CHAPITRE VI
A mesure que nous avançons dans notre histoire , nous voyons les révolutions et les changements de souveraineté qu'elles amènent, offrir de véritables coups de théâtre exclusivement effectués sur la grande scène de Paris, où s'opère le brusque dénouement du drame insurrectionnel ; d'où partent les Constitutions républicaines, impériales ou royales, improvisées dans la capitale, acceptées, sans aucun droit d'examen ou de discussion, par les provinces traitées en pays conquis, avec le seul privilège de payer exactement leurs impôts.
Les faits essentiels de cette nouvelle phase révolutionnaire, comprise dans notre vie chapitre, se rangeront dès lors naturellement sous deux paragraphes : 1° Révolution de 1830 ; 2° Règne de Louis-Philippe.
§ I. Révolution de 1830.
La révolution de 1830, avec ses trois jours de sanglantes émeutes, 27, 28 et 29 juillet, ne fut, en effet, pas autre chose, dans ses causes, dans son exécution et dans ses résultats, que la représentation de l'un de ces terribles drames insurrectionnels , avec ses effrayantes péripéties et son bien triste dénouement.
Nous avons déjà vu par quelles fatales influences réunies cette révolution avait été préparée ; par quel ensemble de
combinaisons machiavéliques, une dynastie nouvelle allait se trouver intronisée. L'œuvre se poursuit ici par les mêmes combinaisons et sous les mêmes influences : l'ancienne dynastie s'en va, comme elle était venue, avec la même insouciance et la même incapacité ; la nouvelle arrive, comme elle s'était annoncée, avec la même astuce et la même imprévoyance.
Louis XVIII, dans son admirable réponse à Napoléon, avait parfaitement et noblement tracé les devoirs et les droits d'un roi légitime. Louis XVIII ne sut pas faire l'application des principes qu'il avait si bien posés ; et Charles X arriva, par la pratique, à peu près au point opposé diamétralement à celui que lui montrait la théorie. Cependant, avec des inductions plus logiques des principes aux conséquences , les Bourbons seraient encore sur le trône de France !...
Il fallait comprendre, en effet, qu'un roi légitime n'est que le gérant usufruitier d'une propriété qu'il n'a pas le droit de compromettre, surtout d'abandonner ou d'aliéner, dont il doit au contraire défendre le fonds même au péril de sa vie !...
Charles X n'avait pas défendu son domaine royal; de plus, il l'abandonnait en ce moment, sans comprendre, nous voulons bien le penser, que, par cet acte inqualifiable, ce n'était pas son trône seulement qu'il brisait lui-même, au lieu de le protéger ; mais encore le principe de la légitimité dont il sacrifiait, sans résistance, V avenir et la vie!...
En légitimiste sincère, invariable, nous formulerons ici des regrets seulement, et nous ne descendrons pas, avec tant d'autres historiens, à des récriminations justes, sans doute, mais intempestives et peu généreuses lorsqu'elles frappent un vieillard débile, tombé, du premier trône du monde civilisé, dans les malheurs et dans les tristesses de l'exil !...
Charles X, en effet, après les trois jours d'insurrection qu'il aurait dû prévoir, qu'il n'eut pas la salutaire énergie de réprimer, se rendit silencieusement à Cherbourg, abandonna la France pour aller, en Ecosse, inhumer la monarchie légitime dans l'humble retraite d'Holy-Rood !... Mais à la place de cette noble royauté, si déplorablement déchue, allait s'introniser,
588 Iïi.vou ïl<» DE 1830 :
bien plus déplorablement encore, une royauté révolutionnaire, une royauté citoyenne /...
Les hommes sans conscience et sans foi, que nous avons déjà vus préparer les voies \\ celle hybride monarchie, nous ont aussi fait connaître ce qu'ils en attendaient, et quelles étaient les avantageuses qualités de Louis-Philippe, dont la juste appréciation avait décidé leur choix en sa faveur. Ces hommes étaient bien tins, bien rusés, pour ne pas tout à fait donner aux choses leur véritable nom, mais leur privilégié souverain était encore plus rusé, plus fin qu'eux; aussi parvint-il à les tromper tous, en commençant par ce vieux Lafayette, Tune de leurs dupes communes, qui, dans son enthousiasme patriotique, en montrant au peuple souverain le monarque nouveau qu'on venait d'improviser à l'instant, s'écriait, avec un si légitime orgueil : « Mes amis, voilà, croyez-moi bien, la meilleure des républiques l... »
Lorsqu'ensuite on se rappelle que les trois épouvantables journées des 27, 28 et 29 juillet 1830, présentaient les trois degrés sanglants de ce nouveau trône; que Talleyrand, Lafayette, Fouché, donnaient, à Louis-Philippe, la main pour y monter, on comprend, à l'avance, qu'il ne s'agissait ici que d'un bien fragile échafaudage révolutionnaire ; et l'on voit sans étonnement, après dix-huit ans à peine d'admirable tolérance, le peuple souverain briser, par l'insurrection et par l'émeute, son idole et son échafaudage avec la même facilité, la même insousiance qu'il avait mises à les former par ï émeute et par l'insurrection .'...
Cette fin du règne précaire de Louis Philippe serait en effet à plaindre, si les commencements de la royauté citoyenne, dans son origine et dans ses actes, n'étaient aussi fortement à blâmer ; si les malheurs et les humiliations de sa chute n'étaient devenus une expiation providentielle de ses manœuvres pour arriver au trône, et de cette proclamation, aussi fausse que déloyale, affichée sur tous les murs de Paris, dans le manifeste révolutionnaire du souverain de la veille : « La Charte sera désormais uine vérité!... » Proclamation déloyale, quand on la
jetait à la face de ses plus honorables et malheureux parents; à l'instant même où, l'âme navrée de douleur, un faible vieillard et sa royale famille portaient leurs derniers pas sur la terre natale de la patrie, pour aller souffrir et pleurer dans les angoisses de l'exil. Proclamation fausse, puisque rien, au dire même de tout le pays, ne mérita moins son titre que la Chartevérité !...
En donnant ces équitables satisfactions à de nobles infortunes, à la vérité de l'histoire, nous éviterons les blessantes personnalités, regrettables, envers tout le monde ; blâmables alors qu'elles frappent un roi déchu. Nous sommes loin, par conséquent, d'accepter des interprétations aussi virulentes que celle-ci :
«Louis-Philippe était un prince, ajoute M. Grétineau-Joly, qui avait étudié à sa source l'esprit révolutionnaire. Élevé au milieu des orgies du Palais-Royal, que présidait le citoyen Égalité, son père, il vit sa jeunesse emportée dans un tourbillon contagieux. Il avait siégé au club des Jacobins ; il s'était fait le porte-voix des innovations et des réformes; il avait salué l'anarchie, qui préparait un trône à sa famille... Plein de discrétion et de froideur, sachant contenir ses passions, mais se livrant, selon la circonstance, à des démonstrations libérales qui n'étaient pas dans sa nature..., on le vit, par une conduite aussi réservée qu'habile, se mettre en opposition directe avec la cour, et se faire agréer, par les régulateurs de l'opinion, comme le type du roi citoyen, nécessaire au libéralisme... Il sut ainsi se créer une grande existence , que la magnifique irréflexion de Charles X dota de riches apanages et du titre d'Altesse Royale, si souvent envié par lui. Ainsi, en affichant toujours le plus sincère et le plus reconnaissant de tous les dévouements, il eut l'air de se laisser forcer la main, et, le 7 août 1830, il accepta la couronne. » Il faut ici faire la part de l'exagération et de la vérité.
Toutefois , un pareil gouvernement , sans aucune force morale et politique ; dépourvu même du principe que la République pouvait du moins invoquer au besoin; réduit à se mon-
trer toujours l'arme au bras en face de la nation; à rester au
contraire humble et sans réaction vis-à-vis des puissances dé l'Europe, ne pouvait offrir qu'une existence factice, et dont la fin prochaine était facile à prévoir.
§ II. Règne de Louis-Philippe.
Louis-Philippe. — Né au Palais-Royal, à Paris, le 6 octobre 1773, fils aîné de L.. Ph.-Joseph, duc d'Orléans, et de Louise, Marie, Adélaïde de Bourbon, descendant de Louis XIV par le comte de Toulouse; Louis-Philippe, connu de 1785 à 1793 sous le nom de duc de Chartres, reçut une éducation libérale, une instruction sérieuse, fortifiée par les voyages, mûrie par l'expérience et les rigueurs de l'exil. Après des exploits militaires assez brillants, il entra par degrés dans la vie diplomatique ; y montra de la finesse, de l'habileté, même assez d'astuce pour indisposer la branche aînée des Bourbons, qui plusieurs fois l'admit dans ses bonnes grâces, mais dont il n'obtint jamais une entière confiance.
Indisposé lui-même d'une froideur qu'il n'avait cependant que trop légitimée par ses allures et ses habitudes républicaines pendant la révolution de 1793, par ses manifestations libérales au cours des deux Restaurations, il se fit des amis, ou si l'on veut des partisans, des hommes avancés dans l'opposition constitutionnelle : Laffitte, Ganneron, Dupont de l'Eure, Bérenger, Lafayette, etc., qui le trouvèrent, à Neuilly , tout disposé au rôle principal qu'on lui avait assigné dans le drame révolutionnaire de 1830.
Porté par l'insurrection au trône de France, le 6 août suivant, il prêta, le 9, sous le litre de : Louis-Philippe Ier, roi des Français, le serment à la nouvelle Constitution, que l'on eut la mauvaise pensée de nommer la Charte-vérité /... Nous examinerons, de ce règne, dont, en désespoir de cause, on a voulu préciser le caractère par le terme de : juste-milieu, seulement
ce qui rentre directement dans l'histoire de la province du Maine.
Une royauté citoyenne devait s'entourer de milices également citoyennes ; aussi les gardes nationales qui s'improvisèrent au moment de la crise, alors avec un grand avantage : l'autorité légitime, qui succombait, n'ayant pris aucune mesure suffisante pour garantir la sécurité publique, goûtant beaucoup le jeu des soldats, continuèrent-elles à parader, sans autre objet que d'exercer mille petites vexations envers les légitimistes, qui n'avaient pas un aussi grand amour de ces continuelles revues, de ces magnifiques évolutions militaires, assurément beaucoup plus brillantes que réellement utiles.
A ces innocentes et ridicules vexations quasi -militaires, dont les provinces de l'Ouest eurent particulièrement à souffrir, vinrent immédiatement se joindre les vexations civiles, bien autrement sérieuses, du plus grand nombre des préfets expédiés par le nouveau gouvernement. Sous ce rapport, le département de la Sarthe n'eut assurément rien à pouvoir envier à tous les autres.
La révolution de 1830 fut, du reste, annoncée au Mans comme l'avait été celle de 1793 : les messageries Laffitte et Gaillard apportèrent la triste nouvelle, dans la journée du 30 juillet; et M. B..., monté sur une charrette, au milieu de la place des Halles, fit part, aux curieux rassemblés en assez grandnombre, de cette nouvelle, par la lecture d'un bulletin que terminaient ces mots : « L'insurrection est partout victorieuse dans Paris : le drapeau tricolore flotte sur les Tuileries! .. » A ces dernières paroles, toute l'assistance, dont nous faisions partie, se retira silencieuse et pensive : il était aisé de voir que l'orateur populaire n'avait pas ici, plus que celui de 1793, fait passer dans les esprits, et surtout dans les cœurs, ses regrettables convictions politiques, et les chaleureuses impressions de son enthousiasme révolutionnaire.
La province du Maine a, dans tous les temps, donné les plus courageuses, les plus nobles preuves de son invariable dévouement à la monarchie légitime. La Sarthe, même en 1830,
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offrait donc un bien grand nombre d'hommes qui, pour acquérir des plates, des titres, et même pour conserver ceux qu'ils
avaient honorablement conquis par leur travail, n'étaient pas disposés, comme tant d'autres, à changer de religion et de convictions politiques. Il fallait donc, pour l'aire plier ces hommes ou pour les persécuter, briser leur avenir, que la monarchie citoyenne envoyât, dans la Sarthe, un préfet à la hauteur de cette pénible mission; elle jeta les yeux sur M. Tourangin : elle ne pouvait, assurément, faire un meilleur choix.
