa gloire, sans aucune préoccupation individuelle. Après la Restauration, tant qu'il ne s'agit que de leurs personnes, ils supportèrent l'ingratitude sans se plaindre ; mais, dès que la monarchie fut en voie de se compromettre, de se perdre, ils protestèrent avec toute la noblesse, toute la loyauté du désintéressement particulier.
On eut l'inconséquence de leur envoyer, pour commissaire général, un homme qui, par ses relations et son caractère, était l'un des moins appropriés à cette grave mission :Gilbert- Desvoisins. Aussi le mécontentement général ne tarda-t-il pas à s'y manifester par des réactions et quelques scènes plus tumultueuses que véritablement hostiles.
Au lieu d'apprécier, comme il devait l'être, un dévouement qui se manifestait ici, comme toujours, dans le seul intérêt du principe monarchique ; au lieu de faire droit à d'aussi dignes protestations, on les blâma publiquement, on les traita de rébellion ; on voulut enfin, à ces nobles cœurs, à ces courageux enfants du Maine et de la Vendée, parler un langage despotique, leur imposer encore un gouvernement de serfs et d'esclaves ; il n'était plus temps : les héros du Maine, de la Bretagne, de la Vendée militaire et royaliste, pouvaient encore souffrir l'abandon, l'injustice; mais ils ne devaient plus descendre à l'infime niveau des esclaves cl des serfs!...
Pour bien préciser la triste position que la Restauration prétendait ici leur faire, il suffira de citer quelques passages de la lettre écrite par Mgr le duc de Berri, le 21 mai 1814, à M. Louis de La Rochejacquelein. « L'amour des Vendéens pour leur roi, celui qu'ils ont conservé pour vous, Monsieur, me donnent de justes raisons d'espérer que l'espèce de fermentation qui semblait exister, dans cette province, n'aura aucune suite fâcheuse. Vous ferez sentir aux bons et braves habitants du Poitou qu'un zèle trop ardent et mal raisonné peut souvent avoir les mêmes inconvénients que l'insubordination... Je ne vous cache point, Monsieur, et je vous demande de faire savoir que le roi a été on ne peut plus mécontent de la manière dont le respectable M. Gilbert-Desvoisins a été reçu... La manière dont on demande le renvoi des autorités civiles est également inconvenante et même séditieuse. Ces clameurs contre les préfets et les gendarmes portent un caractère révolutionnaire, et ne peuvent être que le résultat d'un zèle inconsidéré, ou plutôt encore celui de sourdes menées des ennemis secrets du roi et du bien public... L'on doit et l'on peut s'en rapporter à la justice du roi ; mais on doit attendre qu'il la rende, et ne jamais se la faire soi-même. Employez donc, Monsieur, tous vos moyens à calmer les esprits, et à persuader aux braves Vendéens qu'il n'y a point de vraie fidélité sans une soumission entière aux ordres et aux volontés du roi. »
En pesant bien les expressions d'une pareille lettre, dictée contre ceux qui n'avaient pas cesse de prodiguer pour la royauté leurs biens, leur liberté, leur vie ; auxquels on n'avait rien rendu, l'on arrive nécessairement à répéter : qu'elle était l'œuvre malheureuse, intempestive, d'un prince qui n'avait rien oublié, rien appris d'abord ; ensuite qui, plus tard, avait eu le tort, plus fâcheux encore, de tout oublier l...
Si l'on veut, du reste, une preuve que ces mauvais procédés envers les plus zélés royalistes passèrent bientôt des écrits dans les actions, l'auteur de la Vendée militaire se chargera lui-même de la fournir avec sa franchise accoutumée.
« Lo duc d'Angoulême vint en Vendée, ajoute M. Crétineau- Joly; les débris de toutes les insurrections s'étaient réunis sur la route de Chollet, à Mortagne, pour saluer le prince de leurs acclamations désintéressées. Mais on a dit, à ces soldats agriculteurs, que l'héritier du royaume de France ne veut pas les voir sous les armes; ils les déposent en faisceaux sur le bord de la route, puis se rangent à quinze pas en arrière. Le duc d'Angoulême, entouré par des escadrons de cavalerie, traverse cette population royaliste : un tourbillon de poussière et d'insultantes moqueries, sorties de quelques bouches d'officiers révolutionnaires de l'escorte, annoncèrent seuls la présence et le passage du Bourbon ! »
Ces braves paysans rentrèrent chez eux en silence, l'âme navrée d'amertume, de regrets, comme s'ils venaient d'assister à l'enterrement de la monarchie, dont ils présageaient la ruine; plaignant la famille royale, sans récriminer contre son ingratitude, et tous disposés encore à sacrifier, pour sa défense, leurs vies, leur liberté, leurs biens ; ainsi qu'ils en trouvèrent bientôt la triste occasion en démontrant, comme toujours par les faits, de quel côté se rencontraient, le zèle inconsidéré, l'esprit d'inconvenance, de sédition, les menées sourdes, révolutionnaires, etc., dont on les avait si gratuitement accusés; la soumission entière, la véritable fidélité, V abnégation, le dévouement sincères, qu'on leur avait contestés d'une manière aussi blessante que peu méritée !
« On ne fit rien, ajoute M. Crétineau, de ce qu'il fallait faire. On prit le contre-pied de tout ce qui était juste, réparateur; de tout ce qui devait concilier à jamais les partis se tendant la main pour soutenir ensemble le trône dont ils comprenaient la salutaire nécessité. »
L'empire avait commis la faute énorme de s'entourer d'inimitiés, d'ambitions, de haines ; la royauté venait de faire plus mal surtout, en ajoutant à cette faute, celle plus funeste encore, d'éloigner, d'oublier même ses amitiés, ses dévouements les plus sincères, les mieux éprouvés ; aussi la royauté devait-elle
succomber comme avait succombé l'empire avec des alternatives dans cette chute pourtant bien facile à prévoir.
Pour mieux assurer ici la ruine du trône des Bourbons, et le priver en môme temps des seuls moyens nationaux qui pouvaient le relever, les conseillers de Louis XVIII, par les plus perfides insinuations, ramenèrent à désarmer les provinces de l'Ouest et de la Vendée, en conséquence d'un décret impolitiquement rendu vers la fin de 1814. Les paysans du Maine, de la Bretagne, de la Vendée, remirent alors, avec soumission et regret, dans les arsenaux de l'État, leurs fusils de guerre conquis sur les champs de bataille, avec la triste pensée de se trouver bientôt dans la nécessité périlleuse de les arracher encore aux mains des ennemis de la royauté, pour défendre toujours une dynastie qui venait, si mal à propos, de les réduire à l'impuissance.
Il était difficile de courir plus aveuglément à sa perte ; et, comme nous le verrons sans cesse, de moins profiter des leçons de l'expérience. « Les premières fautes de la Restauralion, dit, avec raison, M. Grétineau-Joly , avaient compromis son prestige ; de nouvelles fautes l'entraînèrent dans l'abîme des Cent-Jours !... »
§ II. Retour de Napoléon aux Tuileries.
Le système périlleux de la centralisation abusive de tous les pouvoirs et de tous les mobiles, dans Paris, avait, sous l'Empire, fait des progrès tels, que les changements de gouvernements, à partir de cette époque, ne furent plus des révolutions préparées avec lenteur, effectuées dans toutes les parties de la France, mais de simples drames improvisés par leurs auteurs, joués dans l'enceinte particulière de la capitale seule, et brusqués, dans leur dénouement, par un véritable coup de théâtre.
Du reste, comme nous l'avons déjà fait pressentir, dans l'armée comme dans l'administration civile, tout se trouvait merveilleusement disposé pour ce dénouement précaire du drame il 35
sinistre des (lent-Jours. Il suffisait, pour sa mise on scène, que les geôliers du principal acteur lui donnassent la liberté d'y venir jouer son rôle. Or ce drame politique était assurément trop favorable au retour des troubles, des insurrections, de la guerre civile dans notre malheureuse France, dont l'ordre, la paix, la prospérité commençaient à peine à cicatriser les plaies si douloureuses, pour que cette liberté, dans un intérêt facile à comprendre, ne fût pas immédiatement, sinon proposée, du moins accordée sans condition ni difficulté!...
