‹ Histoire complète de la révolution française (volume 2)Chapitre 45 sur 93 · CHAPITRE LXVin · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVin

Egypte. — Malte. — Egypte. — Bataille des Pyramides, r- Entrée au

Ciire. — Bataille d^Âboukir. — Egypte. — Europe. Traité avec

PEnipîre.

A Fépoque dont nous parlions tout à Ibeure , François de Neufcbàteau, homme d'esprit, animé des meilleures intentions y sincèrement attache à son pays, mais sans force dans le caractère, fut remplacé an Directoire par Treilhard,run des plénipotentiaires deRastadt, révolationnairc dans la même mesure que Larémllère, Rewbel, et Merlin , aussi honnête homme que l.e premier, moins ferme et moins habile que le second , et pourtant capable d'affaires, n'ayant pas les profondes connaissances du troisième en jurisprudence, mais plus de rectitude dans le jugement.

A regarder le dedans, le Directoire était une autorilé faible : le choix même des remèdes dangereux qu'il employait pour se maintenir ne prouTait que trop cette vérité^ à regarder le dehors , il imposait par une sorte de grandeur, par les révolutions qui lui faisaient des alliés au sein d\ine paix conquérante ; et enCn par cette menace

d'one descente en Angleterre, que TEarope estimait pog. sible. Bonaparte n'y croyait pas et n'y voulait pas croire^ armé de tous les documens propres à éclairer la matière et à prouver la possibilité du succès d'une entreprise sor 'J^gyP^^î» encore appuyé sur les lumineux rapports da consul Magalon, qui connaissait à fond le pays, il discuta son projet avec les membres du gouvernement. On les accusa depuis d'avoir voulu se débarrasser de Bonaparte • mais ils opposèrent au contraire des objections très fortes contre l'expédition. Laréveillère surtout exposa qu'oa allait commettre au basard d'une bataille navale quarante mille soldats, l'élite de l'armée, se priver du général le plus redouté de l'Autricbe, et courir les chances d'un désastre irréparable. Bonaparte répondit alors comme un homme qui a tout prévu, et qui compte entièrement sur son étoile. Les discussions furent assez vives pour que^ dans un moment d'impatience, Bonaparte laissât échapper le mot de démission, ce Je ne suis pas d'avis qu'on vous la donne, dit Laréveillère fatigué parles prétentions d'un homme qui ne voulait pas de contradiction; mais si vous l'offrez, je suis d'avis qu'on laccepte. » Bonaparte, mettant plus d'adresse dans ses raisonnemens , développant sous de nouvelles faces les avantages de l'expédition, em* porta les suffrages des directeurs, qui se décidèrent à tenter ce que voulait l'aventureux général. Bonaparte promettait d'être de retour à l'entrée de l'hiver, pour essayer alors la descente dans les îles britanniques. Le secret fut convenu et religieusement gardé entre lui et les directeurs seuls admis à le connaître. Une fois Is^ résolution prise, le gouvernement se hâta de mettre les plus grands moyens possibles à la disposition du général, en voilant toujours le dessein véritable par celui d'une descente en Angleterre , pour laquelle on semblait armer dans tous les ports de l'Océan et de la Méditerranée. Du milieu de Paris, d'oii son génie s'étendait sur tous VI. ai

an RÉVOLUTION FRANÇAISE.

les points de la France, Bonaparte déploya dans les préparatifs de Texpédition une yigilence, nne précision, nne activité, un ensemble de précautions, une fécondité de ressources et une autorité dans lè commandement qui étonnent encore la pensée aujourd'hui, et - qu'il devait surpasser un jour.

