‹ Histoire complète de la révolution française (volume 2)Chapitre 59 sur 93 · ÉTAT DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA RÉPUBLIQUE

et le désastre de Quiberon, marchaient à leur but avec t|n ensemble de mesures que rien ne pouvait déconcerter. Les départemens de TOuest étaient devenus le point central delà réunion des mécontens. Plusieurs agens, accrédités par ie prétendant, débarquèrent dans la contrée ^ ils avaient à leur tête le célèbre Frotté, auquel se ralliaient Gbatil- Ion, d'Àutichamp, et ce Bourmont qui, après avoir trahi la monarchie pour Bonaparte, trahira un jour Bonaparte pour les Bourbons. Dans Indre-et-Loire, un chef royaliste se proclamait Tun des restaurateurs de la monarchie. Une vaste conspiration, qui avait son centre à Paris, comprenait toutes les frontières du midi^ de nombreuses ramifications s'étendaient à Bordeaux , à Lyon et dans tous les départemens que Masséna venait de préserver de Tinvasion. Une espèce de Vendée se préparait à surgir dans le dépar«> tementde TEure, qui communique par des forêts avec la Bretagne, prête elle-même à s'émouvoir comme les autres parties de TOuest. Il n y avait pas une ville ou une «ommune importante de France qui ne renfermât son comité royaliste. Une fois muni des signes de ralliement du parti, ou parcourait toute la république de comité en comité. Les arrestations des acquéreurs de domaines natiotionaux, les pillages de diligences, les brigandages de toute espèce avaient repris leur cours avec une sorte dimpunité. Au milieu de ces désordres, que Ton cherchait vainement à empêcher, parce que les troubles réprimés d'un côté, reparaissaient aussitôt sur un autre point , on ne peut rien imaginer de plus déplorable que Tétai du gouvernement dénué de ressources , sans argent, sans crédit^ sans appui dans le peuple , en guerre avec une partie des conseils, et renfermant dans son sein des élémens de conspiration contre lui-même. Chaque jour voyait tomber une pierre de l'édifice; et ce qui ne saurait se concevoir, fiohier, président du Directoire, ne s'apercevait aucunement de cette décadence. Quand des amis sincères ve-

naicDt la lui signaler/ i|répoadait avec rin^perturbable sécurité d'un homme qui voit tout , qui sait tout , q^ui ne craint rien , et qui croit faire face à tous les dang^ers. Les victoires de Suisse et de Hollande l'avaient plongé dans uu état de confiance et de sécurité dont aucune raison ne pouvait l'arracher. Siejës, qui voyait la machine s^e détraqu<er, souriait de la bonhomie de sou ^vpugle collègue. Bientôt elle allait être ^ors d'état dç parcber ^ çp^epdant il ne fallait pas qu'elle s'arrêtât tout ^ fait f^v^nt qp'on eût trouvé le secret de lui imprin^er u^ nouyeau mpuvement. C'était la pensée qui absorbait toute Tattention 4e Sieyès ; quoique naturellement silepcieus et sobre 4e paroles, il avait cependapt révélé son opinion sur lincapacité du gouvernement par une assez iinprudente sentence : « Il ne faut plus de bavards, il faut une tête et une épée. » Le mot était juste ^ mais ce cjue Sj.eyes qe pc;pjsait pa? : il fallait que la tête et Tépée appartiu^sent ^u Vf^èï^ji jbomme. Et où prendre cet homme extraordinaire? Depui^ |a mort de Hoche, on ne pouvait trouver ni uq ^rand capitaine, ni un habile pilote dans les généraux en chef. Moreau, Jourdan, Brune, Cbampionnet, Kiéber relégué en Egypte, Masséna lui-même, qui peut-être les surpassait tous en force d'ame et en génie militaire, étaient également jnca* pables de conduire le vaisseau de l'état. Je ne ({ompte pa^ Barras, qui n'avait que trop prouvé son impuissance à tenir avec fermeté les rênes du pouvoir. Bonaparte çeul, qui avait appris à gouverner autant qu'a vaincre, Bonaparte, dont l'Italie et rËgyte avaient subi Tinfluence souveraine, remplissait les conditions nécessaires à la solution du problème proposé. Au souvenir de ses premier? trioqipbes , agrandis par nos revers présens ^ au récit de. s^es bataillçf d'Orient, dont les noms sortis de la Bible raj^^elajef^^ une si haute antiquité , il appfiri^içsait. à tpqtçj; le? ims^gin^^ûfi^ comme un homme marqué (lu sc^aq ^^pf^: fatal^t^ 4^ gloire , comme tin de ces conquérans que 1 Egypte des

ORGANISATION BEH BOYAUSTfiS. 40Y

P(oiémées Sappeléh des dieux jaa^^emls. Tdus leâ ^'én^ se (oornaMiot ¥et% >ts rivages do Nil, mais «fii «rbyalt le taitiqa^ur frâonaier'daDs m coûqti^ , «t lai-niCfmè peut-^tre ne pensaU paavoir ea sortk tfoe pstr vn set^s ^^tt'aôtdiaake , je iits db pas tncspéré , car tes bMMïièis de ^13 (^o ractèr« attendeiat iooîoiirs des ii^aoliE^ l^C liés te^tfièïit même coitifeie des coadîtionB de letir ^ie èé^c/iq^è : Fàta viam im^emmt est lenr.defHe. Après te bàtaïlle d'Âbbukir, ¥eift]^ %\ à firopos pour reicrrer le mornl de b^re armée, que k hsgifèt de la patrie et Teinui de t^xîl ôlic^paieml d'Hûè manière 'Hlarmaate» le yaim^aear étdfl sans aucQiie tHMi^elle du Directoire ; préissé d éè oble<iir, il avait envoyé « Ters la floitte aiÉglaise ^ ud parlementaire qui, iatrciidiiit sens le prétexte d'un échange de prisoht^i^rs, devait s'ioforaior des événemaKs survenus en Europe. Sidney-Smith retint le padcmebtaii^ ^ mais sâki«3 dotite avec un malin plaiair , il fit passer an général les jb^irDaul aoglais, et une gazelle de Francfort, remplis du (aMeaù de nosreyerg; Masséna n'avait point encore relevé notre gloire i Zurich. A ces tristes nonvelies, Bonaparte prit la résolution de s*ouvrir une route qiri semblait fermée à iOa audace par les vaisseaux anglais , et de venir au sccout^ de sa malheureuse pairie. On a dit qu'il avait reçu des lettres de ses frèreis et de Joséphine sôr le véritablt» élat des choses; on a prétendu que le directeur Merlin lui avait expédié un officier porteur d'nn ordre de râ(^pel-, les historiens se sont accordés à répéter qu'il avak 'emporté en partant la permission officielle de revenir q^nd il le jugerait à profios. Quoi qu'il eil soit de ce^ diverses aa$er4ions encore eDvel<^pées d'b» nuage, Bonaparte voulut exécuter an moment même le projet qu'il avait conçu, par une des plu» hetireoseB inspirations du génie qui lui promettait encore tant de grandies choses. En* Qonaéqnencè, il ordonna, dans le plus grand ëecret, & l'a- Htiral (xânthcaorne, de se rendre dans Alexandrie etd*y..

408 bbvoi.utio:m française.

préparer les frégates la Muiron et ta Cérh. Il ne fit part de son projet i personne, pas même à Kléber, auquel il laissait le commandement de Tarmée avec des instructions de la plus haute sagesse , instructions que ce général aurait dû graver profondément dans pa mémoire pour rester toujours k la hauteur de la glorieuse mission de continaer un grand homme. Après avoir pourvu à une si importante nécessité , jBonaparte courut au Caire et se dirigea ensuite tout à coup sur Alexandrie , emmenant avec lui Berthier, Launes, Murât, Andréossy, Monge, Berthollet, Parceval-Grand-Maison et quelques uns de ses guides. Sur le soir, il se jeta, lui et les siens, dans des canots préparés, et monta , presque en vue d'une frégate anglaise, à bord du bfttiment qui devait le porter. On mit aussitôt & la voile pour échapper, i la faveur de la nuit, aux croiseurs ennemis. Un calme fatal faillit perdre laventureuse expédition; déjà même on pariait de rentrer dans le port, a Soyez tranquilles , dit le César, nous passerons , la fortune ne nous trahira pas ^ nous arriverons malgré les Anglais. » I>ans sa première traversée , Bonaparte avait fait du vaisseau amiral un centre de conférences sur les questions les plus élevées de la science , de la guerre , de la marine et des antiquités du pays que le génie de la civilisation revenait vbiter après un exil de plusieurs siècles. Pendant le retour, oii malgré le courage naturel à des hommes aguerris par tant d'épreuves, la grandeur do danger préoccupait les plus fortes têtes, lui, se promenant sur le pont de la frégate , avec un air calme et serein , au milieu des vaisseaux anglais dans lesquels on pouvait tomber à tout momeut , rassurait tous les cœurs en inspirant à tous une confiance absolue dans son étoile. Au reste, ses pressentimens surllssue de la traversée ne le trompaient pas. En effet, après la naviga* tion la plus étonnante , et une retraite forcée dans le pori d'Ajaccio , échappant au danger d'être prise par de& voiles