La Restauration comptait à peine dix mois d'existence, lorsque, tout à coup, dans la France entière, éclate et retentit, comme le bruit de la foudre, le 1er mars 1815, cette effrayante nouvelle : « Bonaparte, échappé de son île d'Elbe, vient de débarquer à Cannes en Provence!... »
Le gant se trouvait encore jeté par l'Empire à la Royauté: mais la royauté se trouvait encore trop mal entourée, trop incomplètement affermie pour le relever elle-même : cette noble et périlleuse tâche revenait donc naturellement et comme toujours aux valeureux enfants du Maine, de la Bretagne et de la Vendée. Tous les royalistes et jusqu'aux républicains le comprirent; aussi Benjamin Constant, dont assurément l'opinion ne sera pas suspecte, poussait-il, alors, dans son ouvrage : « De l'Esprit de conquête et d'usurpation, » ce cri d'alarme et de provocation à la guerre : « Fiers défenseurs de la monarchie, supporter -ez-vous que ï oriflamme ete saint Louis soit remplacé par un étendard sanglant de crimes et d'épouvantables succès?... »
Non, sans doute : les fiers défenseurs de la monarchie, bien qu'on ait oublié, méconnu leurs services, montreront encore le même dévouement à cette noble cause : mais plus entravés, plus mal servis encore dans ce généreux et dernier effort, ils seront forcés d'abandonner aux étrangers l'accomplissement de cette belle tâche nationale qu'ils auraient si bien et si dignement remplie avec le concours des princes moins enlacés dans les intrigues des courtisans, des jacobins et de l'Angleterre; mieux inspirés sur leurs devoirs et sur leurs véritables intérêts.
« Dès que le débarquement de Bonaparte fut connu dans l'Ouest, dit M. Crétineau, la Vendée, le Maine, la Bretagne oublièrent l'ingratitude gouvernementale des Bourbons, el sans y être conviés, de leur plein gré, comme en 1793, coururent aux armes!... »
Quatrième et dernière Chouannerie.
Au mépris de sa déchéance légale, de l'abdication qu'il avait signée, de l'enthousiasme qui venait d'accueillir le retour du gouvernement légitime, Napoléon avait audacieusement abordé la France avec le téméraire projet de relever un trône que son ambition avait brisé; de reconquérir, par la force des armes, le prestige d'une puissance militaire qu'il avait compromise et presque détruite par des imprévoyances, d'imprudentes entreprises que cette fois enfin la fortune s'était lassée de justifier : et tout cela, sans avoir la pensée de se préoccuper de ses dangers personnels et surtout des flots de sang avec lesquels encore il allait inonder un pays dont il avait été la brillante idole; qu'il avait illustré par sa valeur guerrière; dont il aurait, avec de la raison, de la sagesse, assuré la paix, la prospérité, le bonheur!
Cette aventureuse équipée, beaucoup plus digne d'un simple chef de partisans que de l'ex-représentant d'une grande nation, fut généralement envisagée comme peu sérieuse au point de vue du résultat politique ; mais comme très-grave, par la guerre civile qu'elle devait réveiller, et par la nouvelle invasion étrangère dont elle serait encore l'onéreuse et triste occasion.
Uéehappé, d'autres ont dit : l'envoyé de l'île d'Elbe, marche sur Paris dont quelques grands dévouements, bien malheureusement entachés de trahison, vont lui frayer le chemin, au lieu de l'arrêter, de l'amener prisonnier, comme il le méritait, comme on l'avait promis sur l'honneur!
Pendant ce temps, le Comité royaliste va délibérer, prendre des mesures insignifiantes, paralyser l'action des hommes
énergiqueSj résolus; et, joué par le parti jacobin, se disposer à l'action lorsque déjà Napoléon entrait an château des Tuileries,
d'un côté, laissant à peine, aux Bourbons, le temps d'en sortir par l'autre.
« Cependant, ajoute M. Crélineau-Joly, au milieu des plans contradictoires qui se développaient dans le Conseil, plans sans but ainsi que sans portée, et qui tous accusaient le ministère d'impéritie ou de trahison, Louis XVIII eut une bonne pensée : la monarchie était en péril, il songea dès lors à la Vendée!... » 11 songea sans doute également aux provinces de i Ouest. Mais il les avait désarmées ; et ce qui devint plus funeste encore, il chargea le duc de Bourbon, prince très-estimable sans doute, mais de toute manière au-dessous de cette mission qui réclamait de l'habileté, de l'énergie, de la résolution, d'aviser aux moyens d'effectuer une vaste et puissante réaction militaire... « Le duc de Bourbon, dit M. Crétineau-Joly, n'était plus qu'un vieillard sans énergie, sans intelligence, usé par les chagrins.., ne conservant plus que le facile courage de savoir mourir en face de l'ennemi. »
Un faux bruit de la répulsion et de la fuite de Bonaparte est répandu le 11 mars, dans les provinces de l'Ouest, pour inspirer une sécurité perfide, enrayer le mouvement de l'insurrection qui déjà s'y manifestait avec entraînement : aussi le chef délégué par le roi n'arriva-t-il dans la ville d'Angers que le 14 mars. Or, comme le maréchal Soult était ministre de la guerre ; Fouché dans la position de faire jouer ses intrigues ; les anciens serviteurs de l'Empire au maniement de presque toutes les administrations, il ne fut pas difficile de tromper d'abord le duc de Bourbon, de l'intimider ensuite sur les dangers d'une trop grande initiative, n'ayant pas les pleins pouvoirs de Louis XVIII, de prendre par conséquent une effrayante responsabilité envers la cour, envers le pays; enfin de lui montrer sa présence en France comme provoquant l'effusion du sang; et de le décider à s'embarquer pour l'Espagne, à Paimbœuf, le 30 mars 1815, lorsque déjà Napoléon décrétait à Paris.
Sous l'influence des mêmes causes, les tentatives d'insurrection royaliste n'eurent pas alors un plus heureux succès. Les anciens chefs vendéens avaient proposé de reformer leurs bandes, et pour cela ne demandaient au ministère que les armes, les munitions qu'on leur avait fait déposer dans les arsenaux , qui s'y trouvaient encore en très-grand nombre. Le duc de Blacas, dans son ignorante imprévoyance, au lieu de satisfaire immédiatement à cette juste réclamation, prend si bien son temps, qu'il donne à Bonaparte celui de s'emparer de toutes ces munitions, de toutes ces armes.
Le général d'Autichamp, avec plus de résolution et d'initiative, aurait pu donner l'impulsion à toutes les provinces de l'Ouest, au milieu desquelles il se trouvait; mais d'un caractère doux, timide, bien que très-brave, il osa d'autant moins agir de son propre mouvement, que chaque jour il recevait, du ministre de la guerre, au nom du roi, l'ordre de ne tenter aucune manifestation armée. « Le ministère, ajoute M. Crétineau-Joly, ne défendait point la France envahie : les chefs vendéens n'osèrent pas prendre sur eux de lever l'étendard pour sauver la royauté malgré elle. Bonaparte rentra aux Tuileries; et quand le centre du gouvernement fut occupé par l'ennemi commun, on essaya d'organiser l'insurrection. »
Au milieu de ces anomalies gouvernementales, de ces inepties, de ces trahisons dont la royauté devait être victime, pendant que Louis XVIII, abandonnant la partie, s'enfuit à Gand, Napoléon arrive à Paris dans la soirée du 20 mars 1815; y fait son entrée aux approches de la nuit , par le boulevard de la Salpétrière, dans une chaise de poste, comme un simple voyageur pressé d'arriver incognito. Nous vîmes passer la voiture, escortée seulement d'un piquet de cavalerie. Sur tout son parcours dans la banlieue, se trouvait rassemblée celte populace émeutière que l'on rencontre toujours en mouvement dans les révolutions, et ces hommes à figures sinistres qui, semblables aux oiseaux de funeste présage et précurseurs de la tempête, ne manquent jamais de quitter leurs bouges pour venir toujours, par leur présence et leurs actions, augmenter
encore l'horreur des révoltes politiques : tous vociféraient des
chansons obscènes contre les Bourbons, et saluaient Napoléon de leurs cris lugubres, se prolongeant, comme le glas funèbre du trépassement, dans la capitale silencieuse et glacée d'effroi ! . . .
