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II. Moeurs, Usages, Coutumes des Cénomains

Les différences que nous venons de signaler, dans le caractère des Génomans, entre le Haut et le Bas-Maine, se retrouvent, en partie, dans les coutumes, les usages et les mœurs; toutefois, comme ces différences, en général, sont moins essentielles et moins nombreuses, nous étudierons, sous ce dernier rapport, la province dans son ensemble, pour ne pas compliquer l'exposition des faits; et d'ailleurs, avec l'attention de préciser tous ceux qui présenteront un caractère local particulier. Nous allons voir, par cette exposition, combien nous différons déjà de ces mœurs, usages et coutumes qui rendaient la vie des habitants du Maine plus naturelle, plus simple, moins brillante, moins agitée sans doute, mais assurément plus solide et plus heureuse, avant les époques révolutionnaires dans lesquelles nous allons entrer.

Parmi ces coutumes d'un autre âge, plusieurs sembleront peut-être naïves et puériles à nos grands esprits d'aujourd'hui? Que, dans leur propre intérêt, ils ne se hâtent cependant pas trop de conclure, afin qu'on ne soit pas obligé de leur prouver que cette puérilité, cette naïveté qu'ils voudraient frapper de ridicule, n'ont perdu leur charme qu'aux yeux de ceux dont Tâme n'est plus assez pure, assez intelligente pour la goûter. Hâtons-nous de crayonner ces tableaux où la vue se repose avec satisfaction, avec calme; dont les originaux s'effacent chaque jour, et bientôt, peut-être, n'existeront plus même dans le souvenir des peuples.

N'est-il pas naturel d'éprouver cette crainte et de formuler ces tristes prévisions, quand on observe sérieusement la diminution progressive des croyances, des opinions vraies et fixes; l'affaiblissement rapide et si fatal de l'esprit public, du sentiment de la famille, si malheureusement remplacés de nos jours par l'indifférence, l'incrédulité, l'égoïsmc, l'amour de l'or; quand on voit, même sous le rapport des intérêts matériels,

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nos industries locales ne pas gagner en proportion des besoins que leurs bénéfices ont fait naître? Ainsi, dans les xvnc etxvin" siècles surtout, le Maine s'enrichit d'une manière vraimentremarquable par son travail, ses industries, son commerce: le Haut- Maine, par la fabrication de ses étamines, de ses bougies ; le Bas- Maine , par celle de ses toiles ; toute la province , par l'esprit d'ordre et d'économie de ses habitants. Au xixe siècle, dans nos campagnes, dansnos villes particulièrement, les besoins naturels, mais les besoins factices, plus encore, augmentent chaque jour : les ressources pour y satisfaire s'accroissent-elles dans la même proportion?... Non, sans doute : aussi voyez ces catastrophes commerciales, financières, qui frappent incessamment notre malheureuse province, autrefois si calme , si tranquille sur les solides conditions de son existence à venir !...

Avec les grands avantages d'un merveilleux progrès dans la facilité des communications, se manifestent les inconvénients, plus grands encore, du déclassement des travailleurs, de l'abandon positif des campagnes, de la concentration dans les villes; des habitudes ruineuses qu'y prennent les cultivateurs; des souffrances de l'agriculture, sans même parler de la décadence fatale du sentiment religieux, des principes de morale, de l'esprit de conduite publique et privée. Mais nous bornerons là ces considérations d'avenir, pour ne pas anticiper sur l'exposition que nous aurons à faire ultérieurement des tristes modifications amenées par l'esprit philosophique et les commotions révolutionnaires, sur les mœurs, les usages, les coutumes des Cénomans : déterminons seulement ici leurs principales conditions dans l'époque où nous sommes arrivés.

1° Sentiments religieux , observation du dimanche. — Déjà les effets corrupteurs des écrits de l'incrédulité, de l'athéisme, commençaient à se manifester, en France, dans les grands centres de population; mais dans nos petites localités, dans nos campagnes, dans celle du Maine surtout, ces funestes influences n'avaient pas encore produit de changements notables dans les bons sentiments et dans les pratiques salutaires des habitants. La religion était révérée, la charité mise en pra-

tique, et les cérémonies du culte observées, suivies partout avec une sincère et pieuse édification. Les fêtes étaient chômées avec respect, et Ton comprenait généralement l'importance de cette sainte, judicieuse et sage consécration du dimanche à l'accomplissement des devoirs envers Dieu, la société, la famille, soi-même.

Pour les hommes de sens, de raison, pour les véritables chrétiens, ce jour dominical, ce jour du Seigneur n'est point, en effet, comme voudraient le faire entendre les hommes sans foi, sans discernement ou sans conscience, le jour d'un indolent quiétisme, d'une stérile inaction; mais, au contraire, un jour essentiellement pratique : celui de l'application noble et fructueuse des plus belles facultés humaines; des plus sublimes qualités de l'esprit et du cœur!...

A l'homme sage, laborieux, dont le front, pendant six jours, s'est penché vers la terre à laquelle, presque sans partage, il a consacré son application , ses efforts , pour en obtenir les richesses qu'elle renferme, et que le travail seul doit en faire sortir, ne faut-il donc pas au moins une journée dans laquelle il puisse élever ses yeux vers les merveilles du ciel; son âme, à la gratitude envers Dieu; son intelligence, à la source des vérités morales qui l'épurent en la développant; donner à ses organes fatigués la réparation des forces dont il aura besoin pour de nouveaux et féconds travaux; considérer, avec discernement et réflexion, l'ensemble des résultats obtenus par ceux qu'il a déjà faits; entretenir les bonnes relations de la famille, des amis, avec le précieux avantage d'en resserrer les doux liens, de prévenir ainsi l'isolement des individus, en assurant le bonheur, le véritable et fructueux progrès des sociétés ?

Pour mieux comprendre l'influence profonde, réelle, éminemment utile de V observation du dimanche, sur la tranquillité, le bien-être des populations, considérons un instant, à l'époque dont nous étudions les usages, l'emploi de ce saint jour qui n'est pas, en France, d'institution nouvelle, puisque, le 6 mars 321, Constantin en fit une prescription légale.