M. Denis-Victor Tourangin, né à Issoudun, Indre, le 2o octobre 1788, alors âgé de 42 ans, était, en effet, dans toute la force de son talent, de son énergie, de son expérience révolutionnaire. Il offrait, du reste, par ses antécédents républicains, toutes les garanties nécessaires au gouvernement de Juillet. Avocat à Bourges dès Tannée 1814, M. Vapereau, son biographe, ne dit pas s'il avait un grand talent, une réputation méritée: nous garderons le même silence; on ajoute seulement qu'il consacrait ses loisirs , sans doute alors assez considérables, à la rédaction du Journal du Cher, feuille de V opposition libérale, et qu'il protesta chaleureusement, ajoute son biographe, contre les ordonnances du 25 juillet 1830.
Il fallait bien moins que tous ces éminents services, rendus à la révolution de Juillet, pour le faire nommer préfet de la Sarthe le 5 août 1830, en remplacement de M. du Bourblanc; poste qu'il occupa jusqu'en 1833, époque à laquelle il passa, fort heureusement pour lui, d'autres ont dit : pour le département, à la préfecture du Doubs ; puisque M. Vapereau nous apprend qu'il laissa des regrets en quittant cette préfecture, et que rien de semblable n'a jamais été dit relativement à son avantageux éloignement de celle de la Sarthe.
Ennemi des récriminations même les plus justes et les mieux fondées, nous ne relèverons pas tous les faits et gestes de M. Tourangin , pendant les trois longues années, comme l'aurait dit Fouché: « qu'il préfectura dans la Sarthe: » l'histoire doit avoir sa pudeur et même son indulgence; nous en citerons
seulement deux que nous garantissons parfaitement exacts: ils suffiront pour faire juger l'homme par ses œuvres.
Mgr Carron, alors évoque du Mans, offrait, comme nous l'avons dit, un caractère et des opinions si complétementopposés aux opinions, au caractère de M. le préfet Tourangin, que cet homme « aux instincts malveillants, envieux et vindicatifs, » comme nous Ta plusieurs fois répété M. L., l'un de ses conseillers de préfecture, prit en haine le digne prélat; et par une suite non interrompue de tracasseries, d'imporlunités, de vexations et de mauvais tours, le rendit si malheureux, avec ce coupable système de persécution organisée, que l'excellent pasteur nous disait souvent, dans les entretiens relatifs à sa maladie : « Cet homme inquisiteur et perfide en veut à mes jours : Urne fera mourir /...? Il nous serait difficile de ne pas croire, en effet, que cette fatale influence de tous les instants ne soit pas devenue l'une des principales causes de la douloureuse et longue maladie, de la mort prématurée d'un si bon et si respectable pasteur!...
Le chirurgien en chef de l'hôpital du Mans eut aussi les honneurs du mauvais vouloir, de la persécution de M. le préfet Tourangin, uniquement parce qu'il n'alla pas, comme les courtisans du magistrat républicain, saluer sa venue, « le nœud de ruban tricolore à la boutonnière; » Parce que ne voulant absolument sacrifier ni son caractère, ni ses opinions, il n'accepta jamais, avec M. le Préfet, d'autres relations que celles de la plus stricte politesse.
Ce chirurgien était professeur d'accouchement, et des cours faits aux élèves depuis douze ans. L'équitable M. Tourangin commence par lui retirer le cours d'accouchement, comme établissant le cumul de deux places rétribuées; puis, quelques jours après, lui supprime les appointements de la place de chirurgien en chef, dont il n'osa pas le déposséder.
Une pareille action n'a pas besoin de commentaire. Le chirurgien de l'hôpital du Mans ne voulant point supporter davantage les injustes persécutions d'un homme qu'il n'affectionnait pas sans doute, mais pour lequel, dans son éloignement hono- II 38
rable, il était resté toujours inoffensif, lui donne anssitôl démission; el dans une dernière visite, que sans doute il n'a pas oubliée, lui lit, avec autant de liberté que de franchise, des adieux qui lui confirmeront ce qu'assurément il savait déjà très-bien: qu'il existait dans la Sarthe des hommes loyaux, résolus, incorruptibles : des hommes de cœur, de conviction, de courage, dont on pouvait brutalement briser l'avenir ; mais que, par l'indigne appât des intérêts matériels, on ne faisait jamais descendre au déplorable sacrifice de leurs opinions, de leurs principes; môme en face des tristes exemples et des corruptions de cette époque !
En conséquence de cette résolution, dès le jour mémo, la Gazette du Maine exprimait son indignation et ses regrets en termes significatifs ! Et l'administration de l'hôpital du Mans, composée d'hommes justes, consciencieux; par conséquent, opposés dans leurs actes à ceux de M. le préfet Tourangin, donnait au démissionnaire les preuves les plus honorables de satisfaction et de gratitude pour les importants services que, pendant plus de douze années, il avait rendus à l'établissement.
C'était ainsi que M. Denis-Victor Tourangin, préfet de la Sarthe, de 1830 à 1833, savait respecter les opinions inoffensives de ceux qui avaient le bonheur de ne pas penser comme lui; reconnaître d'anciens, d'utiles services publics; honorer les plus dignes ministres de la religion , etc. Ces gestes et beaucoup d'autres du même genre nous expliquent dès lors parfaitement la mesure de considération, d'estime et d'affection que ce chaleureux démagogue parvint à s'acquérir , dans son regrettable passage au milieu de notre malheureux pays.
Il paraît, du reste, que l'honorable préfet de la Sarthe n'était pas, en France, le seul exécuteur des persécutions de la royauté citoyenne dans ces tristes jours. « Le gouvernement du 7 août, dit M. Crétineau-Joly, avait lieu de se délier de la Vendée; il tenait la force matérielle en main; il était de son intérêt de surveiller les provinces: mais il ne fallait pas, pour cette surveillance plus morale que policière, envoyer dans
l'Ouest comme préfets ou procureurs du roi, comme magistrats et fonctionnaires de tout ordre, des hommes sans aucune consistance; des fils de prêtres mariés, des conspirateurs proclamant bien haut leur coopération anonyme dans les complots qui perdirent la Restauration. Il ne fallait pas surtout accorder Vimpunitéh ces incessantes provocations administratives qui, pour satisfaire des haines politiques, se mettaient au régime du bon plaisir et de la terreur!... »
Du reste, on nous assure que plusieurs de ces délégués de la terreur et du bon plaisir ont fait amende honorable, sont arrivés à de meilleurs sentiments, sont devenus de petits saints ; en suivant les exigences politiques et même religieuses qui pouvaient les conduire à leur but. Que Dieu donc leur pardonne, comme le font ceux qu'ils ont le plus injustement persécutés; et qui, dès lors, ne sont pas obligés, en conscience, de leur accorder autant d'affection, d'estime, que d'indulgence et de commisération!
Dans ces jours de désordre et d'anarchie, au Mans comme dans beaucoup d'autres villes, on ne borna pas ces méfaits, ces insultes aux particuliers honorables, aux populations inoffensives; on les étendit au clergé, aux symboles vénérés de la religion, aux temples sacrés, en répétant, avec les perfectionnements de l'époque, toutes les profanations et tous les scandales de 1793.
« On brisa les croix, dit M. Crétineau-Joly; on interdit au culte toute cérémonie extérieure; on se jeta dans les voies d'une réaction impie ; on eut des calomnies et des injures à déverser sur le clergé ; on mit en suspicion les évoques et les prêtres... Des scènes de désordre ont lieu dans plusieurs paroisses... A cette époque, il y eut dans l'Ouest mille provocations imprudentes... on entendit de coupables menaces sortir de la bouche des fonctionnaires publics. Dans l'ivresse d'une victoire qui n'avait pas été disputée, ils osèrent, sans pitié comme sans mesure, irriter les populations, et réveiller dansles cœurs les ferments de discorde. »
Les provinces de l'Ouest, la Vendée même, fatiguées d'une
funeste guerre sans résultat, épuisées par d'énormes et généreux sacrifices, ne demandaient qu'à vivre dans la paix, le silenee et le travail; on ne voulut pas même aecorder ee repos inoffensif de l'indifférence à leur noble et courageux dévouement: on les poussa constamment à la réaction; on les ramena, comme toujours, bien imprudemment sur le terrain de la légitime défense.
« Partout, écrivait le général Lamarque, j'ai entendu le même cri: « Qu'on nous laisse tranquilles avec nos prêtres; qu'on ne nous persécute pas; qu'on ne nous accable pas de nouveaux impôts; qu'on ne nous contraigne pas à aimer un gouvernement que jusqu'à présent nous avons droit de regarder comme notre ennemi, et nous ne ferons aucune démonstration contre lui. »
Ce brave général, envoyé dans la Vendée par le ministère, ne craignait pas de lui parler ainsi, avec toute la franche loyauté d'un soldat. « La situation de la Vendée, ajoutait-il, n'est inquiétante que relativement. Les royalistes regretteront longtemps le gouvernement déchu, mais si l'on ne prend à leur égard que des mesures dictées par la justice et par l'intérêt d'adversaires qui ont été si dangereux, nul doute que l'on parviendra aisément à leur faire entendre raison... La modération unie à la dignité fera plus d'effet sur leurs esprits réfléchis que toutes les menaces; je regrette que déjà des fonctionnaires étrangers au pays aient pu se livrer à d'autres espérances. Il ne faut pas jouer avec le feu ; et un système provocateur pourrait bien vite changer en hostilités ouvertes les douleurs pleines d'abandon de ce peuple... J'insiste donc pour qu'on ne vexe pas arbitrairement les gentilshommes, les prêtres et les paysans de ces contrées... Ilfautdonc ne pas troubler leur douleur; et se contenter de les surveiller sans persécution. Ce sera d'une sage politique et d'une justice honorable; car, à tout bien prendre, il y a de la loyauté parmi les chefs, et de la vertu franchement patriotique parmi les paysans! »
Le digne général parlait ici l'honorable langage de l'équité, de la raison, de la vérité, de l'honneur, il ne devait pas être
compris, il ne fut pas même écouté. Seulement on parut en avoir assez entendu pour lui retirer aussitôt son commandement de la Vendée. Ce n'était pas des hommes de cette noble étoffe qu'il fallait au gouvernement de Juillet; des persécuteurs passionnés semblèrent beaucoup mieux lui convenir, malgré leur manière si déplorable d'en servir les véritables intérêts.
Aussi les provinces persécutées se trouvèrent-elles dans la dure nécessité de reprendre les armes pour défendre leurs propriétés, leur liberté, leur vie. « Le système des visites domiciliaires et des arrestations préventives, ajoute M. Crétineau-Joly, étendit sa chaîne du fond du Bocage aux dernières limites de la Bretagne et du pays manceau. On incrimina les regrets, on mit les vœux en suspicion, on accusa le silence, on tortura la pensée ! »
Poussées par ces incessantes provocations aux dernières extrémités de la patience, les populations de l'Ouest et de la Vendée firent entendre un nouveau cri de guerre. Des troupes de mécontents et de réfractaires y parurent comme autrefois, conduites par des chefs redoutés ; et, comme autrefois, poursuivies par la trahison, le système des faux chouans, pillant, massacrant, violant, cette fois au nom, sous les prétendues bannières de Henri V. Des gendarmes, d'anciens militaires n'eurent pas le courage de refuser une aussi déplorable mis-
sion
Au milieu de ces tristes conjonctures, la mère de cet héritier légitime du trône de France, puisque Charles X venait d'abdiquer en sa faveur,MARiE-CAROLiiNE, duchesse de Berry, forma l'héroïque projet de reconquérir le trône de son fils ; et plus énergique, plus courageuse que ne l'avaient été les autres princes de sa famille, ne recula pas devant les fatigues, les anxiétés, les périls, dont cette sublime entreprise allait nécessairement l'environner. Etudions, avec quelques détails, cet épisode intéressant des guerres de l'Ouest.
Héroïque dévouement de Marie-Caroline, duchesse
de Berry.
Marie, Caroline, Ferdinande, Louise de Bourdon. — Née à Naples, le S novembre 1798, fille unique de François Ier, roi des Deux-Sieiles, et de Marie Clémentine, archiduchesse d'Autriche, Marie-Caroline, princesse de la branche aînée des Bourbons, épousa, le 18 juin 1816, Charles Ferdinand d'Artois, duc de Berry, deuxième fils de Charles X, assassiné par rinfâme Louvel, le 13 février 1820; et, de ce mariage, eut le 29 septembre de la même année, le duc de Bordeaux, comte de Chambord , Henri V. Pendant la prospérité des Bourbons, Mme la duchesse de Berry ne joua qu'un rôle secondaire ; avec leur adversité, vint se manifester celui qu'elle commença d'une manière si digne d'éloges et d'admiration.