En rapprochant celte entrée de Bonaparte dans Paris, le 20 mars 1815, de celle qu'avait faite Louis XVIII, le 3 mai 1814, il était impossible, aux hommes prévoyants, de ne pas s'abandonner aux plus tristes réflexions sur l'avenir de la France, en considération des calamités et des malheurs dont elle se trouvait encore si positivement environnée !...
Napoléon avait, comme nous l'avons dit, perdu son prestige, et par conséquent sa puissance. Entouré d'hommes au pouvoir : Foucher, Carnot, La Fayette, etc., qui le payaient, de son défaut d'estime pour eux, par la trahison et la perfidie, son rétablissement devint laborieux, et son maintien sur le trône impossible. Ces mêmes agents n'avaient pas un meilleur vouloir pour la royauté légitime, essentiellement opposée à leurs principes ; et tendaient à faire obtenir la couronne de France au duc d'Orléans, qui présentait, à la révolution, des garanties bien plus certaines.
Si l'on veut d'ailleurs connaître le perfide caractère et la dangereuse portée de ces infernales machinations, il suffira de lire quelques passages des lettres confidentielles de Fouché à Paul Bovet, son compère en Vendée :
« Il ne s'agit pas, écrivait-il le 15 avril 1815, de faire armer seulement les populations les unes contre les autres; cela ne conduirait à rien : ce qu'il faut, c'est, en cas de chute de ce qui existe, de se trouver sur ses pieds, pour donner aux vrais principes de larévolution Vaide que l'empereur est impuissant à réaliser; et que le roi de Gand, malgré ses finesses, n'osera jamais consacrer.
« Il ne faut pas que la Vendée redevienne terrible; mais il n'est pas mal qu'elle se montre sur quelques points prête à repousser la force par la force. De ce choc, qui ne produira que des secousses, et jamais une insurrection, naîtra nécessai-
rement l'affaiblissement progressif des deux partis hostiles. Alors nous serons plus à notre aise pour amener un ordre de chose plus conforme à nos vœux.
« Le duc d'Orléans est un moyen de composition entre les extrêmes. L'Europe s'arme contre l'empereur; il succombera inévitablement : il sent déjà le cadavre. La branche aînée n'offre pas de sécurité aux intérêts révolutionnaires : nous devons donc nous jeter ailleurs : le duc d'Orléans est bien disposé ; il acceptera la couronne aux conditions qui lui seront imposées : il a de V ambition et des antécédents parfaits !
« Travaillez-donc la Vendée, inquiétez-la ; mais ne prenez jamais de mesures complètes : ne brûlez jamais vos vaisseaux ni dans un camp ni dans l'autre. Il y a des haines dans tous les cœurs : faites-les vibrer en paroles, jamais en actions, si c'est possible : c'est le plus sûr moyen de les affaiblir et de les tuer. Fatiguez les soldats par des marches sans but; démoralisez les généraux; séduisez les officiers vendéens.
« Parlez de moi en bons termes, comme d'un esprit revenu des erreurs des Sans-Culottes ; acceptant franchement la monarchie, estimant les royalistes; dites que j'ai de nombreux amis parmi eux; mais surtout, par tous les moyens possibles, évitez que l'Ouest ait recours à une insurrection. Les armées combinées de l'Anjou, du Poitou, de la Bretagne et du Maine pourraient marcher sur Paris, quand l'empereur n'y sera plus, et changer, par un coup de main hardi, tous nos plans les mieux concertés.
« Guerre donc partielle, s'il le faut; mais guerre de village à village, de ville à ville, et jamais d'armée à armée : des émeutes partout, d'insurrection nulle part; et jamais surtout de généraux qui prennent, sur l'esprit des Vendéens, un empire qui pourrait devenir funeste aux conséquences que j'espère déduire de tout cet imbroglio. »
Est-il possible de pousser plus loin la mauvaise foi, la perfidie, le cynisme de l'immoralité?...
Ce document historique devient ici très -précieux, pour nous faire bien comprendre dans quelles indignes mains les desti-
nées de la France étaient alors placées; par quels infâmi ténébreux moyens viendra bientôt s'établir, sur les ruine- (le la légitimité, une dynastie nouvelle, et qui dès lors ne devait pas jouir d'une grande confiance dans l'esprit des hommes
intelligents et consciencieux; présenter une grande consistance, une longue durée, comme nous le verrons.
Enfin, si l'on désire savoir à quel genre d'administration notre département était alors lui-même livré, Fouché veut bien encore nous l'apprendre par la phrase qui termine les déplorables instructions que nous venons de citer : « Entendez-vous avec Lagarde, qui préfecture au Mans, et qui a ma pleine confiance l... » Confiance bien honorable assurément, et qui devenait une précieuse garantie pour les véritables intérêts de notre pays !...
Dans la succession des préfets de la Sarthe, après M. Auvray, furent nommés : MM. Derville-Maléchard, par Napoléon, 18 mai 1813; Pasquier, Jules, par Louis XVIII, S mai 1814; Lagarde, Pierre-Denis, par Napoléon, 9 avril 181o. Ancien directeur de la police de Toscane, il devait, en effet, être bien connu de Fouché, dont il avait la pleine confiance; mais, dans son nouveau poste, il n'arriva pas au même résultat près des administrés clairvoyants, honorables, et surtout de ceux qui connaissaient tous ses antécédents.
De son côté, Bonaparte irrité par tant d'obstacles réunis, sentant déjà que le pouvoir qu'il venait à peine de ressaisir par un acte audacieux, allait bientôt s'échapper de ses mains, recourait aux moyens violents, mettait les villes en état de siège : celles de l'Ouest surtout.
Le général Mocquery, commandant la Sarthe, improvisait, pour défendre ce département contre les entreprises des royalistes, un bataillon sédentaire, composé de tous les anciens militaires capables de servir.
Le préfet Lagarde , conformément aux ordres supérieurs qu'il venait de recevoir, y prenait, pour maintenir, disait- on, la sécurité publique, un arrêté prescrivant : « L'arrestation de tout chef ou fils de famille ex-noble, de tout chef ou cap i lui tic dr
chouans, qui n'auraient pas prêté le serment de fidélité à l'empereur, ou ne le prêteraient pas sous un bref délai. »
Cette mesure tyrannique, ainsi que toutes celles du même genre, au lieu d'exciter l'enthousiasme factice par lequel, sans doute, on espérait en imposer, ne fit que soulever le mécontentement et l'indignation, en frappant avec rigueur des hommes qui n'avaient, aux yeux de tous, môme à ceux de l'usurpateur et de ses agents, d'autre tort que celui d'être restés noblement fidèles à leurs convictions, à leur conscience, à leurs serments !...
Enfin, pour compléter ce fatal système de despotisme et de persécution, on créa, dans les départements où l'on redoutait surtout l'influence et les réactions légitimistes, des bataillons de fédérés : espèces de corps francs, en majeure partie composés de la corruption, de l'immoralité des villes et des campagnes ; de jeunes débauchés sans aveu, jetant partout, sur leur passage, l'incendie, le viol, le pillage et la dévastation ; avec l'arrière-pensée criminelle de mettre encore, à la charge des royalistes, les attentats et les forfaits de ces faux chouans de nouvelle institution !...
De leur côté, les fidèles et courageux défenseurs du trône légitime, provoqués à la réaction par tant de persécutions, d'iniquités et d'infamies, se disposent résolument à sortir de la périlleuse inaction dans laquelle, jusqu'alors, on les avait si périlleusement enchaînés.