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Dans notre province du Maine, pour ne pas sortir du pays qui seul ici doit nous occuper, le dimanche, dans les campagnes surtout, est un véritable jour de fête. Aussi, dès le matin, enfants, adultes, vieillards, maîtres, domestiques sont plus gais, plus agiles qu'à l'ordinaire : chacun prend, de sa personne, un soin plus minutieux, se pare avec une coquetterie naïve de ses plus beaux habits. L'ordre et l'arrangement bien réglés dans le manoir, chacun en fait la garde à son tour ; aux premiers retentissements du beffroi, les autres s'acheminent vers l'église, conduits par le sentiment religieux d'un pieux devoir à dignement remplir.

Pendant le trajet, on rencontre des voisins, des amis, des parents: les vieillards devisent du temps passé; les hommes faits parlent de leurs travaux, du temps actuel; et les enfants, qui ne s'occupent guère de l'avenir, jettent, sur ce parcours, un véritable charme par la franche hilarité de leurs petits propos, et la variété de leurs aimables gentillesses.

Lorsqu'apparaît la bonne, digne et respectable famille du château, les groupes se rapprochent ; la contenance de tous semble prendre une disposition plus sérieuse ; elle n'est pas du reste inspirée par une crainte servile, mais par le sentiment d'estime affectueuse que cette famille sait inspirer, par la bienveillance de tous ses membres. Ainsi, les enfants se mêlent naturellement avec les autres pour s'associer à leurs prouesses ; les dames s'informent gracieusement du bonheur des riches agriculteurs, pour les en féliciter ; de la gêne , du malaise des indigents, pour les secourir; le châtelain raisonne agriculture, morale et philosophie pratique, avec ses fermiers pour les instruire, et surtout leur prouver son estime et sa bienveillance.

Dans toutes ces relations improvisées, dans ces conversations utiles, agréables, dont l'observation du dimanche peut seule devenir l'occasion, rien assurément n'est perdu ; tout porte au contraire avec soi des enseignements pratiques du plus haut intérêt.

On arrive à l'église où les derniers sons de la cloche viennent

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de se faire entendre ; où chacun apporte le recueillement et le respect dus à la dignité du lieu, à la célébration des saints mystères. L'office divin effectué dans une aussi pieuse, une aussi touchante communauté de prières ; la lecture de l'Évangile, suivie des sages et paternelles réflexions du bon curé , ne restent pas non plus sans un bien sublime et fécond enseignement.

Avant de quitter ces lieux de mutuelle édification, les coeurs affectueux et dévoués s'empressent d'y remplir un triste et pieux devoir. Ce n'est pas, en effet, sans un véritable attendrissement qu'on voit les parents, les amis se réunir au cimetière : la fille, la mère déposer une céleste invocation, un tendre souvenir, une larme brûlante sur la tombe d'une mère, d'une fille !... et les cœurs soulagés par ce religieux pèlerinage, comme il arrive toujours après l'accomplissement d'une bonne et sainte action, reprennent le cours ordinaire de leurs impressions de la journée.

En rentrant à l'habitation, chacun s'y livre avec la gaîté de son âge et de son caractère, pendant le repas qu'assaisonne un bon appétit, au récit naïf de tout ce qui vient de se passer de remarquable pendant ce petit voyage : les réflexions se croisent, mais sans se heurter ; et tout le inonde y fait, sans contestation malveillante, le résumé de ses impressions personnelles. Ensuite, libre de ses actions, l'assistance passe, chacun suivant ses goûts, aux délassements légitimés par les travaux de la semaine.

Cependant, les soins de la maison ne sont pas négligés : tout le monde est à son poste. C'est alors que le chef de la famille fait une revue générale ; donne, partout, le coup d'œil du maître ; visite ses champs ; voit, avec une satisfaction bien méritée, la prospérité de ses cultures et les belles espérances de ses récoltes.

Après l'office du soir, où se reproduisent les mômes relations, avec les mômes avantages, dans toutes les communes où cet esprit patriarcal ne s'est pas éteint sous les fatales influences de l'égoïsme et de l'orgueil, la plupart des habitants dirigent

IlM règnes de LOUIS XIV ,

leur promenade vers le château, La s'unissent, mais sans familiarité, sans confusion, les conditions, les rangs, les âges différents; avec intérêt affectueux pour les uns, respect, éducation, civilisatrice pour les autres.

Ainsi gentilshommes et paysans, nobles dames et simples villageoises, se livrent en commun aux joies douces et pures d'un bal champêtre ou de quelques jeux qu'animent toujours la plus naïve et la plus franche cordialité.

On rentre à la chute du jour l'esprit calme, le cœur satisfait les forces réparées delà manière la plus favorable aux travaux du lendemain.

Si pour mieux apprécier ce tableau de mœurs, esquissé d'après nature, et les fructueux effets de ces anciennes coutumes, on désirait quelques oppositions regrettables, encore assez rares dans nos campagnes, il suffirait de considérer ces ouvriers sans moralité, sans croyances, travaillant le dimanche, sans motif urgent, au mépris du culte divin ; chômant ensuite le lundi, qui ne leur présente, pour distraction, que les orgies du cabaret, où se perd le goût du travail; où se passent les autres jours avec progrès de l'immoralité, de la dégradation, de la ruine alors inévitable de la famille, de la santé, du bonheur!... Détournons les regards de ces tristes tableaux. Il faut les signaler comme des écueils funestes ; on ne doit pas les retracer dans tous leurs détails : ils feraient horreur, et sont d'ailleurs, dans notre Maine, heureusement encore à l'état d'exception.

Dans les villes, ces exceptions deviendraient la règle, si la morale publique cessait de s'en préoccuper d'une manière sérieuse.

Ici, comme nous l'avons démontré dans le Système social, un gouvernement sage ne doit jamais intervenir; son autorité s'y compromettrait presque toujours : l'expérience en a fait preuve. Il n'existe qu'un moyen, une seule puissance capable d'assurer l'observation du dimanche : l'empire du bon exemple.

Que les marchands, les acheteurs honnêtes, religieux, s'entendent, les uns pour fermer leurs magasins, les autres pour

ne pas acheter le dimanche, et bientôt presque tous suivront la même voie, ne fût-ce que par amour-propre et pour ne pas se mettre à l'index de ceux dont ils ont un intérêt matériel à conserver la bonne opinion.

