RÈGNES DE LOUIS XIV, LOUIS XV ET LOUIS XVI
Sous Louis XIII, Richelieu, comme nous l'avons déjà vu, s'était montré le plus redoutable destructeur de la féodalité, par la démolition des châteaux fortifiés , par la réduction excessive de l'autorité du clergé, de la noblesse; des privilèges ecclésiastiques, seigneuriaux; par la concentration, dans sa main, de toute la puissance gouvernementale et même administrative.
D'un autre côté, ce grand ministre, qu'avec moins d'ambition, d'égoïsme, et surtout plus de cœur, nous placerions au premier rang des hommes supérieurs, favorisa beaucoup les progrès de la littérature, des arts, par les encouragements soutenus qu'il donnait aux savants, par la création de Y Académie française, en 1635 ; laquelle ouvrit positivement la voie de ces grandes sociétés scientifiques, dont nous verrons ultérieurement la réunion former YInstitut; comme ce ministre lui-même prépara, sous ce rapport, l'illustration du grand siècle, dans lequel nous allons actuellement entrer.
La France avait tremblé sous Richelieu ; les méfaits, le despotisme d'un tel maître avaient excité des mécontentements nombreux, la haine de ce pouvoir souvent injuste, constamment arbitraire ; quelques rumeurs sourdes, mais toujours dissimulées, comme celles de la faiblesse contre la force, à la mort de cet ambitieux oppresseur, le 4 décembre 1642, l'Europe entière semble respirer plus à Taise, et comme soulagée d'un lourd fardeau. A la mort de Louis XIII, le 14 mai 1643, aucun regret sincère ne vint altérer, en France, la joie qu'avait
occasionnée la fin du ministre ; mais à combien de tribulations le royaume if allait-il pas être soumis avec un roi de cinq ans, une régente espagnole, un ministre italien , Tune et l'autre offrant les qualités et les défauts de leur nation ?
Louis XIV, — en effet, né le 5 septembre 1638, n'avait pas encore cinq ans lorsque son père mourut. Doué de belles qualités physiques et morales, il va recevoir une éducation, dont le but calculé à l'avance, par l'habile ministre chargé de la diriger, sera l'éloignement des affaires par la distraction des plaisirs ; l'enivrement d'un encens dangereux pour tous les hommes, pernicieux pour les souverains, en développant leur autocratie gouvernementale sur les ruineux fondements de régoïme et de l'orgueil.
Anne d'Autriche, — fille aînée de Philippe III, roi d'Espagne, princesse d'un cœur trop affectueux peut-être, et d'un esprit trop versatile et trop léger pour les fonctions alors si graves et si difficiles de régente, que Louis XIII venait de lui confier en mourant; soumise d'ailleurs, ajoutent les historiens, par l'esprit et probablement par le cœur, aux volontés de Mazarin, elle mécontenta bien souvent la France, et n'obtint jamais la confiance et l'affection que, personnellement, elle aurait pu sans doute inspirer.
Mazarin, — Giulio Mazarini, d'une ancienne famille de Sicile, né àPescina, vers 1602; d'abord capitaine dans l'armée papale, entra dans les ordres en 1631, vint ensuite à Paris avec le titre de légat extraordinaire du Saint-Siège. Richelieu, qui l'envisagea comme pouvant le servir, mais, sans doute, comme incapable de balancer l'omnipotence qu'il voulait conserver, l'emploie, vers 1639, dans plusieurs missions délicates; le fait nommer cardinal en 1641, et le recommande, sur son lit de mort, en 1642, à Louis XIII, qui le fit entrer au ministère, et l'institua, par son testament, directeur supérieur du conseil de régence, présidé par Anne d'Autriche. D'un caractère souple, adroit, insidieux, fourbe, intrigant; politique assez habile, mais de mauvaise foi, n'exécutant jamais, dans les traités, que les conditions avantageuses à son maître, surtout
à sa fortune, à ses intérêts personnels; ayant à peu près tous les viees de Riehclieu, sans présenter ses grandes qualités gouvernementales ; il se fit beaucoup d'ennemis, et, si Ton excepte la reine-mère, il n'eut peut-être pas un seul ami dévoué.
Telle était cette Régence, qui, pendant les douze premières années du règne de Louis XIV, parut soumise, nous devons le dire, fréquemment par sa faute, à des secousses, à des tribulations; souvent môme obligée de fuir la capitale au milieu des émeutes, des insurrections excitées par les importants, les frondeurs ; et perfidement dirigées par des ambitieux , des fanatiques ou des brouillons, tels que les ducs de Vendôme, de Beaufort, de Mercœur, de Guize, etc., Condé, le prince de Conti, le duc de Longueville, etc., qui, sous le sobriquet de petits-maîtres, dirigèrent la jeune Fronde, qu'avait déjà précédée Y ancienne, par les manœuvres des faiseurs du parlement : Gondi, cardinal de Retz, Gaston d'Orléans, oncle du roi, etc., qui réunirent ces deux oppositions contre l'autorité royale avec autant de mauvaise foi que d'astucieuse duplicité.
Déjà Louis XIV, en 1655, âgé de 17 ans, entrant dans la grand'chambre du parlement, en habit de chasse, botté, éperonné, le fouet à la main, prenant séance, interpellant le premier corps de l'État avec toute l'arrogance d'un maître irrité, qui s'adresse à des serviteurs, annonçait que les entraves du ministère ne le gêneraient pas longtemps pour l'exercice de l'absolutisme , avec lequel il prétendait bientôt gouverner. Aussi, deux jours après la mort de Mazarin, en 1661, lorsque Harlaide Chanvallon, président de l'assemblée du clergé, vint lui demander à qui désormais il devait s'adresser pour les affaires, fit-il résolument cette réponse, à la fois laconique et significative : A moi : le jeune souverain, qui parlait ainsi, avait alors à peine 22 ans. Enfin, la mort de sa mère, Anne d'Autriche, arrivée le 20 janvier 1666, enleva le dernier obstacle à cette personnification de l'autocratie gouvernementale de ce long règne, plutôt brillant, glorieux, que véritablement heureux et prospère ; surtout si l'on envisage les abus du luxe, de l'immo-
ralité, de la philosophie même, qu'il fit naître ; les réactions de l'anarchie, que son despotisme inspira par degrés; enfin, la terrible catastrophe, qu'il servit trop fatalement à préparer.
Sous un gouvernement aussi regrettablement concentré dans la capitale du royaume; sous le régime d'une centralisation tellement exclusive, qu'elle bornait son attention, ses faveurs à la ville de Paris, aux résidences royales, il semblait que les provinces n'eussent réellement que deux attributions : celles de fournir de l'argent au Trésor et des hommes à l'armée. Sous la tutèle d'un simple comte apanage, tel que Jean -Baptiste- Gaston, le Maine surtout paraissait presque abandonné sans direction particulière, et ne suivait que de loin ces progrès merveilleux des lettres, des sciences, des arts, dont la capitale offrait le foyer à peu près exclusif.
Mazarin, plus occupé de la vénalité des charges, de l'édification de son immense fortune, des intrigues de cour, de l'avancement de ses créatures, que de celui des savants et des lettres, ne les protégea pas, comme l'avait fait Richelieu ; cependant il fonda le collège des Quatre-N allons, les académies de peinture, de sculpture, la bibliothèque qui porte son nom. etc.
Le siècle de Louis XIV est, ajuste raison, nommé celui des lettres, bien plutôt que des sciences et des arts. On dirait, en effet, que les hommes du plus parfait génie, dans tous les genres de littérature, sont venus s'y donner positivement rendez-vous, autour du monarque puissant, qui, sans doute, contribua beaucoup à leur merveilleuse révélation, en les attirant, en les fixant près de son auguste personne, en les comblant de ses délicates attentions, de ses faveurs et de ses largesses. En effet, comme le disait judicieusement Sully : « au monarque retourne la plus grande partie des honneurs de son règne : car ce ne sont presque jamais les bons sujets qui manquent aux rois, mais les bons rois qui manquent aux dignes sujets. » Nous voudrions que la vérité ne nous fît pas une obligation d'ajouter : qu'au milieu de ces génies, plusieurs méconnurent assez la dignité personnelle qu'ils n'auraient jamais dû compromettre, pour dépasser les bornes d'une juste
reconnaissance, en descendant aux plus basses flatteries, en exaltant l'orgueil d'un souverain qu'ils devaient aimer assez pour le mieux et plus utilement éclairer.
La série des illustres écrivains du grand siècle s'ouvre dignement par le créateur de la véritable tragédie : Pierre Corneille, né à Rouen le 6 juin 1606, mort à Paris le 1er octobre 1684, et se continue, dansTordre chronologique, par une succession de génies, dont nous citerons seulement les principaux : La Fontaine, Jean, l'inimitable fabuliste, né à Château-Thierry, le 8 juillet 1621, mort à Paris, en 1695. Molière, Jean-Baptiste, Poquelin, regardé comme le plus profond et le plus parfait des poètescomiques, né à Paris le 15 janvier 1622, mortle 17 février 1673. Pascal Biaise, l'un des esprits éminents d'Europe, et des premiers écrivains français; né à Glermont-Ferrand le 19 juin 1623, mort à Paris le 19 août 1662. Bossuet, Jacques-Bénigne, le plus vigoureux et le plus sublime écrivain de son temps ; né à Dijon le 27 septembre 1627, mort à Paris le 12 avril 1704. Bourdaloue, Louis, le premier des orateurs chrétiens après Bossuet, né à Bourges le 20 août 1632, mort à Paris le 13 mai 1704. Boileau Despréaux, Nicolas, surnommé le législateur du Parnasse, né à Paris le 1er novembre 1636 , mort le 17 mars 1711. Racine, Jean, le plus touchant et le plus parfait des tragiques français; né à La Ferté-Milon, en Picardie, le 21 décembre 1639, mort le 22 avril 1699. Labruyère, Jean, le plus observateur et le plus fin moraliste de son époque; né à Dourdan, Ile-de-France, vers 1646, mort en 1696. Fénelon, François, de Salignac-de-la-Mothe, le plus gracieux et le plus poétique des prosateurs français; né au château de Fénelon, en Périgord, le 6 août 1651, mort à Cambrai le 17 janvier 1715. Massillon, Jean-Baptiste, grand orateur chrétien, comme Bourdaloue, mais s'adressant au cœur, lorsque celui-ci s'adressait à la raison ; né à Hyères le 21 juin 1663, mort le 18 septembre 1742, etc.
Une semblable réunion de génies éminents, dans tous les genres de littérature, sans môme parler des écrivains qui les suivirent, à distance plus ou moins considérable, suffirait assu-
rément pour illustrer plusieurs siècles. Si Ton fait ensuite observer que celui de Louis XIV comptait encore, dans les arts : Le Poussin, Lesueur, Le Brun, etc.; dans la magistrature : Lamoignon, Mole, Talon, d'Agnesseau,e[c.\ dans l'armée : Turenne, Condé, Luxembourg, Catinat, Vendôme, Villars, etc.; dans la marine : Duquesne, Tourville, Duguay-Trouin, etc., il sera facile de comprendre toute la supériorité qu'il dut acquérir au milieu des autres.
Cet élan sublime, imprimé dans la capitale, au progrès des arts, des sciences, des lettres surtout, qui se trouvèrent alors portées à leur perfection, sembla se communiquera toutes les parties du royaume ; et la province du Maine, sans avoir la vaine prétention de s'élever à ces merveilleuses démonstrations, vint, comme les autres, payer son modeste tribut aux lettres, aux sciences, aux arts. Nous citerons ici les hommes les plus distingués que, dans cette première phase des temps modernes, elle fournit aux différentes branches des connaissances humaines. A rénumération de ceux que nous avons déjà nommés comme appartenant à la fin du moyen-âge, et dont font partie Martin Cureau de la Chambre, médecin de Louis XIV; Marin Mersenne, qui concourut à l'illustration du commencement de son règne, etc., nous indiquerons les suivants :
Picard, Jean, — né à La Flèche le 21 juillet 1620, mort à Paris, en 1683, fut un savant astronome. Choisi par l'académie des sciences, dont il était membre, pour travailler à la détermination des mesures de la terre, il devint l'habile collaborateur de Gassendi, qu'il remplaça plus tard, au Collège de France, comme professeur d'astronomie; s'illustra par d'importantes et précieuses découvertes en dioptrique, en cosmométrie, en moyens de précision, dans l'application des méthodes scientifiques de sa spécialité; en fondant l'Observatoire de Paris, pour la direction duquel on lui préféra Cassini.
Roland Fréart de Chambray, — né au Mans en 1606, mort en 1676, se fit remarquer de bonne heure par un goût distingué pour les beaux-arts, et devint un architecte habile. Aumônier de
Louis XIV, il fut envoyé à Rome, par le ministère, avec son frère, Jean Fréard de Chantelou, conseiller du roi, pour y dessiner des modèles d'architecture et de sculpture, dont les crayons furent employés aux décorations du Louvre. Dans ce voyage, Roland Fréard fut assez heureux pour décider, par ses conseils, Le Poussin, qui semblait, installé pour toujours dans la ville sainte, à revenir se fixer à Paris, vers 1640.
Fromeintières-des-Étangs, — né à Saint-Denis-de-Gâtincs, dans le Bas-Maine, en 1632, après des études brillantes au collège de l'Oratoire du Mans, entra dans les Ordres, et, doué d'une véritable éloquence, fit, à 18 ans, un sermon pour l'église des religieuses du Calvaire, qui servit à révéler toute la portée de son avenir. En 1672, il prêcha l'Avcnt ; en 1680, le Carême, avec un remarquable succès, en présence de Louis XIV. Il déploya, du reste, la supériorité de son talent au milieu de toute la cour, pour deux circonstances difficiles et délicates : dans l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche, mère de Louis XIV; et surtout à la prise de voile, aux Carmélites, en 1674, de Mlle de La Vallière, dans un discours ayant pour texte : la charité du bon pasteur qui ramène au bercail sa brebis égarée. Il apporta, dans cette instruction paternelle, un si grand esprit de noble convenance, une si bienveillante onction, que des larmes affectueuses coulèrent de tous les yeux. Au milieu de ses brillants succès, il n'oublia pas sa chère province, qu'il visitait souvent. A la fête de la translation de saint Liboire, il se rendit au Mans, et prononça l'éloquent panégyrique de ce digne évêque. Revêtu de l'épiscopat dans la ville d'Aire, en Artois, il ramena, par son angélique douceur, plusieurs protestants au sein de l'Église, et mourut, en 1684, environné des justes regrets de tous ceux qui l'avaient connu.
Roland Le Vayer de Boutigny, — né au Mans, vers 1627; troisième fils de René Le Vayer, conseiller d'État, suivit, avec d'honorables et brillants succès, la carrière du barreau. Avocat au parlement de Paris, il s'était fait remarquer par sa véritable éloquence, et surtout fait estimer par son incorruptible probité. Lors de la mise en accusation de Fouquet, par
Louis XIV lui-même, Le Vayer, dans ces graves et périlleuses conjonctures, fut du très-petit nombre de ceux dont le sublime courage n'abandonna pas le malheureux surintendant des finances, au plus fort de sa disgrâce et des poursuites implacables dont il devintl'objet; s'unit à Pélisson, d'après les désirs de l'accusé, pour la composition de ces mémoires justificatifs, si fameux qu'ils se trouvent cités par La Harpe, comme des modèles à suivre ; et si puissants contre le but que Louis XIV voulait atteindre, qu'ils valurent à Pélisson les rigueurs, disons mieux les honneurs de la Bastille. Pendant les contestations entre les cours de Rome et de France, Le Vayer publia son important ouvrage sur les droits de nos rois dans l'administration de l'Eglise gallicane. Le jour de sa mort fut un jour de deuil pour la ville du Mans, où son frère aîné remplissait les fonctions de lieutenant général au présidial du Maine; tous les magasins de la ville se trouvèrent spontanément fermés. Une telle expression de l'estime générale vaut mieux que celle des plus beaux discours.
Sauveur, Joseph, — né à la Flèche, Sarthe, en 1653, fut affecté de mutisme jusqu'à l'âge de 7 ans. Protégé par Mme de la Sablière, il abandonna les études médicales pour se livrer à celle des sciences exactes ; publia sa Théorie mathématique des jeux de hasard, qui le fit connaître à la cour ; un travail sur les fortifications, assez important par son utilité, pour lui mériter l'amitié de Vauban. Inventeur de V acoustique musicale, dont il fit une science, il imagina le monocorde, y découvrit les nœuds de vibration; donna l'explication du phénomène des battements ; obtint, en 1686, la chaire de mathématiques du Collège de France ; devint, en 1696, membre titulaire de l'Académie des sciences. Ses mémoires furent publiés de 1700 à 1713, dans le Recueil de l'Académie : un traité de géométrie fait aussi partie de ses œuvres. Il mourut à Paris le 9 juillet 1716 : son éloge fut prononcé par Fontenelle.
Le Corvaisier, Antoine, sieur de Cour teilles, — né au Mans; lieutenant criminel au siège présidial de cette ville, publia, vers 1648, une histoire des évoques du Mans, justement estimée
pour les faits nombreux qu'elle contient, et les détails intéressants qu'elle donne sur tout le diocèse : mérite que ne détruit point, à nos yeux, la critique acerbe et malveillante qu'en a voulu faire Jean Bondonnct, bénédictin de l'abbaye de Saint- Vincent, né à la Couture, dans un livre qui n'est autre chose qu'une froide analyse de celui de Le Corvaisier; relevant quelques erreurs de cet historien, mais en faisant lui-même d'aussi graves et de plus nombreuses peut-être. Le Corvaisier mourut en 1650.
Trouillard, Pierre, sieur de M ont ferré, avocat au Mans, et né dans cette ville, au commencement du xvne siècle, auteur de plusieurs ouvrages assez estimés, surtout ses Mémoires des comtes du Maine, publiés en 1643. Mort en 1666.
Le Sueur, Eustache, — né en 1617 ; Le Paige dit : « à Laval, ou dans les environs, » Dictionnaire du Mairie. Presque tous nos historiens ont admis cette opinion, que nous rapportons sans la garantir ; d'autres l'ont fait naître à Paris, où plus probablement il mourut, en 1655. L'un des plus grands peintres de l'École française, comme les véritables génies, il surmonta les difficultés de l'indigence et les persécutions de l'envie, qui s'attacha bien cruellement à lui. Au nombre de ses chefsd'œuvre, on trouve la Vie de saint Bruno, en 22 tableaux. « On rencontre dans cette œuvre, dit M. Bachelet, toutes les qualités qui méritèrent à Le Sueur le surnom de Raphaël français : étude admirable delà nature, noblesse de composition, justesse et profondeur d'expression, sensibilité du pinceau, simplicité, naïveté de couleur. »
Morin, Louis, — né au Mans le 11 juillet 1635, aîné de seize enfants, que son père éleva surtout au moyen de sa place de contrôleur au grenier à sel de notre ville, comprit de bonne heure la nécessité du travail, et sut toujours se maintenir au régime d'un véritable anachorète, qui lui procura le double avantage d'une bonne santé, malgré sa frêle organisation; et, malgré la fortune, d'une richesse qu'il employa constamment à secourir les indigents. Des études sérieuses lui firent obtenir le titre de docteur en médecine à la Faculté de Paris, vers 1662;
ensuite la place de médecin de l'Hôtel-Dieu, enfin sa nomination à l'Académie des sciences. Médecin de Mlle de Guise, de plusieurs autres grands personnages, il reçut des honneurs et des pensions viagères, sans même se donner la peine de les désirer. Le prix de son traitement de l'Hôtel-Dieu se trouvait, par lui, remis en entier dans le tronc des pauvres, avec la grande et scrupuleuse attention d'éviter les regards dans l'accomplissement de cet acte généreux : ce qui fit dire à Fontenelle, chargé de son éloge historique : « Ce n'était pas là servir gratuitement les pauvres, c'était les payer pour les avoir servis. » Au Jardin des Plantes, pour les leçons de botanique, Morin venait remplacer Tournefort, dont la délicate et gracieuse attention le récompensa noblement de ses peines, en donnant à l'une des plantes qu'il avait rapportées du Levant le nom de Morina orientalis. Bienveillant par nature, charitable, chrétien au fond du cœur, il consacra toute sa longue vie au travail, au soulagement des malades et des malheureux. Comme les hommes très-occupés, il regrettait beaucoup le temps perdu, répétait souvent : «Ceux qui viennent me voir me font honneur, et ceux qui n'y viennent pas me font plaisir. » Il mourut doucement et sans agonie, le 1er mars 1715, à l'âge de 80 ans.
Hubert, Mathieu, — né vers 1640, à Châtillon, dans le Bas- Maine, se voue à l'état ecclésiastique, fait partie de la Congrégation de l'Oratoire ; se livre, pendant plus de quarante ans, à la prédication dans la province, à Paris, devant la cour, avec un tel succès, que Bourdaloue disait, après l'avoir entendu plusieurs fois : « Le Père Hubert, au point de vue des bons enseignements que l'éloquence de la chaire peut avantageusement propager, est un des premiers prédicateurs de son siècle. » Heureux d'un pareil éloge, il n'en prenait aucun orgueil, et ne cessait de répéter, avec une humilité vraie : « Massillon, dont je m'honore d'être le simple collaborateur, est fait pour enseigner les maîtres, et moi seulement les domestiques. » Il avait, en effet, cette éloquence naturelle, abondante, sans prétention, sans afféterie, qui parle au sentiment, fait comprendre les devoirs, et produit constamment sur les populations des
effets esssentiellement instructifs et moralisateurs. On cite , dans sa vie, plusieurs faits qui, par la gratitude et l'amour filial dont ils deviennent le témoignage, font le plus grand éloge de son excellent cœur.
Au milieu d'une réunion brillante et nombreuse, un grand seigneur, qui s'honorait de l'avoir eu pour condisciple, dans un moment d'effusion lui dit: « Vous souvenez-vous, mon cher abbé, que nous avons fait nos études ensemble? » « Comment l'aurais-jc oublié, mon digne bienfaiteur, lui repartit Hubert avec une délicatesse pleine d'émotion, puisque vous partagiez avec moi vos livres, et même jusqu'à vos habits !... »
Il prêchait un jour à la cathédrale du Mans, pour une grande solennité; la nef était comble. Sa mère, pauvre paysanne de Châtillon, près Mayenne, avait fait plus de 25 lieues pour entendre son fils. Elle entre à l'église lorsqu'il était en chaire, veut percer la foule pour s'approcher. Les instances de cette femme, son costume du Bas-Maine, son langage produisent un peu de rumeur. Hubert en cherche la cause, et reconnaissant aussitôt celle qui l'occasionne, il s'arrête, et, d'une voix qui rendait la douce émotion de son âme, formule cette prière comme une grâce : « Mes Frères, une petite place, je vous en supplie; cette pauvre femme qui vous la demande est ma bonne mère!... » Puis il reprend son discours, avec une dignité parfaite, au milieu des témoignages de respect et d'admiration de toute l'assistance. Des faits de cette noble portée n'exigent pas de commentaires.
Lami, Bernard, — né au Mans, dans la paroisse de la Coulure, le 28 juin 1640, fait de solides études chez les Oratoriens, entre dans leur congrégation à 18 ans. Son esprit sérieux, réfléchi, lui lit embrasser, dans l'ordre des connaissances profondes, plusieurs genres bien différents, surtout les mathématiques, la théologie, la physique, la littérature, la grammaire bien raisonnée, etc. Sur tous ces sujets, il obtint l'assentiment des meilleurs juges. Ainsi : l'Académie des sciences estimait beaucoup ses Éléments de géométrie ; d'Alembert lui-même disait : « Lorsqu'on veut acquérir des connaissances positives,
des principes certains sur les mathématiques, il faut toujours en revenir au Père Lami. » Bossuet fut son partisan, lui porta beaucoup d'estime. A l'occasion de sa Réthorique, ou l'Art de parler, Malebranche écrivait à l'un de ses amis : « Si tibideest Ars dicendi, manca est tua bibliotheca, deest tibi liber exquisitissimus. » Si vous ne possédez pas Y Art déparier, votre bibliothèque est incomplète : il vous manque un livre excellent. Des éloges aussi flatteurs, donnés, sans partialité, par de tels hommes, ne laissent rien à désirer pour la mémoire de notre savant compatriote. Son humilité, sa modestie, son défaut complet d'ambition semblaient devoir lui garantir une vie douce, paisible comme elle était laborieuse, utilement employée: l'envie, la jalousie, l'implacable esprit de secte en décidèrent autrement.
Bernard Lami professait avec trop de succès, peut-être, la philosophie au collège d'Angers. De là, sans doute, contre cet excellent homme, le principe d'une injuste et violente persécution. Il suivait dans son enseignement la méthode nouvelle de Descartes; l'aréopage philosophique angevin, ne voulant admettre que l'ancienne méthode d'Aristote , le dénonce comme une sorte de schismatique à la Sorbonne, au Conseil d'Etat, qui l'exclut de sa chaire; on prétend môme qu'une lettre de cachet fut obtenue contre lui. Rempli de chagrins, qu'assurément il ne méritait pas à la lin d'une carrière aussi bien fournie, le Père Lami se rendit près de Monseigneur Le Camus, évêque de Grenoble, qui l'accueillit avec empressement et bienveillance; le choisit pour son grand-vicaire , avec mission d'enseigner la théologie dans le séminaire. 11 devint supérieur du collège des Oratoriens à Rouen, et mourut, dans cette ville, en 1715.
Bréard, Etienne, — né au Mans, dans la paroisse de Gourdaine, en 1680, au milieu d'une famille d'artisans employés à la fabrique d'étamines, alors en pleine activité dans cette ville , fait d'assez brillantes études au collège de l'Oratoire. Mais, dominé par une imagination vive, par les élans d'un ascétisme religieux intempestif, il ne sut pas mettre à profit l'éduca-
tion qu'il venait de recevoir, et, dès Page de 22 ans, voulant fuir le monde et ses déceptions, va se renfermer dans une communauté de Trappistes. Après quelques mois de noviciat, il sort de cette austère et silencieuse retraite, avec aussi peu de réflexion qu'il y était entré. Sans aucune idée fixe, il rêve L'état ecclésiastique, et, soit défaut de fortune, de protecteurs ou changement de vocation, au lieu d'entrer dans les Ordres, se fait maître d'école au Mans dans la paroisse de Saint-Ouen. Dégoûté de cette nouvelle profession, il embrasse définitivement celle son père, à l'âge de 24 ans ; et, jusqu'à celui de 64, vit ainsi du travail de ses mains.
Alors atteint de paralysie, et ne pouvant plus se livrer à la profession mécanique dont il s'occupait depuis 40 ans, Bréard eut assez de mémoire pour se rappeler ses premières études; assez de génie, pour entreprendre des productions littéraires, qui l'ont rendu justement célèbre. De 1744 à 1749, il fit, en très-bons vers latins, la traduction d'un assez grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels nous citerons surtout : la Bataille de Fontenoy, les Poèmes de la Grâce, de la Religion, par Louis Racine; l'épître que J.-B. Rousseau composa pour ce dernier, etc. Dans toutes ces traductions, même dans celle du Poëme de la Religion, Etienne Bréard s'élève souvent jusqu'à la sublimité de l'original, qu'il dépasse même quelquefois; aussi malgré l'obscurité dont la modestie, l'humble existence de notre poète l'avaient environné jusqu'ici, le regard bienveillant d'un généreux ami des lettres parvint jusqu'à lui.