BONAPARTE APPHENDS H08 REVERS. 409

anglaises qui avaient paro i la vue des cfttesi la frégate en tra dans le port de Fréjus le 15 vendémiaire an vm (9 octobre 1799). La joie la plus exaltée s^empara de tous les habitans lorsqu'ils apprirent cette miraculeuse arrivée. En un moment le port se trouva couvert d'embarcations . les bàtimens furent envahis , tout le monde voulait voir Bonaparte. Il n'était plus temps de faire observer les lois sanitaires -, entraînés par le mouvement général de la po« pulation, les préposés i la santé déclarèrent que la pratique avait eut lieu à Ajaccio. Heureusement y il n'y avait point eu de malades i bord pendant les cinquante jours de la traversée. Le soir mfime, Bonaparte partit pour Paris avec Berthier. A Toulon , la nouvelle de son arrivée fut solennellement proclamée. Le peuple fit éclater des transports de joie , le vaisseau amiral et les batteries tirèrent vingt-un coups de eanon . Un arbre de la liberté fut planté i la porte dltalie. Les Lyonnais portèrent Tallégresse jusqu'au délire. On joua en présence de Bonaparte une pièce improvisée qui avait pour titre : le Héros de retour ^ et, à chaque trait, des applaudissemens frénétiques lui rappelaient l'enthousiasme des peuples d'Italie. Partout sur son passage les mêmes acclamations \ ce fut comme une marche triomphale. La première connaissance du retour de Bonaparte se répandit à Paris , dans le spectacles, le 2i vendémiaire; le public l'accueilHt par des applaudisse* semens tumultueux plusieurs fois répétés. Le Directoire parut partager l'ivresse générale-, le lendemain même^ à la suite d'un message sur les succès de la république en Hollande, et à la fin duquel il annonçait avec plaisir le débarquement de Bonaparte et des compagnons de sa périlleuse traversée , l'Assemblée retentit d'acclamations et des cris de vive la république ! L'Assemblée se leva toute entière. A l'éloge de nos armées, des orateurs joignirent celui du sauveur rendu à la France par une faveur spéciale de la fortune. Baudin des Ardennes, l'un des auteurs de la

4I>0 H^VOLUTION FI^ANÇ/klSB.

poustUotion de ji>o m, homme probe et vertueux, malheafeuscmeipt Ux>p porié h redouter te« Jacobins y etpar con- ^cpieot ik l^fk haïr, .mais du rcslQ aincèremeni altacbé à la république qu'il croyait perdue , mouriU 4b joie en apprenant 1/9 retour diO celui qu'jU regardait conuiie uu enyjQjé du ciel.

BoaapiKilLe firriva è Farâ le 24 vendémiaire ( 16 octobre). Il dQ(»c0adit danfi aa .««isoii de k rueCbaotereîne à rii^u de toujt le monde. Oeu^ heures après, il se ren^ çj^e9 Gohifer, pr^sid^nt4u Directoire .^ dans Tentrevue, on convint qae le lend^maio il serait présenté aux odambres 4^ pouvoir e^iécutif. La réceptionne passa en complinaens plus pu moins sincères. Aiors^ entraft dans des etplicatiçii«né«essaijre^, Bonaparte dit qu'il avait lai»»é lEgypte q( réunis Tarmée d*Orient ea des mains capables de défendre notrp conquête. Il ajouta que profondément ému fypr le récit de9 désa&trcrs qu'avait éprouvé j$a p^trie^ il était accouru pour les réparer a la léte de no$ braves soldats^ mj»i3 que, dans i^a route, il avait appris avec ivresse ie» victoires de Brune et Masséna* Puis, meUan), la main ^r la gard^ de sa vaillante épce, le guerrier protesta que jamais ellç ne sortirait du fourreau que pour défendre la république. Le président répondit avec dignité, en laistant pourtant apercevoir à Bopaparte que malgré les deux triomphes récens, la guerre pourrait encore lui offrir des pqçasiooa de moissonner de nouveaux lauriiars* L'entrevue ne termina par une accolade 4m président ; on peut douter qM'<)lle fût sincère y et qu'il y eût sympathie entre les deux açt0urs de la scène.

Tous les hommes de quelque autorité, les généraux, tas officier», les ministiges, les- députés « «ovrurent chez 9o«9aparte^ et, sous ky prétexte de radmir0r cdiiune un gjraiid boo^me, îl^ le flatt^cmt dijkt comme un maître de IV^^ir. Le^dir^tewrs vjnrept tour i tour rendre visite Qi Bonaparte. Sieyès, qui croyait peser aulant que lui dan^

ARRIVÉE DJS ^lO^APARTfi EN FRANCE. itljl

la balancf^; et qui VQi^lait j^ardcr la dignitjé du pç^MYpir; s!^b$r tiot seul de cette politesse. Daos on dîner chei: Gobief; auquel assi3taieDt plusieurs membres dé Tlostit^t et Sieyiè^^ Bonaparte, peut-ôtrje mécontent de jcejLte conduite , pe^têlre cédauit à ime antip^ljiie naturelle , ne dit p^s un mot à ce directeur, et alTecla même de ne pas le regarder* Sieyès sortit profondément offensé. « Ayez-voijs yu, dit-il, ce petit insolent^ qui n'a pas même salué le mefpbre d'unp autorité qui aurait pu le faire fusiller?^ Ce jpur-)à eujt lieu Ja première entrevue de Morpau et B^n^pa^-le^ leur cDlrelien eut de |a ressemblance avec celui de Sejrloriiis e^ de Pompée d^ns Corneille. Les deqx rivaux se jugèrent eu^ -mêmes. Moreai| reconnut Taspendant de Bon^par^e j Bonaparte sentit Tinférjorité de Moreau ep politique , et ne le craignit. plqs pour concurrent.

Pendant le cqurt iplpryajie q,ui sépara spo arrivée 4ç l'événement qui mûrissait en silence ^j des invitation? lui furent faites \ il accepta un dîner f hez chaque diçecleur, fnaissous 1^ condition qu'on serait en famille et sans aucuiji élran^er. Quant aux minislrci^, il refusa toutes leurs invitions , excepté celle de Cambacerès, auquel il den^anda pour convives les plus célèbres jurisconsultes du tempa. Il les étonna par ses aperçus sur le co^e- civil et sur le code criminel. Un repas d'apparat lui fut pffert par le Direçloire. Les deux copseils législatifs, qi^oique renfermant beaucoup de mécontens qui suspectaiept Bonaparte et je haïssaient , voulurent adssi Ipi dpnner une fête. Le h^ri guet eut lieu dans l%lise Saint -Sulpice. Au (?ire d^ M. Bailleul, qui était présent, rien de plus sombre, de plus effrayant que cette fête où tant de passions ardentesi et mal dissiipuléçs se trouvaient en, présence, ^es regaçd^ d uo gr^n4 nombre 4e; a^sis^nç tournés ver; Bqp^ji^r^ sembiaienUdire : « Yoilà <5^pi qMi TeuH sja ^^endife le ma^tna de la^rançQ, piajys qou8i v^çrrops s'il Ipi serqdipnpé dç Xcmrr porter s,ur le génie de la république, n Qiiapt à Bompart^,

4tS RifVOLIlTION FEANÇiUSB.

il avait la tète penchée en ayant , Fair sévère et profoDdémcnt méditatif-, ses yeux fixes et interrogateurs dissimalaient mal la crainte et les autres sentimens dont il était agité \ on lot malgré lui dans sa pensée. Tous les partis appelaient un changement , tous voulaient le faire avec Bonaparte ; les Jacobins se présentaient & lui avec leur audace et leur énergie , mais aussi avec le cortège d'une révolution^ les modérés, parmi lesquels Boulay de la Meurthe,

. Cabanis, Chénier, Chazal, Daunou, Talleyrand, Régnaad de Saint- Jean-d'Angély, Bœderer, Yolney, Lemercier, Gornudet, offraient des talens et surtout des caractères plus maniables. Du côté des premiers était le peuple qui donnait une force incalculable^ du côté des autres, une certaine influence dans les affaires-, mais il fallait que ce parti rallié à Sieyès trouvflt dans le chef que Ton cherdiait l'énergie de volonté ainsi que la puissance d'exécu* tion qui manquait à ce directeur. Bonaparte, quoique révolutionnaire, n'aimait pas les Jacobins, et craignait le peuple, auquel on ne peut pas commander comme i des soldats ; les modérés pouvaient devenir utiles et n'étaient point à craindre une fois iqu'on les aurait engagés de