« Le 15 mai 1815, dit M. Crétineau, dans toutes les paroisses de la Vendée, le tocsin sonne : c'est le signal de l'insurrection. Les blancs y répondent avec enthousiasme. Des bords de la mer jusqu'à Thouars, un long cri de : Vive le Roi! annonce aux révolutionnaires que la Vendée est encore debout. »
Louis de La Rochejacquelein, après avoir mis les jours de Louis XVIII en sûreté, en l'escortant jusqu'à la ville de Gand, ne s'amusa pas à jouer le rôle de courtisan près du souverain pour la seconde fois en exil; mais, dominant les antipathies de l'ancien ministre, le duc de Blacas, pour une défense nationale, cette grande nullité diplomatique fondant toutes ses
espérances de restauration sur les secours étrangers, il reçoit de Louis XVIII des pleins pouvoirs, le titre de général de l'armée royaliste; force l'Angleterre, qui veut encore tromper et trahir la France, à lui délivrer des armes, des munitions ; refuse, et pour cause, tout secours en hommes; débarque, le 16 mai 1815, en Vendée; fait afficher, le 17, une proclamation très-énergique au nom du roi, pour appeler tous les sujets fidèles à la défense du trône ; il cherche à leur faire oublier l'ingratitude, les délaissements de la Restauration, en les rejetant à la charge des circonstances ; rappelle aux Vendéens leur ancienne valeur et ces jours de gloire qui les ont illustrés ; ce titre magnifique de peuple de géants, que l'usurpateur lui-même leur a donné ; répète en son nom les sublimes paroles que son frère Henri leur fit entendre autrefois : « Marchons, dit-il en terminant, et que ce cri de l'honneur français nous guide à la victoire : Vive le roi! »
Le valeureux chef royaliste est bientôt rejoint ou secondé par d'autres chefs non moins dévoués, non moins valeureux que lui : Auguste de La Rochejacquelein, son frère; Suzannet, son cousin ; Sapinaud, d'Autichamp, Ludovic de Charette, etc., presque tous ces chefs réunis à Palluau, Vendée, en conseil de guerre, comprirent, mieux que jamais, la nécessité d'élire un général en chef de tous les insurgés royalistes : Louis de La Rochejacquelein fut nommé à l'unanimité.
Dans le Maine, le général Châtelain dit Tranquille, son colonel d'Ambrugeac, MM. Pont-Farcy, d'Armaillé, etc., provoquent le mouvement. M. Jules Pasquier, dont Pierre Lagarde avait pris la place comme préfet, d'un caractère naturellement timide, affectueux et bon, mais qui ne manquait pas de résolution au besoin, reçut les communications de M. de Rordigni, de Routeloup, ce chouan si déterminé qu'avec deux hommes il avait pris le bourg de Loué, Sarthe , pendant que M. de Rourmont s'emparait du Mans; approuve leur avis de commencer énergiquement les hostilités.
« Marchez, leur dit-il, je vous suivrai de près ; et toujours préfet du roi, comme à ma résidence, je lancerai des arrêtés,
dussé-je, poursuivi dans les bois, les afficher aux chênes. » Dans son généreux dévouement, cet honnête et zélé magistrat fait plus encore, il ouvre sa bourse et propose de vendre les diamants de sa famille pour solder une partie des frais de cette guerre de partisans, qu'il regarde ici comme un véritable acquit de conscience.
Ainsi, dans le Maine, dans la Vendée, la réaction royaliste marchait plus vite qu'il ne convenait à la politique de Fouché. Cette réaction sortait des bornes que l'astucieux ministre de la police venait de lui tracer dans ses instructions à son complice Paul Bovet; il résolut donc positivement de l'étouffer dans ses développements,
A cet effet, il séduit, avec adresse, le vicomte de Malartic, un de ces royalistes courtisans, exaltés, de bonne foi, mais d'une robuste crédulité lorsqu'on leur fournit les moyens de conspirer secrètement contre les ennemis puissants de leur parti. Lui persuader qu'il est bien le ministre de Bonaparte, mais qu'il ne sert en réalité que Louis XVIII, dont il veut le retour; que l'insurrection des royalistes est intempestive, nuisible à ce résultat; qu'il faut en arrêter les progrès en se rendant auprès des chefs, de la part du roi, fut pour le rusé duc d'Otrante un simple jeu diplomatique.
Le trop crédule Malartic, auquel on associe, pour cette ambassade perfide et mystérieuse, MM. La Béraudière etFlavigni, non moins faciles à tromper, commence par le Mans son inqualifiable mission; fait part à MM. de Bordigni, Pasquier, Bouteloup, Chaudet, etc., delà pacification projetée ; arrête, en conséquence, tout mouvement insurrectionnel dans la Sarlhe.
Arrivés au château de la Ghardière, domaine du général vendéen Suzannet, les trois envoyés de la police impériale s'adressent d'abord à lui comme plus facile à manier, et lui font, avec une étrange candeur, l'exposé de leur message. Suzannet, aussi peu soupçonneux que les trois dupes de Fouché, demande à Louis de La Rochejacquclein, à Canucl, quelle réponse on doit leur faire? La proposition des trois délégués est
repoussée avec indignation : LaRochejacquelein refuse même de les recevoir; Canuel va jusqu'à proposer qu'ils soient arrêtés, jugés comme espions et déserteurs du parti royaliste.
Suzannet, alors, ouvre les yeux, reconnaît l'intrigue dont ils ont été les dupes; mais comprenant, en même temps, l'indulgence dont sa crédulité personnelle a besoin, commence par remployer en faveur des trois émissaires de Fouché, leur intimant, pour toute punition, l'ordre de quitter immédiatement la Vendée, où la réaction ne fut dès lors, pas un moment, suspendue par cette insigne rouerie du ministre de la police des Cent- Jours, et dont il n'obtint pas les funestes résultats qu'il espérait.
Quelques succès avaient déjà marqué le passage des insurgés royalistes, lorsqu'arrivés au village d'Aizenay, le 20 mai 1815, à quatre kilomètres sud de Palluau, Vendée, sans prendre, vers la nuit, les précautions nécessaires pour éviter une surprise, ils y sont attaqués par le général Travot qui leur fait éprouver un véritable désastre, malgré les courageux efforts de Louis de La Rochejacquelein dont les soldats, massacrés pendant leur sommeil, ou mis en déroute par la terreur, ne purent opposer aucune résistance. Dans cette malheureuse affaire périrent, en combattant, plusieurs chefs d'une grande espérance : Guerry de Beauregard, beau-frère de La Rochejacquelein, de Saint-André, Ludovic de Charette, frère de l'illustre général vendéen, comme lui noble cœur et valeureux chef royaliste
En prenant congé du duc d'Havre, sous lequel il servait dans les gardes du corps, pour aller combattre Napoléon aux jours mêmes de son débarquement, Ludovic remercia le duc qui lui offrait des secours pour son voyage et l'accomplissement de ses projets, par ces nobles paroles : « Je n'ai besoin que de mon nom, de mon cœur et de mon bras. » En effet, il mourut en héros à l'âge de 27 ans, profondément regretté de toute l'armée, qui devait, quinze jours plus tard, foire une perte bien moins réparable encore.
Après d'autres combats et d'autres péripéties de ce dernier drame de la Vendée militaire, Louis de La Rochejacquelein se trouvait, le 4 juin 1815, au matin, occupant Le Périer, village
situé à quatre kilomètres sud-ouest de Ghallans, Vendée, lorsque le général Estève, à la tète d'une colonne impériale forte de 1,500 hommes, venant de N.-D. de Riez, continuait sa route, ignorant la position des royalistes. Louis fait d'abord couper la retraite de l'ennemi par son frère Auguste, du côté de Riez, près de la ferme des Mattes, dont ce combat a pris le nom; tombe avec impétuosité sur les bleus qu'il repousse jusque dans leurs derniers retranchements, qu'il va nécessairement tailler en pièces, lorsqu'un cri d'alarme, perfidement poussé du milieu des royalistes, y jette l'épouvante et produit une déroute.
Louis fait alors des prodiges de valeur; parvient à rallier merveilleusement les fuyards, à les ramener au combat; mais, à l'exemple du Béarnais, il expose trop son panache blanc sur le chemin de l'honneur, et tombe sous une grêle de balles, au moment où son courage sublime venait de remporter la victoire. Cette mort fut, comme celle de Henri, pleurée par la France entière, et, comme celle de Marceau, l'objet d'un respectueux deuil pour les ennemis qu'il avait si dignement combattus.
Mmela marquise deLaRochejacquelein, mère de huit enfants très-jeunes, était ainsi veuve d'un second héros mort à 38 ans, sur le champ de bataille, pour le soutien d'un trône auquel cette noble et si courageuse femme avait, elle-même, offert déjà tant de preuves douloureuses de dévouement et de généreuse abnégation!...
