‹ Histoire complète de la province du Maine depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 4 sur 50 · I. Caractère des Cénomans · texte numérisé non relu

I. Caractère des Cénomans

L'étude sérieuse et comparative du caractère des habitants de nos anciennes provinces de France, autorise à placer le Cénoman en première ligne; surtout au point de vue du courage, de l'énergie, de la constance à défendre ses droits; de l'amour du travail, de l'ordre, de l'indépendance; de l'esprit d'économie, de conduite et de prévoyance pour l'avenir; de l'attachement à ses croyances, à ses opinions, à ses habitudes ; enfin, de son respect de la religion, des lois, de l'autorité légitime.

Sous le rapport môme des célébrités qu'il a fournies, le Maine semble avoir dignement payé sa dette à la littérature, aux sciences, aux arts, aux industries ; en effet, comme le démontre positivement rénumération que nous avons faite, et qu'il nous était facile d'augmenter, si notre province n'a pas vu naître chez elle de ces génies supérieurs qui étonnent le monde plus souvent qu'ils ne concourent à son bien-être, à son bonheur, du moins les hommes qu'elle a produits ont-ils été, pour le plus grand nombre, essentiellement utiles à leur pays.

Comme tous les peuples de la terre, les Cénomans ont les défauts de leurs qualités, et d'autres encore dont il serait moins facile de trouver l'excuse. Ainsi, l'esprit d'ordre, d'économie, de prévoyance, les rend quelquefois intéressés, parcimonieux, presque jusqu'à l'avarice; l'attachement à leurs habitudes, leur défiance de la nouveauté, les placent dans une opposition manifeste au progrès, et ne leur permettent d'accepter que tardivement les améliorations même les moins contestables.

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Mais ce qui leur portera' sans doute longtemps encore un préjudice véritablement sérieux, c'est, comme nous l'avons déjà dit, leur défaut complet d'initiative, et cette coupable monomanie de chercher constamment à nuire aux hommes de leur pays qui voudraient les faire sortir de cette malheureuse ornière d'une routine consacrée par le temps. Ce qui nécessairement a diminué beaucoup, chez eux, le nombre des célébrités locales, en affaiblissant les avantages, l'honneur et la gloire qui devaient en rejaillir sur toute la province du Maine, c'est le défaut de bienveillance, de protection, souvent même les petites oppositions systématiques , les mesquines tracasseries qu'y rencontrent les enfants du pays. Nous avons insisté sur ces regrettables défauts des Cénomans, parce qu'ils forment, à notre sens, l'un des principaux obstacles aux plus utiles, aux plus beaux développements de leur avenir. Dans notre province, en effet, ce ne sont pas les hommes de valeur qui manquent; c'est le pays qui fait défaut aux hommes de valeur, pour le développement de leurs moyens, de leurs facultés. Le jour où cette vérité sera bien et dignement comprise des Cénomans, leur importance nationale égalera celle des premières populations de la France, au milieu desquelles nous les croyons déjà très-honorablement placés.

Pour mieux comprendre encore le caractère des Cénomans, nous devons l'étudier, en particulier, chez les habitants du Haut et du Bas-Maine; où des conditions spéciales ont amené, sous ce rapport, des modifications importantes à préciser.

1° Caractère des Habitants du Haut-Maine. — Immédiatement environné par l'Anjou, la Touraine, l'Orléanais, le Perche, la Normandie; plus particulièrement en butte aux désastreuses et fréquentes invasions qui s'attaquaient de préférence à la capitale de la province, le Haut-Maine, soumis à ces grandes et continuelles influences, dut, nécessairement, dès les temps anciens, présenter, dans le caractère, les mœurs, les usages de ses habitants, des différences notables avec les caractères, les mœurs de ceux du Bas-Maine : différences que nous verrons s'augmenter encore dans la seconde phase des

temps modernes, par l'isolement administratif : civil et religieux, de ces deux parties de notre province ; lorsqu'arrivera sa division en deux départements, en deux diocèses. Il nous devient donc nécessaire de les constater dès à présent, de les établir avec précision et vérité.