Partageant les jours de son exil entre Holy-Rood et Londres, elle avait, mieux que tous les Bourbons, apprécié la perfidie politique du Cabinet anglais; aussi n'en fut-elle pas dupe, comme l'avaient été les princes, et se prit-elle à dire, lorsque Wellington lui proposait d'ouvrir leurs arsenaux en sa faveur : « Ils ont reconnu les premiers le gouvernement de Louis-Philippe, et, maintenant, ils m'offrent des armes pour le renverser : voilà bien la politique anglaise !... »
Afin de régulariser entièrement l'expédition en projet, Charles X signait, à Edimbourg, la déclaration suivante, le 8 mars 1831 : « Le comte de Gorbières, que nous avons nommé chef de l'autorité civile dans les provinces de l'Ouest, se concertera, avec les principaux chefs militaires, pour rédiger et publier, au moment de la prise d'armes, une proclamation en faveur d'Henri V, dans laquelle on annoncera que Madame, duchesse de Berry , sera régente du royaume pendant la minorité du roi son fils. Car telle est notre volonté. Signé : Charles. »
Après bien des incertitudes et des démarches peu décisives,
Àthanase de Charette, frère de Ludovic, neveu du fameux chef vendéen, qui avait épousé Tune des deux filles qu'avait eues le duc de Berry, en Angleterre, de son premier mariage avec Mme Brown, était dévoué complètement à Madame, partait d'Holy-Rood, le 22 juin 1831, avec mission de la Régente, pour étudier soigneusement les dispositions des provinces de l'Ouest et de la Vendée.
Le dévouement du cœur était toujours le môme pour la monarchie légitime, et la royauté citoyenne y trouvait peu de sympathies ; mais l'esprit avait réfléchi sur les déceptions et les malheurs du passé ; les Comités royalistes de Paris intriguaient comme toujours, et jetaient partout l'indécision, le doute et la crainte. Ces causes réunies avaient refroidi l'enthousiasme, et faisaient indéfiniment ajourner la prise d'armes.
Le 24 septembre 1831, s'effectua la réunion des chefs vendéens à la FélelUère, près de Rémouillé, Loire-Inférieure, à deux lieues sud-ouest de Glisson. Athanase de Charette y fut nommé général; et comme une hésitation mêlée de répugnance pour la guerre civile apparaissait presque partout dans ce pays, le marquis de Goulaine, qui cependant s'opposait à la prise d'armes immédiate, eut la générosité de mettre fin aux débats en formulant une sage proposition qui fut admise à l'unanimité : « Messieurs, dit-il, nous venons d'élire notre chef; je demande que nous lui promettions une obéissance passive ; sans elle, il n'est point de succès à espérer. »
Dans le Maine, les résolutions étaient mieux prises, plus positives. Aussi lorsque M. le duc des Cars, chargé d'une mission officielle, prescrivait des conditions à l'insurrection royaliste, M. Camille de Pont-Farcy, que la confiance des autres chefs de ce pays avait investi du commandement, lui repartit avec énergie : « Quoi ! Madame mettrait une condition à la prise d'armes de la Vendée ? Mais c'est ici un prétexte que l'on donne à la pusillanimité de la défection... Pour nous, point de condition : nous serons là où sera Madame. »
« Quand le duc des Cars visita le Maine, dit M. Crétineau-
Joly,où le général Pont-Farcy,Clouct,Bordigni, Henri do Tilly, Gaullier, Jules de Clinchamp, Rivault, Montfranc, Caqueray,
Solerac, K. de Montesson, et Bouteloup entretenaient les dispositions militaires, il y trouva les esprits plus ardents... On aceeptait, dans le Maine, les plans de la Régente sans résistanee et sans arrière-pensée. Sur la rive droite de la Loire, il n'en était pas tout à fait ainsi : le dévouement était bien le même, mais il raisonnait ses inspirations. »
Les principaux chefs de la Vendée regardaient comme impolitique et dangereuse une insurrection précipitée ; on se presse trop, disait M. Auguste de La Rochejacquelein, qui venait de parcourir l'Europe, en observateur judicieux, dans Tintérêl de la monarchie légitime, on part d'une idée fausse, on veut faire une Restauration pour les royalistes, c'est absurde :
il faut FAIRE DES ROYALISTES POUR UNE RESTAURATION ! »
C'est une des plus grandes et des plus importantes vérités que l'on ait jamais formulées à l'avantage du rétablissement solide et définitif de l'ancien pouvoir héréditaire ; et si jamais la royauté légitime revient en France, avec des chances positives de solidité, d'avenir, ce ne sera point assurément ni par les conspirations, les émeutes, les sanglantes insurrections, ni surtout par les invasions étrangères, le plus détestable de tous les moyens de restauration, mais par une profonde révolution morale, un retour sage, réfléchi, consciencieux aux principes vrais ; lorsqu'enfin il existera, par conviction , dans ce beau pays, assez de royalistes sincères pour mériter une royauté légitime, comprenant, de son côté, les besoins du véritable progrès et les droits d'une sage lirerté !
A Massa, les intérêts du trône héréditaire n'étaient pas beaucoup mieux compris par les conseillers de la Régente, et Madame fut plus d'une fois dans la nécessité de rompre en visière avec les deux partis extrêmes : avec celui de F insurrection imprévoyante, et celui de V intervention étrangère. Le duc de Blacas, favori de Charles X, partisan aveugle du dernier système, alla jusqu'à la menacer, dans le cas, d'un refus à le
suivre. Elle ne put se débarrasser de cet inhabile ministre qu'en lui donnant une mission pour Holy-Rood.
Arrivé le 28 février 1832, à Fontenay, Vendée, pour y prêter le puissant appui de sa parole à de malheureux paysans, qu'on ne se contentait pas de tourmenter, de vexer par les plus iniques et, parfois, les plus cruels procédés, mais qu'on traînait encore sur le banc des accusés, comme atteints et convaincus d'avoir donné le pain dune charitable hospitalité à leurs parents, à leurs amis errants et mourant de faim sous le coup des plus injustes proscriptions ; Berryer fit, comme toujours, des prodiges d'éloquence, arracha des larmes aux exécuteurs de la justice de Juillet, et les força de relâcher, la rougeur au front, les nobles victimes, qu'ils n'avaient plus le triste courage de condamner pour exercice illégal des plus sublimes vertus chrétiennes!
L'illustre orateur apparut donc, en Vendée, comme un envoyé de la Providence ; comme un autre sauveur de ce peuple si constant, si pur dans sa foi; si rempli d'abnégation, de sublimité dans son dévouement!... Il fit subir, aux chefs royalistes, l'influence de son âme passionnée pour les grandes et nobles causes; il subit à son tour celle de leur enthousiasme religieux et monarchique ; et, rencontrant Athanase de Charette, s'écria, dans un de ces mouvements oratoires qui n'appartiennent qu'à lui : « Général, avec un tel pays et de tels hommes, on peut transporter les montagnes !... »
Le grand mot venait d'être prononcé par une bouche inspirée, la résolution allait suivre : on allait essayer en effet de transporter les montagnes!... Aussi, Berryer, d'admirable orateur, devenu tout à coup chef de partisans; peut-être un peu plus téméraire que profondément habile dans cette nouvelle profession, ne pouvant plus supporter les relards que les diplomates prudents ou les conseillers perfides apportaient incessamment à l'insurrection, écrivait-il mystérieusement à la Régente, en mars 1832 : « Hâtez-vous d'accourir, Madame, ou sinon nous ferons le mouvement sans vous!... »
Pressée par les plus vives instances, électriséc par la sublime
puissance de l'amour maternel, et par Les nobles élans d'un courage dont elle ne peut malheureusement que trop tard donner l'exemple aux princes de sa famille, Marie-Caroline a pris une suprême résolution pour conquérir un trône à son lils; elle va braver des tribulations, des fatigues, des périls de toute nature, et, dans le drame étonnant de son existence aventureuse au milieu de la France, dépasser les péripéties de celui que le malheureux Edouard avait été forcé de jouer en Ecosse.
Le débarquement de Madame, sur les côtes de Provence, et la prise d'armes royaliste qui devait le suivre, furent donc annoncés, aux chefs partisans, comme devant avoir lieu du 1er au 3 mai 1832; au nom de la Régente, par une circulaire explicative de M. le maréchal comte de Bourmont. Du reste, il est impossible de trouver une conspiration plus ostensiblement ourdie, moins mystérieuse dans les moyens de son exécution : tout le monde se trouvait si bien dans le secret, qu'elle éclata sans exciter aucune surprise, aucun étonnement.
« L'Ouest, ajoute M. Crétineau-Joly, n'avait plus les conditions habituelles de ses guerres : ce n'était plus une croisade qui se préparait dans le silence et la prière; c'était, pour quel ques-uns de ses futurs volontaires, une espèce de tournoi, dans lequel les combattants s'élançaient visière levée. »
Ce fut dans ces conditions d'un fidèle pays, l'attendant avec des sentiments divers, même parmi ses plus zélés partisans, que Madame, accompagnée de MM. le maréchal de Bourmont, les comtes de Mesnard, de Kergorlay, le vicomte de Saint- Priesl, de Mlle Mathilde Le Beschu, etc., quitte Massa le 24 avril 1832, sur le bateau à vapeur le Carlo-Alberto , déguisée en matelot napolitain.
Arrivée par un gros temps, au milieu de la nuit, en vue de Marseille, elle se jette résolument dans une barque de pêcheur qui l'attendait; et donna, dès ce premier instant, la preuve du courage qu'elle devait déployer dans toute cette aventureuse expédition ; car la frêle embarcation, à laquelle cette noble femme confiait sa fortune et sa vie, se trouvait alors violem-
ment poussée par les vents et dangereusement soulevée par d'énormes vagues ! . . .
M. Bermont, ancien officier de l'armée royale, qui, depuis trois nuits, épiait l'arrivée de Marie-Caroline, reçoit, sur le rivage, celle que les malheureux Bourbons confiaient à sa carde, et la conduit mystérieusement à trois lieues de Marseille, par une obscurité profonde, à travers des rochers, des sentiers étroits, difficiles, dans la cabane d'un garde-chasse, au milieu des taillis. Cette pénible excursion, opérée dans la nuit du 29 avril 1832, n'était que le prélude simple de toutes les tribulations réservées à cette courageuse femme.
Le 30 au soir, un billet aussi positif que désespérant, envoyé par M. le duc de Lorge, vient frapper au cœur la noble princesse, à peine remise des fatigues de la veille : « Le mouvement a manqué, il faut quitter la France. » Un coup aussi terrible aurait abattu le courage d'un homme : celui d'une femme, d'une mère, n'y sembla trouver qu'une impulsion nouvelle, une force plus énergique pour l'accomplissement de son vaste projet.
« Sortir de France, à cette heure , s'écria Marie-Caroline ! c'est ce qui n'est pas prouvé. La Vendée nous reste : si je l'abandonnais aujourd'hui, ne serait-elle pas en droit de m'adresser les reproches qu'elle a pu faire à plus d'un membre de ma famille : j'ai dit à la Vendée qu'elle pouvait compter sur moi ; elle y compte : marchons à la Vendée î... »
Ces dignes paroles ne sont point une vaine exclamation d'enthousiasme : à l'instant même, et prenant exclusivement conseil de sa magnanime résolution, l'héroïque duchesse commande le départ. Après cinq heures de marche par des sentiers à peine battus ; au milieu des ronces, des broussailles, des aspérités du terrain, Marie-Caroline, égarée avec son guide et sa suite dans une campagne à peu près déserte, accablée de lassitude, s'enveloppe dans son manteau, s'endort profondément sur la terre humide, comme l'eût fait un chef de partisans endurci depuis longtemps aux rigueurs du bivouac !...
Une seule habitation peut lui promettre quelques secours ;
60 'i RÉVOLUTION DE 1830 :
mais ceux qui l'occupent sont des ennemis do sou parti ; M'importe : Madame, jugeant le cœur des autres par le sien, frappe courageusement à la porte : « Monsieur, dit-elle au maître de la maison, vous êtes républicain, je le sais; mais, pour une proscrite, vous ferez taire l'opinion pour n'écouter que la générosité, l'honneur!... Je suis la duchesse de Berry, je vous demande l'hospitalité pour quelques instants. » Madame ne s'était pas trompée; son hôte, en effet, lui donna loyalement la preuve qu'il existe des hommes de cœur dans toutes les opinions!...
Aux premiers rayons du jour, un cabriolet, qu'on s'était procuré pendant la nuit, conduisit la Régente au château de M. de Bonrecueil, son guide, ainsi que MM. de Bourmont, Mesnard, Villeneuve et Brissac, qui ne l'avaient pas quittée depuis le débarquement.
