POSITION DU GOUVERNEMENT. S
il aurait fallu fournir aux besoins des armées , et ne pas placer les généraux entre ralternative de les laisser mourir de faim , ou de passer par-dessus les règles de la comptabilité. Dans leur affreuse pénurie , nos soldats du Rhin, de Sambre-et-Meuse , ceux de Tintérieur et de la marine avaient été sur le point de se révolter. Les Glicbyens savaient tout cela, et par conséquent leur conduite, avec les apparences de la raison , n'en était pas moins insensée, factieuse et criminelle.
Pendant ces débats entre les deux pouvoirs, tout dans rintérieur semblait marcher à la contre- révolution. Les émigrés rentraient en foule et par toutes les portes à l'aide de manœuvres frauduleuses , par lesquelles ils se procuraient de faux passeports et de faux certificats de résidence. Une fois revenus, ils trouvaient, encore, grâce à lagiotage sur les papiers admis en paiement des biens nationaux, et à la complaisance des administrateurs, les plus grandes facilités pour rentrer dans leurs patrimoines, rachetés par eux à vil prix. Les prêtres n'abondaient pas moins en France que les autres émigrés , protégés par une espèce de révolte* religieuse , que le gouvernement avait laissé se former comme la révolte politique par sa faiblesse pour le parti royaliste ^ ils avaient rétabli leur hiérarchie, leur discipline , leur ascendant^ ils adminis-' k traient tous les sacremens sous les ordres de leurs anciens chefs qui, de concert avec la cour de Rome, réglaient et gouvernaient l'Eglise de France. Il y avait ainsi dans Vétat et hors de l'état , un clergé rebelle et fort puissant , uniquement occupé à prêcher et à tenter de rétablir l'antique union du trône et de l'autel qui s'étaient perdus en se divisant. A la même époque, tous les chouans et tous les émigrés accouraient dans la capitale , attirés par l'espoir d'une journée prochaine et favorable à leur cause. L'ceil le moins exercé à connaître les mouvemens de la population de Paris, les reconnaissait d'abord 3 ils
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étaient d'ailleurs trop impradens et se croyaient trop m* torisés pour ne pas se trahir par une sorte dlosolence et d audace. Trompés par les espérances dont les lettres de ces exaltés étaient remplies, le prince de Condé en Pologne, le prétendant à Blankembourg, le comte d'Artois en Ecosse, rêvaient déjà les honneurs d'une rentrée triomphale. Cette confiance était accrue par Torg^nisation intérieure du parti royaliste, et par la coospiralion permanente dont l'arrestation de Duverne de Prcsle n a« Tait point coupé la trame. Plus vivante que jamais , la conspiration marchait avec d'autant plus d'ardeur, qu'elle se sentait appuyée au sein des conseils ^ où, suivant la déclaration de ce môme Duverne, plus de quatre-vingU députés avaient des engagemens avec eUe. Le Directoire voyait et savait toutes ces choses, mais il allait bientôt recevoir de nouvelles lumières sur les menées des enoemis de la république.
