‹ Histoire complète de la révolution française (volume 2)Chapitre 46 sur 93 · BATAILLE DES PYRAMIDES S · texte numérisé non relu

BATAILLE DES PYRAMIDES S

de la citadelle vivante et enflammée. Quelques uns des plus braves, entraînés par un bey intrépide , se précipitèreut sur les baïonnettes , puis, retouruaut leurs chevaux , les poussant en arrière contre nos fantassins^ parvinrent à faire brèche et vinrent expirer aux pieds de Desaix , au milieu du carré. La masse, tournant bride, se rejeta sur le carré de Régnier, et perdit un grand nombre de cavaliers sous le feu des deux divisions qui, étant trop près Tune de l'autre, se tuèrent une vingtaine d'hommes. On vit alors plusieurs Mamelucks, renversés de cheval, se trôner à terre et pousser la rage jusqu'à venir essayer de couper les jambes de nos soldats , au risque d être horriblement mutilés par cent glaives levés sur leurs têtes. Ce qui s'échappa de la colonne d'attaque voulut revenir au point d'où elle était partie; mais elle trouva sur ses derrières la division Dugua, que Bonaparte avait envoyée vers le Nil. Dès ce moment la défaite des Mamelucks devint une déroute. Mourad-Bey lui-même fut entraîné parles fuyards , et se retira vers le Caire , mais non pas sans avoir montré dans l'action une sorte de génie militaire, et la plus éclatante valeur. Quant aux Mamelucks , on doit avouer que leur audace étonna les soldats français, et ieur fit connaître le sentiment de la crainte, qu'ils avaient depuis long-temps surmonté au milieu de tant de batailles, dans lesquelles le courage su-, .blime était devenu une habitude pour tous. Le camp d'Embaheb tomba en notre pouvoir avec ses immenses richesses*, durant plusieurs jours , Tarmée française ne fut occupée qu'à retirer du Nil les cadavres des Mamelucks, dont les dépouilles et les armes étaient du plus grand prix. Cette journée décida du sort de TEgypte.

Après la défaite des Pyramides, le pacha avait quitté le Caire-, son kiaya vint conférer avec Bonaparte. Ibra* him-Bey abandonna aussi la capitale , et les janissaires ayant déclaré qu'ils n'avaient pas intention de combattre , le général Dupuy , en qualité de commandant de place ,

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prit possession de la eiiadeile de la grande cité de TEgypte moderne. Le général en chef 7 fit son entrée le 26 joillet. Il alla loger sur la place EUBekir, dans la maison d'Elfy- Bey, où il transporta son quartier-général. Nos soldats regardaient avec étonnement cette ville immense et inconnue, qui leur semblait être d*un autre fige. Cependant, les deux principaux beys, Ibrahim et Mourad, se retiraient lentement, Tun vers la Syrie, l'autre sur la Hante-Egyple. Bonaparte se lança à la poursuite d'Ibrahim , le battit à Salahié, et le rejeta en Syrie. Desaix fut chargé, après l'inondation, de s'emparer de la Haute-Egypte et d'y poursuivre Mourad-Bey à toute outrance.

A peine maître du Caire , Bonaparte s'était hâté d'ordonner sa conrquête. Il visita les scheiks et leur fit espérer que la vieille domination des Arabes reprendrait sa splendeur. Un divan fut créé dans la ville , la justice laissée aux eadis. Aussi, voyant ce conquérant si humain, si doux , des soldats, trop vi& pour la gravité musulmane, mais bons et faciles, les Arabes commencèrent à célébrer la gloire desfai^oris de la Victoire et des braves d'Ocei dent D'un autre côté y touchés de nos égards pour leur culte , les prêtres de la grande mosquée publièrent une déclaration en notre faveur.

Le 18 août, Bonaparte eut soin d'assister à la fête du Nil , ce père nourricier de TÉgypte. Le général français , voulant lui-même distribuer les prix apx vainqueurs des joutes, captiva le peuple par son affabilité; il se Tattacha encore bien davantage en célébrant avec pompe la fête du grand prophète. Le jour de la cérémonie, on le vit assister à toutes les prières dans la grande mosquée , prendre part h toutes les cérémonies prescrites par la religion. Grâce à une conduite si sage, et qui ne coûtait aucun effort i sa raison, il se fit presque vénérer comme nn saint musulman par les adorateurs du grand Allah.

Mais ce n'était pas tout d'avoir vaincu l'ennemi et de

ENTIuEB au CAIRE. Vil

gagner les cœan, il fallait féconder la conquête par les travaux da génie et da savoir. En conséquence , le général ordonna aux savans qu'il avait amenés avec lui de former l'Institut d'Egypte, et de commencer le cours de leurs travaux, pour faire renaître la civilisation du milieu même des ruines de la barbarie. Monge fut élu président par ses collègues. Bonaparte , porté à la vice-présidence, proposa au nouveau corps constitué un assez grand nombre de questions qui embrassaient tous les besoins présens et le sort à venir de la colonie qu il avait résolu de créer et de fonder à jamais. Au moment où toqt semblait répondre à la prévoyance et sourire au génie du nouvel Alexandre, qui ne cessait d'avoir les yeux fixés sur FAsie, les côtes d'Egypte étaient pour nous le théâtre d'un affreux désastre.

£ii quittant le rivage pour marcher sur le Caire, Bonaparte avait expressément recommandé à l'amiral Brueys de mettre son escadre à l'abri des Anglais , jusqu'au moment de faire voile vers Corfou» s'il ne trouvait pas un mouillage commode et sûr. firueys s'était rendu dans la rade d'Aboukir et avait cru s'embosscr de manière à ll'être pas pris entre deux feux. Ses treize vaisseaux de ligne formaient un demi-cercle, dont l'une des extrémités s'appuyait à un îlot qui portait le nom de l'îlot d'Aboukir. Brueys ne pensant pas qu'un vaisseau pût passer entre sa ligne et cet îlot , s'était contenté d'y placer une batterie de douze pièces. Pendant ce temps, Nelson, instruit de notre débarquement devant Alexandrie, envoya des frégates pour observer la Hotte française^ lui-même suivait avec le ferme dessein de l'anéantir si elle était attaquable. Le 14 thermidor (l^i* août), vers trois fieures après midi, le Taisseau t Heureux signala douze voiles, et bientôt on reconnut Tescadre ennemie , composée de quatorze vais^ seaux de bayt-bord et da trente bricks. Aussitôt Brueys

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fit donner le signal du combat ', on avait si peu prévu un engagement que malheureusement la plus grande partie des équipages se trouvait à terre. Des officiers partirent aussitôt pour ramener promptement tous les matelots à leur bord. L'escadre de Nelson arrivait à toutes voiles vers notre mouillage-, bientôt elle diminua sa toile, et Tont vit clairement que Tintention de l'intrépide chef anglais était de nous attaquer sans retard.

Par une manœuvre hardie, il résolut d'aborder notre fer à cheval vers la gauche , et de passer entre Tilot et notre escadre. A cinq heures trois quarts j la galiote française V Hercule commença à jeter des bombes sur les vaisseaux les plus avancés de lescadre ennemie. A six heures, les deux têtes de ligne se canonnèrent. L'évolution que tentait Nelson n'eut pas d'heureux commencemens. Le Culloden s'échoua sur les bas-fonds , mais le Goliath , le Zélé y f Audacieux j le Thésée ^ tOrion, furent plus heureux et filèrent jusqu'au Tonnant y qui était le huitième de la ligne française. Dans cet état, notre gauche et notre centre , pris des deux côtés , avaient à supporter tout Teffort de l'escadre ennemie.

Nos deux premiers vaisseaux furent bientôt désemparés et démâtés. Mais Brueys, monté sur l Orient ^ menaçait, avec ses cent vingt canons , d'écraser tout ce qui l'approcherait. Enfin, voulant appeler toute la flotte à prendre part au combat, l'amiral français fit signe à ses vaisseaux de la droite de se porter sur les Anglais \ cette manœuvre eût mis les vaisseaux ennemis, qui nous assaillaient en dedans, dans une position désespérée. Les signaux de l'amiral ne furent pas aperçus , et Villeneuve, auquel devaient toujours manquer les inspirations qui sauvent une armée et la gloire d'un pays , attendit immobile l'issue d'un combat où sa présence pouvait décider la victoire. Plus tard , une indécision pareille dans le maréchal Grouchy perdra

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Napoléon et Tempire à Waterloo. Cependant Brueys repoussait victorieusement les efforts 'de son redoutable adversaire.