Le rendez-vous était actuellement en Vendée : il fallait donc traverser la France au milieu des périls de toute nature. Le maréchal de Bourmont, qui devait commander en chef tous les insurgés de l'Ouest, partit de son côté; la Régente monta dans une chaise de poste, avec le duc de Lorge, MM. de Mesnard et de Villeneuve ; et, le 4 mai 1832, arriva sans accident au château de Plassac, près de Saintes, Charente-Inférieure, où l'un de ses plus dévoués partisans, M. le marquis Aymar de Dampierre, lui donna l'affectueuse hospitalité dont elle avait besoin pour se remettre de tant de fatigues et de pénibles anxiétés.
Plusieurs chefs royalistes, entre autres M. Guibourg, avocat de Nantes, qu'elle avait chargé d'organiser l'insurrection en Bretagne, se rendirent près de Madame, afin de recevoir ses instructions. Mais les choses traînèrent tellement en longueur, que la déclaration suivante, signée : Marie-Caroline, parut seulement à la date du 15 mai 1832 : « D'après les rapports qui m'ont été adressés sur les provinces de l'Ouest et du Midi, mes intentions sont : qu'on prenne les armes le 24 de ce mois. J'ai fait connaître mes résolutions à cet égard; et je les transmets aujourd'hui à mes provinces de l'Ouest. »
La Régente partit aussitôt pour la Vendée, toujours en chaise
de poste, avec sa môme suite, dont les déguisements et les ruses parvinrent tellement à tromper les espions et les autres agents de la police, qui demandait le passeport au moindre touriste, et voyait Madame partout, excepté là où réellement on aurait pu la trouver ; parvint sans encombre, le 17 mai 1832, au châleau de la Preuille, près de Montaigu, Vendée.
Ici, la courageuse duchesse va recommencer sa vie de travestissements et d'aventures. Déguisée en jeune paysan, la tête couverte d'un bonnet de laine noire, les souliers ferrés aux pieds, vêtue d'un pantalon gris, d'une blouse brune, sous le nom de Petit-Pierre, qu'elle conserva jusqu'à la fin de ses excursions, Madame part à l'instant à pied pour Remouillé, village qu'habitait Guignard, jeune officier vendéen; et, d'après son assurance, où la duchesse de Berry serait parfaitement en sûreté.
Cette course de trois lieues ne l'effraya pas. Obligée de passer, à gué, la petite rivière de la Moine sur de grosses pierres placées à distance les unes des autres, elle donnait une main au paysan Lenormand; l'autre, à Charette. Lenormand glisse, entraîne avec lui la duchesse qui disparaît un instant sous l'eau; Charette parvient à la déposer sans autre accident sur le rivage. Sans se déconcerter, Petit-Pierre s'écrie, avec une gaieté véritablement française : « Allons, cela commence bien : aujourd'hui à l'eau, et demain au feu !... » Après avoir un peu reparé ses avaries, Madame se rendit, en riant de son aventure, au château de Bellecour, paroisse de Monlbert, dans lequel Son Altesse resta jusqu'au 21 mai.
Le Comité royaliste de Paris, dont les membres les plus influents étaient surtout Bellune, Chateaubriand, Pastoret, Fitz-James, Hyde de Neuville, Berryer , à la nouvelle des dispositions prises par la Régente, s'empresse de mettre un frein aux dispositions guerrières de l'Ouest, et charge Berryer, le moins en mesure de tous, d'aller, sans une regrettable contradiction , entraver un mouvement insurrectionnel qu'il avait lui-même excité avec un si chaleureux entraînement; de
porter ses résolutions au maréchal Bourmont qui se trouvait a Nantes le 22 mai 1832.
En conséquence de ce! entretien, le maréchal écrit aux généraux : « Retardez les ordres que vous avez reçus pour le 2i de ce mois. Continuez à vous préparer, mais qu'aucune manifestation n'éclate avant de nouveaux avis. »
Pendant que ces choses s'effectuaient à Nantes, Marie-Caroline, qui avait passé la nuit dans la ferme solitaire nommée le Magasin, paroisse de Saint-Étienne-de-Corcoué, Loire-Inférieure, y étant arrivée en croupe derrière le paysan Simaillot en partait pour se rendre au Meslier, près de Roche-Servière, Vendée.
Berryer n'avait encore obtenu que la moitié des concessions que le Comité royaliste l'avait chargé de rapporter; il n'avait même accompli, de sa tâche, que la partie la moins difficile, et surtout la moins pénible. Combien le grand orateur devait, dans sa pensée, trouver illogique et même contradictoire de venir prêcher humblement la paix devant une mère de roi détrôné, que deux mois auparavant il avait presque impérieusement poussée à la guerre!.,. Il arrive donc au Meslier dans la nuit du 22 au 23 mai 1832.
Introduit dans la triste chambre qui servait de refuge à Madame, il trouve Son Altesse couchée sur un mauvais lit en bois blanc sans rideaux; et pour compléter ce chétif mobilier, une table grossière, avec beaucoup de papiers et quatre pistolets : ce qui donnait, à cette étrange habitation, bien moins l'aspect du dortoir d'une Régente de France, que celui du bivouac d'un chef d'insurgés.
Ce fut dans ce réduit qu'eut lieu, le 23 mai, devant MM. Mesnard et Charette seulement, un curieux entretien dont Marie- Caroline et Berryer devinrent exclusivement les acteurs. Le plus embarrassé, le plus mal à son aise des deux n'était assurément pas la Régente : ses dires, ses actions étaient parfaitement en harmonie ; son courage se trouvait au-dessus de tout éloge : tantlis que le grand orateur était partout en contradiction avec lui, même à tel point que sa résolution et son
dévouement pouvaient être mis en question. Mais le grand orateur avait pour lui son éloquence : il devait triompher.
Berryer commence pardonner, à la Régente, lecture du message officieux dont le Comité royaliste l'avait chargé pour elle. Ce message est trop curieux et met en trop évidente contradiction, avec eux-mêmes, les grands hommes de ce Comité parisien, pour ne pas le ciler ici textuellement :
a Les personnes en qui on a reporté une honorable confiance ne peuvent s'empêcher de témoigner leur douleur des conseils en vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils ont été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui ne connaissaient ni l'état actuel des choses, ni la disposition des esprits. On se trompe quand on croit à la possibilité d'un mouvement dans Paris : on n'y trouverait pas douze cents hommes, non mêlés d'agents de police, qui, pour quelques écus, feraient du bruit dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde nationale et une garnison fidèle.
« On se trompe sur la Vendée comme on s'est trompé sur le Midi : cette terre de dévouement et de sacrifices est désolée par une nombreuse armée, aidée de la population des villes presque toute anti-légitimiste. Une levée de paysans n'aboutirait désormais qu'à faire saccager les campagnes, et à consolider le Gouvernement actuel par un facile triomphe.
« On pense que si la mère de Henri V était en France, elle devrait se hâter d'en sortir après avoir ordonné à tous les chefs de rester tranquilles ; ainsi, au lieu d'être venue organiser la guerre civile, elle serait venue demander la paix : elle aurait eu la double gloire d'accomplir une action de grand courage, et d'arrêter l'effusion du sang français.
« Les sages amis de la légitimité, que l'on n'a jamais prévenus de ce quon voulait faire, qui n'ont jamais été consultés sur les partis hasardeux qu'on voulait prendre, et qui n'ont connu les faits que lorsqu'ils étaient accomplis, renvoient la responsabilité de ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs : ils ne peuvent ni mériter l'honneur, ni encourir le blâme dans les chances de l'une et l'autre fortune. »
La plupart de ces observations riaient vraies; ce* conseils riaient sages; mais malheureusement les unes et les autres venaient d'hommes qui, plusieurs mois auparavant, avaient
ostensiblement pousse à la guerre civile, et qui semblaient aujourd'hui la désavouer et même la blâmer, parce qu'ils n'en étaient pas les conseillers et les agents actuels.
Marie-Caroline saisit parfaitement cette contradiction et cette personnelle fin de non-recevoir ; aussi, pendant tout le temps de cette étrange et triste lecture, avait elle fait les plus grands efforts pour ne pas laisser éclater son étonnement et son indignation.
Berryer s'en aperçut, et, pour détourner l'ouragan naturellement prêt à fondre sur sa tête, eut la faiblesse d'ajouter : « Madame, ce n'est pas moi qui suis l'auteur de cette lettre !... » Alors, emportée par la violence de l'impression qui la maîtrisait, Marie-Caroline jetant, sur l'orateur, un regard significatif, lui dit avec l'accent du reproche et presque du mépris : « Celui qui ose l'apporter était bien capable de l'écrire ! »
Le mot avait trop de portée pour que le messager du Comité royaliste osât répliquer : il connaissait le cœur de la Régente ; laissa passer l'orage, bien certain qu'il se calmerait de luimême.
En effet, dans l'âme de cette femme supérieure et si rudement éprouvée, l'indignation fit aussitôt place à la reconnaissance, à la raison : a J'apprécie, reprit-elle alors avec bonté, le dévouement de mes amis de Paris; le vôtre, M. Berryer; mais ils ne connaissent pas l'état des choses, ils n'en sont informés que par ceux qui se sont opposés au mouvement. A mon arrivée ici, ils m'ont offert argent et vaisseaux pourm'embarquer. Oui, leur ai-je dit : comme vous avez fait au duc de Bourbon en 1815! Si, au lieu de partir, il était resté dans le pays, quatre jours après il aurait été à la tête de toute la Vendée, qui alors eût fait de grandes choses, les chefs ne pouvant plus être désunis. Il n'en sera pas ainsi de moi : si je sortais de la Vendée, il faudrait donc quitter la France !... »
Elle avait convulsivement jeté ces tristes paroles entre deux
sanglots, son cœur était gonflé de larmes; Berryer, saisi d'admiration, laissa couler aussi les siennes ; mais après un combat de plusieurs heures entre la puissance du langage et celle d'une résolution politique bien difficile à dominer, Madame, plutôt subjuguée par cette irrésistible éloquence, que véritablement convaincue, termina la discussion par ces paroles bien remarquables qu'il eût fallu , qu'il faut encore inscrire dans la chambre du conseil de nos rois légitimes en exil: « Eh bien! oui, je vais quitter la France, mais je n'y reviendrai pas. Rappelez-vous bien cette déclaration : car je ine veux pas revenir avec les étrangers. Ils n'attendent qu'un moment favorable, vous le savez bien, pour venir me demander mon fils ; non pas qu'ils s'inquiètent beaucoup plus de lui qu'ils ne s'occupaient de Louis XVIII en 1813 ; mais ce sera un moyen pour eux d'avoir un parti à Paris. Eh bien alors, ils ne l'auront pas, mon fils; ils ne l'auront pour rien au monde; je l'emporterai plutôt dans les montagnes delà Calabre, voyez-vous, M. Berryer; s'il faut qu'il achète le trône de France par la cession d'une province, d'une ville, d'une forteresse, d'une maison, d'une chaumière comme celle dans laquelle je suis, je vous donne ma parole de régente et de mère, qu'il ne sera jamais roi !...
Du reste, Henri V, par sa noble et sage conduite, a toujours parfaitement prouvé qu'il avait bien compris les sages et nobles paroles de sa mère, et ces dignes principes de tout véritable gouvernement légitime !...
Marie-Caroline avait trop de pénétration pour ne pas sentir qu'on peut être un brillant orateur, sans être un profond diplomate, un habile chef de parti; qu'au premier titre, on peut revenir d'un chaleureux entraînement d'exaltation, sans faire défaut à la fidélité, ni même au courage: cette réflexion avait apaisé tout son courroux ; mais que, sans les autres qualités, on manque des moyens essentiels pour donner des conseils bien salutaires dans une aussi grave situation que la sienne; et cette importante considération la fit revenir sur le projet de quitter la Vendée, comme Berryer s'imaginait vainement l'avoir obtenu par ses éloquentes paroles.
Il 39
En quittant Madame, encore sous le charme de son magnanime courage, de sa raison supérieure, il avait dit à M. de Gharette qui le reconduisait: « Dans la tête de cette héroïque princesse, il y a de quoi faire vingt rois ! »
Mais il n'avait pas deviné que, dans l'esprit de cette même femme, il y avait de quoi déjouer toutes les manœuvres d'un grand orateur qui déjà, peut être, se glorifiait d'une victoire qu'il n'avait pas définitivement remportée ; puisqu'il De tarda pas à constater, au contraire, sa défaite.
