BONAPARTE A PARIS J
ueille, dont il parlait à Talma es bomine de génie. Dans sa conversation i il laissait souvent échapper des mots profonds comme eeax de Montesquieu , quand il est à la fois grand et simple. Il s'adressait pêa aux femmes, et n'aimait point en elles l'ambition àa succès. Madame de Staël , accoutumée à se mettre de pair avec les hommes supérieurs de l'époque . & les dominer même par la parole, voulut s'attirer un éloge de Bonaparte , en lui adressant cette question : « Général, quelle est à vos yeux la première des femmes? Madtme, répondit ^il, celle qui fait le plus d*enfans. » Du reste , il paraissait peu en puUic , pour ne pas s'user, précaution sage dans un pays qui dé* irore si vite les renommées. Mais la déportation de Gamot ayant fait vaquer une place à l'Institut , il s'empressa de Taccepter. Le jour de sa réception , il vint s'asseoir avee sa gloire entre Laplace et Lagrange , et ne cessa plus de porter, dans les cérémonies, le costume des membres de l'illustre compagnie. Cette manière de lès flatter n'était pas sans dessein , car il soagenit déjà & choisir parmi eux les savans de sa colonie d'Egypte.
La France pleorait encore la perte récente du général Hoche, que leDirectoire avaitinvestidu commandement des armées réunies du Rhin et de Sambre-et-Meuse , par une juste reconnaissance, et par suite des ombrages qu'inspirait la conduite plus qu'équivoque de Moreau , qui n'avait livré qu'après la journée du 18 fructidor , la correspondance de Pichegru avec le prince de Gondé , saisie dans les fourgons de l'émigré Klinglin. Hoche, surpris tout à coup pat un mal imprévu , au milieu des soins du commandement et des préparatifs de son expédition d'Irlande , était mort en d horribles souffrances , dans le cours desquelles on l'avait entendu plusieurs fois s'écrier : « Otez-rooi la robe de Nessus. )> On a prétendu qu'il avait été empoisonné à Nantes , par les royalistes , qui ne pouvaient lui pardonner leur défaite, et surtout la clémence par laquelle il avait
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tant contribué à désarmer la guerre civile. On ne saurait rien prouver à cet égard ; mais après l'autopsie du cadavre, FAcadémie de Médecine n'osa point affirmer que la mort n'eût point été causée par des substances véné* neuses. Quoi qu'il en soit de cette mort, l'armée deSambreet-Meuse, privée de son général , témoigna sa douleur de la manière la plus touchante. Hoche obtint d'abord les honneurs funèbres à Goblentz, où les généraux autrichiens et leurs soldats s'associèrent à nos regrets Les cendres de la noble victime furent déposées auprès de celles do Marceau. A Paris, on célébra les funérailles de Hoche au Champ de Mars, en présence des autorités constituées et d'un concours immense de spectateurs. Une armée tout entière suivait le convoi, tandis que le vieux père du général conduisait le deuil. On aurait pu , comme faisaient les Romains anx obsèques d'un triomphateur, porter devant l'illustre mort la statue delà patrie éplorée. Depuis les obsèques de Mirabeau , jamais aucune cérémonie funèbre n'avait offert une pompe aussi imposante et un pareil caractère de tristesse populaire. Tout le monde versait des larmes comme sur un malheur public. Les discours prononcés sur le cercueil furent entendus dans un religieux silence, que suivirent bienlAt de nouvelles marques de la douleur générale.
La mort do Hoche était un grand malheur, non seulement parce qu'elle enlevait i la France un homme qui promettait de lui rendre de plus grands services que tous ceux auxquels il devait sa brillante renommée, mais encore parce que, seul de tous les généraux de l'époque, il pouvait peut-être arrêter le vol de l'ambition de Bonaparte, et lover au besoin létendard contre lui au moment où il voudrait usurper l'autorité. Bonaparte dit, dans le Mémofiai de Saint-Ifélèiie, que Hoche et lui auraient eu des démêlés sérieux. Nous ne savons pas ce qu'il pensait sur les bruits accrédités de l'empoisonnement de son gêné-
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rcux émule ; mais on a remarqué qa'il dtnait le plus rarement possible hors de chez lui , et qu'il prenait^ même à la table du Directoire , les précautions les plus- minutieuses , n'acceptant que des viandes dont ses hôtes avaient mangé devant lui , et du vin qui leur avait été présenté. Sans vouloir remarquer ces singularités, les directeurs lui montraient la plus grande con6ance , rappelaient souvent à leurs délibérations qu'il éclairait avec les lumières de sa hante raison. Du reste , il gardait toute son indépendance*, aiusi, quand vint le cinquième anniversaire du SI janvier, il ne voulut point figurer à cette cérémonie ^ on entra, sur ce sujet, en négociation avec lui, et il finit par consentir à y paraître, mais seulement parmi ses collègues et en habit de llnstitut.