D'Aguesseau, chancelier de France, apprend qu'un ouvrier en étamines, de la ville du Mans, a traduit le Poëme de la Religion en très-bons vers latins. Il écrit aussitôt à M. Samson de Lorchère, lieutenant-général du Maine, pour s'assurer de la réalité d'un fait aussi extraordinaire. M. de Lorchère, qui n'avait jamais entendu parler de cette merveille locale, parvient enfin, après bien des recherches, à découvrir l'humble réduit, où Bréard, luttant contre la souffrance et la misère, n'avait d'autres consolations que celles de la religion et des lettres , mais qu'il envisageait comme les seules vraies. Une médaille
d'honneur, une pension suffisante furent immédiatement la récompense du génie; surtout du génie modeste, supportant avec résignation et courage toutes les rigueurs de l'adversité !... Mais ce qui mit le comble au bonheur, à la joie de notre poète, jusqu'alors si triste, si malheureux, fut l'honorable et si bienveillante lettre que lui écrivit Louis Racine lui-même. Nous en citerons quelques passages comme un bien touchant éloge :
« M. le chancelier, qui a su par quelles saintes occupations vous vous consoliez dans vos malheurs, a été édifié, attendri. Vous croyez m'avoir quelque obligation, et vous me faites des remercîments lorsque je vous en dois. Vous ignorez l'honneur que votre ouvrage fait au mien, et l'amour-propre qu'il m'inspire, parce que vous ignorez, contrairement à nous autres poètes, ce que c'est que l'amour-propre. Quand je songe à la peine qu'on a eue à vous trouver dans votre ville même, où vous avez sacrifié vos jours à un emploi mécanique; quand je songe que ce n'a été que l'adoucissement que vous avez cherché dans vos maux qui vous a engagé à mettre en vers les vérités dont vous êtes pénétré, j'en conclus que vous êtes bien plus digne que moi de chanter la religion. Vous croyez sans doute ne marcher qu'après moi, comme mon traducteur, dans la carrière poétique ; et, moi, je vois, par la manière dont vous vous êtes toujours caché, que, n'ayant jamais attendu votre récompense des hommes, je ne marche que bien loin après vous dans la carrière qui doit nous conduire tous les deux à l'objet de nos vers. »
Etienne Bréard, dont l'existence fut si malheureusement déviée de la carrière des lettres qu'il aurait pu fournir avec tant de succès, prouva ce que peut le génie, même enchaîné pendant longues années, lorsqu'il arrive à reconquérir son indépendance et sa liberté !... Soulagé, consolé du moins dans ses dernières années, il reçut un bien digne prix de ses nobles veilles; mourut ensuite, le 24 avril 1749, au Mans, a l'âçe de 69 ans, et fut inhumé dans le cimetière de Saint-Ouen-d es- Fossés.
18 RÉGNES DE LOUIS xiv,
Bouvet, Joaciiim, — né au Mans le 17 juillet lGGo, entra, vers 1683, dans la Congrégation des Jésuites. Se proposant une mission évangélique en Chine , il étudia sérieusement et
spécialement la langue du pays, la théologie, les mathématiques, l'astronomie, le dessin, etc.; fut reçu membre de l'Académie des sciences. Il s'embarque à Brest le 3 mars 1686, sur le vaisseau de l'ambassadeur français qui se rendait à Siani. Arrivé à Pékin, le jeune missionnaire, âgé seulement de 21 ans, est reçu en audience particulière de l'empereur, auquel, de suite, il inspire tant d'intérêt et de confiance, que Sa Majesté le choisit pour son professeur particulier de mathématiques et de philosophie. Par la clarté de son enseignement, par le mérite positif des ouvrages composés pour son auguste élève, Bouvet se maintient, à la cour, pendant plusieurs années, dans une brillante faveur. Vers 1693, au mois de juillet, il revient en Europe avec le titre de kintchai : envoyé de l'empereur, chargé de présents pour la France et pour lui-même. Il ne put arriver à sa destination qu'en mars 1697. Après avoir soigneusement rempli son mandat, il retourne à Pékin, est bien reçu de l'empereur, qui, cependant, semble éloigné, plus que jamais, de coûter les vérités du christianisme. Aussi, vers 1704, le Père Bouvet éprouva, sans aucun motif appréciable, une véritable disgrâce, et rentra dans la classe des simples missionnaires de la Compagnie de Jésus, qui comptait alors, en Chine, sept maisons et trente-trois de ses membres , dont on employa cependant les plus habiles h faire une description géographique de toutes les provinces chinoises. Joachim Bouvet mourut à Pékin, en 1720.
Tauvri, Daniel, — né à Laval, en 1669, fut un médecin distingué, mais surtout un des plus précoces, en raison de ses dispositions extraordinaires, et, plus encore peut-être, par l'immense avantage d'avoir pour instituteur un père chirurgien, et tout entier occupé de l'éducation de son lils. Avec les humanités, il faisait marcher de front la théorie, la pratique même de la science médicale, en conduisant chaque jour cet élève, âgé de neuf ans, à l'hôpital de Laval dont il était chargé.
A treize ans, le jeune Tauvri fut envoyé à Paris pour y continuer ses études. A quinze ans, il fut, par l'Université d'Angers, trouvé digne du titre de docteur. Revenu à Paris, il était, à dix-huit ans, auteur d'une Anatomie physiologique, estimée à cette époque; à vingt-un ans, d'un Traité des médicaments. Admis, quelque temps après, au nombre des membres de la Faculté de médecine de Paris, il fit, sur les maladies aiguës, un ouvrage, où se révèlent, avant l'âge, une grande finesse de diagnostic, et surtout une observation profonde. Sa réception à l'Académie des sciences exalta si dangereusement son amour du travail et de l'étude, qu'il succomba sous le poids d'une trop grande fatigue, en 1701, à peine âgé de trente-deux ans.
Le Paige, André-René, — prêtre, historien, né à la Suze, paroisse du Haut-Maine, vers la fin du xvne siècle, embrassa l'état ecclésiastique, et devint chanoine du Mans. Laborieux, érudit, possédant bien, pour cette époque, son histoire locale, il fit paraître, en 1777, son « Dictionnaire topographique, historique, généalogique et bilio graphique de la province et du diocèse du Maine; ouvrage en deux volumes, très-utile dans le temps, et que l'on consulte encore avec avantage. Le Paige mourut au Mans le 2 juillet 1781.
Duval, Ambroise, — né au Mans, dans la paroisse de saint Benoît, vers 1670, fondeur et sculpteur en bronze, trèscélèbre , se rend en Angleterre , exécute plusieurs beaux ouvrages pour le roi Charles II. Mais, Colbert alors au ministère, et trop intelligent protecteur des arts pour laisser un Français de ce mérite au service d'une cour étrangère, le fait revenir à Paris, lui confie l'exécution d'une partie de ces beaux groupes qui décorent les jardins et les musées de Versailles. Il avait une fille habile dans l'art de son père, et dont les connaisseurs admirent également plusieurs bas-reliefs délicatement fouillés.
Laisdouillette, — né au Mans, dans la paroisse du Crucifix, à la fin du xvne siècle, gendre d' Ambroise Duval, et, comme lui, fondeur très-habile, fut également remarqué par Colbert, qui le mit à la tète de l'importante fonderie de canons, etc.,
dont il venait de faire rétablissement à Toulon. Louis XIV, pour témoigner, à cet homme de génie dans sa spécialité, toute la satisfaction qu'il éprouvait de ses grands et précieux travaux, lui donna des lettres de noblesse; et de cette honorable famille, dont on retrouve encore la filiation dans notre province et dans notre ville, sortirent des officiers distingués pour la marine et pour les armées de terre.
Poupart, François, — né au Mans, vers le milieu du xvne siècle, de parents honorables, mais sans fortune, reçut une instruction solide au collège des Oratoriens de cette ville. Animé du noble désir de se distinguer dans la carrière des sciences naturelles, il se rend à Paris, afin d'étudier la médecine. Pour y subsister, il se charge d'une éducation particulière qui lui fournit, pendant quelque temps, les moyens de subvenir à ses premiers besoins. Mais, indépendant par caractère, et ne trouvant plus un temps nécessaire aux travaux dont son émulation lui faisait un impérieux besoin, il rentre dans la vie libre, et, pour y marcher sans aucun secours étranger, se condamne courageusement au régime le plus économique, et tout juste nécessaire pour ne pas mourir de faim. Un si beau dévouement à la science le fit connaître, admirer : en 1669, lorsqu'il fut reçu docteur, l'Académie des sciences l'admit comme anatomiste, au nombre de ses membres. Il publia, dans les Annales de cette savante Compagnie , plusieurs mémoires sur l'entomologie raisonnée, qu'il cultivait avec succès : « Il avait, dit Fontenelle dans son éloge historique, la patience d'observer longtemps les insectes ; l'art de découvrir leur vie cachée; l'adresse de faire, quand il était possible, la délicate anatomie de ces petits corps. » Il entreprit de savantes excursions dans les sciences physiques, mathématiques, l'architecture, etc. Poupart mourut à Paris, en 1708.
Cette rapide et simple énumération des hommes distingués de notre province, énumération que nous pourrions étendre bien davantage, nous semble démontrer par les faits que, dans cette phase de son histoire, le Maine a payé dignement sa dette aux lettres, aux sciences, aux arts, aux grandes industries.
En effet, si nous ne trouvons pas ici , parmi les Génomans, quelques-uns de ces génies, de ces talents exceptionnels, de ces illustrations, dont se glorifient la France, l'Europe, le monde civilisé, nous y comptons du moins des cœurs généreux, dont les nobles sentiments, des esprits intelligents, réfléchis, dont les travaux utiles ont honoré le pays qui les a vus naître; qui, certes, eussent été plus nombreux encore, et seraient arrivés moins péniblement h leur but, si, du moins, ce même pays, par une disposition fatale à sa propre gloire, n'eût offert les premiers et souvent les plus funestes obstacles à leurs nobles et généreux progrès. C'est une bien triste condition du caractère cénoman, que nous signalons avec peine, sur les fâcheux résultats de laquelle nous serons forcé de revenir plus d'une fois, dans l'intérêt de la province dont nous retraçons l'histoire.
Au milieu des graves embarras de la Régence, les regrettables conflits de la Fronde , commencèrent , d'une manière positive, le 13 mai 1648, par une lutte généreuse du Parlement contre l'absolutisme gouvernemental de Mazarin ; et furent assurément, dans cette première phase, un essai franc, loyal, mais alors sans aucun succès probable, d'une monarchie tempérée, dan s ses prétentions arbitraires, par la sagesse et l'équité de la magistrature. Mais, dans la seconde, sous les folles et licencieuses impulsions des princes, désignés par le titre dérisoire de petits-maîtres, ils dégénérèrent dans une révolte jactancieuse de l'aristocratie contre la royauté. Dans la troisième, enfin, où le cardinal de Retz, pour satisfaire ses perfides, ses ambitieux désirs, voulut réunir ces deux genres d'opposition, ils prirent décidément le caractère d'une insurrection populaire contre l'autorité souveraine, et se prolongèrent, avec des alternatives de succès et de revers jusqu'en 1653, où la Régence parvint à reconquérir l'autorité qu'elle n'aurait jamais dû compromettre.
Pendant ces tristes jours, la province du Maine, comme toutes les autres, eut beaucoup à souffrir des contre-coups d'une guerre de partisans, dont les deux côtés étaient égale-
ment à redouter par tous les genres d'excès, auxquels se livraient leurs soldats sans discipline; et, de plus, tous les vagabonds, qui mettaient à profit le désordre et la confusion, régnant alors presque partout. Déjà, nous avons fait connaître une partie de ces calamités, en parlant des guerres qui vinrent ensanglanter la fin du moyen-âge et les premiers jours des temps modernes.
Déjà, vers l'époque à laquelle nous sommes arrivés, le marquis de Lavardin, lieutenant du roi dans le Maine, avait exercé la répression dont il était chargé sur la ville du Mans ellemême. Le marquis de la Boulaye, commandant une division de l'armée de la Fronde pour le duc de Beaufort, y vint, à son tour, secondé par le baron des Essarts, sénéchal du Maine, partisan déclaré de l'opposition des parlements; et croyant, sans doute, servir les intérêts du roi, son maître, en agissant contre les ordres de Mazarin. Toutefois, des excès furent malheureusement commis dans cette occupation séditieuse du Mans. De la Boulaye fit ouvrir les magasins à sel, en distribua largement aux habitants pour un prix inférieur à la taxe, et fixé, d'une manière arbitraire, par le sénéchal : en se faisant ainsi des partisans intéressés aux dépens du Trésor. Les caisses publiques furent même forcées et vidées au profit de la Fronde : action indélicate et coupable, qui ne pouvait admettre ni prétexte ni excuse. Le duc de la Trémouille, comte de Laval, engagea, vers la même époque, cette ville au Parlement, séparé de la Régence ; mais, du moins, il comprit assez tout ce qu'il devait à son nom, à son titre, à son pays, pour ne pas s'abandonner à des actes aussi regrettables : une garde bien disciplinée fut seulement établie dans la cité, sans aucun trouble et sans aucune malversation.
En 1651, contrairement aux volontés de la Régence, les Etats de la province furent convoqués au Mans, vers le mois de juillet, pour nommer les députés qui devaient se rendre à Tours, aux États généraux : lesquels ne s'étaient pas assemblés depuis ceux qui se tinrent, à Paris, en 1614, et qui n'eurent point lieu : des troubles, qui les avaient retardés, ayant permis
à Mazarin de reprendre sa puissance avant la réunion des députés, dont M. le comte de Tessé devait faire partie comme élu du Maine.
En 1652, la Fronde, perdant chaque jour de son pouvoir, fut complètement vaincue en 1653. Mais, vers ces époques, les querelles de religion se réveillèrent, dans l'intention bien arrêtée d'en finir avec le protestantisme. Pour arriver plus sûrement à ce résultat, Mazarin commence par accuser les calvinistes, en général, de ne pas se renfermer dans les bornes prescrites par le fameux édit de Nantes , que le Béarnais y signait en 1598, et qui faisait connaître également la noblesse de son caractère et la bonté de son cœur.
En 1665, dans notre province particulièrement, on apporte des restrictions progressives à l'exercice du calvinisme. Ainsi, les seigneurs de la commune d'Ardenay, canton de Montfort, de la famille Levasseur, professant la religion réformée , avaient, près de l'église paroissiale, un temple protestant. Le 21 mars 1665, un arrêt de la Chambre de l'Édit porte défense aux habitants calvinistes : de faire leur service religieux pendant celui des catholiques ; d'effectuer leurs enterrements hors le matin et le soir ; de travailler les jours fériés, de fréquenter les cabarets pendant l'office divin; le tout, sous peine de 500 livres d'amende. Un second arrêt du 14 août de la même année condamne la dame Voisin, veuve Levasseur, à démolir immédiatement ce temple, en le rasant jusqu'à la voûte du caveau de famille, que l'on pouvait seul conserver clos de murailles; du reste, pour l'exercice du culte protestant, à se renfermer dans l'intérieur de son château. Des mesures analogues, plus ou moins sévères, sont également prises pour diverses communes du Maine, en conséquence de la requête présentée, vers 1669, à M. de Voisin, commissaire délégué dans la Généralité de Tours, par M. Geoffroi Arnoul, chanoine métropolitain, syndic du clergé de Tours, Angers, le Mans, etc., pour connaître : « des contraventions à l'édit de Nantes, aux arrêts et déclarations de Sa Majesté; montrant que plusieurs ministres de la religion prétendue réformée vont faire le
24 RÉGNES DE LOUIS \iv,
prêche et autres exercices de cette religion hors le lieu de leur demeure et résidence actuelle ; et ce, en plusieurs lieux, entre autres, le nommé Larpent, demeurant au Mans, qui se rend, à cet effet, dans les maisons d'Ardenay, Loudon, le Tronchai, la Goupillère, Dollon ; et le nommé Fleury, qui fait de même au bourg de Saint-Aignan et dans les maisons d'Avesne, d'Aillères et dans le temple de Saint-Ouen-de-Mimbré : ce qui est contraire même à la discipline desdits réformés. »
Un grand nombre d'autres mesures, plus ou moins tracassières, lorsqu'elles n'étaient pas arbitraires, injustes, furent inventées par le cardinal, adoptées parla Régence, et prirent, avec le temps, par leur succession et leur ensemble, presque les regrettables caractères d'une véritable persécution. Nous avons dit regrettables, nous ajouterons intempestifs : car, s'il est dans la nature du véritable christianisme de supporter, au besoin , noblement la persécution, les supplices, jamais il n'entrera, dans sa pensée bien comprise, de les infliger aux autres : il sait, en effet, comme vérité souveraine, que le meilleur, le seul moyen de détruire l'erreur est de la mettre en lumière , de l'abandonner à sa propre décadence, au lieu de l'aviver, de la fortifier par le secours inconsidéré, cruel, injuste, des inquisitions et des tortures. Il y a longtemps, peut-être, que les schismes seraient tombés d'eux-mêmes, sans violence, et surtout sans effusion de sang, en laissant faire la douce et persuasive morale du Christ; au lieu de la dénaturer aux yeux de ceux qui ne la connaissent pas encore, par des moyens qui ne sauraient être à son usage, et qu'elle est la première à condamner, surtout lorsqu'on prétend les employer en son nom.
Malheureusement un ministre du caractère de Mazarin, des courtisans tels que ceux qui formaient son conseil, n'étaient pas capables de comprendre ces grandes vérités du christianisme, et surtout de pratiquer les sublimes vertus qu'il enseigne; aussi la Régence ne connut-elle, dans cette œuvre de progrès moral et religieux, qu'un déplorable et funeste moyen : la persécution; malheureusement , un souverain aussi lier, aussi despote que Louis XIV, n'était pas en mesure d'en savoir
et d'en faire davantage sur ces importants sujets de religion et de morale; aussi, ne trouva-t-il pas, dans ces graves conjonctures, lorsqu'il eut brisé toutes ses entraves, d'autre expédient que de suivre ici, comme partout, les seules impulsions de sa volonté ; de trancher, d'un seul coup, cet autre nœud gordien, si délicat à dénouer, en prononçant, avec plus d'emportement que de raison et d'équité, le 22 octobre 4681, par un autre édit, la révocation entière de celui de Nantes!...
Dans le nouvel édit, en effet, qui fut enregistré le même jour, Louis XIV supprimait tous les privilèges accordés par Henri IV et Louis XIII aux protestants ; interdisait l'exercice de la religion calviniste dans tout le royaume ; ordonnait à tous les ministres du culte réformé de sortir de France dans un délai de 15 jours seulement; menaçait les relaps de peines afflictives, et promettait aux convertis des avantages et des privilèges temporels de toute nature : places, pensions, exemptions de charges, etc.; en un mot, ce qui fit et fera toujours des hypocrites, jamais des chrétiens de bonne foi.
Cette inique et désastreuse mesure, qui jeta plus de deux cent mille familles dans la misère, qui priva la France d'un grand nombre de littérateurs, savants, artistes, industriels; qui, de plus, enrichit beaucoup de nations rivales du produit et des découvertes de toutes ces capacités, fait réellement tache au milieu du règne brillant d'un monarque, dont l'absolutisme et l'orgueil ne servirent jamais bien les véritables intérêts de sa gloire et de la prospérité du royaume.
En voyant Mme de Maintenon arriver à l'intimité du roi précisément à cette époque, des écrivains passionnés, jaloux de cette noble femme, qui touchait alors à sa quarantième année ; qui, peut-être alors, était unie à Louis XIV par les liens d'un mariage secret, n'ont pas manqué d'insinuer qu'il avait pris ce parti violent, sous les inspirations-de sa nouvelle compagne. Cette grave accusation nous paraît sans aucun fondement. En effet, d'une part, la mesure était, comme nous venons de le voir, préparée depuis longtemps par la Régence, par les dispositions personnelles du souverain, etc.; de l'autre, Mme de
Maintenon, dans tout ce qui peut être apprécié, se montra toujours pour les voies de modération, de douceur : « Soyez favorable aux catholiques , écrivait-elle à d'Âubigné , son frère; mais ne soyez point cruel pour les huguenots. Ils sont dans Terreur, mais dans une erreur où nous avons été nousmêmes, où s'est trouvé Henri IV, où sont encore plusieurs princes. Jésus-Christ a gagné les hommes par la douceur : c'est au prêtre à convertir : Dieu n'a pas donné aux soldats charge d'âmes ! »
Voilà, certes, le digne langage de la véritable morale du Christ; et si Louis XIV l'eût écouté sérieusement, il n'eût pas révoqué l'édit de Nantes, et surtout employé les dragonnades pour assurer l'exécution d'une mesure aussi contraire aux principes, aux intérêts de la religion, qu'à ceux de la politique elle-même.
Quelques années avant cette époque, vers 1675, la ville du Mans fut le théâtre d'une scène déplorable, qui n'était ni dans les habitudes ni dans les mœurs du pays : que l'esprit de parti seul avait préparée , fait éclater avec une bien criminelle perfidie.
Une sourde rumeur se répand tout à coup dans la ville, annonçant le projet d'établir un tarif, un nouvel impôt contraire aux privilèges dont jouissaient les habitants. Un avocat, nommé Blondeau, qui demeurait dans la rue des Ursulines, au n°9, et se trouvait alors à Paris, est signalé comme auteur de ce projet, dont il sollicitait, disait-on, la réalisation prochaine auprès du ministère. Prévenue des menaces qui circulaient déjà dans le peuple, de piller et brûler sa maison, la famille y fait placer des gens armés pour la défendre. Une distribution d'aumônes se faisait, suivant l'habitude, au monastère de la Couture. Guiton, domestique de la communauté, par des insinuations malveillantes et coupables, excite les indigents, en grand nombre, à l'incendie, au pillage de la maison de Blondeau. A ces affreuses provocations, les meneurs de la populace entraînent les vagabonds, toujours disposés à mal faire; une émeute s'improvise avec la rapidité de la foudre;
LOUIS XV ET LOUIS XVI. Zi
elle met le domicile marqué dans un véritable état de siège, que soutient, avec énergie, la petite garnison, qui s'y trouvait en défense ; et qui, pressée de la manière la plus violente, fait, sur les assaillants, une décharge, dans laquelle une femme est tuée, plusieurs personnes blessées.
On se demande naturellement ce que disposaient alors, au milieu de ce conflit sanglant, M. le lieutenant-général du Maine, les officiers de la ville, surtout le prévôt de la maréchaussée avec ses archers ? « Us s'étaient présentés, dit Renouard, au commencement de cette lutte; mais le danger, qui croissait de plus en plus , les avait fait retirer. » Si telles ont été les seules mesures employées, il faut avouer qu'une pareille conduite est plus qu'étrange, et que les intérêts, la sécurité de la ville se trouvaient alors en bien mauvaises mains !...
A cette fatale riposte, les assaillants deviennent furieux : un tonnelier, nommé Janin, brise la porte à coups de hache; un appelé Cadieu se fait aussi remarquer par sa brutalité. Les douze hommes de garde s'enfuient en escaladant les murs du jardin ; la maison est livrée à la dévastation, au pillage. En conséquence de ce triste exploit, Janin fut condamné à mort; Cadieu, aux galères; Guiton, à l'emprisonnement ; la ville, à un dédommagement de trente mille livres; et, comme punition de cette révolte à son autorité, Louis XIV y lit venir successivement trois régiments des archers de la maréchaussée, à titre de garnisaires ; nourris à discrétion chez les habitants, et payés vingt sous par jour.
Pendant la première partie du règne de Louis XIV, sous la Régence, notre lxxic prélat occupait le siège épiscopal du Man s .
EiMERIC-MaRC DE LA FeRTÉ, LXXle ÉVÊQUE DU MANS, — fils
d'un conseiller à la Cour des aides, à Rouen, naquit dans cette ville, montra, bien jeune encore, les plus heureuses dispositions pour l'étude et la piété , dispositions que son père apporta le plus grand soin à développer, au moyen d'une éducation chrétienne et d'une solide instruction. À seize ans, il était bachelier en Sorbonnc ; à vingt-un, chanoine de l'église métro-
politaine de Rouen. Député par le clergé de ce diocèse vers Louis XIII, pour lui soumettre les cahiers de toute la province de Normandie, le jeune abbé prononça, dans ce but, en présence du roi, du cardinal de Richelieu, de tout le conseil, un discours accueilli de la manière la plus honorable, et dont le monarque fut tellement satisfait, qu'il en retint l'auteur près de sa personne, en qualité d'aumônier ; et, lorsqu'il eut été ordonné prêtre, voulut assister à sa première messe, et communier de sa main. Le digne aumônier prêcha souvent, avec un entier succès, devant le souverain et toute la cour ; fut adjoint, par Louis XIII, au cardinal de Lyon, pour une mission importante, en 1635, vers le pape Urbain VIII ; acquit, à la cour de Rome, la bonne réputation qu'il possédait à celle de France. De retour à Paris, lorsqu'en 1637, notre digne prélat, Charles de Reaumanoir mourut, Émeric de la Ferté reçut, du roi même, une faveur à laquelle, assurément, il était loin de s'attendre : sa nomination à l'évêché du Mans. Dès qu'il se présenta, pour témoigner sa profonde gratitude, Louis XIII l'accueillit par ces nobles et flatteuses paroles : « C'est à moi, Monsieur du Mans, à vous remercier de votre acceptation, car votre mérite laisse mon cœur bien heureux de cette condescendance, et ma conscience bien en repos sur la valeur du choix que j'ai fait. » Sacré dans l'église de Picpus, à Paris, en avril 1639, époque à laquelle il reçut définitivement ses pouvoirs de Rome, le nouvel évoque prit, le 12 août suivant, possession de son diocèse.
A partir de cette époque, il ne songea plus qu'aux soins paternels qu'il devait à ses enfants, et dont nous le verrons succomber victime.
Simple, modeste au fond du cœur, autant qu'il était bienveillant et distingué dans ses manières, Monseigneur de la Ferté n'appréciait la position élevée de l'épiscopat qu'en raison du bien qu'il pouvait y faire; car, jusque-là, ses prétentions avaient été si modestes, qu'il n'avait pas eu, dans sa jeunesse, d'autre vocation que celle de chartreux ; et que, s'il eût été libre de suivre ses goûts, il eût aussitôt abandonné les hon-
neurs de la prélature pour le silence et L'obscurité du cloître.
Aussi, dans ses tournées épiscopales , qui faisaient une grande partie de ses occupations, il effectuait beaucoup moins les visites pastorales d'un évoque diocésain, que les travaux évangéliques du plus fervent et du plus dévoué des missionnaires. Dans les campagnes, il remplaçait le curé pendant la durée de son séjour; dans les villes, ses premières et quelquefois seules visites étaient à l'église, aux hôpitaux, aux prisons; laissant partout des souvenirs de sa persuasive éloquence, de ses pieuses libéralités, de ses bienveillantes et charitables exhortations : le dernier acte de sa vie active et si généreuse fut tout cela.