Dès cette même journée du 23 mai 1832, ne voulant désormais prendre conseil que de son courage, de son dévouement à son fils, à la France, Marie-Caroline écrivait à Gharette: « Mon ami, je reste parmi vous, j'écris à Berryer ma détermination : l'autre lettre est pour le maréchal : je lui donne ordre de se rendre immédiatement auprès de moi. Je reste, attendu que ma présence a compromis un trop grand nombre de mes fidèles serviteurs : il y aurait lâcheté à moi de les abandonner; d'ailleurs j'espère que, malgré le malheureux contre-ordre, Dieu nous accordera la victoire: ne donnez pas votre démission, puisque Petit-Pierre ne donne pas la sienne. »
Ainsi l'héroïsme d'une femme l'emportait ici, par le fait, sur l'énergie d'un maréchal de France, et sur la résolution d'un illustre orateur; car M. de Bourmont, qui arrivait au Meslier dans la nuit du 23 au 24 mai 1832, non-seulement se rendait aux vœux de la Régente ; mais encore, approuvait ses courageux projets; car Berryer lui-même, n'ayant pu la convaincre par des raisons, se rendit solidaire coopérateur d'actes que son admiration ne lui permettait plus d'improuver!
Après discussion on fixa la prise d'armes, pour tous les royalistes, à la nuit du 3 au 4 juin 1832, et Madame fit parvenir la circulaire suivante aux différents chefs de division : « Ayant pris la résolution de ne pas quitter les provinces de l'Ouest, et de me confier à leur loyauté si longtemps éprouvée, je compte sur vous, Monsieur, pour prendre toutes les mesures nécessaires à la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4 juin. J'appelle à moi tous les gens de cœur : Dieu nous aidera
à sauver notre patrie; aucun danger, aucune fatigue ne me découragera: on me verra paraître au premier rassemblement. Signé Marie-Caroline, Régente de France! »
On pouvait, du moins cette fois, compter sur cette promesse de concours : elle était dictée par un héroïsme sincère, en commencement d'exécution, et l'Angleterre n'était plus là pour en empêcher l'entier accomplissement.
Toutefois le défaut d'unité dans l'action : ces ordres, ces contre- ordres donnés et retirés sans la participation , ou même à l'insu de Madame, jetèrent dans ces opérations militaires, à la fois, tant d'irrésolution, de malentendus et d'irrégularité, qu'elles se bornèrent à quelques engagements partiels sans importance et sans résultat.
En effet, aucun ensemble ne se manifesta nulle part dans l'insurrection ; dès le 24 mai, Diot et Robert, qui n'avaient point reçu le premier contre-ordre, conduisaient leurs colonnes vers la paroisse d'Amailloux, Deux-Sèvres, lieu du rendez-vous, et, s'y trouvant seuls, étaient écrasés parle nombre. D'après les mêmes raisons, dans le Maine, dans la Rretagne, des efforts isolés avaient eu d'aussi regrettables insuccès.
L'ordre du 20 mai, que rien ne contredisait encore au 24, dans ces provinces, avait armé, dans les cantons de Château- Gontier, Sablé, etc., sous les ordres de M. Gaullier, les chefs: Saint-Martin, de Pignerolles, Morin, etc. Dans ceux du Haut- Maine, sous la direction de Camille Pont-Farcy, MM. de Rordigny, Henri de Tilly, Jules de Clinchamp,Routeloup, Vétillart, Jacques de Filz-James, Rivault, etc., dont le dévouement et le courage n'eurent pas un meilleur sort.
Dans le Maine, en effet, où les dispositions étaient prises depuis longtemps, il n'y eut pas d'autre affaire un peu sérieuse que celle de Chantenay, où se distinguèrent MM. Clonet , Gaullier, etc. Tandis que, dans la nuit du 27 au 28 mai, M. de Rordigny, h la tête de 200 hommes, se dirigeait vers Chemiré-en-Charnie.
Ces tentatives d'insurrection, contrariées par tant de causes indépendantes de ceux qui s'en trouvèrent les victimes, n'eu-
rent pour tristes résultats, que l'arrestation de MM. Jules de Glinchamp, Jacques de Fitz-Jamcs, Rivault, etc.; la mise à prix des tètes de MM. de Bordiguy, Gaultier, De Pout-Farcy, de Pignerolles, Henri de Tilly, Montfranc, etc., dont on n'avait po s'emparer. Les incarcérations se firent dans les prisons du Mans, et, comme cela devait être, tout se calma par degrés, avec le concours du temps etdela réflexion; du reste, après des menaces, des perquisitions, visites domiciliaires, dont le gouvernement de Juillet, si bien servi par l'admirable activité, le zèle si chaleureux de M. le Préfet, offrit, dans la Sarthe, un luxe d'exécution qui ne laissa rien à désirer.
Pendant ces déplorables persécutions, des événements non moins tristes se passaient dans le Bocage. Des recherches officielles faites au château de la Charlière, appartenant à M. de l'Aubépin, avaient amené la découverte delà correspondance de Madame avec les généraux légitimistes, des pièces relatives à l'insurrection du 4 juin.
Dès lors, plus de sécurité pour Marie-Caroline à sa retraite du Meslier actuellement connue des limiers de la police. Il fallut recommencer une vie nomade et mystérieuse. Mais la Providence qui, sans doute, réservait cette consolation à ses continuelles infortunes, lui donna pour fidèle et digne compagne, Eulalie de Kersabiec, jeune Bretonne, qui, pour mieux entrer dans son rôle d'affectueux dévouement auprès de Petit- Pierre, accepta le nom de Petit-Paul que lui donna, si gracieusement, son illustre amie.
Le 31 mai 1832, vers onze heures du soir, Petil-Pierre et Petit-Paul, montés en croupe, chacun derrière son conducteur, quittaient donc, sous l'escorte de Gharette, qui marchait à pied, le paisible séjour du Meslier, pour aller, par des chemins impraticables, chercher un autre abri contre les poursuites intéressées de la propre famille de Marie-Caroline ; ainsi réduite à prendre les costumes variés : d'une châtelaine, d'une villageoise, ou d'un jeune gars du pays, afin d'échapper aux recherches inquisitoriales dont elle était alors constamment l'objet.
La Régente, après quelques stations bien tristes, obligée de coucher sur la paille ou de se cacher dans les plus humbles réduits, arrive, le 3 juin, dans la paroisse de Saint-Colombin. Elle y goûtait à peine quelques instants d'un repos si nécessaire, que le 4, dès la pointe du jour, elle entend la fusillade sur plusieurs points du Bocage, et notamment du côté de Maisdon, où devait s'établir le quartier-général de l'armée royale. Elle veut aller de sa personne encourager ses braves défenseurs ; mais Charette, qui connaissait les dangers auxquels son imprévoyant courage pourrait inutilement l'exposer, l'avait, en la quittant pour aller se mettre à la tête de son armée, fait heureusement garder à vue par des hommes dévoués.
Elle était si rapprochée de la bataille du Chêne, qu'elle y courut le danger d'être faite prisonnière avec plusieurs blessés, auxquels on la vil prodiguer les soins les plus touchants. Après le combat, elle écrivait au chef vendéen ce billet, qui suffirait pour faire connaître sa belle âme et les chagrins dont elle était alors si remplie :
« Mon cher Charette, en grâce, prenez soin de votre conservation. Je suis inquiète de vous, de mes amis ; car, pour moi, je ne le suis nullement. Nous partons ce soir pour arriver, en deux jours, chez mon cher Petit-Paul, qui est un vrai cadeau que vous m'avez fait : Dieu nous protégera ! Je vais m'éclipser pour ne pas vous inquiéter. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne m'être pas battue hier au Chêne. Si j'avais été tuée, j'aurais pu avoir l'assurance qu'on m'eût vengée : et je vous assure que je ne recule pas au danger. 0 mon Dieu ! que c'est triste de quitter de si bons amis! Adieu : Confiance doit être notre devise. Adieu ; soignez-vous pour moi, pour votre femme, pour l'enfant qu'elle porte : pensez à vos amis : vous me comptez du nombre. Petit-Pierre. »
L'insurrection avait marché dans le plus grand désaccord, le plus fatal désordre jusqu'au 8 juin 1832, et ne donnait, comme résultats, que des morts, des blessés ; la mise en état de siège des provinces de l'Ouest, de la Vendée ; le licenciement et la
dispersion des bandes royalistes poursuivies, traquées par la poliec, la troupe et les gardes nationales !...
Vaincue par ce désastreux et dernier échec de la monarchie légitime, le 9 juin, Marie-Caroline, qui se trouvait alors à la Haute-Menantie, commune de Pont-Saint-Martin, à trois lieues sud de Nantes, part à pied pour cette ville, avec Eulalie de Kersabiec; toutes les deux en costume de paysannes du Bocage. Mais bientôt fatiguée de ses lourdes chaussures, elles'en débarrasse, et, les pieds nus, achève plus lestement sa pénible course , au milieu d'un assez grand nombre d'incidents , mais sans être signalée par la police, qui pourtant veillait avec soin.
Madame, accablée de fatigue et d'inquiétude, est enfin reçue dans la maison des demoiselles Duguigny, rue Haute-du- Château, n° 3, à Nantes. Elle resta dans cette mystérieuse retraite jusqu'au 6 novembre 1832, sans cesse occupée d'une active correspondance avec ses plus dévoués partisans.
Un misérable Juif converti : Simon Deutz, initié aux complots du parti légitimiste, autre Judas enfanté par la nation maudite, ne craint pas de trahir sa bienfaitrice ; et, nouvel Iscariote, la livre, à prix d'argent, aux mains de M. Thiers, qui la fait immédiatement arrêter et conduire à la citadelle de Blaye, Gironde, pour y souffrir, sous la surveillance inquisitoriale de M. Bugeaud, une bien déplorable captivité.
En effet, en janvier 1833, arrivent de cette prison les bruits les plus étranges sur la situation de Marie-Caroline, avec des interprétations tellement calomnieuses, que la malheureuse princesse, dont le grand, le magnifique rôle était fini, se trouva dans la nécessité d'avouer le mariage secret qu'elle avait eu la faiblesse de contracter à Rome, en 1831.
Nous le dirons donc, avec un profond et véritable regret, après le sublime dévouement, l'héroïsme admirable que Marie- Caroline avait montrés dans le Midi de la France, dans la Vendée surtout, il ne manquerait assurément rien à sa gloire; si, après avoir été : duchesse de Berry, mère de Henri V, régente du royaume de France, elle n'était pas devenue, par une déplorable chute^ comtesse de Lucchesi-Pelli ! . . .
Accouchée d'une fille, le 10 mai 1833, elle quitta Blaye le 8 juillet suivant, pour aller, après cette fatale abdication d'aussi beaux titres, habiter Venise au milieu de sa nouvelle famille.
Tel fut le triste et fatal dénouement du sanglant et funeste drame insurrectionnel de la Vendée militaire et des provinces de l'Ouest; ainsi vinrent se résumer les cruelles déceptions qui s'ajoutèrent ici, comme toujours, aux calamités, aux souffrances que les plus dignes soutiens du principe monarchique héréditaire eurent à supporter, comme unique rémunération de leur invariable et si noble dévouement !...
Louis-Philippe venait d'en tinir impitoyablement avec sa famille. Mais, dans la déplorable affaire de Blaye, n'avait-il pas, au sens des hommes de cœur, travaillé beaucoup moins dans l'intérêt de sa gloire que dans celui de son usurpation? La pauvre femme qui le touchait de si près, dont il mettait la réputation à si bas prix, n'avait-elle pas, en raison de ses illustres infortunes, des droits sacrés à ses égards, à sa commisération personnelle? Ce fut le sentiment de toute la France, à la fois triste, indignée d'un pareil événement]...
Du reste, Louis-Philippe, en terminant aussi regreltableblement ses comptes avec la royauté légitime, en avait bien d'autres à régler avec la révolution, en môme temps sa mère et sa plus dangereuse ennemie : son trône, violemment échafaudé par l'émeute, ne devait pas tarder beaucoup à crouler sous la violence de V émeute elle-même!... C'est une grande leçon, un bien utile enseignement pour le monde politique de tous les temps, des temps modernes surtout : le monde politique saura-t-il en profiter?
Nous avons trop d'équité pour vouloir suspecter les bonnes intentions gouvernementales de Louis-Philippe, et même pour contester son habileté politique, les bonnes choses qu'il a faites pendant son règne : nous aurons au contraire soin de les énumérer; nous regrettons, nous blâmons seulement la route qu'il a suivie pour arriver au trône, les moyens qu'il a cru devoir mettre en usage pour s'y maintenir.
