I. Arrondissement de Lwal
Placé au centre du département, il se subdivise en 9 cantons : Laval, qui en forme deux, Argentré, Chailland, Évron, Loiron, Meslé, Montsûrs, Sainte-Suzanne. Nous y mentionnerons surtout Laval, pour son importance; Èwon, Sainte- Suzanne, en raison de leurs établissements et de leurs souvenirs historiques; Thorigné-en-Charnie, comme ayant offert le siège de l'antique Vagoritum.
Laval. — A la fois chef-lieu du département de la Mayenne ; du premier arrondissement, de canton, préfecture, évêché suf-
fragant de Tours; tribunal de première instance, du ressort de la cour impériale d'Angers; collège relevant de L'académie de Rennes; appartenant à la 16,ne division militaire fixée au même siège : la ville de Laval est une ancienne cité, dont l'origine a soulevé plusieurs opinions différentes , et qui, depuis longtemps, est regardée, pour son importance, comme la seconde ville de la province du Maine. Elle dut à son antiquité, au développement de ses industries, a la bienveillance, au dévouement de ses premiers seigneurs, etc., la supériorité qu'elle conserva sur les autres cités de cette province, comme la ville du Mans présenta la sienne, sur elle, par son antériorité, son titre mérité de capitale des Génomans ; sa position forte ; le caractère indépendant, valeureux et guerrier de ses habitants.
Les archéologues ont longuement discuté sur l'étymologie, l'origine et l'antiquité de Laval. Quelques-uns ont prétendu que les Romains avaient autrefois, sur l'emplacement actuel de la ville, un camp retranché, Vallum, d'où Ton aurait fait Laval, opinion qui reporterait avant l'ère chrétienne l'époque de cette première fondation. Pour appuyer cette supposition, peut-être un peu gratuite, d'autres ont traduit, avec aussi peu de fondement, le nom de Mont-Jou ou Mont-Joie, que portail la partie la plus élevée de la cité, par Mons Jovis, Mont-Jupiter, sur lequel, ainsi que nous l'avons déjà dit, on voulut prétendre que l'église de la Trinité avait remplacé les ruines de l'ancien temple du maître des dieux. Mais, sans accepter une aussi brillante, une aussi poétique hypothèse, des écrivains plus positifs ont fait observer que le mot Joué, qui se rencontre souvent comme un simple qualificatif dans les composés Mont- Joué, Val-Joué, etc., signifiait seulement ici : borné, limité : petite vallée, monticule, etc.; et que le nom de Laval, sans avoir autant d'antiquité dans son origine et d'illustration dans son étymologie, avait tout bonnement pris son nom de sa position sur la vallée de la Mayenne, et que l'on devait rapporter à ses premiers seigneurs le soin et la gloire de sa fondation.
Les anciennes chroniques font en effet remonter l'origine de Laval seulement à 818, et la rattachent à la construction du
vieux château, qui devint ainsi, comme pour la plupart des cités de cette époque, le centre autour duquel se groupaient successivement les habitations des artisans et des bourgeois.
Chaque ville était en effet alors pleine de chevaliers, hommes d'armes, gens de guerre, devant service au château ; mais, par compensation, ayant droit de refuge et de protection dans les enceintes, pour leurs femmes, leurs enfants et leurs biens; ce qui constituait particulièrement le droit d'étage.
En temps de paix, les villes étaient presques désertes, et devenaient seulement alors des forteresses habitées par les seigneurs et suivants en service auprès du comte ou du baron. Ce ne fut ensuite que par des concessions d'abord temporaires, enfin permanentes, que les bourgeois et les artisans purent s'établir d'une manière fixe dans ces enceintes murées. Voici, du reste, comment on explique rétablissement de celle de Laval.
Vers le commencement du ixe siècle, redoutant les invasions de leurs ambitieux voisins, les Cénomans reconnurent la nécessité de se fortifier dans le Bas-Maine, devenu Marche, souvent menacée, de l'Armorique et de la Normandie. En conséquence, leur général, Gui Walla, neveu de l'empereur Charlemagne, bâtit un château-fort, qui devint cité par degrés, à mi-voie du Mans et de Rennes, sur le cours de la Mayenne ; prit le nom de son fondateur, et fut érigé en baronnie.
Le château de Laval, ruiné plusieurs fois, se trouva construit, à peu près tel qu'on le voit aujourd'hui, par Gui II , gouverneur des Marches de Bretagne, fils de Geoffroi ou Gui Ier, sire de Laval. Les murs de la ville, jusqu'alors simplement en terre, furent bâtis en pierre par Hamon, fils de Gui II. A partir de cette époque surtout, Laval obtint une véritable supériorité sur Mayenne ; et le fils aîné de Guillaume, alors nommé comte du Maine, prenant le titre ambitieux de roi des Cénomans, eut même peut-être un instant la pensée de placer Laval, qu'il préférait, au-dessus du Mans, qu'il était loin d'affectionner. Ce qui nous explique les relations amicales, ou, pour le moins assez fréquentes , des premiers seigneurs de Laval et des
Anglais; l'apparence de sympathie qui semblait alors exister entre eux.
Ce fut ainsi que les descendants naturels de Gui II devinrent seigneurs de Laval par rétablissement de la noblesse
héréditaire et de la féodalité. Aussi, lorsqu'on 1095, le pape Urbain II vint dans le Maine pour y prêcher la première croisade, et que Gui IV, après avoir pris la croix, présenta ses cinq frères et ses hommes d'armes au Saint-Père ; le souverain Pontife voyant sa bannière déjà semblable à celle des autres pèlerins de la Terre-Sainte, enchanté d'un aussi courageux dévouement à la religion, et tirant un favorable augure de son nom de Gui ou Guido, guide, lui fit-il entendre ces mémorables et prophétiques paroles : « Gardez à jamais, pour votre maison, la même bannière ; que ceux qui vous reconnaissent pour guide croissent et se multiplient! »
Pour donner plus d'importance à leur cité, quelques écrivains ont prétendu que son fondateur, Gui Walla, était comte du Maine. Cette opinion est assurément erronée : la province ne pouvait avoir deux comtes en même temps, et nous savons que, dans la période séculaire dont il s'agit, Roricon Ier et Gauzbert s'y trouvèrent successivement en titre : le Gui ou Guido qualifié par la chronique nantaise de comte du Maine, ou dans le Maine, était donc tout simplement gouverneur du château de Laval.
Plusieurs manuscrits disent que Walla, fondateur de Laval, était fils de Bernard, roi d'Italie ; qu'il fut chassé de la cour de France par Louis Ier, le Débonnaire, pour trahison; et qu'en 831 il vint avec son fils, Gui Walla, se réfugier dans le Maine, sur la frontière de Bretagne. Qu'ensuite Charles II, dit le Chauve, lui donna le commandement de son armée contre les Armoricains, et qu'il fut tué dans le bourg de Craon, par Lambert, comte de Nantes. « Ce Valla, dit P. Benouard , Essais historiques du Maine, que les vieilles chroniques regardent comme fondateur de Laval, nous paraît un personnage chimérique... Mais cette erreur ne tombe que sur le nom assez peu important du fondateur du château de Laval, sans infirmer ni
détruire l'époque de la fondation de cette ville, que nous fixons vers l'an 840. Les historiens de Bretagne : Le Baud , d'Argentré, Lobineau, Morice, et surtout la Chronique nantaise, nous fournissent les moyens d'étayer cette opinion. » Suivant les chroniques, Gui Valla eut deux fils : Vivien, l'aîné, périt en combattant contre les Bretons, dans le bourg de Cossé ; qui, depuis, a porté le nom de Cossé-le-Vivien. Guyon, le second, lui succéda pour le gouvernement de Laval, qu'il rendit héréditaire dans sa famille ; et qui, dans les titres latins, porte le nom de : Vallum Guidonis : Laval-Guyon.