Le 10 avril 1648, jour du Vendredi-Saint, notre digne prélat, au milieu de sa cathédrale, pendant le sermon et l'office du matin, édifie toute l'assistance par l'humble et douce piété de son maintien. Après le dîner, accompagné d'un seul prêtre, il se rend à la prison pour y verser des exhortations, des conseils et des espérances ; ensuite, toujours à pied, jusqu'à l'hôpital de Goëffort, où, l'année précédente, il avait établi plusieurs prêtres de la Congrégation de Saint-Lazare pour le service de cet hôpital et pour celui des missions. Déjà, dans la maison, régnait le principe d'une épidémie qui, bientôt, devait étendre ses ravages sur la ville et sur les environs. Un malade, mortellement frappé, se trouvait alors dans les salles; avec la plus courageuse abnégation , l'excellent pasteur, sans même songer aux périlleuses conséquences de son œuvre sublime, administre les derniers sacrements au moribond, récite les prières des agonisants à son chevet, lui prodigue les consolations ineffables de la religion, et le soutient dans ses bras paternels jusqu'au dernier soupir!... C'est ici la charité chrétienne poussée jusqu'au sacrifice de la vie !...
En effet, l'excellent prélat, frappé de la contagion à laquelle il venait de s'exposer avec tant d'héroïsme religieux, rentré dans son palais, est affecté des premiers symptômes de l'épidémie; succombe, encore jeune, le 22 avril 1648, après quinze jours de souffrances, que sa courageuse résignation lui fait
supportci avec toute la tranquillité d'esprit, la grandeur d'âme que donne la foi.
Un dernier mot bien touchant de c£bon et vénérable évêque.
Les jours de sa maladie furent des jours de douleur pour toute la ville, pour tout le diocèse; le jour de sa mort devint un joui' de deuil, un jour néfaste pour le diocèse et pour la ville. Pendant la durée de ses cruelles souffrances, toute la population lit des prières en commun, des processions solennelles pour la conservation de ce tendre père. A peu près à ses derniers moments, les chants plaintifs de ses chers enfants arrivent jusqu'à son oreille : des larmes d'attendrissement humectent ses yeux, un dernier rayon de la vie, qui va bientôt s'échapper, illumine délicieusement cette bienveillante physionomie ; le bien-aimô pasteur se soulève un instant sur sa couche, et prononce à demi-voix, avec un indicible accent de bonté, ces douces paroles, qui furent aussi les dernières : « Mon Dieu, je croyais mourir sans regrets; mais j'expire avec celui de ne pouvoir plus reconnaître, par mes tendres soins, l'amour de mes enfants pour moi ! »
Le temps de la Régence était passé, Mazarin n'existait plus, et Louis XIV, comme nous l'avons déjà vu plus d'une fois, venait d'inaugurer par des actes hardis ou même bien regrettables dans leur caractère et dans leurs effets, cette longue, et parfois si pesante autocratie gouvernementale qu'il imposait à la France.
Au milieu d'une cour fastueuse et galante, sous la domination absolue d'un roi qui, même dans l'âge de la maturité, de la réflexion, descendait, sans pudeur, jusqu'au ridicule d'un rôle déjeune Céladon, pour une tille de 17 ans, M"e de Fontanges, à laquelle il sacrifiait les millions de la fortune publique, les bonnes mœurs, la vertu surtout ne pouvaient pas gagner. Les lettres elles-mêmes, après avoir acquis, dans le xvne siècle, à peu près leur dernier degré de perfection, par les efforts de ces grands auteurs, dont on a peut-être cru diminuer la valeur en les désignant sous le litre de classiques, devaient, à notre sens, perdre dans le xvme et le \iv, même
et surtout, par les excentricités de ces écrivains, auxquels une méthode aussi désordonnée fit donner le nom de romantiques.
Vainement l'orgueilleux et prodigue souverain, arrivé à cette caducité qui, pour les hommes d'un tel caractère, amène des regrets toujours, des remords quelquefois, veut-il, sous les apparences d'une conversion un peu tardive, réparer les fautes du passé, changer les conditions regrettables du présent, empêcher les progrès de la dissolution, les imminentes catastrophes de l'avenir; déjà le mal est sans remède : aussi, dans la transmission de l'autorité gouvernementale en France, tout semble concourir à le rendre parfaitement incurable ; et l'un des plus grands monarques dest emps modernes succombe, à l'âge de 77 ans, le 1er septembre 1715, abreuvé d'ennuis, de dégoûts et d'humiliations. Si l'on voulait nous accuser d'exagération dans cette appréciation sommaire du siècle de Louis XIV, nous pourrions répondre par cette citation de l'un de nos meilleurs et de nos plus consciencieux historiens. « Ici, finit la splendeur de la monarchie, dit Anquetil : aux grands intérêts qui, jusqu'alors, avaient occupé la nation au dedans et au dehors, succédèrent des querelles théologiques; une lutte de puissance entre les magistrats et le monarque, entretenue par tous les petits moyens d'une chicane minutieuse; des finances mal administrées, des guerres sans but, et soutenues sans énergie; des traités honteux et avilissants. On ne vit plus de ces faits héroïques qui avaient illustré même les règnes malheureux. L'amour de la gloire, cet aiguillon si puissant chez les Français, émoussé par l'indolence du prince, ne stimula plus l'activité naturelle des sujets. Les mœurs, peu respectées à la cour, se dégradèrent chez le peuple. Une multitude de livres, aussi contraires à l'autorité qu'à la religion, inonda la France. On s'accoutuma à mettre les principes en problème, à mesurer, pour ainsi dire, ce qu'on devait d'obéissances aux anciennes lois, et enfin à se persuader que le temps était venu de les abroger, et d'en créer de nouvelles. » Celte appréciation est sévère, mais sans exagération et parfaite-
ment juste : le déplorable gouvernement qui va suivre saura, même bientôt, la placer au-dessous de la plus triste réalité.
La mort de Louis XIV ne laissait alors sur le trône qu'un roi de cinq ans et demi. Par conséquent, ce règne, comme le précédent, allait commencer par une régence ; mais une régence moins habile en politique, et d'une bien plus scandaleuse immoralité; allait se continuer par un souverain offrant tous les défauts de Louis XIV, et ne présentant aucune de ses brillantes qualités. En effet :
Louis XV, — né le 15 février 1710, fils de Louis, duc de Bourgogne, lui-même petit— fils de Louis XIV, n'avait pas six ans lorsque mourut son bisaïeul, qu'il devait remplacer au trône. Il aurait, s'il eût voulu, par la suite, aisément gagné l'affection du peuple français, puisque, sans la mériter, il avait, après une maladie qui fit craindre pour ses jours, obtenu le titre de Bien-Aimé. D'un caractère insouciant, égoïste, irrésolu, débauché; ne s'entourant que d'hommes corrompus, de femmes perdues, amies du faste, des dérèglements et du scandale ; s'abandonnant aux manœuvres systématiques des financiers les plus extravagants; n'opposant aucun frein salutaire au débordement des écrits les plus perfides et les plus dangereux, il encouragea, par son funeste exemple, s'il ne consomma lui-même, la ruine et la démoralisation du royaume.
Philippe II, duc d'Orléans, — né le 2 août 1674, désigné fréquemment, dans les historiens, par le seul nom de Régent, fils de Philippe Ier, lui-même deuxième fils de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, Philippe II avait reçu de la nature des facultés brillantes pour les lettres, les sciences, les arts, la politique et la guerre; mais, sous la direction fatale d'un maître tel que l'abbé Dubois, ces qualités devaient être étouffées par les germes corrupteurs que le précepteur indigne ne cessa de répandre, et de perfidement développer dans l'âme de son élève, pour le faire ensuite servir d'instrument à la réalisation de ses ambitieux, de ses infâmes projets. Les épouvantables résultats d'une aussi funeste éducation ne justifièrent que trop l'infernale habileté de celui qui la dirigeait, Aussi, Philippe
d'Orléans, après quelques nobles succès à la tête des armées, fut-il environné d'une si fâcheuse réputation d'immoralité, que cette opinion devenue populaire, jointe à l'habileté qu'il avait acquise dans les préparations chimiques, le lit accuser, par la rumeur publique, de la mort successive des héritiers présomptifs de la couronne; ce qui lui frayait un chemin direct et certain pour arriver au trône. Ces terribles accusations ne furent pas légalement prouvées : mais ne serait-ce pas déjà, pour tout homme de cœur, une terrible expiation que d'en avoir été l'objet? Aussi, Louis XIV, par les dernières dispositions de son testament, ne lui laissait-il que ce qu'il ne pouvait guère lui refuser : la seule présidence du conseil. Ce ne fut, en effet, qu'en prêtant au feu roi des intentions étrangères à sa pensée, qu'en supposant des concessions verbales, en employant, avec habileté, le mensonge, l'intrigue' et l'astuce, qu'il parvint à s'approprier la régence.
Dubois, Guillaume, — né à Brives-la-Gaillarde, en 1656, fils d'un pharmacien de cette ville, et généralement connu sous le nom d'abbé Dubois, même après avoir usurpé la dignité de cardinal; devenu précepteur du régent, alors duc de Chartres, se proposa deux objets principaux dans l'éducation dont il était chargé : développer l'intelligence et corrompre les mœurs de son élève. Il y réussit malheureusement trop bien : le disciple se montra digne du maître, et ces deux hommes, qui, réciproquement, se méprisaient avec raison, s'exploitaient mutuellement dans la satisfaction de leurs convoitises, de leurs immoralités : le Régent employait l'astuce, l'habileté, la basse complaisance de Dubois à ses intrigues de cour, à ses jongleries diplomatiques, et jusqu'au méprisable soin de pourvoir aux besoins de ses débauches, de ses obscénités; Dubois, à son tour, et comme paiement de son infamie, mettait largement , scandaleusement à contribution la puissance, l'indélicatesse du Régent pour extorquer des bénéfices, des places, des honneurs, et jusqu'aux premières dignités de l'Eglise, par la plus sacrilège profanation ; aussi devint-il progressivement : abbé richement doté, membre du conseil Il 3
d'Etat, premier ministre, archevêque de Cambrai, cardinal, possesseur d'une immense fortune ; et, comme s'il eût voulu réunir sur sa tête, à la fois, tous les genres d'infamies, ce misérable, sans conscience et sans pudeur, était agent secret de l'Angleterre, aux gages de cette nation, dont il recevait une pension considérable, qui, certes, n'était pas le prix de services rendus à la France. « Dubois, dit saint Simon, était un petit homme, maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, et à mine de fouine. »
Tels étaient les principaux éléments de cette Régence, qui devait consommer la démoralisation du royaume, préparer sa ruine et l'affreuse catastrophe où la monarchie allait s'engloutir. Nous n'avons heureusement pas à retracer les actions immorales et cyniques de ces deux hommes qui, pendant les huit années de cette déplorable phase de notre histoire qu'on nomme la Régence : de 1715 à 1723, couvrirent la France de honte, de misère, de confusion ; qu'il nous suffise d'ajouter ici l'énumération des faits les plus importants du règne de Louis XV, au point de-vue particulier qui nous occupe.
Le 10 août 1723, Dubois mourut à l'âge de 66 ans, avec le cynisme qu'il avait scandaleusement professé pendant toute sa vie : sans même vouloir consentir à se laisser administrer les derniers sacrements!... On trouva dans sa maison le plus somptueux et le plus riche mobilier ; sa fortune connue fut estimée à quinze cent mille livres de revenu, dont, pour combler toute mesure, une pension de l'Angleterre formait la majeure partie. Le mépris qu'il avait inspiré se trouvait alors si profond et si général, que pas un seul membre des corps ecclésiastiques, savants ou politiques, auxquels il appartenait, en France, n'osa prendre la parole sur sa tombe, ainsi qu'on le faisait pour tous ceux auxquels on pouvait, sans inconvenance, donner quelques témoignages d'estime et de regrets !...
Débarrassé de ce conseiller immoral et perfide, le Régent, comme un homme qui vient de rompre avec le cynisme de la corruption, sembla, sinon rentrer tout à fait dans les voies de la vertu, du moins abandonner celles de l'effronterie du vice,
quitter sa nonchalante apathie, reprendre le ministère et l'embarras des négociations. Affable, complaisant, accompagnant même ses refus des apparences du regret, d'une bienveillance contrariée, peut-être eût-il fait oublier une partie de ses débordements, de ses immoralités, si cette conversion eût été sincère, au lieu de porter sur la forme bien plutôt que sur le fond. En effet, une attaque d'apoplexie foudroyante vint le frapper au milieu d'une orgie, le 2 décembre 1723, à l'âge de 49 ans, quatre mois à peine après la mort de son indigne précepteur, avec lequel il emportait l'affreuse responsabilité d'avoir plongé la France dans ce gouffre de corruptions et de misères, dont elle ressentira longtemps encore les pestilentielles et fatales émanations.
Louis XV arrivait à sa quatorzième année, sous la direction du cardinal de Fleuri, son précepteur. Dégagé des entraves de la Régence, il tomba successivement dans celles que vinrent imposer à son indolence naturelle des ministres influents d'abord, ensuite des maîtresses, dont l'orgueil et le despotisme eurent toujours le funeste pouvoir de subjuguer sa volonté sans détermination et sans énergie.
Le prince de Condé, duc de Bourbon, remplaça le duc d'Orléans, et , lorsque le souverain eut atteint sa seizième année, lui fit épouser Marie-Charlotte Leczinska, fille unique de Stanislas Leczinski, tombé du trône de Pologne, vivant en simple particulier, sous la protection de la France. Agée de 23 ans, cette princesse n'en fixa pas moins, par ses bonnes qualités, le cœur du jeune souverain, qui vivait alors avec elle dans la plus douce intimité. Au prince de Condé, succéda, comme premier ministre, le cardinal de Fleuri, que sa prudence et son grand âge rendaient partisan de la paix à tout prix ; mais qui cependant ne put garantir le royaume des guerres funestes de la Succession de Pologne et d'Autriche , et mourut vers la fin de janvier 1743.
Délivré de la surveillance, et privé des conseils de son vieux précepteur, Louis XV, alors âgé de 33 ans, tomba déplorablement sous le joug avilissant de ses maîtresses, qui le dominé-
30 RÉGNES l>E LOUIS XIV,
rent successivement jusqu'à la fin de sa vie. La première fut la duchesse de Châteauroux , prodigue des fonds du Trésor , qu'elle gaspillait sans scrupule ; mais la seconde, surtout, l'écrasa de sa domination et de sa honte.
Poisson, Jeanne-Antoinette, marquise de Pompadour, — née en 1721, fille d'un boucher des Invalides, assez mal famé, d'une mère sans principes, qui lui donna l'éducation immorale du siècle; et, dans le but d'une vie licencieuse, fixa les regards du roi, qui, vers 1744, la déclara maîtresse en titre avec son appartement à Versailles. Créée marquise de Pompadour, en 1745, elle sut, par son orgueilleuse audace, subjuguer l'esprit du roi ; par son adresse infinie, se mêler à toutes les affaires, les diriger souvent, en prenant même parfois la conduite personnelle des différents ministères; par ses astucieuses promesses , par ses ruineuses libéralités , se faire des partisans plus ou moins dévoués auprès des conseillers de la couronne; des parlements; des sectes religieuses les plus opposées ; des écrivains, surtout, qui commençaient à combattre les principes de la religion, de la morale, à professer le matérialisme, la licence, l'athéisme, en affermissant ainsi les bases essentielles de sa fatale domination. Enfin, calculant à l'avance toutes les éventualités de l'avenir, prévoyant l'instant précis où ses charmes perdraient de leur empire, elle se rendit nécessaire au souverain par l'attention soutenue d'éviter à sa paresse tout travail pénible, et de le soustraire à l'ennui par l'invention et la variété des plaisirs.
La littérature, nous venons de le faire pressentir, jusqu'alors décente, religieuse, morale, sublime, allait perdre ces grands et nobles caractères par l'invasion d'une école nouvelle, habile, spécieuse, brillante même sans doute; mais presque toujours dépourvue d'un fond solide, vrai, d'une portée réellement utile ; maniant, avec une certaine facilité, le sarcasme, la raillerie, jusque dans les choses les plus sérieuses ; mais ne satisfaisant jamais aux plus saines indications de la morale, de la raison et de la philosophie. Jetons un coup d'œil rapide, général sur cette école et sur la fatale influence qu'elle exerça
malheureusement au milieu de nous dans les xvnr\ xixe siècles, et qu'elle produira peut-être encore sur les suivants.
A la tête de cette école, diversement qualifiée par les termes de voltairienne, philosophique, matérialiste, encijclopédique, etc;, nous trouvons, en effet, le plus étonnant, le plus varié, le plus habile et le plus dangereux de tous les écrivains de cette époque.
Voltaire Arouet, François-Marie, — né à Paris le 20 février 1694, mort le 30 mai 1778, fut assez malheureux pour qu'on lui choisît, comme parrain, l'abbé de Châteauneuf, dernier amant de Ninon de l'Enclos. Celui-ci donna au jeune Arouet les premières leçons d'irréligion, qui purent bien exercer une première influence fâcheuse, à ce point de vue, sur la tournure de son esprit. Ses relations avec la vieille Phryné des temps modernes, celles qu'il eut plus tard avec Mme de Pompadour, et semblables courtisanes d'une impudeur sans limites, n'étaient pas de nature à le faire sortir de cette funeste voie. La fréquentation des épicuriens, beaux esprits, lui fit prendre le ton d'une impiété légère et facétieuse, que son exil, en Angleterre devait rendre plus sérieuse et plus profonde. Malgré son incontestable supériorité littéraire et la réputation européenne que plusieurs de ses ouvrages lui firent bientôt acquérir, ses allures de grand seigneur, un peu trop libres auprès des ministres, des favorites, des princes, du roi luimême, le firent éloigner de la cour de France d'abord ; de celle de Prusse, quelque temps après; son amour exagéré de l'encens, des flatteries, de la renommée, son peu de conscience, de sincérité, lui permirent d'avoir des courtisans, mais peu d'amis véritables. Ses prétentions à l'universalité du savoir, qui le rendirent si médiocre dans les arts, les sciences, dont il voulut parler en maître; le ton de supériorité qu'il prenait, même avec des hommes d'une valeur plus positive que la sienne, lui fermèrent longtemps les portes de l'Académie française, qu'il parvint enfin, après plusieurs unanimes refus, à forcer, en 1746, à l'âge de 52 ans. L'intolérance de ses opinions, l'écrasant, l'implacable, et presque toujours inconvenant
38 RÉGNES I>E LOUIS XIV,
persiflage, auquel il s'abandonna contre tous ceux qui se permirent de n'être pas de son avis, ou qui portèrent la plus légère atteinte à sa vanité, à son orgueil, lui firent un grand nombre d'ennemis. Chef déclaré du parti philosophique, cl, par une conséquence naturelle, des encyclopédistes, il servit k marquer la transition des classiques, auxquels il tenait surtout par son plus important ouvrage : le siècle do Louis XIV; aux romantiques, dont il devint le premier législateur par un grand nombre de productions moins solides que brillantes, et qui trop souvent offrirent la coupable destination de porter atteinte à la religion, à la morale, au respect des lois, à l'autorité du pouvoir. Aussi croyons-nous positivement à la fatale influence de Voltaire et de son école sur la démoralisation de la France et sur le développement des affreuses calamités qui vont la frapper; mais, ne voulant pas en exagérer l'appréciation, nous la résumerons par ces paroles profondément significatives de M. de Narbonne, rapportées par M. Villemain : « La France aime l'esprit de Voltaire, qui est le maximum du sien : cela est incontestable ; mais elle n'a plus les opinions de Voltaire : la révolution l'en a corrigée. »
Le parti philosophique se composait surtout des écrivains suivants, tous plus ou moins exclusivement sensualistes, et dont plusieurs professèrent le matérialisme sans aucun déguisement : d'Alembert, Diderot, d'Argens, Boullanger, Fréret, Duclos, Turgot, Helvétius, d'Holbach, de Prades, Morellet, Marmontel, Raynal, Grimm, Saint-Lambert, La Mettrie, etc.
L'Encyclopédie,-- publication immense, qui devint la plus complète expression de l'esprit philosophique du xvnr9 siècle, éditée par les soins tout particuliers de Diderot, comme l'a très-bien dit M. le professeur Le Gentil : « eut pour but de résumer et de juger, au point de vue de la libre pensée et de la philosophie sensualiste, toutes les connaissances, les idées et l'histoire de l'humanité; d'anéantir, pour les refaire, les croyances, les mœurs et les institutions du passé : monument de force et d'audace, plus que de sagesse et de vérité. » Si nous exceptons le Discours préliminaire de ce vaste dictionnaire encyclo-
pédique, par d'Alembert, et, qu'en admettant les opinions de l'auteur, on peut regarder comme un chef-d'œuvre d'exposition, d'élégance, de méthode et de modération dans les vues, le reste, en général d'assez mince valeur pour le fond, est loin de répondre à d'aussi étranges prétentions, n'a plus cours aujourd'hui parmi les notions utiles, et n'était propre qu'à faire des demi-savants, en supposant même que la majeure partie de son enseignement n'eût pas fait des hommes corrompus. « Ce ne fut qu'avec répugnance, dit Anquetil, que Louis XV permit la publicité de ce Recueil énorme, qui devait enseigner toutes les sciences, et dont le moindre défaut est d'avoir fait une multitude de demi-savants. »
Au milieu de tous ces auteurs, un écrivain, plus fameux encore, semble vouloir former une école à part, vient se placer à côté de Voltaire, fait une opposition spécieuse à ses principes; mais, en réalité, produit, sur les populations, une démoralisalion aussi profonde, sous les apparences d'une raison de parade et d'une bien fausse bonhomie.
Rousseau, Jean-Jacques, — né à Genève le 28 juin 1712, mort le 3 juillet 1778, ayant perdu sa mère en naissant, et son père, simple ouvrier en horlogerie, ne pouvant lui donner aucune instruction, eut une éducation aventureuse, dont il éprouva toute sa vie les funestes influences. Abandonné à ses propres volontés, il fut lui-même son instituteur, puisa malheureusement ses premières notions dans les romans, et ne rectifia ses idées qu'un peu plus lard par la lecture de quelques bons auteurs : Virgile, Descartes, Racine, Newton, le Père Lami, Fénelon, etc. Véritable Gil Rlas, il fit presque tous les métiers, obtint les bonnes grâces et même les faveurs de plusieurs femmes distinguées, dont il ne ménagea ni la bienveillance, ni même la réputation : la reconnaissance n'était pas sa vertu. Le prix qu'il obtint à l'Académie de Dijon, pour la solution paradoxale d'un problème important, fut le principe à la fois de ses nombreuses tribulations et de son étonnante célébrité.
Désormais en lutte perpétuelle avec le genre humain, que,
40 RÉGNES I>K LOUIS XIV,
dans son orgueil et dans sa misanthropie maladive, il croyait constamment occupé de sa personne, avec l'intention arrêtée de le poursuivre et de l'opprimer, il vécut retiré du monde, rompit en visière avec la société, qu'il voulait ramener à l'état sauvage, le seul convenable à ses yeux hallucinés ; avec la littérature, les sciences, les arts, qu'il accusait de corrompre les mœurs; avec la religion, qu'il ne pouvait accommoder aux excentricités, aux dérèglements de sa vie. Toujours égaré dans les systèmes de son imagination paradoxale , toujours en contradiction avec lui-même, entre ses préceptes et sa conduite, il prêchait l'oubli des injures, et prenait sans motif, conservait sans raison, de l'ombrage, de la haine contre tout le monde ; il se portait en défenseur, en soutien des bonnes mœurs, et passa toute sa vie dans un concubinage sans pudeur et sans excuse. Il enseignait les devoirs de la famille, faisait des traités de l'éducation qu'il fallait donner au jeune âge, et mettait ses enfants à l'hôpital ; il composait des livres assez immoraux, assez corrupteurs pour en porter lui-même ce jugement : « La jeune fille qui osera lire une seule page de cet ouvrage, est une fille perdue !... » Et, cependant, il le jette en pâture à sa curiosité, après l'avoir aussi scandaleusement excitée!...
Le résumé d'une appréciation que nous ne voulons pas conduire plus loin est assurément facile : cet homme était affecté d'une hypocondrie monomaniaque; il était fou, mais un fou, dont les moments lucides enfantaient des pages admirables quand elles n'étaient pas l'expression de la démence, du paradoxe, ou de la plus licencieuse immoralité !...
Voltaire et Jean-Jacques, tels sont donc les deux hommes qui, par leurs écrits, ont le plus contribué à la démoralisation, aux mouvements insurrectionnels de la France, à la décadence monarchique, au triomphe de la révolution française; aussi verrons-nous leurs dépouilles mortelles, solennellement déposées, par décret de la Convention, en 1794, au Panthéon, avec d'autres célébrités, dont nous ne rappellerons pas les noms, pour éviter à ces deux grands écrivains la terrible expiation de s'y
trouver en pareille compagnie. Achevons les tristes détails de cette première phase des temps modernes.
Louis XV n'avait assurément, ni en religion, ni môme en morale, des principes très-édifiants ; mais, comprenant, avec un sens assez droit d'ailleurs, les dangers que ces écrivains, ceux de l'école de Voltaire surtout, faisaient courir à la religion, à la morale, et surtout à la roayauté, les avait éloignés de la France. Toutefois, il n'avait pas su, de même, se débarrasser des autres causes de sa décadence : des prétentions exagérées du pouvoir parlementaire, des disputes religieuses, des guerres politiques, du scandaleux ascendant que ses favorites conservèrent jusqu'à la fin, sinon sur son cœur, au moins sur son esprit.
La fameuse bulle Unigenitus, ainsi nommée , comme les autres, des mots qui la commencent, excommuniant les adhérents du quesnélisme, sorte de résurrection du jansénisme, rendue par le Pape Clément XI, en 1713, sous Louis XIV, agitait encore péniblement le royaume. En 1757, Louis XV fut lui-même frappé du poignard d'un fanatique misérable et débauché, nommé Robert-François Damiens.
Les guerres entre la France, l'Angleterre, le Portugal n'avaient eu, pour le souverain, d'autre issue que l'avilissant et ruineux traité de Paris, qu'il fut contraint de signer le 10 février 1763.
Les attaques des parlements et les conflits religieux, dans lesquels entrèrent constamment les Jésuites, furent brusquement terminées par la destruction du premier corps, et l'expulsion du second, vers 1764. Mais le monarque resta plus que jamais asservi sous le joug de ses dégradantes liaisons. En effet, la mort de Mme de Pompadour, survenue le 15 avril 1764, qu'il vit arriver sans regrets, peut-être même avec satisfaction, au lieu de l'affranchir d'une aussi regrettable domination, le fit tomber dans une plus avilissante encore.
Vaubernier, jMarie-Jeainpœ, comtesse |Dubarry, — née à Vaucouleurs, en 1744, morte, en 1793 sur l'échafaud révolutionnaire, fille d'un commis aux barrières, devint, en 1769, au
mépris de la cour, à la répulsion flétrissante de la France entière, maîtresse avouée de Louis XV, et put trouver un homme assez lâche, assez vil, Guillaume, comte Dubarry, pour lui donner sa main et son nom. Le roi ne se releva pas de cette chute : sa ruine et sa honte se trouvèrent à la fois consommées.
Attaqué de la variole, et prévoyant sa fin prochaine, il fait éloigner la Dubarry, demande les secours de la religion; devant sa cour, le pardon général de tous les scandales qu'il avait occasionnés, et meurt le 10 mai 1774, à l'âge de 64 ans.