, manière à ne pouvoir plus reculer-, Bonaparte résolut de leur donner la préfËrence. Même en les adoptant, il aurait pu se servir de Barras , qui ne répugnait i rien pourvu qu'il fût quelque chose \ mais ce directeur, qu'il appelait le chef des pourris , ne lui parut qu'un homme usé, nul comme militaire; n'ayant pas assez d'audace pour se mettre à la tête d'une journée qui devait renverser le gouvernement, et assez embarrassant après la victoire, à cause de son esprit d'intrigue et du point de ralliement qu'il pourrait offrir aux mécoatens qu'on allait faire. Cependant le Directoire, dont les alarmes allaient toujours en croissant, cherchait les moyens de se débarrasser d*nn dangereux compétiteur qui pouvait d'un moment à l'autre faire st brigue les armes à la main. Moulin et Gohier parlèrent de

BONAPARTE £T SIEYÈ8. 415

Téloigner en lui donnant le commandement d'une armée y mais Siejës combattit cet avis en alléguant que Bonaparte avait déjà assez de gloire , et qu'il fallait bien plutôt le laisser oublier que de lui fournir de nouvelles occasions d'accroître sa renommée. Barras ajouta que le général ayait assez bien fait ses affaires en Italie pour n'avoir pas envie d y retourner. Malgré ces deux oppositions, il fut résolu qu'on ofifrirait un commandement au général, et qu'on lui laisserait le cboix de l'armée à la tète de laquelle il voudrait être placé.

Bonaparte , appelé au Directoire , prit la parole avant qu'on ne lui eût fait aucune communication \ et comme il connaissait le propos de Barras, il y fit une sanglante al^lasion. Barras se tut *, Gohier répondit à Bonaparte qu'on savait que* ses lauriers était la seule fortune qu'il eût apporté d'Italie. Alors, pour mieux dissimuler, Bonaparte ajouta que sa santé avait besoin de se remettre , et ne lui permettait pas de reprendre la vie des camps. L'entrevue avait déçbiré le voile qui cachait la pensée des deux partis. Dès ce moment, ils étaient tellement suspects l'un à l'autre qu'un éclat ne pouvait tarder.Les conspirateurs n'avaient, pas un moment à perdre pour agir, mais il fallait abso;^ lament un complice dans le gouvernement. Bégnaud de Saint- Jean- d'Angély, Béai, Talleyrand qui nespérait plus rien de Barras et qui saisissait avecil^oie une. occasion de remonter au rang dont il avaU.été précipité par les Jacobins, Lucien et Joseph, qui n'aySt^^nt pas cessé un moment de préparer les voies à leur frère , insistaient sar la nécessité de se rallier à Sieyës, homme^éminent suivant eux, et qui d'ailleurs disposait du conseil des Anciens*, ils avaicat raison,. Sieyës était nécessaire dans le moment *, mais ce que ses amis ne savaient pas , ce que Bonaparte devinait peut-être, ce directeur portait en lui tous les élémens d'une chute prochaine , parce qu'il ne pouvait s accommoder avec personne, et qu'il voudrait dis-

414 RËVOLUTIOIV FIliiNÇAtdB.

piller le pouvoir sans posséder les ihoyens de latter avec un adversaire de la trempe de celtai en' fade duquel il allait se irouvèi^'. Les' mêmes amis ou' pat*tisàns de Bona'parte, notamitiént l'amiral Bruyic, homme fin et délié, le spirituel et confiant Real, voulaient aussi un rapprochement avec Barrai qui y manœuvré par Foucbé, intermédiaire utile on dangiërenx suivant la circonstance , se niontrait disposé à tontes citrconstances; Lé 8'brumaire, Bonapartedînachcz Barras avec un petit nombre de convives. Le repas fini, le directeur parlant sur son propre compte, <^oitime si la fatigué- le forçait'à se r^etîrer des affaires, allégua la nécessité de donner une autre foritie au gouvernement. Suivant son opiniota> le choix des deux conseils, pour un pré^dent du Directoire, devait tomber sur le général Hédouville, homine faihîeetsans aucune influence,* que Barras mettait en avant parce qu'il n'osait pas se nommer. Bonaparte regarda fixemerit Tauteur de cette proposition , et le quitta sans lui répondre. Il descendit chez Sieyès; celui-ci était à dîner lorsqu'on lut remit la carte du général. Il se disposait à liii rendre sa visite dans la soirée^mais Bonaparte revint quelques instans après. Le souple et' adroit Taileyrandy précédé par Chacal,* avait disposé^ lès esprits à on rapprochement. Alors s'ouvrit entre les deux rivaiix une conversationlongoè et décisive dans laquelle Bonaparte, qui ne manquait an besoin ni d'adresse ni de séduction , caressa Torgueildu directeur et promit de se rallier' à Ini et aux Ancieiis. Sl^ës; tout à fait conquis, accourut chez Bonaparte qullûl dit ensotifiatat : « N6us avons joué hier au tal^urett^omme de vieilles duchesses : des gens tels que DoAs ne devraient pasVambset* à- ces sottises-li. » Bonaparte et Sieyès commençaient à s^eutretentr séfieusement d-stffaires lorsqu'on annonça' le directetir MoAiin. a On ne peut rester un instant' tranquille, répondit Bonapiarte-, dites que je n'y suis pas. » L'union de ces conjurés fat scellée par des promesses réciproques et même par

un serment. On ctonvint d'agir da 18' au ità brumaire.

Dans rintervane de demf conférewee^^ BM et Fôii^hé tentèrent de réparer oa: d'atténuer lieti mftlàfdllf esse de Barras-, Bonaparte' ne ^owhit' rien entendi^e: Bàlhrfts tftat l^imême i^' mettre klw disei^étiotf d^ Bonapattë, éV Wc fut pas plus heureux que ses amis. On peut' elpii(}liei^Ië rèfu5 que fit Bonnparte d^assoeiei^ à ses projet» uti' fioittWe' aussi douteux que Barras -, mainte général ne parYitit>-il<pà» à ^ dégager ici bien facilement da sentiiiieilt dé là rècoridaissance , lui qui devait tout à Barras?

A iappul de la jùtirnée qui se préparait, il fallait présenter un nouveau' code constitutionkieh Les bases en forent discutées dans des réunions de Siejës' et de Bbiïapartè avec Bouiây de la Sfeurthe, Bcedërer, dha^al, Gambacërès, Daunott et Tallfeyrand. Siejès' exposa ses^idées^ de vive voix, suivant' sâ( coutume-, Bonaparte lé' pressa* d'écrire ; (( Rédigez'vcrtirecotaistitution, disait-'il, je me'cba^ge de la faire exécuter. » Assurément ce n'était pas le' dernier motdn général, mais iM sentait! le besoin presisàkit d'arriver aune solntitin: Ânssi\ comme le' cônstituatit^pât excellence tardait tK>p' à ' enfanter* TioBûVre qiiHl méditait depuis si long'temps^ on convint d'adoptertitfo espèce'dediet»tutia' provisoire dfe trois mois, confiée aux trois^ consuls •, Roger-Duco£, Siêjrés' et' Bonaparte, qui seraient- eti ontre chargés de prépati^r unecônstitution^ maisrestalt'lâ'qaes^ tion desavoir par qtieh'moyéns on ferait adbpter ce coup d'état aux déni: cttoseils*, qui, quoiqneiprésidés run par Lemercier, vendti à' la faction , rentre 'par Liieieii\ qui^ conspirait avec sbn' frère; pouvnîenft' vonflèlr'rester dàfafcles limités^ constitotionnel les. Voici Texpédietit' imfaginé pour ré^oudée' cette dlfficaltéi La constitotion de Fati m donimnt au conseii ^àè» ancietis le* droit de changer la» ré*sidenee'dfr'cotf>s législalif^ Bonaparte et Sieyëa'euvént^ne' emreviie-^ dftttsi laïqnelle , dé concert areèles metnbreir des itociensTéunî» chez Lcmercier, président de ce conseil,

et ea s'autorisant des dispositions de la loi , on s'ar* rêta au parti de la translation du corps législatif à Saint- Gloudy mesure qui serait proposée par la commission des inspecteurs , à Tonverture de la séance du 18. Aux termes de la constitution , l'exécution du décret appartenait au directoire» qui eût été coupable en s'y refusant; mais comme trois de ses membres, c'est-à-dire la majorité , se trouraient nécessairement opposés au coup d'état, il fut convenu que la mesure serait confiée au général Bonaparte.

L'argent manquait pour l'entreprise ^ plusieurs fournisseurs se réunirent, et avancèrent deux millions; Bonaparte un jour n'en sera pas moins sévère envers eux et leurs pareils, mabs'il encourut alors le reproche dlngratitude, même quelquefois celui d'injustice, il sera justifié par son horreur légitime pour les affreuses dilapidations de ces compagnies, qui avaient spolié la république avec la plus insigne audace.