La réaction royaliste venait de recevoir un coup dont les fatales conséquences ne firent que trop sentir la perte qu'elle avait faite. Auguste de La Rochejacquelein se montra digne du glorieux nom qu'il portait, en faisant taire les douleurs de famille en présence du dévouement à la monarchie ; en refusant le titre de généralissime qui lui fut offert par toute son armée; donné quelque temps après à M. de Sapinaud ; en soutenant avec distinction l'honneur des armes royalistes en Vendée.
MM. d'Andigné, sur la rive droite de la Loire; Desol de Grisolles, Pontbrillant, etc, en Bretagne, obtenaient des succès partiels et dès lors peu décisifs. Lamarque, dont Fouché dirigeait les intrigues, avait présenté, aux chefs royalistes, un
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traité de paix avantageux pour chacun en particulier, approuvé de l'Empereur le 7 juin 1845.
Les principaux de ees ehefs : Auguste de La Rochejacquelein, d'Autichamp, Suzannet, Sapinaud, etc., réunis le 10 suivant, à Montfaucon, Maine-et-Loire, où se fil, à L'unanimité, l'élection de ce dernier, rejetèrent avec indignation les avances de Bonaparte, qui leur fit alors une guerre d'extermination par les généraux Lamarque et Travot réunis. Les royalistes la soutiennent avec énergie. Dans le combat de Roche-Servièrc, Vendée, le 21 juin 1815, Suzannet, en succombant au poste d'honneur, prouvait, comme d'ailleurs il Lavait tant de fois désiré, que celui dont l'astuce de Fouché n'avait que trop exploité la crédulité naïve, savait du moins affronter les périls sur un champ de bataille, et mourir en homme de cœur !
Ce nouvel échec rend la position des insurgés de plus en plus difficile. Sapinaud convoque les chefs de l'armée royaliste à la Tessouale, village à quatre kilomètres sud de Chollet, Maine-et-Loire, pour y conférer d'une pacification. La plupart s'y rendent, le 24 juin 181 S. D'Autichamp parle en faveur de la paix ; Auguste de La Rochejacquelein proteste contre toute négociation avec l'usurpateur; les paysans du Bocage, réunis autour du lieu des délibérations, protestent plus énergiquement encore dans le môme sens par leurs cris, au milieu desquels se formulent de violentes menaces contre ceux « qui voudraient déshonorer la Vendée par un traité d'amnistie avec le tyran. » Pour éviter les funestes conséquences d'une discussion qui s'échauffait d'une manière effrayante, on résolut de mettre la question aux voix: sur 34 votants, 22 opinèrent pour la paix ; 12 contre.
Auguste de La Rochejacquelein fut réellement admirable dans cette occasion bien sérieuse. Plein de respect pour la majorité des suffrages ; comprenant surtout à quelles violences pourraient se porter les paysans dans l'excès de leur indignation, s'il faisait la plus faible opposition aux résultats du scrutin : il se lève silencieusement, l'œil fixe, le front pale, crispé sous une douloureuse impression, et signe d'une main convul-
sivement agitée : puis, avec la dignité d'une contrainte noble et mesurée, prononce tristement ces éloquentes paroles : « Puisqu'il n'y a plus de Vendée, j'irai dans l'exil cacher notre honte et pleurer nos désastres. Mais, avant de partir, j'abandonne mes propriétés pour le paiement des bons royaux souscrits par mon frère et par moi , pour le soulagement des veuves et des orphelins du Bocage!... »
Mais, au 18 juin 1815, le canon de Waterloo brisait, par avance, à la fois les bases de cette malheureuse transaction, et les motifs de ce triste et si généreux legs testamentaire î...
« Lors de la proclamation royale du 28 juin 1815, dit un manuscrit moderne de notre bibliothèque municipale du Mans, il y avait dans cette ville plusieurs dépôts de différents régiments, dont les soldats étaient montés par leurs officiers, et ceux-ci par quelques terroristes, notamment par Levasseur, chirurgien au Mans, surnommé le b... de S..., à son retour de Paris, où il s'était rendu pour se concerter avec les Jacobins, ses dignes confrères. Il avait donné un grand déjeûner aux officiers de ces différents corps, connus pour être les plus faciles à monter. »
En présence de cette citation, nous regrettons qu'un père de famille, à son âge, après une triste expérience, bien faite pour détruire les illusions du fanatisme politique; jouissant, au Mans, par les soins empressés qu'il dpnnait à ses clients, de la réputation d'un très-bon accoucheur, sacrifiât alors tout son avenir, celui de sa famille, en devenant ainsi, comme plusieurs de ses amis, un élément de discorde civile; en justifiant les rigoureuses mesures bientôt prises contre des vieillards, que l'administration locale de la Restauration aurait sans doute bien voulu pouvoir ménager davantage.
Ces manœuvres, en supposant exactes les inculpations du manuscrit, ne réussirent que trop, puisque, d'après la même autorité : « Les officiers et soldats menaçaient de brûler, de saccager la ville; ce n'était que vociférations et violences. La gendarmerie, commandée par Drouct, fils du fameux maître de poste de Sainte-Ménéhould, n'était pas mieux disposée.
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Enfin, on était comprimé à un tel point, qu'à peine les honnêtes gens pouvaient-ils respirer. Et l'on ne craint point de dire que, s'il n'est rien arrivé au Mans, on le doit à la conduite ferme et vigoureuse de MM. de Lagarde, préfet de la Saillie, et Mocquery , maréchal-de-canip, commandant le département. Les troupes refusaient de sortir du Mans, et ne le firent que dans la nuit du 11 au 12 juillet : ainsi, le 8e chasseurs, le dépôt du 52e, le 14e se décidèrent enfin à rejoindre l'armée de Bonaparte sur la rive gauche de la Loire ; le 35e seulement, dans la nuit du 13 au 14. Levasseur, sans plus attendre, alla se réfugier à Château-du-Loir. On vit aussitôt, le 15, le drapeau blanc flotter à toutes les fenêtres ; on entendit partout retentir les cris de : Vive le roi!... »
Le même jour, les généraux d'Ambrugeac et Tranquille, à la tête d'un corps de 700 hommes , entrent au Mans vers midi, sont reçus par M. de Lagarde, et dînent à la préfecture; le soir, à 6 heures, Te Deum à la cathédrale : M. le préfet y assiste; et, le 17, remet courtoisement à M. Jules Pasquier l'administration départementale. Les corps constitués font avec empressement, à M. de Lagarde, une visite d'adieu, pour le remercier de la belle conduite qu'il a tenue dans ces circonstances délicates et difficiles.
Nous n'avons pas trouvé, dans les Annuaires de l'époque, le nom de M. Drouet au titre de capitaine de la gendarmerie du Mans, ainsi que l'indique le manuscrit précité, ce qui nous porterait à penser que, dans ces conjonctures pressantes, il aurait pu commander momentanément, en vertu de la délégation donnée par le chef supérieur de cette arme, dont l'étatmajor divisionnaire se trouvait alors dans la ville d'Alençon.
En supposant réel ce fait assez probable, il est permis de faire un curieux rapprochement : ainsi, d'après le manuscrit, Drouet, commandant la gendarmerie du Mans à la fin de juin, au commencement de juillet 1815, voulant s'opposer au rétablissement du gouvernement d'un Bourbon, Louis XVIII, dans la capitale du Maine, se trouve être précisément le fils de ce Jean-Baptiste Drouet, maître de poste à Sainte-Ménéhould,
qui fit arrêter à Varennes, Meuse, le 20 juin 1792, un autre Bourbon : Louis XVI, aussi roi de France, frère aîné de Louis XVIII; causa dès lors sa mort, la vota, comme député conventionnel, et demanda, pour récompense, une place d'officier dans la gendarmerie nationale!... Reprenons le cours des événements.
Dans le Maine, les choses ne se passaient donc pas avec autant d'effervescence et de solennité que dans la Vendée. Le parti royaliste, déjà mis en demeure par la fameuse délégation de MM. de Malarlic, de la Béraudière et de Flavigny, suivait paisiblement l'exemple que venait de lui donner ce malheureux pays. Le 1er juillet 1815, il signe, comme préliminaire de la pacification, une convention particulière, au château de Goulans, sous la présidence de M. Pasquier, préfet du gouvernement légitime. Cette convention, offrant un document historique assez important, nous en reproduirons les termes textuels.