En quittant la vie, Louis XV laissait à son petit-fils, Louis XVI, qui lui succéda, toutes choses dans le plus déplorable état. Il avait entrevu les catastrophes qui devaient suivre son règne ; mais, tout entier à ses plaisirs, et trop indolent pour entreprendre des réformes qui nécessitaient du courage, de la résolution et du travail, il semblait dire à la révolution, suivant Anquetil : « Attendez que je n'y sois plus ! » Des finances dans le plus déplorable état, une cour, un royaume tout entier précipités dans les voies fatales du luxe, des désordres, de l'immoralité; un relâchement progressif dans les liens réciproques destinés à maintenir la bonne harmonie entre le souverain et les sujets, dans ceux même de la famille, de la société; un amour effréné de l'indépendance, de la liberté, de la licence ; un mépris dédaigneux de la religion, de la morale, de tout principe d'autorité supérieure, prêches dans les libelles etlespamphletsdu jour; un mécontentement haineux, une agitation sourde, profonde, excités entretenus, développés, soudoyés même chez les hommes de désordre, par des nations jalouses, intéressées au bouleversement de la France, et qu'il n'est pas nécessaire de nommer, etc., telles étaient les principales causes de cette affreuse révolution, alors à peu près impossible à prévenir, même par les efforts d'un souverain puissant, bien entouré, bien secondé dans son action ; qui devait, par consé quent, entraîner, dans l'abîme de la monarchie, le bon, le si bienveillant Louis XVI, dont nous allons, en quelques mots, retracer les tribulations et le martyre!...
Louis XVI, — né à Versailles le 23 août 1754, de Louis, Dauphin, dont les vertus furent une sorte de reproche à la cour dépravée de Louis XV, et de Marie-Josèphe de Saxe, qu'il perdit malheureusement bien jeune : dans les années 1765 et 1767, monta sur le trône de France le 10 mai 1774, à Page de 20 ans. Doué des meilleures qualités, religieux, moral, bienveillant par caractère et par éducation ; le cœur droit, aimant, l'esprit juste, orné d'une solide instruction; il présentait exactement tout ce qui pouvait entretenir la prospérité d'un pays tranquille, garantir le bonheur d'un peuple docile aux enseignements de la raison, de la sagesse et de la vérité. Mais, au milieu des conditions que nous venons de préciser avec regret, d'un caractère faible, indécis, timide; sans connaissance positive des choses, des hommes et des affaires, il n'avait rien de ce qu'il fallait pour prévenir, et même pour diriger une révolution aussi terrible que celle qui se préparait avec une effrayante activité. Son amour du bien public ne put le garantir de la malveillance excitée contre la royauté; sa bonté ne le préserva pas de la haine implacable des partis; il fut entraîné par le torrent, auquel peut-être aucun souverain n'eût été capable de résister.
Les tristes accidents qui vinrent jeter le deuil sur les fêtes somptueuses de son mariage avec Marie-Antoinette, fille de l'empereur d'Autriche, François 1er, et de Marie-Thérèse , le 30 mai 1770, semblèrent d'un funeste présage pour le règne de l'héritier présomptif de la couronne, et cette fatale prévision ne s'est que trop douloureusement vérifiée.
La première faute que fit le trop confiant Louis XVI, en arrivant au pouvoir, fut de placer auprès de sa personne, à titre de conseil et de premier ministre, le vieux comte de Maurepas^ âgé de 73 ans; depuis 23, éloigné de la cour par une disgrâce, après avoir bien servi la France dans plusieurs postes importants ; mais d'un caractère léger, n'ayant plus l'habitude essentielle des affaires qu'il traitait avec plus de finesse, d'esprit, que de jugement et de profondeur; et, par conséquent, bien au-dessous du rôle difficile et sérieux qu'il avait à remplir.
Le roi ne fut pas beaucoup plus heureux dans le reste de son entourage; les trois hommes de conscience et de mérite qui firent partie du ministère, et qui, seuls, peut-être, pouvaient le bien diriger, ayant été, soit obligés de se retirer, soit môme disgraciés, par la jalousie, les intrigues des courtisans inconsidérés ou dangereux, plus habiles à capter la faveur du jeune souverain.
Ces trois hommes éminents, qui portèrent jusqu'à l'héroïsme leur dévouement à la France, à la royauté, furent alors :
Malesherbes de Lamoignon-Chrétien-Guillaume, — né à Paris en 1721, mort en 1794, sur l'échafaud révolutionnaire, pour avoir voulu en arracher son roi, fut appelé au ministère par Louis XVI, en 1774. D'un esprit élevé, d'un caractère profondément estimable, il proposa la réforme nécessaire de plusieurs graves abus : les lettres de cachet, l'excès du luxe, du faste, des dépenses, etc. Ses avis n'étant pas écoutés, il donna sa démission en 1776. Rappelé en 1787, avec le môme insuccès dans ses conseils, il rentra dans la solitude ; et, comme nous le verrons, n'en sortit que vers 1792, pour venir à Paris faire au malheureux monarque le sacrifice de son dévouement et de sa vie!...
Turgot, Anne-Robert-Jacques , — né en 1727, à Paris, mort en 1781. Économiste sérieux et distingué, fut, en même temps que Malesherbes, son ami, vers 1774, placé au ministère par Louis XVI. Les réformes qu'il voulut effectuer dans l'administration intérieure du royaume , les industries , le commerce, etc., toujours dans l'intérêt h la fois de l'État et des populations, lui suscitèrent, sans aucun motif, de nombreux ennemis ; et, bien que le souverain eût fait le plus grand éloge de son caractère et de ses actes, en face de la nation, en répétant plusieurs fois ces remarquables paroles : « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple ; » il fut assez faible pour se priver d'un ministre de cette valeur, en le sacrifiant à ses envieux : Turgot est renvoyé en 1776; et se livre, dès lors, tout entier à la science.
Necker, Jacques, né à Genève en 1732, mort à Paris en 1804, homme probe, actif, laborieux, financier habile, marchant, pour les réformes et les créations utiles, sur les traces de Turgot, fut appelé aux affaires en 1776, et parvint à mettre un peu d'ordre dans les conditions du Trésor. Mais la publicité qu'il voulut donner à sa gestion, dans son fameux compterendu, soumis au roi vers 1781 , lui fit autant d'ennemis des courtisans qui désiraient continuer à manœuvrer dans l'ombre ; et les intrigues de cour l'obligèrent à la retraite. En 1788, la disette des vivres, le nouveau désordre des finances, les progrès de la fermentation, l'orage grondant au loin, etc., forcèrent Louis XVI à le rappeler. Sa présence, la confiance qu'il inspirait produisirent un instant de calme, un temps d'arrêt dans l'agitation qui gagnait les provinces : mais il était alors trop tard, l'impulsion fatale était donnée. D'un autre côté, l'absence de Necker, à la séance royale des États généraux du 23 juin 1789, mécontenta le roi, qui, sur les pressantes solcitations de la cour, le congédia de nouveau, le 11 juillet suivant: mesure imprudente, qui devint l'occasion, ou, pour le moins, un des prétextes de la terrible insurrection parisienne, que suivit la prise de la Bastille.
Les ministres que l'on prétendait mettre à la place de ces trois hommes estimés du public, ou dans les autres administrations , furent successivement : MM. Joly de Fleury, de Calonne, Sartines, de Vergennes, de Caslries, de Ségur, de Montmorin, de la Luzerne, deBrienne, de Breteuil, delà Vauguyon, etc.; les uns peu sympathiques à la nation, les autres manifestement au-dessous de leurs graves et difficiles fonctions, contribuèrent, sans mauvaise intention, nous aimons à le croire, mais par des fautes sérieuses et multipliées, à la marche fatale et rapidement désastreuse des événements.
Le comte de Maurepas, inconséquent et léger, trouvant, dans l'affectueuse bienveillance du roi, les dispositions d'une tolérance plus que charitable et presque philosophique, loin de calmer cet élan périlleux au milieu de toutes les circonstances; essentiellement funeste, dans celles dont il se trouvait environné,
t'avait entraîné, dès le commencement de son règne, à l'adoption de plusieurs mesures intempestives, désastreuses , qui devaient en compromettre la sécurité, le bonheur, et précipiter la ruine de la monarchie.
Au nombre de ces mesures, les plus subversives, par leurs effets, de la soumission aux lois, des bonnes mœurs, de la royauté la plus paternelle, furent : le rétablissement des anciens parlements, la facultée donnée, aux coryphées de l'école philosophique, de rentrer en France, et d'y répandre, en toute liberté, les principes dangereux de leurs doctrines; l'adoption toujours si regrettable du système des concessions ; la réunion dans une seule Chambre des trois corps : la noblesse, le clergé, le tiers Etat, avec sa prépondérance du double vote ; d'où se forma plus tard I'Assemblée nationale, cette nouvelle autocratie, qui, sous le nom de peuple, devait, par sa puissance progressive, renverser le pouvoir décroissant de la royauté, pour arriver, en passant, avant la catastrophe, par les Assemblées constituante , législative, la Convention, à ce despotisme brutal, dont on baptisa le terrible représentant sous le nom mensonger et dérisoire de peuple souverain !...
A ces causes fatales de prochaine destruction, vinrent se joindre encore les monstruosités d'un prince malheureusement trop voisin du trône par sa naissance ; l'argent et les perfides insinuations d'une monarchie voisine, toujours prête à souffler le feu de la discorde et de l'insurrection au milieu de la France, dans tous les temps objet de sa jalousie, de son indigne convoitise.
D'Orléans, Louis-Philîppe-Joseph, — né à Saint-Gloud le 13 avril 1747, mort le 6 novembre 1793 sur l'échafaud révolutionnaire, auquel il avait envoyé son parent et son roi ; arrièrepetit-fils du Régent, fils de Louis-Philippe d'Orléans, dont il n'eut aucune des belles qualités. Doué des vices de son bisaïeul , il imita , sans ménagement , les excentricités de la Régence ; dédaigné de la reine Marie-Antoinette, qui ne pouvait ni l'aimer, ni l'estimer, il en devint le plus mortel ennemi; convoitant la couronne, il se fit l'entremetteur de l'Angleterre
contre la France, le persécuteur de Louis XVI, l'ami des Sans- Culottes, auxquels il sacrifia son honneur et jusqu'à son nom, pour prendre celui de Philippe-Égalité !.. . Instigateur, quand il n'était pas agent, des émeutes et des démonstrations populaires ; habitué du club des Jacobins, des sociétés secrètes les plus hostiles au gouvernement du roi ; membre de la Convention nationale par l'appui de Danton ; âme damnée des chefs de la Montagne, il vota la mort de son vertueux souverain, de son proche parent, sans sursis et sans appel au peuple : quelle infamie! quelle expiation !... Enfin, quelle mort, et quelle application de la justice divine; quelle preuve de la confiance qu'avaient en lui ses affreux et dignes amis!...
Au milieu de ces funestes conjonctures, de ces infernales machinations, comment le trop bon et trop confiant monarque aurait-il évité la fin tragique, vers laquelle, sans repos et sans trêve, le poussaient, avec tant de violence, la fatalité des choses, des événements, la perversité, la démoralisation, la cruauté sanguinaire des hommes? Nous allons désormais le voir, de concession en concession, marcher ou plutôt courir à sa perte.
Par excès de timidité, de bienveillance, d'amour de l'humanité surtout, cet excellent prince n'écoute, et ne suit aucun des conseils énergiques, dont la réalisation effectuée à temps eût, peut-être, sauvé la France et la royauté !...
Lorsqu'il était sur le point d'accorder la réunion des trois corps, la conversion des États généraux en Assemblée nationale, qui lui créait un antagoniste, certainement subversif de l'autorité, de la puissance royale : première et la plus dangereuse de toutes les concessions faites aux exigences populaires ; il dit à M. de Luxembourg , qui présidait le corps de la noblesse : « J'attends de la fidélité, et de l'affection pour ma personne, de l'ordre que vous présidez, sa réunion avec les deux autres. » Le duc lui fait aussitôt cette respectueuse et digne réponse : « Sire, en vous conseillant cette grande mesure, a-t-on fait observer à Votre Majesté les suites que cette réunion peut avoir pour elle? En la combattant, ce n'est pas sa cause personnelle que la noblesse défend; mais celle de la
couronne. Votre Majesté n'ignore pas quel degré de puissance l'opinion publique et les droits de la nation décernent à ses représentants. Ce pouvoir sans bornes existe dans les Etats généraux actuels ; mais leur division en trois Chambres enchaîne leur action et conserve la vôtre. Réunis, ils ne connaissent point de maîtres; divisés, ils sont vos sujets. Placée entre les deux alternatives de se réunir ou &q résister, votre fidèle noblesse, croyez-le bien, Sire, n'hésitera pas : si vous lui commandez la première, elle obéira, mais avec la douleur de compromettre vos intérêts ; si vous lui permettez la seconde, elle saura mourir, au besoin, en sauvant l'indépendance du trône ! »
Il était impossible de mieux voir, préciser une aussi grave question, de parler à la fois avec plus de loyauté, de raison et de sens. Mais le roi , comme entraîné par une sorte d'impérieuse fatalité, lui repartit avec ce ton sec et résolu, qui, dans un souverain, ne permet pas de réponse : «Monsieur de Luxembourg, mes réflexions sont faites ; je suis déterminé à tous les sacrifices : je ne veux pas qu'il périsse un seul homme pour ma querelle. Dites à la noblesse que je la prie de se réunir aux deux autres ordres ; qu'au besoin, je le lui ordonne comme son roi : Je le veux. »
Dans la bouche d'un homme qui n'a que ses intérêts à sauvegarder, une semblable réponse eût été sublime; dans celle d'un souverain, elle devenait de l'aveuglement ou delà faiblesse. La mesure fut exécutée avec toutes les funestes conséquences prévues par le noble duc !.. . A partir de ce moment, le malheureux et trop bon Louis XVI marche de concession en concession, de chute en chute, pour se briser enfin sur l'échafaud!...
Le duc d'Orléans conspire ; l'Angleterre distribue son or ; l'Assemblée nationale progresse vers l'omnipotence ; les anarchistes prêchent, au nom de la liberté, l'insurrection dans les clubs ; une vile populace, excitée par des bandits à gages, s'y livre chaque jour, en insultant le clergé, dont un grand nombre de députés avaient commis la faute grave de s'unir à ceux du tiers État; on voit apparaître dans les rues, sur les places publiques, partout, ces hommes au maintien cynique et
débraillé, à la figure sinistre et menaçante, qui, semblables aux oiseaux de mauvais augure, se montrent toujours aux approches des violents orages. Le pillage, la dévastation, le meurtre se commettent avec audace, et presque sans répression. Une milice parisienne est improvisée; puis subitement organisée dans la France entière, ayant M. de La Fayette pour généralissime. On fait prendre au roi la cocarde tricolore, en attendant qu'on l'affuble du bonnet rouge ; il est ramené à Paris par une cohue d'insurgés, en grande partie composée de femmes du peuple, abruties par les excès du vin et de la débauche; il arrive aux Tuileries le 6 octobre 1789, et s'y trouve gardé comme dans une véritable prison. Pendant la trop mémorable séance du 4 août de la même année, sous le prétexte d'une généreuse abolition de l'esclavage, qui déjà n'existait plus guère que de nom pour tout le royaume, les titres, privilèges, dignités, dîmes, revenus du casuel, places héréditaires, etc., avaient été mis à néant, sans même que l'on parût s'occuper de l'opposition que pourrait y faire le veto royal : c'était l'établissement du régime de Y égalité en attendant celui de la terreur. C'était la destruction des racines de la royauté, en attendant que l'on en frappât le tronc ; que l'on fit tomber la tête même du roi!...
Déjà les réformateurs imprudents, mais honnêtes, de 1789, étaient périlleusement dépassés : tous le comprirent trop tard ; et Mirabeau, lui-même, ce fougueux tribun du peuple, ce Démosthènes des temps modernes, voyant l'autorité souveraine disparaître, et le vaisseau de l'Etat si désastreusement entraîné à la dérive dans cette funeste séance, fit entendre, au milieu de l'Assemblée nationale, ces profondes et mémorables paroles : « Un des opinants pense, quand le peuple a parlé, que la sanction royale n'est pas nécessaire ; moi, messieurs, je soutiens le veto du roi tellement indispensable, que j'aimerais mieux vivre à Gonstantinople qu'en France s'il ne l'avait pas. Oui, je le déclare, je ne connais rien de plus terrible que Yaristocratie souveraine de six cents personnes qui, demain, pourraient se rendre inamovibles, après demain héréditaires , et finiraient, il 4
comme les aristocrates de tous les pays du monde, par tout envahir ! »
Le grand orateur qui répondait, après la séance du 3 juin 1789, avec une superbe et dangereuse éloquence, à l'envoyé du roi qui venait sommer le tiers Etat de quitter la salle, dans laquelle il s'obstinait à rester : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes ; » cet homme de sens, de génie, mûri par l'expérience et la réflexion, comprit, un des premiers, ce qu'était en réalité cette volonté populaire; à quels excès elle allait entraîner. En 1790, dans un langage aussi remarquable par la forme, bien différent pour le fond : « Et moi aussi, s'écria-t-il avec une éloquente indignation, pendant que l'on faisait au jeune Barnave une ovation pour le discours virulent qu'il venait de prononcer, on voulait, il y a quelques jours, me porter en triomphe; aujourd'hui, l'on crie dans les rues : « La grande trahison du comte de Mirabeau ! » Je n'avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu'il n'y a qu'un pas du Gapitole à la Roche-Tarpéïenne ! »
Vers le mois de mars 1791, voyant enfin clairement que le projet des anarchistes était de tout renverser, de tout détruire, il se lève précipitamment du siège qu'il occupait, et, lançant des regards foudroyants sur ses adversaires : « Je combattrai, dit-il, toute espèce de factieux qui voudraient porter atteinte aux principes de la monarchie, dans quelque système que ce soit, et dans quelque partie du royaume qu'ils osent se montrer! »
Mais, comme si tout devait manquer à la fois au salut de la France et du roi, le seul homme qui pût alors combattre avec avantage dans cette périlleuse et noble lice, en supposant sa conversion durable et sincère, mourut le 2 avril 1791, à l'âge de 42 ans ; exprimant, par ses dernières paroles, tout le regret de ce qui se passait, et la triste prévision de ce qui devait arriver : « J'emporte dans mon cœur le deuil de la monarchie, dont les débris vont être la proie des factieux ! »
Le roi, vers le milieu de la nuit du 20 au 21 juin 1791, tente,
avec sa famille, un dernier effort pour échapper à ses bourreaux, en dirigeant sa fuite vers la petite ville frontière de Montmédy, dans le pays Messin; mais, arrêté à Varennes, en Champagne, ramené le 22 à Paris, comme un coupable, il est enfermé sous bonne garde, au palais même des Tuileries.
On délibéra pour savoir si l'évasion du roi était un délit, si Ton devait le mettre en accusation? Mais la grande majorité de l'Assemblée repoussa victorieusement ces perfides insinuations; le roi signa la Constitution, l'enthousiasme devint presque général; une fête brillante fut donnée au Champ-de-Mars, terminée aux Champs-Elysées : la famille royale y parut au milieu des plus sympathiques manifestations; mais les clubs des Jacobins, des Cordeliers, le duc d'Orléans, l'Angleterre, les coryphées des sociétés secrètes, etc., n'avaient pas dit leur dernier mot.
L'Assemblée constituante venait de terminer la mission dont elle avait été chargée. Ses membres emportèrent, en se quittant, un mécontentement commun : les uns d'avoir sérieusement compromis la royauté ; les autres de n'avoir pas encore pu faire assez pour la ruiner entièrement.
Dans cesgraves conjonctures, les membres de l'Assemblée législative avaient été nommés par élection dans les provinces ; presque tous sous l'active influence des clubs qui s'étaient organisés dans la France entière. Nous verrons les conséquences naturelles de pareils choix : ce nouveau corps fut institué. Les tentatives des émigrés, auprès des puissances étrangères, les guerres de la Vendée, qui commençaient, ainsi que nous le dirons, à se manifester dans le Poitou, la Saintonge, l'Anjou, le Maine, etc. ; le refus que fit la grande majorité du clergé de prêter serment à la Constitution, devinrent autant de prétextes ou de motifs, que ne manquèrent pas d'exploiter les anarchistes, pour inspirer des inquiétudes, répandre des calomnies, et définitivement perdre la royauté.
Au refus du souverain de sanctionner des décrets de persécution, de poursuites et de proscriptions, qui, tous, avaient pour objet des guerres injustes, des atteintes à la conscience
du clergé, do la noblesse, des citoyens, pour les contraindre au serment, la plus ignoble populace envahit les appartements du roi, défile, pendant plusieurs heures devant Sa Majesté; l'insultant de la manière la plus cynique, et l'abreuvant des plus grossiers outrages, qu'il supporte, comme son divin Maître, avec toute la douceur, toute la résignation du chrétien ! Les Sans- Culottes avaient adopté, comme un costume parfaitement à leur convenance, la carmagnole et le bonnet rouge des bagnes. Pour que rien ne manquât à la Passion d'un roi si cordialement religieux, on lui mit sur la tête cette autre couronne d'épines, et, comme le Christ, il ne fit aucun mouvement pour éviter cette humiliation, qu'il ne méritait pas, aucun effort pour s'en débarrasser !
Une conduite aussi noble, aussi patiemment sublime, avait désarmé cette vile populace, excité la réprobation de la capitale, et, plus tard, des provinces contre les auteurs de ces coupables démonstrations; mais des échappés des bagnes de l'Ouest, du Midi, sous le nom de Marseillais, arrivant en grand nombre dans la capitale, y sont reçus avec une joie féroce parleurs frères et amis, dont ils relèvent aussitôt l'audace en parcourant les voies publiques avec des drapeaux offrant pour devise : « A bas le tyran, la sanction ou la mort. »
Les deux mots étaient enfin prononcés : comme accusation : la tyrannie; comme châtiment : la peine capitale!... Mais, en donnant avec tant d'injustice à Louis XVI le nom de tyran, qu'assurément aucun roi ne mérita moins que lui, ces démagogues révoltés ne semblent-ils pas lâchement se venger de l'avilissement de leurs ancêtres obséquieux, bassement courbés sous le sceptre de Louis XIV, et qui n'avaient pas eu le courage de jeter ce titre, en expiation, à ce monarque absolu, dans un temps où , certes, il n'aurait pas excité d'aussi justes réclamations?
On se demande encore si l'Angleterre, en soudoyant, à la fois, les émeutiers, ces plus dangereux ennemis de la France, et les bourreaux de Louis XVI, voulait, en même temps, faire oublier l'assassinat judiciaire de Charles Ier, et consommer la
ruine de cette nation, qui, dans tous les temps, lui causa tant d'ombrage et de jalousie? C'est une double question que l'on pouvait alors poser, mais que, depuis, les faits et l'expérience ont entièrement résolue.
Déjà se succèdent, avec une effrayante rapidité : le siège des Tuileries au 10 août 1792 ; le massacre des Suisses, des fidèles soutiens de la royauté, des prisonniers, au nombre desquels se trouvent plus de trois cents prêtres condamnés à la déportation; l'enlèvement du roi, de sa famille, leur incarcération au Temple ; au 21 septembre, l'institution de la Convention nationale, qui, dans sa première séance, décrète, par acclamation, la déchéance de Louis XVI ; l'abolition de la royauté, la proclamation de la République ; la mise en accusation du souverain, qui, d'après les stupides et sanguinaires paroles de Manuel et de Saint-Just : « devait être jugé pour le crime d'avoir été roi!... » son procès, commencé le 6 décembre, continué, sans interruption, au milieu des formalités les plus dérisoires, des manifestations les plus atroces, les plus sinistres ; puis terminé le 17 janvier 1793, par la condamnation à mort, sans appel au peuple, sans aucun sursis, par 366 voix, sur 727 , — par conséquent à la seule majorité de 5 voix; — enfin, consommé le 21 janvier, à dix heures un quart, sur la place Louis XV, où l'abbé Edgeworth , au fatal moment, et comme une digne consécration du plus touchant martyre , fit entendre ces paroles sublimes : « Fils de saint Louis, montez au ciel!... »
Qu'il nous soit permis, avant d'abandonner les considérations relatives à ce fatal événement, où la monarchie venait de se briser, d'en résumer les faits accessoires, d'en citer plusieurs traits héroïques, plusieurs paroles admirables et d'un sens profond: les uns et les autres, en nous offrant des enseignements utiles, feront une heureuse diversion à ces crimes de l'anarchie, en nous montrant l'humanité dans son plus noble aspect.
Malesherbes, disgracié de la cour de Louis XVI par les intrigues des courtisans, apprenant les premiers événements sérieux de 1792, écrivait alors à l'une de ses parentes : « Je pars pour
Paris; les choses deviennent plus graves ; le roi pourrait avoir besoin de moi, je cours à mon poste. » Il répondait à l'envoyé du souverain, mis en jugement et réclamant ses généreux services : <r J'ai été honoré de la faveur du roi pendant sa prospérité ; je ne dois pas l'abandonner dans son malheur. » Sentant, pour une mission aussi grave, le besoin de s'adjoindre un collègue dans la force de l'âge et du talent, il envoie réveiller, au milieu de la nuit, le courageux avocat de Sèze : a Un arrêté du Conseil de la Commune, répond, sans hésiter, ce digne collègue, porte que les défenseurs du roi, une fois entrés au Temple, n'en sortiront plus qu'avec Sa Majesté : je regarde cet arrêté comme un acte de proscription contre les défenseurs du roi '.je m'y dévoue de tout mon cœur! » Pendant les débats, il osa dire avec une imperturbable résolution, en face d'un tribunal composé de misérables, tels que Danton, Robespierre, Marat, etc. : a Je cherche parmi vous des juges, et je n'y vois que des accusateurs!... »
Pendant le scandaleux procès de Marie-Antoinette , procès qui se termina par l'exécution de cette illustre et si malheureuse veuve du roi martyr, sur la place Louis XV, le 16 octobre 1793 ; procès débattu si courageusement en face de ces tigres, au regard fauve, altérés du sang royal, flairant déjà leur victime; devant l'instrument du supplice en permanence, la reine, grossièrement outragée dans ses plus respectables sentiments, releva dignement la tête, et, jetant sur l'assistance un regard profondément douloureux, ne répondit que par cette éloquente et noble interpellation : « Le crime dont on m'accuse est si monstrueux qu'il devient impossible : j'en appelle à toutes les mères qui m'entendent! » Son jeune et digne avocat porta si loin, dans une admirable défense, l'entraînement de l'héroïsme et l'abnégation de la vie, que cette excellente reine, effrayée d'un si grand dévouement à sa personne, pousse un cri suivi d'une réponse où se peignent, d'un seul trait, les plus sublimes sentiments : « Chauveau-Lagarde, vous vous perdez !.. » « Qu'importe, madame, si je puis vous sauver!... »
Marie-Antoinette connaissait bien ses juges : en effet le
généreux Malesherbes.,qui venait de prouver à la France jusqu'où peut s'élever l'admirable dévouement de la vertu, périssait, au milieu de sa famille, le 22 avril 1794, sur l'échafaud révolutionnaire, déjà purifié par le sang innocent du meilleur des rois ; les deux nobles et courageux avocats : de Sèze , Chauveau-Lagarde, étaient, vers la même époque, arrrêtés comme suspects ; et, sans la chute de Robespierre, au 9 thermidor, 27 juillet 1794, auraient eu le même sort que leur vénérable doyen. C'est ainsi que, sous le régime de la Terreur, le Comité de Salut public savait apprécier les qualités les plus belles, et récompenser les plus sublimes actions de l'humanité!...
Si nous voulons, en terminant le récit de ces tristes et désastreux événements, apprécier mieux encore les causes principales qui les ont amenés, écoutons les deux hommes les plus capables de nous fournir ce tardif mais précieux enseignement.
