‹ Histoire complète de la révolution française (volume 2)Chapitre 30 sur 93 · PRISE DE LIVOURNE · texte numérisé non relu

PRISE DE LIVOURNE

ordres da Directoire y montrait les plas grands égards pour les savans et les grands artistes ^ à Bologne , il avait écrit, au nom de la République, àOriani une lettre, dans laquelle on lisait entre autres choses remarquables : « Les sciences qui honorent Tesprit humain, les arts qui embellissent la vie et transmettent les grandes actions i la postérité, doivent être spécialement honorés par les gouvernemens libres. Tous les hommes de génie sont frères , quel que soit le pajs qui les ait vus naître. » Admis devant Bonaparte, Tillustre astronome demeura in* terdit en présence de tant de jeunesse et de gloire. Bo« naparte lui fit Taccueil le plus touchant, et le laissa plein de reconnaissance et d'admiration. Dans la suite , le doc^ teur Moscati, le chimiste Dandolo , Timprovisateur Giani, le peintre Appiani , les poètes Saviani et Monti , ne furent pas traités avec moins de distinction que leur compatriote Oriani.

Dès que le général de la République eut terminé Tim'portant traité avec la cour de Rome, il passa FApennin et rejoignit à Pistoïa, le 26, la division de Yaubois. Manfre-* dini, premier ministre du grand duc de Toscane^ alarmé d'apprendre que les troupes françaises devaient traverser Florence, accourut au quartier-géncral^ Bonaparte le rassura. Pendant ce temps, une de nos colonnes entrait à Livourne , dans Fespérance de saisir toutes les propriétés des négocians anglais qui s'y trouvaient. Une partie de ces richesses nous échappa ] mais le gouverneur Spannochi , connu par son attachement pour les Anglais ^ fut saisi par nos soldats et envoyé prisonnier au grand duc. Le consul français Belle ville eut le maniement des affaires contentieuses des marchands autrichiens , russes et anglais. Ces derniers payèrent douze millions. Yaubois fut laissé avec deux mille hommes de garnison chargé d*occuper la ville, tandis que les troupes françaises repassaient TApennin et le PO , pour rejoindre Farrnée sur FAdige.

Bonaparte , en annonçant an grand dac la prise de Li«vournc^ se plaigDÎt de lasile donné à la noblesse cmigrée, et des injustices faites à notre commerce pour favoriser le pavillon de la Grande-Bretagne. Le général se rendit ensuite près da grand duc. Il arriva à Florence sans escorte , et se vit accueilli par le prince avec tout Fhonneur possible. Ce fut dans cette ville que Bonaparte apprit la reddition du cbàtean de Milan. Avant de quitter Florence ^ il voulut visiter tous les monumens dont cette cité est remplie ^ et laissa éclater dans toutes ses paroles une profonde admiration pour les œuvres du génie , et une espèce de culte pour les arts^ auquel il resta fidèle dans tout le cours de son règne de vingt années -, car on ne doit pas s'y tromper^ Bonaparte a été roi le jour où il a touché pour la première fois la terre dltalie. Restait donc à rAutriche Mantoue, défendue par le commandant Ganlo dlrlcs, qui avait sous lui les généraux Roccavina , Roselmini , Wukassovrich , et quatorze mille braves soldats. On essaya de surprendre la place ; mais les eaux du Pô ayant baissé, on dut renoncer à ce projet , et ouvrir la tranchée sur le terrain non inondé. Le £8 juillet^ l'ennemi tenta plusieurs sorties meurtrières ^ il fut toujours repoussé.

Tant de succès remportés par un capitaine qui effaçait tous les autres , et semblait être le général en chef de la république , devaient porter leurs fruits y c'est-à-dire éveiller l'ombrageux esprit de liberté des patriotes , et les craintes du Directoire sur l'ambition naissante du vainqueur. Hais les premiers, saisis d'une certaine prédilection pour Bonaparte, à cause de l'éclat qu'il jetait sur la république , le louaient en public , et ne le blâmaient que dans la confidence intime , tandis que le gouvernement n'osait pas divulguer ses alarmes. Au contraire , les Glichyens, qui regardaient Bonaparte comme la créature de Barras leur ennemi, et n'aimaient ni la personne, ni la gloire du général, l'accusaient; sans pouvoir préciser