Mais, à côté de l'observance des jours fériés, se trouve la nécessité d'occuper les oisifs sans instruction et sans culture, nécessité bien utilement remplie par l'institution des écoles du dimanche. Nous avons indiqué les moyens faciles d'arriver à ce double résultat; et déjà, dans plusieurs de nos grandes localités, les succès de la pratique ont justifié la valeur essentielle de la théorie.

2° Mariages, Noces, Festins. — A l'époque dont nous terminons l'histoire, le mariage, dans la province du Maine, était encore une sage alliance, un élément de bonheur, une fête de famille; aujourd'hui, comme nous le verrons bientôt, c'est trop souvent un marché lucratif, quelquefois, plus souvent ruineux pour le mari surtout, obligé de composer à si grands frais cette autre boîte de Pandore, qu'on nomme Corbeille de la mariée ; une véritable corvée pour les parents forcés de réunir, avec dépenses considérables et fatigues prolongées, un grand nombre d'indifférents et même d'inconnus; corvée dont ils cherchent à se débarrasser le plus vite et le moins onéreusement possible.

Dans les campagnes même où les riches fermiers invitaient avec tant de cordialité leurs parents, leurs amis à ces noces pleines d'entrain, de gaîté ; nombreuses ; toujours animées par la danse, les festins; se prolongeant plusieurs jours sans interruption, et rappelant assez bien l'abondance que le digne Sancho portait si haut, dans son estime, à celles de Gamachc ; on ne trouve plus ces aimables et naïves qualités qui, surtout en faisaient le charme. On y produisait, en effet, alors cette fameuse chanson de la mariée, qui n'avait pas moins de dix couplets, où se trouvaient exprimés en style pittoresque, mais sans prétentions poétiques, les sages conseils à la nouvelle épouse, et les touchants adieux qu'elle adresse elle-même à ses parents, à ses amis.

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Les principaux membres do la famille, les parrains, marraines, les intimes, les notabilités du pays, damaient, comme on le disait, les présente, qui consistaient en assiettes, plats, cuillers, pots d'étain, etc.; tous ustensiles de ménage qui venaient compléter utilement le mobilier des jeunes époux : c'étaient la raison, la bonne amitié qui distribuaient ces gages d'affection et d'estime : aujourd'hui c'est l'orgueil, la vanité qui font tous ces frais : les parents, les amis donnent des futilités, des bijoux dont le seul usage est de satisfaire, d'exciter la coquetterie, l'amour d'un luxe ruineux quand il n'est pas à la fois corrupteur.

A cette même époque, dont nous regrettons bien sincèrement les usages simples et naturels , dans tous les repas de famille et d'amis on s'invitait franchement, on se recevait avec plaisir, on se traitait avec un bon confortable, mais sans luxe ruineux. Aussi nulle préoccupation des frais onéreux du repas n'altérant la joie des amphitryons et celle des convives, le dessert étaitil toujours cordialement animé par la chanson de circonstance à laquelle succédaient les félicitations réelles, et les commentaires pleins d'hilarité, d'esprit. Aujourd'hui, dans les villes surtout, les plus simples de ces repas se trouvent somptueusement servis ; mais on n'y chante plus ; on est maniéré, triste, sérieux : il semble que l'on s'occupe déjà par avance des comptes si lourds, si ruineux, du lendemain.

Dans notre province, dans le Bas-Maine surtout, existaient alors, à l'occasion des mariages, plusieurs coutumes par rénumération desquelles nous compléterons ce tableau.

3° Fleurie de Lit. — Le dimanche qui précède la cérémonie du mariage, les jeunes garçons et les jeunes filles des environs se rendent, en grand nombre, avec leurs habits de fête chez la nouvelle fiancée ; ornent son lit et sa chambre des plus belles fleurs de la saison en signe d'affection et d'estime. C'est ordinairement leur seul présent de noces ; mais il offre bien son mérite pour qui sait en apprécier toute la portée.

4° Miche des Noces. — Dans le môme temps et dans les mornes circonstances, le meunier de la maison amène chez la

future mariée, sur un cheval blanc, décoré de fleurs et de rubans, la belle farine destinée à confectionner le pain des noces. La fiancée reçoit, comme un tribut à ses vertus, les rubans et les fleurs. Ces différentes cérémonies se terminent ordinairement par une veillée, dont la franchise et la gaîté font les principaux frais.

5° Quenouille de la sainte Viehge. — Dans plusieurs paroisses du Bas-Maine, une quenouille chargée de chanvre était habituellement, sous cette pieuse invocation, disposée à l'usage de la nouvelle fiancée du lieu, qui la filait entièrement; la préparait à son tour pour la fiancée qui venait ensuite ; puis apportait, à son futur époux, le produit de ce labeur, comme un gage certain de l'amour qu'elle offrirait toujours pour le travail, Tordre et l'économie dans son ménage.

6° Veillées d'autrefois, Soirées d'aujourd'hui. — La veillée, ce mot rempli de naïfs et charmants souvenirs, vient en effet rappeler, à la pensée du véritable Génoman, ces heures délicieuses qui suivent la chute du jour, et que l'on semblait dérober au sommeil, pour les consacrer, après les travaux sérieux, à des occupations moins pénibles, à des jeux, à des conversations qui devenaient un utile et simple délassement.

L'habitude s'est conservée, mais le mot a perdu son charme, et la chose toute sa valeur : ces réunions prennent aujourd'hui le nom de soirées; et ce qu'elles donnent, comme résultat, est le plus souvent l'indifférence ou l'ennui. Rappelons seulement ici quelques traits des veillées d'autrefois; les soirées d'aujourd'hui n'auront que trop, ultérieurement, l'occasion de nous occuper.

Dans les villes, ces veillées réunissaient, par des sentiments de confiance et d'affection, les parents, les amis intimes. On y discutait peu sur la politique, les modes et les scandaleux événements du jour ; mais, en revanche, on y parlait de ses intérêts de famille, des projets d'avenir pour ses enfants, on y recueillait de bons avis, d'utiles et généreux conseils. Les jeunes gens faisaient des lectures appropriéesà la circonstance ;

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les jeunes filles s'exerçaient à des travaux d'aiguille sous la direction do leur mère; en prenant ainsi dos Leçons d'ordre, d'économie qui ne devaient pas ôtre perdues à l'époque sérieuse de leur vie. Quelques délassements, dont l'insouciance ne pouvait s'autoriser puisqu'ils étaient la récompense de l'occupation ; des jeux dont la pudeur n'avait jamais à souffrir, où la moralité ne pouvait rien perdre, parce qu'ils se trouvaient choisis et dirigés par la raison des personnes les plus intéressées à ces graves questions d'avenir, apportaient leur diversion naturelle dans ces réunions utiles , agréables pour tous, onéreuses pour aucun ; dont on sortait, non-seulement, sans fatigue, sans regret; mais avec le désir de se revoir bientôt, en prononçant avec le cœur ces mots si doux pour la bonne intimité : à demain!...