S'il pouvait encore exister quelques doutes sur l'époque et sur l'auteur de la fondation de Laval, une appréciation attentive de ces passages des anciennes chroniques angevines et lavalloises nous semblerait de nature à les dissiper : « Mayenne, disent les chroniques, fut fondé par un seigneur de Fougères, et Laval bâti par un Français : Walla, sur un territoire appartenant aux Bretons. » Enfin, un autre passage, venant à l'appui de celui-ci, met la vérité dans tout son jour : « En 842, dit en effet Bourg-Jolly, Guyon, petit-fils de Walla, épousa Ingrande, noble Bretonne, dame d'Avesnières, de la Gravelle et de tout le pays à l'occident de la Mayenne. Cette noble dame se plaignit de ce que le père ou V aïeul de Guyon avait bâti la forteresse de Laval sur ses appartenances : mais ce mariage éteignit la contestation, et les domaines d'Ingrande, réunis à la forteresse de Laval, appartinrent au môme maître.» « Il n'y a donc nul motif, ajoute M. G. D., Mémorial de la Mayenne, de rejeter la chronique lavalloise, établissant l'influence et la propriété bretonnes sur la rive occidentale de la Mayenne, à l'époque de Louis le Débonnaire ; tout sert au contraire à relayer : ajoutons à ces données que la construction de Laval, par un étranger auquel le local n'appartenait pas, est un de ces faits qui n'ont pas coutume de s'inventer. Or, Walla, ce fondateur étranger, d'après les chroniques, est, selon l'histoire , un des principaux chefs de l'armée rebelle campée à Mot-Val : comme on le voit, l'histoire et les chroniques sont bien rapprochées. »
Quelle que soit du reste l'opinion admise au milieu de ces versions différentes, il restera positivement démontré que la ville de Laval dut son origine à rétablissement du château bâti par Gui II ; que les armoiries et titres conférés par le pontife Urbain II à Gui IV furent approuvés, confirmés par Philippe Ier, pour lui et sa descendance ; enfin, que la baronnie de Laval se trouva, par le roi Charles VII, élevée au titre de comté, en faveur de Gui XIV, dont les descendants illustrèrent celte ville et toute cette partie du Maine jusqu'au dernier, A. Philippe de la Trimoille , prince de Talmont, seigneur de Laval, de Vitré, etc., héros et martyr dans les guerres de TOuest et de la Vendée militaire; dont les ancêtres créèrent et firent prospérer les principales industries auxquelles ce pays dut son bien-être et sa richesse.
En effet, comme nous l'avons déjà dit, Gui IX de Laval, mort en 1323, ayant épousé Béatrix de Gavre, fille unique de Raze, seigneur de Gavre, en Flandre, où la culture du lin et la fabrication des toiles avaient alors acquis un grand développement, celte bienveillante baronne dota son pays adoptifet sa ville féodale de cette fabrication et de cette culture, qui depuis furent leurs premiers et leurs plus féconds éléments de prospérité.
« Laval, dit Le Paige, Bict. hist., est une des villes du royaume où il se fait un des plus grands commerces de toiles. Piganiol de la Force , Description historique de la France, dit qu'en 1299, des ouvriers flamands ayant suivi Béatrix, femme de Gui IX de Laval, ils enseignèrent aux habitants de cette ville la façon de fabriquer des toiles, ce qu'ils ignoraient entièrement , et leur apprirent à les blanchir. Les habitants s'appliquèrent à cette branche de commerce avec tant de soin, qu'en peu de temps leurs manufactures grossirent. Aujourd'hui, 1778, la plus grande partie des habitants de Laval fait ce commerce, qui produit tous les jours des fortunes considérables. Ce ne fut qu'en 1470 qu'on lit des lavanderies spéciales pour blanchir les toiles. »
En 1549, on découvrit à Laval des carrières de marbre jaspé
qui firent établir, dans le Bas-Maine, plusieurs ateliers ; et cette seconde industrie, jointe à la première, acheva de donner à cette cité l'importance commerciale qu'elle a présentée depuis. Il semblerait même que, vers cette époque, la seconde cité du Maine cherchait à rivaliser avec la première, surtout par un certain appareil extérieur de somptuosité. Aussi Guillaume Ledoyen, notaire, auteur de l'une des plus anciennes Chroniques de Laval, commencée en 1480, terminée en 1537, s'y plaint-il déjà : « des progrès du luxe qui envahit tous les rangs d'une population dont la fortune s'augmente chaque jour. »
Il fait aussi mention « de l'établissement de ces jeux scéniques où l'on représentait des Mystères, et dans lesquels il remplissait lui-même un rôle. » Si donc le vieux Laval est un type signalé par les archéologues, et dont la réputation de ville triste, arriérée, n'a pas même aujourd'hui disparu, nous devons, en résumant les causes de ces regrettables conditions, reconnaître qu'il a, dans ces derniers temps, fait des progrès assez remarquables.
Pour écarter toute pensée de rivalité, dans ces utiles appréciations, nous laisserons parler un habitant du pays : « Le sentiment si naturel du patriotisme, dit M. Jos. T., Mémorial delà Mayenne, était assez rare autrefois à Laval. On y aimait son pays , mais on n'attachait aucun amour-propre a ce qu'il fût aimé, et surtout connu des autres, et l'on se résignait à une obscurité dans laquelle il a longtemps langui.
(f Cette oisive indifférence, une légère tendance à rabaisser ceux qui cherchaient à sortir de la foule, un accueil souvent froid pour les étrangers, la laideur de la ville elle-même, et le peu de prix que l'on attachait alors à ses antiquités, avaient donné jusqu'ici aux voyageurs une opinion assez pauvre de Laval et de ses habitants, dont ils n'avaient pu apprécier les solides qualités.
« Aujourd'hui, 1842, bien des choses ont changé: de belles rues auxquelles on désirerait cependant des constructions plus régulières, plusieurs édifices et une foule de jolies maisons
rendent notre ville méconnaissable aux yeux de l'étranger qui la traverse... Toutefois elle sort à peine d'une longue apathie. Ce n'est pas que nous y manquions de critiques , les faiseurs d'épigrammes n'y sont malheureusement pas assez rares ; gardons-nous donc d'encourager cet espritcaustique, si capable d'étouffer les louables efforts des personnes amies de leur pays: esprit dénigrant, trop redouté peut-être. »
Ainsi l'introduction des industries dans la cité lavalloise devint l'occasion de ses principaux développements, en prouvant une fois de plus ce que la prévoyance, le travail , soutenus par le sentiment religieux, peuvent effectuer sur la prospérité des pays , le progrès et la richesse de leurs habitants.
« Laval, dit M. P. Renouard, Essais Historiques, doit à la manufacture que Béatrix établit, son accroissement et sa population. Avant cette époque, la ville était en partie environnée et fortifiée parun vaste étang et par des marécages. L'industrie, qui vivifie tout, les dessèche; deux grands faubourgs, de deux kilomètres et demi de longueur, sont bâtis pourloger les ouvriers et les marchands. Deslavanderies s'élèvent sur les bords de la Mayenne, qui avoisine la ville, et de vastes prés sont couverts de toiles. Laval rivalise avec les villes les plus commerçantes, est redevable de sa splendeur à une femme dont presque tous les habitants ignorent le nom ! » L'auteur s'étonne , avec raison, que ses compatriotes n'aient encore, par aucun monument public, témoigné leur gratitude à celle qui la mérita si bien .