« Nous, soussignés, voulant concourir, en ce qui nous concerne, à assurer la tranquillité du département de la Sarthe, et à y arrêter l'effusion du sang, sommes convenus, sous notre parole d'honneur, de ce qui suit, comme conditions d'une convention militaire :
« Art. 1. Toute hostilité et toute agression seront, dès ce moment, suspendues de part et d'autre, dans le département de la Sarthe, entre les différents corps de troupes, sous quelque nom que ce soit, qui s'y trouvent.
« An. 2. Si, de l'un ou de l'autre côté, on croyait devoir recommencer les hostilités, on s'en préviendrait au moins quarante-huit heures d'avance, par une notification écrite, et adressée à chacun des commandants en chef des troupes respectives.
« Art. 3. Les troupes, sous les ordres de M. le général d'Ambrugeac, sur le territoire de la Sarthe, se tiendront réunies ou dispersées, au gré de leur chef, dans les communes de Brûlou, Viré, Avcssé, Poillé, Chantenay, Tassé et Noyen. Elles ne pourront, ni comme corps, ni comme détachement, se 11 36
rendre ailleurs, ni s'approcher, à plus près d'une lieue de distance, de Loué et de Vallon.
« Art. 4. M. le général Moequery, commandant le département de la Sarthe, s'engage, de son côté, à ne faire traverser les communes spécifiées dans l'article précédent, par aucune des troupes sous ses ordres, et à n'en envoyer aucune sur le territoire desdites communes.
« Art. 5. M. le général Moequery donnera connaissance des présents articles à M. le général Achard , commandant le département de la Mayenne, en l'invitant aussi à ne point faire pénétrer les troupes qu'il commande dans les communes indiquées par l'article 3.
« Art. 6. M. le général d'Ambrugeac prendra des mesures semblables pour empêcher toute entrée et toute hostilité, dans la Sarthe, de la part des chefs de troupes en intelligence avec lui, dans les départements voisins.
« Art. 7. La présente convention, qui sera provisoirement exécutée dès cet instant, sera, sans aucun délai, communiquée, par M. le général Moequery, à M. le général baron Hamelinaye, commandant la 22me division militaire, et soumise à son approbation. Fait double, et arrêté au château de Coulans, le 1er juillet 1815. Signé : le maréchal-de-camp, comte d'Ambrugeac ; de Sourdon , commissaire général ; le maréchal-decamp Moequery ; le préfet de la Sarthe, P. Lagarde. »
Ce document donne précisément l'état des choses dans le Maine, au 1er juillet 1815, en démontrant que les deux partis s'imposaient mutuellement des conditions ; que l'un ne dominait point l'autre en ennemi vainqueur; ainsi que l'ont écrit, des deux côtés, des hommes trop exclusifs, d'une partialité beaucoup trop grande pour mériter le titre de sages et véridiques historiens.
Bonaparte, avec les derniers débris de la jeunesse française, montrait encore à l'Europe, une seconde fois liguée contre lui, ce que pouvait sa valeur et celle de l'héroïque nation qu'il commandait. Mais enfin, écrasé sous le nombre, il trouva, le 18 juin 1815, sur le champ de bataille de Waterloo, la fin de sa
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gloire militaire et de sa puissance impériale. Assez oublieux des perfidies continuelles de l'Angleterre, des affronts qu'il a fait supporter à cette vindicative nation, pour espérer, de sa part, une action généreuse, il s'abandonne à la merci de sa loyauté : pour toute réponse, on le déclare, le 15 juillet 1815, prisonnier de la coalition ; on le jette sur le rocher de Sainte- Hélène, où le plus grand capitaine des temps modernes expire, le 5 mai 1821, dans sa 52e année, des suites d'une maladie chronique dont la cause restera peut-être toujours enveloppée du plus profond mystère!...
§ III. Retour de Louis XVIII en France.
Le roi légitime de la France rentrait à Paris le 8 juillet 1815; mais, cette fois encore, au prix d'une seconde invasion étrangère, alors bien autrement onéreuse et vexatoire que celle qui l'avait précédée.
La province du Maine, surtout, eut beaucoup à souffrir des exigences prussiennes envers ses habitants, et des violences exercées contre les autorités, contre plusieurs citoyens. Le Journal de la Sarthe donne les détails suivants de l'entrée des royalistes au Mans.
La colonne sous les ordres de M. le maréchal-de-camp, comte d'Ambrugeac, est entrée, le 15 juillet 1815, dans la ville du Mans. Cette colonne est environ de sept cents hommes, dont la majeure partie n'a point d'uniforme. M. le général Tranquille commande en second. La milice nationale, musique en tête, et d'après les ordres de MM. Lagarde, préfet, et de Tascher, maire, est allée recevoir la troupe royaliste à son entrée, qui s'est faite avec autant d'ordre que de calme ; le général en chef ayant donné des instructions sévères, afin de prévenir toute démonstration hostile, ou malveillante même, entre les partis. « La ville du Mans, dont presque toutes les fenêtres étaient ornées de drapeaux blancs , parsemés de fleurs de lis et d'inscriptions en l'honneur des Bourbons, a
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retenti toute la journée des cris de Vive le roi! Elle semblait célébrer une fête de famille, après avoir retrouvé un père, vivement regretté, impatiemment attendu. » Le soir, illumination générale.
Le 16, Te Deum à la cathédrale, où Mgr de Pidoll officiait en grande solennité ; messe en musique, en présence des autorités civiles et militaires, de M. le préfet Lagarde, ayant à sa droite MM. les généraux d'Ambrugeac et Tranquille, à sa gauche M. Mecflet, sous-préfet. « La musique de la garde nationale a fait entendre, dans l'église même, plusieurs airs chers à tous les cœurs. Les cris de Vive le roi! ont eu peine à être contenus malgré le respectueux silence que commandait la sainteté du lieu. Mais en sortant de l'église avec M. d'Ambrugeac, M. le préfet, comme pour dédommager les assistants de la réserve momentanée qu'ils avaient dû s'imposer, a, luimême, donné le signal du cri de Vive le roi! qui s'est aussitôt répété, prolongé au loin avec une sorte d'enchantement électrique. Cette imposante cérémonie a dignement clos l'administration de M. Lagarde, qui ce soir même a reçu la communication officielle de l'ordonnance royale qui rend, à M. le chevalier Jules Pasquier, la préfecture de la Sarthe. »
Du reste, les choses s'étaient également bien passées entre les autorités légitimistes et celles des Cent-Jours. A son arrivée, M. d'Ambrugeac, à la tête de son corps d'officiers, avait été visiter M. le préfet Lagarde, s'entendre avec lui sur les moyens de loger et nourrir les soldats royalistes , entrés au Mans, et dont une partie fut distribuée chez les habitants; l'autre, placée à la caserne de la Mission. M. Lagarde avait immédiatement rendu cette visite ; et, le soir, les généraux d'Ambrugeac et Tranquille, avec leur état-major, dînaient à la Préfecture. Plus tard, ces deux généraux, en témoignage de gratitude, reçurent chacun une épée d'honneur, au nom de la ville du Mans et du département de la Sarthe.
Mais combien de déceptions, d'inquiétudes et de véritables calamités devaient suivre ces transports d'allégresse, et la seconde Restauration qui les avait si justement excités !... Les
deux causes principales de ces calamités, de ces inquiétudes et de ces déceptions, qui venaient encore assiéger notre malheureuse France, à peine délivrée des horreurs de la République et des sanglants désastres de l'Empire, furent : 1° la seconde invasion étrangère ; 2° V esprit d'intrigue et de vaniteuse courtisanerie des Comités royalistes. Dans l'intérêt de la vérilé, de la monarchie, de renseignement historique, nous examinerons, en quelques mots, ces deux influences, alors si fatales à notre pays, à ses légitimes souverains.
1° Seconde invasion étrangère.
Les princes de la famille des Bourbons, leurs Comités royalistes , manœuvrèrent presque toujours en sens inverse de leurs véritables intérêts et des avantages de la France. L'intervention étrangère leur sembla constamment le premier des moyens dans la réparation de leurs infortunes ; et les perfidies incessantes, les trahisons continuelles de l'Angleterre n'eurent pas même, pour compensation, de les guérir d'une aussi dangereuse monomanie.