« Tous les torts de Louis XVI, disait Malesherbes à l'abbé Edgeworlh, immédiatement après la fatale exécution, sont de nous avoir trop aimés, d'avoir voulu nous traiter en père au lieu de nous gouverner en roi ; d'avoir mis son bonheur à nous rendre plus heureux que nous n'étions susceptibles de l'être. Mais ces torts appartenaient exclusivement aux vertus de cet excellent prince, au lieu que les nôtres sont la suite de nos vices, et de cette fausse philosophie dont j'ai moi-même été la dupe, et qui a creusé l'abîme effroyable qui nous dévorera tous!. . .
a C'est elle qui, par une magie inconcevable, a fasciné les yeux de la nation, au point de lui faire sacrifier, au fantôme de la liberté politique, la réalité de la liberté sociale qu'elle avait en partage, et dont elle jouissait, sous tous les rapports, avec plus d'étendue qu'aucune autre nation. » Combien cette appréciation est juste et profonde ; quelle terrible prophétie, après la catastrophe, mais avant les événements qui l'ont suivie, qui la suivraient encore au milieu des mêmes conditions!
Lorsque ce noble défenseur du roi vint lui communiquer officieusement l'inique et monstrueuse condamnation prononcée contre lui, ce malheureux souverain laissa, comme par
56 RÈGNES dp: louis xiv,
une impulsion irrésistible, échapper celte éloquente et douloureuse exclamation : « 0 mon Dieu!... était-ce donc 1k le prix que je devais attendre de tous mes sacrifices ? N'avais-je pas tout essayé pour le bonheur des Français?... » Quelle critique amère et positive du système des concessions, et de cette bonté gouvernementale excessive que les mauvaises passions ne manquent jamais de regarder et de traiter comme une impuissante faiblesse !...
Avec la tête de l'excellent et malheureux Louis XVI, était tombée la royauté, le principe de la monarchie héréditaire, seule base invariable d'un gouvernement qui prétend à la stabilité. Avec l'inauguration de la République, venait de commencer l'ère fatale et nouvelle d'une démocratie périssable et versatile, comme l'humanité qui lui servait de fondement; comme toute suprématie, dans laquelle on voudra substituer V homme au principe. C'est une importante et grande vérité que l'expérience va se charger de placer dans une parfaite évidence. Mais, avant de passer aux terribles et déplorables événements de la seconde phase historique des temps modernes, voyons ce qui se passait dans la province du Maine pendant la première, dont nous avons rapidement esquissé les caractères généraux, afin d'y mieux rattacher ceux qui sont particuliers à cette province.
Au milieu des grands et funestes changements du nouvel ordre de choses, le Maine, comme toutes les autres divisions de la France, va présenter des modifications si profondes, aux points de vue surtout : 1° de son territoire; 2° de ses institutions; 3° de ses progrès littéraires , scientifiques, industriels, etc. ; 4° du caractère, des usages, mœurs et coutumes de ses habitants, que nous devons les étudier, dans chacun de ces quatre paragraphes, avec d'autant plus de soin, qu'ils vont, pour les uns, changer en partie, pour les autres s'effacer plus ou moins complètement; et qu'il importe à l'intérêt, à la vérité de notre histoire locale, de les saisir, de les peindre dans leur parfaite réalité.
§ I. Territoire du Maine pendant la première phase
Jusqu'au décret de l'Assemblée constituante, du 15 janvier 1790, qui divisait la France en départements, le Maine conserva le titre de province, avec les délimitations et les rapports que, déjà, nous avons indiqués. Mais l'importance absolue, surtout comparative, que prit la cité de Laval, dans la partie de cette province, dont elle était déjà la ville principale, en raison du développement de son commerce des toiles et de la richesse progressive de ses habitants, établit, entre le Mans et cette môme ville, une rivalité, une sorte d'antagonisme, qui n'existait pas dans le principe, et qui devait naturellement amener une distinction plus marquée, plus positive entre les deux moitiés de cette province, entre le haut et le bas Maine : distinction qui s'accusait déjà par la diversité des mœurs, des usages, du costume, des intérêts, des prétentions; et marcha, dès-lors, presque nécessairement, jusqu'à leur séparation entière et définitive en deux départements.
D'un autre côté , le déboisement de la province , la mise en valeur des terrains défrichés ; des assolements, des labours mieux entendus; le dessèchement des marais, etc., augmentèrent la proportion des céréales, diminuèrent la fréquence des disettes, l'étendue, la gravité des épidémies; amenèrent une existence meilleure, un bien-être inconnu jusqu'alors.
Enfin, la richesse des industriels, des commerçants, plus générale et plus sûrement acquise, en accroissant le nombre des propriétaires fonciers, amena, par degrés, le morcellement des terres, le remplacement de la grande culture par la moyenne, de celle-ci par la petite; et, d'après une conséquence nécessaire, le clergé privé d'une partie de son casuel, de ses redevances; la noblesse, aliénant ses biens, ses privilèges, ses emplois, perdaient en influence, en pouvoir, tout ce
que gagnait le tiers-État, dont la puissance progressive devait envahir celle des deux autres, en amenant une révolution.
Mais, jusqu'ici, le gouvernement d'États s'était maintenu : notre province était divisée par la coutume, plutôt que par l'institution légale, en deux parties, comme nous l'avons dit : 1° Le Haut-Maine, confinant au Blésois, à la Touraine, à l'Anjou; s'arrôtant même à la ville de La Flèche, qui faisait encore partie de ce dernier; 2° le Bas-Maine, avoisinant la Bretagne, la Normandie ; comprenant alors, en entrant dans cette dernière province, l'ancienne contrée du diocèse du Mans , nommée Passais manceau, dont Ambrières était le chef-lieu, tandis que la ville de Domfront était celui du Passais normand.
1° Haut-Maine. — C'est, au point de vue de l'importance, la partie principale de la province du Maine, celle qui, dans les temps anciens et dans tout le moyen-âge, a joué le premier rôle, sous le double rapport des luttes guerrières, de l'administration ecclésiastique et civile. Il en est de même pour les avantages essentiels de la situation , du parcours de trois grandes rivières : la Sarthe, YHuisne, le Loir, dont les deux premières la traversent pour se réunir près de sa capitale, et dont la troisième lui forme, au sud-est, une belle et fécondante ceinture; de la bonté, de la richesse, de la diversité du sol, de la variété de ses cultures, de la qualité, de l'abondance de leurs produits. En effet, les sites, en général, y sont agréables et diversifiés ; on y trouve des plaines d'une médiocre étendue, mais presque toutes fertiles ; des coteaux, où l'on récolte un vin passable; des vallons charmants, au fond desquels coulent des rivières peu larges, mais claires; des ruisseaux nombreux et limpides ; enfin des bois divisés ; des prairies donnant de très-bons foins ou d'excellents pâturages ; des terres labourables de toute nature, où croissent, par conséquent, avec avantage, le chanvre, le froment, le seigle, l'orge, l'avoine, le sarrasin, etc. Les arbres fruitiers de toute espèce y sont également beaux et productifs : surtout en pommes, poires, prunes, pêches, marrons, etc.
II0 Bas-Maine. — Cette partie de la province offre quelque
chose de plus désert, de plus inculte et de plus sauvage. Le sol en est généralement inégal, plus couvert ; on y trouve surtout des rochers, des monticules, des forêts, des étangs, des terres labourables très-bonnes, mais d'une culture plus difficile, où croissent le lin, le chanvre en abondance, et comme source principale de la fortune du pays: depuis l'établissement remarquable de l'industrie des toiles, pour la fabrication et le blanchiment de ces tissus en grande et juste réputation. Le reste des terres, en général assez maigres, ne donne guère que du seigle, de l'avoine, du sarrasin, du maïs, des châtaignes, etc. Une seule rivière importante, la Mayenne, coupe le Bas-Maine en deux parties en le parcourant dans toute son étendue la plus considérable, du nord au sud, et passant par ses villes principales : Mayenne, Laval, Château- Gontier; plusieurs petites rivières, VErve, YOudon, YErnée, etc., un assez grand nombre de gros ruisseaux y font marcher des forges, des moulins, etc. Des landes nombreuses, dont les défrichements diminuent progressivement retendue, servent à l'élève du bétail, dont le pays fait un grand commerce; les belles carrières de marbres, surtout aux environs de Laval, Sablé, etc., y sont encore l'objet d'une lucrative exploitation. Ainsi, comme on le voit, si cette division de notre province n'offre pas tous les avantages de l'autre, elle en présente, comme utile compensation, plusieurs qui lui sont tout à fait particuliers.
Dans son administration ecclésiastique, la province du Maine offrait un seul et vaste diocèse, comptant quinze villes principales : le Mans, sa capitale; Laval, Mayenne, Ambrieres,Ernée, Château-Gontier , Evron, Sillé-le-Guillaume , Sablé, Fresnay, M amers , Beaumont-le-Vicomte , La Ferté-Bernard , Saint- Calais, Château-du-Loir : environ 747 paroisses, que les communes remplacèrent par le fait môme de la révolution de 1793.
Pour l'administration civile, on avait divisé le Maine en quatre élections : 1° du Mans, avec: paroisses, 343 vers 1700; 51,367 feux; payant, de taille : 593,030 livres. — 2° De Laval: paroisses, 74, vers 1730; feux, 11,302. — 3° De Mayenne:
paroisses, 67; feux, 15,235; tailles, 167,205 livres. — 4° De Ghâteau-du-Loir : paroisses, 83; feux, 14,382 ; tailles, 179,600 livres. Indépendamment des paroisses de ces quatre élections, on trouvait encore les suivantes, relevant des villes qui faisaient partie seulement du diocèse : La Flèche, 76 ; Château- Gontier, 13 ; Vendôme, 39 ; Ambrières, 52. Résultat qui donnait, pour la province, 567 paroisses; et, pour le diocèse entier, 747 ; et, très-approximativement,en population : diocèse du Mans, 390,000 âmes ; province du Maine, 300,000. Du reste, la province relevait de l'intendance, et le diocèse de l'archevêché de Tours.
Quant aux divisions féodales, on trouvait dans le Maine, au moyen-âge, vers la fin de cette période, et même en 1697, d'après les mémoires de M. de Miroménil , intendant de Tours, dressés en conséquence des ordres donnés par le roi Louis XIV : duchés-pairies, 2 : Mayenne, Beaumont. Marquisats, 13 : Ballon, Courtenvaux, Gallerande, Gèvres, Lavardin, Lassay, M ont fort, Sablé , Saourches , Sainte-Suzanne , Vassé, Vibraye, Y tienne. Comtés, 6 : Le Mans, Laval, Belin, Bresteau, la Suze* Tessé. Vicomtes, 3: Terchant, Neuvillette, Foulletourte; Baronnies, 27 : Antoigné, Ambrières, Auvers-le-Hamon, Bonnétable, Champagne, ou Juigné, Courgenard, Entrammes, Fresnay, J aillé, Longounay, La Fer té-Bernard, La Guierche, le Grand-Lucé , Louplande, le Breil , la Chapelle-Rainsoin , Mondoubleau, Pirmil, Saint-Calais , Sillé-le-Guillaume, louvoyé, Tucé, Vernie, Brouasssin, Évaillé, Neuville. Plusieurs autres terres furent également titrées depuis cette époque.
§ II. Institutions du Maine pendant la première phase
Trois princes du sang obtinrent successivement, pendant cette époque, le comté du Maine, à titre simple d'héréditaires, apanages, mais n'eurent que des rapports très-indirects avec cette province; n'exercèrent, par conséquent, aucune influence poli-
tique notable sur son existence morale, civile, et terminèrent, en 1790, la liste des comtes du Maine, commencée en 576.
Philippe de France, ive comte apanage du Maine.
Second fils de Louis XIII, Philippe de France fat nommé comte héréditaire apanage du Maine, en 1660, puis des duchés d'Anjou, d'Orléans, de Chartres, et mourut en 1701.
LOUIS-AUGUSTE DE BOURBON , Ve COMTE APANAGE DU MAINE.
Fils légitime de Louis XIV, Louis-Auguste de Bourbon reçut, en 1701, le titre de comte héréditaire apanage du Maine, et le porta jusqu'en 1736, époque de sa mort.
louis-stanislas-xavier, vie et dernier comte apanage
du Maine.
Troisième fils du Dauphin Louis, qui lui-même était fils de Louis XV, Louis-Stanislas-Xavier, frère de Louis XVI, obtint, en 1771, le titre de comte héréditaire apanage du Maine, et le conserva jusqu'à la suppression, en 1790. Il jouit également de ceux de duc d'Anjou , du Perche, de Sénonches. Depuis l'avènement de Louis XVI à la couronne, il porta les qualifications de comte de Provence et de Monsieur. Nous le verrons, à la Restauration, monter sur le trône le 6 mai 1814, avec le nom de Louis XVIII.
Pendant cette même époque de notre histoire, de 1648 à 1791, six évoques réguliers se succédèrent au siège épiscopal du Mans, et le dernier fut remplacé par le premier évoque dit constitutionnel.
Philibert-Emmanuel de Beaumanoib, lxxii0 évèque du Mans.
62 hègnes in: LOUIS XIV,
— Fils de Henri de Beaumanoir, marquis de Lavardin, comte de Beaufort, gouverneur du eomté du Maine, Philibert-Emmanuel naquit, en 1617, au château de Malicorne. Orphelin dès son enfance, il fut, avec beaucoup de soins, élevé par son oncle, Charles de Beaumanoir, Lxxe évoque du Mans, qui confia son éducation, surtout aux Oratoriens de cette ville. Doué des avantages du physique, de l'esprit, de la naissance, de l'instruction, il ne pouvait manquer d'obtenir des succès au milieu des relations du grand monde, ce qui lui fit prendre, pour la capitale, un goût dont il ressentit l'influence pendant toute sa vie, et qui, peut-être, fut une des occasions de sa mort dans un âge très-peu avancé. Après avoir avantageusement prêché devant la cour, il fut, sur la demande formelle du présidial et du chapitre du Mans , nommé , par le roi même, à cet évêché; sacré le 25avril 1649 dans l'église des Feuillants, à Paris. Plusieurs faits importants et relatifs à la province du Maine vinrent signaler cet épiscopat : les terribles famines de 1649, de 1660, etc., suivies de maladies épidémiques très-meurtrières, affligèrent si cruellement les campagnes des environs du Mans, que l'on fut obligé d'improviser, dans les dehors du faubourg de la Couture, des baraques en planches, qui servirent d'infirmerie, où l'on recevait les nombreux malades. Le digne prélat montra beaucoup de zèle et de générosité dans les secours à distribuer. L'hôpital général du Mans fut également établi par ses généreux soins, par les dotations dont il s'empressa de le pourvoir; enfin, en réglant le nombre des administrateurs de cet hôpital, en y réunissant les Maisons-Dieu de Coëffort, du Sépulcre , des Ardents , de Goulaines, de Saint-Lazare, de Saint-Christophe , etc. Avec ses grandes et belles qualités, Philibert de Beaumanoir eût assurément fait plus encore pour le diocèse qu'il administrait, si les conditions de famille dont il se trouvait environné, si les relations qu'il avait conservées avec la capitale, ne l'eussent trop souvent éloigné de sa ville épiscopale. Il mourut à Paris, au mois de juillet 1671 ; et, d'après plusieurs historiens, par le poison que lui donna la trop célèbre marquise de Brinvilliers.
Les restes du prélat, rapportés au château de Malicorne, furent définitivement placés dans la cathédrale du Mans.
On attribue, sans preuves suffisantes, à cet évoque un propos qui nous semblerait bien étrange dans la bouche d'un homme de cet esprit et de ce caractère : il aurait dit : « En ordonnant des ecclésiastiques, je n'ai jamais eu l'intention de faire des prêtres. »
On ajoute que ce propos alarma plusieurs de ceux auxquels il avait conféré des pouvoirs; entre autres, Mascaron, alors professeur de réthorique au Mans, et qui demanda une seconde ordination. Quelle que soit la réalité du fait, la Sorbonne, le Pape lui-même, consultés sur la validité d'une ordination faite dans les conditions supposées, répondirent, avec beaucoup de sens : « Qu'il suffisait, à la rigueur, de l'observation des formes sacramentelles pour en assurer l'efficacité, sans qu'il fût besoin de scruter une intention qu'on ne pouvait aller pénétrer dans le for intérieur. »
Louis de Lavergne Montenart de Tressan, LXXIIIe ÉVÊQUE du Mans. — Fils de François II de la Vergne , seigneur de Tressan, et de Louise de Montenart ; d'abord curé de Portet, près de Toulouse, grand-vicaire du diocèse de Narbonne ; évêque de Vabres, dans le Rouergue ; premier aumônier de Monseigneur le duc d'Orléans, frère de Louis XIV, fut nommé, par ce dernier, à l'évêché du Mans, en 1671. Doué d'un sérieux esprit de discipline et même de réforme, il commence par une visite générale de son diocèse; constate, par son observation personnelle, un assez grand nombre d'abus à rectifier; assemble ensuite un synode provincial, pour lui soumettre ses projets, leur donner plus de consistance et d'autorité. Les règlements qu'il propose y sont adoptés sans restriction; et son inflexible fermeté lui donne le moyen de les faire exécuter, nonobstant les réclamations qui ne manquent jamais de s'élever en pareille occasion. Il crée trois séminaires particuliers dans les presbytères deGourdaine, Sargé, Saint-Victor; lesquels furent ensuite réunis dans celui de Goëffort, sous la direction des Lazaristes ou Pères de la Mission ; deux chaires
64 RÈGNES DE Loi IS XIV ,
de théologie dans le collège de l'Oratoire : institution utile, donnant aux élèves qui se destinaient à l'état ecclésiastique, la faculté d'y terminer leurs études, sans être obligés à des déplacements souvent difficiles et toujours onéreux.
Une bulle de Clément XI établissait, dans la juridiction relative du chapitre et de révoque, des conditions qui portaient une atteinte sérieuse aux droits épiscopaux ; le prélat fait plaider l'affaire devant le parlement de Paris, obtient une complète réparation.
D'après les anciens chroniqueurs, Louis de Lavergne, politique habile, esprit remarquable, travailleur infatigable, dévoué à la noblesse, éprouvant moins de sympathie pour les autres classes, qui ne le recherchaient pas non plus de leur côté, mourut subitement, en 1712, à rage de 83 ans, et sans que la vieillesse parût avoir notablement affaibli ses facultés. Il fut inhumé dans la cathédrale du Mans.
Pierre Rogier du Crévy, Lxxive évêque bu Mans. — Fils du comte de Crévy, conseiller au parlement de Rennes, Pierre Rogier du Crévy, successivement dévoué aux fonctions de missionnaire, de curé, d'archidiacre de Rennes, de doyen de la collégiale de Nantes, s'acquitta si bien et si consciencieusement de tous ces emplois, que Louis XIV, en reconnaissance de ses loyaux services, lui donna l'évêché du Mans, vers 1712.
D'un caractère bienveillant, modeste, profondément chrétien; mais, disent les chroniques, un peu faible et débonnaire; cet excellent pasteur eut sans doute fléchi sous le poids énorme d'un aussi vaste diocèse; mais son immense charité lui rendit la tâche plus facile, et même lui fit supporter, sans faiblir, des tribulations plus décourageantes et plus pénibles encore.
Par esprit de paix, il avait accepté la bulle Unigenitus; contre laquelle son chapitre avait entièrement protesté, avec appel au prochain concile. Une pareille opposition fit naître la plus fâcheuse mésintelligence entre ce chapitre et son évoque; devint, pour ce digne prélat, une source continuelle de chagrins, dont il cherchait à se consoler en soulageant les malades et les indigents. Il avait dans ses relations une si cordiale
bonhommie, que, pendant son séjour au château d'Yvré, lorsqu'il allait visiter le curé de Changé, son voisin, on le vit souvent prendre le surplis et la chape, chanter au lutrin avec les autres, comme l'eût fait un simple vicaire. Il mourut le 2 août 1723, et fut enterré dans la cathédrale du Mans.
CHARLES-LOUIS DE FROULLAI, LXXVe ÉVÊQUE DU MâNS. — Fils
de Charles-Philippe, comte deFroullai, seigneur de Monfléaux, lieutenant du roi au gouvernement du Maine, et de Marie-Anne de Mégaudais, fille de Bertrand, seigneur de Marollcs, Charles- Louis de Froullai naquit au château de Monfléaux, en 1687. Entré de bonne heure dans l'état ecclésiastique , il fut nommé successivement chanoine de Saint-Jean, comte de Lyon, aumônier du roi Louis XV, vicaire-général de Toulouse; en 1723, à Tévêché du Mans, dont il prit possession le Jeudi-Saint, 1724. D'un esprit plutôt solide que brillant, d'un caractère doux, bienveillant, mais ferme au besoin ; professant une religion éclairée par l'étude, une morale pure, mais indulgente, comme celle de son divin Maître, il se distingua, pendant sa longue administration, par des réformes nécessaires, des institutions utiles et des actes bienveillants, qui firent autant d'honneur à l'élévation de son âme qu'à la sûreté de son jugement. Comblé des bienfaits de la cour, déjà pourvu de l'abbaye de Saint- Maur-sur-Loire, il reçut du roi celle de la Couture avec ses riches attributions : de tous les évoques du Mans, il fut le seul à jouir de cette insigne faveur; maisnevoulant point cumuler ainsi les bénéfices de ces deux abbayes, il fit remise de la première. Désirant vivre en bonne intelligence avec les chanoines de son chapitre, sans toutefois rien perdre de son autorité, le digne prélat, par une conduite habile et par des raisons péremptoires, leur fit accepter la bulle Unigenitus, non comme règle de foi, mais comme une mesure de discipline, une constitution de l'État, un moyen de mettre fin à ces déplorables querelles de religion dont le précédent épiscopat avait offert les fâcheux résultats : leur citant, avec le caractère d'un argument décisif, les nobles exemples de la Sorbonne et du chapitre de Saint-Denis.
il 5
06 ItÈGNES DE LOUIS XIV ,
Toujours occupé du soin des malades et des indigents, il consacra des sommes considérables à la construction du nouvel hôpital ; et, par la puissance de son exemple généreux, entraîna dans l'accomplissement de cette bonne œuvre un assez grand nombre de bienfaiteurs, au nombre desquels nous devons particulièrement citer : MM. Lepelletier, archiprétre ; Beaudron, chanoine; Hoyau, trésorier de France, etc.
Comprenant la nécessité d'ouvrir un digne refuge aux ecclésiastiques arrivés à la vieillesse, après un long et noble exercice de leur saint ministère, sans avoir les moyens d'une existence confortable, il remplaça le monastère des Filles-Dieu par l'hôtel Saint-Charles , dont l'ouverture, après appropriation parfaitement convenable, fut effectuée en 1745.
Par mesure de salubrité, d'hygiène publique, il fit supprimer les cimetières de Saint-Hilaire et de Gourdaine, dont la présence, au milieu de la ville du Mans, ne restait certainement pas sans influence dans le développement des épidémies qui l'affligeaient alors.
Une famine affreuse ayant désolé toute la province du Maine pendant les années 1738 et 1739, Monseigneur de Froullai se rendit à Paris, sollicita vivement, obtint des secours pour son diocèse, auquel, à son retour, il prodigua les soins dévoués d'un bon père.
Les traditions rapportent un fait qui donne, mieux peut-être que tous les autres, la mesure de son discernement, de son indulgence éclairée, de sa charité profondément chrétienne; enfin de cette bonté compatissante aux faiblesses humaines qui, dans une occasion pareille, faisait dire à son divin Maître dont il suivait ici l'exemple : Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre\... » Paroles simples, sublimes à la fois : car elles sont, à notre sens, l'expression de la vertu dans toute sa candeur et toute sa vérité.
Une jeune religieuse de l'abbaye d'Étival se trouve dans la malheureuse position que peut amener l'oubli des devoirs ici doublement imposés à la femme. Rien de ce triste événement n'avait encore transpiré dans cette pieuse retraite. Le digne
évoque en est instruit par une personne intelligente et charitable qui, sans doute, connaissant l'esprit et le cœur du prélat, avait prévu, d'avance, les heureux effets de sa démarche essentiellement chrétienne.
Instruit de l'affreux danger qui menace l'une de ses brebis, le bon pasteur prend aussitôt les moyens les plus éclairés et les plus sages pour la secourir, pour l'arracher avec un saint zèle, une admirable prudence, aux conséquences fatales et prochaines de son triste et malheureux égarement. LTexcellent évêque mande près de lui M. le docteur Vétillart, digne, à tous égards, de le seconder dans son admirable projet d'éviter un scandale, de sauver l'honneur, la vie, l'âme d'une pauvre jeune fille dont le profond et consciencieux repentir annonçait bien moins de corruption que d'irréflexion et d'inexpérience dans le principe de sa faute. Le secret est confié : les deux hommes de bien, de cœur et d'esprit, s'entendent aussitôt sur la- route à suivre pour atteindre le but de leur charitable mission. Monseigneur de Froullai prétexte une visite épiscopale, et dans sa tournée doit se trouver, au jour, à l'instant convenus, dans l'abbaye d'Étival. M. Vétillart, médecin de la communauté, passant aussi par cette contrée, apprenant la présence de l'évêque, viendra lui présenter ses hommages ; alors s'engagera la conversation suivante entre le prélat, le médecin et l'abbesse, qui seule n'est pas dans la confidence :
« Ma bonne mère, dit Monseigneur de Froullai, avec son accent de bienveillance ordinaire, en parcourant la communauté, j'ai cru m'apercevoir qu'un assez grand nombre de vos religieuses ont le teint pâle, maladif; et puisque la Providence a conduit ici notre habile docteur, je désire qu'il fasse une visite sérieuse dans toutes les cellules, et qu'il nous expose ensuite le résultat de ses observations et les moyens qu'il jugera convenable d'employer, dans l'hypothèse où mes prévisions seraient fondées. »
Il est aisé de comprendre l'issue de cette inspection médicale si bien imaginée. « Vos bonnes sœurs, Madame la Supérieure, dit M. Vétillart après son examen, offrent en effet,
comme l'avait très-bien observé Monseigneur, en général un peu de malaise et de fatigue, dont quelques pécautions de régime les débarrasseront aisément sans même recourir à de sérieuses médications; dans le nombre, cependant, il existe une jeune malade sérieusement affectée d'obstructions qui pourraient assez prochainement compromettre son existence en ne la soumettant pas de suite à l'action d'un traitement énergique; par exemple, à l'action des eaux de Balaruc, prises à la source même. » — « Eh bien, repartit le bienveillant prélat, qu'on la fasse partir à l'instant même. Docteur, chargez-vous des soins du transport, de la correspondance ; et, pour le reste, comptez sur moi. »
La pauvre novice est aussitôt placée dans une maison sûre de la ville du Mans. Environnée du plus profond mystère, et tout s'étant accompli de la manière la plus heureuse, une dernière lettre datée, comme toutes les autres, de Balaruc, annonce à l'abbesse la guérison entière de la malade, qui rentre paisiblement à la communauté, sans avoir excité le moindre soupçon; et rachète, par une conduite exemplaire, par toute une vie de prières et d'expiation, cette faute qui, sans l'immense charité du prélat, eût nécessairement offert des conséquences funestes sous tous les rapports ; dont les détails et le dénouement ne furent connus, d'un petit nombre de personnes, que longtemps après la mort de celle qui en avait été l'objet ; et comme pour laisser à ceux qui se disent chrétiens un des plus beaux exemples que l'on puisse offrir de la piété, de l'indulgence, de la vertu de cette religion bien comprise.
