RÉVOLUTION DE 1793 : PREMIÈRE RÉPUBLIQUE
Nous entrons dans la phase de l'histoire de France, du Maine en particulier, la plus affreuse, la plus sanglante, la plus subversive de l'ordre social. Déchu du gouvernement de principe,
le seul qui puisse, à notre sens, garantir la paix, le bonheur du présent, le progrès, la sécurité de l'avenir, le pays va descendre au gouvernement d'homme, avec ses passions, ses fautes , son instabilité , ses désastreuses catastrophes. Les événements ultérieurs ne justifieront que trop, du reste, cette manière de voir et ces tristes pressentiments.
Notre province a pris une si grande et si remarquable part aux péripéties de ce terrible drame ; des familles entières, vivant encore au milieu de nous, ont joué des rôles si positifs et si variés sur cet épouvantable théâtre, que la mission de Thistorien devient ici très-difficile et très-délicate. A l'incorruptible et courageuse vérité dont il ne peut jamais se départir, il doit, en effet, joindre, pour l'exposition des faits d'une pareille époque, la discrétion, la réserve, la convenance; ne jamais juger les hommes sans les entendre; et surtout condamner ces faits, quelquefois si graves, sans tenir un compte rigoureux des exigences terribles qui souvent les ont amenés comme des nécessités. Telle sera, pour nous, cette ligne sage, équitable, dont nous avons la ferme résolution de ne pas nous écarter.
Nous tiendrons, dès lors, un milieu consciencieux entre ceux qui cherchent à réhabiliter 1793, et ceux qui, dans un autre extrême , ne veulent pas même en distinguer 1789 ; entre les preneurs de l'anarchie, et les calomniateurs d'une sage liberté; enfin entre les historiens assez pusillanimes pour ne rien dire , et ceux qui, pour se faire écouter, en flattant les mauvais instincts de la multitude, ne craignent pas d'exploiter le scandale et jusqu'à la plus infâme calomnie.
Afin d'exposer un sujet de cette importance avec toute la précision qu'il exige, nous diviserons ce chapitre en trois paragraphes : 1° Préparation à la catastrophe révolutionnaire; 11° Première république, régime de la Terreur; III0 Chute du régime de la Terreur.
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§ I. Préparation a la catastrophe révolutionnaire de 1793.
Les grands événements des peuples, et surtout les bouleversements des empires, offrent toujours des causes qui les préparent, d'autres qui les déterminent : l'historien qui renonce à Futilité de les produire, ne veut ou ne sait pas les rechercher. Dans l'intérêt d'un aussi positif enseignement, nous essaierons de préciser nettement celles qui devinrent le principe et l'occasion de la Révolution française de 1793.
Après l'affranchissement de la domination romaine , les Gallo-Francs arrivèrent, sans transition, à la monarchie héréditaire; sans passer, comme beaucoup d'autres peuples à leur naissance, par les essais précaires et plus ou moins orageux d'une République.
Avec la vigueur de sève, les garanties d'avenir de ce gouvernement de principe, alors soutenu par le christianisme, la France traversa plus de treize siècles au milieu des plus grandes et des plus périlleuses difficultés; parmi lesquelles on doit surtout noter : le despotisme, l'incapacité, l'idiotisme, la folie môme de quelques rois; les abus de la féodalité; les prétentions rivales et subversives de la noblesse, du clergé, du tiers-état ; les changements de races, de dynasties ; la mauvaise administration des finances; la superstition, le fanatisme de la multitude ignorante; les embarras sérieux fréquemment suscités par les grands corps judiciaires, etc. Sans même parler des nombreuses calamités de tout genre qui vinrent,- tant de fois, cruellement éprouver les populations.
Ces causes d'irritation fatiguaient leur patience, excitaient même alors des réactions locales ; mais, admirables jusqu'ici dans leur sage résignation, elles n'avaient jamais eu la funeste pensée d'un bouleversement général, et sans doute auraient supporté plus longtemps cetle existence pénible, dans l'espérance de voir bientôt apparaître des jours meilleurs avec des rois plus consciencieux, éclairés par les conseils d'une religion
mieux entendue, mieux pratiquée ; d'une politique plus intelligente, plus équitable; voulant, comme le bon Louis XVI, les gouverner en père, bien plutôt qu'en souverain.
Mais, pour le malheur des rois et des peuples, une philosophie perfide et mensongère vint, dans le xvne et le xvme siècles surtout, fausser l'esprit, corrompre le cœur, aliéner la raison, irriter les passions mauvaises de ces derniers, et tout mettre en question au point de vue particulier de la religion, de la morale et de la politique ; avec le projet bien arrêté de pousser au mépris de tous les genres d'autorité, afin d'exciter une fermentation profonde, assez puissante pour enfanter une terrible révolution!...
Louis XIV, parles provocations de son orgueil, de son faste ruineux et de son despotisme ; Louis XV, par son immoralité, ses désordres de toute nature; la noblesse, le clergé, par leurs prétentions, leurs conflits incessants; le Tiers-Etat, par ses exigences et ses témérités, ne s'entendirent que trop bien pour donner à ces nouvelles et funestes inclinations populaires des occasions de se précipiter dans les voies de l'insurrection; où, d'ailleurs, les poussaient, avec une fatale énergie, des hommes imprudents, égarés, d'abord; ensuite, des hommes implacables, sanguinaires et corrompus. Les premiers apparurent en 1789, sous le titre de Girondins, de parti de la Plaine; les seconds en 1792 et 1793, sous celui de Jacobins, de parti de la Montagne. Tous conspiraient contre la monarchie ; mais avec des principes différents , sans toutefois cesser d'être également dangereux.
Les premiers désiraient une république douce, indulgente, magnanime, telle enfin que, dès l'antiquité, la révèrent les philosophes et les faiseurs d'utopies.
Les seconds, prenant exclusivement conseil de leurs brutales et farouches passions, la voulaient destructive, sanglante; n'admettant qu'un seul régime : celui de la Terreur!...
« Parmi les premiers, dit. M. Lemairc, Histoire de France, on comptait des hommes d'esprit et de mérite, qui n'avaient d'autre tort que celui, bien grand sans doute, d'avoir, par
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système, aidé à renverser le seul gouvernement qui connut à la France, pour essayer d'y établir une forme d'administration
publique tout à fait incompatible avec le nombre, le caractère et les mœurs de ses habitants.
