MÉRITÉ DE LA PATRIE
Ce n'est pas*nous, assurément, qui contesterons au gouvernement provisoire le droit de se formuler un aussi glorieux décret, comme « extrait du procès-verbal de la séance du Binai, de r Assemblée nationale; » puisque nous n'avons pas même cherché à savoir d'abord s'il avait celui de se nommer soimême , dans l'absence de l'autorité légale , au milieu d'une émeute populaire; après que le président eut levé la séance trop fameuse du 24 février 1848 : quand on n'a pas cru devoir combattre Je principe, il faut bien accepter, ou pour le moins laisser passer les conséquences ; et dans tous les cas respecter un malheureux sur le bord de sa tombe î
En effet , le gouvernement provisoire allait succomber; son heure dernière approchait. En vain , comme aux plus terribles jours d'une autre époque républicaine, voulut-il essayer des bienfaits d'une épuration, en se prêtant à la déportation de son collègue, de ses amis : Albert, Gourtais , Barbes , etc. En vain usa-t-il du pouvoir d'un comité de salut public alors créé par lui, avec lui, sous le titre de commission executive, composée de MM. Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine et Ledru- Rollin, nommés, cette fois du moins, par un vote régulier de l'Assemblée nationale, dans la séance du 10 mai 1848; sans fondement réel, sans moyens intelligents et réguliers d'action, il dépérit chaque jour d'une manière ostensible, et perdit bientôt la confiance et l'appui de la majorité de l'assemblée natio-
nale , en même temps que cette déplorable et dangereuse popularité, qui seule avait effectué son élévation et constitué son éphémère puissance.
L'insurrection du 15 mai 1848, dans laquelle une populace débraillée s'était, pendant trois heures, emparée de la chambre des députés, de l'Hôtel-de-ville, avait nommé un autre gouvernement provisoire, d'après les mêmes procédés, mais, cette fois, entièrement composé de républicains de la veille, de socialistes, partageux, etc.; cette insurrection, exclusivement réprimée par l'énergie de la Chambre, le courage, le dévouement de la garde nationale, des troupes de la garnison, avait déjà fait comprendre à l'assemblée nationale qu'elle devait peu compter, pour la protéger, contre les révoltes populaires, sur la résolution, la capacité, la puissance gouvernementale de sa Commission executive. Aussi lorsqu'arrivèrent les terribles réactions du 23 juin 1848, elle révoqua cette Commission, abolit entièrement ce gouvernement provisoire sans moyens et sans énergie, afin de créer une dictature assez puissante pour sauver la France des horreurs du socialisme et de la plus brutale anarchie.
§ II. Dictature de M. E. Cavaignac
Le triste et déplorable rôle du gouvernement provisoire, dont plusieurs membres soufflaient assez ostensiblement l'insurrection, quand ils pouvaient la croire utile aux sinistres projets qu'ils ne cessaient de méditer; dont quelques autres s'efforçaient en vain d'empêcher l'explosion du volcan sur lequel ils avaient placé le pays, avec autant de légèreté que d'imprévoyance , touchait à sa fin : créé par le génie révolutionnaire , il allait être brusquement terminé sous la terreur d'une épouvantable et sanglante révolte.
Déjà le journal V Assemblée Nationale, plus clairvoyant ou plus courageusement sincère que beaucoup d'autres, avait, sous le titre : « d'humbles remontrances à quelques hommes du Il 42
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pouvoir, » formulé cette positive et remarquable protestation : n Dans quels temps vivons-nous donc, que les premiers magistrats d'une grande nation deviennent impunément les complices des conspirateurs de bas étage, les encouragent par leur présence et tiennent ainsi suspendus, sur la société, rémeute et lé pillage ?
« Votre conspiration, vos ambitieuses espérances ne sont plus un mystère pour personne. On nomme vos complices; on désigne l'heure et le lieu de vos réunions ; on indique les forces sur lesquelles vous comptez ; les moyens que vous mettez en avant; les régulières et monstrueuses alliances que vous tentez, pour désunir la garde nationale et l'armée etc. !... »
L'interpellation était aussi juste que résolue; mais parmi ces « premiers magistrats d'une grande nation, » les uns, dans leur inconséquence, n'écoutaient pas; les autres, avec leur astucieuse perversité, faisaient semblant de ne pas entendre ; et pendant ce temps le plus redoutable des orages révolutionnaires se formait à l'horizon politique de la France. Heureusement pour cet infortuné pays , tant de fois ravagé par l'ouragan populaire depuis le 21 janvier 1793, surtout, une puissance énergique et salutaire, organisée dans le^silence, vint tout à coup se révéler et maîtriser la foudre prête à briser en France l'édifice social tout entier.
Gavaignac, Louis, Eugène, — né à Paris, le 15 octobre 1802, républicain sincère et modéré, fut, en 1832, envoyé en Afrique, et s'y distingua d'une manière assez remarquable pour que le gouvernement provisoire, après la révolution de 1848, le nommât général de division et gouverneur de l'Algérie, par décret du 2 mars 1848. Un autre décret du 24 mars 1848 lui conférait le ministère de la guerre; mais il refusa, n'ayant pas une grande confiance dans ce pouvoir exécutif illégalement improvisé par l'émeute : refus très-mal accueilli par l'autorité du moment.