En possession d'un sol plus fécond, les habitants du Haut- Maine sont, en général, plutôt agriculteurs que véritablement industriels et commerçants. En large contact , en relations fréquentes avec des populations remplies de finesse, d'astuce, de convoitise ; constamment exposés par leur abondance, par leur voisinage, même, de riverains envieux, perfides et dominateurs, ils durent insensiblement prendre une teinte mélangée, surtout de Normand et d 'Anglo-Saxon ; sans perdre, toutefois, comme nons l'avons démontré par des chiffres, les heureuses dispositions essentielles de leur caractère national.

Au milieu de ces puissantes conditions, le Haut-Manceau ne pouvait, du reste, échapper entièrement à leur influence ; et quelques défauts particuliers devaient encore ici faire opposition à ses nombreuses qualités. C'est en effet plus spécialement chez lui que l'on trouve cette indifférence ordinaire et môme cet éloignement fâcheux pour les gens du pays ; cet empressement obséquieux, souvent irréfléchi, pour les étrangers : contresens déplorable, qui force les premiers à s'expatrier, à chercher fortune ailleurs; tandis qu'il attire et fixe les seconds, au préjudice ordinaire de l'intérêt essentiel, de l'esprit national de la province. Voyez aussi les tristes résultats de cette étrange disposition.

Sous la double et continuelle alternative de cette exportation des naturels et de cette importation des étrangers, la population du Haut-Maine devient mobile, flottante; à tel point que l'observateur attentif, de retour au Mans, par exemple, après douze à quinze ans d'absence, y trouve la moitié des habitants qui lui sont absolument inconnus.

Avec des préférences plus naturelles, mieux entendues, ajoutons môme plus justes ; avec un patronage plus judicieux, mieux compris, la province du Maine, plus dignement repré-

sentée par ses enfants, aurait bientôt une valeur morale, une réputation qu'elle ne possède pas et qu'elle doit ambitionner.

Voyez, en effet, l'étrange accueil fait au malheureux Manceau dans les salons de Paris, où cette réputation du pays Ta si malencontreusement précédé : « Vous êtes du Maine, Monsieur : excellent pays; on y fait des poulardes et des chapons de la meilleure qualité?... » L'éloge est mérité, sans doute ; mais est-il bien flatteur surtout lorsqu'il paraît avoir épuisé tout ce que l'on avait à dire de l'illustration de ce pays!... On pourrait croire qu'il paraît suffire à la majorité des Manceaux, puisque les chapons et les poulardes sont les seuls indigènes qu'ils préconisent et protègent; sur lesquels ils comptent pour obtenir une célébrité nationale qui présente à leurs yeux le double avantage de produire et de ne porter aucun ombrage.

En conséquence de ces dispositions locales, on voit les chefs d'administration , lors même qu'ils sont originaires des meilleurs pays, arrivés chez nous, à la retraite, s'y fixer le plus souvent ; un certain nombre de militaires, après deux ou trois ans de garnison dans notre cité, contracter des alliances; renoncer à la carrière des armes, et devenir gens de notre province. Pendant ce temps, les Manceaux vont tenter la fortune dans un pays plus favorable aux efforts qu'ils ont le courage de déployer ; et réussissent assez ordinairement de manière à prouver, par la liste même des hommes célèbres du Maine, que si, dans le monde intelligent, notre province ne se recommande guère autrement que par ses poulardes et ses chapons, il faut s'en prendre bien moins à l'incapacité naturelle du Manceau, qu'au défaut d'initiative, d'intérêt, de protection locale du Maine pour ses propres enfants.

Quant à cette finesse astucieuse que l'habitant du Haut- Maine aurait empruntée de ses proches voisins : des Normands , et dont on l'a si généreusement gratifié , nous la croyons beaucoup plus apparente que réelle ; surtout en la comparant à celle de ses dignes voisins. En effet, le Normand est naturellement très-fin, pour ne rien dire de plus; et cela sous l'aspect habilement simulé de la plus naïve bonhomie. Le

Manceau n'est, au contraire, que finasseur, avec la prétention d'une finesse véritable. Ainsi, dans ce genre, le premier offre un parfait original; tandis que le second ne présente qu'une assez pâle copie.