«Parmi les seconds, beaucoup étaient célèbres par leurs vices; peu possédaient des talents, mémo médiocres; le plus grand nombre se composait d'hommes ineptes et ignorants; qui, par suite de leur ineptie et de leur ignorance, n'imaginant ou ne connaissant d'autre ressort de gouvernement que celui de la force, montraient d'autant plus de dispositions à la cruauté, qu'elle devait encore leur être un moyen de se défaire de leurs ennemis particuliers, sous le prétexte de l'intérêt public. » C'est en effet ce que nous aurons à déplorer, pour le Maine, dès les premiers jours de cette affreuse révolution, dans l'histoire de laquelle nous allons entrer.
Au milieu de ces funestes prédispositions des choses, des hommes et des événements, avec les redoutables acteurs dont nous connaissons les intentions et le caractère, commence, en 1789, le terrible drame dont le but essentiel était : une guerre inique à la monarchie; le dénouement : l'assassinat public du meilleur des rois, d'une grande partie de son illustre et malheureuse famille!... Une aussi épouvantable issue n'était déjà plus un mystère : elle était facile à prévoir chez un peuple dont la corruption moderne et les violentes passions ne pouvaient plus être gouvernées que par la force matérielle, dans celte lutte inégale de la bienveillance contre la haine, de la vertu contre le crime!...
Nous avons exposé les dernières péripéties de ce drame affreux, dans tout ce qu'il offre de relatif à la royauté si douloureusement expirante : nous n'y reviendrons pas; nous allons suivre la révolution dans ce qui concerne ses œuvres d'édification, sous le gouvernement de Vhomme substitué au gouvernement du principe. Une pareille étude, où nous verrons se produire tous les genres d'excentricités, d'aberrations, d'immoralités humaines; où, comme remarquable expiation , l'iniquité sera jugée par l'iniquité; le crime, puni par le crime; la vertu.
le noble courage, toujours deboul, comme un reproche, en face de cette lâcheté, de ce vice enfin courbés, flétris sous le poids écrasant de la réprobation , de la honte ! une pareille étude, avons-nous dit, ne saurait être sans un grand enseignement pour les peuples, aussitôt qu'ils pourront sentir, penser, juger et réfléchir !...
Si l'on voulait remonter aux premières manifestations révo lutionnaires de cette époque, on pourrait dire que, dès la fin de 1787, plusieurs débats sérieux entre les parlements et le ministère parurent s'annoncer d'une manière assez positive ; et que l'arrêt formulé par celui de Paris les 3 et S mai 1788, fut le premier acte public où les prérogatives royales se trouvèrent assez attaquées pour annoncer les prétentions populaires des États généraux, ouverts, à Versailles, le 5 mai 1789 : première manifestation ostensible de la révolution qui devait s'effectuer; et dont l'injonction de réunir les trois ordres présentait le piège le plus dangereux; cette réunion, la première victoire!..
A peine ces funestes symptômes précurseurs de la ruine du pouvoir monarchique avaient-ils manifesté leur présence dans la métropole, que déjà la province du Maine, auparavant si paisible , ne s'agitant, ne prenant les armes que pour la défense de son territoire, se trouva, comme presque toutes celles de France, saisie d'émotion, de vertige, avec emportements frénétiques, massacre de plusieurs de ses plus dignes, de ses plus nobles habitants.
Le 18 juillet 1789, la diligence de Paris arrive au Mans chargée de voyageurs qui s'avancent aux portières la cocarde tricolore en tête, applaudissant comme pour un grand succès, et répétant, sur leur passage, avec toutes les démonstrations de l'enthousiasme : Réjouissez-vous, nous apportons d'excellentes nouvelles!...
Toute la ville est en émoi : les habitants se précipitent sur le trajet de la voiture; la suivent en foule jusqu'au lieu de son arrivée; répondent à cet appel chaleureux par des acclamamations plus chaleureuses encore. On veut savoir quel est ce grand et mémorable événement, qui semble promettre tant de
bien-être et de bonheur. Un voyageur, sur sa tribune improvisée, prend aussitôt la parole, avec plus ou inoins d'emphase, et se charge d'apprendre à la foule palpitante ces nouvelles excellentes et si grosses d'avenir! Il s'agissait alors tout simplement d'une émeute populaire excitée dans Paris, le 14 juillet 1789, et pendant laquelle on s'était rué sur la Bastille avec tant de violence, que bientôt il n'y resta piètre sur pierre. Mais pour légitimer un aussi beau succès n'eût-il pas été plus rassurant de l'obtenir du bon vouloir, avec le concours de l'autorité légitime ? Pour donner même à cette fougueuse démolition le nom de succès, pour y trouver un heureux gage d'avenir, il eût été nécessaire que, sur l'emplacement de cette affreuse prison d'État, de ces criminelles oubliettes, où l'orgueilleuse Pompadour faisait torturer ses victimes, on n'eût pas vu, quelques instants plus tard, et comme une conséquence forcée du principe en action, s'élever, avec plus d'effroi, plus de crimes encore, les sanglants échafauds de Robespierre!...
La foule abusée, comme toujours, dans les premières démonstrations révolutionnaires, se livre à toutes les excentricités d'une joie démesurée ; les hommes de sens et de cœur se retirent dans un morne et douloureux silence; voyant alors clairement, à travers ces essais délibérés de 1789, les terribles excès de 1793 !...
Qu'il nous soit permis de le dire ici par anticipation, et comme utile rapprochement, nous avons, le 30 juillet 1830, vu la même scène de diligence exactement reproduite sur la place des Halles du Mans, à l'occasion des nouvelles apportées de Paris. Seulement, lorsque M. B..., du haut d'une charrette en station sur cette place, y vint acclamer la sanglante homélie des héros des 27, 28 et 29 juillet, se terminant, par ces mots : « Le peuple a vaincu les tyrans; le drapeau tricolore flotte sur les Tuileries! » la foule, cette fois, durement instruite par l'expérience des événements, se retire à son tour silencieuse et triste, prévoyant, avec les hommes de cœur et de sens, les déplorables excès de 18-48, dans les sanglants essais de 1830!... Reprenons l'enchaînement naturel des faits.