Louis XVIII, presque seul, comprit un instant les périls d'une aussi funeste illusion ; mais il fut dominé par son entourage, par les Comités royalistes surtout, et ne put appliquer les utiles principes d'économie sociale qui le distinguaient, au milieu de sa cour, de sa famille, où bientôt ils se trouvèrent complètement étouffés.
Une fâcheuse invasion de l'étranger avait amené la Restauration, à laquelle ses fautes et l'audacieuse tentative de Bonaparte laissèrent à peine le temps de s'établir. Ces deux causes fatales entraînèrent une véritable occupation ennemie, avec ses humiliations et ses calamités.
Dans la première invasion , les souverains étrangers , à l'exemple d'Alexandre, empereur de Russie, parurent vouloir donner à leur expédition quelque chose de noble et de chevaleresque ; ce qui, pour cette fois du moins, garantit la France
des malheurs qui paraissaient la menacer. Mais, dans la seconde, l'honneur d'un aussi beau rôle sembla devenir insuffisant à leurs convoitises : incapables de le soutenir davantage, ils saisirent l'occasion de les satisfaire, comme des fourrageurs au regret de l'avoir une première fois manquée.
Le 11 juillet 1815, vingt-trois jours après la fatale bataille de Waterloo, les alliés rentraient dans Paris, bien décidés à prolonger l'occupation de la France assez longtemps pour en profiter ; en se dédommageant largement de la générosité qu'Alexandre leur avait imposée en 1814. Une partie de l'armée prussienne resta dans la capitale, tandis que ses autres divisions se dirigèrent dans les départements compris entre la Seine et la Loire ; et que le troisième corps, sous les ordres du général Thielmann, arrivait au Mans dans les premiers jours d'août 1815 ; prouvant, comme nous le verrons, par leurs proclamations, combien ils étaient peu rassurés en pénétrant dans les provinces de l'Ouest où la perfide politique de Fouché les poussait.
Dans ces tristes jours, lorsque la France allait subir le joughumiliant d'une seconde invasion étrangère, des hommes courageux et dignes de leur noble pays, sentant la rougeur monter au front, l'indignation irriter le cœur, manifestèrent l'intention de s'unir, de braver encore la mort sur les champs de bataille, pour chasser l'étranger en relevant l'honneur de la patrie, dont on faisait alors trop bon marché. Ces hommes courageux étaient les dévoués royalistes de l'Ouest, de la Vendée, toujours sur pied ; les braves soldats de l'armée de la Loire sous les ordres du général Davoust ; tous brûlant alors du désir de prouver au monde qu'ils n'avaient rien de plus à cœur aujourd'hui, comme toujours, que de sacrifier leur vie pour la liberté, pour la gloire de la France!...
« Pour briser le piédestal que toutes les corruptions s'élevaient, dit M. Crétineau, l'armée de la Loire pouvait, par un généreux sacrifice, réparer ses erreurs; la Vendée restait pure; elle était en armes, le Maine et la Bretagne aussi... Les royalistes de l'Ouest ne craignirent pas, en ces graves circonstances, de
s'associer aux soldats de la Loire. Ils s'adressèrent à Davoust, qui commandait cette armée ; ils lui offrirent leur concours pour repousser l'ennemi du territoire français; à la seule condition de combattre sous la bannière et pour la cause des lys. Cette proposition était honorable pour les deux partis : elle fut acceptée ; et le maréchal prince d'Echmùhl, dans un ordre du jour, daté d'Orléans, le 11 juillet 1815, écrivait : « Unissonsnous donc, serrons-nous, ne nous séparons jamais; les Vendéens nous donnent un touchant exemple : ils nous offrent de déposer tout ressentiment et de s'unir à 7ious dans la vue patriotique de prévenir tout déchirement, tout démembrement de la Patrie : soyons Français comme eux. » Cette démarche, qui est un des plus beaux titres de la Vendée militaire, devait inquiéter les puissances coalisées.
Aussi les Prussiens n'entrèrent-ils pas, d'abord, sur le territoire du Maine, de la Bretagne et de la Vendée ; aussi les chefs royalistes, négociant de puissance à puissance, avec leurs généraux, exigèrent-ils, pour condition essentielle, que le sol de ces provinces resterait pur de toute invasion étrangère.
Mais que pouvaient ces nobles chefs, en face du ministère Talleyrand-Fouché, dont Louis XVIII avait eu l'imprévoyance ou la faiblesse de s'entourer? « Au milieu de tant de hontes, qu'avec l'autorité des documents et des faits nous avons flétries dans Y Histoire des Traités de 1815, dit M. Crétin eau, la France courbait la tête sous le joug. Humiliée par la défaite, encore plus humiliée par ceux qui s'étaient imposés au maniement des affaires ; épuisée par la cupidité de ses gouvernants, qui encourageaient la cupidité des alliés; révoltée dans sa fierté nationale, elle avait à lutter contre les exigences de l'invasion, et contre les mesures impopulaires que Talleyrand et Fouché dictaient entre deux sarcasmes. »
Ces deux ministres et toute leur suite n'avaient jamais eu qu'une pensée politique : tromper l'Empire et la Royauté, sous les apparences d'un zèle, d'un dévouement sincères; afin, comme l'a dit Fouché lui-même, dans ses étranges Confessions, de ruiner plus sûrement les principes de l'un et de l'autre, en
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faisant, à leur avantage personnel, triompher ceux de la démocratie.
Dès lors ils s'empressèrent, comme excellent moyen, de provoquer les troubles au milieu des populations royalistes; de faire pénétrer les Prussiens dans ces provinces mômes où les chefs de ces derniers avaient pris rengagement de ne pas entrer : la Normandie, la Bretagne, le Maine, une partie de la Vendée furent alors envahis. Alors s'établit un système de réaction vexatoire qui ne tarda pas à soulever des mécontentements et de justes récriminations.
« Les troupes alliées, dit M. Grétineau-Joly, ne pénétraient pas au cœur des provinces royalistes ; mais elles occupèrent une partie du Maine, de l'Anjou, de la Bretagne. C'était une perfidie du ministère : qui, connaissant l'indépendance et le patriotisme des chouans, s'efforçait de les mettre en contact avec l'étranger pour compromettre les uns, et amener, par les autres, des collisions dont il saurait tirer parti. »
Dans un entretien que M. le comte de Maquillé, chef des royalistes de la rive droite de la Loire, eut avec le major prussien Grollmann, celui-ci formula précisément les mêmes griefs: « Louis XVIII, dit-il, a fait un choix honteux en Fouché. Nous ne pouvons attribuer qu'à la malveillance des ministres la désignation des provinces de l'Ouest pour le séjour de nos soldats. Peut-être ces traîtres espèrent-ils qu'il surviendra quelque collision fâcheuse entre vos populations indépendantes, si jalouses de leur honneur, et nos troupes : l'armée, par le mauvais vouloir des ministres du roi, se trouvant obligée d'user de réquisitions comme en pays ennemi... En mettant le pied sur le territoire vendéen, nous n'avons point, comme ailleurs, enlevé les armes et les munitions. Nous partageons vos sentiments, nous admirons votre dévouement à l'épreuve, et des ordres sévères sont partout donnés pour qu'on respecte ce grand peuple. »
Cependant quelques regrettables conflits se manifestèrent entre les étrangers et leurs hôtes ; entre autres, un duel qui lit alors beaucoup de bruit. Le général prussien de Borcke, en
cantonnement dant le Haut-Anjou, se tenait sur la rive droite de la Loire ; le général d'Andigné, commandant le département de Maine-et-Loire, occupait la rive gauche du fleuve, le Bocage. L'un et l'autre s'envoyaient d'assez fréquents messages pour raison de service. Dans une de ces communications, l'aide-de-cnmp du général d'Andigné, le jeune du Bobéril, se trouve insulté par les officiers prussiens ; et provoque, de la manière la plus outrageante, celui d'entre eux qui lui paraît le mériter davantage, et dont la réputation, comme duelliste, inspire le plus de confiance à tous les autres. Du premier coup de pistolet, du Bobéril tue son adversaire ; ce qui mit fin à la suite d'engagements particuliers que les officiers prussiens voulaient établir dans les plus menaçantes proportions : déplorables hostilités que les officiers français n'avaient pas assurément provoquées, mais qu'ils se disposaient à soutenir avec leur courage ordinaire.