Ce fut, comme nous l'avons dit, sous l'épiscopat de Monseigneur de Froullai, que, vers 1748, l'esprit d'innovation et de système, pour ne rien dire de plus, chercha, par surprise, à déposséder notre bienheureux saint Julien de son beau titre d'apôtre. Le chapitre entier, fidèle aux croyances vraies, invariables de l'Église du Mans, prolesta contre cet acte injuste, regrettable à tous égards; parvint à ramener, par ses respectueuses observations, l'opinion du consciencieux prélat, qui rendit à notre premier évoque le grand caractère qu'on n'aurait
jamais dû lui contester; et prouva, dans cette mémorable occasion, qu'il joignait encore la haute intelligence de la sagesse, de la raison, à toutes ses autres nobles qualités.
Député à l'assemblée provinciale de Tours, il s'y fit remarquer par la justesse de ses vues, la prudence de ses opinions, et l'invariable sincérité de ses principes : ce qui lui mérita la confiance et les faveurs de la cour. Généralement regretté pour tout le bien qu'il avait fait dans son diocèse pendant un épiscopat de 44 années, cet excellent évêque mourut le 30 janvier 1767, à l'âge de 80 ans.
Sur la demande formelle de l'administration de l'hôpital, dont le digne prélat avait été le généreux et zélé bienfaiteur, son cœur fut placé dans cet établissement. Après une exposition de cinq jours dans la chapelle du palais, son corps fut, en grande cérémonie, processionnellement porté au caveau des évêques, dans la cathédrale, où s'effectua l'inhumation.
Louis-André de Grimaldi, Lxxvie évêque du Mans. — Né le 17 décembre 1736, appartenant à la famille des princes de Monaco; d'abord grand-vicaire de Rouen, ensuite nommé par le roi Louis XV, le 19 avril 1767, à l'évêché du Mans, Louis- André de Grimaldi eut à lutter contre plusieurs influences fâcheuses qui rendirent son épiscopat difficile pour lui; peu fructueux pour son diocèse, qu'il fut même enfin obligé d'abandonner. Parmi ces influences nuisibles, nous citerons surtout son âge ; il n'avait, en montant sur le siège du Mans, que 31 ans au plus ; son peu d'expérience des choses et des hommes; son caractère et ses manières de grand seigneur, qui le mettaient sous la dépendance d'un entourage, le rendaient facile à tromper; la difficulté, même pour le grand nombre, de marcher avantageusement sur les traces de l'homme capable, expérimenté, qu'il remplaçait, etc., devinrent autant d'obstacles qui paralysèrent jusqu'à ses bonnes intentions et les moyens dont il n'était pas entièrement dépourvu.
Le jeune évêque avait en effet de l'esprit, quelques talents, aimait beaucoup les arts, qu'il protégeait ; le luxe , le faste même. Il fit, en conséquence, de remarquables embellissements
à son magnifique château d'Yvré; décora somptueusement le chœur de la cathédrale. Ne comprenant pas l'irréparable inconvénient de se mal environner, il se choisit douze grands-vicaires, presque tous étrangers, et que, par dérision, on nommait ses adjudants; auxquels il donnait une liberté d'action abusive, et qui lui firent beaucoup d'ennemis. Aussi n'éprouva-t-il que des échecs dans ses vaines tentatives de réunir le chapitre de Saint-Michel à celui de la cathédrale; de punir les Oratoriens à l'occasion d'une thèse de philosophie qu'il blâmait; de faire supprimer le couvent des Gordeliers, etc. Découragé par ces revers successifs, il se vit obligé d'abandonner le diocèse du Mans, et de passer à celui de Noyon , en 1779. Il y resta jusqu'à la révolution ; fut alors forcé de se réfugier à Londres ; y vivant d'une pension de l'Angleterre, du produit de son habileté pour le dessin et d'un commerce assez considérable de gravures enluminées; genre d'industrie qu'il contribua beaucoup à développer vers cette époque. Il mourut dans cet exil, en 1808.
JOUFFROY DE GONSSANS, LXXVIIe ÉVÊQUE DU MANS. — Né le 15
juin 1723, au château de Gonssans, près de Besançon, François-Gaspard Jouffroy de Gonssans, chevalier de Saint-Georges, était évoque de Gap lorsqu'il fut appelé, au même titre, dans le diocèse du Mans. Suivi des regrets de celui qu'il venait de quitter, précédé par une excellente réputation dans celui qu'il allait administrer; doué d'un esprit assez pénétrant, surtout sage, réfléchi ; d'un cœur affectueux, bienveillant, d'un commerce facile, droit, sincère, aimant à voir par lui-même et sachant de plus s'entourer d'hommes capables et dévoués, de mœurs irréprochables; simple dans ses manières, le digne prélat fut élevé à l'épiscopat du Mans, en 1779.
Il commença par faire une visite générale de tout son vaste domaine, y combattit les abus sans violence et sans persécution, ayant une répugnance marquée pour toutes les mesures qui n'étaient pas tempérées par l'indulgence et par la bonté ; il rétablit en même temps l'ordre, l'unité d'action et les principes essentiels d'une bonne discipline ecclésiastique.
Spécialement occupé du soulagement des misères, de la consolation des infortunés, il ne laissait échapper aucune occasion d'exercer, avec intelligence et discrétion, son ardente et consciencieuse charité chrétienne. Il établit des écoles pour les indigents, des maisons de secours; parvint, avec beaucoup d'instances auprès de l'administration municipale, à fonder au Mans un bureau de charité dont il se montra le plus généreux et le plus zélé bienfaiteur.
Il voulut instituer une coutume pour laquelle nous sommes loin de partager l'enthousiasme du plus grand nombre de nos écrivains du Maine ; dont le temps, l'expérience devaient, bientôt faire justice entière, si la révolution de 1793 n'était pas venue tout détruire dans le présent, et tout mettre en question pour l'avenir : cette coutume était celle de donner au concours toutes les cures de son diocèse. Il suffit en effet de se bien pénétrer des qualités essentielles que doit apporter un prêtre dans son administration particulière et si nécessairement paternelle, pour comprendre qu'on peut être un savant remarquable en dogme, en théologie, et malgré cela, souvent même à cause de cela, n'avoir pas cette bonté soutenue, cette patience à l'épreuve, cette indulgence mesurée, ce pieux et saint zèle, cette charité cordiale, éclairée, qui forment les caractères distinctifs du véritable pasteur des âmes; tandis que, d'un autre côté, l'on peut offrir toutes ces perfections, sans être un professeur de théologie, de dogme, etc. Ainsi, par des concours institués de cette manière, où la science déciderait seule du mérite, on appellerait donc, presque toujours, dans les cures, des hommes qui s'y trouveraient eux-mêmes déplacés ; dans celles de la campagne surtout, et l'on éloignerait de ces postes, d'une si grande importance à tous égards , des sujets qui les auraient occupés avec tant d'avantages. Cette manière de voir n'est point une intempestive protestation contre ce qui n'existe plus; mais un simple avertissement contre toute innovation de ce genre que l'on voudrait encore imaginer.
Dans un synode tenu au mois d'avril, à la cathédrale du Mans, le digne évêque, partisan du progrès des lumières pru
demment répandues au milieu des populations, exprima positivement le désir de voir des éeoles à la fois gratuites et rétribuées s'établir dans toutes les paroisses de son diocèse : belle et noble initiative de renseignement primaire, dont les bienfaits devaient ultérieurement se réaliser dans toutes les communes de France.
Nous arrivons à cette époque fatale où devaient commencer la ruine de notre monarchie; les attaques à la religion, les sanglantes persécutions du clergé : Monseigneur de Gonssans ne faillira point à son mandat; sa conduite sera toujours courageuse et digne. Aussi, malgré les intrigues de la faction révolutionnaire, reçut- il, dans ces moments difficiles et critiques, la preuve incontestable de la confiance et de l'estime que lui portaient ses administrés : sa nomination au titre de représentant du clergé, près de l'Assemblée constituante, fut effectuée à l'unanimité. Ferme, judicieux, inflexible dans ses opinions religieuses et politiques , il soutint les intérêts de la bonne cause avec un véritable courage; refusa nettement de prêter serment à la Constitution; mais n'en vint pas moins, en 1791, au milieu des périls qui commençaient à se manifester pour les réfractaires, donner la confirmation dans son diocèse, qu'il abandonna seulement lorsque la vie du clergé resté fidèle aux principes que la conscience ne lui permettait pas de sacrifier, ne put trouver que dans l'exil une protection suffisante contre les poursuites et les violences de ses implacables et cruels persécuteurs.
Après avoir parcouru, dans cette cruelle émigration : l'Angleterre, la Hollande, une partie de l'Allemagne, de la Westphalie, son bon ange le conduisit enfin à Paderborn, où le chapitre, en mémoire de ses bienveillantes relations avec celui du Mans, l'accueillit de la manière la plus affectueuse et la plus honorable ; en l'environnant de soins, d'égards, et lui servant, sans aucune interruption, une pension de 1200 florins. Monseigneur de Gonssans y mourut le 23 janvier 1799, et fut inhumé, avec la pompe due à son rang, dans l'église cathédrale, au-devant de l'autel consacré à saint Liboire, dont les reliques
données, comme nous l'avons dit, à la métropole de Paderborn par celle du Mans, furent la première occasion de cette bienveillante estime entre les deux chapitres, et dont notre excellent évêque recueillait les précieux fruits dans ces tristes et douloureuses conjonctures.
Si nous recherchons actuellement la part que notre province prit dans les grandes assemblées délibérantes, nous trouvons que la sénéchaussée du Maine envoya vingt députés aux États Généraux de Versailles, en 1789 : Noblesse, cinq : MM. de Montesson, le chevalier de Bercé, de Vassé, de Tessé, Bailly de Fresnay. Clergé, cinq : MM. Lepelletier de Fémusson, curé de Domfront; Grandin, curé d'Ernée; Berthereau, curé de Teille; Bourdet, curé de Boëre ; Jouffroy de Gonssans, évêque du Mans. Tiers État, dix : MM. Anjubauît de la Boche, juge à Laval ; Héliant, changeur du Roi, au Mans ; Jouye-Desroches, lieutenant général, au Mans; Maupetit, avocat du Roi, à Mayenne ; Lasnier, négociant, à Laval ; Guérin, maître de forges, à Soulgé ; Menard de la Groye, conseiller au présidial du Mans ; de Lalande, lieutenant de maire, à Ernée ; Gournay, avocat, à Mayenne; Chenon de Beaumont, conseiller à l'élection du Mans; Livré, échevin du Mans, en remplacement de M. Héliant, mort à Versailles en 1789.
Les États généraux de 1789 se déclarèrent Assemblée nationale constituante, le 17 juin; laquelle décréta, le 15 janvier 1790, une division générale de la France en départements. La province du Maine, après quelques légères concessions aux provinces voisines, en obtient de celle d'Anjou. De cette nouvelle disposition résultèrent les deux départements : de la Sarthe, ayant pour chef-lieu Le Mans, et de la Mayenne, Laval. La députation de la Sarthe fut alors de treize membres: MM. Barin, de la Galissonnière, Choiseul-Praslin, de Montesson, de Tessé, de Vassé, Lepelletier de Fémusson, Berthereau, Jouffroy de Gonssans,] ouye des Boches, Guérin, Menard delà Groye, Chenon de Beaumont, Livré. Celle de la Mayenne, de onze : MM. Martinet, curé de Daon ; Allard, médecin à Château- Gontier ; Chassebœuf de Volney , de Craon , académicien ;
T'i RÉGNES DE U>l IS \IV,
Grandin, Bourdet, Maupetit, Guérin, de Lalande, Gournay, le chevalier de Hercé, Anjubault.
A mesure que la France avançait vers la terrible catastrophe dont nous avons esquissé l'effrayant tableau, ces nominations prenaient le caractère et la couleur que devaient leur imprimer les influences fatales sous lesquelles on les voyait alors s'effectuer. Il suffit pour s'en convaincre, par l'enseignement si positif des faits, de considérer, avec discernement, les éléments dont les assemblées : Constituante, Législative et la Convention, qui marquèrent ces transitions progressives , se trouvèrent elles-mêmes composées. Il suffira, dans la Sarthe, par exemple, d'ajouter que, pour la nomination des représentants conventionnels, dont la majorité vota la mort du vertueux Louis XVI, l'assemblée électorale du département , convoquée à Saint- Calais, chef-lieu de district, institua son bureau le 3 septembre 1792 ; que Philippeaux, avocat au Mans, fut nommé président, et René Levasseur, chirurgien de cette ville, secrétaire; que les onze noms des députés, qui sortirent de l'urne, furent ceux de MM. Boutroux, notaire à Grez ; Chevalier, cultivateur à Saint-Aubin ; Lehaut , de Mamers ; Letourneur, Emmanuel ; Levasseur, chirurgien ; Philippeaux, avocat ; Bichard, avocat à La Flèche; Primaudière, François, avocat à Sablé; Froger Plisson, de Saint-Calais ; Sahnon, de Mézières, ex-législateur ; Sieyès, ex-constituant. Au nombre des membres de cette députation, votèrent pour la mort du roi, sans appel au peuple et sans aucun sursis : Bichard, Primaudière, Froger, Sieyès, Letourneur, Philippeaux, Boutroux, Levasseur.
Des historiens du Maine ont prétendu que, dans ces élections, le régime de la Terreur, qui déjà tendait à s'établir, n'avait exercé qu'une « bénigne influence. » Il faut ignorer les faits contemporains, ou se laisser dominer par le besoin d'en justifier les principes et les résultats, pour en dénaturer ainsi la vérité ; il faut compter un peu trop sur la naïveté de ses lecteurs, pour avoir l'espérance de leur persuader que Messieurs les habitués des clubs et les tricoteuses, leurs dignes compagnes, étaient, dans les premiers actes du terrible drame,
des acteurs débonnaires et n'exerçant aucune action sur les masses dans les assemblées où devaient être choisis les représentants du Peuple souverain, les exterminateurs de la Royauté!..
Ce n'est pas ainsi qu'il faut écrire l'histoire, surtout dans ces temps désastreux où tout porte enseignement; où la tolérance intéressée deviendrait une immoralité. De même qu'il ne faut pas exagérer les interprétations des événements, sous peine d'en amoindrir la convenance et la réalité. Dès lors, une impartiale équité n'admettra, qu'avec modification, les formules ampoulées d'un autre système opposé. Ainsi, depuis les événements, on écrivait, à l'occasion de cette mémorable et funeste élection de Saint-Calais : « L'assemblée fut glacée de terreur ; on y entendit proférer ce cri de tyrannie anarchique : « Celui qui votera pour un aristocrate sera livré à la vindicte publique.» D'une telle assemblée, dominée par quelques énergumènes, sortit, comme la foudre du sein de l'orage, le nom du trop célèbre Levasseur. » Ce député de la Sarthe, ce représentant du peuple aura bien assez de son affreuse et triste renommée, sans lui donner une aussi poétique, une aussi pompeuse éclosion.
Dans ce jugement sévère, mais que nous devons à la vérité, notre consciencieuse responsabilité d'historien ne sera point mise en cause ; nous peindrons Levasseur par Levasseur luimême. Le portrait se trouvera, du reste, complété par les actes incontestables de sa vie publique. Il s'agit ici de l'élection des conventionnels :
« Je fus choisi par l'arrondissement de Saint-Calais, dit Levasseur, Mémoires, t. I, p. 48, et je dus les suffrages du peuple à l'ardeur bien connue de mon patriotisme. Je n'étais l'homme d'aucun parti : Robespierre et Danton m'étaient inconnus aussi bien que Brissot et Guadet. J'étais républicain et je pensais que la crise qui se préparait avait besoin du concours des plus énergiques volontés. » Nous verrons ce qu'il faut entendre par ces paroles, et comment cette vocation politique, jusqu'alors indécise, prendra sa direction.
Levasseur de la Sarthe, René, — lors de la révolution de 4793 , exerçait la profession de chirurgien-accoucheur , au
Mans, sa ville natale. Nous avons entendu vanter son habileté, surtout la bienveillance de ses soins auprès des malades. Ce fut donc pour lui, père de famille avec plusieurs enfants, un véritable malheur d'être envoyé à la Convention et jeté dans une aussi déplorable et périlleuse carrière politique. En effet, il va nous déclarer lui-même tous les méfaits de sa conduite publique et la regrettable manière dont il crut devoir accomplir sa mission : « Une partie de la Montagne, dit-il, loc. cit., p. 186, dont Robespierre et Saint-Just étaient les principaux membres, et avec lesquels je votais, croyaient nécessaire de terminer la guerre avec les Girondins par leur prompte expulsion... p. 62; l'abolition de la royauté fut prononcée à l'unanimité sur la motion du vertueux Grégoire; de vifs applaudissements, un délirant enthousiasme terminèrent cette première séance d'une assemblée dont l'aurore promettait tant de bonheur ! » A l'occasion du projet de pacte social, il ajoute : « Les plus remarquables discours furent ceux de Robespierre et de Saint-Just : pleins d'énergie républicaine appuyée sur les principes les plus vrais, les plus démocratiques. » Voici comment il parlait à l'Assemblée, p. 144, loc. cit. « Louis XVI a cherché à diviser l'Assemblée nationale: Qui est-ce qui a voté l'appel au peuple? le parti de Buzot. Qui est-ce qui a condamné Louis XVI ? Nous! » N'est-ce pas joindre indignement le cynisme à la calomnie? Voici, d'après lui, comment Vergniaud traitait son ami de la Montagne,Couthon, qui réclamait le décret d'accusation : « Donnez un verre de sang à Couthon,il a soif. » Levasseur dit encore, en parlant de Marat, p. 308 : « D'ailleurs son exagération inoffensive n'était pas sans avantages. » Il ajoute, enfin, loc. cit., t. III, p. 215 : « J'ai repoussé les calomnies à l'aide desquelles on a défiguré ma mission à Sedan. » Où donc et comment? Nous avons cherché vainement cette justification, cependant bien nécessaire pour faire tomber cette affreuse qualification de : Boucher de Sedan, que nous avons entendue formuler à titre de complément du portrait.
C'est avec ces redoutables députés que nous verrons notre province du Maine s'engager, ainsi que toute la France, dans
la seconde et désastreuse époque des temps modernes, ou Période républicaine.
§ III. Progrès littéraires, scientifiques, industriels du Maine, pendant la première phase des temps modernes.
Dans le siècle de Louis XIV, la littérature avait pris, comme nous l'avons déjà vu, ce grand et noble caractère, qui par la pureté, le bon goût, la vérité de l'expression, rélevait alors à son degré de perfection la plus complète, la plus sublime, et lui fit donner le beau titre de Littérature classique. Mais comme toutes les choses d'ici-bas, môme les meilleures, cette littérature ne devait pas se perpétuer, et dès la fin du règne dont elle fut le plus bel ornement, le principal mérite, elle avait déjà fait son temps.
Les enseignements littéraires de Pascal , de Racine , de Bossuet, de Boileau surtout, parurent, sous les excentricités de la Régence, trop décents, trop méthodiques et trop compassés. L'expression devint licencieuse dans ses allures, moins réservée, plus pompeuse, emphatique même ; et l'on s'habitua, par degrés, à sacrifier le fond à la forme, à renfermer de petites idées sous de grands mots : une littérature nouvelle prit naissance avec le titre de romantique ; véritable cahos où s'abîma presque entièrement la littérature classique; avec un mélange du beau, du sublime, du trivial, de l'extravagant ; ain&i que nous le verrons dans les modifications du style de la République, de l'Empire ; ou, comme nous le dirons à l'avance, le style de Châteaubriant, avec ses plus belles qualités, devint en grande partie le modèle de celui de Victor Hugo avec ses incontestables défauts : en langage d'artiste on pourrait dire que le second devint ainsi la charge du premier.
D'après ces considérations générales auxquelles nous ne devons pas accorder un développement inutile à notre sujet, il est facile de voir que , même avec les remarquables écrits de plusieurs auteurs dont le judicieux esprit n'a pas aussi regret-
tablement sacrifié à ces déplorables exigences do l'époque, la
littérature est assurément loin de se trouver en progrès, au jugement de ceux qui traitent la fameuse question des classiques et des romantiques , en s'éclairant des lumières du goût, de la raison, de la vérité : que Pascal, Bossuet, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, etc., sont jusqu'ici demeurés sans rivaux, et môme sans parfaits imitateurs.
Dans cette première phase des temps modernes, les arts, les sciences ne marchèrent pas à l'égal des lettres : ce n'est guère en effet que vers sa fin, et surtout dans l'époque suivante, qu'on les vit prendre un bien remarquable développement.
Toutefois, dès ce temps, si nous en jugeons par des pièces authentiques, ceux dont l'exercice irrégulier pouvait offrir de graves inconvénients, celui de la médecine, par exemple, se trouvaient sévèrement réglementés, et les charlatans n'étaient pas aussi tolérés qu'ils le sont aujourd'hui , par le fait. Ainsi, le 15 avril 1761, les chirurgiens du Mans présentent une requête au lieutenant-général de police contre les coupables entreprises des charlatans. Cinq jours après, le tribunal défend « au nommé Ferrey, à tous autres non reçus maîtres en chirurgie, de faire aucun acte de cette profession, aux peines et amendes portées par les statuts de 1731, et même de prendre la qualification de chirurgien restaurateur ; et condamne Ferrey à 500 fr. d'amende pour avoir pris ce titre dans des actes publics. » Ferrey n'en tient compte; et, comme récidiviste, est condajnné à sortir, avec sa femme, de la ville du Mans sous trois jours.
Quant aux industries, elles continuèrent à prospérer dans le Maine, surtout celles des bougies, des toiles, des étamines, etc. Mais, à la révolution de 1793, nous les verrons s'affaiblir beaucoup ; quelques-unes même disparaître complètement. Faisons actuellement, aux divers points de vue que nous venons de préciser, l'énumération des hommes les plus marquants du Maine pendant la période historique dont nous terminons l'étude.
Bonneval Reine, — littérateur, né dans la paroisse de Saint- Vincent, au Mans, vers 1700, fit ses études chez les Oratoriens
de cette ville. D'un caractère aventureux, il courut toujours après la fortune, dont il n'obtint que les déceptions et les rigueurs. Par ses nombreux écrits en vers, en prose, la plupart dans le genre satirique , attaquant, de préférence, les ouvrages des auteurs le plus en réputation, il s'en fit des ennemis qui le flagellèrent bien des fois d'une manière vigoureuse et môme exagérée. Ce fut ainsi qu'il critiqua sans beaucoup de ménagement, la Henriade, les Lettres philosophiques de Voltaire ; qu'il fit ses réflexions sur l'anonyme, et sur ses conseils à M. Racine au sujet du poëme de la religion; ses Lettres d'un Ermite à J.-J. Rousseau, ci-devant citoyen de Genève; Momus au cercle des dieux : satire du gouvernement, de la littérature moderne et des amours du grand monde, etc. Bonneval mourut pauvre et malheureux, en 1760.
De la Vergne Louis-Elisabeth , comte de Tressan. — Né au Mans le 4 novembre 1705, fils de François la Vergne de Tressan, et de Madeleine Brulart de Genlis, Louis de la Vergne resta jusqu'à l'âge de 13 ans auprès de son oncle, Louis de la Vergne Montenard, évêque du Mans, qui se chargea de son éducation. Il fut alors envoyé à la cour de France, auprès de Louis XV, plus jeune que lui de quatre années, et dont il devint le condisciple, suivant les mêmes éludes, qu'il sut mettre à profit. Cette éducation n'était pas sans dangers ; mais il fut assez heureux pour les éviter par l'amour du travail , une raison précoce, une sage prévoyance de l'avenir, qui lui faisaient préférer l'étude aux entraînements des plaisirs ; la société des savants, à celle des oisifs; les saines croyances des hommes de sens, au scepticisme de Voltaire, avec lequel, cependant, il eut plus tard des liaisons assez intimes.
L'un des premiers restaurateurs de la littérature provençale du moyen âge, M. de Tressan fit d'abord des épigrammes, des poésies légères; ensuite, en langue romane, une traduction des romans de chevalerie ; « un Essai sur le fluide électrique, envisagé comme agent universel ; «plusieurs articles pour l'Encyclopédie, sur l'art militaire particulièrement, etc. Ses relations avec les principaux auteurs de cet immense répertoire
80 RÈGNES l>K LOI is XIV,
n'altérèrent point ses convictions religieuses, a auxquelles, disait-il, une saine philosophie ramène toujours cens que l'indifférence ou les sophismes en ont éloigné. »
D'un esprit délié, d'un caractère sympathique et bienveillant, il savait toujours plaire et se faire aimer. Partageant son existence entre les paisibles douceurs de l'étude et la brillante agitation des camps, il acquit, dans la seconde, les honneurs, les dignités qu'il méritait si bien; et retrouva dans la première, pour les dernières années de sa vieillesse, les douces consolations que donne la culture des lettres, et dont Gicéron a si bien fait ressortir ici tous les avantages.
En effet, le comte de Tressan fut lieutenant-général des armées du roi Louis XV ; commandant à Toul; grand-maréchal à la cour de Stanislas, roi de Pologne; membre de l'Académie des sciences de Paris, de Londres, de Berlin, etc. En 1780, il remplaça Condillac à l'Académie française. A cette occasion, les élèves de rhétorique du collège du Mans lui présentèrent une pièce de vers latins où se trouvaient exprimés, de la manière la plus touchante, les sentiments affectueux, dévoués, de sa ville natale et de toute la province du Maine, qui se glorifiaient de l'avoir pour concitoyen. Il répondit à cette gracieuse attention par des vers français, dont l'aimable et paternelle bienveillance indiquait la bonté de son cœur.
Parvenu sans regrets à l'âge où tant d'autres n'ont plus qu'une existence végétative, il savait occuper tous ses loisirs à l'embellissement de sa retraite, à l'éducation de ses petitsenfants; à des compositions où respiraient encore la fraîcheur de l'imagination et la candeur de l'âme. Emportant l'estime et l'affection générales, M. le comte de Tressan mourut en 1783, à l'âge de 78 ans.
ëaubeu-Dubourg. — Né à Mayenne, le 12 février 1709, Barbeu-Dubourg, Jacques, eut d'abord la pensée d'embrasser l'état ecclésiastique; et, dans cette intention, après avoir terminé ses humanités, étudia la théologie, le grec, l'hébreu, qu'il savait bien, lorsque, changeant de vocation au moment d'entrer dans les ordres, il se livre à la culture de l'histoire, de la
poésie, enfin de la médecine, et se fait, en 1748, recevoir docteur à la Faculté de Paris, dans laquelle, plus tard, il professe la pharmacie. Son goût pour la littérature et pour les sciences lui procura d'honorables et fructueuses liaisons avec les premiers savants de l'Italie, de l'Angleterre, de l'Amérique, etc., dont il apprit en partie les langues. Il eut pour amis : lord Bolingbroke, dont il traduisit les Lettres sur Vhistoire; Franklin, auquel il dédia son Petit Code de la raison humaine : où son aménité, sa franchise apparaissent ainsi que dans toutes ses réflexions philosophiques : « J'aimerais mieux, répétait-il souvent, avoir un homme de bien pour ennemi, qu'un malhonnête homme pour ami. » L'ouvrage qui contribua le plus à sa réputation, fut celui qu'il publia sous ce titre : « Le Botaniste français, » et dont la méthode tient à la fois de celles de Tournefort et de Linné. Le style en est assez élégant, pour que J.-J. Rousseau lui reproche de s'y laisser un peu trop aller à son imagination. Cet ouvrage offrit, du reste, le double mérite, alors assez rare, de mettre la science à la portée des gens du monde, et d'offrir, pour le temps, la meilleure flore des environs de Paris, même en la comparant à celle de Dalibard, son compatriote. Car nous devons ici faire observer, en l'honneur de notre province, que les seules bonnes descriptions des plantes qui croissent autour de la capitale étaient, à cette époque, l'œuvre de deux enfants du Maine. Barbeu-Dubourg, membre d'un grand nombre de sociétés scientifiques étrangères et nationales, était assez estimé des autres savants, pour que M. Dupetit-Thouars ait donné le nom de Barbeuia, de celui de notre compatriote, à l'une des plantes qu'il découvrit dans l'île de Madagascar. Barbeu-Dubourg mourut à Paris, le 14 décembre 1779, à l'âge de 70 ans.