Les premiers événements de 1789, et ceux qui vont les suivre dans la province du Maine, se trouvaient précédés par d'autres qui sans doute avaient déjà mal disposé l'esprit des populations : la substitution, que veut effectuer le ministère, des grands bailliages et de la cour plénière aux Parlements, par éclit du 8 mai 1788, est regardée, dans presque toute la France, comme une mesure arbitraire et despotique. Le présidial du Mans refuse l'enregistrement de cet édit; le lieutenant de l'élection : M. Ouvrard ; les conseillers : MM. Négrier de la Crochardière, Poisson-Dubreuil, Menard de la Groye, Belin des Hoches, ne veulent point siéger à la nouvelle cour judiciaire et protestent contre cette institution illicite. Tous, par lettres de cachet, sont internés dans plusieurs villes du Berry, du Poitou. L'opinion publique les vengea de cette injuste proscription; et l'estime de leurs concitoyens les suivit dans cette espèce d'exil qui, du reste, ne devait pas être de longue durée.
Des faits bien autrement graves se manifestèrent, l'année suivante, dans plusieurs parties du Maine. A cette occasion, nous citerons deux petites brochures du temps, publiées sous le titre, l'une de : « Troubles, émeutes, exécutions sanglantes qui ont eu lieu dans quelques cantons de la province du Maine;» l'autre : « Massacre occasionné au Mans par le retour des députés.»
Il est bon de rappeler ici, pour l'intelligence de ces faits, que l'un des plus sûrs moyens d'exciter la fureur des populations contre ceux dont on voulait se défaire, était de les signaler comme accapareurs des grains, des subsistances; cherchant à réduire le pauvre peuple aux plus cruelles extrémités de la misère, de la famine; qu'un assez grand nombre de députés aux États générauxrefusèrent,par le consciencieux scrupule d'outre-passcr leur pouvoir, de voter la réunion des trois corps, sans l'assentiment des électeurs qui les avaient nommés; et revinrent, à cet effet, dans leur province, au milieu des préventions et même du ressentiment des coryphées révolutionnaires, qui voulaient cette réunion comme nécessaire à la réalisation de leurs sinistres projets.
« Dimanche dernier, dit la première brochure, extrait d'une
lettre de Manière, le 24 juillet 1789, le peuple, instruit de ee qui s'était passé dans la capitale, s'arma, prit la cocarde, et nous força tous d'en faire autant : prêtres, nobles et bourgeois. Un seul, officier retiré : M. de Beauvais, que le peuple n'aime pas, refusa de la prendre, malgré l'exemple des premiers du canton. Son obstination manqua de lui coûter la vie ; et il l'aurait infailliblement perdue au carcan, si, d'après le conseil du premier juge dulieu,son ami, il ne se fût pas enfin décidé à accepter cette cocarde que le peuple en foule retourna lui présenter.
« Quelques femmes nobles, entre autres Mesdames de Bonneval, Desmalé, pour avoir traité de polissons et de canailles le peuple dont la fureur se bornait seulement à encocarder tout le monde, et à faire répéter ces mots : « Vive la nation, vive le roi, » ont été très-maltraitées : on assure même qu'elles ont laissé plusieurs dents sur la place. »
Il nous paraît essentiel d'ajouter ici que, même d'après les expressions du narrateur, qui nous semble ensuite un peu trop indulgent pour les innocents ébats de ce bon peuple, il y avait danger de la vie pour ceux qui prétendaient noblement opposer le principe même de la liberté aux si bénévoles injonctions de cet enfant gâté du despotisme républicain.
« Le lundi, jour de marché, tous les paysans, continue l'auleur, prirent la cocarde. Le nommé Aguinet, seul, laboureur détesté du peuple, l'ayant refusée, fut saisi, dépouillé jusqu'à la ceinture, et, ainsi, promené dans toutes les rues et places publiques. Une grêle de coups de poings et de bâton l'avertissait, de temps à autre, de rendre hommage àla nation et au roi. Après lui avoir fait faire, dans cet état, le tour de la ville, le peuple se disposait à l'attacher au carcan et à l'y lapider, lorsque sa femme, enceinte, qui l'avait constamment suivi, parvint enfin, à force de pleurs et de gémissements, à calmer les fureurs de cette multitude, qui lui jeta entre les bras son mari tout défiguré. » Bon petit peuple! Assurément l'auteur fait ici la critique bien amère de son inconcevable indulgence pour cet aimable peuple : « qui se bornait à encocarder tout le monde. » Mais continuons.
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o Le mardi suivant, les commis aux aides, etc., eurent leur tour : la journée se passa à leur donner les étrivières et la chasse; à aller dans les châteaux et maisons religieuses des environs, faire des perquisitions et offrir des cocardes.
« M. Noguet, beau-frère de M. de la Borde, actuellement à son château voisin d'ici, est dans les transes les plus cruelles, surtout depuis que les paysans, qu'il priait de le garder, lui ont répondu fièrement : « Prenez les armes, et marchez avec nous. » Ici vient se révéler un autre moyen : c'est d'inspirer une terreur panique dans le pays en imaginant des troupes de royalistes, sous le nom de brigands, disposés h fondre sur telle ou telle ville, tel ou tel canton, pour y porter le meurtre et le pillage. Ecoutons le même auteur :
« A ces agitations succédèrent bientôt des alarmes générales. Le mercredi, deux courriers, arrivés successivement, répandent, avec le ton de l'effroi, la nouvelle de l'arrivée de cinq à six mille brigands dans le canton. A les entendre, Nogent, La Ferté-Bernard, etc., venaient d'être pillés, mis à feu et à sang. On les avait vus dans la foret de Bonnétable; déjà ils n'étaient plus qu'à trois quarts de lieue, et bientôt allaient arriver aux portes de Mamers. Le trouble et la terreur s'emparent de tous les citoyens ; le tumulte devient affreux ; les cris, les gémissements se font entendre; on sonne le toscin ; des femmes, au nombre de six à sept cents, prennent la fuite avec leurs enfants, et vont se cacher dans les blés. Une d'entre elles, accouchée depuis huit à dix heures, quitte son lit, emporte son nouveauné dans la foret de Clainchamp. Cependant les hommes s'assemblent, quoiqu'en petit nombre, s'arment à la hâte de fusils, de sabres, d'épées, de haches, de piques, s'excitent au combat, attendent les brigands de pied ferme. Tous les préparatifs ont été heureusement inutiles; les brigands n'ont point paru... On n'en demeure pas moins ici sous les armes : les bourgeois et les paysans font patrouille de ville à ville, de bourg à bourg. On craint toujours les brigands; mais cependant on commence à s'aviser; à se dire et à croire que les courriers qui ont annoncé leur arrivée, pourraient bien n'être que dos émissaires
payés par «les gens intéressés à faire diversion à la fureur du peuple, toujours plus décidé que jamais à déclarer Ja guerre aux accapareurs de grains. Mamers, seul dans toute la province, avait été tranquille jusqu'à ce jour, et assez abondamment approvisionné.