« Toutefois, dit M. Crétineau, le ministère de Fouché, Talleyrand, Pasquier, l'abbé Louis, n'était pas assez national pour comprendre cette susceptibilité. Le 9 août 1815, le baron Pasquier prenait des mesures pour faire désarmer les colonnes royalistes de l'Anjou, de la Bretagne et de la Vendée!... » C'était briser le dernier appui du trône légitime, le seul porterespect en mesure d'en imposer aux étrangers en voie d'humilier et de rançonner la France!...
Dans l'acomplissement de ces inqualifiables mesures, Fouché ne voulut pas rester en arrière, et, comme toujours, formula de bien perfides instructions : « Les choses tournent mal, écritil à son confident Paul Bovet, le 11 août 1815, et la Vendée ne se montre guère reconnaissante de ce que nous avons fait pour elle... L'armée de Waterloo sera licenciée très-prochainement, mais auparavant il faut, par ruse, par force, et surtout en parlant au cœur de la Vendée, en mettant en jeu le nom de sa Majesté, licencier ces entêtés de Bretons, et ces trop fidèles Vendéens, dont le dévouement devient dangereux pour le ministère... 11 faut faire rentrer dans leurs chaumières tous ces paysans : les puissances alliées ne sont pas rassurées sur leurs dispo-
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sitions ; il faut donc, à quelque prix, que ce soit, obtenir le désarmement : les alliés V exigent!... FA s" ils ne V exigeaient pas, je saurais bien les y forcer. Nous nous entendrons toujours avec les révolutionnaires-, c'est un peu plus ou moins de concessions à leur faire selon la circonstance. Avec les royalistes, il n'en est pas ainsi ; ils nous détestent, il faut donc les perdre dans Vesprit du roi. »
La province du Maine, au milieu de ces tristes événements généraux, en présentait de particuliers, sur lesquels nous devons spécialement insister. La deuxième brigade du troisième corps prussien, composée de 4,000 hommes, fit son entrée au Mans, le 3 août 1815, avec un certain appareil ; plusieurs compagnies de la garde nationale et de l'armée royaliste, commandée par M. le général d'Ambrugeac, étant allées, musique en tête, au-devant de ces troupes étrangères. De cette époque datent les vexations réactionnaires qui vinrent affliger notre pays.
A peine arrivé dans la capitale du Maine, l'intendant militaire du roi de Prusse fit afficher un ordre du jour , 5 août 1815, en vertu d'instructions émanées de son administration supérieure, et conçu dans ces termes significatifs :
« Il est ordonné h tous les fonctionnaires des administrations civiles et de l'ordre judiciaire de s'engager par écrit, et sous la foi du serment, à ne rien entreprendre contre les intérêts des hautes puissances alliées. »
Gomme digne complément de cette mesure qui certes révélait assez les craintes pusillanimes de l'armée prussienne, les militaires ayant fait partie des troupes impériales furent obligés de justifier de leurs moyens d'existence, et mis sous la surveillance de la police. Quelques citoyens, MM. Moulinneuf, professeur de dessin au collège, Levasseur, ex-conventionnel, etc., présentés au général prussien comme suspects et dangereux, furent enlevés de leur domicile, sans autre forme de procès, et conduits en Prusse avec bonne escorte.
M. Jules Pasquier, préfet de la Sarthe, ayant eu le généreux courage de suivre résolument les instructions qu'il avait reçues
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du ministère, et de résister aux exorbitantes prétentions des étrangers dans les abus qu'ils faisaient bien souvent de leur pouvoir brutal pour les impôts arbitraires et les réquisitions de toute nature, fut indignement arraché à son administration, conduit à Magdebourg, et retenu comme prisonnier pendant plusieurs mois.
En stigmatisant d'aussi lâches moyens, nous rendons hommage à cet honorable magistrat, pour sa belle et noble conduite; et nous n'admettons pas, en conséquence, le jugement étrange que porte M. Alphonse de Beauchamp sur des actes semblables à celui-ci :
« Les instructions des préfets portaient, dit M. de Beauchamp, de défendre, avec courage, leurs administrés, et de ne céder qu'aux baïonnettes. Mais ces instructions semblaient n'avoir pas prévu l'irritabilité qui naîtrait des résistances : elle ne pouvait manquer de répandre de l'aigreur sur les discussions relatives au traité définitif. Plusieurs préfets se firent enlever par les troupes étrangères, montrant, sans doute, un dévouement généreux, mais oubliant que leurs administrés restaient sans agents du roi pour les défendre, et qu'ainsi leur zèle trahissait leurs devoirs. »
Nous comprenons tout autrement ces devoirs du premier magistrat d'un département confié à sa garde , que ne le fait ici M. de Beauchamp dans ses appréciations évidemment erronées : un préfet, comme dans l'espèce, doit en effet, avant tout, sauvegarder les intérêts essentiels de ses administrés, et protester, au besoin, avec toute l'énergie d'un homme de cœur et de sens, contre les atteintes portées à ces intérêts, dut-il être enlevé à son administration ; puisqu'on s'y maintenant alors par une faiblesse, une tolérance coupables, au lieu de rendre service au pays, il ne ferait qu'autoriser, légitimer tous les abus qui s'y commettraient alors sous le patronage d'un aussi déplorable silence.
Du reste, si l'administration préfectorale de M. Jules Pasquier, dont nous avons eu bien des occasions d'apprécier la bonté, le dévouement, la loyauté parfaite, offrit quelques ini-
perfections, ce n'est assurément pas à son excellent cœur, à son noble caractère qu'il faut s'en prendre ; niais a ses relations, aux difficultés des circonstances, comme il nous le dit lui-môme avec cette candeur si franche qui le distingue, dans une lettre qu'il écrivait assez longtemps après à M. Houdbert, alors juge d'instruction au Mans :
« Malgré le nombre de mes ennemis, je me flatte que la haine qu'on me porte dans le département de la Sarthe est une injustice, et la suite de l'aveuglement de l'esprit de parti. Puissé-je avoir l'occasion de servir mes compatriotes , pour pouvoir les désabuser! Il est certain que j'ai toujours été prêt à me dévouer pour eux : qu'ils accusent mon esprit tant qu'ils voudront, je ne me défends pas ; mais je voudrais justifier mon cœur. Je puis dire, devant mes ennemis, que je vous ai quittés les mains pures et Vâme tranquille, après avoir exercé, pendant huit ans, des fonctions importantes , difficiles pour tout le monde, et plus encore pour moi, à cause de mes liaisons d'enfance, qui ont pu me rendre plus faible que je ne l'aurais été ailleurs... Du reste, mes bons et anciens employés sont ceux sur le témoignage desquels je compte le plus; et j'ai l'orgueil de dire que c'est parce que je ne me suis jamais voilé devant eux. Signé : Jules Pasquier. » Est-il beaucoup de magistrats, de cette époque surtout, qui pourraient invoquer, sans crainte, un pareil témoignage et faire une plus franche, une plus digne profession de foi ?
Indépendamment de ces réquisitions énormes, arbitrairement imposées, par l'étranger, aux populations inoffensives des villes et des campagnes, des mauvais traitements furent exercés contre des citoyens paisibles, et contre des magistrats dévoués; qui n'avaient d'autre tort que celui de remplir consciencieusement et courageusement leurs devoirs. Les alliés, cette fois, préférèrent leurs intérêts matériels à la gloire d'honorer une seconde invasion , comme ils avaient honoré la première, en soutenant, avec dignité, le rôle de pacificateurs équitables, de restaurateurs de la monarchie légitime; au lieu de vouloir usurper celui de conquérants d'une grande nation
qu'ils n'avaient pas eu môme à combattre, et qui les aurait aisément écrasés par un vaste soulèvement contre ces vexations et ces iniquités; si la France eût offert autant d'impatience à les supporter , qu'on montra d'injustice à les lui faire souffrir pendant plus de sept mois : les alliés ne rentrèrent en effet chez eux que le 22 mars 1816 !...
II0 Esprit d'intrigue et d'arsolutisme des comités