BELLE CONDUITE DE HOCHE. 18ft

exactement les reproches qu'ils voulaient lui adresser, et s'appliquaient à le rabaisser autant que possible. Suivant leurs récits, les ennemis avaient eu ou allaient avoir l'avantage. Les journaux de ce parti, usant d'un perfide stratagème, et cherchant à exciter la jalousie des généraux contre le vainqueur de Beaulieu, répandirent le bruit que Hoche, envoyé par le Directoire, allait partir pour prendre le commandement de l'armée d'Italie et arrêter Bonaparte. Dès que Hoche apprit cette rumeur , il écrivit la lettre suivante au ministre de la police : «Citoyen ministre, des hommes qui, cachés ou ignores pendant les premières années de la fondation de la république , n'y pensent aujourd'hui que pour chercher les moyens de la détruire, et n'en parlent que pour calomnier ses plus fermes appuis, répandent depuis quelques jours les bruits les plus injurieux aux armées et à l'un des offi-' ciers qui les commandent. Ne leur est -il donc plus suffisant, pour parvenir à leur but, de correspondre ouvertetement avec la bande conspiratrice résidant à Hambourg? Faut-il que 9 pour obtenir la protection des maîtres qu'ils veulent donner à la France, ils avilissent les chefs de l'armée? Pensent- ils que ceux-ci, aussi faibles quau temps passé, se laisseront injurier sans répondre, et accuser s^ns se défendre? Pourquoi Bonaparte se trouve-il l'objet de la foreur de ces messieurs? Est-ce parce qu'il a battu leurs amis et eux-mêmes en vendémiaire? Est-ce parce qu'il a dissous les armées des rois, et qu'il fournit à la république les moyenis de terminer glorieusement cette honorable guerre? Ah! brave jeune homme, quel est le militaire républicain qui ne brûle du désir de t'imiter ? Courage, Bonaparte ! conduis à Naples , à Vienne , nos armées victorieuses ^ réponds à tes ennemis personnels en humiliant les ' rois, en donnant à nos armes un lustre nouveau*, laisse* nous le soin de ta gloire.

« J'ai ri de pitié en voyant un homme , qui d'aillemrs a

i86 ' mévoLunon fratvçaise.

beaacoap d'esprit , annancer des inquiétudes qa'îi n'a pas , sur les pouvoirs accordés aux généraux français : vous les connaissez à peu près tous , citoyen ministre. Quel est celai qui, en lui supposant même assez de pouvoir sur son armée pour la faire marcher contre le gouvernement ? quel est celui, dis-je, qui jamais entreprendrait de le faire, sans être sur-le-champ accablé par ses compagnons? A peine les généraux se connaissent-ils , à peine correspondent-ils ensemble ! Leur nombre doit rassurer sur les desseins que Ton prête gratuitement & Fun d'eux. Ignore-t-on ce que peuvent sur les hommes l'envie , l'ambition , la haine -, je puis ajouter, je pense , l'amour de la patrie et l'honneur? Rassurez-vous donc, républicains modernes!»

« Quelques journalistes ont poussé l'absurdité au point de me faire aller en Italie pour arrêter un homme que j'estime, et dont le gouvernement a le plus à se louer. On peut assurer qu'au temps où nous vivons, peu d'oflficiersgénéraux se chargeraient de remplir les fonctions de gendarmes , bien que beaucoup soient disposés & combattre les factions et les factieux. »

ce Depuis mon séjour à Paris, j'ai vu des hommes de toutes les opinions ; j'ai pu en apprécier quelques uns à leur juste valeur. Il en est qui pensent que le gouvernement ne peut marcher sans eux : ils crient pour avoir des places. D'autres, quoique personne ne s'occupe d'eux, croient qu'on a juré leur perte : ils crient pour se rendre întéressans. J'avais vu des émigrés , plus français que royalistes, pleurer de joie au récit de nos victoires ; j'ai vu des Parisiens les révoquer en doute. Il m'a semblé qu'un parti audacieux , mais sans moyens , voulait renverser le gouvernement actuel , pour y substituer l'anarchie; qu'un second, plus dangereux , plus adroit , et qui compte des amis partout, tendait au bouleversement de la république, pour rendre à la France la constitution boiteuse de 1791, et une guerre civile de trente années j qu'un troisième enfin , s'il

BEIXB CmffOlTt DE HOCHE. 187

Mit mépriser les deux autres , et prendre sur eux Tempire que iui donnent les lois, lesvaincra, parce qu'il est composé de républicains vrais^ laborieux et probes, dont les moyens sont les talens et les vertus ; parce qu'il compte an nombre de ses partisans tous les bons citoyens , et les armées , qui n'auront sans doute pas yaincu depuis cinq ans pour laisser asserrir la patrie. »

Outre cette lettre si honorable pour le pacificateur de fai Vendée, le Directoire crut deroir transmettre à Bonaparte les témoignages]d'une conGance, douteuse peut-être, mais dont Texpression n'en était que plus pompeuse. Dé* concertés par cet apparent accord , les royalistes se virent forcés de renoncer à la folle espérance de faire arrêter un général qui donnait de la gloire à la France , et fournissait de l'argent au gouvernement, toujours pauvre et malben-» redx an milieu des triomphes. Miné par des divisions intestines, attaqué par deux partis acharnés , dont le der« nier, celui des royalistes, avait singulièrement grandi par la défaite des révolutionnaires et la réaction qui s'en était suivie, mal servi, attendu qu'il ne payait pas, et que le ministre' des finances , l'homme de probité par excellence dans la vie privée , inspirait , en sa qualité d'homme public , une défiance générale par ses inventions pour ne pa9 tenir lea engagemens « le Directoire perdait chaque jour de son autorité. Tout ne venait pas de sa faute dans cette âchense position. A son origine, les patriotes exagérés , au Ken de se rattacher fortement à lui , et de le regarder comme une ancre de salut, lui avaient déclaré la guerre la plus impolitique-, et comme une certaine fatalité, attachée aux partis dans tous les pays du monde , veut que les esprits sages et modérés se laissent toujours entraîner on intimider par les fous , le reste des patriotes n'embrassa point avec force et résolution la cause du gouvernement qui était la leur propre. Le Directoire s'alarma -, il s'aigrit en- Sfdte , rt finit par se séparer à la fois et de ses ennemis dé-

188 ajBVOtUTION FRANÇAISE.

clarés, et de se» amis un peu tièdes» mais fidèles « et da resle, attachés à leurs devoirs. La conspiration de Babeuf et TafTAire de Grenelle mirent le comble à cette désunion \ en sorte que, même en réprimant avec raison de folies et coupables entreprises , il s'affaiblit encore en s'éloignant du parti de la république.

Les royalistes, on doit en convenir, profitaient habile* ment des circonstances, et , pour un esprit attentif et clairvoyant, il était déjà démontré que le gouvernement, mis en péril par leurs menées dans toute la république , et par les progrès toujours croissans de leur dangereuse influence, se trouverait obligé de recourir à Tappui de la force militaire. jPour moi, à l'aspect de tout ce qui se passait, et dont je faisais une étude particulière, je me rappelai les paroles de Goujon mourant : a Ne te mêle plus de rien , la république est perdue , c'est un général qui viendra s'emparer de tout. » Et je disais, dans ma pensée ^ les paroles d'adieu au gouvernement directorial qui,ne soupçonnait guère que larrêt de sa ruine fût déjà prononcé. Je ne voyais pas encore bien clairement dans Bonaparte l'homme que le Directoire devait implorer, mais je le soupçonnais. Quant à lui, il n'avait fait qu'entrevoir à Lodi l'aurore de sa grandeur, et n'avait pas encore révélé son avenir par ce mot célèbre : a Je serai le Brutus des rois et le César de la France. »

Au milieu de cette décadence commencée réellement, mais encore cachée sous des apparences de grandeur audehors , et de force au dedans, puisque le gouvernement venait de triompher des révolutionnaires, qui semblaient être de redoutables ennemis , quel était le pouvoir qui soutenait nos armées et nous rendait si redoutables à l'étranger? Voici la réponse à cette question : l'esprit de liberté qui avait entraîné les premiers volontaires de 1792, s'était transmis comme un héritage à tous les soldats qui vinrent successivement remplir les yides que les bl^ures

SITUATION DE 14 tAANGE. J89

â mort avaient faits dans les rangs des défensctirs de la patrie. Cette patrie , dont ils devaient préserver l'indépendance y ils Taimaient pour elle , pour les souffrances , pour les privations 9 pour les dangers qu'ils avaient subis et affrontés à son service, dont rien, pas même la plus affreuse détresse, n'avait pu les détacher. L'égalité, dont nos camps offraient la plus touchante image; les grades, presque donnés par les soldats eux-mêmes, juges impartiaux du mérite des actions ] l'orgueil banni du commandement ; l'absence d'un luxe qui insulte et offense dans les grades supérieurs ; la vie commune sous la tente , resserraient les liens des généraux et des soldats, et augmentaient leur force comme leur dévouement. Ajoutons, qa'électrisés les uns par les autres , et payés également de cette monnaie d'honneur qui n'inspire que des sen* timens généreux ; enfin , présentés à la France et à l'Europe comme des hommes supérieurs à leurs ennemis , ils avaient la plus haute opinion d eux-mêmes, et jouaient en quelque sorte avec les prodiges. Si plus tard ils prirent, suivant l'expression d'un grand poète , l'autel de la victoire pour l'autel de la liberté, c'est que l'homme auquel ils se dévouaient, fils de la révolution, avait grandi au milieu d'eux, et porta long-temps sur ses drapeaux les mots sa* cramentels : patrie, république et liberté l

Page 1