Nommé député de la Seine et du Lot, il opte pour ce dernier département et vient à Paris afin d'y remplir son mandat. Après l'attentat du 15 mai 1848 , la Commission executive ayant été régulièrement nommée parla Chambre, M. Gavaignac accepte,
le 17 du même mois, le portefeuille de la guerre, qu'on s'empresse encore de lui offrir; et se met sérieusement en mesure de protéger militairement rassemblée nationale contre les criminelles invasions populaires ; bien qu'il n'eût encore pu réunir que 30,000 hommes à Paris et dans les environs. Dispositions qui ne manquèrent pas , ainsi qu'on pouvait le prévoir, d'indisposer très-sérieusement contre lui presque tous les membres de la Commission executive.
Le vendredi 23 juin 1848, dès le matin, l'aspect de Paris est sinistre, des barricades s'élèvent presque sur tous les points; quelques engagements partiels ont lieu. Mais la garde nationale et les troupes de ligne sont maintenues l'arme au bras. On accuse le général Cavaignac d'irrésolution et de faiblesse. Il a répondu, depuis, qu'il ne fallait pas dissiper rémeute avant sa formation complète pour la voir ensuite se reproduire incessamment; mais, cette fois, la laisser arriver à son développement, pour l'écraser, pour en finir avec elle.
Ici la pratique a justifié complètement la théorie. En effet : le samedi 24, l'assemblée nationale se déclare en permanence, met Paris en état de siège, nomme le général Cavaignac dictateur avec délégation de tous les pouvoirs exécutifs.
Il déploie la plus grande énergie : partout l'insurrection est vaincue, ses barricades anéanties après les plus terribles combats: avec des pertes considérables chez les révoltés, dans la garde nationale, dans les régiments appelés de toutes parts, et dont la courageuse, la noble conduite est au-dessus de tout éloge.
« Horrible, épouvantable journée ! dit le Journal des Débats, en parlant de celle du samedi 24 juin : le sang de la France coule à flots ; la lutte la plus désespérée engagée dans les rues, dans les places, dans les monuments, dans les maisons ; le bruit de la fusillade, dominé parles éclats du canon qui retentissent depuis la première lueur du jour! A quelle sombre et terrible expiation, grand Dieu ! notre malheureux pays est-il donc réservé? Voilà donc Paris : capitale de la civilisation ! le voilà devenu place de guerre; le voilà en état de siège! Ici, la
bataille furieuse, sanglante; là, le désert, les décombres! Partout, LE DEUIL ET LA DÉSOLATION!... »
Le Moniteur du 2o juin fait une observation qui nous semble de nature à donner ici bien des explications importantes, relativement aux mystérieux principes, aux moyens criminels d'exécution de ce formidable attentat.
« Paris, 24 juin. Un très-grand nombre d'individus, saisis les armes à la main ou porteurs de cartouches, ont été incarcérés. Tous ont été fouillés, soit au moment de leur arrestation, soit à leur arrivée à la préfecture de police. Sur plusieurs d'entre eux on a trouvé d'importantes sommes d'argent : jusqu'à deux et trois cents francs ; dont l'origine n'a pu être justifiée d'une manière satisfaisante... Les investigations de la justice ont fait recueillir des documents qui autorisent à penser que ces sommes ont été fournies, à ces inculpés-, par des fauteurs de désordre. » Fallait-il chercher bien loin pour les trouver et les saisir, quand ils se démasquaient eux-mêmes avec autant de cynisme que d'indiscrétion?...
Les inquiétudes furent si grandes à Paris le samedi 24 juin, que le dictateur fit appel à toutes les gardes nationales de la province, et qu'un grand nombre des plus rapprochées de la capitale marchèrent vaillamment au secours de la patrie en danger.
L'Union, journal de la Sarthe, dit, à cette occasion, dans son numéro du mardi 27 juin : « Le Mans. — Dimanche, à la nouvelle de la détresse de Paris, une partie de la garde nationale du Mans était disposée à partir pour secourir la garde nationale de la capitale ; et, par les soins du préfet, du maire et du colonel de la garde nationale, le départ avait été préparé pour ce matin lundi, lorsqu'une nouvelle dépêche est venue rassurer la population, et rendre ces bonnes dispositions inutiles. » Le Courrier de la Sarthe nous fournit, à cette occasion, des faits et des explications qu'il est important de constater, comme documents d'histoire locale surtout. Numéro du 26 juin 1848 : « Le citoyen préfet a ajouté, après la lecture de la dépèche du 25, quelques paroles engageant les gardes natio-
naux du Mans à former un détachement pour marcher sur Paris; il a terminé par le cri de : Vive la république! » « Vive la république démocratique! » « a-t-on ajouté dans les rangs de la garde nationale rassemblée dès le matin. Oui, s'est écrié le citoyen Pauger, préfet : Vive la république démocratique! Je rien connais quune seule, c'est celle-là : celle du travail et de Tordre. Le citoyen préfet a ensuite passé devant le front de la garde nationale, et son passage a été salué par les cris de : Vive la république démocratique! » « Nous constaterons avec peine que le cri séditieux de : Vive V empire! Vive Napoléon ! a été poussé par quelques personnes, qui sans doute ne connaissaient pas la nullité personnelle de M. Louis Bonaparte, si peu taillé sur le patron de son oncle, dont le génie n'a pas été héréditaire pour lui. »
Il faut avouer, toutefois, que cette interprétation, pour le moins inconvenante, intempestive, ne s'est pas justifiée par les faits; et que déjà l'on sentait le besoin de retrouver, quelque part, une administration gouvernementale plus intelligente et plus ferme. Du reste, on commençait à se rassurer sur les terribles conséquences des événements du 24 juin.