Notre feu se'soutint toute la nuit -, le raatin encore il *était temps pour Villeneuve d'écraser Tenncmien se portant au combat avec ses vaisseaux intacts; il n'en fit rien. Brueys reçut deux blessures graves , bientôt après un boulet le renversa. Dans cet état, ayant entendu le contre-amiral Gantheaume ordonner de le transporter au poste des blessés, il eut encore le eourage de dire, d'une voix ferme et en serrant la maia à Gantheaume : « Non , un amiral français doit mourir sur son banc de quart. » La mort ne se fit pas attendre. Z'One/ir résistait toujours*, le Belles rophon , un des principaux vaisseaux des Anglais , abîmé par le feu de lamiral et entièrement démâté , se vit contraint d'amener ; mais il ne resta pas en notre pouvoir. Seize ans plus tard, ce vaisseau, qui aurait dû être notre conquête et servir contre nos ennemis, portera Napoléon à Sainte-Hélène. Cependant, le Franklin j le Tonnant ne se battaient pas avec moins d'héroïsme que le vaisseau amiral-, déjà le bâtiment anglais , à tribord de t Orient, ne tirait plus qu'à de longs intervalles. Gan* theaume venait de faire prendre à ce dernier une meilleure position, lorsqu'il aperçut tout à coup le feu sur la dunette. Il ordonna de courir aux pompes-, malheureusement elles se trouvaient brisées par les boulets. L'incendie fit en peu de\emps d'effroyables progrès. Une demi-heure après, à dix heures et demie , V Orient embrasé sauta ep l'air avec un horrible fracas. Les deux armées demeurèrent immobiles pendant plus d'un quart d heure. Le combat ne reprit que faiblement jusqu'à six heures. À ce moment le feu redoubla de part et d'autre. Le Franklin , le Tonnant , tAqm* Lonj se couvrirent de gloire. Le Peuple Souverain, le Spartiate, ne furent pas moins héroïques. Le iS thermidor, à midi; le combat durait encore *, il se ralentit peu à peu.

SS4 RÉVOLUtlON PfLANÇAJÈÈ.

Thévenart> commandant de t Aquilon ^ fût tué*, Dapetit- Thouars , Fun des plus braves officiers de notre marine, tomba mort. Il eut d'abord les deux cuisses emportées, puis le bras coupé : « Equipage du Tonnant^ s'écrîa-t-il en sentant sa fin approcher, ne vous rendez jamais ! » Et , comme il voulait mourir libre, il ordonna qu'on le jetât i la mer.Il fut obéi!... Casablanca tombe mort auprès de Tamiral, son fils, après avoir donné des preuves de la plus insigne valeur, attacha le corps de son père à un débris de mâts , et se précipite dans la mer avec lui. Peut-être eût-il sauvé ce précieux dépôt, mais il périt lui-même dans l'explosion de t Orient.

A une heure après midi , Villeneuve coupa ses câbles , prit le large avec le Guillaume-Tell^ le Généreux ^ et les frégates la Diane et la Justice. Trois autres vaisseaux se jetèrent à la côte, et s'échouèrent sans s'être battus. Ces deux inconcevables fautes sauvèrent Nelson, qui tremblait d'être attaqué. Abîmé par notre escadre, et incapable de nous résister, il se trouvait réduit à un état tel qu'il se vit obligé d'aller se réparer dans les ports de Sicile, après avoir tnis à terre sept à huit mille matelots, mousses et soldats, pris sur nos vaisseaux pendant l'action.