Bans les campagnes, les veillées offraient également, à leur façon, des caractères trop avantageux, pour que nous n'éprouvions pas le besoin d'en retracer au moins les principaux.

Lorsqu'arrivait le décroissement très-marqué des jours, il était d'usage, pour un assez grand nombre de localités du Maine, de se réunir, le soir, tantôt dans une habitation, tantôt dans une autre, et c'était particulièrement à ces réunions qu'on donnait le nom de veillées. Elles commençaient ordinairement le 24 décembre, après le coucher du soleil. Alors on posait dans le foyer le tronc d'un arbre tout entier, auquel on donnait le nom de bûche de Noël ou tréfaux, de celui du saint jour qui devait suivre. Ce tréfaux brûlait pendant toute la nuit, à l'usage de ceux qui gardaient la maison ; de ceux qui se rendaient à l'office, et revenaient après, comme on le dit en langage du pays : réveillonner : prendre quelques aliments en famille, avec des amis intimes.

Il est curieux, pendant la saison des veillées, de voir le soir, dans les divers sentiers plus ou moins isolés qui conduisent aux habitations particulières, un mouvement de lumières scintillantes, qui viennent ranimer le paysage au milieu même de l'obscurité. Dans les cantons du Mans, de Ballon, de Beaumont, etc., surtout, ces lumières sont ordinairement portées au

bout d'un bâton, dans une vessie très-artistement disposée pour cet usage; de telle sorte, que dans cette partie du Maine, on fait mentir littéralement le proverbe qui prétend : « que les vessies ne sont pas des lanternes. »

Ces veillées étaient en général très-joyeuses ; reposaient les agriculteurs de leurs pénibles travaux; entretenaient des relations de bon voisinage , par cet échange de sentiments affectueux, d'idées pratiques, justes, progressives: échange toujours agréable, utile, quand il est bien dirigé. Les enfants jouaient; les femmes, les hommes eux-mêmes se livraient à de petites occupations manuelles; tout le monde écoutait avec attention, soit une pieuse lecture, soit le récit moins sérieux, mais aussi moins instructif, de la chronique du jour ; soit enfin l'un de ces contes si recherchés de farfadets, sorciers, revenants, plus ou moins rempli d'émotions. 11 fallait ici voir, au plus fort des péripéties du drame, quelquefois mis en action, avec une certaine puissance déclamatoire, par l'orateur improvisé de l'assistance, faire successivement passer, dans ces physionomies brillamment éclairées par la flamme pétillante du foyer, les impressions de l'espérance, de la crainte, de l'effroi, de la terreur, de la satisfaction et du bien-être, suivant la nature des événements qui passaient, devant ces yeux ébahis, comme les tableaux changeants et variés d'une lanterne magique. Il faut avoir observé ces étonnants spectacles, qu'on chercherait vainement ailleurs, pour en comprendre tout le charme et toute l'originalité. Du reste, ces fabuleux récits qui, suivant la manière de les exposer, et les inductions qu'on en tire, offrent, soit l'avantage d'éclairer les esprits justes; soit l'inconvénient d'effrayer les faibles imaginations, étaient alors des incidents (lue l'on pouvait admettre dans ces veillées champêtres, mais qu'assurément il n'eût jamais été sage d'y préconiser.

VII0 Jours gras. — Dans plusieurs cantons du Haut-Maine, dans ceux du Mans, de Vallon, de Loué, etc., surtout, le jeudi au soir, on cassait les vieux pots de rebut, avec toute la licence de ces jours d'orgie, dans les portes des maisons, particulièrement de celles où se trouvaient des jeunes filles à marier.

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Cette coutume grossière, même un peu brutale, aujourd'hui presque abandonnée, prenait quelquefois un tel développement dans ses ébats, que la police locale était alors obligée d'intervenir.

A la Bazoge, et dans plusieurs autres communes du troisième arrondissement du Mans, les malins et rusés du pays trouvent commode, surtout avantageux, même encore de notre temps, d'aller par les maisons, dans les bourgs et dans les campagnes, quêter avec instance : lard, beurre, canards, poulets, etc., destinés aux festins qu'ils se donnent ainsi gratis, pendant ces espèces de saturnales; où, par la plus étrange des aberrations, on se prépare aux jeûnes, aux abstinences du saint temps de carême par les excès et par les orgies du carnaval!...

Si du moins, dans toutes les communes du Maine, on avait la noble pensée d'imiter ce qui, depuis longtemps, se pratique dans celle de Savigné-l'Évêque , appartenant au même arrondissement que la Bazoge, un grand nombre de ces excentricités y trouveraient en partie leur excuse. M. Le Rouge, maître de poste dans le bourg de Savigné, conçut, il y a plus de quarante ans, la bienveillante pensée de faire participer les indigents de la paroisse, sinon aux orgies, aux excès du carnaval, au moins à la bonne chère, à la joie qui s'y manifestent partout, et dont ils se trouvent, seuls alors, si péniblement écartés. Une quête générale est faite à cette intention dans la commune, et les personnes, en mesure d'y répondre, se ^rendent, avec empressement et plaisir, à ce généreux appel. En conséquence, le mardi-gras, une large distribution de pain, soupe, viande, boissons, est faite, avec le concours de l'administration municipale, à plusieurs centaines de pauvres, doublement heureux d'une attention si délicate, et de leur association à ce bien-être, à ces banquets, à ces fêtes amicales auxquels ils ne sont pas accoutumés. Voilà de ces usages bien charitables, qui font tellement d'honneur au pays, qu'on ne saurait trop les généraliser.