En effet, plusieurs proclamations du général Cavaignac apprenaient successivement à la France : l'incessante arrivée « de nombreux bataillons de cette brave milice citoyenne ; les derniers, les impuissants efforts de cette guerre sociale, de cette guerre impie faite au pays ; le triomphe de Tordre contre Tanarchie ! »
Enfin , le dictateur faisait entendre ces paroles sublimes dans son ordre du jour du 26 juin 1848 : « Citoyens, soldats, la cause sacrée de la république a triomphé ; votre dévouement, votre courage inébranlable ont déjoué de coupables projets, fait justice de funestes erreurs... Maintenant, soyez aussi grands dans le calme que vous venez de l'être dans le combat. Dans Paris, je vois des vainqueurs et des vaincus : que mon nom reste maudit, si je consentais à y voir des victimes. La justice aura son cours, qu'elle agisse : c'est votre pensée, c'est la mienne!... Prêt à rentrer au rang de simple citoyen, je repor-
terai au milieu de vous ce souvenir civique : de n'avoir, dans ces graves épreuves, repris à la liberté que ce que le salut de la république lui demandait lui-même; et de léguer un exemple à quiconque pourra être à son tour appelé à remplir d'aussi grands devoirs!... »
Imiter ainsi par ses actions, par son langage, les plus grands, les plus vertueux citoyens de Rome : L. Quintius Cincinnatus, Posthumius ïubertus, Mamercus iEmilius, Camille, Marcus- Furius, aussi nommés dictateurs : voilà ce que nous appelons comprendre, honorer le principe républicain dans tout ce qu'il a d'honorable et de compréhensible ; voilà ce que nous appelons un citoyen utile à sa patrie, un grand citoyen; qui reçoit le pouvoir suprême de la nation même par le suffrage de ses délégués ; qui l'accepte, non pour le déconsidérer, pour jeter partout le désordre, la confusion, la ruine, et le conserver au milieu de ces désastres; mais pour le déposer noblement, après avoir vaincu l'anarchie la plus sauvage, rétabli l'ordre, la confiance, et mérité cette consciencieuse déclaration, seulement alors glorieuse, que l'assemblée nationale s'empressa de formuler dans un décret du 28 juin 1848, adopté à L' unanimité : « Le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, a bie> mérité de la patrie ! »
De telles victoires, si courageusement remportées sur le socialisme, sont bien importantes, bien honorables sans doute ; mais pourquoi faut-il qu'elles soient achetées exclusivement au prix du sang français?... Combien celle-ci fut chèrement payée!... Plus de 2,000 insurgés, 1,500 gardes nationaux ou militaires, un grand nombre d'officiers, cinq généraux, deux députés, un archevêque, etc., périssent dans ces terribles journées!... Ici, la province du Maine eut à regretter la mort de l'un de ses plus nobles enfants.
Négrier, Casimir, — né au Mans en 1788, part, comme volontaire, à l'âge de dix-sept ans, fait une partie des campagnes de l'empire; est nommé maréchal de camp en 1836, après avoir obtenu tous ses grades sur le champ de bataille. Il commande en Algérie; rentre en France vers 1842, avec le titre de
lieutenant-général. Commande, à Lille, la 16,ne division militaire ; est nommé député du Nord en 1848, questeur de la Chambre.
Enfin, investi d'un commandement supérieur aux sanglantes journées de juin 1848, il reçoit une blessure mortelle dans le faubourg Saint-Antoine, alors qu'il cherchait, par une bienveillante allocution, à calmer l'irritation des insurgés.
Une statue lui fut élevée sur l'esplanade particulière de la citadelle de Lille, où son équitable et bienveillante administration militaire avait laissé les plus honorables souvenirs. Le même honneur lui fut justement accordé par la ville du Mans, qui plaça, dans son musée, le buste en bronze consacré à cette noble victime de nos funestes guerres civiles.
Un décret du S juillet 1848, assurément très-honorable pour notre malheureux compatriote, est ainsi formulé : « L'assemblée nationale, considérant que le général Négrier, mort en combattant pour le maintien de l'ordre et pour la défense de la république, était à la fois général de division, chef de corps, représentant du peuple et questeur de l'assemblée nationale; qu'il y a lieu de pourvoir, d'une manière spéciale, à ses funérailles et au sort de sa famille, a adopté à l'unanimité, le décret dont la teneur suit . Art. 1° Le cœur du général Négrier sera déposé aux Invalides, et son corps remis à la ville de Lille, qui le réclame; 2° le fils du général Négrier, enrôlé volontaire au 7me léger, ayant déjà passé les premiers examens pour Saint-Gyr , est nommé sous-lieutenant; 3° une pension de 3,000 francs par an, réversible par moitié sur chacun des deux enfants du général Négrier, est accordée à sa veuve comme récompense na tionale ...»