Les conjurés espéraient que l'emploi de la force serait inutile; mais Bonaparte plus défiant, après avoir pris de loin ses mesures pour s'assurer le concours des militaires, employa toute la journée du 17 à convoquer, pour le lendemain tous les officiers de la garnison de Paris , qui sollicitaient depuis long-temps l'honneur de lui être présentés, et témoignaient le plus vif désir de se retrouver sous son commandement. Quant aux troupes, il comptait d'avance sur le8« et le 9« de dragons , qui avaient servi sous ses ordres en Italie. Il connaissait aussi le dévouement du 21^ de chasseurs , organisé par lui avant son départ, et autrefois commandé par Murât. D'ailleurs les généraux Lannes, Murat, Leclerc, beau-frère de Bonaparte, étaient chargés de préparer à l'événement ces régimens ainsi que les autres corps. Macdonald, Beumonville, Moreau, mécontens de l'ingratitude du Directoire avaient offert leurs services, aussi furent-ils appelés. Jourdan, par probité politique ,

Bix-HCiT BiimAins. 41V

Augereao , par ane suite de son exaltation et par une espèce de jalousie, et Bernadotte par un mélange de patriotisme et d'orgueil, étaient décidément opposés an changement qui se préparait : on ne les avertit point. Toutes les mesures de la prévoyance la plus attentive furent prises pour qu'au moment donné, toutes les forces, tous lesélémens de Faction vinssent se ranger autour de Bonaparte , et manquassent à la fois autour du Directoire. Le ministre de la guerre, Dubois Grancé, découvrit le complot. Il vint en prévenir les directeurs, et proposer l'arrestation de Bonaparte au milieu de Texécution de son projet ; mais les directeurs ne voulurent jamais le droire, et refosërent d'agir, parce qu'ils se reposaient sur les rapports de Fouché , qui entretenait , par son silence ou par de perfides avis, leur sécurité. Gohier surtout, que Bonaparte ménageait, parce qu il lui supposait une grande influence révolutionnaire, rejeta bien loin la proposition ministérielle. Cet excellent homme devait être joué jusqu'au boutdanï cette affaire d'une manière voisine du ridicule.

Le 18 même, les Anciens furent convoqués pour six heures du matin, au nombre de cent cinquante. La séance fut ouverte par un discours de Gornudet, qui dénonçait en des termes aussi vagues qu'exagérés une vaste conjuration tendant à renverser la république. Il ne s'agissait de rien moins que de conspirateurs accourus de toutes parts à Paris, et résolus à lever le poignard sur tous les membres de la représentation nationale. Tout était perdu si le conseil ne remédiait promptement à la grandeur du mal par d'énergiques et promptes mesures. Après avoir ainsi éveillé la peur, la plus crédule de toutes les passions^ l'orateur, qui parlait d'ailleurs à beaucoup de complices tout prêts, proposa la translation du Corps législatif dans la <;ommune de Saint Gloud. Montmajon, Dentzel, Perrin, vou. lurent faire ouvrir la discussion sur ce perfide projet; maïs Fargues, Gornudet, Gourtois, demandèrent à l'assemblée VI. 27

418 IIÉVOL13TIOM FRANÇAISE.

d'aller aux Toix sur-le-champ. Comme beaucoup de dépotés avaient reçu de Sieyès le mot d'ordre , le décret saivaDt fat emporté par la majorité.

« Le Corps législatif est transféré dans le palais de Saint-Cioud , et sy rendra le 19 à midi. Le général Bona parte est chargé de Texécution du décret. Toutes les troupes et la garde nationale de la I7« division militaire, ainsi que la garde des conseils et celle du Directoire , sont mises sous ses ordres. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y recevoir une expédition du décret, et prêter seraient. » Cette résolution fut prise à huit heures, et suivie, c<:)mme de coutume, d'une proclamation aux Français, pour justifier la révolution nouvelle.

À huit heures et demie, un messager d'état (on assure que Cornudet lui- même s était chargé de cette fonction), remit le décret à Bonaparte. Sa maison était trop petite pour contenir le grand nombre d'officiers et de généraux qui l'encombraient ^ il s'avança sur le perron, reçut leurs félicitations, et les harangua en leur annonçant le décret des AWens \ il ajouta qu'il allait monter à cheval pour se readre aux Tuileries. Tous tirèrent leur épée et Iqi promirent , avec des acclamations, de joie , assistance et fidélité, Au nombre des généraux de son cortège, se trouvait Lefebvre, commandant la 17^ division militaire. Retenu parSébastiani,qiii gardait la rue Chantereine avec quatre cents chevaux , et forcé d'entrer dans la maison du conspirateur, Lefehvre croyait donner des ordres, et peut*etre sommer les militaires d'abandonner Bonaparte et d'obéir au gouvernement ; mais Bonaparte lui dit : « Général Léfebvf e , vous êtes une colonne de ia république , je veux aujourd'hui la sauver , et la délivrer des avocats qui perdent notre belle France. » Frappé de la force d'un tel argument , Leiebvre se rendit d'abord , en répondant : <i Les avoeat& l oai, vous avez raison , il faut les chasser ) voua pouvez compter sur moi. »

Cette allocution terminée, Bonaparte se hâta de monter à cheval V puis, après avoir ordonné aux adjudans de faire battre la générale dans les différens quartiers , et d j dooncr lecture du nouveau décret, il se rendit au Conseil des Anciens. Introduit avec son nombreux état-major , dans lequel on distinguait Berthier, Morean , Marmont, Lefebvre , Macdonald , Lannes et Murât, il prit la parole : « Citoyens représentans , dit-il , vous êtes la sagesse de la nation , c'est à vous d'indiquer, dans cette circonstance, les mesures que demande la patrie. La répnblique périssait , vous l'avez su , et votre décret vient de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient le trouble et le désordre , je les arrêterai, aidé du général Lefebvre, mon lieutenant, et de mes autres compagnons d'armes. Qu'on ne cherche point dans le passé des exemples qui pourraient retarder votre marche : rien dans l'histoire ne ressemble à la fin du dix-huitième siècle , rien dans la fin du dixhaitième siècle au moment actuel. Votre sagesse a rendu ce décret^ nos bras sauront l'exécuter. Nous voulais une république fondée sur la ^raie liberté, sur la représentatien nationale; nous l'aurons.... je lé jure! je le jure en mon nom et en celui de mes compagnons d'armes ! » Noos le jurons! répétèrent tous ceux qui escortaient Bona- ' parte, (c Général, répondit le président, le Conseil des Anciens reçoit nos sermens. » Ainsi venait d'être éludé le serment de fidélité à la constitution. Garât fit observer le manque de cette formalité; mais sa' voix ne fut pas écoutée. Le président leva la séance, et prononça rajournement au lendemain à midi , dans le palais de Saint-Gloud. En sortant , Bonaparte partagea les divers commatidemens entre les généraux Murât, Lannes, Marmont, Moreau , Serrurier, etc. Moreau consentit à se charger d'aller, avec cinq cents hommes, garder le directeur au palais an Luxembourg. Moreau avait des injures à venger, maf^ un homme tel que lui ne devait pas s'abaisser au rôle de

420 RÉVOLUTIOIV FRANÇAISE.

geôiier ou d« gendarme , sniyant TexpreMion énergique du directeur Moulin y qui lui parla dans ce moment avee beaucoup de dignité. Au reste , Moreau était encore tellement suspect , malgré ses récens services en Italie , que les militaires envoyés avec lui pour une si triste mission , hésitaient à marcher sous ses ordres. Bonaparte se vit obligé de lui servir de caution. En ce moment , deui proclamations parurent, Tune à la garde nationale , Tautre aux soldats de la garnison. Le jardin des Tuileries , vit arriver successivement quatre ou cinq mille hommes de toutes armes. Vers onze heures , Bonaparte descendit au jardin qu on avait fermé au public. A sa sortie du palais, Bottot , secrétaire et confident intime de Barras, lui remil une lettre par laquelle le directeur donnait sa démission. Suivant les uns , il avait été déterminé à cette démarche par les conseils de Tamiral Bruix et de Talleyrand, porteurs de promesses favorables de Bonaparte, qui l'assurait d'un attachement inviolable \ Barras n'en fut pas moins envoyé à Grosbois , avec une escorte dedragons queNapoléon, dans ses Mémoires , veut bien appeler une garde d'honneur^ suivant d'autres rapports, le directeur, qui finit d'une manière si peu digne de l'un des premiers magistrats d'une grande république , aurait cédé à une réponse foudroyante du général, dont on retrouvera les élémens dans sa harangue aux troupes rassemblées autour de lui.

«( Soldats.