Dans son hallucination ou son défaut de prévoyance monarchique, il a cru pouvoir marcher entre la république et la royauté; entre la licence et la répression ; sacrifiant à l'une ou revenant à l'autre, suivant les exigences du moment, pour adopter le fatal système du juste-milieu : véritable utopie gouvernementale ; fiction mensongère qui peut, en théorie, séduire les esprits irréfléchis; mais tellement funeste en application, qu'elle représente assez bien, pour le souverain qui s'y laisse entraîner, la condition d'un homme étreint entre deux presses qui finissent par l'étouffer.
Louis-Philippe marchait, du reste, sur le cratère d'un volcan mal éteint, et dont l'éruption, toujours menaçante, allait inquiéter, affaiblir, enfin dévorer son pouvoir dans les bouillantes laves révolutionnaires qui l'avaient fait éclore.
Aussi, dès les premières années de ce règne, vit-on l'émeute reparaître dans les rues de Paris d'une manière presque périodique ; avec sac et pillage des principaux édifices ; l'injure d'une presse licencieuse jetée sans ménagement à la face du souverain ; la vie du roi-citoyen menacée par un si grand nombre de fanatiques révolutionnaires, qu'on peut à peine aujourd'hui les compter !...
Au milieu de ces tribulations et de ces périls incessants d'un règne aussi précaire, Louis-Philippe, uni à Marie-Amélie, princesse d'une angélique bonté, chef d'une brillante et nombreuse famille, excellent père, homme d'ordre et de conduite privée, comblé des riches présents de la fortune, dut regretter, plus d'une fois, l'existence paisible et presque bourgeoise qu'il menait avant son usurpation, et qui semblait si parfaitement dans ses goûts.
Pendant ce règne, le Maine, comme toutes les provinces de France, après la pacification de la Vendée, la cessation des poursuites et des inquisitions préfectorales de l'époque ; lorsque l'administration départementale fut confiée à des mains plus habiles et moins violentes, jouit, pendant plusieurs années, de ce calme apparent, analogue à celui qui précède la tempête. Comme précieux avantages, il obtint : l'établissement complet
et régulier des chemins vicinaux ; l'institution large et définitive de l'instruction primaire, des salles d'asile, des crèches; le développement des industries, du commerce, par le fait même de cette espèce de trêve guerrière que les républicains mécontents nommaient, dans leur mauvaise humeur : la paix à tout prix. Malheureusement, à côté d'autres grands avantages plus généraux, se trouvaient, comme bien tristes compensations : les progrès de la soif de l'or, de l'agiotage, de l'immoralité politique ; l'accroissement intolérable des complaisants salariés, des députés fonctionnaires, etc.
Louis-Philippe avait ainsi parcouru, bien péniblement, les douze premières années de son règne, dont la fin approchait; et qui, peut-être, aurait eu quelques chances de se prolonger davantage, si plusieurs coups terribles n'étaient venus frapper le malheureux souverain au cœur, et le trône lui-même à sa base.
Ferdinand, Philippe, Louis, Charles, Henri, Rose, duc d'Orléans, — fils aîné de Louis-Philippe et de Marie-Amélie, né à Palerme, le 3 septembre 1810 ; bien au-dessus du commun des princes par l'intelligence, l'instruction et les principes d'un véritable et sage libéralisme, était un jeune homme rempli d'avenir, aimé de l'armée, dans laquelle il avait déjà fait ses preuves de résolution et de courage. Il mourut, victime d'un affreux accident, le 13 juillet 1842. Généralement regretté des savants, des littérateurs, des artistes, auxquels il accordait beaucoup de bienveillance et d'intérêt; des malheureux, qu'il secourait avec générosité ; dont il avait pris un soin bien charitable, dans les épidémies de choléra qui vinrent désoler Paris. « Sa mort, dit M. Constantin, Dict. biogr., fit sur toute la France une douloureuse impression. »
Madame Adélaïde, Eugénie, Louise, — sœur du roi des Français, née le 25 août 1777, élevée, avec son frère, par Mmc de Genlis, avait toujours été la compagne fidèle de Louis-Philippe, et conservé sur son esprit un ascendant qu'elle utilisait, as~ sure-t-on, par les plus affectueux et les plus sages conseils. Aussi, quand elle mourut aux Tuileries, le 31 décembre 1847,
on dit à la cour et dans Paris : « Le roi vient de perdre son bon génie. » Les événements ne tardèrent pas à justifier celle appréciation.
Après la mort de son fils aîné, Louis-Philippe édicta une loi de régence en faveur du second ; mesure impopulaire et qui provoqua les réactions du parti républicain tout entier contre la royauté citoyenne.
Louis, Charles, Philippe, Raphaël d'Orléans, duc de Nemours, — né à Paris, le 25 octobre 1814, avait manifesté des idées monarchiques, môme assez prononcées dans le sens de la royauté légitime, pour blâmer un grand nombre d'actes du gouvernement de Juillet, et pour que, dans sa famille, on lui donnât le titre d'aristocrate, comme on avait donné celui de jacobin à Louis XVIII, dans la sienne; enfin, pour que les républicains de tous les étages lui témoignassent une malveillance honorable, en raison du principe qui la faisait naître. Aussi, lorsqu'après son élévation au titre de régent de France, il parcourut les départements, plusieurs maires de province, entre autres celui du Mans, se crurent-ils fondés à lui faire des espèces de remontrances avec cet aplomb et cette liberté que les parlements apportaient quelquefois dans celles qu'ils adressaient aux souverains du moyen-âge.
La réception que le duc de Nemours trouva dans la Sarthe a fait trop de bruit, et présente un fait assez important dans notre histoire locale, pour mériter ici quelques détails.
Le 7 août 1843, M. le duc de Nemours arrivait au Mans, en poste et sans aucun appareil, connaissant déjà le fameux discours de M. le maire, qu'on avait nécessairement dû lui communiquer à l'avance. Le Conseil municipal avait déjà, d'une voix unanime, décidé qu'il n'assisterait pas à la réception ; de telle sorte que M. Trouvé-Chauvel, maire, et M. Sévin, premier adjoint, que l'opinion publique regarda comme n'étant pas étranger au célèbre document officiel , attendaient le prince à l'extrémité de l'allée principale de la promenade des Jacobins, en face de la dernière maison de la rue du Mail, à gauche, en descendant. Ce fut dans ce lieu môme que
M. Trouvé-Ghauvel, assisté de M. Sévin, fit au duc de Nemours l'allocution suivante :
« Aujourd'hui, quand les princes se présentent aux populations, ce n'est plus comme autrefois pour leur demander des hommages, c'est pour connaître leurs besoins, pour entendre leurs vœux.
« Ces rapports nouveaux entre les citoyens et les premiers de l'État, en témoignant plus d'indépendance chez les uns, ne retranchent rien à l'autorité des autres ; car à mesure que se développe, chez les peuples, le sentiment de leur dignité , s'accroît la considération de ceux qui sont placés à leur tête.
« Prince, la contrée que vous allez traverser attend encore les améliorations matérielles qui lui ont été promises, qui lui sont dues. Elle avait espéré obtenir, à son tour, ces grandes voies de communication qui, en augmentant les forces vitales d'un pays, apportent à la civilisation une puissance nouvelle; et, depuis longues années, il n'a été tenu compte ni de ses besoins ni de ses droits : puisse votre présence devenir pour nous un gage de réparation !...
« Vous entrez dans la ville qui est le centre du mouvement commercial et industriel du département , et vous savez , prince, que l'intelligence des intérêts matériels n'exclut pas, chez elle, les pensées d'un ordre plus élevé. Signalée par la constance de ses affections politiques, dévouée au principe de la souveraineté nationale proclamée, pour la vie, par la révolution de Juillet, elle considère les réformes progressives et pacifiques, comme la conséquence de ce principe, car elle ne conçoit pas que l'élan d'un grand peuple puisse avoir pour résultat V immobilité.
« Mais si notre cité se montre jalouse gardienne des comptes populaires, elle oublie volontiers les ressentiments politiques. Les anciennes luttes qui divisèrent si longtemps les provinces de l'Ouest ont cessé dans nos murs ; de toutes nos querelles intérieures, il ne reste plus rien que le désir ardent d'en effacer le souvenir, par un rapprochement durable qui unisse tous les esprits dans un seul sentiment : le sentiment national. La
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meilleure garantie de l'ordre est le concours de. tous les hommes honnêtes et éelairés à la réalisation du gouvernement représentatif.
« Je me félieite, prince, d'être auprès de vous l'interprète de ces idées de conciliation ; je me félicite de pouvoir, au nom de la cite, vous exprimer encore ses espérances.
« Si notre population s'empresse autour d'un jeune prince, cest quelle estime qu'il doit, par ses tendances comme par son âge, appartenir à la jeune génération. Elle n'oublie pas, d'ailleurs, que les chambres vous ont désigné pour présider au gouvernement de l'Etat, durant les difficiles épreuves d'une minorité. Si l'avenir vous réserve ces hautes et pénibles fonctions, on vous verra, nous en avons la confiance, donner à la liberté toutes les garanties désirables, accepter avec sincérité les institutions représentatives, maintenir au dehors la dignité de la France ; renouer avec les traditions généreuses de la vieille politique française, et prouver que les révolutions ne doivent pas placer un peuple au-dessous de ce qu'il était, alors qu'il obéissait aux volontés absolues des rois.
« Tels sont, prince, les vœux de nos concitoyens. Préoccupés des destinées futures de la France, ils ne demandent, à ses représentants, rien de plus que de se montrer dignes d'elle. La nation veut être libre, et tenir fièrement sa place dans le monde. Que ses chefs s'inspirent du sentiment public; qu'ils acceptent une glorieuse communauté de principes, et l'affection des peuples leur facilitera les moyens de devenir grands, en assurant la grandeur du pays.
« Pour vous, prince, rapproché du rang suprême par un de ces événements qui brisent, tout à coup, les plus hautes destinées , vous avez pu déjà puiser de graves enseignements dans les épreuves cruelles de votre famille, aussi bien que dans les souvenirs des vicissitudes royales ; ils vous inspireront de patriotiques desseins, et la reconnaissance du pays ne vous manquera pas. On calomnie la conscience populaire lorsqu'on l'accuse d'ingratitude ; elle n'a oublié ni les noms ni les actes des princes et des grands citoyens qui ont laissé d'éclatants
témoignages de leur dévouement à la gloire et à la prospérité de la France!... »
Cette allocution intempestive, d'autres, comme nous le verrons, môme chez les républicains, ont dit inconvenante, fut écoutée par le prince avec une patience, un calme remplis de dignité ; reçue par l'assistance qui put l'entendre, en pénétrer le sens révolutionnaire, avec une froideur mêlée de tristesse et de regrets. Cela devait être dans un moment où l'on désirait la paix, où les hommes sages de tous les partis étaient las, fatigués d'émeutes, d'insurrections et de guerres civiles ; dans une circonstance où l'autorité municipale, au lieu de prétendre se dispenser de la politesse que l'on doit aux princes qui viennent visiter un pays, au moins autant qu'à tout autre voyageur ; d'indisposer le pouvoir contre une ville, un déparlement, dont il fallait au contraire plaider honorablement la cause ; de prétendre, sans aucune mission à cet effet, sans la moindre opportunité, faire l'apologie de la république ; traiter à cet unique point de vue la politique générale, donner des leçons au gouvernement, au lieu de s'occuper, d'après le beau rôle que l'on devait exclusivement jouer ici ; des intérêts locaux du département, et surtout de la ville, relevant même seule de l'administration, qui sortait aussi regrettablcment alors du cercle de ses attributions.
Le duc de Nemours comprit parfaitement toutes ces aberrations et toutes ces fins de non-recevoir. Après une agression outrecuidante, froidement passionnée, on attendait une riposte vive, passionnée comme l'attaque : la réponse du prince fut calme, digne, péremptoire sur tous les points; aussi fut-elle suivie des expressions de la sympathie la plus franche et la mieux méritée : nous la rapporterons, comme l'attaque, dans son entier, pour établir nettement la comparaison et mieux justifier la manière si différente dont l'une et l'autre de ces allocutions officielles fut accueillie.
« Monsieur le maire, dans le discours politique que vous venez de me faire entendre, jedistinguerai des idées voisines, sans doute, mais cependant de deux natures différentes.
« Vous avez discuté les intérêts particuliers de la ville et les intérêts généraux du pays.