Dans la séance de la chambre des députés, le 28 juin 1848, l'honorable dictateur, ne voulant pas garder un instant de plus cette suprême autorité qui, d'après ses propres expressions, déférée dans le péril de la patrie, devait cesser aussitôt que ce péril n'existerait plus, pour faire place au pouvoir exécutif voté dans le calme et constitué pour les temps ordinaires, vint la déposer, après quatre jours si bien employés, entre les mains
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des représentants de la nation, qui, par décret de ce jour, lui conférèrent, à L'unanimité, ce pouvoir exécutif , comme une preuve bien positive de leur confiance, et de la gratitude qu'ils exprimèrent de la manière la plus touchante et la plus honorable, en renouvelant ici la déclaration : que le valeureux dictateur avait bien mérité de la patrie !
La Commission executive avait donné sa démission au moment du plus grand danger de la capitale : de la France entière. Il était temps : un jour de plus, et la France, peutêtre, était perdue. Ainsi finit ce trop fameux gouvernement provisoire et le règne de ces prétendus grands citoyens, dont les plus tristes, les plus désastreux événements n'avaient que trop bien démontré le savoir-faire ; qu'assurément notre malheureux pays ne sera pas tenté de mettre une seconde fois à l'épreuve. Ainsi commença, régulièrement et positivement, cette seconde phase de la république du 24 février 1848.
Le pouvoir exécutif, légalement conféré au général Gavaignac, sous le titre modeste qu'il avait lui-même indiqué : de président du Conseil des ministres, avec le concours sympathique de l'Assemblée nationale, s'occupa sérieusement de réparer les graves désordres que le gouvernement provisoire avait jetés dans toutes les parties de l'administration ; de rétablir un peu la confiance détruite, si profondément par tant d'excentricités, d'anomalies et de dilapidations. Mais ce qui dut plus particulièrement exciter l'admiration et la reconnaissance du pays, fut la réalisation des promesses faites dans l'affreuse et sanglante journée du 24 juin '1848 : le dictateur avait dit : « Je veux en finir avec l'émeute, je dois l'écraser : et pendant que le président du Conseil des ministres s'est trouvé chargé du pouvoir exécutif l'émeute ne s'est pas relevée de sa défaite!...
Aussi, dans toute la France revenue à des idées d'ordre, à des mesures de légalité, le calme des esprits, le silence des passions n'était-il plus alors troublé que par les doléances des fauteurs d'insurrection, et par les cris d'agonie du parti démagogique expirant; aussi, le Courrier de la Sarthe.
numéro du 13 août 1848, faisait-il, sur le même sujet, ces douloureuses et significatives réflexions : « Les révolutions auraient-elles toutes le même destin? Une loi fatale les ferait-elle tourner dans le même cercle, et, comme Saturne, dévorer leurs enfants*! Si l'on compare ce qui se passe et ce qui s'est passé autrefois, on pourrait avoir cette douloureuse appréhension. Heureusement que, du sein de l'abîme quelles creusent, sort toujours l'émancipation, le bien-être moral et matériel des masses !... »
Il a fallu bien du temps, bien de sanglantes et désastreuses expériences aux républicains de la veille, pour arriver à ces tristes et sages réflexions que les hommes consciencieux et sensés ont faites dès le premier jour , même avant que l'on tentât ces criminelles et regrettables épreuves. Encore, avec les démagogues incorrigibles, ne doit-on pas compter sur une salutaire conversion, puisqu'ils sont assez complètement insensés pour s'estimer heureux de faire sortir « le bien-être moral et matériel des masses de l'aboie creusé par les révolutions!... »
Les banquets patriotiques en plein vent, à 22 sols par tête, ont donc, faute de mieux, repris leurs cours sous l'inspection de la police. Voici, à cette occasion, un rapport du Courrier de la Sarthe, 20 octobre 1848, qui ne manquerait pas d'une certaine portée, s'il était parfaitement historique: « Le Mans. — Il faut bien que nous constations de nouveau, à propos du banquet : le bon ordre, l'esprit de fraternité qu'à montrés toute notre population, et dont nos ouvriers avaient déjà donné tant de preuves. Ce qui prouvera combien cet esprit de fraternité a été mis en pratique, c'est que sur 20,000 personnes au moins, venues au Mans, pas une n'a été demander un billet de logement: nos Frères du département ont été partout spontanément accueillis et reçus chez leurs frères du Mans. »
L'assemblée nationale fatiguée de tous les attentats du parti vaincu, n'ayant plus rien à craindre de ses perfides manœuvres, a laissé passer comme un vain bruit les récriminations et les menaces de ses agents. Le pouvoir exécutif lui-même, fort de sa position et de sa conscience, n'a fait aucune attention à
leurs doléances, à leurs plaintes mal dissimulées. Il a continué résolument, imperturbablement, le cours de ses utiles travaux.
Au lieu d'extravagances, d'utopies ou de puérilités, au lieu de perdre un temps précieux à décréter sur la forme, les couleurs d'un drapeau , V abolition des titres de noblesse, du marchandage des ouvriers, de la suppression du travail dans les prisons, etc., etc., il s'est empressé d'utiliser le sien, en décrétant, sur les plus urgentes mesures d'ordre, les progrès des établissements de crédit public, d'enseignement agricole, manufacturier, commercial, artistique, littéraire ; sur les plus importantes garanties de bonne administration intérieure, etc., etc. Marchant avec sagesse, prudence, fermeté, jusqu'au moment où les pouvoirs constitués jugèrent, de concert, qu'il était avantageux, pour la sécurité du pays, de nommer un président de la république : institution où va commencer la troisième et dernière phase de l'ère républicaine du 24 février 1848.