Toutefois, si le Haut-Manceau n'est pas littéralement fin, il se montre du moins assez rusé dans les transactions ; difficile à séduire, à tromper, surtout par les gens du pays. Ainsi, quand il fait un marché, sans blesser essentiellement les règles de la droiture, il procède un peu comme l'enfant avisé, qui faisant échange avec un camarade moins malin que lui, ne lâche son objet qu'après avoir pris possession de l'autre ; et même, en le cédant, voudrait bien pouvoir en retenir quelque chose. Dans les achats, dans les ventes, nul, assurément, n'est plus défiant, plus irrésolu, plus lent à se décider, plus marchandeur. Partisan fanatique, ignorant et mal avisé du bon marché, c'est presque toujours dans les plus petits magasins qu'il fait ses emplettes , espérant obtenir les mêmes objets, avec moins d'argent, d'un industriel qui fait moins de frais d'étalage; oubliant alors ce double et si judicieux adage : « Que l'on paie constamment trop cher les objets de qualité médiocre ; et que c'est ordinairement le bon marché qui ruine. »

Le Manceau, de son naturel, est un peu vindicatif, il garde rancune quelquefois assez longtemps ; mais ce n'est pas la haine implacable, et la terrible vendetta de l'Espagnol et du Corse. Un sourire narquois et malin; quelque mordante épigramme qu'il décoche en fuyant comme le trait du Parthe ; tout ce qui caractérise la petite guerre que font ordinairement les femmes, à coups d'aiguilles, sans s'exposer aux dangers d'un combat sérieux à la façon des hommes de caractère : voilà quelles sont ici les armes dont on fait ordinairement usage dans ces petits conflits de société. C'est ainsi, comme nous le verrons, que les habitants du Maine inventèrent cette mascarade ridicule et cynique de Scarron, pour se venger des persiflages de cet écrivain rempli de verve et d'esprit.

ïl habitait le Mans, vers 1637 , époque à laquelle on se faisait, dans le monde, une petite guerre continuelle de bons

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mots, facéties, travestissements, allusions piquantes, etc. ; où les malicieux tours, la jovialité, le gros rire, les excentricités des grands seigneurs, des artistes, des versificateurs étaient, à l'ordre du jour. Aussi notre poëte burlesque avait-il des liaisons d'amitié avec les premières familles du pays. Les Lavardin le protégaient avec affection : il parle d'un excellent dîner qu'il fit au château de Vernie, appartenant à M. le comte de Tessé. Son meilleur ouvrage, le Roman comique, présente ses principales scènes, à la place des Halles du Mans, à l'hôtel de la Biche. On traduit ainsi les premiers personnages de cette bouffonnerie : Ragotin : René Denisot, avocat du Roi au présidial du Mans ; le marquis d'Orsé: M. le comte de Tessé; La Rapinière : M. de la Rousselière, lieutenant du prévôt du Mans ; La Baguenaudière : le fils de M. Pilon, avocat au Mans ; Roquebrune : M. Montières, bailli de louvoie; Mme Bouvillon , Mme Bautru, femme d'un trésorier de France, à Alençon, etc. Cet ouvrage, qui lui fit ainsi beaucoup d'ennemis, devint, comme on l'a dit, une dernière formule de la verve capricieuse et fantastique des fabliaux et joyeux devis. Ce fut vers 1652 que l'auteur épousa Françoise d'Aubigné; depuis son veuvage, marquise de Maintenon... femme de Louis XIV, peut-être?...

Des hommes d'esprit, mais dont l'observation s'est faite sur un théâtre spécial, à travers l'étroit objectif d'une lunette, ont propagé sur le caractère des habitants du Haut-Maine des appréciations que l'on a faussées complètement en voulant mal à propos les généraliser; ils ont dit, en effet : « Le Haut-Maine aime à briller, à paraître; à prendre des titres. On y voit exagérés : le mérite, la fortune, les équipages, Y appareil dans tous les genres : c'est luxe et misère. »

Ce triste et disgracieux portrait offre quelque chose de vrai, sans doute ; mais, hâtons-nous de le dire, seulement pour une parcelle de la population du Haut-Maine : parcelle , gasconne dans son langage ; problématique, dans son existence ; hasardée, par ses moyens d'arriver ; la seule probablement qu'ait bien étudiée l'auteur ; qui sans doute n'ignore pas que la nombreuse famille de Monsieur de Crac n'est pas entièrement renfermée

dans le département de la Gironde; qu'il s'en trouve un peu partout, môme dans le Maine ; sans qu'une pareille sophistication puisse devenir le type caractéristique des habitants de cette province , dont les traits essentiels sont opposés à ceux que l'on vient de retracer.