Dans l'après-midi , le jour du mardi-gras , les Cénomans

avaient, pour invariable coutume, de faire une excursion joyeuse dans la commune de Pontlieue, à trois ou quatre kilomètres du Mans, sur la route bordée de sapinières; ce qui fit donner à cette excursion le nom de Promenade aux sapins. Quelques écrivains ont pensé, mais sans rétablir d'une manière positive, qu'elle pourrait bien avoir pour origine l'exercice d'un droit féodal, par lequel un certain nombre de mégissiers et de tanneurs, en leur qualité de vassaux, étaient obligés de se renvoyer une balle au moyen de petits bâtons, depuis le monastère de la Couture jusqu'à l'église de Pontlieue. On dressait procès-verbal de cette étrange cérémonie, à laquelle assistaient un grand nombre de spectateurs, dont plusieurs étaient masqués. Ce qui reste beaucoup mieux démontré par les faits, c'est que son objet principal était, dans ce jour de folies plus ou moins grotesques, le rendez-vous des personnages travestis qui, sous le titre de masques, y venaient amuser les curieux par de joviales pantomimes, des lazzis et des quolibets de circonstance.

D'après quelques malignes traditions du pays, ce serait à l'une de ces promenades, en 1638, que l'auteur burlesque du Roman comique aurait imaginé l'une de ces mascarades, où l'excentricité le disputerait au cynisme. Après s'être enduit la peau de miel et roulé dans la plume, disent presque tous nos historiens du Maine, Scarron serait venu dans ce ridicule appareil, sous cet immoral travestissement, s'exposer à tous les regards sur la voie publique, jusqu'au bourg de Pontlieue ; puis, vivement poursuivi par une foule d'enfants, aurait été forcé de se cacher sous l'une des arches du vieux pont ; et, saisi par le froid, l'humidité, n'en serait sorti que perclus; ainsi qu'il paraît , en effet , l'avoir été pendant le reste de sa vie.

Cette aventure est tellement étrange et si dépourvue de preuves positives, qu'il nous paraîtra, jusqu'à démonstration suffisante, plus rationnel de la regarder comme une fable imaginée, par quelques Génomans de l'époque, à titre de vengeance, pour frapper de ridicule et de mépris celui qui, dans son

œuvre de localité, les avait mystifiés, honnis, avec trop d'esprit, de naturel, et surtout d'à-propos.

Autrefois, la promenade avec nombreux travestissements, scènes de mœurs, de caractère, à l'imitation des temps anciens, déterminée par le besoin du plaisir et l'expansion d'une grosse et franche gaieté, portait, au jour indiqué, toute la population du Mans et des environs sur la commune de Pontlieue. Mais aujourd'hui, cette excursion, comme toutes celles du même genre, a complètement changé de mobile et de caractère : la vanité d'une part, la curiosité de l'autre, en font à peu près tous les frais. C'est tout au plus, actuellement, si quelques masques chétifs, malpropres et débraillés, y viennent exciter les huées des enfants et la pitié des hommes raisonnables : le luxe des voitures, des équipages, des chevaux, mérite seul d'y fixer l'attention, en perdant chaque année du pouvoir qu'il offrit d'abord d'exciter le désir d'en examiner les brillantes expositions.

Sous l'influence du premier de ces mobiles, de la vanité, un cortège habituel, non-seulement de chevaux, d'équigages, de voitures de luxe, mais encore d'attelages plus ou moins grotesques, arrivent à la file, circulent, pendant plusieurs heures, dans une ligne parabolique, indéfinie, à la manière des anneaux d'une longue chaîne, entre les deux cordons protecteurs d'une police plus ou moins rigoureuse dans l'exécution de ses consignes. Pendant cette monotone, cette ennuyeuse locomotion, on voit, avec le plus bizarre, le plus disgracieux contraste : après la somptueuse calèche attelée de quatre vigoureux anglais, un chétif cabriolet déverni, que traîne assez péniblement l'humble petit cheval à deux fins; après le brillant et riche landeau qu'emportent sans effort deux magnifiques andalous, alternativement : une vieille calèche en location ; l'ancienne carriole d'osier voiturée par le docile bidet de la ferme; ou la tapissière traditionnelle par le fringant risque-à-tout du boucher. Cette première partie de l'assistance est ainsi composée des véritables acteurs de la fête, qui s'y rendent pour examiner, surtout pour se faire voir avec un petit orgueil de cir-

constance, mais sans être bien assurés d'y faire toujours leurs frais.

Sous l'empire du second mobile, de la curiosité, un nombre assez considérable de piétons, où les sexes, les âges, les conditions se trouvent confondus, spectateurs méritants de cette fatigante représentation, occupe, en cheminant, avec lenteur et difficulté, les espaces latéraux abandonnés à son usage ; mais non toujours sans le danger d'être écrasé par un fougueux coursier que dirige, avec plus de prétention que de savoir, quelque dandy mal habile; ou par un impatient tilbury, qui s'échappe sans aucune précaution par la tangente. Cette autre partie de l'assistance, dont le nombre diminue chaque année, se trouve en grande partie formée de flâneurs, de gens désœuvrés, ou d'observateurs des us et coutumes du pays, qui s'empressent de crayonner une esquisse dont l'original , sans une bien grande valeur, ne tardera peut-être pas beaucoup à disparaître.

Du reste, après un démêlé de quelques heures dans ce tohubohu, qui n'est pas toujours, comme nous l'avons déjà fait observer, sans péril, surtout pour les femmes et pour les enfants qu'on y expose, les acteurs s'en reviennent bien ennuyés d'une telle corvée, mais satisfaits de l'envie qu'ils croient avoir excitée, chacun dans la sphère, dans la condition qu'il place vaniteusement au-dessous de la sienne. Les spectateurs, également peu divertis, mais plus fatigués, se demandent sérieusement tout bas : ce qu'ils sont allés faire et chercher dans cette badauderie sans aucun but, sans aucun agrément?...

VIII° Premier jour de l'an. — Dans le Maine, comme dans un grand nombre d'autres provinces de France, il est d'usage, de temps immémorial, que les enfants et les serviteurs adressent, au renouvellement de chaque année, des vœux et des souhaits à leurs parents, à leurs maîtres, dans le but, assez facile à comprendre, d'en obtenir une petite rétribution, un petit présent, sous le nom aVétrennes.