Sous le rapport du développement intellectuel dans le Bas- Maine, Laval offrit aussi des écoles épiscopales et, d'assez bonne heure, un collège où les lettres et les sciences étaient enseignées. Dès le 17 juillet 1170, on trouve dans les anciens titres de cette ville des mentions qui prouvent qu'à cette époque elle offrait déjà des écoles publiques. Mais en 1425 elle possédait bien évidemment un collège, dans toute l'acception du mot, où l'on enseignait les humanités ; dont le directeur portait le titre de : Magister Magnœ Scholœ grammaticalis ; et se trouve dans un concordat du 25 juillet 1425, relatif à la fixa-
tion de la juridiction des curés, comme appartenant à la paroisse de Saint-Tugal, dont le chapitre eut longtemps seul toute la direction de ce collège.
Un savant anonyme de Laval suit, dans son mémoire sur cet objet, la succession nominative des supérieurs de l'établissement, et fait observer qu'en 1572 seulement les administrateurs laïcs prirent part aux affaires du collège pour lequel, en 1573, on fit venir, de Paris, un régent émérite, avec allocation, pour l'institution, de 50 livres par la ville, et de 40 sols par chaque élève.
A partir de cette époque, le chapitre, la municipalité, le seigneur de Laval conservèrent leurs droits dans l'administration de l'établissement qui, par le fait, se trouvait plus spécialement régi par le chapitre de Saint-Tugal.
En 1691 on abolit un ancien usage d'après lequel, chaque année, le jour de la Fête-Dieu, « les écoliers faisoient, devant la porte du collège, des déclamations sur des sujets empruntés àl'Écriture-Sainte. » Le 29 avril 1740, il fut résolu, dans une assemblée de l'hôtel de ville, que les rétributions scolaires, par élève, seraient portées à 15 livres, pour la rhétorique et la seconde; à 12, pour les autres classes.
Le collège de Laval n'avait alors que des externes; ce ne fut qu'à des époques plus récentes que là, comme dans beaucoup d'autres établissements de ce genre, s'introduisit l'admission des élèves pensionnaires. En 1791, le principal et cinq régents, ayant, comme prêtres, positivement refusé le serment à la Constitution, furent immédiatement remplacés par des vicaires de révoque intrus, M. Yillard; et, vers la fin de 1792, le collège transféré dans le couvent des Ursulines.
Aujourd'hui cette ville riche des souvenirs du passé jouit des avantages du présent : avec une population de 19,292 habitants; h 301 kilom. sud-ouest de Paris, sur la Mayenne et le chemin de fer de Rennes; par 48° 4', 7" latitude nord, et 3° 6', 39" longitude ouest. Elle possède une préfecture; un évêché érigé en 1855, par la division de celui du Mans; 3 paroisses : la Trinité, cathédrale, Saint-Vénérand, Notre-Dame ou les Corde-
liers ; tribunal de première instance, de commerce; lycée institué en 1842; hôtel de ville; bibliothèque municipale : 2o,000 volumes; musée; école normale primaire; Sociétés industrielles; prisons établies dans l'ancien château; hospice Saint-Louis; jolies promenades; salle de spectacle; statue d'Ambroise Paré, sur la place de la Mairie.
Laval offre des foires et marchés assez forts pour les grains, les bestiaux, les toiles, coutils, etc. Indépendamment des antiquités que nous avons déjà signalées, on y remarque surtout la Porte- Bûcheresse, flanquée de ses deux tours, dernier vestige des anciennes fortifications, et dont « l'histoire de ce qui arriva, autrefois dans la ville de Laval et sa banlieue, quand le sire Amaury de Craon obtint la main de la demoiselle Isaure de Laval, » sous le titre de : « Roman de la porte des Bûcherons » donne les plus curieux détails, comme on peut le voir dans le Mémorial de la Mayenne.
Les Mémoires ecclésiastiques de M. Isidore Bouiller, curé de la Trinité, sur Laval et ses environs, nous expliquent pourquoi le Bas-Maine se fit particulièrement remarquer par son éloignement des principes révolutionnaires, son attachement à la noblesse, au clergé, à la monarchie, à la religion. « En 1789, dit-il, Laval renfermait un clergé nombreux; presque tous ces ecclésiastiques étaient nés dans la ville, ou bien y vivaient an milieu de leurs familles... Il s'y trouvait alors peu de noblesse, mais beaucoup de familles bourgeoises, fort estimées... Les gentilshommes alliés à ces familles et ceux qui sortaient de ces alliances, vivaient, avec elles, sur le pied d'une égalité parfaite, évitant avec soin tout ce qui les aurait pu froisser. De son côté, cette sorte d'aristocratie n'avait rien d'oppressif pour les rangs inférieurs ; il existait entre eux, au contraire, des rapports de patronage et d'attachement réciproques ; et Laval formait réellement une espèce de petite république, réglée par une bonhomie patriarcale, par un grand fonds de religion, et par un louable respect pour les anciens usages. »
Aussi ne parvint-on que bien difficilement à révolutionner Laval; et la presse démagogique n'y fit-elle pas ses frais. En
1791, le prospectus « du journal patriotique de la Mayenne, » rédigé par MM. l'abbé L. F. Fustier et P. G. B. F. Duronceray, fut la seule manifestation de cette feuille. Au mois de mai 1792 : « Le Patriote du département de la Mayenne, » prenant, en 1793, le titre si distingué de : a Sans- Culotte » du même département, avec cinq rédacteurs nommés en toutes lettres sur le 1er N° : MM. Rabard, Séguéla et Laban, vicaires épiscopaux; Bescher, greffier du tribunal criminel ; N..., administrateur du district, girondin qui périt sur l'échafaud ; organe d'une politique niaise ou furibonde, bien que simplement hebdomadaire, ce journal eut de la peine à compléter les 17 mois de sa pénible existence.
Lorsque, le 22 décembre 1793, un tribunal républicain fut établi dans le département de la Mayenne, sous le titre de : Commission révolutionnaire, parles représentants Bourbolte et Bissy, avec des pouvoirs discrétionnaires qui font horreur, les Lavallois restèrent étrangers à sa formation. L'acte d'institution en donne ainsi les noms . « Clément, juge de paix à Ernée : président; — Volcler, maire de Lassay, prêtre apostat : accusateur public; — Guilbert, procureur de la commune, prêtre cynique, renégat et marié : secrétaire- greffier; — Pannard, marchand à Mayenne ; Marie-Colinière, juge de paix à Juvigné; Faur, officier municipal, imprimeur à Laval -.juges.
Ce tribunal de sang fit conduire à l'échafaud, dans Laval, hommes : 243; femmes 82; hors Laval, pour la Mayenne, hommes : 116; femmes : 21. Total 462 victimes, qu'il faut ajouter aux 2,022,303 que les statistiques mettent au compte de la révolution de 1793.
Lorsque cette monstrueuse Commission prononça, d'une même voix, et dans une même séance, la condamnation à mort de 14 vertueux prêtres, par la seule raison qu'ils refusaient le serment avec autant de dignité que de courage, un frémissement d'indignation parcourut l'auditoire avec une telle frayeur pour les féroces et lâches assassins qui la composaient, que le digne accusateur public, s'adressant a l'assemblée, fit entendre
Il 52
ces épouvantables paroles : « Le premier qui va pleurer ou broncher, va marcher au supplice après eux!... »
Môme après le régime de la Terreur, Laval et le département de la Mayenne tout entier eurent encore beaucoup à souffrir des guerres de l'Ouest, dont ils offrirent le principal théâtre. Mais dans ces derniers temps, lorsque la paix, vint rétablir la tranquillité, la confiance, on vit ce chef-lieu subir une véritable métamorphose : la première pierre du nouveau pont se trouve posée le 15 août 1812; tout un quartier moderne est la conséquence de cette construction ; l'hôtel de ville est commencé en 1827; l'hôpital Saint-Louis est, en 1843, transféré dans un remarquable braiment; des rues très-belles sont ouvertes depuis 1830; des maisons appropriées s'y élèvent; des promenades, un champ de foire, le chemin de fer du Mans à Rennes, avec une gare mesquine, mais un beau viaduc sur la Mayenne ; l'agrandissement , les réparations des églises enrichies de vitraux peints; enfin l'érection d'un évêché, complètent ces grands développements de Laval qui ne permettent plus d'y reconnaître la vieille et triste cité de Guy Walla, même examinée à l'origine des temps modernes.