Les Génomans, comme nous l'avons déjà dit, sont, en effet, généralement économes, travailleurs, ennemis d'un luxe onéreux. Ils portent même quelquefois ces qualités jusqu'aux défauts de leurs extrêmes : en devenant intéressés, parcimonieux, esclaves de l'argent. Ils n'exagèrent ordinairement leur fortune, que lorsqu'ils n'en possèdent pas une réelle; dans l'hypothèse contraire, ils tendent bien plutôt à la dissimuler pour ne pas exciter la convoitise ; et sans doute en souvenir des spoliations dont ils ont, tant de fois, été les victimes.

Au point de vue de l'économie domestique, un ancien adage établissait ainsi les habitudes comparatives des trois villes suivantes : « On dépense : dans celles : d'Angers, moins que son revenu; du Mans, son revenu; de Tours, plus que son revenu. »

Nous pensons que, pour notre cité, l'adage conserve au moins sa première signification : ce n'est donc pas le pays du luxe et de l'indigence; nous croyons même qu'un assez petit nombre des provinces de France offriraient, à population égale, autant de familles positivement aisées. L'amour du superflu, sans doute, a fait des progrès chez nous, comme partout ailleurs; mais bien plus encore dans les fortunes douteuses, que dans celles qui sont anciennement et solidement établies.

Le même auteur ajoute, en suivant la même voie si positivement fausse : « Le peuple du Haut-Maine est rouge d'opinion; mais poli, prévenant; il vous donne vos titres, vous salue même avec affectation ; est indulgent pour vos vices, vos prétentions et vos travers ; il est corrompu de mœurs, se laisse séduire facilement par les nouveautés; les hautes classes sont légitimistes, parce que c'est de bon goût, etc. »

Sans doute ; mais toujours pour cette parcelle de la population où se trouvent groupés les chevaliers d'industrie, hâbleurs, il 8

vagabonds, RoberU-Macaires, etc., que notre auteur paraît avoir observés , suivis, étudiés d'une manière exclusive; niais assurément rien n'est plus imaginaire, plus controuvé, plus faux qu'une pareille esquisse donnée comme représentation du caractère propre aux habitants du Haut-Maine.

A Paris, dans les endroits éloignés, où Ton juge notre province au point de vue de l'opinion politique, sans examiner et sans connaître, nous sommes encore très-mal appréciés ; et cela parce que, dans la ville du Mans, existait un petit collège électoral, où se réunissaient, votaient comme un seul homme, tous les électeurs de l'opposition , et nommaient un député des plus avancés dans cette catégorie. La multitude, ignorant cette particularité, ne manqua pas d'ajouter ensuite : « Ab uno disce omnes ! » Connaissez les tous par un seul ! Voilà pourtant comme on écrit l'histoire!... On fait un pays révolutionnaire d'une province dont la grande majorité des habitants a des croyances religieuses très-sincères ; des opinions politiques modérées, en général monarchiques; où les anarchistes, les esprits subversifs de l'ordre public, sont en si petite minorité, qu'on peut aisément les compter.

Quant aux mœurs, à la bonne conduite, si les populations du Haut-Maine offrent assez de modestie pour ne pas revendiquer un prix de sagesse, elles ont trop de confiance dans leur mérite, à ce point de vue, pour ne point réclamer, avec indignation, contre la prétention injuste et coupable de vouloir ainsi les placer au ban de l'immoralité !...

Du reste, les Génomans ne sont assurément, comme on cherche encore à l'insinuer par une fausse interprétation, ni fanatiques de nouveautés, ni polis, ni tolérants à l'excès : ils portent môme, au contraire souvent, l'esprit de critique jusqu'au défaut d'indulgence; le peu d'urbanité, jusqu'à l'insuffisance du savoir-vivre ; et la routine des habitudes jusqu'à l'opposition au véritable progrès.