« L'armée s'est unie de cœur avec moi , comme je me suis uni moi-même avec le Corps législatif. Dans quel état j'ai laissé la France, et dans quel état je l'ai retrouvée! Je vous ai laissé la paix, et je retrouve. la guerre ; j'avais laissé des conquêtes , et l'ennemi presse nos frontières; j ai laissé nos arsenaux garnis , je ne retrouve pas une arme 1 Vos canons ont été vendus ; le vol a été érigé en système ] on a livré les soldats sans défense. Où sont-ils, ces braves, les cent

DIX-IILIT BRUMAIRE. 421

mille camarades que j'ai laissés couvcrlsde lauriers, que sont-ils devenus? Cet état de chose ne peut durer-, avant trois mois il nous mènerait au despotisme... Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que ceux qui ont été mutilés au service de la république ! » Pendant que Bonaparte prenait toutes les dispositions nécessaires au succès de l'entreprise heureusement commencée , Moulin et Gohier, plongés dans une parfaite ignorance , se^réveillèrent enfin sur 1 avis tardif de Fouché, qui fut traité par le premier do ces directeurs avec un mépris bien mérité. Au reste, >il u avait la confiance de personne , et malgré les services qu'il voulait rendre et qu'il rendait effectivement, Bonaparte ne lui avait rien communiqué. Dans leur détresse, Moulin et Gohier invitèrent le général Lefebvre à venir leur rendre compte de l'état des choses *, celui-ci refusa d accéder à cette invitation, en motivant sa défection sur ce qu'un décret du Corps législatif le plaçait sous les ordres de Bonaparte; Alors i)s s'adressèrent à leur collègue Barras, qui leur répondit en allant se mettre au bain. Boger-Ducos et Siejès avaient déserté leur poste. On a remarqué que ce dernier s'essayait depuis quelque temps à monter à cheval dans le jardin intérieur dd Luxembourg, et que Barras riait beaucoup de la tardive éducation de l'inhabile écujer. Quelle dût être sa surprise en apprenant que Sieyès était parti à cheval du Luxembourg! On ne pouvait guère être trompé d'une manière plus comique. Lëtonncment de Gohier eut le même caractère, lorsque , le matin du 19, il demanda Tun après l'autre ses collègues et la garde du Directoire. Il ne revenait pas de l'invitation à déjeuner que Bonaparte lui avait faite pour le malin même, et de se trouver prisonnier au moment où il se croyait encore investi du pouvoir suprême de la république. Mais il se releva de cette espèce de ridicule par son attitude et son courage. Il ne lui échappa , ainsi qu'au général Moulin, aucune parole, aucun acte qui pussent

422 RÉVOLLTIOM FRANÇAISE.

lear attirer le reproche et ie mépris. C'étaient d^honnêtes gens tombés dans un piège ^ mais toujours dignes d'estime. Tous deax yinrent trouver Bonaparte qui, quoique embarrassé peut-être au fond du cœur par le rôle assez peu digne qu'il avait joué vis-à-vis d'eux , leur dit sans s'étonner qu'il était satisfait de les voir, parce que leur démarche annonçait la résolution de ne plus s'opposer à un chaugcment devenu inévitable, et qui devait tourner au profit de la liberté. Gohier répondit avec fermeté qu'il étail étonné de n'avoir pas été appelé parmi des conjurés qui méditaient le bien du pays, et qu'il était venu avec son collègue Moulin pour sauver la république.

« Avec quoi? répéta Bonaparte dans un mouvement d'impatience , avec votre constitution qui croule de toute part !

— Qui vous a dit cela? répliqua Gobier^ des perfides. )> Quelques paroles assez vives furent échangées entre les

deux adversaires. Ils se turent un instant , parce qu'un aide- de-camp du général entra précipitamment et lui remit une lettre. Après l'avoir lue, Bonaparte se tourna vers Moulin.

<( Général , lui dit-il avec le calme d'une colère maintenue , vous êtes parent de Santerre ?

— Non, répondit Moulin, mais son ami.

— J'apprends, reprit le futur cpnsul, quil remiaedans les faubourgs^ dites-lui qu'au premier mouvement je le fais fusiller. » Ni Moulin ni Gohier ne se laissèrent intimider par cette menace.

Voyant qu'il ne pouvait les forcer à plier, Bonaparte^ qui les estimait pourtant, et qui avait toujours gardé jusqu'alors des égard» et des ménagcmens pour eux, termina cette pénible entrevue : a Vous n'êtes que deux bommes isolés, impui^san$> je vous engage à vous tenir tranquilles. » Quaud ils fureot partis , Bonaparte dit au sujet de Moulin qui av2\it refusé sa démission : « J'aime cela^ voilà du

DIX-HUIT BniIBIAIRE. 425

moins ua homme qui se respecte. » Les deux directeurs se retirèrent au Luxembourg, où ils se Tirent consignes. On laissa le premier s'échapper; quant au second^ il ne sortit de son espèce de captivité que le 20 au matin. La victoire se trouvait complète -, mais il fallait s'entendre pour la journée du lendemain , journée impartante et périlleuse, car elle ponyait faire triompher d'antres hommes qui, revenant de leur première terreur, parlaient de parodier à Saint-Glond ce que les Anciens avaient fait à Paris , et de déférer le commandement suprême des troupes à Beroadotte. Les conciliabules de ce parti se tenaient chez le représentant Salicetti, Corse de nation et de caractère, plein de ruse et d'audace , capable des plus terribles résolutions, mais trop avisé pour se compromettre sans avoir calculé tes chances du succès. On a dît , mais sans preuves, qu'ostensiblement opposé à Bonaparte, il Tinstruisait secrè tement des trames de l'opposition. Au reste , sincère ou non, il paraissait partager les opinions et la colère des membres de la réunion, dont les menaces et les projets connos rejetaient entre les bras de Bonaparte les modérés toujours trop enclins à prendre conseil de la peur.

De leur côté , les amis de Sieyès proposaient de faire décréter Tajournement des conseils et un consulat provisoire. . Quelqttes uns des assistans auraient voulu qu'on stipulât le maintien de la constitution de Tan III : mais Bonaparte répondit : « Ce n'est pas sur les bases d'un édifice tombé en ruines qu'il faut rebâtir ^ qui dit révolution, dit changement ^ et la France n'attend pas de nous une simple révolution de sérail. Une sorte de dictature momentanée serait tout ce qu'il y aurait de plus convenable -, mais si cette haute magistrature pouvait inquiéter quelques républicains, il faut du moins concentrer le pouvoir, et augmenter ses attributions. » Le projet de décret fut rédigé d'après ces bases et adopté. Sieyès, encore plein des souvenirs de la Convention, pénétré du sentiment des périls qu'un homme

424 RÉVOLUTION rRAKÇAISË.

peut courir en préseoce d'une assemblée populaire et enflammée par des orateurs jacobins , proposa d'arrêter et de consigner chez eux une quarantaine des principaux membres de l'opposition. Bonaparte refusa de consentir à eette violence, en alléguant pour motif le serment qu'il avait prêté le matin même de protéger la représentation nationale. Le scrupule du général formait un contraste assez étrange avec ce qu il osait dans ee moment , et surtout avec ce qu'il allait oser dans quelques heures ^ du reste, il méprisait de si faibles ennemis, et cette jactance ou ce mépris faillirent lui coûter avec la vie tout l'immense avenir de gloire qui l'attendait encore. Moins confiant, Foaché fit dire à Bonaparte : (de réponds de Paris, mais il faut prendre garde à Saint-Gloud^ qu*on ne leur donne pas le temps de se reconnaître ^ si on leur laisse le temps de délibérer, la toge peut l'emporter sur les armes. »Le 19, au matin, les cours du château de cette résidence royale se trouvaient encombrées de troupes. La galerie de Mars était préparée pour recevoir les Anciens \ les Cinq-Cents devaient siéger à l'Orangerie. Malheureusement , elle ne se trouvait pas encore en état de les recevoir , malgré les ordres réitérés deBonapartequi, en proiea laplus vive impatience, comme xin conjuré qui compte les momens, ne cessait de donner des ordres du ton le plus sévère. Les députés étant arrivés de très bonne heure, purent se voir avant l'ouverture de la séance. Quelque chose du secret de Tentreprise avait percé au dehors, en sorte que les esprits s'échauffèrent. Les noms d'usurpatedr , de tyran, de dictateur, de Cromwell, circulaient dans les différens groupes, et causèrent un grand moment d'indécision et même de peur parmi les adhéreDS de Bonaparte. La séance du conseil des Cinq-Cents fut ouverte à une heure, sous la présidence de Lucien. Après la lecture du procès- verbal, Emile Gaudin, l'un des plus zélés partisans de Bonaparte , se chargea de porter le premier l'assemblée sur le terrain choisi d'avance pour cng»jcr la lutte. Après un tableau exagéré de l'état critique

de la France, il proposa de former une commission extraordinaire de sept membres qui, séance tenante, présente-raient un rapport sur les dangers de la république et sur les mesures à prendre pour la sauver.