Les mots : agilan, aguileu, La gui en leu, diminutifs ou corruption de Au gui Van neuf, dont on se sert dans les campa-

gnes du Maine pour demander ces étrennes, prouvent en effet, chez nous du moins, la haute antiquité de celte coutume, puisqu'ils rappellent une formule de la religion druidique, par laquelle on invitait les Gaulois pour la cérémonie de la récolte du gui sacré, lors de l'arrivée du nouvel an : Au gui, l'an neuf.

Autrefois, dans notre province, les parrains ne manquaient jamais alors de donner à leurs filleuls une espèce toute particulière de gâteau, qui, sous le nom de cochelin, témoignait ordinairement bien plutôt de la puissance digestive du filleul, que de la grande générosité du parrain. Aujourd'hui, dans la même circonstance, on distribue de l'argent, des bijoux, des futilités malheureusement beaucoup mieux appropriées aux exigences insatiables de l'orgueil et de la vanité.

Autrefois, à cette époque, on visitait les parents, les amis intimes : les personnes qu'il était agréable de rencontrer. Cette excellente coutume offrait le double avantage d'entretenir les bonnes relations de famille, d'affection ; de renouer celles que des malentendus avaient péniblement rompues. Aujourd'hui, l'on s'adresse à tout le monde ; on fait visite à des personnes que l'on connaît à peine de nom : en supposant qu'on puisse donner le titre de visites à ces étranges distributions de cartes effectuées par quartiers, rues et numéros, au moyen des domestiques, des commissionnaires ou du facteur des postes, quand le temps et les forces de chacun ne suffisent plus à la réalisation d'une aussi ridicule, d'une aussi pénible corvée.

Quant à la question des étrennes, c'est actuellement un véritable impôt, même assez lourd, progressivement établi par les gens d'église, fournisseurs, ouvriers de toutes les professions, de toutes les catégories, sur les consommateurs, les personnes en relation avec ces agents, déjà si chèrement payés, des nouvelles contributions indirectes, dont le chiffre ne paraît nullement tendre à s'abaisser.

IX0 Jour des morts. — Dans plusieurs cantons du Maine, dans ceux de Loué, Brûlon, etc., particulièrement, le 2 novembre de chaque année, des individus, pendant la nuit, parcouraient les bourgs, les campagnes, s'arrêlant à chaque ferme, à

chaque maison importante, en y chantant des hymnes pour la délivrance des trépassés ; dont les parents, les amis se levaient, pour donner une petite gratification à ces trouvères d'un genre essentiellement plaintif et langoureux. La principale de ces hymnes commence en effet ainsi : « Languentibus in purgatorio, — Qui purgantur ardore nimio, — Et torquentur grave supplicio, — Subveniat tua compassio : ô Maria!...)) « 0 Marie ! que votre compassion vienne au secours de ceux qui languissent dans le purgatoire, où leur purification s'opère au moyen d'une flamme ardente; où leurs péchés s'expient au milieu des cruels supplices. » Dans ces contrées, à la même époque, on rafraîchit, comme on le dit, les tombes, en y bêchant la surface du sol.

X° Fanaison. — Lorsqu'arrivait la récolte des foins, dans les prairies du Maine, le premier déjeûner des faucheurs était servi par la maîtresse de la ferme, pour leur témoigner l'estime qu'on faisait de ces hommes laborieux, et la part qu'on prenait à leurs grandes fatigues dans ces pénibles travaux ; de leur côté, les faucheurs offraient un bouquet à la fermière, comme expression de leur gratitude. Le dernier jour de la fanaison, la maîtresse donnait à son tour des fleurs à ces travailleurs dévoués, en les invitant pour le dimanche à la veillée dansante, où le ménétrier du village faisait admirer son talent, et dont les produits de la ferme et le vin du cru complétaient ordinairement les frais.

XI0 Dernière gerbe. — Sous ce titre, existait autrefois, dans presque toute la province du Maine, un vieil usage dont la disparition est d'autant plus regrettable, qu'il avait à la fois pour effet d'entretenir des rapports affectueux, utiles, non-seulement entre les cultivateurs, mais encore entre les propriétaires et les fermiers.

Dans les métairies, à la fin du battage des grains, on laissait à lit grange la plus belle et la plus forte gerbe, que l'on lixait au sol par des liens cachés, après l'avoir décorée de fleurs, et garnie du meilleur couple de couplets ou de canards élevés dans l'exploitation rurale. Toutes les dispositions étant prises,

l'aire bien nettoyée, on suppliait, avec un ion de circonstance,

la personne la plus considérable, ordinairement un des propriétaires de la ferme, de venir enlever cette gerbe récalcitrante et mystérieuse. Avec un secours aussi bienveillant , la résistance était bientôt vaincue, le précieux objet remis à des bras vigoureux, porté dans l'aire avec toutes les démonstrations d'un triomphe, au milieu des élans joyeux de l'assistance ; et, quelquefois, ce qui ne diminuait pas l'hilarité générale, avec explosion instantanée des cris lamentables de ces pauvres volatiles prisonniers, et qu'on n'avait pas aussi facilement initiés au rôle de personnages muets qu'ils avaient à remplir.

La gerbe, ainsi débarrassée de ses divers accessoires, est soumise aux nombreux fléaux des batteurs, qui d'abord la frappent successivement en cadence; puis, après une pause, s'élèvent, s'abaissent tous à la fois, et font entendre cette succession de bruits très-forts que les habitants de la campagne, dans leur style imitatif, désignent par le nom de plaux. Ces bruits retentissants vont porter au loin la nouvelle de la clôture des travaux de ce genre, de la fête qui la suit, en prévenant les retardataires invités de se rendre au festin simple, mais amical, dont la franche gaieté va terminer cette heureuse journée.

Chacun desfermiers faisanta son tour la même cérémonie, cette coutume, dans les contrées qui l'observent encore, est un précieux moyen d'entretenir les franches et cordiales relations des habitants de la campagne, au milieu des progrès de l'indifférence et de l'égoïsme qui tendent sans cesse à les détruire.

Dans le Bas-Maine, cette fête champêtre est plus généralement conservée de nos jours; et, comme dans toutes celles du même genre, présente sa chanson particulière, dont les nombreux couplets, sans toujours observer bien rigoureusement la rime et la mesure, ne s'en font pas moins remarquer par leur naïve et touchante simplicité.