Dalibard Thomas-François. — Né à Crannes, bourg du Haut- Maine, en 1703, naturaliste savant et distingué , Dalibard, après avoir fait d'excellentes études au collège d'Angers, enseigna les mathématiques à M. de Buffon, qui terminait alors son éducation dans cet établissement. Arrivé dans la capitale, où son talent devait se développer, notre compatriote se livra sur- II 0
tout à L'histoire naturelle, et le premier adopta, fil connaître en France, la méthode, le système sexuel de Linné; qui,
pour lui témoigner son estime, désigna sous le nom de Dalibarda Tune des ronces qu'il découvrit au Canada. Appuyé d'un grand nombre de savantes herborisations, Dalibard publia, vers 1749, avec le titre de : « Parisiensis florœ Prodromus, » une flore des environs de Paris.
Traducteur, de l'anglais en français, des expériences et des observations faites sur l'électricité, à Philadelphie, par Franklin, il répéta ces expériences avec un plein succès dans la plaine des Sablons, en présence de Louis XV; fit sans danger, pour les spectateurs et pour lui-même, tomber la foudre, au moyen d'un conducteur, dans un endroit précisément désigné par avance. D'après l'invitation de l'Académie des sciences , il rechercha le parti qu'on pourrait tirer du marron d'Inde ; en obtint de la bougie, mais d'une manière trop dispendieuse pour utiliser ce produit. L'un de ses derniers ouvrages fut : rHistoire des Incas. Il essaya, sans plus de succès, l'établissement de deux manufactures; l'une de porcelaine, et l'autre de toiles d'orange. Mais déjà favorisé d'une pension de 4,200 livres par le roi Louis XV , à l'occasion de ses expériences, auxquelles avait assisté le monarque, il obtint, à la recommandation de ses amis : Daubenton, Franklin, Buffon, Barbe u- Dubourg, une place de 10,000 livres comme secrétaire de M. Dupin de Francœur, premier receveur des Généralités de Metz, Toul, Verdun, etc. D'un caractère essentiellement distingué, Dalibard avait laissé , dans la mémoire de plusieurs magistrats de notre ville, des souvenirs tellement estimables, que chacun d'eux s'honorait d'avoir été son élève ou son protégé. Il mourut à Paris, en 1779.
Véron de Forbonnais, François, — né au Mans, dans la paroisse de Saint-Nicolas, le 3 octobre 1722, après de fortes études, se trouva naturellement porté vers les considérations économiques, financières et commerciales; son trisaïeul ayant établi, dans notre pays, cette riche industrie des étamines qui, sous le nom de Véronnes, étaient encore expédiées, par sa
famille, non-seulement pour toute la France, mais dans les au 1res parties de l'Europe, en Amérique, etc.
En sortant du collège, Forbonnais se trouva donc sérieusement occupé des connaissances pratiques et positives qui devaient en faire, aux divers points de vue que nous venons de préciser, l'un des premiers hommes d'État de son siècle.
Ses voyages en Espagne, en Italie; ses observations spéciales dans le port de Nantes , sous les auspices de son oncle maternel, un des principaux armateurs de cette place; des études profondes et raisonnées du commerce dans ses plus grands développements ; de la marine, des colonies, de la législation, de la diplomatie, des finances, dans leurs plus importants et plus utiles points de vue; les principes généraux qu'il en déduisit avec des considérations neuves et du plus sérieux intérêt, relevèrent tellement au-dessus des hommes actuellement en place, que, vers 1752, en arrivant à Paris, il éprouva leur indifférence et même leur injuste répulsion : comme cela s'observe toujours en pareille circonstance. Mais comme il arrive toujours aussi pour les hommes de cette trempe, ces malencontreux obstacles ne firent qu'exciter sa noble émulation , développer les ressources de son génie créateur qui s'adresse au public, disposé, dans presque toutes les occasions, à venger le mérite sans protection, des iniquités de la vaniteuse ignorance au pouvoir.
Sa première publication fut : « l'Analyse de V esprit des lois, » avec des notes prouvant que, dans plusieurs parties, il marchait bien dignement sur les traces de Montesquieu.
En 1753, ses « Considérations sur les finances d'Espagne relativement à celles de France » le firent apprécier de tous les hommes compétents, pour la nouveauté, la justesse des vues qui mettaient à découvert les erreurs graves dont il indiquait le remède. Aussi la cour d'Espagne demanda-t-elle Forbonnais à titre de consul général ; émigration que le Conseil de Louis XV, d'après les instances du maréchal de Nouaillcs, eut le bon esprit d'empêcher.
En 1754, il fit paraître ses : « Éléments du commerce, »
ouvrage qui le premier réduisit en principes la théorie des relations de ce genre; eut quatre éditions, fut traduit dans toutes les langues d'Europe, et devint peut-être ainsi le germe de cette belle science, aujourd'hui si largement cultivée sous le titre : d'Économie politique. Un brevet d'inspecteur-général des monnaies récompensa l'auteur de ces premiers et remarquables travaux.
En 1758, il publia sous le titre de : «Recherches et considéra. tions sur les finances de France, un ouvrage profond, accueilli dans l'Europe avec la plus grande faveur, et qui devint, pour son auteur, le complément d'une réputation justement acquise.
En 1759, Silhouette, alors contrôleur-général, fit en vain les plus vives instances pour attacher Forbonnais à son ministère. Le duc de Choiseul n'avait pas été plus heureux dans ses tentatives pour le placer, près de Bertin, son parent, aux affaires étrangères. Silhouette enfin déclara nettement à Louis XV que, dans l'état déplorable où se trouvaient les finances, on ne pouvait, sans péril, négliger le concours d'un homme aussi versé dans cette partie. La demande que fit le roi n'admettait pas la possibilité d'un refus; Véron de Forbonnais se rendit, et Silhouette ne fut plus ministre que de nom.
Comme l'avait bien prévu le trop savant, trop consciencieux et trop incorruptible secrétaire du ministre des finances, les courtisans intéressés au désordre, au gaspillage des fonds publics ; la femme de Silhouette, jalouse de la supériorité d'un subalterne; humiliée du rôle que jouait alors son mari , du défaut de complaisance que Forbonnais montrait pour le placement de ses protégés ; l'orgueilleuse Pompadour, blessée du peu de condescendance de cet homme intègre, indépendant par caractère, s'entendirent pour intriguer contre lui, pour entraver ses projets, pour le dégoûter des affaires : et ne réussirent que trop bien à lui faire comprendre l'impuissance de ses efforls sous un gouvernement sans énergie pour effectuer les importantes réformes qui seules pouvaient sauver la France. Il se retira l'âme navrée de l'imminence d'une révolution qu'il regardait comme certaine au milieu de ces déplorables conditions.
Toutefois, la faveur et l'estime du Dauphin qui connaissait parfaitement ses ouvrages, appréciait la valeur d'un tel homme, le mirent à l'abri des persécutions de ses ennemis. Lors du renvoi de Silhouette, l'opinion publique désigna Forbonnais comme le seul financier capable de le remplacer avec avantage. Mais celui qui, sous un autre Henri IV, eût fait un nouveau Sully, ne pouvait convenir aux conseillers, aux courtisans, à la maîtresse de Louis XV !...
En 1763, M. de Ghoiseul consulta Forbonnais sur les moyens de rétablir sérieusement les finances. Un plan de réforme générale, en 113 articles, fut présenté par ce dernier; discuté devant le Conseil ; admis dans toutes ses parties. Mais l'impérieuse Pompadour n'avait pas dit son dernier mot : furieuse des changements que l'auteur avait eu l'audace de proposer, et surtout de faire adopter sans la prévenir, sans avoir obtenu son assentiment, elle surprit un ordre qui l'exilait dans sa terre : voilà comment se trouvaient ici récompensés les plus importants services ! Le projet fut mis à l'ordre du jour : voilà, dans ce royaume, tombé si déplorablement en quenouille, de quelle manière on traitait les plus urgentes et les plus utiles résolutions !
Qu'on vienne ensuite s'étonner des funestes résultats d'un aussi vicieux gouvernement ! .. . Toutefois l'abbé Terray, devenu contrôleur général, fit alors de pressants et vains efforts pour associer Forbonnais à ses travaux. Désormais retiré dans son manoir de Champaissant, à quelques lieues de Mamers, dans le Haut-Maine, où Mllc Rai de Ghaumont, qu'il épousa vers 1787, le consolait, par lçs plus affectueux soins, de l'injustice, de la perversité des hommes, il s'occupa d'agriculture et d'améliorations importantes au bien-être de toute la contrée. Déjà 23 ans avant cette époque, dans sa retraite de 1764, il avait amené la commune de Champaissant à se cadastrer pour éviter les estimations arbitraires du fisc en matière d'impôt. Judicieuse idée, qui fut peut-être ultérieurement le principe de cette grande opération pour toute la France.
Il serait naturel de penser que le Maine, auquel Forbonnais
8f> RÈGNES DE LOUIS JUV ,
donnait alors une véritable et si grande illustration, saurait la mériter en le nommant aux États généraux, connue député: mission dont il était si digne, et qu'il pouvait remplir avec tant d'utilité pour la France; de gloire, pour son Pays? Mais, comme nous le verrons bientôt, en traçant le caractère de cette province, le mérite y fit toujours ombrage aux médiocrités; qui, dominées par la jalousie, n'avaient pas même assez d'intelligence pour sacrifier leurs injustes et mesquines rivalités, lorsqu'il s'agissait de choisir des hommes capables de sauvegarder leurs plus chers intérêts. Forbonnais, avec toute son intégrité, sa grande valeur comme économiste, n'eut point le suffrage de ses concitoyens; qui recevaient en 1790 une bien sévère leçon du Comité des Monnaies, appelant à Paris, près de l'Assemblée, qui regardait ses lumières comme indispensables , ce même compatriote dont ils avaient cru peut-être éclipser la gloire, en ne s'honorant pas de l'équitable devoir d'inscrire son nom en tête de leur députation.
Forbonnais, grand par l'esprit et par le cœur, économiste profond, estimé des hommes capables et des gens de bien, membre de l'Institut; appelé par son mérite aux premiers emplois du royaume, y serait nécessairement parvenu pour la sécurité de la France, pour le rétablissement de l'ordre, s'il avait pu se plier aux exigences de la cour ; s'il avait été pourvu d'autant de savoir-faire que de savoir. Il mourut le 20 septembre 1800, à Paris, âgé de 78 ans ; ayant, pendant les troubles sérieux du Maine, quitté Champaissant où sa vie pouvait être en danger. Il sera, sans doute, pendant longtemps encore, la première illustration de notre province, au point de vue de la science administrative, commerciale et politique.
Garnier, Jean-Jacques. — Né à Goron, dans le Bas-Maine, vers 1729, l'abbé Garnier se distingua de bonne heure par un esprit observateur, pénétrant, un jugement sûr, des connaissances positives en histoire, en économie sociale, etc. Son style naturel, soutenu, convenait parfaitement aux travaux nombreux que ce judicieux auteur publia successivement. Continuateur de Villaret, il composa quatorze volumes de l'histoire de France,
depuis le dix-septième jusqu'au trentième inclusivement. Quelquefois un peu diffus dans ses récits, il est toujours clair dans l'exposition du sujet, et fournit, souvent avec intérêt, des détails qu'on chercherait vainement ailleurs.
Dans plusieurs autres ouvrages : Origine du Gouvernement français, 1763 ; l'Homme de Lettres, 1764 ; Traité de l'Éducation civile, 1765, etc.,Garnier, sans offrir beaucoup de chaleur et d'entraînement, fait preuve d'un sens profond et d'une instruction bien digérée. Dans le second surtout, il présente avec intérêt : le caractère, l'utilité des gens de lettres ; l'influence de ces dernières sur les gouvernements, et des gouvernements sur elles ; il recherche avec intelligence le principe fondamental de toutes les sciences, etc.
Professeur d'hébreu , inspecteur au collège de France ; historiographe du Roi, de Monsieur, pour le Maine et l'Anjou, l'abbé Garnier entra, vers 1762, à l'Académie des inscriptions; cessa d'écrire au commencement de la révolution ; vécut prudemment dans la retraite aux environs de Paris , sous l'abri d'une amitié protectrice, et mourut en 1805, à l'âge de 76 ans.
De Hercé, Urbain-René, — dernier évêque de Dol, né à Mayenne, le 6 février 1726, était vicaire général du diocèse de Nantes, lorsqu'il fut élevé à l'épiscopat, et sacré, le 5 juillet 1767, dans l'église de Saint-Sulpice, par M. de Talleyrand- Périgord, depuis archevêque de Paris. Mgr de Hercé prit alors possession de son domaine évangélique, et, dans son administration paternelle, y montra la vertu, la charité, la modestie, le zèle d'un véritable apôtre du Christ.
En 1786 , il présida les Etats de Rretagne. En 1787, il fut appelé à Paris pour y faire partie de l'assemblée des notables. Chargé du discours au roi Louis XVI, le courageux évêque de Dol saisit une occasion aussi favorable pour exprimer franchement sa pensée, dans la juste prévision d'une révolution prochaine, sur les alarmes de l'Église, et sur les périls imminents de la France. Le souverain, abusé par des flatteurs intéressés à sa perte, reçut avec mécontentement ces expressions d'une liberté si noble, si consciencieuse, et renvoya le
prélat en exil dans son diocèse. Mieux Inspiré par la bonté de son cœur, et par des réflexions plus judicieuses, le meilleur des souverains comprit sa faute, et rappela tout aussitôt le plus vertueux, le plus dévoué de ses sujets. Un évêque de cour ayant, à cette occasion, interpellé Mgr de Hercé, pour savoir de quel droit il avait osé parler au monarque avec tant de hardiesse? « Du droit de celui qui ne trompe jamais, répondit le digne pasteur, en montrant sa croix pastorale ! »
Les funestes pressentiments de Mgr de Hercé ne tardèrent pas h se réaliser. Bientôt le clergé de France eut à supporter les angoisses de la plus injuste persécution ; le noble évoque fut lui-même expulsé de sa ville épiscopale ; contraint de chercher un refuge à Mayenne , chez un de ses frères. A peine commençait-il à goûter quelques instants de repos dans cette solitude, qu'un arrêté de la Commune de Laval oblige tous les prêtres non assermentés, du ressort, à se rendre immédiatement dans cette ville. Toute la famille du courageux évêque l'engage, ce qui lui devenait facile, à prendre les moyens d'éluder cette mesure arbitraire dont il était aisé de prévoir les tristes résultats : « A Dieu ne plaise, répondit-il, avec une fermeté vraiment chrétienne, que je laisse échapper une si belle occasion de confesser le nom de Jésus-Christ; je dois l'exemple à mes bons prêtres, et je serai trop heureux de me trouver à leur tête pendant les cruelles épreuves de la captivité. »
Dès le jour même il se dirige sur Laval, avec son frère, son vicaire général, l'abbé de Hercé. D'abord, ils s'y trouvent, ainsi qu'un grand nombre d'ecclésiastiques fidèles, soumis, chaque jour, à l'appel nominal, au milieu des cyniques propos d'une populace impie, grossière; ensuite renfermés dans les monastères dévastés où les attendaient la misère et tous les genres de privations, qu'ils supportèrent avec une résignation admirable. Pendant que le digne évêque était ainsi renfermé aux Gordeliers, on vint lui dire que les reliquaires étaient profanés, et les reliques jetées à la voirie : « Ne vous en étonnez pas, reprit-il avec un accent douloureux et prophétique ; ils ne
veulent plus des anciennes reliques des Saints, il faut bien leur en laisser de nouvelles!... »
Après quelques mois d'une aussi malheureuse captivité, ces nobles martyrs de la foi se trouvèrent chassés de leur patrie d'après les termes de cette inique loi qui condamnait à la déportation tous les prêtres qui refusaient l'apostasie républicaine : Mgr de Hercé se rendit à Jersey, qu'il édifia par sa belle et pieuse conduite.
Lors de la désastreuse entreprise de Quiberon, il s'offrit, avec son frère et plusieurs autres prêtres dévoués, pour donner les consolations et les secours de la religion à l'armée royaliste ; et lorsque l'abbé de Cheverus, depuis cardinal, et déjà son meilleur ami, faisait les plus vives instances pour raccompagner : « Vous êtes trop jeune, mon cher enfant, lui dit l'excellent évêque , avec une bonté paternelle ; vous avez de l'avenir, vous devez vous réserver pour d'autres temps. » En esprit sage, prévoyant, il augurait mal de l'expédition ; et n'en faisait pas mystère: « Pourquoi dès lors en formez-vous partie, lui répétaient ses amis qui s'efforçaient de le retenir ? » Voilà, répliquait-il , avec une tristesse profonde , en montrant son crucifix, voilà celui qui me l'ordonne; auquel je dois obéir jusqu'à la mort. »
Lorsque sur la falaise de Quiberon, arrosée du plus noble sang français , les espérances de la royauté se trouvèrent anéanties, on voulut, dans une chaloupe disposée à cet effet, reconduire le généreux évêque en Angleterre : « Mais ne voyezvous donc pas, répondit-il avec un dévouement sublime, que ma véritable mission est à peine commencée ; et qu'à l'exemple de notre divin maître, je dois sacrifier mon corps pour sauver des âmes !... »
Les funestes événements qui suivirent ne justifièrent que trop ces tristes prévisions. Après avoir administré les secours de la religion aux blessés, aux mourants, à tous ses malheureux compagnons d'infortune , Mgr de Hercé, pris avec son frère, et les prêtres qui le suivaient, est conduit à Vannes; jugé par une commission révolutionnaire; fusillé le 3 juillet
90 RÉGNES DE LOUIS \l\ ,
1795, à l'Age de 69 ans, sur la promenade nommée la Garenne, entre MM. de Sombreuil, de Broglie, de la Landelle, et d'autres nobles martyrs de leur foi politique et religieuse. En marchant au supplice, avec cette modeste et sublime dignité des premiers chrétiens aux temps des plus violentes persécutions, il disait à ses fidèles Bretons qui pleuraient sur le passage : « Consolez-vous, mes pauvres enfants, ce n'est pas nous qu'il faut plaindre ; notre mission est trop belle : nous n'étions pas venus pour subjuguer nos frères, mais pour les instruire, les convertir, les affranchir de la violence des passions, les rendre à la véritable et sage liberté ! » Les restes du vénérable évêque furent inhumés sur le lieu de l'exécution, et, plus tard, déposés dans la cathédrale de Vannes.
Vétillart du Ribert, Noel-Patrice, — né au Mans, en 1728, y fit ses études avec distinction. Suivant alors sa vocation pour l'art médical, il est reçu docteur à Reims, et, revenu dans le Maine, y fut agrégé au collège de médecine vers 1755 ; ensuite nommé correspondant à l'Académie de médecine de Paris.
Du Ribert, doué d'un judicieux esprit d'observation, d'un cœur bon, affectueux, d'un grand amour de l'humanité , d'un profond et sincère attachement à ses devoirs, offrait les principales qualités qui font les excellents praticiens; aussi toute sa vie devint celle d'un médecin éminemment utile et dévoué.
A son entrée dans la noble et difficile carrière qu'il allait parcourir, une circonstance particulière vint en quelque sorte lui donner l'impulsion, et lui préciser la direction qu'il y devait suivre. « En 1755, dit Vicq-d'Azyr, Notice historique, une péripneumonie maligne régnait épidémiquement dans la ville du Mans : M. du Ribert ne laisse point échapper cette occasion de signaler son zèle. Il eut des succès; mais il fut lui-môme atteint de l'épidémie. L'intérêt qu'il inspira fut si général, que jamais il n'oublia la part affectueuse que le public avait prise à son sort; et que ce souvenir ne lui laissa voir, dans le dévouement le plus absolu, dans les fonctions les plus périlleuses de son art, qu'un tribut de reconnaissance envers
ceux qui venaient d'encourager sa jeunesse avec tant d'honneur pour lui. » En effet, à partir de cette époque, son existence entière ne fut qu'une vie d'abnégation de soi-même, qu'un long et périlleux sacrifice au soulagement, au bien-être de ses concitoyens, de l'humanité !...
Ce que la paresse, l'insouciance repoussent : travail, activité, fatigue, du Ribert semblait en éprouver le besoin et s'y complaire; ce que l'égoïsme, la pusillanimité fuient avec soin : misères, calamités, maladies contagieuses et meurtrières, ce courageux et digne médecin paraissait le rechercher, avec empressement, pour y prodiguer les secours de son talent et de son charitable zèle : aussi l'étude particulière et le traitement des épidémies devinrent-ils bientôt l'objet principal de ses méditations, de ses efforts ordinairement couronnés de si fructueux résultats, qu'au milieu de ces fléaux destructeurs, les populations le regardaient comme une seconde Providence, relevant les courages abattus ; portant la consolation et l'espérance même dans l'âme des malades qu'il devenait impossible de guérir. Du Ribert ne se bornait pas, dans l'administration des secours dont il favorisait les contrées où sévissait l'épidémie, à quelques voyages rapidement effectués, avec l'intention de fuir aussitôt le danger. Il s'établissait au centre de l'infection morbifique, luttant corps à corps avec la maladie jusqu'à sa destruction, ou jusqu'à ce qu'il fût lui-même atteint, mis hors de combat, ramené dans sa nombreuse famille, aux divers membres de laquelle il communiqua plus d'une fois la contagion.
Les villes de Reaumont-lc-Vicomte, en 1761; de Ronnélable, en 1765; de Mamers, en 1766; de la Ferté-Rernard, en 1774; du Grand-Lucé, en 1779, etc., et leurs environs ; du Mans, en 1771 et 1772, où les prisons devinrent le foyer d'une épidémie qui menaçait la cité ; en 1773, les paroisses entières de Lucé, Villaines, Challes, Volnay, etc., ressentirent les heureux effets de la science, du dévouement d'un aussi grand praticien, contre les maladies meurtrières dont elles étaient alors infectées. « La dysenterie qui, vers 1779, fit tant de victimes
en France, et particulièrement dans plusieurs cantons du Maine, dit encore Vicq-d'Azyr, fut traitée par M. du Ribert en médecin habile , dont les importantes observations furent publiées dans un ouvrage imprimé sous le privilège de la Société royale. Une pension de 800 livres, faite par le Gouvernement, devint la récompense de ces utiles et périlleux travaux. »
Une chute de cheval, dans l'exercice des fonctions qu'il remplissait avec un zèle jusqu'alors infatigable, dérangea profondément la santé de cet homme si généreux, que, tout entier au service des populations indigentes, il n'avait pas même pris soin d'assurer l'existence de ses nombreux enfants qui bientôt allaient perdre leur principal appui. « Ce fut alors seulement qu'il s'en aperçoit, et que, versant des larmes sur leur sort, ajoute Vicq-d'Azyr, il nous adresse, peu de temps avant sa mort, une lettre où sa main tremblante avait tracé ces mots : « J'expire victime de mon zèle et de mon devoir; je vous « recommande, mes chers confrères, des enfants et une veuve « que je laisse presque sans fortune : faites-les jouir du fruit « de mes travaux, car, lorsque vous lirez cette lettre, je ne « serai plus! » Il mourut en effet vers 1782, épuisé par ses utiles et nobles travaux, seulement âgé de 53 ans. La Société de médecine fit continuer à cette malheureuse et digne famille la moitié de la pension que son chef avait si justement acquise.
Gomme il serait difficile de rien ajouter aux quelques lignes, si profondément et si justement honorables, par lesquelles Vicq-d'Azyr, secrétaire perpétuel de l'académie de Médecine, dont M. Vôtillart du Ribert était membre correspondant, termine, au nom de cette savante Compagnie, la Notice historique de notre exellent compatriote, nous les citerons textuellement : « Jamais, dit en résumé Vicq-d'Azyr, on ne porta plus loin que M. du Ribert cet enthousiasme du bien public, cet entier oubli de soi-même, qui font qu'on ne vit que pour la patrie. Nous avons pensé qu'il serait agréable pour elle, honorable pour nous, de tracer un semblable caractère, et de conserver un aussi parfait modèle de désintéressement et de vertu !... »
Yvon Claude. — Né à Maraers, dans le Haut-Maine, en 1714, l'abbé Yvon s'égara, de bonne heure, dans les déplorables voies de l'incrédulité, nous pourrions presque ajouter : du matérialisme. Répétiteur en théologie de Jean Martin, abbé de Prades, étudiant à la Sorbonne, il imagina d'y faire soutenir, en 1751, par son élève, de concert avec d'autres mécréants, et pour jouer les théologiens sur leur propre théâtre, la fameuse thèse dans laquelle on insultait, en termes ambigus, voilés, à la révélation, même à l'existence de Dieu comme esprit pur, créateur; et qui, devenant un objet de scandale et de censure, valut au disciple imprudent , à son coupable maître , les rigueurs de l'exil; et ce qui sans doute fut plus sérieux encore, la réprobation des gens de bien de toutes les opinions.
L'abbé Yvon, qui était alors chanoine de Goutances, historiographe du comte d'Artois, fut contraint de passer en Hollande, ainsi que l'abbé de Prades, qui, plus tard, vint à Berlin, où Voltaire lui fit obtenir la place de lecteur du roi de Prusse. Claude Yvon fit plusieurs articles pour l'Encyclopédie ; entre autres : Ame, Athée, Dieu, etc., dans lesquels cet auteur indique toutes les opinions des autres en déguisant les siennes; mais où Ton découvre cependant au moins une propension marquée vers le matérialisme. Il avait, dit-on, l'insouciance, la simplicité d'un enfant ; vécut presque misérablement, en Hollande, avec les faibles produits de ses écrits, les secours dont l'assistaient ses amis les philosophes de Paris ; de retour dans la capitale, après une sorte d'amende honorable, aux dépens de ses connaissances et de ses libraires. Pour sa réhabilitation, il composa des ouvrages plus orthodoxes : La liberté de conscience; l 'Histoire philosophique de la religion , qu'il dédia, en 1782, à Monseigneur de Gonssans, etc. Il mourut à Paris, vers 1791, à l'âge de 77 ans.
Moutonnet de Clairfons, Julien-Jacques. — Né au Mans, le 11 avril 1740, dans la paroisse du Petit-Saint-Pierre, d'une famille d'artisans honnêtes, mais peu fortunés, Moulonnet, dont les dispositions remarquables devaient le faire sortir de la classe des manouvriers, trouva, dans la bonne volonté de ses
parents à faire pour lui des sacrifiées au-dessus de leurs moyens, la possibilité de suivre une carrière que la fortune semblait lui fermer. Il reçut, au collège de l'Oratoire, une éducation distinguée dont il mit les avantages à profit par son aptitude, sa bonne conduite, et son ardent amour de l'étude.
Sa première pensée, lorsqu'il eut terminé ses humanités, fut d'embrasser l'état ecclésiastique; mais il changea de projet, soit à la suite de quelques difficultés avec les supérieurs du séminaire, soit, qu'avec plus de réflexion, il ne se trouvât point une vocation assez bien déterminée.
Comptant sur la fortune et sur la ferme volonté qu'il avait de se créer un avenir, Moutonnet se rend à Paris, et, sans autre protection que celle de son mérite, y fait de bonnes connaissances ; y trouve, dans l'éducation d'un enfant de famille riche, les moyens d'une existence honorable.
Pierre Le Dru, notre savant botaniste, raconte que Moutonnet, dans une de ses promenades avec son élève, ayant découvert une fontaine de la plus parfaite limpidité, ressentit un si grand bonheur à s'y désaltérer, qu'il ajouta le nom de Clairforts au sien. Quelle que soit, du reste, la réalité de cette poétique étymologie, Moutonnet Clairfons, ou de Clairfons, désormais livré tout entier à la culture des lettres, se fit bientôt remarquer par des productions que distinguent le bon goût, la délicatesse, la fraîcheur de l'expression. On cite particulièrement au nombre de ses œuvres, les traductions élégantes et gracieuses des poètes suivants : Anacréon, Sapho, Bion, Moschus, etc.; Da?ite, l'Enfer seulement. Il fut l'un des bons hellénistes de son temps; eut des liaisons avec J.-Jacques Rousseau ; occupa dans l'administration des postes, à Paris, un emploi qui faisait son principal moyen d'existence. Il mourut dans cette ville, le 3 juin 1803, à l'âge de 63 ans.
Chasseboeuf Constantin-François, comte de Volney. — L'un des hommes les plus célèbres de notre province, fils d'un avocat, né dans le Bas-Maine, à Craon, le 3 février 1757, Volney termine ses études au collège d'Angers ; se rend à Paris, à peine âgé de 17 ans, pour étudier la médecine. Les travaux
littéraires, d'érudition surtout, étant beaucoup plus dans ses goûts, dans ses aptitudes, il s'y livra sans partage ; fut admis dans le cercle savant de Mme Helvétius, et se lia d'amitié avec le baron d'Holbach.
En 1782, muni d'un léger bagage, il entreprend un voyage d'Orient, le sac sur le dos, en véritable touriste. Arrivé au Liban, chez les Druses, il s'y renferme pendant huit mois dans un couvent, pour y bien apprendre l'arabe; visite ensuite, avec soin, pendant quatre années, l'Egypte, la Syrie; publie, en 1787, son : « Voyage en Egypte, en Syrie, » le plus important de tous ses ouvrages, où se révèle un remarquable talent d'observation et de style : « C'est, disait Daunou , le modèle qu'on devrait suivre pour l'étude et la description de chaque partie de la terre. »
Ce livre eut, en effet, un grand succès, et l'auteur, de retour en France, y jouissait déjà de la réputation d'un savant distingué. Sa brochure, intitulée : « Coyisidérations sur la guerre actuelle des Turcs, 1788 ; le journal politique en vogue dans la Bretagne, sous le nom de la Sentinelle, et dont il était rédacteur, le firent connaître encore davantage, et nommer député aux Etats généraux de 1789, par le Tiers-État de la sénéchaussée d'Anjou. D'un caractère aventureux, partisan de la révolution modérée de 1789, appartenant à la secte des encyclopédistes, il suivit ces diverses impulsions dans le cours accidenté de sa vie.
En 1791, il publie : « Les Ruines, ou Considérations sur les révolutions des empires, » ouvrage irréligieux, froid, prétentieux, déclamatoire, sans véritable intérêt; nuisible, pour le moins, à la réputation de son auteur; et que les éloges intéressés des frères et amis n'eurent pas même le pouvoir de faire accueillir du public.
En 1792, nommé directeur-général du commerce et de l'agriculture, à l'île de Corse, il se proposait d'y multiplier, dans son domaine particulier qu'il nommait : Ses petites Indes, la plupart des végétaux de l'Amérique, lorsque ses projets furent détruits par les fructueux efforts de Paoli pour détacher
la Corse du gouvernement de la France. Arrêté pendant la Terreur comme suspect, il recouvre sa liberté par la chute de Robespierre. Professeur d'histoire à l'école Normale, il s'embarque pour les États-Unis, en 1795, à la suppression de cette école ; est favorablement reçu, d'après ses relations avec des amis tels que Franklin et Washington. A son retour, il entre à l'Institut, au Sénat conservateur, dont il est nommé vice-président. Également ennemi du despotisme et de l'anarchie, mais plus d'une fois inconséquent dans l'application de ses principes, il s'oppose au concordat, à l'expédition de Saint-Domingue, à la création de l'empire, dont il accepte cependant le titre de comte ; et signe, en 1814, comme sénateur, la déchéance de Napoléon, etc.
Volney fit de grands travaux sur les langues orientales, dont il voulut simplifier l'étude par un alphabet de son invention; sur l'histoire, la chronologie, la connaissance plus positive de l'Egypte surtout; mais, disciple trop naïf ou trop dévoué de l'École philosophique, il dirigea bien souvent ses attaques inconsidérées, irréfléchies, contre la religion et la morale. Il mourut à Paris, le 25 avril 1820.
Bermer, Etienne-Alexandre. — Né dans le Bas-Maine, à Daon, en 1764, l'abbé Bernier, d'abord curé de Saint-Laud, à Angers, lors de la révolution de 1793, refusa de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Nous le verrons, dans les guerres de la Vendée, jouer un assez grand rôle au milieu des armées royalistes, mais donner plus d'une fois occasion de penser que son dévouement à la cause de la légitimité n'était pas aussi pur, aussi généreux que celui des Lescure, des La Rochejaquelein, des Bonchamp, etc. : que la crainte, l'ambition, l'esprit d'intrigue étaient, pour lui, dans ces graves occasions, des mobiles au moins aussi puissants. Du reste, sa conduite vint malheureusement confirmer ultérieurement ces tristes prévisions ; et quand il n'eut plus rien à redouter de la république, rien à pouvoir espérer des princes exilés sur la terre étrangère, on le vit s'employer avec la même activité, le même dévouement, le même zèle, aux intérêts de l'empire, aux négo-
dations du concordat, et recevoir, en 1802, l'évêché d'Orléans pour prix de ses nouveaux principes, de ses nouveaux soins : nous avons presque dit, enfin, de son apostasie politique. Il mourut en 1806.
§ IV. Caractères, Usages, Moeurs, Coutumes des habitants nu Maine, a l'époque de la première phase des temps modernes.
Les caractères primitifs, essentiels des peuples s'effacent, chaque jour, dans les frottements continuels, progressifs de la civilisation, et finissent par ne laisser que des traces mal déterminées. Dans les cataclysmes révolutionnaires surtout, remués avec violence, jusqu'à leur base fondamentale, à leurs principes constitutifs, les usages, les mœurs, les coutumes de ces peuples changent, disparaissent môme quelquefois avec leurs anciennes institutions.
C'est précisément ce que nous verrons s'effectuer pour les habitants du Maine, comme pour ceux des autres provinces de France, dans la transition de la première à la seconde phase des temps modernes, par les terribles et profondes secousses du bouleversement de 1793. Les coutumes, les mœurs, les usages, le caractère de nos populations vont s'y trouver modifiés d'une manière tellement essentielle, qu'il nous importe d'en esquisser ici le tableau, sous peine de perdre entièrement les originaux, et de n'en laisser plus tard aucun véritable souvenir dans nos archives.
L'histoire du caractère, des usages, des mœurs, des coutumes d'un pays, est, en effet, celle des traits saillants, particuliers de la vie spéciale, réelle de ses habitants ; avec les modifications déterminées par l'influence des siècles, depuis leur constitution en sociétés civiles rudimentaires, jusqu'aux plus riches développements de leur existence politique.
Pour les importantes et difficiles études auxquelles nous sommes arrivés, on n'a presque jamais assez apprécié, suffi-
RÉGNES 1)K 1.0 LIS \!\
sammentfait intervenir, ces profondes et continuelles influences
des lieux, des conditions d'existence, des relations habituelles, sur les coutumes, les mœurs, les usages et le caractère des peuples. Aussi ne doit-on pas s'étonner si Ton ne trouve, alors, dans ces peintures sans réalité, faites sans discernement, que des tableaux de fantaisie, purement imaginaires, au lieu de portraits historiques et ressemblants ; aussi, par une conséquence nécessaire, devient-il aujourd'hui fréquent de voir des nations travesties sans pudeur ; calomniées sans équité ; d'autres embellies, exaltées, sans raison et sans conscience !... Voilà précisément ce que nous observons, ce que nous allons combattre, dans plusieurs productions imaginaires et futiles où l'on a prétendu bien gratuitement exposer le véritable caractère des Cénomans.
Il suffit d'observer, d'une manière attentive, les résultats généraux des grandes influences locales sur les hommes pour s'apercevoir aussitôt, avons-nous dit, qu'ils ne sont pas les mêmes sous les climats chauds, tempérés, froids ; dans les plaines, les marais, le versant aéré des montagnes ; au milieu des continents, et près du rivage des mers ; dans les régions saines, paisibles, fertiles, et dans celles que désolent incessamment les guerres, les famines, les épidémies. Dès lors, sans même admettre ces grandes influences comme des causes fatales contre lesquelles chercheraient vainement à lutter le courage, l'intelligence et la raison des peuples, il est impossible de ne pas leur assigner une grande part d'action dans la détermination particulière des mœurs, du caractère, des usages et des coutumes de ces peuples.
Si nous appliquons actuellement ces principes essentiels aux conditions spéciales de la province du Maine, il sera démontré, par les faits, que les Cénomans ont toujours vécu sous l'empire de modificateurs locaux puissants, généraux, expliquant, justifiant même quelquefois, en partie, le caractère, les habitudes, les actions, dont on les accuse avec autant de légèreté que d'inconséquence ; au lieu de reconnaître le mérite qu'ils ont eu, presque toujours, a triompher de ces causes funestes qui
pouvaient altérer essentiellement, chez eux, les meilleures qualités de l'esprit et du cœur.
En effet, le Maine placé dans Tune des zones tempérées du globe ; au milieu des plus riches produits de la terre ; sous l'influence de modifications atmosphériques variées, dut naturellement offrir, de bonne heure, une population exubérante, mobile, et même un peu versatile. Gomme tous les pays de marches, dans lesquels se trouve beaucoup à prendre, il dut exciter l'envie, les convoitises des pays ambitieux, remuants et moins bien pourvus, dont il était le plus rapproché ; rester constamment sur la défensive ; soutenir un grand nombre de combats ; perdre en véritable initiative ce qu'il gagnait alors en puissance de réaction.
Frontière de l'Anjou, de la Normandie, de la Bretagne, il reçut nécessairement, par ces divers points de contact , dans son caractère, ses usages, ses mœurs, la teinte particulière de ces pays plus originaux dans leurs types, en raison de la protection, des garanties qu'ils obtenaient, les uns, du voisinage des mers ; les autres, de leur suprématie administrative et politique. Enfin, péniblement étreint, comprimé sans mesure entre le druidisme celtique et l'idolâtrie romaine, il ne put qu'avec lenteur, par des efforts inouïs, se dégager de ces funestes entraves ; jouir du précieux et noble affranchissement que la religion du Christ venait apporter au monde.
Soumis, dans presque tous les temps, à ces graves et périlleuses conditions, les Cénomans n'ont jamais été dominés par elles. Ils montrèrent toujours, au contraire, un noble esprit de liberté , d'indépendance ; le courage , la valeur dans les combats; la loyauté dans les conventions, la bonne foi dans l'exécution des traités ; un attachement sincère, même aux peuples conquérants leurs maîtres : lorsqu'ils étaient grands à leurs yeux, dignes de gratitude et d'estime ; une vigueur incessante, un indomptable héroïsme pour secouer le joug honteux de l'étranger orgueilleux, perfide, lâchement cruel; un culte sincère du sentiment religieux, des vérités de la foi ; un soin consciencieux à les conserver; un généreux empresse-
>^Un
«vsr,;^-.
[ UBUOTHECA '
100 RÉGNES Dt louis xiv,
nient à les traduire, à les répandre ; entin le mérite bien rare de garder leur caractère national, au milieu des invasions continuelles, du mélange, alors indispensable, avec des peuples qui les dominèrent quelquefois, mais qui ne parvinrent jamais à les asservir, à les subjuguer !
Après les honorables témoignages rendus aux Cénomans par Tite-Live, Jules César, François de Belleforêl et tous les historiens sérieux, de bonne foi, n'est-il pas étrange de voir un aussi grand nombre d'écrivains éphémères s'entendre et se copier successivement pour supposer, aux habitants du Maine, un caractère, des mœurs, des usages, à peu près opposés à ceux qui leur appartiennent; n'est-il pas bien plus étonnant, encore, devoir les Cénomans eux-mêmes, par une fatale abdication de tout esprit national, concourir, avec autant d'irréflexion que d'inconséquence, à cette œuvre mauvaise, profondément subversive de leur présent, de leur avenir?...
Pour détruire ces injustes préventions, pour donner à notre beau pays ce fécond esprit d'intérêt local et d'initiative, qui lui manque si regrettablement, nous combattrons sans partialité, sans passion, les vaines, ignorantes ou coupables allégations du parti pris, de la routine ou de l'envie, par l'inflexible et judicieuse équité de l'histoire.
Dans ces dispositions, et dépouillant ici toute prédilection exagérée, toute prévention nationale, nous affirmons, avec l'engagement de le prouver par des faits incontestables, qu'il n'existe peut-être pas, en France, un pays dont les habitants soient moins bien connus, aient été plus injustement calomniés que ceux du Maine. Ils ont assurément leurs défauts essentiels, sérieux même : nous ne chercherons point à les dissimuler ; nous saurons au contraire les signaler avec franchise, et dans leur propre intérêt. Mais est-il donc vraiment équitable de partir d'un principe que nous ne songeons pas à contester, pour descendre à des inductions fausses, malveillantes, et contre lesquelles nous venons positivement élever la voix ?
Les premiers, les plus graves défauts reprochés aux Cénomans, sont : « l'astuce, la mauvaise foi, l'esprit de contestation
et surtout de chicane, la convoitise et V amour des procès. » Or, pour accréditer d'aussi blessants mensonges, d'abord inventés par des historiens jaloux, intéressés, il a suffi de quelques lazzis poétiques, imaginés par l'inconséquence, la légèreté, la malice ; repétés par l'ignorance, la sottise ou la méchanceté.
Qui pourrait le croire, si les faits n'étaient là pour le prouver? Trois hommes de génie, eux-mêmes, n'ont point reculé devant le juste blâme d'une aussi mauvaise action; et, pour levain plaisir de faire un bon mot, sont descendus à la triste résolution de calomnier toute une province!...
La Fontaine a dit, en parlant du Maine et de ses habitants, qu'il ne connaissait assurément pas plus l'un que les autres : « Pays de sapience, gens pesant l'air, fine fleur des humains.»
Boileau, sans notions plus positives, avec moins de conscience encore, place le trône de la chicane dans le pays : « Où l'Orne épand ses eaux et que la Sarthe arrose. » Il ajoute, à propos de l'amour et de la science des procédures : « Ce sont là des leçons, dont un père manceau — instruit son fils novice au sortir du berceau. »
Racine, lui-même, s'est abaissé jusqu'aux plus dégradantes invectives, sans aucun motif, sans aucune raison. Il dit, en effet, en parlant des faux témoins qu'on doit récuser : « Il est vrai que du Mans il en vient par douzaines. » etc.
Enfin, parce que le conquérant des Gaules avait affirmé que, dans les combats, deux Manceaux égalaient au moins trois Normands ; que, d'un autre côté, les comtes du Maine, qui battaient monnaie dès avant le xie siècle, avaient leur sol mansais, ayant cours, et dont le sol normand ne représentait que les deux tiers de la valeur monétaire, des gens, d'un esprit délié, d'une logique admirable, ont dit; des gens plus conséquents et plus spirituels encore , s'il est possible , ont répété, faisant allusion à la finesse, à l'astuce, qu'ils comprenaient si bien : « Un Manceau vaut, dit-on, un Normand et demi !... »
Nous répondrons à ces quolibets au moins ridicules, mais non pas sans portée sur l'esprit de la multitude ignorante, non-
seulement par les faits que nous venons de signaler, mais encore par l'incontestable autorité, par l'évidence des chiffres.
Nous consultons, à cet effet les statistiques de la justice civile et commerciale en France, de 1852 à 1855, dernières années rendues publiques, et voici leurs positives réponses; voici les remarquables preuves qu'elles nous fournissent à l'appui de nos justes réclamations.
En comparant le nombre des affaires litigieuses de la Savtlie et du Calvados; de la Mayenne et de l'Orne, inscrites pour chacune de ces quatre années ; en tenant un compte exact des différences de la population, pour les départements du Maine et de la Normandie, nous trouvons les résultats suivants :
Sarthe : Population : 473,071. — Affaires contentieuses : inscrites aux rôles : 1852 : 982. — 1853 : 1,145. — 1854 : 1,143. — 1855 : 1,265. —Total pour les quatre années : 4,535.
Calvados : Population : 491,210. — Affaires contentieuses inscrites aux rôles : 1852 : 2,847. — 1853 : 3,326. — 1854 : 4,518.-1855 : 3,800. — Total pour les quatre années : 14,491.
Différence : de 4,535 à 14,491 ; qui, déduction faite du faible excédant de la population du Calvados, sur celle de la Sarthe, établit, jusqu'à l'évidence, que les habitants du premier de ces départements font au-delà de trois fois plus de procès que les habitants du second.
Mayenne : Population : 374,266. — Affaires contentieuses inscrites aux rôles : 1852 : 639. — 1853 : 637. —1854 : 653. — 1855 : 683. —Total pour les quatre années : 2,612.
Orne : Population : 439,884. — Affaires contentieuses inscrites aux rôles : 1852 : 1,726. — 1853 : 1,727. - 1854 : 2,425.— 1855 : 2,429. —Total pour les quatre années : 8,302.
Différence : de 2,612 à 8,302 ; qui, déduction faite de l'excédant de la population de VQrne sur celle de la Mayenne, établit, avec la même évidence, que les habitants du premier de ces départements font au moins trois fois plus de procès que les habitants du second.
Résumé général de l'opération. — Dans le Maine, une population de : 847,339 habitants n'a fait inscrire aux rôles,
pour les quatre années comprises de 1852 à 1855, que : 7,147 affaires contentieuses ; tandis que dans la Normandie, une population de : 941,094 habitants, dès lors supérieure d'un neuvième seulement, en a fait établir, pendant la même période, 22,793 ; par conséquent au-delà de rénorme proportion de 3 à 1. Si donc on a pu dire, en parlant de la monnaie des deux provinces, ou de la valeur guerrière de leurs habitants : « Un Manceau vaut un Normand et demi, » il faut actuellement, pour être conséquent et juste, immédiatement ajouter : au point de vue de l'astuce, de l'esprit de chicane et de l'amour des procès : « Un Normand vaut trois Manceaux!... »
Cette conclusion, essentiellement équitable et logique, se trouvera surtout positivement établie, si l'on fait ensuite observer, toujours d'après les mêmes documents incontestables : que, dans le Maine , avoués et clients, soutenant leurs poursuites, se bornent, ordinairement, à la solution de l'affaire essentielle ; tandis qu'en Normandie, les uns et les autres s'entendent pour faire survenir, dans chaque procès principal, trois ou quatre incidents, qui deviennent la matière d'autant de "procès secondaires, et dont le jugement précède celui du premier; que, par une conséquence nécessaire, le personnel du contentieux est beaucoup plus nombreux et plus rétribué dans la seconde province que dans la première; il restera bien positivement démontré que le Normand se livre à la culture des débats judiciaires par amour pour la procédure, par une véritable monomanie du litige et de la chicane; tandis que le Manceau n'aime pas naturellement les procès ; ne les entreprend que sous l'empire d'un sentiment où l'on peut même voir une qualité : l'intérêt de la propriété, le sentiment de sa conservation, qu'il eut tant de fois l'occasion de mettre à l'épreuve; ne les soutient ensuite souvent, même contre toute raison, que par entêtement ou par amour-propre mal entendu, véritable défaut, dont il nous serait moins facile de le disculper.
Du reste, l'habitant du Maine est loyal dans ses transactions; il sait généralement observer la foi jurée. Soumis, dans toutes les phases de son existence, à des invasions, des pillages, des
10 i RÈGNES DE LOUIS XIV,
incendies, souvent môme au joug d'une domination étrangère, il a conservé cependant une certaine franchise comparativement à d'autres provinces, de telle sorte qu'il serait erroné d'ajouter créance aux calomnies de ceux qui, pour détourner une accusation méritée, n'ont pas craint d'insinuer qu'un certain degré de finesse, d'astuce et même de mauvaise foi, constituait la base de son caractère.
Le Manceau n'est pas fin, dans la véritable acception du mot; il se montre plutôt circonspect, défiant, réservé, timide. Son imperfection la plus évidente, la plus contraire au progrès des habitants, à la gloire du pays, est son défaut absolu (Tinitiative, d'encouragement sincère et bienveillant pour les enfants de la province qui cherchent à se distinguer par des travaux utiles. Apathique, indolent, ami du repos, des petites sensualités de la table et des plaisirs qui n'exigent ni grandes fatigues ni grandes dépenses, il ne se livre pas volontiers à la culture laborieuse des lettres, des sciences et des arts. Il va quelquefois plus loin encore, et se range dans la regrettable catégorie de ces nullités despotiques, dans leur puissance d'inertie : qui n'ont pas la résolution de faire, mais dont la volonté permanente est de nuire à qui veut faire. Au milieu de ces fatales conditions, le sujet animé d'une vocation noble et généreuse y trouve partout de petits amours-propres contrariés, de petites envies, de petites jalousies en action; quelquefois même de petits persiflages sans portée bien étendue, mais qui, dans une sphère aussi déplorablement rétrécie, ont encore assez d'empire et de nuisible influence pour mettre chacun dans l'impossibilité de trouver, sur la terre natale, un point susceptible d'y féconder les germes d'un succès, en vérifiant à la lettre le proverbe que d'autres localités ont le bon esprit de faire mentir : « Nul n'est 'prophète dans son pays. »
C'est donc plus ou moins loin de son berceau, que l'enfant du Maine doit chercher des encouragements à ses travaux, des moyens de gloire et de renommée ! Chose étrange, lorsqu'il s'est fait un nom, s'il revient momentanément dans sa patrie, chacun vante, exalte son mérite, souvent au-delà d'une
juste et sage appréciation : il apparaît alors comme un étranger dont la supériorité semble moins à craindre, et que les Manceaux préfèrent, sans doute pour cette raison, presque toujours à leurs compatriotes.
L'amour du luxe, de l'or, et, par une conséquence nécessaire, les progrès de l'égoïsme ont gagné le Maine comme toutes les autres provinces; toutefois, il est équitable et vrai d'ajouter que notre pays est encore un de ceux où les sentiments charitables ont résisté le plus honorablement à ces causes destructives; où l'indigence et le malheur se trouvent secourus, sinon toujours avec un parfait discernement, du moins avec beaucoup de bienveillance et de cœur.
On voit encore, dans cette excellente province, des amitiés sincères, des sentiments dévoués, des témoignages de haute estime : honorables pour ceux qui les inspirent, souvent plus honorables encore pour ceux qui les professent; comme nous en citerons plusieurs exemples touchants, fournis surtout par les classes distinguées de la province du Maine.
Ainsi, des écrivains, des poètes, dont l'imagination avait besoin de s'exercer en excitant le rire par des lazzis injustement satiriques, ont donc, avec plus de succès que d'équité, compromis, pour un temps, la bonne réputation que mérite si bien notre pays. Mais ce qu'il importe surtout de signaler à l'attention des hommes de sens, de conscience et de bonne foi, c'est l'empressement d'historiens intéressés, jaloux, à se venger par d'insignes calomnies du courage, de la valeur, de l'héroïsme que les Génomans ont montrés dans tous les siècles, à déjouer les convoitises, à repousser énergiquement les attaques, à secouer noblement le joug des iniques envahisseurs, qui, tant de fois, eurent la vaine prétention de les asservir. Quelques citations à'Orderic Vital, écrivain anglo-normand, suffiront pour faire apprécier à leur juste valeur ces malveillantes et coupables allégations.
Les habitants du Maine, courageux, sages, laborieux, défrichèrent péniblement un sol primitivement couvert de forêts, aujourd'hui remarquable par la variété, l'étendue, la richesse
de ses cultures. C'est un fait évident, positif, et duquel on peut logiquement inférer : que des travaux semblables supposent de rintclligence, du raisonnement, une persévérance d'autant plus admirable chez ceux qui les ont effectués, qu'ils curent, en môme temps, a défendre incessamment leur existence, leurs villes, ces champs fécondés par d'aussi rudes labeurs, contre les perfides convoitises, les invasions brutales des Anglais, des Normands, des Angevins, des Bretons, etc. Quand les Génomans ont opéré d'aussi grandes choses ; quand ils n'ont jamais provoqué, jamais attaqué, sans juste motif, leurs voisins; quand ils ont borné les .magnanimes déploiements de leur énergie, de leur courage, à la défense légitime de leurs biens, de leur liberté, de leur vie , et précisément à cause de ces actes d'indépendance et d'héroïsme, on vient ainsi les apostropher, avec l'espérance d'accréditer ces calomnies , ces grossières injures : « Cenomani a canina rabie dicti. » « Gens fmitimis procax et sanguinolenta. » « Les Génomans, ainsi désignés, d'après la rage canine dont ils sont animés. » Etymologie savante et surtout de bon goût. « Nation sanguinaire et cruelle pour ses voisins. » Il appartient bien à des Normands, à des Anglais, de parler ainsi d'un peuple qu'ils n'ont jamais fait que piller, trahir, opprimer!
« Gens rebellionis avida; dominis suis semper contumax. » « Nation avide d'insurrection, et constamment rebelle à ses maîtres. » « Cenomani pigri, versipelles et in/idi; quod fortitudine nequeunt, dolis et tergiversatione faciunt. » « Les Génomans sont paresseux, fourbes, sans bonne foi ; et ce qu'ils ne peuvent effectuer par la force, ils parviennent à le faire par la chicane et par la ruse. » Il serait assurément difficile de formuler, dans un aussi petit nombre de mots, plus de mensonges historiques, plus d'accusations sans portée , qui ne prendraient de valeur et de vérité qu'en se les attribuant à soi-même ; aussi la seule réponse que l'on puisse dignement faire à ces calomnieuses invectives, est d'ajouter, sans commentaire : elles ont été proférées contre les Cénomans, dont V honorable caractère est établi sur les faits, par des historiens anglo -normands qui sentaient
le besoin d'imputer à d'autres les vices et les excès de leur nation. Toutefois, nous ne prétendons pas, comme nous l'avons déjà fait entrevoir, que les habitants du Maine soient sans défauts; nous étudierons donc avec impartialité , d'une manière consciencieuse et vraie, tout ce qui peut les bien faire connaître : 1° caractère; 2° mœurs, usages, coutumes; 3° langage; 4° habitation, régime, costume.