À cette proposition , des cris de fureur s'élevèrent sur quelques bancs. L'orateur fut précipité avec violence en bas de la tribune. La voix de Delbrel dominait tout ce bruit. « La constitution d'abord , disait-il , la constitution ou la mort!... Les baïonnettes ne nous effraient pas*, nous sommes libres ici ! » Plusieurs députés se joignant à lui demandèrent que Ton renouvelât les erment à la constitution. Oui ! oui ! vive la constitution ! s'écrieait-t-on de toute part. Dessaix , Marquezj, Belin, Grandmaison, Bigonnet , sommèrent le président de mettre aux voix la proposition de Delbrel *, personne n'osa le contredire , et Tappel nominal commença. L'opposition triompbait au-dedans ^ au-dehors le découragement se glissait dans le cœur de quelques uns des modérés qui ^ comme Yilletard, étaient prompts à se repentir d'un moment d'audace , et très disposés à se rejeter dans le parti qu'ils avaient promis de déserter. Augerean, qui n'avait de tête que sur un cbamp de bataille , dit à l'audacieux violateur de la loi fondamentale : « Nous voici dans une jolie position. » — Augereau, reprit Bonaparte avec calme, souviens-toi d'Arcole : les aflaires paraissaient bien plus désespérées. Crois-moi, reste tranquille, si tu ne veux pas en être la victime. Dans une demi -heure tu verras comme les choses tourneront!» Aux Cinq-Cents, rappel nominal pour la prestation du serment dura deux beures. Personne, pas même Lucien, quoiqu'il fût en pleine conspiration, n'osa ^le refuser. Aux Anciens, les choses prenaient un meilleur aspect. Une lettre de Barras venait de leur apprendre qu'il renonçait à faire partie du Directoire. Cependant Bonaparte, impatienté des lenteurs de cette journée, et redoutant de plus en plus les Cinq- Cents, résolut de frapper un coup décisif.

Il se présenta d'abord au Conseil des Anciens. « Re-

426 nÉVOLUTtON fiiakçaise.

présentant da peuple y dit^il , voas n'êtes point dans des circonstances ordinaires^ tous êtes sur «n Tolcan. Permettez-moitié yoas parler avec la franchise dua soldat, avec celle d'un citoyen lélé pour le bien public , et suspendez y je TOUS prie , votre jugement jusqu'à ce qae vous m'ayez entendu. J'étais tranquille à Paris lorsque je reçus votre décret^ à 1 instant j'appelai , je retrouvai mes frères d'armes, et nous vinmcs vous donner noire appui , nous vînmes vous offrir les bras de la nation , parce que tous entêtiez la tête... On parle d'un nouveau Césary d'un nouveau Gromwell *, on répand que je veux établir un gourernement militaire.». Je vous le jure, représentans, la patrie n'a pas de plus zélé défenseur que moi... Représentans du peuple, le Conseil des Anciens est investi d'un grand pouvoir, mais il est encore animé d'une plus grande sagesse-, ne consultez qu'elle et l'imminence des dangers; prévenez des décbiremens ^ évitons de perdre les deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et l'égalité. » A ces mots, Thomas Linéet se levant, apostropha le général : « Nous applaudissons, lui dit-il, à ce que vous dites; mais jurez donc avec nous obéissance à la constitution.de l'an III. » D'abord, aucune réponse à ces parûtes ; - tout le monde garda le silence *, mais promptementremis de l'émotion qu'elles produisirent sur lui-même, Bonaparte reprit avec force : a La constitution! vous sied-il de l'invoquer? Vous l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez violée au 22 floréal y voi» l'avez violée au 15 prairial. La constitution! n'est*ce pas en son nom que vous avez exercé toutes les tyrannies?/.. Mais, puisqu'il ne nous est plus permis de rendre à cette constitution le respect qu'elle devrait avoir, sauvons au moîos les bases sur lesquelles elle repose, sauvons la liberté, l'égalité..... Je vous le déclare, aussitôt que les dangers qui m'ont fait confier des pouvoirs extraordinaires seront passés , j'abdiquerai ces pouvoirs *, je ne veux être , à l'é-

DIX-UUIT BRUMAIRE. 4S7

gard de la oiagistratare que vous aurez nommée , que le bra$ qui la soutiendra et fera exécuter ses ordres !

« Vous Tentendez , s*écria Cornudet qui, pour prix de cette parole , deviendra sénateur sous Tempire y celui auquel vous avez discerné tant d'honneurs y celui devant qui l'Europe et Tunivers se taiseut d'admiration^ sera-t-il un vil imposteur? » Bonaparte reprit : a S'il faut s'expliquer tout à fait, s'il faut nommer les hommes , je iei$ nommerai*, je dirai que les directeurs Barras et Moulin m'ont proposé de me mettre à la tête d'un parti tendant à renverser tous les hommes qui ont des idées libérales... Les différentes factions sont venues sonner à ma porte, je ne lésai point écoutées, parce que je ne suis d'aucune coterie, parce que je suis du grand parti du peuple français<....

« Je ne vous le cache pas , représentaus du peuple, en prenant le commandement, je n'ai compté que sur le Gonseildes Anciens ^ je n'ai point compté sur le Conseil des Cinq-Cents, où se trouvent des hommes qui voudraient nous rendre les coniités révolutionnaires et les échafauds^ sur le Conseil des Cinq-Cents, d'où viennent de partir des émissaires chargés d'aller organiser un mouvement à Paris.

« Qae ces projets criminels ne vous effraient pas *, environné de mes frères d armes, je saurai vous préserver de tout danger... Et si quelque orateur payé par Tétrangor parlait de me mettre hors la loi, qu'il prenne garde de porter cet arrêt contre lui-même ! S'il parlait de me mettre hors la loi y j'en appellerais à vous, mes braves compagnons d'armes que j'ai tant de fois menés à la victoire ', je m'en remettrais, mes braves amis, au courage de vous tous et à ma fortune. »

Le président invita le général à dévoiler, dans toute son étendue, le complot dont la république était menacée. Alors Bonaparte ajouta , entre autres choses: « Puisqu'il

428 hévolutiom fraivçaisb.

est reconnu que ia constitution ne peut sauyer la république, hâtez-TOus' donc de trouver les moyens de la retirer du danger, si vous ne voulez pas recevoir de sanglans et d'éternels reproches du peuple français, de vos familles et de vous-mêmes. » Après ce discours, marqué au cachet d'une assez haute imprudence , il sortit, se dirigea vers le Conseil des Cinq-Cents qui venait d'achever rappel nominal et se tenait sur la défensive. Cependant cette assemblée avait perdu deux heures en vaines discussions qui n'allaient point au but. Grandmaison occupait ia tribune , lorsque Bonaparte , le chapeau k la main , parut à rentrée de l'Orangerie suivi de quelques soldats. Il leur donna l'ordre de déposer leurs armes, et s'avança rapidement dans la salle. « Malheureux, lui dit son frère Lucien épouvanté, que viens*tu faire ici? » Lucien sentait toute l'étendue du danger. En effet, la plus vive indignation (éclata sur les bancs de l'assemblée; elle se leva tout entière comme pour repousser un. usurpateur. « Des sabres ici, s'écria-t-on de tous côtés; des hommes armés! » Plusieurs se portèrent à la rencontre de Bonaparte : <( Général , lui dit Destrem , c'est donc pour cela que tu as vaincu! » « Que faites-vous? téméraire, s'écria Bigonnet en lui posant les mains sur la poitrine, que faites- vous? vous violez le sanctuaire des lois ! )> Les cris à bas le dictateur! hors la loi! s'élevèrent avec une sorte de fureur. C'étaient ces terribles paroles qui avaient glacé de terreur Robespierre au 9 thermidor; elles pouvaient perdre Bonaparte. A la vue de cet orage et du péril de leur général , les grenadiers et les ofBciers restés vers la porte se précipitèrent en avant pour le secourir. Dans ce tumulte, le grenadier Thomé , l'un des militaires qui voulaient lui servir de défenseur, fut blessé légèrement par la baïonnette de l'un de ses camarades; de là vient cette fable d'un coup de poignard, fable accréditée par la politique de Bonaparte. Beaucoup de reprcsentans avaient des armes,

mais personne n'en frappa le grenadier Thomé^^personne n'en menaça Bonaparte lui-même. Il n'y eut point là de Brutus pour le nouveau César, qui se trouva seulement dans un embarras extrême en se voyant en butte aux démonstrations hostiles dé deux cents députés tous en insurrection contre lui. La plus violente agitation continuait à régner dans la salle. En ce moment critique^ Beauvais, député de la Seine-Inférieure, homme doué d'une force d'Hercule, fendit la presse et parvint jusqu'au général, qui, repoussé, refoulé de toutes parts, tombait h la renverse. Beauvais le reçut dans ses bras, et, le tournant avec yigueur, le remit entre les mains de quatre grenadiers, dont Tua lui disait, dans un langage moitié allemand, moitié français : (c Général, n'ayez pas peur, nous sommes avec vous. » Bonaparte était ou paraissait sans connaissance.