Aux ordres de Bonaparte, les troupes se dirigèrent vers Toulon et Gênes, Ajaccio, Civita-Vecchia , où se trouvèrent bientôt rassemblés quatre cents navires du commerce nolisés par TÉtat. En même temps , une nombreuse artillerie se réunissait dans les ports de la Méditerranée. Des ouvriers habiles étaient appelés aussi dans les villes d'où devaient sortir nos flottes , et destinés i partir avec elle. Aftome, Bonaparte avait fait enlever les imprimeries grecques et arabes de la propagande. Il formait une collection complète d'instrumens de physique et de mathématiques. Enrôlée sous son drapeau , sans conn^tre son secret et le but de Tentreprise, une colonie de savans illustres, Monge, Bertholet, Fourier, Dolomieu, Desgenettes, Larrey, Dubois, se« disposaient à le suivre. Il emmenait aussi, sur la seule foi de son génie, Régnier, Dugua, Yaubois, Dammartin, Menou, Barraguais d'Hilliers, Belliard, Gafarelli-Dufalgua, Desaix, qui reviendra mourir à Marengo; Lannes , que nous perdrons à la bataille d'Esseling-, Kléber, qu'un, assassin immolera après l'immortel triomphe d^Héliopolis; Murât, qui sera roi et périra fusillé; Berthier, qui mourra prince et capitaine des gardes de Louis XYIII, alors caché dans Texil sous le nom du comte de Lille. Gomment des préparatifs aussi considérables auraient-ils pu se faire sans éveiller Tattcntion de TEurope? On les savait, et on ne pariait que de Tcxpédition. Suivant les uns, nos drapeaux allaient bientôt flotter à côté des étendards de Tipoo-Saëb , suivant d autres nos voiles se dirigeraient contre Gonstantinople. Quelques uns disaient avec assurance : « Bonaparte va dégager la flotte

e^agaole^ bloquée dans Cadix par les Anglais ^ et h conduire à Brest, où la jonction des forces maritimes dea deux puissances nous mettra en élaC de jeter une année sur les c6tes de la Grande Bretagne. » On ne s'explique pas -pourquoi ce fut cette dernière supposition qu'a* dôpta le cabinet de Saint-James. L'Angleterre a^ait conçu un tel effroi, que l'opposition se rallia aux torjs. Sbéridan lui-même tonna contre nous. Pitt fit armer eu tonte diligence plusieurs escadres. Sur ces entrefaites, uu incident inattendu lui donna Tespérance de voir une non* velle rupture éclater entre la France et rAutriche. Les babitans de Vienne se disposaient à célébrer rannîyersaire du jour où des Tolontaires s'étaient voués à la défense de la capitalemenacée parles Français. Notre ambassadeur crut voir dans la célébration de cette solennité nationale une démonstration hostile pour la France pi fit à ce sujet des représentations auxquelles rAutriche n'eut aucun égard« Bernadette, irrité, fit célébrer le même jour une fête en l'honneur de Tune des victoires de l'armée dltalie, et arbora sur son hôtel le drapeau tricolore. Le gouvernement autrichien s'offensa de cette espèce de représaille, impru-* dente sans doute. La populace, excitée, dit- on, par des agens anglais, se précipita sur Thôtel qu'elle menaçait de forcer, et prodigua toutes sortes d'outrages à notre pavillon et à notre réprésentant, sans que la force armée se mit en devoir de réprimer de pareils excès. Bernadotte se plaignit de cette atteinte aux droits des gens, et n'ayant pu obtenir satisfaction » il demanda ses passeports et partit. Cet événement semblait être du plus fâcheux augure ^ mab l'Autriche, quoique très mal disposée en secret, promit d'envoyer M. Degelman comme ministre à Paris, et M. de Cobenzel comme négociateur à Rastadt. Elle parut même disgracier lebarondeTughuet,notreennemi le plusdéclaré. Bonaparte , que le nuage élevé sur l'horizon politique avait retenu dans la capitale, arriva à Toulon, le 80

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floréal an YI (9 mai 1798) , où il adressa les paroles suivantes & son armée réunie :

« Soldats ; yoQS êtes une des ailes de Tarmée d'Àugleterre *, vous avez fait la guerre de montagnes y de plaines, de sièges ; il vous reste à faire la guerre maritime. Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées , combattaient Garthage tour à

tour sur cette mer et aux plaines de Zama Soldats,

l'Europe a les yeux sur vous -, vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre *, vous ferez plus que vous n'avez fait encore pour la prospérité de la patrie, et pour votre propre gloire... Le génie de la République, qui a rendu, dès sa naissance, la République l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations les plus lointaines ! »