Depuis longues années, le chef-lieu de la Mayenne désirait et devait espérer un siège épiscopal. Des tentatives avaient été faites avant 1789; vers 1790 Laval obtint cet évêché, mais sans que ses vœux fussent en rien accomplis. Ce n'était pas, en effet, un pasteur intrus qui pouvait y répondre; et d'ailleurs cette création devait être éphémère, comme le fatal pouvoir qui l'avait improvisée.
En 1817, à l'occasion du concordat, quelques suppliques nouvelles furent adressées au gouvernement. En 1841, proposition au Conseil général, qui passe à l'ordre du jour; en 1848, reprise de cette proposition devant un autre Conseil général qui la prend en considération, surtout lorsqu'en 1849, Mme veuve Berset de Vaufleury eut fait abandon, en faveur de l'érection d'un évêché à Laval, de son hôtel avec ses vastes dépendances, évalué à 150,000 fr. Mais jusqu'ici le clergé de la Mayenne, par déférence pour Mgr Bouvier, dont il fallait ainsi diviser le
diocèse, ne prit aucune part ostensible à ces requêtes. Mais à la mort du prélat il joignit ses instances à celles des magistrats et des communes, dont la grande majorité s'était prononcée pour l'érection, qui fut effectuée le 30 juin 1855 par la bulle du Saint-Père, et le. 30 août par décret impérial.
Mgr Casimir-Alexis- Joseph Wicart, évêque de Fréjus , nommé au siège de Laval, y fut intronisé le 28 novembre de la même année, par Mgr Sacconi, archevêque de Nicée, nonce apostolique à Paris, assisté de Monseigneur l'évêque d'Angers. Les populations comprirent l'importance que cette faveur allait donner à la Mayenne, a son chef-lieu surtout, et le prouvèrent par les sentiments de piété, les démonstrations de joie qu'ils manifestèrent dans cette imposante solennité.
Evron. — La petite ville d'Evron, chef-lieu du 5e canton de l'arrondissement de Laval, déparlement de la Mayenne, à 33 kilom. nord-est de Laval; ayant une population de 2,854 habitants, un collège, etc.; faisant commerce de grains, volaille, mouchoirs, linge de table, etc., ayant autrefois été pourvue d'un couvent de Bénédictins dont l'Église, digne d'attention, sert aujourd'hui de paroisse. « L'Église d'Évron, dit M. Léon de la Sicotière, Excursions dans le Maine, est fort belle: c'est l'édifice religieux le plus remarquable du département de la Mayenne, et l'un des plus intéressants de tout le diocèse du Mans. » C'est dans cette église que se trouve la fameuse relique du lait de la sainte Vierge, dont parle assez longuement Le Corvaisier, Histoire des Évoques du Mans, p. 228.
« Un pèlerin, dit-il, passant près le village et la forêt d'Évron, avec une petite fiole en verre, remplie du lait de la sainte Vierge, qu'il avait enlevé d'un temple, se trouvant lassé du chemin, s'assoupit au bord d'un ruisseau. «L'auteur, continuant son récit, ajoute : Que le pèlerin avait suspendu son reliquaire aux branches d'une épine qui, pendant son court sommeil , avait pris un tel accroissement, que le précieux dépôt se trouva, quand il voulut le reprendre, entièrement hors de sa portée. N'ayant pu ni courber l'épine merveilleuse, ni la faire tomber avec la hache, il vint au Mans raconter ce prodige à l'évêque
Hadouing, qui se transporta sur les lieux, fit comprendre' au pèlerin que la volonté du Ciel était de voir la sainte relique demeurer dans cette contrée. Le digne prélat , arrivé au village d'Évron, se mit en prière; l'épine se courba d'ellemême, et lui permit ainsi de prendre la fiole miraculeuse. « Il fit ensuite bâtir un monastère, en l'honneur de la mère de Dieu, dans lequel il mit des religieux pour être les dépositaires de ce gage sacré. »
A partir de cette mémorable époque, le village d'Évron devint le but d'un grand nombre de pèlerinages, qui lui donnèrent une assez grande célébrité. La relique est restée dans l'église actuelle ; mais comme elle avait seulement pour authentique la tradition avec sa foi persévérante, Mgr Bouvier eut , pendant son épiscopat , la délicate et consciencieuse pensée de tout concilier, en faisant placer dans le même réceptacle un second souvenir incontestable de la mère du Sauveur.
Du reste, la ville d'Évron, assez mémorable, dans tout le moyen-âge, par les guerres qu'elle eut à soutenir, est aujourd'hui peu susceptible de fixer longtemps l'attention; et nous eussions pu nous dispenser d'en faire une mention spéciale, si elle ne présentait pas actuellement la Maison-mève d'une utile communauté de femmes qui , dans la province du Maine, surtout, a pris un développement considérable, après y avoir trouvé son berceau : nous voulons parler delà communauté des sœurs Tulardines , ou de la Chapelle-au- Riboul , dont nous exposerons l'histoire en peu de mots.
Communauté d'Evron. — Elle prit naissance vers 1682, à la Chapelle -au -Riboul, village à trois lieues N. E. de Mayenne, sur la route qui conduit à Villaines-la-Juhel. Mme Tulard, plus généreuse que riche, fit bâtir, de sa petite fortune, une maison modeste, qui devint le premier élément de cette fondation : circonstances qui nous expliquent le double titre de cette communauté. M ïulard, curé de la paroisse, fut le premier supérieur de l'Ordre, dont les statuts, soumis à Mgr de
Tressan, évêque du Mans, reçurent une approbation définitive, le 12 février 1709.
Le but primitif de l'institution était l'éducation des jeunes filles de la campagne, les visites des malades pauvres, etc. Il fut rempli d'une manière si pieuse et si dévouée par les sœurs, que cette institution prospéra, qu'un grand nombre de postulantes s'y consacrèrent, furent demandées par différentes communes où s'établirent des maisons secondaires, dont les religieuses venaient tous les ans faire une retraite à la maison centrale , pour s'y retremper dans le véritable esprit de leur vocation.
Cette congrégation prit bientôt assez d'importance pour que Marie-Anne de Bourbon, princesse de Conti. postulât, en sa faveur, près du roi Louis XV, des lettres patentes qui furent enregistrées, en parlement de Paris, le 22 mai 1722. La généreuse bienfaitrice joignit, à cette faveur, l'abandon complet de son château de Sillé-le-Guillaume ; Mgr de Froullay chargea , de la haute direction , ses vicaires généraux : MM. Levayer et Le Divin : depuis cette époque , elle a toujours eu pour supérieur un de ces premiers dignitaires du clergé.
La maison de la Ghapelle-au-Riboul était dans cette heureuse voie, lorsqu'un incendie vint se joindre au désastre de la banqueroute de Law, pour la ruiner. Par les soins dévoués des supérieurs : MM. Le Divin et Levayer, un établissement plus convenable se trouva construit en 1732 ; les statuts révisés, en ajoutant aux premières attributions: le soin des hôpitaux, la distribution des secours à domicile, etc.
A la révolution de 1793, le nombre des établissements secondaires était, dans le diocèse, de 89 ; celui des sœurs, de 171 ; des novices, de 23. Leur maison de la Chapelle-au-Riboul et dépendances, évaluées à 6,000 livres de revenu, furent déclarées propriétés nationales et confisquées, avec renvoi de toutes les religieuses.
Pendant toute la durée de cette inique persécution , la courageuse supérieure générale, sœur Mailay, entretint, avec
toutes ses bonnes sœurs, une active correspondance qui prévint leur entière dispersion, et favorisa beaucoup le rétablissement de l'institution, que des temps meilleurs devaient naturellement ramener.
En effet, vers 1802, les préfets de la Sarthe et de la Mayenne : MM. Auvray etHarmand, invitèrent la sœur Mailay à réunir les religieuses dont elle était supérieure, avec autorisation d'envoyer des sœurs dans les communes dont les administrateurs en feraient la demande ; avec subvention de l'État. Mgr de Pidoll, consulté, joignit ses encouragements à ceux des magistrats.
Le 13 octobre 1803, M. Harmand donna, pour établissement central à cette congrégation, l'ancienne maison conventuelle des bénédictins d'Évron, comme jouissance, avec tout l'enclos, et 4,000 fr. pour frais d'installation. Ce fut alors seulement que les religieuses prirent le titre de Sœws (TÉvron. M. Bourmaut , maire de la ville , favorisa beaucoup cette utile institution et les réparations de l'abbaye, qui se trouvait alors dans le plus mauvais état. M. Dumourier, vicaire général, depuis évêque de Bayeux, leur fut donné comme bien digne supérieur.
Napoléon 1er, aux sollicitations de sa mère, par décrets du 7 mai 1808, et du 15 novembre 1810, approuva leur institution et ses statuts. Un établissement de sourdes -muettes fut annexé à la communauté d'Évron, qui devint alors, à la fois noviciat des jeunes sœurs de l'Ordre , et lieu de retraite pour celles que l'âge ou les infirmités condamnaient au repos.
En 1833, Mgr Garron accorde un chapelain à la communauté, projetant de la constituer dans un état d'indépendance important à son avenir ; lorsque la mort vient subitement arracher ce digne prélat à l'estime, à l'affection de ses diocésains. Mais son vœu, consciencieusement observé, fut aussitôt mis à exécution , et les religieuses complètement séparées, au spirituel, de la paroisse d'Évron, eurent, dans l'enclos du couvent, leur chapelle et leur cimetière particuliers.
Le 1er juillet 1834, Mgr Bouvier, dans le cours de sa visite
pastorale, compléta les statuts de la communauté, régla positivement les attributions respectives du curé de la paroisse et du chapelain de la maison conventuelle. Dès l'année 1840, l'Ordre des sœurs d'Évron comptait déjà 782 religieuses ou novices; 223 établissements : 117 pour la Mayenne, 88 pour la Sarthe ; le reste se trouvait réparti entre les cinq départements voisins.
Sainte-Suzanne. — Ghef-lieu du 9e canton de l'arrondissement de Laval, Sainte-Suzanne est une des plus anciennes et desplus remarquables villes du Maine comme position militaire: une de celles où les Cénomans acquirent le plus de gloire et de renommée; où les implacables ennemis, les orgueilleux envahisseurs de cette province : les Normands et les Anglais, éprouveront le plus d'échecs et d'humiliations !
En effet, lorsque vers 1083, Guillaume-le-Conquérant s'empara du Maine, Hubert II, vicomte de Beaumont, vint alors courageusement s'enfermer dans Sainte-Suzanne , afin de résister aux terribles efforts de l'orgueilleux dévastateur : le noble chevalier cénoman fit appel aux preux du voisinage, et parvint, sur son inexpugnable rocher, à braver les menaces et la colère de l'usurpateur, comme le constatent ses propres historiens dans les remarquables aveux de leur dépit : « Sainte Suzanne, dit en effet Orderic Vital, offrit à cette époque le boulevard de la liberté de l'occident de l'Europe; et la fortune du conquérant vint se briser au pied du rocher de Sainte-Suzanne. » En effet, Hubert, non-seulement défendit vaillamment cette forte position, mais encore, après s'être enrichi des dépouilles enlevées au camp des Anglais et des Normands, dans la vallée de Beugy, aujourd'hui le gué Bongen, força Guillaume à lui rendre par composition : Fresnay, Beaumont, etc ; après avoir victorieusemeut fait lever le siège de Sainte-Suzanne, soutenu pendant quatre ans.
En 1425, Ambroise de Loré défendit, avec la môme gloire, contre toute l'armée du général anglais Salisbury, cette forteresse, regardée comme imprenable jusqu'à l'invention de l'artillerie de campagne; et ne céda qu'aux ravages de dix canons
par la puissance desquels ces vieilles murailles furent largement ébréchées, et sous la condition d'une capitulation des plus honorables.
Mais, en 1447, Ambroise de Loré prit une belle revanche en assiégeant, à son tour, les Anglais dans Sainte-Suzanne, en les chassant de cette dernière place restée en leur pouvoir dans le Maine, et qu'ils ne voulaient pas rendre, bien qu'ils s'y fussent engagés par le traité du 15 mars 1447, conclu avec Charles VII.
Faisant, plus tard, partie du domaine privé de Henri IV, Sainte-Suzanne eut beaucoup à souffrir des guerres de la Ligue; prise et reprise bien des fois par les différents partis, de 1574 à 1590, elle resta constamment fidèle au roi, qui la reçut des mains de Bois-Dauphin, en 1596, après l'avoir déjà fait capituler, au Mans, le 2 décembre 1589, et s'être ensuite rendu maître de Sillé, Château-Gontier, Laval, etc.
Vers cette époque, Fouquet de la Varenne, étant devenu possesseur de la baronnie de Sainte-Suzanne, fit démolir l'ancien château, qui fut remplacé par le nouveau ; vers 1772, on en voyait encore quelques débris.
Les vieilles constructions de cette place forte remontent jusqu'au xe siècle, et présentaient, seulement alors, une forteresse, avec sa tour que l'on voit encore. D'abord, simple château, près du village dont l'église paroissiale se nommait Saint- Jean de Hautefeuille , et qui prirent , après leur complète réunion, le nom de Sainte-Suzanne, ces constructions nous rappellent une époque rustique et guerrière « où, comme l'écrit M. de Sismondi, la fable de Deucalion et de Pyrrha semblait se réaliser ; où la France jetait, semait des pierres sur les jachères, d'où sortaient aussitôt des hommes armés. »
Le rocher de Sainte-Suzanne était, comme on l'a dit, imprenable avant l'invention du canon, bien que dominé au sudest par le tertre Gano ou Ganeau, dont le sépare la riante vallée de l'Erve, de quelques centaines de mètres en largeur; mais d'où les projectiles lancés par la poudre peuvent écraser, incendier la place. C'est en effet sur la plate-forme de ce monticule élevé qu'on trouve les traces des retranchements
grossiers , d'où Salisbury foudroya Sainte-Suzanne avec ces terribles machines de guerre.
Les fortifications de Sainte-Suzanne se composaient alors de l'enceinte du château, du donjon et de l'enceinte de la ville. L'enceinte du château formait le tiers de l'ensemble, elle était séparée de la ville par des murs de 50 pieds d'élévation sur 6 à 8 d'épaisseur, flanqués de tours de 50 à 60. Le donjon était une grosse tour de 120 pieds de hauteur, formant un parallélogramme de 60 sur 30. Les murs d'enceinte offraient une épaisseur de 10 à 12, avec contreforts massifs : ce donjon était le dernier refuge en cas de surprise. Il existait, à côté, la tour Farinière, pour le dépôt des vivres.
La ville était aussi murée dans son périmètre de 400 toises, avec tours : dont l'une offrait 80 pieds d'élévation et 120 de circonférence, avec souterrains d'approvisionnement ouverts au dehors. Toutes ces antiquités abandonnées avec les fossés, aux habitants, pour un prix très-modique, ont été progressivement démolies, surtout depuis 1784 : Louis XV ayant, vers 1771, donné le comté du Maine en apanage au comte de Provence, son petit-fils, depuis Louis XVIII, lequel fit de nombreuses concessions à la suite desquelles 40 toises des remparts, trois tours du château, etc., furent abattues, ce qui détermina la ruine presque entière des fortifications.
Jusqu'en 1789, les maisons de cette ville offraient encore, avec leurs incommodités d'habitation, presque tous les caractères des vieilles cités : fenêtres en croix, de pierre grossière, perrons en moellons, en schistes bruts et tels qu'ils sortaient des carrières; pour escaliers, simples échelles de meunier d'une seule volée, etc. Aujourd'hui, Sainte-Suzanne offre une petite localité des plus curieuses, des plus extraordinaires par la réunion , le mélange des constructions des temps anciens, du moyen-âge et des temps modernes, que l'on y rencontre comme autant d'échantillons archéologiques étalés sur un curieux rocher, environné des sites les plus variés, autour duquel se déroulent toutes les merveilles du panorama le plus délicieux.
« Me voici à Sainte-Suzanne, dit M. Léon de la Sicotière, Excursions dans le Maine, la plus jolie, la plus singulière, la plus rare petite ville qui se puisse imaginer; Sainte-Suzanne, véritable perle perdue au milieu des landes et des genêts du Bas-Maine; Sainte-Suzanne où Jolivard est venu passer des semaines, où je passerais des mois si j'étais artiste !... » Cette exclamation, à la fois naïve et spirituelle, n'a rien d'exagéré; le sujet est bien digne de l'admiration qu'il inspire.
Sainte-Suzanne, telle qu'on la voit aujourd'hui, présente, en effet, une petite ville charmante, riche des souvenirs du passé, notablement embellie des progrès du présent. Elle occupe, à 4 lieues est de Laval, toute la plate-forme assez limitée d'un rocher abrupte, inaccessible dans les trois quarts de sa circonférence, et dont la base est environnée de la vallée profonde et pittoresque dans laquelle on voit serpenter la petite rivière d'Erve. Abordable seulement au nord, ce rocher n'avait besoin, pour former la meilleure citadelle du Maine, que des travaux d'art assez ordinaires dont nous avons fait l'énumération, et dont les restes sont encore palpitants d'intérêt par les glorieux exploits, les grandes et nobles actions qu'ils servent à rappeler.
« La vieille enceinte, ajoute M. de la Sicotière, est parfaitement conservée, sauf dans la partie sud-ouest. On ne peut voir d'ancienne ville fortifiée plus complète et plus intéressante. Les murs ont gardé leurs tours ; il en reste encore plus d'une douzaine, les unes rondes, les autres carrées, d'un diamètre qui varie de 15 a 35 pieds... La plus belle se trouve au château; 75 pieds de hauteur, 35 ou 40 de diamètre... Le donjon qui se trouve auprès de la porte d'entrée, enclavé dans les murs d'enceinte... Il est mutilé, découronné ; cependant, sa masse énorme s'élève encore à plus de 25 mètres et domine la ville qui s'abrite à ses pieds ; c'est une des plus belles ruines que l'on puisse voir ; du côté de la ville elle est couverte et comme vêtue de lierre... Le vieux donjon devient un tableau, un poème tout entier. Peintres, cherchez vos pinceaux ; poètes, dites-nous, en beaux vers, ce que vous avez senti près de la grande tour!... »
On a beaucoup parlé des murs vitrifiés de Sainte-Suzanne. M. de la Pylaie, Mémoires des antiquaires de France, t. VIII, paraît les avoir le premier signalés à l'attention des savants, mais en exagérant beaucoup le volume et V importance des objets. « Dans divers endroits, dit-il, les murs avaient été reconstruits sur de plus anciens, et môme sur des débris de murailles vitrifiées... On découvre encore un bloc de ces vitrifications entier, sur une longueur de 10 mètres et haut de 2 mètres environ à son extrémité occidentale. »
M. L. de la Sicotière qui, vers 1839, visita les ruines de Sainte-Suzanne avec toute l'attention et toute l'habileté qui le caractérisent, proteste contre cette exorbitante appréciation, avec l'accent d'une conviction bien motivée. « Toutes mes recherches, dit-il, loc. cit., et elles ont été consciencieuses ; toutes mes questions, et elles ont été multipliées, n'ont pu me faire découvrir qu'un seul bloc de vitrification, enchâssé dans les murs de Sainte-Suzanne, vers le sud-ouest. Ce bloc ne forme pas la base des murs, mais se trouve à 1 mètre environ audessus du niveau du sol. Quant à ses dimensions, j'affirme qu'elles n'excèdent pas 10 pieds de longueur sur 2 de hauteur; sa face extérieure n'est pas appareillée avec la muraille, sur laquelle elle forme saillie. Je n'ai pu trouver d'autres traces de vitrifications dans le reste de l'enceinte, et je n'ai rencontré que de rares et menus fragments au fond de la vallée. »
Du reste, les vitrifications de Sainte-Suzanne offrent, dans leur masse, des pierres irrégulières où le grès domine et qui sont fortement unies par un ciment vitrifié blanchâtre, gris ou noir, à cassure brillante, unie, quelquefois celluleuse avec des géodes colorées en violet. Cette masse offre profondément les mômes caractères apparents qu'à la surface. Un ciment vitrifié, pour le moins analogue, trouvé dans les ruines du château Gontier, en Normandie, arrondissement d'Argentan, donne à l'analyse chimique un silicate alumineux de fer et de chaux.
Partant de ces faits, plus ou moins exagérés, M. de la Pylaie n'a vu rien moins dans leurs principes que les résultats d'antiques et merveilleuses constructions cyclopéennes : c'est
probablement un peu trop poétiser La matière. D'autres savants
n'ont voulu trouver dans les vitrifications de Sainte-Suzanne que les produits d'un four à chaux, qu'ils supposent avoir existé dans cet endroit des vieilles murailles : n'est-ce pas tomber d'un excès dans un autre : dans un prosaïsme également exagéré ?
Pour appuyer la première opinion, on cite l'exemple de plusieurs forts vitrifiés dans quelques châteaux des montagnes d'Ecosse; on invoque l'opinion de MM. William, antiquaire, et Joseph Black, chimiste anglais, pour ériger en système ce mode étrange d'édification des forteresses dont on ne trouve aucunes traces dans les constructions des Grecs, ni même des Romains, dont les travaux semblaient pourtant faits pour braver les efforts destructeurs des siècles. Sans rejeter complètement ces brillantes hypothèses, n'est-il pas sage au moins, surtout en présence du seul bloc vitreux de Sainte-Suzanne, d'admettre qu'il fut employé tout formé dans les murailles de celte place, comme les autres blocs schisteux, granitiques ou calcaires, etc., sans imaginer gratuitement qu'il y fût tout exprès fondu par l'action du feu, d'après un procédé que rien ne constate ; dont il ne reste aucune tradition positive; dont les plus anciennes constructions de Sainte-Suzanne et leurs antiques débris n'offrent pas d'autres échantillons?