Après cette scène, l'assemblée resta dans le plus affreux désordre. Il n'y eut plus de délibération régulière. Le» mêmes propositions , les mêmes cris de mort se succédaient : (c Hors la loi , le général ! Le Conseil des Ancien» n'a pas eu le droit de le nommer ! Il faut appeler le généra à la barre! Nous ne le connaissons pas ! Betournons à Paris avec nos costumes ^ notre retour sera protégé par les soldats et les citoyens. » Les apostrophes les plus violentes sont adressées au président. Enfin, au milieu de cet effroyable tumulte, toutes les propositions se résument à demander la mise hors la loi du général.

Lucien , étant parvenu à se faire entendre un moment , essaie de justifier son frère et la démarche qu'il venait de faire*, mais son discours, d'ailleurs très habile, est sans cessse interrompu par ces cris : « Il a terni sa gloire ! Il s'est conduit en roi ! Je le voue à l'exécration des républicains ! )} Digneffe, Talot, Bertrand du Calvados, lancent plusieurs propositions très violentes contre Bonaparte*. Lucien , reprenant de nouveau la parole , supplie l'assem-

blée de ne prendre aucune mesure avant d'avoir entendu son frère, a Non , non , s'écrient les députés : hors la loi ! hors la loi ! » Lucien résiste encore , mais voyant qu'il ne peut rien obtenir, il dépose sa toque en s écriant : (( Misérables , vous voulez que je mette hors la loi mon propre frère ! Je renonce au fauteuil , et vais me rendre à la barre pour défendre celui qu'on accuse. Je dépose, avec un sentiment profond de dignité outragée , les marques de la magistrature populaire. »> Il dépose ses insignes; un peloton de grenadiers de la garde des Conseils, sans armes, se saisit de lui et l'emporte au dehors ; il est calme et garde toute sa présence d'esprit.

De son côté, le général, à peine au milieu des militaires sur lesquels il connaissait tout son pouvoir, avait repris sa sérénité ordinaire , et s'était hâté de monter à cheval pour haranguer les soldats qui pouvaient épronver de rincertitude si on les abandonnait à eux-mêmes, ou céder à de dangereuses influences si l'on ne s'emparait d'eux au moment même. Les grenadiers du Corps législatif, excités par ce qu'ils avaient vn , par les bruits que l'on semait dans leurs rangs, par un certain respect du serment d'obéissance prêté par eux à l'assemblée dont la ' garde leur était confiée , montraient une hésitation alarmante. Voici par quelles paroles Bonaparte parvint à conquérir ou h ramener tous les esprits :

« Depuis assez long-temps , la patrie est tourmentée , saccagée^ pillée... depuis assez long-temps, ses défenseurs sont avilis , immolés... Les braves que j'ai habillés , payés , entretenus au prix de mes victoires^ dans quel état je les retrouve ! On dévore leur subsistance ; on les livre sans défense au fer de l'ennemi.... Mais ce n'est pas assez de leur sang, on vent encore celui it leurs familles; des factieux parlent de rétabfir leur domination sangainaire... Trois fois f ai voulu leur parler : ils m'ont répondu par des poignarda .. Trois fois, vous le savez, j'ai sacrifié mes

joars pour ma patrie, mais le feu des eunemis les a respectés. Je viens de franchir les mers sans craindre de les eiposer une quatrième fois à de nouyeanx dangers.... et ces dangers» je les trouve au milieu d'un sénat d*assassins... Ils veulent ainsi réaliser lespoir des rois coalisés. Que pourrait faire de plus TAngleterre ? Trois fois j'ai ouvert les portes à la' république *, trois fois , on les a refermées... Soldats ! puis-je compter sur vous?... — Oui, lui répondit-on de toutes parts y vive la république ! vive Bonaparte ! . . . — Eh bien ! reprit Taudacieux transfuge de rÉgypte qui aurait pu trouver ici une fin misérable et sans gloire, je vais les mettre à la raison (1), >» En ce moment, Lucien arrive^ accueilli avec le même enthousiasme, coname frère du général, il monte à cheval à côté de lui, et d'une vois plus ferme encore que celle de Bonaparte : « Citoyens soldats, le président du Conseil des Cinq-Cents vous déclare que Timmense majorité de ce Conseil est dans ce moment sous la terreur de quelques représentans à stylets... Au nom de ce peuple qui , depuis tant d'années, est le jouet de ces misérables enfans de la terreur, je confie aux guerriers le soin de délivrer la majorité de leurs représentans , afin qu'affranchie des stylets par les baïonnettes . elle puisse délibérer sur le sort de la république.... Général, et vous, soldats, vous ne recoun naîtrez pour législateurs de la France que ceux qui vont se rendre auprès de moi... Quant à ceux qui resteraient dans rOrangerie , que la force les expulse !.. Ces brigands ne sont plus les représentans du peuple, mais les représentans du poignard \ que ce titre leur reste et les suive partout. » Les cris de vive Bonaparte ! vive la république! s'élevèrent. Pendant que les prétoriens se préparaient à

(i) Siey es en apprenant que le Conseil des Cinq-Cents menaçait de mettre Bonaparte hors la loi, avait dit : « Eh bien ! qu'il les mette hors (l<i 1.1 salle. »

V&^ hétolcjtion française.

irioler le sanctuaire du sénat, que faisaient les Ginq4]ien(8?

Dès qae Lucien avait quitté le fauteuil , GhazaI, dévoué à B<M»aparte , avait pris la présidence , et refusait avec énergie de mettre aux voix le décret de mise hors la loi. Augereau se faisait remarquer par la violence de parole avec laquelle il réclamait la perte de son général , auqnel il ne tardera point à se rallier. Au milieu du tumulte , un officier de la garde du Corps législatif viut dire à voix basse à Ghazal : a Si le Conseil veut me donner un ordre, j'ai des gens à moi : je me charge d'expédier Bonaparte. » Ghazal reuvoie sans réponse l'officieux capitaine.

Après Tallocution de Lucien , qui fit une vive impression sur les soldats^ Bonaparte, ayant rachevé ses dispositions , ordonna à Murât (i) de se porter dans la salle des Cinq-Cents avec un détachement de grenadiers. Murât , obéissant à son général , parut bientôt dans l'enceinte de la représentation nationale et prononça ces mots : « Citoyens représentans, on ne peut plus répondre de la sûreté du Conseil ^ je vous invite à vous retirer. » Les cris de vive la république ! couvrirent la voix de l'audacieux. Quelques membres se retiraient, mais le plus grand nombre restait à son poste. Alors un autre officier paraît à la tribune , et profitant d*un moment de silence : a Représcntans, dit-il d'une voix brève et forte, vous êtes invités à vous retirer^ le général a donné des ordres. Grenadiers, en avant ! » Le tambour battit la charge , le corps de grenadiers s'avança , s'arrêta encore au milieu de la salie pour laisser aux députés le temps de l'évacuer. Dans ce moment, Talot, qui avait fait la guerre, harangua les soldats, a Militaires, leur dit- il, qui êtes-vous? Les grenadiers de la représentation nationale ; et vous osez attenter à sa sûreté, à son indépendance, et vous ternissez

(i) M. Baîlleal prétend que ce /al le général Loclerc, qui reçut «> remplit cette mission.

ainsi tos lattriers ! » Talot ébranla le cœur de ces braves , que le sentiment da devoir violé agitait intérienrement. Le digne et cooragenx Joardan voulut aussi les haranguer -, mais^ de même que sa figure ne portait pas renseigne de ses talens militaires, l'éloquence de ses sentimens manquait à ses discours. Il ne produisit pas Teffet que devait attendre le vainqueur de Fleurus parlant à d'anciens compagnons d*armes. Enfin, les députa sortirent de la salle, les uns par les couloirs , les autres par les fenêtres basses de FOrangerie, le reste par la porte donnant sur le jardin ^ mais saos tumulte» sans effroi^ sans mériter aucun des reproches de lâcheté par lesquels on a voulu déshonorer leur retraite. Ghazal sortit le dernier.