L'escadre de Brucys, forte de quinze vaisseaux de ligne, dont un, t Orient ^ de 120, et deux de 80, de quatorze frégates , de soixante-douze autres petits vaisseaux de guerre, appareilla le SO floréal , rallia les convois de Gênes, d'Ajaccio, de Civita-Vecchia , et, protégeant quatre cents bâtimens de transports, prit la route de Malte. La flotte portait quarante mille hommes de débarquement et dix mille marins. La première résolution de Bonapacte était dinsulter Tîle de Malte, dans laquelle il avait dès long-temps formé des pratiques secrètes, et de s'emparer de cette position qui commande les eaux de la Méditerranée. Le 21 prairial (9 juillet), les cinq cents voiles françaises parurent en face de la ville ; Bonaparte demanda Fautorisation de faire de Teau. Le grand-maitre , Hompresch, refusa. Le général français, feignant d'être irrité par cette preuve de mauvaise volonté , ordonna un débarquement. Le 22 prairial (10 juillet), Lavalette, l'une des plus fortes places de l'Europe, fut investie, l'artillerie débarquée et la canonnade engagée avec les forts. Les chevaliers tentèrent une sortie, et se virent battus. Alors

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des ehevaliersde la langue française se .révoltèrent *, le grand-maître jeta quelques ans d'entre eux dans les fers ; mais y songeant bientôt à ses intérêts , il traita lâchement pour lui , fit bon marché des droits de ses frères , et, riche de promesses , céda Fîle de Malte à la république yictorieuse. Gafarelli^Dufalgua, commandant l'armée du génie dans Texpédition , ne put s'empêcher de dire , en parcourant la forteresse que l'on venait de nous remettre : a Nous sommes bien heureux qu'il y ait eu quelqu'un dans la place pour nous en ouvrir les portes. »

Bonaparte leva l'ancre le i^r thermidor, laissant, dans File, Yaubois avec trois mille hommes de garnison , et Regnault de Saint-Jean-d'Angely pour organiser la nouvelle conquête. Nelson, détaché par l'amiral Vincent, de l'escadre qui bloquait la flotte espagnole de Cadix, avait long-temps croisé devant la rade de Toulon; mais à l'instant même où notre flotte en sortit, il fut chassé de cette station par le gros temps , et forcé d'aller se radouber aux îles Saint-Pierre, où dix vaisseaux de haut-bord vinrent le rejoindre. Lorsqu'il revint avec ses treize bâtimens^ devant Toulon, il s'aperçut du départ de notre escadre. Aussitôt il vogua vers la rade de Tagliambn , puis vers Naples. Il y apprit que les Français avaient pari^à Malte, et s'élança à notre poursuite avec la résolution de nous livrer un combat à mort, s'il parvenait à nous joindre. L'affaire eût été terrible, car Bonaparte avait fait passer son ame dans chacun de nos soldats , et donné des ordres admirables pour que chaque vaisseau français, abordant un vaisseau , s'appliquât à détruire son ennemi dans une lutte corps à corps. Du reste, il attendait dans un calme héroïque un événement dont il mesurait toutes les conséquences. L'Orient, qu'il montait avec l'amiral, était déjà le théâtre et l'image des discussions de l'Institut d'Egypte.

Un instant l'escadre anglaise se trouva dans les eaux de la nôtre. Mais, nous dépassant rapidement; elle vint se

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présenter devant le port d'Alexandrie. Ne nonsy trouvant pas , elle vira de bord et courut aax Dardanelles. Le surlendemain do jour où Nelson s'était éloigné du port d'Alexandrie , notre flotte paraissait devant cette rade, et nos soldats saluèrent, par des cris de joie, la terre nouvelle qui s'offrait à leurs yeux.

On savait que Nelson avait apparu la veille devant la ville; en conséquence, Bonaparte résolut de descendre surle-champ. Dans le moment périlleux du débarquement, une frégate parut à rhorizon-, on la prit pour une voile anglaise qui précédait une escadre : « Fortune , s'écria Bonaparte, ta m'abandonnes ! Quoi, pas même cinq jours!» Mais avant de quitter son bord, il voulut donner cette belle consigne à larmée entière :

« Soldats , les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans j leur premier article de foi est celui-ci : n n'y a pas d'antre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. Ne les contredites pas ; agissez avec eux comme vous avez agi avec les Juifs et avec les Italiens. . . Les légions romaines protégeaient toutes les religions. » Nos soldats marchèrent sur Alexandrie ; Bon , Rléber et Menou attaquèrent la vieille cité à demi ruinée, enlevèrent le mar qui l'entourait ; mais le combat menaçait de se continaer dans les rues , lorsque Bonaparte adressa une proclamation aux Égyptiens : « N'est-ce pas nous qui avons détruit le pape qui disait qu'il fallait (aire la guerre aux Musulmans? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte? Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! malheur à ceux qui seront pour les Mamelacks et combattront contre nous! » Les armes tombèrent des Egyptiens, qui résistaient par peur de la domination des infidèles.