XII0 Tir de la cible. — Dès le xive siècle, il existait, au Mans, une compagnie du Papegai ouPajiegault, vieux mot qui signifie Perroquet. Celte association avait un drapeau blanc sur

le milieu duquel l'oiseau se trouvait en effet représenté. Elle se réunissait à certains jours, pour tirer le Papegai, soit en bois, soit en carton, placé à l'extrémité d'un long mât. Les armes progressivement employées furent : l'arc, l'arbalète, l'arquebuse, le fusil, la carabine : un prix était solennellement adjugé au vainqueur. Il est encore parlé, dans nos chroniques, jusque vers la fin du xvne siècle, de cet usage qui, sans doute, a donné naissance, pour notre province, à celui de la cible.

Dans le Maine, surtout aux environs du Mans, de Laval, d'Ernée, etc., les habitants de chacune des paroisses conservent encore aujourd'hui la coutume de commencer, le premier dimanche de mai, pour continuer, pendant les autres dimanches de ce mois, le tir d'une cible que l'on nomme pavois dans le pays.

Chaque tireur achète, à prix établi d'avance, le nombre de coups dont il veut disposer; et de la réunion de toutes ces mises proportionnelles, se forme la masse qui devient le prix du vainqueur. On voit dans les bourgs, et même dans les villes du Maine, des hommes tellement habiles à ce genre d'exercice, el tellement flattés des succès dont ils savent l'accompagner dans la plupart des occasions, qu'ils décorent la façade principale de leur manoir de ces nombreux et mémorables trophées, représentés parles cibles elles-mêmes, portant chacune, plus ou moins près de son aiguille, le trou de la balle victorieuse. Toutefois, ces exercices peu dispendieux, ordinairement effectués à l'issue des vêpres, ont le grand avantage de réunir les habitants de la paroisse, de les éloigner des cabarets, et d'entretenir l'habileté des tireurs, qui peuvent au besoin l'utiliser pour la défense légitime du pays.

XIII0 Course du coq. — On nommait ainsi les combats de vitesse effectués par des concurrents dont les membres inférieurs étaient renfermés dans un sac, venant, par son ouverture, s'attacher solidement à la taille de chacun. Il fallait, pour gagner le prix, courir dans cet équipage ; arriver le premier au but éloigné de deux ou trois cents mètres. Ce joyeux divertissement accompagnait souvent alors, dans le Maine, les fêtes publi-

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qucs ou particulières. Il s'effectuait toujours au milieu des exclamations, des rires bruyants et continuels excités, dans l'assistance, par les contorsions, les chutes, et les autres petits accidents inséparables de cette grotesque et périlleuse locomotion.

XIV0 Spectacles divers. — Dans le Maine en général, au Mans en particulier, on aurait aimé , peut-être, assez le spectacle; mais deux causes principales en ont presque toujours éloigné la majorité des habitants. D'abord on voudrait bien s'y divertir, mais on tient à son argent, et Ton passe alors volontiers ses petites soirées en famille ou dans un cercle d'amis. Ensuite, par principes, on professe un éloignement plus ou moins complet pour la salle de spectacle et pour les acteurs en titre. Nous respectons assurément cet éloignement consciencieux; mais nous le voudrions plus conséquent et mieux raisonné.

Comment, en effet, comprendre cette répugnance pour les acteurs en titre et pour le théâtre, lorsque nous la voyons disparaître pour les baladins, les tentes, les baraques de nos foires, où l'on assiste, sans aucun scrupule, à des pièces, à des représentations d'acteurs bien autrement libres, inconvenants dans leur mise en scène, leurs costumes et leurs discours? Le fait existe ; il est de notoriété publique, mais nous en abandonnons l'interprétation a. ceux qui, sans doute, penseront, comme nous, qu'il faudrait apporter un peu plus de logique à résoudre une semblable question.

Nous pourrions citer, pour notre province, un plus grand nombre de coutumes locales, qui toutes prouveraient également combien les mœurs s'y trouvaient alors simples, naïves, patriarcales, surtout dans les contrées qui s'inspiraient des pieuses traditions de la Bretagne. Faut-il, dès lors, qualifier du beau titre de progrès la disparition de ces coutumes antiques, dont il ne restera bientôt plus chez nous qu'un vague et pénible souvenir? Les hommes de sens et de cœur ne le comprendraient pas, en voyant ces doux reflets d'une existence heureuse et paisible s'évanouir, chaque jour, comme des

ombres légères, à l'ébouissante clarté de ce foyer dévorant que Ton veut bien encore nommer civilisation ! .. .

Avant d'abandonner ce point important de l'histoire du Maine, ajoutons que ses habitants ont, dans toutes les classes, conservé la bonne réputation qu'ils avaient méritée, au milieu même des temps si périlleux et si difficiles que nous allons actuellement étudier.

Ainsi le clergé de cette province, qui, toujours, s'était montré plein de zèle, de dévouement pour l'éducation, l'instruction religieuse, morale, scientifique et littéraire des populations, offrit, pendant l'époque désastreuse qui va suivre, pour laisser de si douloureux et si longs retentissements, un tel héroïsme dans la profession de sa foi; tant de résignation et de courage à supporter les cruelles épreuves auquelles il fut soumis, que, d'après une statistique dont nous avons le chiffre sous les yeux, plus de soixante-dix prêtres du diocèse du Mans, et dont nous citerons ailleurs les noms, furent noyés, fusillés ou massacrés sur i'échafaud révolutionnaire, pour avoir dignement refusé le serment exigé par les terribles exécuteurs de 1793. Sans même compter ceux qui, pour ce glorieux motif, traînèrent une malheureuse existence, ou trouvèrent la fin de leur martyre dans les souffrances de l'exil!...

La véritable noblesse du Maine, à quelques regrettables exceptions près, s'est constamment élevée à toute la dignité de son légitime héritage par ses manières polies, affables, prévenantes et distinguées ; par sachante, son zèle, sa générosité, son empressement à soulager les malheureux; surtout par son amour, son valeureux dévouement à la religion, au roi, à la patrie!...

Le Tiers-État : bourgeoisie, cultivateurs, artisans, etc., se montrèrent, dans cette province, constamment à la hauteur de ces nobles qualités, chacun dans la sphère particulière de son action. Pour justifier entièrement ces considérations, il nous suffira de citer quelques faits dont les développements ne tarderont pas à se produire.