En terminant cette deuxième période, nous mentionnerons le décret du 14 octobre 4848 qui, surtout au milieu des préoccupations du sérieux événement qui se préparait déjà relativement à la présidence, avait alors une grande portée, fit autant d'honneur à la Chambre qui l'approuva qu'au dépositaire du pouvoir exécutif qui s'empressa de l'édicter dans la circonstance. Il est ainsi conçu, article unique: « L'article 6 de la loi du 10 avril 1832, relatif au bannissement de la famille Bonaparte. est abrogé. »
§ III. Présidence de M. Louis Bonaparte.
Dans la séance du 28 octobre 1848, l'assemblée nationale avait voté, pour le 10 décembre de la même année, l'élection d'un président de la république, et l'admissibilité, à cette élection, de tous les électeurs légalement inscrits sur les listes.
Dans la séance du 4 novembre 1848, elle avait adopté, à la majorité de 739 voix contre 30, la nouvelle constitution révisée: portant au chapitre 1er, article 1er : « La souveraineté réside
dans l'universalité des citoyens français; elle est inaliénable et imprescriptible; aucun individu, aucune fraction du peuple ne peut s'en attribuer l'exercice. » Développement de la fameuse expression: peuple souverain, dont l'improvisation et les abus nous rappellent des jours de si triste et si douloureuse mémoire: un souverain, avec trente et quelques millions de têtes!... assurément la très-grande majorité des particules élémentaires de ce colossal potentat ne comprit ni la possibilité de la chose, ni h valeur de l'expression. Mais qu'importe, plus les choses sont extraordinaires, plus facilement on les fait adopter par la multitude; moins les expressions sont intelligibles, moins la multitude a la volonté d'en discuter le sens : comme toujours, elle se paya d'un mot.
Mais la minorité de ces particules élémentaires du peuple souverain, trop intelligente pour ne pas comprendre que cet être multiple et fabuleux n'avait, dans son ensemble, aucune des conditions nécessaires pour se gouverner par lui-même, après avoir jeté ce mot flatteur, à son orgueil, à sa vanité, s'empressa de lui nommer, avec autant de raison que de sagesse, sous le titre de président de la république, un tuteur légal pour l'éclairer, le guider et le conduire.
Plusieurs candidats furent désignés par la voix publique : MM. Lamartine, pour le courage qu'il avait montré à repousser le drapeau rouge, que le socialisme voulait faire arborer à la France; Ledru-Rollin, Raspail, en conséquence des gages nombreux qu'ils avaient donnés aux républicains de la veille ; Louis-Eugène Cavaignac, pour sa valeureuse conduite, pour les services importants qu'il avait rendus à la nation, surtout pendant les trois principaux jours de sa dictature ; Charles-Louis Bonaparte, par la popularité qu'il s'était acquise en France, et qui l'avait fait nommer à ladéputation dans plusieurs collèges électoraux; mais surtout, par le prestige d'un nom glorieux, dont le souvenir, au milieu de toutes ces anomalies gouvernementales, avait plus d'une lois, sans doute, fait regretter le premier empire, et peut-être déjà, vaguement et par anticipation,
donné la pensée tTun second, au milieu même des préoccupations de la nouvelle constitution républicaine.
Ces candidatures si différentes, soutenues par des intérêts et des partisans opposés, excitèrent, comme il était d'ailleurs facile de le prévoir, des attaques plus ou moyens loyales, plus ou moins convenantes, mais presque toutes passionnées, contre les candidats : plusieurs journaux de Paris et des départements donnèrent pendant plus d'un mois le triste spectacle de ces regrettables déclamations.
Le Courrier delaSarthe, de l'Orne et de hMayenne, écrivant sous une influence et sous une direction secrètes qu'il ne cherchait pas même à dissimuler, nepouvait pas être impartial dans ses appréciations; aussi devinrent-elles violentes, passionnées, et furent-elles, dans notre province, comme le prouveront sans réplique les résultats du scrutin, plus favorables que nuisibles à la candidature qu'il attaquait avec aussi peu de mesure que de prévision. Nous ferons grâce au lecteur de la majeure partie de ces diatribes, et nous en rapporterons seulement les passages indispensables à l'intelligence de cette époque de notre histoire du Maine.