Le comte d'Ântraignes qui , dans les premières années de la révolution, s'était montré comme un [ami de la liberté , n'avait pas tardé à se démentir en émigrant. Naturellement porté à lintrigue, il était devenu l'agent de Monsieur, et l'intermédiaire de la correspondance des membres du club de Clichy avec ce prince habile à former des pratiques secrètes. Au moment de notre entrée à Venise, où il était attaché eti apparence à la'légation anglaise, il vit sa personne airêtée, ses papiers visités par Berthier et Glarke, puis immédiatement envoyés à Paris, suivant Tordre de Bonaparte. Entre les pièces saisies , il &'en trouvait une très importante , contenant une longue conversation de d'Antraignes avec le comte de Montgaillard , dans laquelle celui-ci racontait la première négociation de Pichegru avec le prince de Gondé. ^n réponse , le Directoire prescrivit au^général de traduire d'Antraignes devant une commission militaire , pour être jugé suivant la sévérité des lois de la république; maia> avant l'arrivé^
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de cet ordre, Bonaparte, dans plusieurs entreynes avec le captif 9 était parvenn à lui arracher la plupart des secrets de Témigration, et s'était contenté de lui assigner la Tille de Milan pour prison. D'Antraignes violant bientôt sa parole , avait fait route pour la Suisse. Les royalistes de Paris savaient, à n'en pas douter un moment, que Bonaparte possédait le secret de leurs intrigues ; ils étaient d'ailleurs dans une espèce de doute sur son compte , ils ne le regardaient pas comme irrévocablement lié par ses prin* cipes et ses antécédens a la cause de la république \ ils croyaient mdme entrevoir quelque chose de monarchique dans les formes qui Tentouraient en Italie-, toutes ces causes réunies les portaient en ce moment à ménager un homme dont on pourrait peut-être tirer parti , si la chance venait à tourner en faveur des Bourbons ^ ils réservaient donc toute leur colère contre le chef de Tarmée de Sambre-et-» Meuse, républicain aussi incorruptible quil était habile capitaine.
Un autre général , tenait entre ses mains les preuves matérielles de la trahison de Pichegru^ en eCTet, lors de son dernier passage du Rhin, Moreau étant devenu maître des équipages de 1 émigré Kioglin , avait trouvé dans les fourgons de cet officier supérieur les lettres mêmes du député d'Arbois.; mais soit calcul politique, soit égards pour son ancien supérieur , il avait gardé le secret sur une découverte de cette importance. Quoique les ménagemens du parti clichyen rendissent alors et rendent encore aujour* d'hni très suspect le cheffde larmée du Rhin , d'ailleurs si hautement préféré par Camot et par enx à Jourdan, on ne doit pas omettre de dire que Pichegru Tavait dénoncé i son parti comme un homme dont il n'y avait rien à espérer. Toutefois, on ne saurait expliquer le silence de Moreau de manière à le justifier compièten^eut. Dans tous les pays, en Angleterre particulièrement , une telle dissimalation, traitée de trahison , aurait au moins attiré une éclatante disgrâce au coupable.
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Une fois en possession de la pièce réyélatrice contenue dans la correspondance de d'Ànt aignes , les trois directeurs révolutionnaires par position , jugèrent que le temps d'agir était venu , mais ils ne savaient comment faire pour attaquer un parti à la tête duquel se trouvait un général illustre qu'on ne pouvait frapper légalement , puisque , soutenu de ses complices des conseils , il devenait en quelque sorte inviolable sur le fauteuil des Cinq-Cents où il se trouvait assis. Bewbell et Barras ne doutaient pas que Camot ne fût vendu comme Pichegru , et ne concevaient pour sortir de leur terrible position et sauver la France , qu'un parti désespéré ^ Tcmploi delà force et un coup d*état. Deux projets se présentaient à leur pensée, le premier d'appeler des troupes autour de Paris pour mettre à la raison les deux conseils dominés par le parti clicbycn *, le second moyen dont Barras effrayait ses propres collègues, était de réveiller les vieux patriotes, d'arrêter Pichegru avec quatre-vingts de ses complices, de les dénoncer au Corps législatif épuré , de lui demander ensuite contre eux un décret de bannissement. Carnot qui s'était rendu si suspect par son rôle de chef de l'opposition dans les deux conseils et an sein du Directoire , devait être frappé ainsi que Letourneur , c cst-à-dirc réduits à l'impossibilité de nuire, car toute mesure sanglante inspirait une répugnance invincible, surtout à Bewbell et à Laréveillère; et pour dire la vérité, les royalistes au contraire méditaient des arrêts de vengeance et de mort qu'ils auraient appelé des actes d'une juste sévérité contre des rebelles à l'autorité légitime. Parmi les révolutionnaires, les uns effrayés de ce que leur parti et eux-mêmes avaient osé attenter, se trouviaient convertis à Thumanité par la terreur et par la raison , et ne voulaient plus que le règne des lois, qui donne la sécurité à tous. J'ai vu souvent l'espèce d'hommes dont je parle^ et si, au lieu de les craindre et de les éloi-
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gner/on lear eût donné des preuves de conGance^iis auraient rendu de grands services, parce qu'ils étaient probes autant qu'énergiques. Restait quelques hommes auxquels le régime de la terreur s'était incorporé en quelque sorte, et qui regardaient la journée du 9 thermidor comme le tombeau de la liberté , Robespierre, Couthon et Saint- Just comme des martyrs, les réacteurs comiHe des apostats et des traîtres , les GUchyens comme autant de complices des trames des chefs de l'émigration , le Directoire comme une autorité pusillanime et incapable de sauver la république ] ceux-là sans être méchans et cruels de leur nature, auraient tout recommencé, si la nécessité des moyens terribles leur eût paru démontrée ; mais, chose remarquable, tandis que les royalistes bouillonnaient de fureur, ces hommes restaient calmes et froids, comme inébranlables dans leurs convictions y leur temps . n'était pas venu , ils attendaient.