La victoire était assurée , mais le Conseil des Anciens en éprouvait une sorte de consternation *, il voulait bien on changement , et même une révolution , mais il la voulait et Tespérait avec les caractères ou les apparences de la légalité. Sur les nouvelles apportées par un de ses membres qui les tenait du général , ce Conseil allait former un co» mité secret pour prendre les moyens de salut nécessités, disait-on , par les émissaires du Conseil des Cinq-Cents qui allaient exciter un mouvement dans Paris. Alors Lucien Bonaparte et plusieurs de ses collègues entrent dans la salle au moment où Grand-Maison disait : « La force armée vient de s'introduire dans le Conseil des Cinq-Cents ; elle a outragé la représentation nationale, le Conseil des Cinq-Cents est dissous, l'ai pénétré jusqu^au Conseil des Anciens pour lui rendre compte de ces faits, et l'inviter à prendre des mesures. » Lucien Bonaparte répond à ces assertions en les taxant de mensonges \ il allègue les violences, les cris de mort, les menaces de coups de poignards dont son frère et lui viennent d'être les objets. Il ajoute qu'une poignée de factieux tyrannise encore le Conseil des Cinq- Cents, mais que la majorité adhère au Conseil des Anciens et à sa sagesse. Ce Conseil inter- VI. 28

454 RBVOLÇTION FRAIIÇAISE.

rompt cette discussion en accordant la parole à Gomodet^ membre d'une commission nommée spécialement le jour même. L'orateur dit en substance, après ayoïr donné ie récit des faits accomplis : a Le Conseil des Anciens reste donc la ProTidence de la nation. Il est, par le fait, toute la représentation nationale ; c'est donc à lui qu'A appartient de pourvoir au salut de la patrie et de la liberté, puisque seul il en a le pouvoir. » Gomudet propose un décret portant qu'il sera nommé une commission executive provisoire composée de trois membres; que le Corps lé* gislatif est ajourné au i«r nivôse , époque à laquelle il se réunira de droit et sans autre convocation , dans la commune de Paris*, qu'il sera formé une commission intermédiaire prise dans le Conseil des Anciens , pour conserver les droits de la représentation nationale pendant rajournement. Cne réclamation assez vive s'éleva sur la proposition ; elle fut adoptée.

Rien de plus irrégulier que toute cette marche; il fallait essayer de lui donner un caractère de légalité. Le Conseil des Anciens avait excède tons ses pouvoirs ; nul moyen pour lui de rester seul en face de la France, qui lui aurait demandé ce qu'était devenu la seconde partie du Corps législatif, dont le concours était nécessaire à la formation de la loi; en conséquence, et de même que le Directoire avait, en l'an YI , substitué au corps électoral du département de la Seine une fraction minime de ce corps , on eut l'imprudence de présenter , avec une qua* rantaine de membres capables de se prêter à cette imposture, un mmnlacre de Conseil des Cinq-Cents. C'est là que Béranger, qui affectait le caractère d'un patriote rigide , vint répéter toutes les calomnies inventées contre ceux des membres du Conseil qui seuls {vaient rempli leur devoir et tenu leur serment. Béranger se mentait à luimême en mentant à la France ; il n'en proposa pas moins de décréter que Bonaparte , les généraux et l'armée sous

ses ordres, avaientsauvé le Corps législatif et la république, attaqués par une minorité composée d'assassins. La proposition obtint Tassentiment de la majorité, malgré une opposition qui ne manquait ni de courage ni d'énergie , au milieu de rentrainement ou de Tasservissement général. Chazal, après avoir dit qu'il ne suffisait pas d'avoir vaincu, qa*il fallait encore savoir profiter do la victoire > présenta le projet de loi que la nécessité ordonnait de substituer au décret rendu la veille par le Conseil des Anciens. Le projet renvoyé à une commission, Lucien prit la parole. La moitié de son discours, consacré i peindre au monde épouvanté plusieurs de ses collègues comme des enfans de la terreur et des assassins revêtus de la toge, renfermait des mensonges odieux , surtout dans la bouche de celui qui , partageant naguère les opinions de ces mêmes députés, aurait agi et parlé comme eux, si un autre général que son frère eût voulu attenter à la sûreté et à la dignité de ta représentation nationale. Mais, sans mériter d'excuse, il pouvait du moins avoir été entraîné par des sentimens qui ont une grande puissance sur le cœur de l'homme, et par tes impérieuses exigeancesde sa position, non moins difficile que** celle de son frère. Boulay de la Meurthe , plus retenu dans ses paroles et plus fidèle au souvenir de sa conduite passée, fit adopter le projet Chazal-, mais sans doute il éprouva quelques remords à servir d'organe, aux dispositions injustes du projet contre soixante-un de ses collègues, illégalement dépouillés dé leur caractère de représentant qu'ils avaient reçu du peuple. Le décret abolissait le Directoire, excluait soixante-un membres des conseils, créait une commission consulaire, composée de Ducos, de Sieyès et de Bonaparte, investis de la plénitude du pouvoir directorial. Le Corps législatif était ajourné an premier ventôse suivant. On créait une commission de vingt-cinq membres de chaque Conseil pour exercer le pouvoir législatif et préparer les changeas.

meDsà faire aux dispositions organiques de la constitution. Le conseil délibéra en même temps sur une proclamation, dont les premières phrases doivent faire rougir de honte ceux qui les ont écrites et publiées en face de l'Europe et de la postérité : a Français , la république vient encore une fois d'échapper aux fureurs des factieux. Vos fidèles représentans ont brisé le poignard dans leurs mains parricicides ^ mais après avoir détourné les coups dont vous étiez menacés, ils ont senti qu'il fallait enfin prévenir pour toujours ces étemelles agitations. » Le reste était convenable, seulement on pouvait s'étonner d'entendre les violateurs du pacte social adopté par la France, oser lui dire en face : « Il est temps de donner des garanties solides à la liberté des citoyens^ à t indépendance des pouî^oirs consiituésy à la souveraineté du peuple y à la république enfiny dont le nom a servi trop souvent à consacrer la violence de tous les principes , » Le conseil des Anciens était vendu, subjugué ou convaincu \ il adopta tout ce qu'on voulait.

Le décret rendu , les trois consuls prêtèrent entre les mains des deux Conseils le serment de fidélité à la république une et indivisible, à l'égalité , au système représentatif. Ces formalités remplies, Lucien, comme président du conseil des Cinq-Cents, adressa aux membres de la faible minorité, présens à cette comédie sérieuse, un discours dans lequelil ne craignit pas decomparer la journée du 18 brumaire, qui tuaU la liberté, à l'immortelle séance du jeu de Paume qui l'avait vue naître.

Dans la première proclamation des Conseils, Bonaparte, quoique trahissant aussi la vérité par la répétition de cette fable des poignards levés contre lui par des membres du Conseil des Cinq-Cents, se montra cependant plus réservé dans ses paroles, et surtout plus adroit à présenter les choses sous une couleur favorable aux intérêts de son usurpation déguisée.

En principe, la journée du 18 brumaire était un attentat

dont les auteurs, surtout Sieyès et Lucien Bonaparte, auraient reçu la mort pour salaire, si l'événement n*eût pas couronné leur audace ^ Bonaparte aurait justement partagé leur sort. Sa qualité de militaire, d'homme qui abuse d'une * force essentiellement obéissante pour violer le sanctuaire des lois, en chasser les organes et renverser le gouvernement, rendait sa faute irrémissible. On doit avouer cependant qu'il n'avait en rien contribué aux malheurs de la France , qu'il nourrissait le désir ardent de les réparer, qu'il a iEait, sous ce rapport, ce qu'aucun autre homme que lui ne pouvait faire alors. Ha rendu môme un immortel service au pays, car on doit convenir que tout périssait quand il vint relever l'état sur le penchant de sa ruine. Aussi, justifié par la fortune, serait-il absous, même par les censeurs les plus sévères , s'il eût employé son génie à fonder chez nous la liberté sur des bases durables. Au reste, dans le cours de l'événement, il ne mérita point le succès qu'il obtint : son plan était conçu sans audace, exécuté sans prudence ^ il faillit tout perdre en allant s'exposer à la colère du Conseil des Cinq- Cents, et sans avoir pour appui cette haute éloquence de César et des autres hommes de cette trempe, que la nature a doués du don de gouverner les esprits par l'empire de la parole. Ni Augereau , ni Lefebvre n^osèrent tenter une résistance qu'ils avaient dans le cœur. Bernadotte, comme de coutume, exhala sa colère en vains discours*, il promit beaucoup aux patriotes, et ne fit rien. Parmi les opposans à Bonaparte, les hommes civils seuls eurent le courage de leur opinion. Lucien en montra beaucoup dans la sienne, et contribua puissamment au salut de son frère, soit audedans soit au-dehors. Dans le parti contraire, les députés que l'on peignit à la France commodes factieux^ des rebelles, des assassins, des hommes de terreur et de sang , obéirent à leur serment en défendant la constitution de l'an m^, et s'ils n'eussent pas été trahis pas les présidens des deux Conseils , conjurés

458 RlivOLUTIOIl FRANÇAISE.

avec le chef delà force armée, ils aaraient fait triompher le pacte social , et Tauraient pu remettre intact entre les mains du peuple, qui le leur avait donné en garde. Ces

'députés Q*en furent pas moins atteints par une loi qui les flétrissait dans Topinion, et arrachait à un grand nombre d'entre eui le caractère de représentans du peuple. C'était une nouvelle atteinte au principe de la souveraineté nationale. On reconnut le génie et le caractère de Sieyès dans cette proscription morale ; il voulut soixante et une exclusions après le succès, comme il avait voulu quarante arrestations avant le combat. Du reste, dans la liste des exclus, pas une grande célébrité révolutionnaire, pas un homme accusé ou convaincu de ces faits terribles qui s'attachent éternellement à sa vie comme à sa mémoire, et qu'il s'étonne lui-même d'avoir accomplis lorsqu'il est sorti de la tempête! