III. Langage des Cénomans
En traitant du langage des habitants du Maine au moyenâge, nous avons fait observer que, pour toute cette province, dans les campagnes et même dans les villes, chez les artisans,
les serviteurs, etc., on trouvait un idiome particulier, avec des modifications spéciales dans le Haut, le Bas-Maine, et même dans les différentes localités de ces deux pays ; que ce langage n'était point un patois régulier , moins encore un idiome primitif, comme le bas-breton par exemple, mais une dérivation plus ou moins altérée du latin que, pendant une domination de cinq siècles consécutifs, les Romains avaient naturellement importée dans nos contrées ; dérivation dont nous croyons d'ailleurs avoir fourni la preuve par les rapprochements étymologiques d'un grand nombre d'expressions propres aux Cénomans, et dont la majeure partie se trouve encore usitée chez eux.
Ces locutions sont en général très-significatives , souvent même pittoresques, mais elles perdent presque tout le charme et la naïveté qu'elles offriraient de leur nature, par l'accent commun, lent, monotone, soporifique, traînant des Manceaux ; accent qui ne leur permet guère de voyager incognito dans les autres parties de la France.
Du reste, le langage des Cénomans est rempli de ces épithètes plus ou moins significatives, plus ou moins burlesques, auxquelles on donne le titre de sobriquets. Ces espèces de surnoms particuliers tantôt visent à l'inlliction d'un ridicule ; tantôt, ils ont simplement pour objet d'éviter la confusion des homonymes ; enfin, quelquefois ils naissent du besoin de peindre un homme par un seul trait : rien n'est plus commun dans les corps d'ouvriers, chez les domestiques, les paysans du Haut, du Bas-Maine surtout. Aussi, comme nous le verrons, lors des guerres de la Chouannerie, les principaux chefs et même les soldats étaient-ils bien plutôt connus par des sobriquets que par leurs noms propres : c'étaient, en effet, pour tout le pays : Sans-Peur, Jambe-d 'Argent, Brise-Bleu, Grand-Pierre, La Gaité, Sabretout, Cœur-d' Acier, Bon-Conseil, etc. Expressions qui toutes étaient justes et parfaitement significatives.
Quant au sobriquet épigrammatique, c'est un des mille petits moyens que certains habitants du Maine prudents , craintifs, pusillanimes par nature, mais en même temps fron-
deurs, narquois, envieux, dénigrants, jaloux, timidement vindicatifs, portés à l'épigramme, à la satire, emploient volontiers pour ne pas se compromettre, et cependant frapper avec Vépingle du ridicule, en arrière, dans l'ombre, ceux qu'ils n'oseraient jamais attaquer en face, au grand jour, avec des armes plus courtoises, moins efféminées, plus dignes d'un homme de cœur.
Scarron qui, vers 1638, habitait le Mans, dans une vieille maison que Ton voit encore près de la cathédrale dont il était bénéficier, mais non point chanoine, comme on Ta tant de fois répété par ignorance, ou dans une intention facile à saisir, ne le cédait assurément en rien pour le fond aux habitants du Maine ; mais pour la forme il sut leur devenir, comme nous l'avons déjà vu, bien supérieur dans son Roman comique dont les sobriquets des acteurs étaient autant de noms substitués à ceux des principaux habitants de notre cité ; qui s'en vengèrent, ainsi que nous l'avons dit, en imaginant cette mascarade immorale et burlesque, qui fut acceptée pour vraie, parce qu'elle avait pour effet assuré de le couvrir de ridicule et de confusion.
Toutefois, il est bon de faire observer ici, comme enseignement utile, que cet ouvrage satirique et ceux du même genre, n'étaient pas de nature à guérir les Génomans de l'esprit futile ou coupable des lazzis, des sobriquets, des épigrammes, d'un dénigrement perfide ; puisqu'au lieu de leur présenter le remède salutaire contre ces vices déplorables, ils venaient leur offrir un dangereux exemple à suivre.