Bonaparte quitta Paris en pluviôse (janvier 179&) pour aller visiter les côtes de l'Océan , où se préparait une expédition contre la Grande-Bretagne. La France croyait alors tout possible à son audace et h sa fortune *, mais comme le budget, fixé à 616 millions, ne pouvait suffire au surcroît de dépenses nécessitées par unetelle entreprise, on eut recours k un emprunt volontaire hypothéqué sur l'état. Les principales maisons de commerce prirent l'initiativo delà proposition qui devait créer ainsi une nouvelle resouree an gouvernement. Les deux conseils^ dévoués au Directoire, approuvèrent la proposition, et dans les quinze premiers jours qui la suivirent', on toucha plus do vingt millions qui aidèrent le gouvernement à imprimer une plus grande activité aux travaux commencés. Notre première expédition en Irlande, qui avait présenté tant de chances de succès, la résistance opposée par le général Humbcrt , avec ses quinze cents soldats , k une armée de trente mille hommes commandés par lord Gom^vralis, firent croire à la possibilité de pénétrer au cœur de l'Angleterre. Tout le monde voyait déjà la nouvelle Carthagc abaissée devant nous. Il est douteux que Bonaparte voulût ainsi attaquer
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de froBi ude puissance si redoutable ; mais il noorrissaii la pensée de lui porter le coup mortel par la conquête de TEgypte , qui nous livrerait le commerce des Indes et tarirait ainsi les sources de la prospérité de notre rivale. Pendant qu'il rôvaît à TEgypte sur les bords de l'Océan , Jouberl prenait le commandement de Tarmée de Hollande, Augereau celui de l armée d Allemagne , qui était pent-'êtrc uae disgrâce \ Berlhier avait sous ses* ordres les troupes laissées en Italie. En même temps, les plénipotentiaires Treilhard et Bonnier se trouvaient à Rastadt en présence des négociateurs allemands chargés des intérêts de lempire. La Hollande suivait l'impulsion donnée par la révolution , tandis que les ambassadeurs de la république française, Ginguéné, Gacault, Joseph Bonaparte refiisaient de prêter Toreille aux projets et aux espérances des patriotes du Piémont, de la Toscane et de Rome.*Le Directoire enjoignait à tous ses agens dans la péninsule de tenir la conduite la plus réservée , et d'éviter à la France la responsabilité terrible d'une rupture , que les cours d'Italie semblaient audaciensement recheréher.
Le Piémont ne dissimulait pas sa haine pour la France. NapleSy plus loin de notre bras, et fière d ailleurs de n'avoir pas été vaincue, insultait notre ambasseur, décachetait les lettres venant de France, et ne faisait même pas saisir les assassins de quelques Français indignement égorgés. Rome, oubliant ses défaites, voyait son gouvernement prêcher une nouvelle croisade contre nous. Heureusement, une partie de la population de cette ville était imbue de nos principes^ chaque jour les démocrates venaient chez J. Bonaparte lui demander de les soutenir dans leurs attaques contre le gouvernement papal. Notre ambassadeur, respectant son caractère et ses devoirs, ne voulut jamais accéder aux vœux des conjurés ] il leur déclara même que la France ne les aiderait d aucune façon 5 et s'empressa de prévenir le cardinal secrétaire d*état.
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Cependant, malgré le refus de tous secours de notre part, le 8 nivôse, des insurgés, décorés de la cocarde française, qu ils distribuaient aux passans , se réunirent devant le palais de Tambassadeur *, dispersés une première fois par les dragons , ils revinrent à la charge ^ repoussés de nouveau , plusieurs cherchèrent un asile dans Tenceinte protégée par Tinviolabilité de l'ambassade. Au tumulte qui se faisait sous les arcades du palais Gorsini , Joseph Bonaparte et le brave général Duphot accoururent, avec quelques militaires français, pour éviter un massacre. Sans respect pour la présence de l'ambassadeur, les dragons de sa sainteté firent feu, et tuèrent Duphot, qui était à la veille d'épouser la belle-sœur de Joseph. Cet événement déplorable produisit une vive sensation. Le ministre d'Espagne courut chez Bonaparte. La cour de Rome garda un dédaigneux silence. L'ambassadeur, furieux , demanda ses passeports , qui lui furent accordés ^ il partit aussitôt pour la Toscane , on la souplesse italienne descendit bientôt « aux plus humbles supplications pour le rappeler et prévenir les effets de la colère du Directoire. La république cisalpine, en apprenant les évé^ nemens de Rome, ainsi que la mort du jeune Duphot, fit éclater des transports d'indignation. L'armée républicaine d'Italie demandait à grands cris à marcher sur Rome. Le Directoire , informé de l'odieuse conduite dn saint-siége, s'empressa de faire arrêter, comme otage , le marquis de Massimi, ambassadeur du pape à Paris, et prescrivit à Berthier, qui commandait nos troupes en Italie, d'oc- *cuperRome. Le |tO février 17»8, Berthier, victorieux sans combat, fit par la porte du Peuple, son entrée dans la ville éternelle, et fut conduit an Capitole comme lés anciens triomphateurs. Le peuple se constitua en république. On vit le clergé tout entier remercier Dieu de cet heureux événement, et quelques cardinaux chantaient eux-mêmes un Te Deum dans la basilique de Saint- Pierre, pour ce-
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lébrcr la révolution qui délr6nait le chef de l'Église. Le pape, traité avec égard.dans le palais du Vatican^ où il avait voulu rester^ refusa courageusement d'abdiquer, et se vit conduit dans un couvent de Toscane. Nos soldats respectèrent les propriétés^ anssi furent-ils indignés de voir les officiers supérieurs piller, sans pudeur, les maisons, et y enlever les objets précieux. Il y eut une révolte contre Masséna, qui venait à peine de prendre le commandement. Les officiers se réunirent dans une église, et déclarèrent qu ils ne voulaient pas servir sous lui. De son côté, le peuple montrait de mauvaises dispositions. Masséna fit sortir larmée de Rome , en mettant garnison au château Saint- Ange, et laissa le commandement au général Dallemagnc. Alors, un massacre général se préparait *, Tarmée rentra dans les murs da Rome pour le prévenir. Le général Masséna, de retour, adressa une proclamation aux soldats pour les désabuser et les ramener à Tordre. Dans ce temps, on vit paraître en qualité de commissaires du Directoire, le conventionnel Florent-Guyot, le savant Daunou , son collègue, Tadministrateur FaypouU et le célèbre Mongc, chargés d'organiser la nouvelle république. Par suite de la chute du gouvernement pontifical , on envoya Bernadoto à la cour de Vienne pour lui donner des explications sur levéocment, et Garât à la cour de Naples, qui ne voulait pas moins que deux provinces de l'état papal pour calmer ses craintes et satbfaire son ambitieuse avidité.
PellonM^ la révolution passe en Suisse. Zurich, Bâle, Ge^èvx^, étaient agités par des idées révolutionnaires. Les VatidtHS géniisïiKent sous le joug de fer de l'aristocratie de Beroft^ . ils 4eman(ti^rent que , conformément au traité deWSA, l^r France^ les protégeât. Le Directoire, qui avait un gr^M jgi^érfK à*s-emparer de la Suisse , foyer d'intrigues et et Ç0f pii|i|ion9.ei nos émigrés, le prétendant et les étrangers eoiisj^aient impunément contre nous, fit avancer des troupes. Àuisitôt l'insurrection éclata dans le. pays de
fiiîpuBLiQra DU ttuxx. 817
Vaud. Les baillifs, dcvcnas odieux par tes acles mnltiplies d'une tyrannie de tous les jours et de toutes les heures, furent expukés, et au bout de quelques jours les Yaudois organisèrent une république lémanique. A Bâie , eut lieu une mutation pareille, et Ochs , esprit non moins avancé qu'énergique 9 rédigea pour son pays une constitution sur le modèle de celle de France. Les aristocrates de Berne avaient réuni une armée, convoqué le contingent, et cherchaient à faire descendre des hautes montagnes les paysans ignorans et fanatiques. Les troupes fédérales s'avançaient contre nous*, un parlementaire français les somma de ne pas s'approcher de nos avant-postes ; deux des cavaliers de son escorte furent tués par les soldats ennemis. Cet événement amena la guerre immédiate. Brune s'em* para de Fribourg-, le général Shavrembourg se rendit maître de Soleure. Le IS octobre, dErlach, qui commandait l'armée bernoise, fut battu dans la position de Neueneck. Les Suisses se défendirent héroïquement; mais vaincus sur cette montagne, ainsi que sur un autre point, leur défaite lailssa Berne à découvert. Dans leur marche sur cette ville , nos soldats rencontrèrent une multitude armée qui se jetait en désespérée sur nos baïonnettes. Berne tomba en notre pouvoir. Dès lors les soldats suisses ne montrèrent plus qu'une aveugle fureur. On les vitmassacrer une partie de leurs officiers et leur commandant d'Erlach lui-même. L'avoyer de Berne, Steiger, n'évita que par la fuite cette mort affreuse. Dès lors Taristocratie fut vaincue, et les patriotes obtinrent de Brune de constituer la Suisse en up seul état républicain. Le Directoire envoya sur les lieux l'ex-conventionnel Lecarlier pour s'entendre avec les Suisses sur les bases de leur nouvelle république. Les Français s'emparèrent des caisses du gou* vernemcnt, comme il arrive toujours dans toute conquête. Cependant l'aristocratie a fait naitrc de cette circonstance naturelle une foule do calomnies contre le
Sis EÉVOLimOlI VBANÇAIAË.
gouvernement français , qai n'aurait fait envahir la &uissé gne pour s'emparer d'un trésor de trente millions ^ amassé par le sénat de Berne, et devenu nécessaire à Texpédition d'Egypte^ la vérité est que la caisse de Berne ne renfermait que huit millions.
Quand on se rappelle Finvasion de la Suisse, on ne peat refuser des larmes aux petits cantons d'Appenzel, d*Dri^ et d'Underwalden , qui , poussés par le fanatisme et par des intrigues étrangères , se précipitèrent dans un abimo de maux avec une fureur sans exemple. Malheureusement, ces courageuses victimes mêlèrent à leurs incroyables exploits d'affreux excès contre leurs compatriotes; ils eurent aussi à se reprocher regorgement de nos soldats surpris pendant le sommeil chez leurs h6tes, circonstances qui donnèrent lieu à notre intervention. Il n'en faut pas moins déplorer le sort de tous ces Décius de THelvétie. Et si les commissaires Lecarlier et Haugourit, si le général Brune et quelques excellens citoyens réunis autour de lui, n'avaient pas tenté tous les moyens d'éclairer le peuple , de le calmer par tous les bons procédés, notre victoire passerait en quelque sorte à nos propres yeux pour une impiété.
Le Directoire , qui étendait partout son influence , et formait autour de nous une ceinture de républiques , netait pas sans inquiétude au dedans, vers le commencement de Tan VI. Entre lui et les deux conseils une opposition s était formée ; l'une de mécontens par ambition , l'autre de mécontens par opinion. Les seconds, après cinq mois d'une harmonie parfaite en apparence , se plaignaient avec amertume de ce qu'on ne tirait pas les dernières conséquences du 18 fructidor pour assurer à jamais le triomphe des patriotes^ les premiers voulaient des places , des richesses et du pouvoir, et s'irritaient de la pré-^ férence accordée à un certain nombre d'entre eux par le Directoire. A ces ennemis restés debout devant lui, se joi^
COUP D^OEIL Stîft L^INTÊMEtJil. Slft
gDait uneantreoppositioDqui, sans avoir le même esprit que Thibaudeau et les siens, se montrait jalouse de s'attacher, avec une espèce de jansénisme politique, à la loi écrite : Joseph etLucienBonaparte,run qui tenait un grand état de maison, l'autre qui se créait des cliens par beaucoup d'esprit, de souplesse et de talent pour la parole, semblaient diriger cette fraction de l'assemblée . Cependant la paix régnait encore entre les deux pouvoirs, et les forces se balançaient^ mais les élections de l'an Y I allaient avoi r lien , et le Directoire craignait qu'une opinion très prononcée ne lui amenât des républicains sévères et hostiles. En conséquence, il eut recours à des missionnaires secrets , dont j'eus occasion de connaître les instructions. Ces missionnaires furent signalés de Paris, et partout oà ils se présentèrent, on les tourna en dérision. Ils parvinrent cependant à s'insinuer ou à favoriser le système des scissions dans les assemblées électorales. De là des élections doubles, qui devaient prêter des armes à Fautorité pour exclure ses adversaires et admettre ses amis. Le Directoire eût même l'impudence de faire opérer, sous ses yeux , dans le corps électoral de Paris, une scission qui n'avait aucun prétexte. Il est pénible d'avoir à dire qne quelques gens de bien, quelques hommes distingués, ne rougirent pas d'aller se montrer au milieu de la faible minorité que le Directoire avait attirée de lOratoire à llnstitut. Le mouvement était donné ; la peur entraîna les aveugles et les tièdes. Ces deux sortes de conjurés , dociles aux ordres du pouvoir, firent triompher dans les conseils la funeste résolution de briser les élections de la majorité quand elles sembleraient à craindre, et de consacrer les choix de la minorité, ceat-a-dire de ruiner le principe fondamental de tout gouvernement où le peuple nomme ses représentans. Le Directoire se frappa lui-même d'un coup funeste par ce coup détat, véritable diminutif du iSfruç^ tidor.