Ainsi, dans l'histoire des croisades, à côté du nom célèbre

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de Godefroy de Bouillon, nous trouvons celui de Godefroy de

Mayenne. Pour la défense courageuse du Maine contre les désastreuses invasions des Normands, des Anglais, etc., aux glorieux exploits de l'illustre Duguesclin , viennent s'unir les exploits non moins glorieux d'Àmbroise de Loré, de Hubert II, d'Armange, etc. Pour le soutien du trône et de l'autel, au milieu de ces funestes guerres civiles, dont il faut déplorer à jamais les affreux malheurs et les sanglantes représailles, mais dont il devient impossible de ne pas honorer les généreux motifs, admirer les courageux exploits, deux hommes surtout s'élèvent, avec un héroïsme digne des temps antiques, au milieu de leurs valeureux compagnons, sachant également vaincre et mourir en véritables héros : Henri de la Rochejacquelein ; le prince de Talmont, dont nous rapporterons les sublimes paroles dans ces occasions suprêmes.

Combien nous sommes heureux et fier de trouver encore, dans notre belle province, après d'aussi rudes épreuves, en face des regrettables modifications qu'elles ont infligées à la société moderne, des affections sincères, des sentiments dévoués, des témoignages de haute estime, honorables pour ceux qui les inspirent, quelquefois plus honorables encore pour ceux qui les professent! Comment, dès lors, pourrions-nous résister au plaisir de citer un document simple, naïf, charmant, et qui réunit à la fois toutes les qualités sublimes que nous venons d'énumérer 9

Généalogie de la famille de la Noé, par M. le marquis de Quatrebarbes. — Il n'est point rare, assurément, de trouver des courtisans subalternes qui, pour obtenir la faveur de leur maître, s'évertuent péniblement, avec plus ou moins d'imagination, à leur tracer une longue série de nobles aïeux, souvent même assez fabuleuse : c'est alors une action intéressée, quelquefois peu consciencieuse, toujours dans ce cas bien peu méritoire. Mais voir un grand seigneur faire, avec autant de bonté que de noblesse et de grâce : « la généalogie de soi fermier, » voilà de ces traits bien rares sans doute, mais aussi bien généreux et bien louchants; qui révèlent, aux cœurs dignes de les

apprécier, les qualités essentielles du véritable gentilhomme. Eh bien voilà précisément ce que nous trouvons, sous le titre de : « Généalogie de la famille de la Noë, » dans une modeste et simple brochure de M. le marquis de Quatrebarbes.

Nous citerons textuellement plusieurs passages de ce précieux document, comme un bon exemple à suivre; comme un digue enseignement de morale pratique aux utiles points de vue du caractère, des usages et des mœurs de L'ancienne province du Maine.

« Il existe, dit M. le marquis de Quatrebarbes, Généalogie de la famille de la Noë, rédigée sur les titres de la seigneurie iïArgenton, et les registres d'état civil des paroisses d'Argenton, Saint-Michel-de-Feins et Bierné, 1855, dans nos campagnes de l'Ouest, principalement sur les terres échappées aux spoliations révolutionnaires, de nombreuses races de cultivateurs qui exploitent de père en fils leurs métairies, depuis un temps immémorial. Nul n'a connaissance de l'époque à laquelle la famille est venue s'y établir: on sait seulement que le père et l'aïeul y sont nés. Familles patriarcales, qui ont conservé, vive et pure, la foi de leurs aïeux, leurs antiques mœurs, leur probité sévère et leur immense charité. Jamais pauvre n'a frappé en vain à leur porte; il se réchauffe à leur foyer, il y trouve le pain de chaque jour et un abri pendant la nuit. Sans ambition, sans intrigue, sans autre passion que leur amour pour le sol natal, ces familles y ont pris racine, comme le chêne de nos bois. Tranquilles sur leur avenir, confiants dans rattachement de leurs maîtres, à qui elles sont pour ainsi dire inféodées, elles savent que leurs fils continueront de féconder les terres défrichées par leur aïeux. Heureuses dans leur obscure destinée, elles ne demandent au ciel que la pluie et le soleil pour faire germer et mûrir leurs moissons ; leurs modestes vœux n'ont point appris à s'égarer par le luxe et la soif du gain. Au lieu de tenter la fortune et de passer leur vie dans l'agitation, elles suivent, sans bruit, la route tracée par leurs pères en exerçant leur utile et honorable industrie.

« J'ai le bonheur de posséder sur mes terres une famille de

ce genre. Je trouve dans mes titres les traces non interrompues, depuis quatre siècles, de l'existence des de la Noê, sur les paroisses d'Argenton, Saint-Michel et Bierné. Il y a plus de trois cents ans que l'un d'eux était métayer de ma ferme de la Houdinière; son arrière petil-fds Test en ee moment. Dix autres membres de la famille sont à mon service : aucun n'a dégénéré. J'ai pensé qu'il serait agréable à ces braves gens d'avoir un tableau généalogique de leur famille : je le leur offre comme un témoignage de mon amitié pour eux. Aucune ombre n'y fait tache : Un travail assidu, une probité de quatre siècles, sont aussi des titres de noblesse qu'ils ne manqueront pas de transmettre à leurs enfants!... »

Suit la succession généalogique de tous les chefs de cette honorable famille de cultivateurs, exposée avec le soin et la consciencieuse exactitude que l'on trouve bien rarement dans celle des plus illustres maisons. En parcourant ces belles et nobles pages, ne croirait-on pas lire un chapitre de l'âge d'or? et cependant il s'agit de faits constatés par des chiffres appartenant à l'histoire moderne. En écoutant cette voix patriarcale, ne semble-t-il pas entendre Abraham lui-même dans sa paisible vallée de Membre? Cependant il s'agit d'un écrivain du xixe siècle; mais d'un écrivain gentilhomme, qui ne doute pa> assez de lui-même pour craindre de déchoir en élevant ses inférieurs ; d'un gentilhomme dont le blason est irréprochable, dont le cœur est encore plus noble que le blason!... Hâtonsnous donc aujourd'hui de bien constater des faits aussi précieux ; de graver dans l'histoire de notre siècle d'aussi dignes caractères : les siècles futurs pourraient bien n'en plus offrir des modèles d'une semblable perfection.

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