Dès le 29 octobre, on lisait dans ce journal : « Chaque fois que le prince Louis, forcé dans ses derniers retranchements, est monté à la tribune, il a apporté une nouvelle preuve de sa nullité complète comme homme politique et comme homme de tribune ; il est venu hier, un manuscrit à la main, proclamer sa candidature à la présidence: mais il a eu soin de déclarer, une fois pour toutes, qu'il ne répondrait plus à toutes les interpellations, et qu'il garderait un silence prudent. A vrai dire , l'incapacité notoire de ce candidat ne serait pas un grand malheur s'il était appelé à régner sur la France, comme roi constitutionnel... mais il n'en est pas de même pour être président de la république. »
Si l'on veut ici le mot de l'énigme, le Courrier de laSarthe ne le fait pas attendre, il ajoute en effet dans son N° du 3 novembre 1848: « La candidature du prince nous paraît des à présent baisser, et baisser beaucoup. Par compensation, il
est une candidature, chère à tous les démocrates, qui grandit à chaque instant, et dont les chances semblent s'accroître de jour en jour: c'est celle de Ledru-Rollin. Les républicains, tous ceux qui veulent la consolidation de la république, voient dans son nom une garantie d'ordre et de sécurité!... Ceux qui ont au cœur le sentiment du juste ne veulent, pour président de la république, que le citoyen qui, par tous ses actes, par toute sa vie, aura donné le plus de gages de son amour pour la république, celui qui sera en quelque sorte le plus intéressé h h défendre, à la maintenir: ce citoyen, c'est Ledru-Rollin!. .. »
Tout s'explique maintenant, et les autres allégations qui suivent n'ont plus besoin de commentaires. Ajoutons seulement que les prévisions du Courrier de la Sarthe ont été bien maltraitées par les chiffres du scrutin, qui sont venus dissiper toutes ses illusions, condamner à la fois ses affections et ses antipathies, au point de vue des besoins ou, pour le moins, des désirs de la France dans l'acte sérieux, important, qu'elle vient d'accomplir. Voici, du reste , les preuves matérielles à l'appui de ces conclusions.
Résultats des votes pour l'élection du président de la république: 1° au Mans, 2° dans la Sarthe, 3° dans la Mayenne, 4° à Paris, 5° dans la Seine, 6° pour la France entière.
1° Au Mans : — Louis Ronaparte : 7,627. — Ledru-Rollin : 1,023. — E. Ghavaignac : 865.
2° Sarthe. — L. Ronaparte : 86,276. — E Cavaignac : 10,817. — Ledru-Rollin : 10.032. — Lamartine : 61. — Raspail :33. — Barbes :1.
3° La Mayenne. — L. Ronaparte : 52,391. — E. Cavaignac : 15,275. — Ledru-Rollin : 489. — Lamartine : 45. — Raspail: 11. — de Montalembert : 6. — Le général Bedeau : 5.
4° A Paris. — L. Ronaparte : 139,165. — E. Cavaignac : 72,754. — Ledru-Rollin : 22,596. - Raspail : 15,005. — Lamartine : 3,308.
5° Seine. — L. Ronaparte : 198,484. — E. Cavaignac : 95,567. — Ledru-Rollin : 26,648. — Raspail : 15,671. — Lamartine : 3,638.
070 itKVoi ition in: 1848:
6° La France entière. — Suffrages exprimés : 7,327,345. L. Bonaparte : 8,434,236. — E. Gavaignac : 1,448,107. — Lèdrn-Rollin : 370,119. — Raspail : 36,920. — Lamartine : 17,910. — Changarnier : 4,790. Voix perdues : 12,600.
Aussitôt que ee dernier résultat est proclamé dans l'assemblée nationale, séance du 20 décembre 1848, le général Gavaignac demande la parole et dépose, en ces termes, avec une dignité parfaite, les pouvoirs qui lui avaient été conférés :
« Citoyens représentants, j'ai l'honneur d'informer l'assemblée que MM. les ministres viennent de remettre à l'instant, entre mes mains, leur démission collective. Je viens, à mon tour, remettre entre les mains de l'Assemblée les pouvoirs qu'elle avait bien voulu me confier. L'Assemblée comprendra, mieux peut-être que je ne pourrais l'exprimer, quels sont les sentiments de reconnaissance que me laissera le souvenir de sa confiance et de ses bontés pour moi. »
Cette allocution, à la fois simple et noble, fut suivie d'unanimes applaudissements, qui témoignèrent à l'ex-diclaleur, à l'ex-dépositaire du pouvoir exécutif, les sympathies qu'il avait excitées et les regrets profonds de cette chambre législative, dont il reprit les travaux comme simple député, sans avoir en aucune façon l'air de se rappeler qu'il venait d'être dépositaire du pouvoir exécutif, et dictateur!... Il y siégea toujours dans les rangs des républicains modérés. Voilà de ces hommes dont on estime le caractère , dont on respecte les opinions, lors même qu'on ne les partage pas.
Ainsi finit cette seconde phase de la république du 24 février 1848 ; phase heureusement si différente, sous tous les rapports, de celle qui l'avait précédée ; offrant encore, pour avantage incontestable, d'avoir ouvert une bien meilleure voie à celle qui devait la suivre. Au coup d'État du 2 décembre 1851, le général Cavaignac fut arrêté par mesure de sûreté; mais bientôt libre, sentant le besoin d'une existence paisible, en dehors de toutes les ambitions politiques, il vint habiter la Sarthe, heureux de la vie des champs, au milieu de sa famille et de quelques amis intimes : justifiant ainsi, de tout point, ce
rapprochement que nous venons d'établir entre le dernier dictateur de la république française et les premiers dictateurs de la république romaine!... La mort vint subitement le frapper dans sa retraite, le 28 octobre 1857.
Bonaparte, Charles, Louis, — né à Paris, au château des Tuileries, le 20 avril 1808, troisième fils de Louis-Napoléon, roi de Hollande, frère de l'empereur, et de la reine Hortense ; par sa mère, petit-fils de l'impératrice Joséphine : se trouvait, à sa naissance, héritier naturel du trône impérial de France. Il eut pour parrain l'empereur; et, pour marraine, Marie-Louise. Poursuivi, banni par le gouvernement de Louis-Philippe, il vécut en exil.
A la mort du duc de Reischtadt, le 22 juillet 1832, redevenu héritier de son oncle, il dut rêver l'empire, et cette grande pensée put devenir la préoccupation de sa vie. Depuis cette époque surtout, il publia plusieurs ouvrages qui le firent apprécier du parti libéral.
Le 30 octobre 1836, après son affaire de Strasbourg, il est fait prisonnier, embarqué pour les États-Unis; revient en France vers 1837, parcourt la Suisse; fixé à Londres, il y publie son ouvrage : « Des idées napoléoniennes, » où « se trouvent, dit un écrivain compétent, une odeur d'autocratie militaire ; un mélange de principes libéraux et de domination prétorienne. »
En 1840, lorsque les cendres de Napoléon Ier furent, suivant le vœu qu'il avait exprimé, déposées, le 15 décembre, aux Invalides par le prince de Joinville, M. Louis Bonaparte crut le moment favorable pour en appeler au suffrage universel, à décider entre la dynastie de Louis-Philippe et celle de l'empereur des Français. Avec cinquante compagnons, dont MM. de Persigny, le général Montholon, le docteur Conneau faisaient partie, le nouveau prétendant quitte l'Angleterre, débarque près de Boulogne le 6 août; cherche à s'emparer de l'esprit de la garnison, tire un coup de pistolet sur le commandant, qui s'empare de sa personne et fait arrêter les autres. Condamné, par la chambre des Pairs, le 28 septembre 1840, à la prison
perpétuelle, il est enfermé au fort de Ham, Somme, et supporte sa captivité pendant cinq ans, avec une fierté courageuse. « Avec le nom que je porte, écrivait-il alors, il me faut l'ombre d'un cacnotou la lumière du pouvoir* »
En 1846, il s'échappe, déguisé en ouvrier, une planche sur l'épaule; passe en Angleterre le 26 mai. En 1848, à la révolution du 24 février, il revient à Paris, est nommé député dans trois collèges. Quelques phrases de ses déclarations de principes, telles que celle-ci, par exemple : « Si le peuple m imposait des devoirs, je saurais les remplir... Quand on a l'honneur d'être à la tête du peuple français, il y a un moyen infaillible de faire le bien, c'est de le vouloir, » semblent , aux républicains de la veille, des tendances qui soulèvent leurs violentes récriminations. Il abandonne la Chambre, donne sa démission, est renommé dans cinq endroits ; enfin arrive à la présidence, par 5,434,226 suffrages ; faisant assez comprendre que la grande majorité des Français, dans leur profonde lassitude et leur dégoût des excentricités, des anomalies républicaines, avaient, sur l'élu qu'ils venaient de nommer par un suffrage aussi brillant, aussi clairement significatif, d'autres idées qui ne tardèrent pas à se réaliser par la force même des choses.
Le président de la république , en arrivant à ce poste éminent, s'environne d'un ministère composé de manière à se concilier la majorité de l'assemblée nationale, assez mal disposée pour le dépositaire du pouvoir exécutif, et donne le commandement de la première division militaire au général Changarnier, qui bientôt prend avec lui des allures hautaines et protectrices difficiles à tolérer. La fermeté, la résolution, la vigueur de l'administration Cavaignac se continuait, mais avec une politique, une diplomatie plus déliées, plus habiles et plus tolérantes. La France, presque tout entière, voyait avec satisfaction, espérance, le nouveau gouvernement s'engager dans les voies de sagesse, d'ordre, de moralisation.
Mais une marche semblable ne pouvait convenir aux hommes extrêmes de tous les partis : les socialistes y voyaient la ruine de leurs sinistres projets; les orléanistes, l'éloignement défini-
tif de la dynastie de Louis-Philippe ; les légitimistes eux-mêmes, l'ajournement prolongé d'une troisième Restauration. Aussi, des dispositions hostiles ne tardèrent pas à se manifester de tous côtés dans les journaux décromatiques, les pamphlets anonymes, et les sourdes rumeurs des sociétés secrètes.
Le Président avait son idée fixe, dont la réalisation bien arrêtée lui fit supporter ces continuelles attaques avec une patience, une longanimité, que, sans un motif aussi puissant de froide indifférence, il deviendrait absolument impossible d'expliquer.
A la mort de Louis-Philippe, le 26 août 1850, les partis s'agitent plus violemment que jamais; on parle d'une fusion entre les deux branches de la famille des Bourbons , le socialisme semble un instant gagner du terrain dans les nominations électorales, et l'Assemblée nationale se déclare de plus en plus opposée à l'autorité du pouvoir exécutif. Mais Louis Bonaparte n'était pas homme à s'endormir sur un pareil volcan. 11 avait tout vu, tout apprécié de sang-froid, tout préparé pour la résistance et le triomphe de son autorité. Pendant que ses ennemis faisaient beaucoup de bruit, il agissait dans le silence et la réflexion ; préparait les populations par des voyages dans la province; la force armée surtout, par des faveurs, des revues au Champ-de-Mars, à Satory ; et lorsque tout lui semble convenablement disposé pour une action définitive, il fait, avec une admirable discrétion, une merveilleuse adresse, le coup d'État si fameux du 2 décembre 1851.