« Tous les nobles de notre canton, nous assure-t-on, se sont réfugiés chez notre premier magistrat, M. Polisson de Gennes. Ils s'y croient en sûreté, à l'abri des fureurs du peuple; parce que ce même peuple, qui craint ce magistrat patriote, a en même temps la plus grande confiance en lui; on assure qu'il la mérite et qu'on lui doit la tranquillité, l'abondance qui règne ici, pendant qu'on manque de blé partout ailleurs. »
« Le 19 juillet 1789, dit la seconde brochure datée du Mans, 26 du même mois, le peuple, qui s'était porté en foule à la place des Jacobins, avant l'heure où la troupe s'assemble pour assister à la messe en musique militaire, se jeta sur M. de Guilly, lieutenant de la maréchaussée, qui avait, la veille, fait emprisonner une vingtaine de personnes pour avoir pris la cocarde ; quoique cependant, effrayé des menaces, il eût fait publier ce matin, par un trompette, la permission de la porter. Déjà on le huait, on le frappait à coups de bâton, de pieds, lorsque M. de Valence, colonel des dragons de Chartres, dont la conduite et celle de son régiment avaient mérité l'estime du peuple, le prit sous sa protection, le conduisit à la messe au milieu de sa troupe. La populace l'assaillit de nouveau en sortant; il se sauva chez le sieur Gherrier, libraire, qui fut obligé de le chasser, aux cris du peuple, qui menaçait de mettre le feu à sa maison. M. de Valence et M. de Rouillon, officiers, l'emmenèrent chez eux, toujours suivis par la populace qui l'assurait qu'il ne devait son salut qu'à la considération de ses protecteurs. Elle ne se retira qu'après avoir obtenu la délivrance de ceux qu'il avait fait enfermer pour la cause publique; ce que l'on s'empressa d'exécuter sur les trois heures, en faveur de dix-huit à vingt, au moment où l'on se disposait à forcer les prisons.
« Les jeunes gens tinrent, le même soir, une assemblée où,
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après avoir pris la cocarde, quatre cents d'entre eux en portèrent une à M. de Valence, en le priant, dans un joli compliment, d'accepter le commandement de la milice bourgeoise. Toutes les classes se sont empressées de s'y enrôler. On a formé quatre compagnies, distinguées par des rubans et des glands de soie au chapeau. Et cent hommes montent la garde chaque jour pendant vingt-quatre heures. On s'est procuré des canons, et les fusils de milice ont armé complètement plus de deux mille hommes. »
Ainsi, dès le 19 juillet 1789, voilà toutes les autorités légitimes entièrement subjuguées, au Mans, par une force brutale qui s'est instituée d'elle-même, après que les agents de la couronne, de la force légale, ont été insultés, maltraités dans l'exercice de leurs fonctions pour le maintien de l'ordre; sans aucune agression hostile de leur part. N'est-ce pas déjà l'anarchie dans ses criminels excès? N'est-ce pas le prélude effrayant des horreurs de 1793?... Poursuivons : les faits répondront immédiatement à cette grave question.
Plusieurs familles des plus honorables de notre province, des plus nobles surtout par le cœur ; uniquement occupées, dans ces temps malheureux, de procurer du pain à l'indigence, aux dépens même de leurs propres, de leurs insuffisantes réserves; dévouées sincèrement à la monarchie légitime, par • conséquent aux véritables intérêts du pays ; précisément à cause de ces vertus, de ces actes d'une bienfaisance réellement charitable, de ce patriotisme qui, lui, n'était pas une fiction, un faux semblant d'héroïsme, vont se trouver à Vindex pour ces coryphées révolutionnaires commençant ici l'œuvre de la destruction de tout ce qui était grand, noble, généreux en France.
Attaquer, poursuivre, assassiner lâchement, plusieurs des membres de ces respectables familles, après les avoir signalés aux violences de la populace, comme accapareurs de grains, comme hostiles aux projets des factieux, par le refus qu'ils avaient fait de voter la réunion de la noblesse, du clergé, du tiers-état, avant d'en avoir positivement reçu l'injonction de leurs commettants : voilà des faits terribles qui vont ensan-
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glanter, déshonorer ces pages de notre histoire du Maine. Laissons parler, du reste, la brochure que nous venons de citer, afin qu'on ne puisse accuser l'indignation de s'être emportée jusqu'à la partialité!...
« M, le marquis de Montesson et le vidame M. de Vas>é, députés de la noblesse du Mans, qui s'étaient opposés à la réunion de la minorité à la majorité, se transportèrent à l'Assemblée du 20 juin 1789, pour y faire changer leurs pouvoirs discrétionnaires en des pouvoirs impératifs : passant à Savignél'Évéque, gros bourg à trois lieues nord-est du Mans, y sont assaillis par le peuple qui les précipite avec leur voiture dans la rivière. Ils auraient été massacrés, sans un habitant qui les reçut dans sa maison et les fit esquiver par une porte de derrière. On les cherche en vain pendant deux jours; on ignore encore leur retraite. Au reste cette terrible catastrophe les a dérobés à la mort certaine, qu'ils n'auraient pu éviter au Mans où ils étaient attendus. »
Cachés aux environs de cette ville, dans laquelle il n'eût, en effet, pas été prudent alors de se montrer, MM. de Montesson et de Vassé ayant obtenu, le 27 , des pouvoirs plus étendus, retournèrent à Versailles, où déjà la réunion des trois ordres était à peu près opérée; mais une scène affreuse devait, à Ballon, devenir le terrible dénouement du drame commencé le 20 juin, àSavigné-l'Évèque, sur un membre de la même famille.
M. Cureau de Roullée se trouvait, avec son gendre, M. de Montesson, frère du député, à sa terre de Nouans, située à quatre lieues au plus de Mamers, lors de la panique de cette ville excitée par les courriers improvisés que nous avons vus provoquer l'armement de tout le pays, pour combattre cette armée de brigands dont il n'existait pas même apparence. Désignés aux factieux comme des accapareurs, des aristocrates qu'il fallait massacrer, ces hommes charitables et généreux sont aussitôt environnés de lâches assassins, dont la reconnaissance aurait dû faire des soutiens dévoués.