Quant à la formation isolée de ce bloc, du reste, à ce point de vue particulier, étrangère à la question , il ne serait peutêtre pas, au besoin, très-difficile, dans un territoire où se montrent des soulèvements aussi nombreux, où les grandes opérations de la métallurgie furent autrefois si répétées, d'en trouver la cause et l'explication dans les procédés bien connus de l'art ou de la nature ?. . .
Les environs de Sainte-Suzanne sont également dignes d'intérêt. Indépendamment du tertre Ganeau, qui domine la ville au sud-est, comme nous l'avons dit, et dont le sommet offre les traces d'un retranchement circulaire formé de grosses pierres jetées là sans travail ni liaison, tertre séparé de la cité par la délicieuse vallée de l'Erve, nous trouvons, à un kilo-
mètre nord-est, au-dessus du gué Bongen, sur une petite élévation qui domine ces bas-fonds, d'anciens vestiges de fortifications auxquelles on donne le nom de Camp des Anglais. On y voit deux enceintes séparées l'une de l'autre par une ancienne mare dont l'usage était de fournir de l'eau pour les besoins du camp. La première enceinte, de 200 à 250 mètres de circonférence, est fermée par des talus en terre de 20 mètres de largeur à la base, de 10 à peu près d'élévation. La seconde fait suite vers l'ouest, à peu près dans les mêmes conditions; et présente, vers son centre, un monticule également de main d'homme, et sur lequel se trouvait peut-être anciennement un donjon de refuge. Il ne paraît pas douteux que les Anglais aient fait usage de ce camp retranché; mais l'importance et le caractère des travaux dont il offre encore les vestiges, permettent assurément bien d'en attribuer la construction aux Romains. C'est du moins l'opinion du plus grand nombre des visiteurs compétents qui les ont étudiés.
M. de la Sicotière signale encore à une demi-lieue de Sainte-Suzanne les carrières des Erves, où se trouvent plusieurs grottes dans lesquelles on a découvert d'assez remarquables ossements. Il signale : « des fémurs et des tibias d'animaux paraissant avoir appartenu au genre élan ou cerf; des dents de cheval; quelques-unes de ruminants de la plus grande taille ; mais surtout une magnifique molaire d'un animal antédiluvien, probablement le mastodonte à dents étroites, offrant 6 pouces 3 lignes de tour; 26 de hauteur, pesant 135 grammes ; recouverte d'un émail pur et d'un assez beau blanc. » Tous ces ossements ne sont en aucune manière pétrifiés.
Plusieurs monuments druidiques, surtout des dolmens assez remarquables, viennent compléter ici la collection curieuse de ces antiquités, de manière à promettre un véritable intérêt au judicieux touriste qui viendra visiter l'antique rocher de Sainte-Suzanne et ses curieux environs.
Nous ne devons pas abandonner cette intéressante contrée sans dire quelques mots sur le triste événement qui s'y passa vers 1796, et qui présenta, par toute la France, un retentisse-
ment déplorable, et qu'assurément il ne méritait pas : nous allons parler de la mort tragique de Perrine Dugué, dont on voulut alors faire une sainte en raison de son martyre, et des prétendus miracles opérés sur sa tombe.
Perrine Dugué, — naquit en 1775, à Épineu-le-Séguin, bourg du Bas-Maine, d'une famille de cultivateurs qui, vers le môme temps, vinrent habiter la ferme des Pins-aux-Larges, paroisse de Thorigné-en-Charnie, à 16 kilomètres sud de Sainte-Suzanne. Une partie de cette famille avait adopté les idées républicaines; Perrine, bien que très-jeune alors, partageait l'opinion de cinq frères, plus âgés qu'elle. D'un caractère entreprenant et résolu, plusieurs fois elle avait servi leurs correspondances et leurs entreprises contre les chouans, dont ils étaient connus et détestés. Cette haine, du reste, n'était pas sans fondement, d'après les renseignements positifs pris sur les lieux mêmes par M. Gérault, curé d'Évron, qui les tient des acteurs ou des témoins des scènes plus ou moins tragiques dont il s'agit ici.
a Les Dugué, dit en effet M. Gérault dans son Histoire d'Évron, avaient poursuivi avec acharnement les Vendéens qui, après la déroute du Mans, s'étaient répandus dans les campagnes voisines de la roule de Laval. On assure qu'ils exercèrent, sur quelques-uns, d'horribles cruautés. Cette conduite avait exaspéré les chouans , et deux enfants Dugué, craignant leur ressentiment, se réfugièrent à Sainte-Suzanne avec plusieurs républicains des paroisses voisines. Perrine, à peine âgée de 17 ans, montrait aussi beaucoup d'audace et de zèle. On la voyait souvent aller à l'église de Thorigné, qui servait de caserne aux soldats; elle passait pour porter de la correspondance à ses frères, à Sainte-Suzanne. Les chouans, l'ayant rencontrée deux fois, menacèrent de la tuer si elle y revenait.»
Cet état de choses , assurément périlleux pour elle et sa famille, ne parut lui suggérer aucune réflexion prudente et sage ; les menaces dont elle avait été personnellement l'objet ne parvinrent pas même a l'intimider; et, le 26 mars 1796, jour du mardi saint et de la foire à Sainte-Suzanne, les prières,
les funestes pressentiments de sa mère, de ses voisins, ne purent en rien la dissuader du parti qu'elle avait pris de se rendre à cette foire; donnant pour toute réponse aux plus affectueuses, aux plus vives sollicitations : « que le diable luimême ne changerait pas sa résolution. » Sans même vouloir écouter ceux qui la prévinrent que les chouans étaient dans le voisinage et ne manqueraient pas de l'arrêter, elle monte en croupe derrière un voisin.
A peine avaient-ils atteint les landes de Blandouet, que trois chouans, échauffés par le vin, les arrêtent, les font descendre de cheval, renvoient le compagnon de Perrine à Thorigné; s'emparent de la jeune fille et la massacrent, sans qu'il ail été possible de connaître les circonstances, bien criminelles et brutales sans doute, que dut présenter ce tragique événement. On sait seulement que l'un des assassins, en montrant, dans une ferme voisine, son sabre encore teint de sang, déclara qu'il avait frappé cette pataude après avoir trouvé dans ses souliers une dangereuse correspondance, et lorsqu'elle les accablait d'injures, lui et ses deux camarades, pendant cette perquisition.
Cet acte lâche et cruel fut d'ailleurs blâmé de tous les partis ; mais comme il eut un grand retentissement, et que les répucains espérèrent en tirer avantage en béatifiant, à leur manière, la malheureuse victime de cet horrible attentat; plutôt que de la poser en victime de son opinion politique, ils en firent une sainte, ayant préféré la mort à la souillure qu'un misérable avait essayé d'infliger à son honneur !
On l'inhuma dans un champ, sur l'endroit même du crime, au lieu nommé La Prise-des-Bignons ; la mauvaise foi, l'ignorance et la superstition firent le reste. « On débita bientôt, ajoute M. Girault, qu'on voyait quelque chose d'extraordinaire sur sa fosse. Une vieille femme prétendit y avoir trouvé certaines herbes extraordinaires, qui ne croissent que sur le tombeau des saints. On publia des miracles, et Perrine fut déclarée sainte. Dès lors, on érigea une croix sur sa tombe avec un tronc pour les offrandes. »
Les gens intéressés, les cabaretiers du pays s'entendirent si bien et manœuvrèrent avec tant d'habileté pour cette misérable exploitation de la crédulité vulgaire, que, pendant au moins dix-huil moins, un concours immense de compiles, de curieux, de dupes surtout, environna la sépulture de cette béate improvisée, criant au miracle pour la guérison d'infirmités factices, ou même le soulagement imaginaire de maladies réelles.