« Pour produire, résoudre et faire triompher les premiers, vous avez une qualité spéciale : je serai heureux, pour mon compte, de vous prouver toute ma bonne volonté en m'associant à vos efforts dans la mesure de mon influence et de mon pouvoir.
« Quant aux intérêts généraux, vous le comprenez sans peine, votre autorité n'est que celle de tout citoyen, et l 'opportunité de les traiter ici d'une manière trop explicite peut même être contestée. Sans doute, tout Français a le droit de publier ses opinions , mais vous n'ignorez pas par quelles épreuves elles doivent passer pour mériter le titre de volonté nationale. Vous n'ignorez pas qu'il y a des chambres, que le pays nomme ses représentants, et que leur assemblée fait entendre, par sa majorité, une voix qui n'a jamais été méconnue. Il serait inutile de développer ici des idées qui n'auraient point de juge, des controverses qui n'auraient point de solution ; et de perdre, en discussions sans objet, le temps trop court destiné à une entrevue bienveillante.
« Monsieur le maire, je ne suis point venu chercher ici des hommages, mais des sympathies. Je serai heureux de les rencontrer parmi vous, dans l'amour de nos institutions, dans le dévouement au roi qui ne se sépare pas du dévouement au pays.
« Sans doute j'appartiens à la jeune génération, mais je ne désire point dépouiller, d'avance, celle à laquelle je dois appartenir un jour.
« Dans le vaste et heureux développement des sociétés, que je souhaite avec vous, n'oublions pas de laisser une place honorable aux services distingués, aux mérites éminents, aux esprits mûris par l'expérience, aux œuvres éprouvées par les luttes avec le sort. Ne nous faisons pas un trop grand mérite deri avoir pas vécu : c'est-à-dire de n'avoir ni vu, ni comparé, ni jugé : ce n'est point à ce titre que l'avenir nous appartient. Si je suis fier d'avoir été élevé avec la jeunesse d'aujourd'hui.
c'est parce que je me sens la force de rendre des services à mon pays; le désir de le glorifier ; la volonté de le défendre s'il se trouvait jamais véritablement offensé : c'est sur ce terrain que j'accepte vos présages.
« Appelé par suite d'un malheur de famille qui a été ressenti, en France, comme un malheur public, à une position qu'éloignent à jamais mes vœux et mes espérances, je saurais, s'il en était besoin, conserver purs et intacts tous les dépôts qui me seraient confiés, et me vouer entièrement à la défense de nos institutions comme au maintien de la dignité de la France.
« Je suis encore heureux de me rencontrer avec vous, M. le maire, dans les sentiments de conciliation qui vous font oublier les luttes dont ce pays a été le théâtre; et j'appelle, comme vous, de mes vœux cette union des sentiments et des volontés qui fait la force et le bonheur des nations ! »
Cette sage et noble réponse de M. le duc de Nemours à M. le maire du Mans fut plusieurs fois interrompue, définitivement accueillie par d'unamimes acclamations, en prouvant, une fois de plus, que l'esprit (V à-propos, de convenance, de raison, l'emporte constamment sur l'esprit contraire, en excitant les sympathies et l'approbation des hommes consciencieux de toutes les opinions, de tous les partis. Aussi parmi les nombreux éloges des journaux de l'Opposition « à la magnifique indépendance, au sublime courage » déployés par M. le maire du Mans dans son étrange allocution, trouvons-nous quelques jours après dans le Siècle, dont le témoignage n'était pas suspect, cette réflexion si positive et si judicieuse, à l'occasion du discours de M. Trouvé-Chauvel : « C'était, si l'on veut, montrer plus de fermeté que d'à-propos, et faire du rigorisme aux dépens de quelques convenances. $> Aussi, pendant le court séjour du prince dans notre ville, tous les habitants, par leurs attentions et leurs manifestations d'urbanité, de courtoisie franche et digne, eurent-ils, dans toutes les nuances politiques, le bon goût et la sagesse de protester contre les sentiments qu'on leur avait gratuitement prêtés; contre la manière inqualifiable dont on avait plaidé la cause et sauvegardé les intérêts de
la cité près des représentants du pouvoir. Aussi, pendant c< quelques heures, les acteurs improvisés do ce pénible incident restèrent-ils seuls, isolés avec leur désappointement et leur contrition !...
« A mesure que M. le maire avance dans sa lecture, dit V Union de la Sarthe, n° du mardi 8 août 1843, l'expression de rétonnemenl et du mécontentement se lit visiblement sur toutes les figures. On a peine à comprendre comment, dans une circonstance semblable, après les fautes qui ont été commises dans cette affaire par la majorité du Conseil municipal, et par l'administration communale, M. le maire ait pu se décider à faire entendre, à M. le duc de Nemours, un discours semblable. A la suite de ce discours qui a vivement indisposé les assistants, M. le duc de Nemours a répondu à M. le maire. De nombreuses et chaleureuses acclamations, qui interrompent le prince à diverses reprises, protestent, avec une vivacité qui n'a pas besoin de commentaire, contre la conduite de M. le maire. »
Du reste, si l'Opposition inflige un blâme à cette conduite, l'Opposition, dans sa judicieuse équité , vient d'elle-même s'associer aux hommes sages de tous les partis, pour louer M. le duc de Nemours de la convenance et de la dignité de sa repartie : « La réponse de M. le duc de Nemours, dit la Patrie quelques jours après cet événement, est sage, modérée, trèsconstitutionnelle', nous n'aurions qu'à la louer si nous avions à l'apprécier dans son sens absolu. »
Cependant on n'accusera pas ce journal de partialité dans l'affaire, puisqu'il écrivait d'abord, à l'occasion du discours de M. Trouvé-Chauvel : « Nous sommes heureux d'avoir à citer un magistrat qui a montré, dans une occasion solennelle, qu'il avait le juste sentiment des droits du pays et de sa dignité personnelle. » Pour que ces éloges fussent légitimes, il eût fallu pouvoir ajouter : que ce magistrat avait surtout le juste sentiment des intérêts de la cité qu'il représentait : mais la Patrie avait trop de sens pour vouloir soutenir une aussi regrettable erreur.
D'autres écrivains moins mesurés ont dit, sous forme de satirique avertissement, à la même occasion, « qu'à l'avenir on devrait faire voyager les jeunes princes, comme autrefois Télémaque, avec l'assistance d'un mentor: » mais il faut avouer, du moins, que M. le duc de Nemours, dans son passage au Mans, ou n'eut pas besoin de ce mentor, ou fut merveilleusement servi par lui.
Comme on devait malheureusement s'y attendre, cette équipée municipale amena ses tristes conséquences ; la ville du Mans fut mise à l'index; plusieurs polémiques, bien regrettables pour la forme et pour le fond, troublèrent, affligèrent notre cité. Deux jours après, le 9 août 1843, M. Trouvé-Chauvel recevait de M. Mancel, alors préfet de la Sarthe, au nom du ministre , l'invitation de remettre immédiatement l'administration communale entre les mains de M. Basse, député du département; par ordonnance du 11 août, les adjoints sont remplacés, et la dissolution du conseil municipal effectuée.
Si nous avons exposé consciencieusement dans ses principaux détails ce fait déjà par lui même assez grave, c'est parce qu'il appartient spécialement à notre ville; et surtout parce qu'il devient un triste mais précieux enseignement historique à l'usage de MM. les officiers municipaux, quelle que fût leur opinion, qui prétendraient, à l'avenir, compromettre ainsi les intérêts essentiels de la cité qu'ils doivent exclusivement représenter, pour le bon plaisir de s'abandonner gratuitement à des manifestations politiques aussi complètement ijitempestives par le fond, que peu convenantes par la forme. Ils savent, en effet, aujourd'hui, de quelle manière un aussi étrange abus des droits et des devoirs d'une administration communale sera désormais reçu, non-seulement des dépositaires intelligents et fermes du pouvoir, mais encore des hommes équitables et sages de toutes les opinions.
Après avoir payé notre dette à la vérité des événements locaux, nous devons poursuivre la marche du mouvement subversif presque nécessaire qui devait bien plus sûrement, que H 40
de vaines protestations individuelles, renverser le gouvernement de Juillet.
« Celte grande et fabuleuse unité du principe révolutionnaire qui devait embrasser le monde, jusqu'à la consommation des siècles , » n'avait jamais été qu'une décevante et bien regrettable illusion; une dangereuse utopie. « La meilleure des républiques, » ainsi que le disait naïvement La Fayette : cette royauté citoyenne, alors si violemment poursuivie par la majorité de ses propres auteurs, était donc bien loin de présenter l'étrange unité politique sur laquelle, pourtant, on avait eu l'indiscrète prétention de la fonder.
On voyait, en effet, au milieu d'elle, s'agiter, en sens divers, des hommes, tous révolutionnaires, mais animés de sentiments contraires, d'impulsions gouvernementales opposées : « les hommes du mouvement ; les hommes de la résistance : les progressifs et les conservateurs. »
Dans notre province, comme par toute la France, on vit, entre les premiers et les seconds, se déclarer une guerre tellement implacable, que les paisibles légitimistes y furent à peu près, momentanément du moins, oubliés des autres partis.
Dans la ville du Mans, en conséquence de ce qui venait de s'y passer, le combat s'engagea sur le terrain de ses élections municipales, pour se continuer sur celui des élections de ses députés.
Les sections des Halles et du Pré nommèrent exclusivement des progressifs; celles de l'Étoile et de Saint-Vincent, des conservateurs; celle du Greffier, des uns et des autres, avec notable majorité pour ces derniers; de telle sorte que jusqu'ici la victoire fut encore en faveur des candidats ministériels, mais avec des inquiétudes sérieuses pour les combats à venir : celui-ci ne se résumant qu'avec cette proportion dans le nombre de votes exprimés : conservateurs : 2,447 ; progressifs : 1,960 : différence à l'avantage des premiers : 487 voix.
Les progressifs allaient marcher plus résolument vers la solution qu'ils ambitionnaient : la chute du trône qu'ils venaient d'échafauder; les conservateurs, perdre chaque jour du terrain, et manifester leur impuissance à maintenir un gouverne-
ment qui, par le fait même de son institution, devait nécessairement tomber.
L'Opposition poursuit la loi des réformes électorales. Dans les banquets patriotiques, s'organisent, en plein vent, les intrigues et les conspirations politiques. Enfin, la retraite un peu tardive de M. Guizot; la nomination de M. Thiers ; l'abdication de Louis-Philippe en faveur du comte de Paris ; la remise de la régence, par le duc de Nemours, entre les mains de sa belle-sœur, la duchesse d'Orléans, etc., furent des moyens alors insuffisants pour entraver le mouvement révolutionnaire qui devait, dans sa violence, emporter la monarchie de Juillet; comme, dans son continuel aveuglement, il avait cru devoir l'improviser ! Nous le répéterons encore ici : quel enseignement pour les souverains et pour les peuples !...
Dans la période gouvernementale que nous venons de parcourir, pendant toute celle qui va suivre, nous voyons sur le siège épiscopal du Mans un digne évêque, dont la vie pieuse et modeste va nous reposer de l'étude si pénible des tourmentes politiques passées, présentes et futures.
Jean-Baptiste Bouvier, Lxxxne évêque du Mans, — naquit à Saint-Gharles-la-Forêt, dans le Bas-Maine, le 17 janvier 1783. Son père, honnête artisan charpentier dans son pays, peu favorisé de la fortune et chargé de six enfants, dont Jean- Baptiste se trouvait l'aîné, fut dans l'impossibilité de lui donner l'instruction pour laquelle, dès son enfance, il montra beaucoup de goût et d'aptitude ; mais dont il fut impérieusement détourné par la nécessité de travailler avec son père jusqu'à l'époque où la conscription vint l'arracher à sa malheureuse et digne famille, au milieu de laquelle il avait reçu, comme un dédommagement inappréciable , cette bonne et consciencieuse éducation chrétienne, que rien ne saurait avantageusement remplacer.
Le jeune Bouvier, qui n'avait ni le caractère ni les goûts belliqueux, fut assez heureux pour obtenir, après un séjour de six à sept mois sous les drapeaux, sa libération du service militaire, au moyen d'un remplaçant.
De retour dans son pays, il manifesta positivement sa vocation pour Pétat ecclésiastique, et se mit sérieusement aux études nécessaires; mais au milieu des difficultés qui naissaient, pour lui, de sa position , de son ûge, et de cette privation obligée de la science des hommes, que la science des choses est toujours incapable de réparer.