Les directeurs craignaient également toutes les nuances de révolutionnaires , ils redoutaient encore plus le peuple, quoique ce peuple ne renfermât pas les mêmes élémens de colère et de vengeance , et qu'il eût surtout une horreur marquée pour les échafauds. Les conventionnels restés dans les conseils pouvaient seconder une entreprise , mais il fallait qu'une force hors de leur sein prît Tinitiative , vint leur faire une violence et leur dicter des mesures de salut public qu'ils invoquaient en secret. Au milieu de toutes ces complications de difficultés, c'est aux armées et à leurs chefs que le Directoire devait avoir recours.
Trois hommes se trouvaient en perspective et sur le premier rang. Ronaparte, il était loin, on ne pouvait encore se passer de lui en Italie, et sa dictature commencée dans la Péninsule ne devait pas rassurer un gouvernement qui avait besoin de secours ^ Morean ménagé ou vanté par les royalistes; cher à Garnot, incertain en poli-
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tique, placé à la tête d*ane armée dans laquelle Pichegra avait laissé refroidir renthousiasme républicain , n'offrait pas les caractères de garantie et de conviction révolutionnaire que Ton devait chercher dans un général appelé à seconder une entreprise du gouvernement contre le Corps-Législatif. Talent , caractère, audace, prudence, activité, influence sur les soldats, opinion prononcée, Hoche réunissait tout ce qu'on devait désirer. Il était d'ailleurs indigné de voir les deux conseils refuser au gouvernement et aux armées les moyens de conquérir la paix. Chaque jour il s'affligeait du triomphe du royalisme , et se trouvait disposé à réprimer Tessor de ce parti qui ne lui semblait propre qua déchirer la France, et à la jeter faible et sanglante entre les bras de 1 étranger. D'ailleurs il s'occupait toujours d'un projet de descente en Irlande j car, aiosi que Bonaparte, il regardait l'abaissement de l'Angleterre comme l'une des premières conditions de la gloire, du repos et de la liberté de notre pays. Mais en même temps il sentait profondément qu'une si grande entreprise ne rencontrerait que des obstacles de la part des deux conseils , animés d'un si mauvais esprit , et capables de faire avorter les desseins les plus utiles par haine pour le Directoire. Au moment où la trêve générale avait arrêté sa marche victorieuse sur Vienne , où il espérait peut-être entrer le premier. Hoche s'était rendu au Teiiel pour y surveiller les préparatifs de la conquête de l'Irlande. Bientôt instruit des projets du Directoire, il répondit à Barras qu'on pouvait compter sur lui, et que rien ne serait plus facile que de détourner un peu de leur route de Brest où il espérait les embarquer , vingt mille soldats de l'armée de Sambre-et^Meusc qu'il amèoerait au secours du gouvernement déterminé à étouffer un complotdejour en jour plus menaçant. Alors Ilocbe , dans 1 epanchement de l'amitié , disait à ses compagnons d'armes : <( Je vaincrai : quand j'aurai sauvé la patrie, je briserai mon épée ».