Il était impossible, malgré les campements en plein air, les abris offerts parles granges des métairies voisines, les hôtelleries construites sur les lieux , de loger les nombreux pèlerins qui venaient réclamer guérison ; et qui laissaient, en souvenir de celle dont ils n'avaient pas besoin, ou qu'ils croyaient avoir obtenue, de l'argent, des cierges, des béquilles, la représentation en cire des membres dont ils avaient, soi-disant, recouvré l'usage, etc. Trois complaintes, plus pitoyables encore, s'il est possible, que le sujet qui leur servait de texte, furent colportées dans toute la France par des chanteurs ambulants. « M. Chaulière, ancien vicaire de Ballée, dit M. Gérault, passa pour en être l'auteur. Cet ecclésiastique assermenté, qui était tombé dans toutes sortes d'excès, fut tué par les chouans.»
Pour donner une idée de la nature, du fond et du mérite de la forme d'aussi regrettables compositions, nous citerons quelques strophes de la plus remarquable : « Chrétiens, venez écouter — L'histoire de Perrine Dugué. — Thorigné est son village ; — Agée près de dix-sept ans, — Cette jeune fille sage — Est réduite au monument. — Aux landes près de Blandouet, — En chemin comme elle était, — En allant à Sainte- Suzanne, — Un fripon l'a arrêtée; — Tout en lui cherchant chicane, — Il voulut en abuser. » Vertueuse résistance de la jeune fille. « Aussitôt le scélérat, — A grands coups la mit en bas, — En lui fendant la cervelle, — Comme un enragé brutal, — Lui coupant une mamelle, — L'écrasant de son cheval, etc. »
Avec d'aussi abondantes recettes, la famille Dugué fit acheter un terrain à un kilomètre du lieu de la scène, et bâtir une
chapelle où furent déposés les restes de Perrine, avec une épitaphe, aussi bien orthographiée que les complaintes étaient poétiques. Mais cette grossière mystification avait achevé son temps; les compères, n'y faisant plus leurs frais, disparurent ; la foule des niais et des curieux s'évanouit : tout rentra dans l'ordre ; et cette déplorable profanation des choses consacrées tomba dans l'oubli.
Thorigné-en-Charme. — Dans l'histoire des temps anciens, nous avons déjà vu que les habitants des Gaules , nommés Aulerci, Aulerces, étaient divisés en trois peuples : 1° les Cénomans, dont nous avons fait l'histoire, et dont la capitale, Suindinum, avait son siège sur l'emplacement actuel de la vieille cité du Mans; 2° les Amiens, offrant pour capitale Vagoritum ; 3° les Diablintes, Nœodunum ; dont nous avons à rechercher les souvenirs, à fixer le domaine précis.
Arviens, — Le pays occupé jadis par cet antique peuple gaulois est devenu, pour les savants, un objet de controverse. Ainsi, l'ancien géographe Ptolémée semble indiquer le peuple qu'il nomme Arvien, Aruvien, Arubien, comme intermédiaire entre les Diablintes et les Veliocasses, dont Rouen était la capitale ; à l'Orient d'été des premiers, dans la direction générale de Vannes et de Jublains à Rouen; partant de celte supposition, ses commentateurs ajoutent : « Le diocèse de Sées, Orne, se trouve dans cette direction ; et le géographe Samson a transporté, contrairement à l'opinion généralement admise, le pays des Arviens dans ce diocèse , et l'ancienne cité de ce peuple, Vagoritum , dans la ville épiscopale même ; comme le fait observer, Mémorial de la Mayenne, M. R. P., qui semble favorable à cette nouvelle interprétation. Danville, et la plupart des historiens, pensent, au contraire, que les Arviens occupaient le Bas-Maine, surtout cette partie du département de la Mayenne, qui forme aujourd'hui l'arrondissement de Laval.
Capitale des Arviens : Vagoritum. — Elle était placée,
d'après quelques-uns, dans la paroisse de Saulges ; d'après
d'autres, à Saint-Jean-sur-Erve; enfin, suivant le plus grand
nombre, dans la paroisse de Thorigné-sur-Erve, où se trouvent
Il 33
d'autres vestiges de fortifications. En effet, « On voit a Thorigné, dit Le Paige, Dictionnaire du Maine, les débris d'un grand château et les ruines d'une forteresse qui lui était contiguë, et lui communiquait par un souterrain ; on y remarque des murs de 12 pieds d'épaisseur. »
Au rapport de M. de la Sicotière, qui l'a visitée, cette forteresse est à 1 kilomètre sud-ouest du bourg; protégée par deux remparts garnis de fossés larges et profonds. La seconde enceinte, dont les murs étaient en maçonnerie solide, renfermait le château, dont il ne reste aujourd'hui que de faibles débris. « Le donjon est sur la droite : c'est un vaste bâtiment carré, flanqué de contreforts massifs, et dont les ruines, chargées de lierre, sont du plus bel effet. » L'auteur le croit du xive ou xve siècle, et bâti pour s'opposer aux envahissements des Anglais. La tradition veut, dit-il, que sa démolition ait été commencée par Henri IV ; et qu'en 1789 , une grande partie de ses murailles se soit écroulée spontanément. Notre judicieux explorateur raconte ensuite avec tant de spirituelle simplicité la découverte qu'il fait des vestiges de l'antique cité des Arviens, que nous citerons textuellement son récit.
« De Thorigné, nous nous dirigeâmes sur le Vagoritum de Ptolémée , une des curiosités monumentales du département de la Mayenne, que vantent le plus ceux qui ne l'ont jamais vue. Après nous être égarés dans des chemins creux et presque déserts, nous arrivons enfin. « Où est la cité, demandonsnous à quelques paysans ? — Là haut, sur la colline. Même question à des bergers qui s'y trouvaient : La cité, nous répondent-ils d'un air étonné : mais vous êtes au beau milieu ! Cette réponse fut accompagnée d'un mouvement d'épaules et d'un sourire qui n'avaient rien de flatteur pour notre amour-propre d'antiquaires... Nous étions, en effet, au milieu des ruines de Vagoritum; surpris, non pas de ce que nous voyons, mais de ce que nous ne voyons pas. »
En effet, quelques arbustes rabougris, de petits amas de pierres irrégulièrement disposées; vers le sud, les fondements d'une maison de 30 pieds sur 20, mis à découvert par des
fouilles; construite en pierres de petit appareil; quelques fragments de tuiles, de briques ; à l'ouest , également des ruines d'anciennes habitations, laissant encore voir un grand nombre de petites chambres carrées, surtout dans une enceinte de 70 pas sur 25, en face du bourg de Saulges; des scories, un petit fragment de poterie rouge, etc.: tels furent les seuls vestiges, de l'antique cité, que M. de la Sicotière fut obligé de mettre à la place des ruines célèbres que sans doute il espérait ici rencontrer; M. de la Pylaie, d'autres archéologues et savants n'ont pas été, du reste, plus heureux dans leurs habiles recherches.
Il paraîtrait, d'après leurs conjectures, que la fameuse capitale des Arviens n'aurait pas eu plus de quelques centaines de mètres en circonférence; mais que le nom cCArva, donné, dans les vieux titres, à la rivière d'Erve, prouve assez que cet ancien peuple occupait les bords de cette rivière, dont il avait pris le nom, ou bien à laquelle il avait donné le sien.
Enfin, ajoute M. de la Sicotière, la situation de Vagoritum était belle. La cité occupait un plateau assez allongé, en forme de promontoire, qui domine la vallée de l'Erve. Le rocher, taillé presque à pic dans une hauteur de plus de 50 pieds, en défendait l'approche de toutes parts, sauf du côté du levant, où des retranchement avaient sans doute été construits.