M. Cureau pouvait fuir, et n'oppose à ces furieux qu'une impassible et noble contenance.il est saisi, poussé vers Ballon.
M. de Montesson, apprenant le danger de son beau-père, vole courageusement à son secours. La brochure, du reste, achève ainsi le dénouement de cette horrible tragédie : « On s'acharne à la poursuite de MM. Gureau et de Montesson, on les chasse vers Ballon, distant de deux lieues, en les aiguillonnant avec des fourches et des épées. Après leur avoir coupé le nez, les oreilles, on leur tranche la tête en présence de la justice de Ballon qu'on oblige d'assister à ce masssacre ! »
Le gardien du château de Ballon nous fit voir, il y a 25 ans, un cachot s'ouvrant, au pied de la tour, sur la voie publique : « C'est là, nous dit-il, que furent enfermés, puis lâchement assassinés MM. Cureau et de Montesson ; mais les habitants de Ballon, qui savaient apprécier les belles qualités de ces deux nobles victimes de leur sublime dévouement, n'ont heureusement point à rougir d'un pareil crime. » Pourquoi n'avonsnous pas la consolation de pouvoir en disculper ainsi tous les habitants du Maine? Heureusement que la suite de notre histoire de la révolution, dans cette province, ne ressemblera pas à cet affreux début, autrement nous renoncerions à l'écrire.
Dans les provinces, comme dans la capitale du royaume, l'audace et la puissance populaires faisaient chaque jour des progrès ; la puissance, l'énergie monarchique faiblissaient dans la même proportion. La souveraineté du roi n'était déjà plus qu'un vain mot que l'on prononçait encore, par fois, pour ménager la transition au gouvernement républicain ; mais la souveraineté réelle n'existait de fait que dans l'ensemble des députés élus par la nation. Elle commença positivement à se montrer dans l'Assemblée Constituayite pour se confirmer dans l'Assemblée Législative, régner despotiquement dans la Convention , qui décidaient et décrétaient avec tous les abus du pouvoir le plus absolu, sur les plus grands intérêts de la Frauce dont le territoire lui-même devait subir d'importantes modifications.
Les pays d'États allaient, en effet, disparaître pour faire place aux départements : division nouvelle dont le principe fut Il 14
décrété le 15 janvier; et les moyens d'exécution Les 16 et 26 février 1790, par l'Assemblée nationale Constituante. Ces départements, fixés au nombre de 83, furent divisés en districts, cantons et paroisses qui reçurent le nom de communes : chacun de ces départements eut pour centre d'administration politique une ville principale, sous le titre de chef-lieu.
D'après ces nouvelles dispositions, la province du Maine forma deux départements : 1° celui de la Sarthe, chef-lieu : le Ma?is ; comprenant le Haut-Maine, avec acquisition sur l'Anjou, de La Flèche, de ses environs; cession d'une partie du Vendômois, etc. ; 2° celui de la Mayenne, chef-lieu : Laval, comprenant le Bas-Maine, avec cession du Passais voisin au département de l'Orne ; acquisition des villes de Craon, Ghâteau-Gontier, et de leur territoire sur le Haut-Anjou, etc. La Sarthe offrit alors 9 districts, 53 cantons, 424 communes ; la Mayenne : 7 districts, 27 cantons, 274 communes.
Ces modifications territoriales ne se bornèrent pas à l'administration civile ; elles furent en môme temps appliquées à l'administration ecclésiastique; et, pour ce qui est relatif à notre province, amenèrent la division de l'ôvêché du Mans en deux, avec établissement, à Laval, d'un siège épiscopal distinct, et jouissant des mêmes prérogatives que le premier. De cette manière, s'effectua la séparation entière du Haut et du Bas- Maine.
Ce morcellement déjà fâcheux pour l'unité gouvernementale, administrative du pays, au point de vue religieux et politique, n'était cependant pas encore l'innovation la plus fatale à ses intérêts, à son repos, à son bonheur : les institutions civiles, ecclésiastiques de ces malheureux temps eurent , à ces divers points de vue, des influences bien autrement destructives.
La constitution civile du clergé, décrétée le 12 juillet 1790, n'avait point en effet borné ses résultats à la désorganisation de l'important évêché du Mans , comprenant alors 700 paroisses, dont un grand nombre passèrent dans ceux de Laval, de Blois, de Séez , etc. Mais, par le serment qu'elle imposait aux prêtres, elle séparait de la révolution tous ceux
dont la judicieuse et noble conscience ne pouvait en accepter les principes, et surtout en sanctionner les droits par le serment exigé. Or, nous le dirons à la gloire du clergé français en général, de celui du Maine en particulier, ce refus du serment à la Constitution, qui devait entraîner les persécutions, l'exil, n'en fut pas moins effectué avec autant de dignité que de courage par la très-grande majorité des ecclésiastiques.
Cette mesure, à la fois inique, imprudente et peu réfléchie, jeta la division, l'inquiétude, le malaise dans la société, dans les familles ; elle fut une des atteintes les plus périlleuses dont la révolution se frappa souvent elle-même, en ouvrant les yeux de tous les gens de bien que ses vaines promesses avaient pu séduire; en donnant, à cette criminelle attaque des sentiments les plus sacrés de la conscience, tous les caractères d'une monstrueuse énormité!...
A dater de ce moment, en effet, la partie du clergé fidèle aux lois de Téglise; de la noblesse, à son blason, à son roi; du Tiers-État distingué par son mérite, par ses principes ; et nous répéterons encore, au nom de la France, avec un légitime orgueil : ce fut l'immense majorité, se trouva sous le coup des violences républicaines; périt sur les échafauds révolutionnaires, quand elle ne put trouver un abri dans les souffrances de l'émigrationou de l'exil.
De 1791 à 1802, dans le Maine, comme dans toute la France, la religion, pour son culte public, n'offrit plus aucun ministre en communion avec le Saint-Siège alors occupé par le souverain pontife Pie VI. Nous ne viendrons, assurément, pas faire le panégyrique des prêtres assermentés ou constitutionnels ; ce serait étrangement sortir de nos principes, infliger une espèce de blâme à ceux dont l'abstention fut, à nos yeux, un acte à la fois d'obligation, de sens et de courage ; mais en même temps nous éviterons de condamner et môme de juger ceux qui ne suivirent pas cette honorable voie : ne nous reconnaissant aucun droit d'interpréter les faits de conscience, nous écrirons sincèrement l'histoire; jamais nous ne consentirons à dresser des actes d'inquisition qui seraient ici doublement répréhensi-
blés, surtout lorsqu'il s'agit d'hommes honorables par leurs familles, leur éducation, la bienveillance et la régularité de leur conduite.
En 1791, ainsi que nous l'avons dit, Monseigneur Jouffroy de Gonssans, ayant refusé le serment à la Constitution, trouva, dans l'exil, un refuge contre Féchafaud, et mourut le 23 janvier 1799, à Paderborn, environné des soins et de la vénération du chapitre, du clergé de cette métropole étrangère. L'évêché du Mans et celui de Laval récemment formé par la division du premier, se trouvèrent donc vacants, sans que leur siège pût être occupé autrement que par un prêtre soumis à la Constitution ; élu d'après les termes de celle-ci, par un vote populaire. Ainsi, pour le diocèse du Mans, l'élection nomma l'éveque suivant :
François, Prud'homme de la Boussinière, lxxviii6 èvéque du Mans. — Né dans la paroisse de Saint-Christophe en Champagne, d'une famille très-honorable du Maine, M. Prud'homme de la Boussinière, curé de la paroisse du Crucifix, ayant prêté le serment exigé, fut élu dans les formes prescrites à l'évôché du Mans, en 1791. Très-estimable comme citoyen, il chercha, comme évêque, à justifier sa conduite dans une lettre pastorale qu'il publia, pour cet effet, en prenant possession de ce diocèse. Il est donc naturel, équitable même, de penser que sa conscience ne lui reprochait rien dans le parti sérieux qu'il avait pris ; qu'il s'était trompé de bonne foi ; peut-être égaré par le désir d'être utile à la religion, comme l'avait été le digne évêque de Dol, Monseigneur de Hercé, dans les conseils qu'il donnait alors à M. l'abbé Desvaupons, d'accepter l'évêché constitutionnel de Laval. On doit être naturellement porté à cette charitable interprétation, en voyant la conduite sage et pleine d'abnégation de M. de la Boussinière, qui se rend en 1802 à la première invitation du pape Pie VII , résilie son évèché en faveur de Monseigneur de Pidoll, et se retire paisiblement à sa terre des Touches, commune de Brains. Il fut enterré dans l'église de cette paroisse ; mais il mourut au Mans, le 9 février 1812, à l'âge de 83 ans.
Le siège épiscopal créé dans la Mayenne fut plus difficile à
pourvoir. L'assemblée constituante ayant ordonné, le 12 juillet 1790, de procéder aux élections épiscopales, une réunion eut lieu à Laval dans l'église de la Trinité, le 12 décembre de la même année. Sur 425 électeurs nommés par les assemblées primaires, 262 seulement s'y rendirent. M. l'abbé Desvaupons, grand-vicaire de Dol sous Monseigneur Urbain de Hercé, fut élu. Comme il hésitait pour son acceptation, et pour se faire sacrer en prêtant le serment, Monseigneur de Hercé, par excès de zèle, pressait d'abord M. Desvaupons de céder aux sollicitations de ceux qui l'avaient nommé, lorsqu'une décision de Rome vint le confirmer dans son refus. Pie VI croyait, avec raison, que le système des concessions, en matières graves, est, de tous, le plus dangereux ; sans désapprouver les conseils de l'évêque de Dol, en considération du bien que, d'ailleurs, ils auraient peut-être produit ; et surtout comme assurant l'érection de l'évêché de Laval, que le clergé breton désirait beaucoup.
En conséquence de la détermination de M. l'abbé Desvaupons, le P. Villar, né à Toulouse, doctrinaire et principal du collège de La Flèche, fut nommé premier évêque assermenté au siège de Laval, qu'il occupa deux ans, pour donner ensuite sa démission en 1793, et renoncer à la carrière ecclésiastique. De 1793 à 1799, Laval resta sans évêque. Sacré le 7 avril 1799, M. Ch. Fr. Dorlodot, curé de Saint-Vénérand de Laval, fut désigné pour le remplacer, et cessa naturellement ses fonctions épiscopales en 1802 : époque à laquelle, d'après le concordat, le diocèse de Laval rentra, comme parle passé, dans celui du Mans , sans toutefois qu'on lui rendît ce qui avait été cédé, lors de la division, à ceux de Séez, de Blois, etc.
Dès le début de ces créations épiscopales illicites, Monseigneur de Gonssans, évoque du Mans, alors à Paris, comme député du clergé, s'adresse publiquement aux électeurs de la Mayenne, dans une lettre pastorale digne et ferme, pour leur faire comprendre qu'il est péniblement affecté de les voir suivre une marche aussi contraire aux institutions canoniques dans la nomination de leur évêque : nomination que, le pre-
mier, il eût approuvée, si elle avait été régulière. 11 déclare intrus et schismatique, dès à présent, quiconque entreprendra d'exercer les fonctions épiscopalcs et toutes celles du ministère dans cette partie de son diocèse, sans l'intervention de l'Église: illicites et nuls tous les actes effectués par ces intrus : ainsi que le comprend le souverain Pontife pour toute l'Eglise catholique. Il fit ensuite la même déclaration contre M. Prud'homme de la Boussinière, évéque du Mans, et contre tout son clergé, assermenté comme lui. Les funestes événements n'en marchèrent pas moins vers leurs sanglantes catastrophes. Ajoutons cependant, comme équitable observation, que les deux intrus dei'évêché de Laval se conduisirent, du reste, avec modération, et ne se rendirent point coupables d'intolérance; que Monseigneur de Villar, après son abdication, résista courageusement à l'apostasie dans laquelle on voulut l'entraîner ; et que M. Charles-François Dorlodot, homme d'esprit, d'instruction, d'un très-beau physique, distingué dans ses manières, appartenant à une famille noble et bien pensante de Lorraine, fut plutôt homme du monde galant que prêtre sérieux ; et si peu jaloux de l'exercice de ses fonctions épiscopales, qu'il n'eut pas même une ordination à se reprocher. Du reste, le clergé de la Mayenne se distingua par son courage à refuser le serment, et par le nombre des victimes de leur foi religieuse : ainsi, à Laval, sur 13 prêtres, pas un ne se parjura; dans le reste du district, sur 105 curés ou vicaires, 14 seulement oublièrent leur caractère ; enfin, 400 prêtres de ces contrées partirent alors, martyrs de leur foi chrétienne, de la seule ville de Laval pour la déportation.
La révolution vient ainsi de formuler nettement son programme : le clergé, fidèle à ses obligations ; la noblesse, digne de ses prérogatives ; les hommes de tous les ordres, distingués par leur mérite, leur attachement sincère à la religion, à la monarchie, à la raison, à la vérité, ne l'ont que trop bien compris : c'est une guerre implacable, iniquement déclarée à leurs convictions, à leurs croyances les plus respectables; à leur science, à leurs vertus, à leur fortune, à leur vie ! C'est le com-
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bat du vice contrôla vertu ; du mensonge, contre la vérité; de la force matérielle, contre la puissance morale ; avec l'affreuse pensée de jeter partout, au milieu de Tordre social, pour en disperser les plus nobles éléments, le principe infernal de la terreur et de la destruction.
Qu'on ne cherche donc plus, surtout après une aussi terrible expérience, à corrompre, à tromper encore les peuples, en leur disant, avec une perfide hypocrisie : « La révolution a présenté ses excès, très-graves sans doute, mais elle était bonne dans son principe; elle fut avantageuse dans ses résultats, en faisant disparaître un grand nombre d'abus. »
Non, le principe de la révolution de 1789 devant nécessairement amener les sanglantes iniquités de 1793, ne pouvait être que détestable et profondément dangereux : il ne devait amener que la destruction du gouvernement dejmncipe, avec toutes les fatales conséquences de son abolition. Jamais, en effet, on ne vit naître l'ordre, la paix, du désordre et de l'insurrection , la véritable liberté, le bonheur général, de la guerre civile et de l'anarchie. Les faiseurs de vaines ou coupables utopies ont pu soutenir le contraire; mais la voix sévère de l'expérience est toujours venue donner à leurs prétentions les plus formels et les plus rigoureux démentis.
Il existait alors des abus nombreux, condamnables sans doute : mais ce n'était pas avec des iniquités, avec des crimes qu'il fallait en attaquer les causes; mais ce n'était pas en proscrivant, en massacrant tout ce qu'il y avait de grand, de vertueux, de méritant, de vraiment digne en France, qu'on pouvait y mettre en vigueur : la dignité, le mérite, la vertu, la grandeur ; ce n'est pas en tarissant les principales sources de la vie d'un malade, ce n'est pas surtout en le frappant au cœur mortellement, qu'on peut avoir la prétention de le guérir!...
Abandonnons ces tristes réflexions pour le développement desquelles on ferait aisément des volumes sous les inspirations des regrets, de la raison et de la vérité; suivons le cours des événements de cette affreuse époque ; ils ne viendront malheureusement que trop justifier nos principes, et confirmer l'im-
portance de ce douloureux enseignement, pour la conduite
ultérieure des peuples.
La noblesse, comme institution , comme grand corps de FÉtat, n'existait déjà plus; et, chose pénible à dire, ce fut des rangs illustres de ses représentants que sortirent les principaux ouvriers révolutionnaires, la hache nationale en main, pour aller, sans pudeur, frapper dans ses racines l'arbre sacré qu'ils auraient dû protéger, défendre au péril de leur vie, pour ne pas voir leur honneur écrasé dans sa chute. N'est-il pas, en effet, bien triste et bien étrange de trouver, au nombre des démolisseurs de la noblesse, des noms tels que ceux de MM. le marquis de Montesquiou-Fézensac, le marquis de Mortemart, le vicomte Mathieu de Montmorency, etc., à côté d'autres noms trop célèbres dans ces déplorables fastes, et que nous aurons la discrétion de ne point citer ici, pour ne pas trop déconsidérer les premiers par le fait môme d'un simple rapprochement, qui devient, avec la publicité de l'histoire, une bien juste, mais bien terrible expiation!...
Le clergé fut alors attaqué de la manière la] plus inique, la plus cruelle, non-seulement dans ses biens, ses opinions, ses croyances; mais encore dans cette liberté individuelle, de conscience, au nom de laquelle on exerçait toutes ces persécutions, toutes ces rapines. Ainsi, pour le premier chef, de compte fait, le montant des pensions, salaires, dotations du clergé constitutionnel fut estimé à 77 millions; or, les revenus ecclésiastiques étant de 300 millions, la république, en les confisquant, versait dans ses caisses, par cette lucrative opération, plus de 220 millions, sans se donner d'autre peine que celle de prendre : on a môme ajouté de voler : ici les financiers révolutionnaires ont seuls réclamé.
Quant au second chef, comment cette partie du clergé, qui se respectait assez pour ne pas faire abdication à la fois de tout ce qu'elle regardait comme digne, inviolable, sacré, pouvait-elle accepter cette constitution que, par dérision sans doute, on avait nommée civile, quand elle ne reconnaissait plus, que de nom, la suprématie pontificale, détruisait l'unité religieuse,
bouleversait entièrement la discipline ecclésiastique, créait un véritable schisme; enfin, lorsque les brefs du souverain Pontife Pie VI, du 10 mars et du 3 avril 1791, interdisaient positivement aux prêtres catholiques ce serment, comme une véritable apostasie !
Mais, au troisième chef, cette constitution civile du clergé, donnée à l'Église de France le 12 juillet 1790; après lui avoir enlevé, en août 1789, ses dîmes, ensuite ses biens, rendit le serment obligatoire le 27 novembre 1790. Sanctionnée le 27 décembre même année, sous la menace populaire, par Louis XVI, d'après son déplorable système de concessions , cette constitution révoltante ne borna point ses résultats à des actes d'une aussi flagrante injustice; elle voulut flétrir du nom de réfractaires les dignes ecclésiastiques dont la saine et courageuse conscience refusa le serment ; les signala, comme des mauvais citoyens, aux passions, aux violences populaires ; en les obligeant, comme tels, d'avoir à venir chaque jour au chef-lieu, répondre à l'appel nominal ; enfin, en les condamnant, sans autre motif, aux misères de la déportation, quand on ne les immolait pas aux vengeances de la patrie /... Nous verrons combien de ces prêtres vénérables, appartenant à la province du Maine, ont honoré la religion et leur pays par cet héroïsme chrétien du martyre : le nombre de ces victimes de la révolution offrira quelque chose d'effrayant!...
En présence des événements désastreux qui vont suivre, la révolution ne prétextera pas, sans doute, cause d'imprévoyance : M. de Cazalès, dans la séance de l'assemblée constituante qui vint après la sanction du roi, les ayant prédits avec une éloquence chaleureuse et qui tenait de l'inspiration prophétique. « Je voudrais, s'écria-t-il avec énergie, que toute la nation fût ici présente, elle déciderait entre vous et moi. Je dis qu'une scission se prépare ; je dis que l'universalité des évêques de France, et que les curés, en grande partie, croient que la religion leur défend d'obéir à vos décrets; que cette persuasion se fortifiera par la contradiction, et que les principes sont d'un ordre supérieur à vos lois. Qu'en chassant les évêques de leurs
sièges, et les curés de leurs presbytères, pour vaincre cette résistance, vous ne L'aurez pas vaincue : vous serez seulement au premier pas de la carrière de la persécution qui s'ouvre devant vous... Doutez-vous qu'une grande partie des fidèles ne reste attachée à ses anciens pasteurs et aux princes de L'Église ? Alors le schisme est introduit ; les querelles de religion commencent. Alors les peuples douteront de la validité des sacrements; ils craindront devoir fuir devant eux cette religion sublime qui, saisissant l'homme dès le berceau et le suivant jusqu'à la mort, lui offre des consolations touchantes dans toutes les circonstances de la vie. Alors les victimes se multiplieront, le royaume sera divisé : vous verrez les catholiques errants sur la surface de V empire, suivre dans les cavernes, les déserts, leurs ministres persécutés!... »
A cette prédiction, que Ton croirait faite après les événements, si la date historique n'en fixait positivement le joui', M. de Gazalès pouvait ajouter : Vous verrez les catholiques et les légitimistes, imprudemment poussés jusqu'au désespoir, prendre enfin les armes pour la défense du trône, de l'autel, de leurs biens, de leurs sages libertés, de leurs vies ; se précipiter ainsi dans les horreurs d'une guerre civile dont toutl'odieux, toute la responsabilité, tous les désastres retombent exclusivement à la charge de ceux qui l'ont si cruellement provoquée.
Ici commence en effet la réalisation de ces tristes prophéties ; bientôt même la succession des affreuses lois révolutionnaires : sur la déportation des prêtres, 1792 ; des suspects, 17 septembre 1793, etc., ne laissèrent plus, en France, aux honnêtes gens qui voulaient rester étrangers à tous les méfaits du nouveau régime, l'espoir d'y conserver leur fortune et même leur vie.
Toute la noblesse, fidèle à ses devoirs, se trouva bientôt placée brutalement sous le coup d'un terrible dilemme, tel que la révolution savait les poser : Ceux qui resteront en France, y seront toujours cruellement, iniquement persécutés, souvent exposés à périr sur Véchafaud ; ceux qui chercheront salut, protection sur la terre étrangère, seront condamnés impitoyablement comme traîtres à la patrie, ennemis de la république ; leurs
familles poursuivies comme suspectes, et leurs biens confisqués, vendus au profit de la nation !... Entre ces deux sacrifices, an grand nombre optèrent pour la conservation d'une vie d'angoisses, mais qu'ils espéraient pouvoir consacrer plus tard au service de la religion et de la monarchie.
En face de pareils faits, incontestablement établis par l'histoire, comment s'est-il pu trouver des écrivains assez mal appris, assez peu sérieux ou môme assez ennemis de leur personnelle réputation, pour chercher à déverser, môme après 1793, le blâme ou le ridicule sur l'émigration de la noblesse et du clergé? Nous n'entreprendrons pas de retourner à leurs auteurs ce ridicule et ce blâme ; à les couvrir de confusion en traitant cette grave question d'une manière générale, ce qui nous entraînerait d'ailleurs au-delà des limites naturelles de notre sujet : nous ajouterons seulement que, dans notre province du Maine, les émigrés ont été contraints, sous peine de mort ou d'apostasie, de quitter leur pays, leurs biens, leurs familles, pour aller, dans l'exil, vivre de privations, de misères, de souffrances; que le plus grand nombre, pour ne pas tendre la main , rester à la charge de leurs hôtes , ont eu le courage et l'intelligence de se procurer le pain de chaque jour par l'exercice, deux fois honorable dans cette occasion, d'arts libéraux, d'industries manuelles, de services réels, pour lesquels ils n'avaient pas été primitivement élevés ; dans lesquels, cependant, avec une persévérante et consciencieuse étude, ils ne tardèrent pas à se rendre suffisamment habiles pour vivre dignement des fruits de leur travail!
Voilà cependant les hommes que l'on a voulu déconsidérer par la calomnie, pour faire sa cour à la révolution qui les avait proscrits ; pour en obtenir une partie des biens qu'on leur avait pris en conséquence môme de cette proscription!
Enfin, comme une induction nécessaire de ses affreux principes; comme le digne complément de toutes ses iniquités, la révolution venait de frapper le plus grand, le plus odieux de ses coups!... Les assemblées constituante et législative avaient tué la royauté; la Convention fit plus encore : elle assassina le
roi! Dès lors, la monarchie n'existait plus : la république avait
déjà commencé le règne de son épouvantable et désastreux
gouvernement.
§ II. Première République Française.
L'ouragan révolutionnaire, comme toutes les puissances d'aveugle et terrible destruction, soufflait avec trop de violence pour donner aux événements, aux faits même les plus graves, le temps de s'accomplir avec une certaine maturité. Brisant tout ce qu'il ne pouvait avilir, courber jusqu'à terre, il n'eut pas la patience d'attendre la mort du roi , dont il précipitait cependant l'exécution, pour introniser, à la place d'une monarchie de treize siècles, cette république, d'abord si brutale, si meurtrière, et qui n'eut pas le pouvoir de se tenir debout, seulement pendant 12 années, malgré les indispensables modifications qu'on s'efforça de lui faire subir!...
Pour mieux apprécier encore toute la portée d'un pareil enseignement ; pour bien déterminer les caractères variés qu'a pris ce gouvernement éphémère, entre le 21 septembre 1792 et le 18 mai 1804; ses actes les plus importants, surtout au point de vue de la province du Maine, pendant ce temps limité, nous étudierons cette république dans ses trois phases essentielles : 1° Régime de la Terreur; 2° Directoire; 3° Consulat.