Après le débarquement de l'armée , Brueys se rendit dans la rade d'Aboukir , oii s'étant embossé , il se croyait inexpugnable.

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Aa mîKeo de ce pays nouveau , sous ce ciel d*airaiii et de feu y dans ces sables mou vans, un sombre désespoir sVmpara de nos vailians soldats. Ils regrettaient la belle et féconde Italie, cette terre de verdure et de fleurs. On était en juillet. Le Nil allait bientôt inonder TÉgypte , et Bonaparte voulait arriver au Caire avant le moment de ce phénomène. Il organisa promptement Alexandrie, y laissa trois mille hommes qu^il mit sous les ordres de Rléber, qui avait été atteint d'une balle au front. La flottille, des* tinée à longer la côte jusqu'à Rosette, remonta le Nil; elle devait fournir; pendant la marche que nous allions faire, des munitions et surtout des vivres i nos pauvres soldats^ qui en avaient un si grand besoin. Pour arriver d'Alexandrie à Ramanieh , deux routes s'offraient à Bonaparte , il prit la plus courte, celle qui traverse le désert. Nous quittâmes le Caire le 18 messidor ] Desaix commandait Tavant-garde. Une fois entrés dans cette mer de sables, nos soldats, épuisés de chaleur, souffrirent tout ce qu'il est humainement possible à Thomme de supporter. Les généraux les plus braves et les plus énergiques, les Lannes, les Murât, tous ces guerriers éprouvés par tant de batailles, jetaient, dans des momens de rage , leurs chapeaux contre terre. Plus d'une fois les soldats voulurent s'emparer de leurs drapeaux et retourner avec eux à Alexandrie *, leur co* 1ère était à son comble, et leur arrachait des imprécations contre le général en chef. Cependant, des plaisanteries se mêlaient encore aux expressions de leur emportement. Ils disaient , en parlant du brave Dufalgua , qui avait perdu une jambe sur le Rhin : « Il se moque bien de ce qui arrivera; il est toujours sûr, d'avoir un pied en France. » Il se riaient aussi des savans , et par moquerie , ils appelaient les ânes , dont l'Egypte abondent, des demi-savans.

Enfin, après les plus affreuses épreuves, nous arrivâmes , le %i messidor, sur les bords du Nil, dans lequel tous noft soldats se précipitèrent en poussant des cris de

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joie. Desaix rencontra un premier corps de Hatoelacks à Chebrheis, le 13 jaiUet (S5 messidor). Après une canonnade assez yire, ces brillans cavaliers, tout couverts d'or et de soie^ portant des armes d'une richesse extraordinaire et d'une trempe excellente, montés sur les chevaux les plus légers du monde , se reployèrent sur le gros des forces des beys campées au pied des Pyramides.

Notre escadrille eut un rude combat à soutenir contre les djermes (vaisseaux légers) de Mourad-Bey. Les ennemis furent battus, et deux bftlimens pris. Le 21 juillet^ Tarmée partit d'Omedinar , à une heure du matin , et rencontra nne avant-garde de Hamelucks qui se retira en bon ordre sur le corps d'armée, que Ton aperçut bientôt. Sa droite se trouvait appuyée au Nil et à un camp retranché armé de quarante bouches à feu. Au milieu , la cavalerie des Hamelucks, cette merveille de luxe, de bravoure, d'audace et de vitesse, comptait dix mille hommes» soutenus par un nombre double de fellahs destinés à combattre derrière les retranchemens. Son flanc du côté des Pyramides se trouvait couvert par un petit corps de trois mille Arabes. Le S messidor (21 juillet), les Français arrivèrent en vue des Pyramides. C'est là que Bonaparte» en passant sur le front de son armée , s'écria : « Soldats , songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent. » Après avoir prononcé ces belles paroles , le général rangea ses troupes en bataille. Desaix eut le commandement de la droite. Bonaparte forma ses cinq divisions en cinq carres, au centre desquels on plaça les bagages et rétat^major^ l'artillerie garnissait les angles. On vit bientôt Hourad-Bey à la tête de huit à dix mille hommes s'élancer de toute la vitesse de ses chevaux sur les phalanges françaises. La division Desaix fut un instant compromise^ mab les carrés s'étant affermis, reçurent, immobiles, le choc des plus audacieux cavaliers du monde. Arrêtés par nne fusillade non interrompue, ceux-ci galopaient autoar

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