Le pouvoir de Changarnier avait été brisé ; les chefs influents de tous les partis sont arrêtés dans leurs lits. A cette même date, on lisait dans la partie officielle du Moniteur : « Au nom du peuple français, le président de la République décrète : 1° l'assemblée nationale est dissoute; 2° le suffrage universel est rétabli, la loi du 31 mai est abrogée ; 3° le peuple français est convoqué dans ses comices, à partir du 14 décembre jusqu'au 21 décembre suivant; 4° l'état de siège est décrété dans l'étendue de la lre division militaire ; 5° le conseil d'État est dissous.»
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674 révolution de 1848 :
Dans un appel, du même jour, au peuple français, le Président exhale résolument les amertumes qu'il avait si patiemment dévorées au fond de son cœur : « La situation actuelle, dit-il, ne peut durer plus longtemps; chaque jour qui s'écoule aggrave les dangers du pays. L'Assemblée, qui devait être le plus ferme appui de Tordre, est devenue un foyer de complots. Le patriotisme de 300 de ses membres n'a pu arrêter ses fatales tendances. Au lieu de faire des lois dans l'intérêt général, elle forge des armes pour la guerre civile, elle attente au pouvoir que je tiens directement du peuple, elle encourage toutes les mauvaises passions, elle compromet le repos de la France : je l'ai dissoute et je rends le peuple entier juge entre elle et moi... Les provocations, les calomnies, les outrages m'ont trouvé impassible... Mais aujourd'hui que le pacte fondamental n'est plus respecté... que les hommes qui ont déjà perdu deux monarchies... veulent renverser la république, mon devoir est... de sauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France : le Peuple. »
Il se résume en demandant une constitution nouvelle dont voici les principaux articles : « 1° un chef responsable nommé pour dix ans ; 2° des ministres dépendants du pouvoir exécutif seul ; 3° un conseil d'État, formé des hommes les plus distingués, préparant les lois et en soutenant la discussion devant le corps législatif ; 4° un corps législatif, discutant et votant les lois, nommé par le suffrage universel, sans scrutin de liste qui fausse l'élection ; o° une seconde Assemblée, formée de toutes les illustrations du pays ; pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques. » C'était le système créé par le premier consul, et la voie brillante qui l'avait conduit à l'empire.
Une proclamation à l'armée lui fait comprendre son importance et tout ce que le pouvoir exécutif attend d'elle pour le repos et le salut de la France : « Soldats, soyez fiers de votre ' mission, vous sauverez la patrie, car je compte sur vous, non pour violer les lois, mais pour faire respecter la première loi
du pays, la souveraineté nationale, dont je suis le légitime représentant. Depuis longtemps vous souffriez comme moi des obstacles qui s'opposaient et au bien que je voulais vous faire, et aux démonstrations de votre sympathie en ma faveur ; ces obstacles sont brisés. L'Assemblée a essayé d'attenter à l'autorité que je tiens de la nation entière : elle a cessé d'exister. » Napoléon, premier consul, dans les mêmes conjonctures, agissait avec celte mâle vigueur, parlait avec cet impérieux laconisme.
Le président de la république nomme une commission consultative, Chambre provisoire formée de 80 membres, et prend avec autant de résolution que d'habileté les précautions d'urgence pour assurer la marche du gouvernement et de l'administration.
Le 4 décembre, les meneurs du parti démagogique tentent vainement d'exciter l'émeute et de relever les barricades; les ouvriers sont restés calmes, une vigoureuse répression a tout fait rentrer dans l'ordre. Le 7, quelques départements, occasionnant des inquiétudes à la sécurité générale, sont mis en état de siège. Le 11, cette vigoureuse mesure s'applique à plusieurs autres ; des arrestations sont faites à Paris, dans la province ; et le socialisme expirant ne trouve aucun moyen de relever la tête.
Le résultat du scrutin fut encore plus significatif sur ce plébiscite que ne l'avait été celui pour la première présidence de M. Louis Bonaparte ; il obtint, en effet, cette fois : Seine : votants, 297,230. — Pour le plébiscite : 197,091 ; contre, 96,311. Résultat pour La France : votants 8,116,773. — Pour le plébiscite : 7,439,216 ; contre, 640,737. Bulletins annulés comme irréguliers : 36,820. Résultat proclamé par la Commission consultative, le 31 décembre 1851.
Fort de cette nouvelle consécration nationale du vote universel direct, le président de la république s'empressa de faire instituer les pouvoirs établis par la constitution, et de régulariser toutes les parties essentielles de l'administration et du gouvernement.
De cet état de choses à l'empire, il n'existait, en réalité, plus qu'un pas ; et ce pas était d'autant plus facile à franchir, que les hommes d'ordre de toutes les opinions étaient fatigués des leurres, des excentricités, des agitations continuelles de la république, du peu de sécurité qu'elle offrait à l'avenir ; et sentaient le pressant besoin d'un gouvernement plus fixe, plus régulier dans sa marche, plus assuré dans les résultats de son administration.
Des manifestations nombreuses dans ce sens vinrent seconder le Président, l'affermir dans ses vues; les derniers mois de 1852 allaient définitivement enterrer la république en France, avec des témoignages de satisfaction à peu près unanimes ; car ceux mêmes qui repoussaient ostensiblement l'empire , ne voulaient plus, sous aucune forme, du gouvernement républicain : il avait fatigué tout le monde, il avait heureusement fait son temps !...