Kléber qui, placé sur le phare d'Alexandrie, avait contemplé avec la plus vive douleur toute cette scène de carnage, se hâta d'envoyer son aide-de-camp Loyer au général en chef, pour lui apprendre la désastreuse nouvelle. Bonaparte voyait l'Asie lui échapper et tous ses grands desseins tombés par terre. Désormais captif dans sa conquête, à peine s'il pouvait conserver l'espérance de s'y maintenir. Cependant aucune marque de surprise ou de trouble ne parut en lui : « Nous n'avons plus de flotte , dit-il, eh bien! il faudra rester dans ces contrées ou en sortir grands comme les anciens ». Il répondit à Kléber t <i Les Anglais nous obligeront peut-être à faire de plus grandes choses que nous n'en voulions faire. » Kléber était

MTAaU t>'ABOt»Aé USA

digne d'entendre ce langage; il loi écrivit : « Oui, hoiuf les ferons ces grandes choses, et je prépare déjà toutes mes facultés. »

Dans cette terrible épreuve > Bonaparte ne cessa pas un moment de se montrer maître de lui-même. La sérénité de sdli front, sa constance sans effort, rendirent le courage et même la sécurité à presque tous. Son premier soin, à son retour au Caire , fut de rassembler les débris de noire marine, qu'il plaça sous les^ ordres du vigilant Gantheaume, sauvé par miracle de Texplosion du vaisseau amiral. L'organisation de TEgypte, la direction de la société savante, la suite des opérations de Farmée, la police de l'Egypte, les travaux de la baute administration, les vivres^ Thabillement et l'équipement des troupes, la correspondance avec les généraux, la direction suprême de la guerre, A^% rapports assidus avec les chefs des autorités du pays, surtout avec les ministres de la religion, remplissaient les journées et souvent les nuits de Bonaparte. Il ne s'occupait pas moins de soutenir le moraP et d'enflammer limagination de ses soldats, en leur faisant oublier le désastre d'Aboukir par de nouvelles expéditions proposées à leur courage , et par des actes et des cérémonies qui leur retraçaient des souvenirs de gloire. C'est ainsi qu'il fit graver , devant eux, sur la colonne de Pompée, les noms des quarante premiers soldats morts en Egypte-, c'est ainsi qu'il voulut célébrer la fête du septième anniversaire de la république, avec une pompe extraordinaire qui ravit le peuple égyptien et l'armée française, confondus pour la première fois dans les mêmes plaisirs et les mêmes sentimens.

Les relations du dehors attiraient également l'attention constante de Bonaparte. Il cherchait partout les moyens d'ouvrir des conférences avec la Porte ottomane, invitait le pacha d'Egypte à venir reprendre son poste au Caire , et a'eiforcait de nous condlier le pacha de Damas. En

même temps, il assurait aux négociaus musulmans I^ plus grande sécurité pour leur commerce-, il ca|)tait par des caresses et par des actes d'une sage politique la bienreiU lance du bey de Tripoli , du schérif et du sultan de la Mekke. Le schérif Galed, fils de ce sultan , répondit dans les termes de la plus honorable confiance à Témir Bonaparte, le protecteur des ulémas et lami des vrais croyans. Parmi les pachas de la Porte, celui ayec lequel il importait le plus à Bonaparte de maintenir la paix , était le fameux Achmet, pacha de Saïd (Sidon) et de Saint- Jean d'Acre, surnommé Djezzar ou le Boucher. Cet homme entreprenant et féroce commandait , avec le titre de visir, tout le pays situç entre le Nahr-el-Kech et Gésarée. C'est à ce monstre de cruauté que Bonaparte adressa son aide-de-camp Beauvoisin avec des lettres amicales. Achmet ne voulut ni recevoir l'envoyé, ni correspondre avec Bonaparte. Ce dernier avait là un irréconciliable ennemi , qui seul contribuera plus que toutes les forces de la puissance ottomane à ruiner Texpédition d'Egypte. Pour tout délassement à une vie si pleine et si sévère , Bonaparte s'entretenait des sciences avec Monge et Bertholet , ses deux amis^ de hautes mathématiques avec Fourier ou Costas,des arts avec Denon , le curieux investigateur des merveilles de l'Egypte, et de poésie avec Parseval-Grandmaison, qui avait à combattre .certaines préventions du général contre Homère.

Bonaparte était aussi grand administrateur que grand capitaine \ cependant malgré son expérience, malgré l'habileté des hommes chargés de Texécution de ses ordres, souvent admirables de prévoyance et de précision , le plus difficile des travaux était la répartition de Timpôt. Faute de connaître les habitudes, les ressources du pays , et ce que le peuple pouvait supporter le moins impatiemment, on commit d'abord des fautes graves \ mais Bonaparte , qui cherchait le vrai en tout^ et savait le découvrir prompte-

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