Mais ce qu'il n'est plus aujourd'hui permis de leur contester : c'est la résolution et l'énergie dans les grandes occasions. Pendant les guerres si désastreuses de la république et de l'em-

pire, le courage des habitants du Maine fut constamment cité comme un type de la valeur française. Les éloges mérités que le colonel du 11e de ligne fit, en 1806, de nos simples conscrits; en 1809, M. le baron Coutard, alors colonel du 65e, furent, en 1814 , près de Montereau, confirmés d'une manière bien glorieuse par Napoléon lui-même : « Montrez, dit-il à ces jeunes Cénomans, depuis deux jours seulement sous les drapeaux, de quoi sont capables ces hommes de l'Ouest, que Ton vit, de tous temps, les défenseurs de leur pays et les plus fermes appuis de la monarchie. »

Du reste, les historiens les mieux informés et les plus consciencieux s'accordent parfaitement pour confirmer la réalité des traits principaux que nous avons assignés au caractère des habitants du Haut-Maine; quelques passages de ces histoires locales offriront dès lors ici, tout à la fois, de l'intérêt et de l'utilité.

« Les Sarthois, dit M. Auvray, préfet de la Sarthe, Statistique de ce département, sont laborieux, un peu lents, routiniers, ennemis des nouveautés ; leurs mœurs sont douces et calmes. Ils tiennent à leurs usages, moins par préjugés peutêtre que par une sorte de paresse. Ils aiment leur village, leurs champs; redoutent les voyages, et s'éloignent peu de leurs foyers, à moins qu'ils n'y soient forcés. On remarque néanmoins que, depuis quelques années, leur intelligence est devenue plus vive, et leur industrie plus développée. Naturellement apathiques, ils montrent de l'hésitation pour les mouvements qui troublent, dérangent leur tranquillité ; pour les essais, lors même qu'ils peuvent augmenter leur bien-être. Ils sont amis de la paix, soumis aux lois, surtout lorsqu'elles protègent essentiellement la propriété; sincèrement attachés aux gouvernements qui savent allier, avec discernement, la modération à la force administrative. »

II0 Caractère des habitants du Bas-Maine. — Borné au nord par la Normandie, au sud par l'Anjou, à l'ouest par la Bretagne ; mais en rapports beaucoup plus étendus avec cette dernière province, le Bas-Maine, dès lors moins exposé, par son éloi-

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gnement assez marqué de la capitale des Cénomans, aux attaques, aux invasions de la convoitise; frontière essentielle d'un pays habité par des hommes sérieux, positifs, graves, invariablement attachés à leurs principes, à leurs opinions, a leurs idées, ne pouvait manquer de prendre une teinte réelle de ces caractères et de ces conditions d'existence naturelle; surtout eu approchant davantage de ce grand point de contact; et devait, en conséquence, offrir, avec le Haut-Maine, sous le rapport de sa physionomie spéciale, à peu près les différences que Ton trouve entre la Bretagne et la Normandie.

Quelques observateurs, cependant assez judicieux, mais qui n'ont pas eu l'attention nécessaire d'apprécier assez positivement ces grandes influences ; de se placer au véritable point de vue pour en bien interpréter les importants résultats, n'ont encore fait ici que des esquisses partielles ; formulé des exceptions pour des règles; et plus d'une fois crayonné des figures imaginaires, en croyant peindre des portraits. C'est ainsi qu'ils ont ajouté : « Dans le Bas-Maine, les habitants se montrent sauvages, dénigrants, peu hospitaliers; contestant la réalité des titres, de la science, des talents, de la fortune d'autrui; diminuant le chiffre de celle qui leur est propre ; vivant avec parcimonie chez eux, mais, au dehors, s'abandonnant à l'ivrognerie, aux débauches, à l'orgie du cabaret, etc. »

Il nous est encore impossible d'accepter ces caractères et ces usages particuliers à quelques individus, comme les types généraux de la population. Nous avons sérieusement étudié le Bas-Maine, voici le résultat de nos observations, et ce que nous croyons être l'expression de la vérité : Les habitants de cette partie de notre province, moins communément favorisés sous le rapport des qualités fondamentales et naturelles du sol, en général, sont moins agriculteurs qu'industriels et commerçants. Presque toujours artisans de leur fortune; habitués, dès l'enfance, aux conditions du travail, de l'ordre, de l'économie, leur caractère devient positif, sérieux; leurs goûts, sages, bornés; leur prévoyance de l'avenir, très-naturelle, uelque fois même exagérée. C'est alors qu'ils craignent d'exci

ter l'envie, qu'ils abaissent le chiffre de leur véritable richesse, et redoutent surtout de la voir se dissiper en vaines prodigalités; c'est alors qu'ils deviennent quelquefois, par un entraînement regrettable, mais facile à comprendre, égoïstes, intéressés, Usiniers.