Toutefois, par la pénétration de son intelligence, la sûreté de son jugement, le désir passionné de s'instruire, un travail opiniâtre et bien dirigé pour y parvenir, M. Bouvier surmontera tous les obstacles : obtiendra l'un des plus beaux résultats de Tétude, celui de s'élever d'une humble condition aux rangs les plus distingués ; enfin, il ira jusqu'à faire mentir un ancien adage : en devenant prophète dans son pays !
En effet, dès l'année 1804, il suivait les cours de philosophie au collège de Châleau-Gontier; y devenait, en 1808, revêtu du sacerdoce, professeur de ce même cours. En 1811, Mgr de Pidoll, si bien fait pour apprécier la valeur d'un tel sujet, lui confiait la chaire de théologie au séminaire du Mans. En 1819, Mgr de la Myre le nommait supérieur de ce bel et vaste établissement ; enfin, le 20 janvier 1834, le Souverain-Pontife Grégoire XVI ratifiait l'élévation de Mgr Bouvier au siège épiscopal du Mans.
Une marche ascendante aussi constante, aussi rapide, au milieu des tourmentes et des excentricités révolutionnaires, devait avoir ses tribulations et ses vicissitudes ; elle vint en effet les offrir : nous les retracerons en peu de mots, comme un utile enseignement.
Mgr Bouvier avait été favorisé d'une sévère éducation chrétienne, fortifiée par l'influence profonde et salutaire du bon exemple, au milieu de sa vertueuse famille; il avait en luimôme les éléments d'une moralité pure, sérieuse ; le principe essentiel d'une foi vive et parfaite; aussi toute sa vie devintelle, à ce point de vue capital, un modèle de piété, de conduite édifiante.
Il avait été privé par le sort, dans sa jeunesse, de cette éducation sociale nécessaire au milieu dans lequel son mérite per-
sonnel et son infatigable travail devaient un jour le faire monter; aussi, la science positive qui le rendit célèbre dans l'Église ne parvint-elle jamais à combler cette lacune dans ses relations mondaines, au milieu d'un siècle qui, par son caractère, et sans doute aussi très-heureusement pour ce patriarche des temps anciens, n'était pas fait pour lui ; comme lui-même, à son tour, par sa nature et par sa première éducation, n'était pas constitué pour son siècle.
Ces conditions importantes à noter dans l'intérêt de la vérité, de la juste appréciation de notre digne évêque, nous fourniront l'explication naturelle, au besoin même la justification de plusieurs actes de sa vie politique, sur lesquels on a cru pouvoir déverser un blâme assurément plus sévère que réellement bien fondé.
Sous les apparences d'une sévérité, d'une sécheresse même plutôt illusoire que vraie , plutôt effectuée par la tournure sérieuse de son esprit que par les dispositions naturelles de son cœur, M. Bouvier cachait une bonté native, une affectueuse sensibilité qui se révélaient avec tant de bienveillance clans ses relations d'intimités, qu'elles ne manquèrent jamais de lui faire des amis sincères et dévoués.
A la simplicité, à la foi du chrétien des premiers siècles ; à la candeur, à la naïveté d'un enfant, il joignait la finesse d'observation, l'intelligence facile et le jugement profond d'un homme supérieur. Sa parole était difficile, peu brillante ; dans ses allocutions, il citait mieux qu'il n'improvisait : mélange de dispositions qui ne lui permirent pas de grands succès dans la chaire, dans la conversation ordinaire, dans les relations du monde; mais, par un bien plus important retour, qui lui méritèrent une place tellement distinguée, pendant toute sa carrière sacerdotale, dans les conseils et dans l'administration des affaires de l'Église, qu'il fut une des plus vives lumières, une des principales colonnes de notre vaste diocèse, bien longtemps avant d'en être nommé le digne chef.
« Mgr Bouvier, dit l'auteur de la Biographie du clergé contemporain, n'est pas positivement un homme d'éclat, soit comme
administrateur, soit comme écrivain, soit dans le commerce habituel de la vie: je L'ai dit souvent, son suprême mérite, c'est une raison profonde unie à beaucoup d'humilité. » Les deux dernières parties de cette appréciation sont justes ; la première n'a pas ce caractère au même degré.
En effet, simple professeur de philosophie au grand séminaire du Mans, il avait déjà pris une large part à l'administration diocésaine, dans laquelle, en 1819, il entra positivement par sa nomination de grand vicaire en titre, et par celle de supérieur du grand séminaire.
Cette partie de la carrière de M. Bouvier ne fut assurément ni la moins importante, ni la moins utile : combien de fois ne nous a-t-il pas répété qu'elle en fut la plus heureuse!... Il était là dans son véritable milieu; dans le poste essentiel où pouvaient se déployer, sans gêne, sans contrainte, avec les plus fructueux résultats pour la religion, pour la société, pour l'Église, toutes ses aptitudes, tous ses moyens, toute la science profonde qu'il avait si laborieusement, si consciencieusement acquise.
Tous ses élèves avaient été ses amis , ils devinrent ses enfants. Aussi, qui, mieux que lui, par la suite, put les apprécier, les connaître, et les placer convenablement dans les paroisses qu'ils devaient évangéliser ?
Pendant les trois années de Tépiscopat de Mgr Carron, M. Bouvier continua ses fonctions de supérieur du séminaire, et de premier grand vicaire du diocèse, avec le même dévouement et les mêmes succès. À la mort si regrettable et si prématurée de l'excellent évoque, il fut nommé, par acclamation, vicaire capitulaire. Dès lors, en conséquence de cette position, surtout des services importants et continuels qu'il avait rendus, de la connaissance individuelle de tout le personnel ecclésiastique, de ses éminentes qualités administratives, de la science dont il avait donné tant de preuves, M. Bouvier fut alors désigné par le vox populi, sans doute aussi par le vox Dei : la voix du peuple , devenant ici l'expression de la voix de Dieu, à la direction, comme titulaire, de l'évêché du Mans.
Aussi regrettons-nous bien sincèrement que des influences préfectorales, qui certes ne pouvaient rien ajouter à l'honneur de cet excellent choix, mais qui devaient imposer au nouvel évêque des conditions et des obligations, comme nous le verrons, bien pénibles h remplir, soient venues, dans cette équitable nomination, se joindre aux vœux de tout ce vaste diocèse, dont le choix seul offrait bien une autre valeur, une autre portée.
L'auteur de la Biographie du clergé contemporain nous fait connaître l'origine de cette regrettable liaison administrative. « A l'occasion du séminaire du Mans, dit-il en effet, si le Gouvernement ne s'est pas emparé de ce magnifique édifice en 1831 et 1832 pour en faire une caserne, j'aime à publier que nous le devons à M. Bouvier. Effectivement, un magistrat peu catholique, mais ami des institutions de Juillet, voulait faire' évacuer le séminaire, pour arrêter la levée de boucliers qui eut lieu au Mans, à cette époque... M. Bouvier fut trouver ce magistrat; lui parla modérément, ce qui était dans sa nature; sérieusement, ce qui était méritoire ; lui exposa en termes simples ce qu'il enseignait et ce qu'il défendait aux jeunes ecclésiastiques. Je ne sais s'il se fit comprendre ; toujours est-il qu'enfin il parut ouvrir les yeux au magistrat, et se l'attacha tellement, qu'il en reçoit encore aujourd'hui des lettres pleines d'affection. »
A la révélation de ces intimités, les interprétations et les commentaires n'ont pas fait défaut. Les hommes sévères qui ne savent ni faiblir, ni transiger en politique, en religion, ont attribué ces mêmes intimités à des concessions en religion, en politique: ils ont déploré les unes et condamné les autres. Les hommes plus maniables et plus diplomates ont tout expliqué par la nécessité de conserver un établissement précieux , et par l'influence qu'aura sans doute exercée le pieux évoque sur la conversion du magistrat alors peu catholique, d'après les expressions de l'auteur auquel nous empruntons ces documents.
Toutefois, M. Bouvier avait un jugement trop sûr, pour ne pas comprendre, à l'avance, les graves concessions, les pénibles
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sacrifices qui lui seraient imposés presque nécessairement par un aussi regrettable état de choses.
Aussi, lorsqu'il apprit sa nomination, le pieux évêque après avoir, avec une touchante humilité chrétienne, exprimé son étonnement d'une faveur que tout le monde, excepté lui, regardait comme un acte de justice, lit-il entendre, comme un triste pressentiment de l'avenir, ces remarquables et significatives paroles : « Je ne me dissimule point toutes les difficultés que je rencontrerai dans la carrière que je vois s'ouvrir devant moi : et je peux dire qu'il n'y a plus pour moi, sur la terre, ni libellé, ni bonheur; trop heureux si je puis contribuer un peu à procurer la gloire de Dieu. Si cependant mes tribulations me laissent encore 'quelque place à la satisfaction , c'est de la part des bons ecclésiastiques que je l'attends, et j'espère, Messieurs, que vous ne serez pas ceux qui m'en donnerez le moins. »
C'était aux séminaristes, à ses amis, à ses enfants qu'il ouvrait avec tant d'anxiété son cœur de père et d'éveque : il aurait alors volontiers dit comme son divin maître : « Mon Dieu, puisque ce calice ne saurait passer sans que je le boive , que votre volonté soit faite. » Comme son divin maître, il se résigna ; sa consécration épiscopale fut solcnnisée dans la cathédrale du Mans , le vendredi 21 mars 1834 ; Fête de la Compassion de la Sainte Vierge , d'après son désir.
Dans sa nouvelle, son éminente position, Mgr Bouvier ne changea rien à la modestie, à la simplicité de son existence, à la bonté , à la bienveillance de ses relations avec le nombreux clergé de son immense diocèse ; au zèle, au dévouement, à l'activité qu'il avait toujours montrés dans ses travaux pour l'instruction des jeunes prêtres, pour la gloire de l'Église, pour l'administration si difficile, surtout, à la tête de laquelle il se trouvait alors placé. Mais un avenir gros d'orages ne tarda pas à vérifier ses douloureux et trop justes pressentiments, une troisième révolution allait éclater en France ; et, comme presque toujours, depuis les temps modernes, s'effectuer exclu-
sivement à Paris, pour être ensuite humblement acceptée par les provinces.
Nous verrons en effet révoque du Mans, nommé sous la royauté citoyenne, traverser la révolutiondu 24février 1848, lui faire plus d'un sacrifice nécessaire, peut-être, mais dont le caractère et la portée durent, comme il Pavait prévu, dit luimême, enchaîner sa liberté, violenter sa conscience, affliger profondément son cœur.
Sous le second empire, sans avoir un rôle politique, aussi pénible à remplir, il ne fut pas encore sans être obligé de faire assez désagréablement quelques pas rétrogrades nécessaires, dans la carrière où les circonstances antérieuresTavaient engagé. Mais, cette fois, heureusement, tout se passa dans le silence et sans aucune démonstration publique extérieure.
Quant à son administration épiscopale religieuse, elle fut, au milieu de ces tourmentes politiques, toujours éclairée, bienveillante, paternelle, exemplaire; comme ses travaux théologiques devinrent importants, éminemmentutiles. «M. Bouvier, dit Fauteur déjà cité, a composé beaucoup d'ouvrages qui sont universellement appréciés en Europe , aux États-Unis , et jusqu'en Asie : pour qui les a lus, cela se conçoit. »
Lors de la proclamation du dogme de V Immaculée-Conception, Pie IX convoqua deux évoques de chaque nation : pour la France, Mgr Bouvier partagea cet honneur avec Mgr le cardinal Gousset, archevêque de Reims; l'évêque du Mans, à son avant, dernier voyage à Rome, en 1852, y laissa des souvenirs qui lui valurent cette remarquable distinction.
Il partit le 13 octobre 1854, déjà souffrant; mais les dangers d'une grave maladie, survenue dans le trajet, l'affaiblissement qu'elle produisit naturellement sur cette constitution usée par le travail, rien ne peut l'arrêter; il veut répondre à l'appel du Saint-Père; \\ veut assister au triomphe de celle sousla protection de laquelle il a placé tout son vaste diocèse.
Il arrive en effet à Rome, assiste à l'imposante cérémonie
du 8 décembre, le corps brisé de fatigues, mais l'âme remplie
/ des consolations divines. Malheureusement la vie s'était épuisée
dans co dernier effort, et le pieux évêque, environné des
consolations, des soins affectueux du Saint-Père, de l'élite du clergé catholique, expira saintement, Je vendredi 29 décembre 1854, dans le palais Quirinal. Sa mort fut un jour de deuil; ses restes, transportés au Mans, y furent déposés, avec solennité, dans le caveau des évoques.