Toutefois, ces défauts ne s'établissent, chez les habitants du Bas-Maine, que pour une minorité bien faible; car, pour la grande majorité, combattus par des principes religieux sincères , par des inclinations charitables, ils s'affaiblissent ou disparaissent même entièrement, comme des imperfections moins inhérentes à la nature essentielle du caractère national que déterminées par les circonstances qui tendent plus ou moins à le modifier d'une manière fâcheuse.

Quant au vice grossier dont on a voulu combler la mesure de leurs défauts, rien n'est moins bien établi. Que dans plusieurs localités contigUës à la Bretagne, où la jeunesse est désœuvrée, la noblesse, la classe riche sans emploi, sans occupation obligatoire, un certain nombre d'habitants s'abandonnent quelquefois par ennui, par entraînement, dans les lieux publics, à l'abus des liqueurs fortes, du vin, etc., comme on l'a jadis fait observer pour les environs de Craon, de Loiron, d'Ernée, etc., nous ne chercherons pas à le contester; mais que l'on parte de ces faits isolés, peu nombreux, pour accuser tout le Bas-Maine d'ivrognerie, voilà ce qu'il nous était impossible de ne pas énergiquement réfuter.

Au point de vue des relations avec les étrangers, le Bas- Maine offre les dispositions opposées à celles du Haut-Maine. Ainsi, à Laval, par exemple, on leur fait un premier accueil, en général froid, cérémonieux, peu sympathique ; et, par une habitude contraire à celle qu'on observe au Mans, ces étrangers n'y sont pas acceptés sans examen ; vantés, reçus, préconisés bien souvent sans motif plausible ; toujours de préférence aux gens du pays. Cette manière d'être qui, dans une juste mesure, offre des avantages, présente, par l'abus de ses applications, le grave inconvénient d'isoler un peu trop cette partie de la province, et peut se placer, alors, au nombre des causes

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qui toujours ont retenu la première de ces villes dans un état, d'importance relative, inférieur à celui de la seconde.

Dans cette partie de notre province, particulièrement, les cultivateurs, les fermiers , sont en général estimables et considérés, surtout en raison de leur existence patriarcale, de leur attachement à leurs maîtres, aux métairies qu'ils exploitent quelquefois de temps immémorial ; de leur charitable et généreuse hospitalité pour les pauvres, les infirmes, les malheureux; aussi forment-ils une caste particulière avec ses prétentions, son esprit de corps; aussi ne les voit-on que bien rarement contracter, avec les artisans des bourgs, ces alliances exceptionnelles de famille, dans lesquelles ils croient ordinairement se compromettre et déchoir. On ne remarque point entre eux ces inimitiés, ces divisions qui, chez les autres industriels, naissent de l'envie, de la jalousie, des rivalités; ils sont au contraire affectueux, bienveillants les uns pour les autres. Ainsi, le grand métayer fait, comme bon service réciproque, les principaux labours de la petite closerie ; et le petit closier paie en journées, k la grande métairie, ce travail dont l'échange, avantageux pour tous, entretient des relations zélées et cordiales entre ces divers agriculteurs. Aux sentiments d'humanité, de bienfaisance, qu'ils pratiquent journellement en conséquence de leur excellente nature et sans doute aussi de cet axiome chrétien : « Dieu fait payer trois fois l'aumône qu'on refuse, » les habitants du Bas-Maine joignent encore l'attachement dévoué, sincère au pays, à la religion, au gouvernement légitime : si le lieu ne se trouvait ailleurs mieux placé, nous pourrions citer ici des faits et des noms qui prouveraient que la Vendée n'est pas le seul pays où ces nobles et généreux sentiments ont enfanté des héros et des martyrs : du reste, notre histoire du Maine, bien comprise, ne manquera pas d'établir ultérieurement ces incontestables vérités.

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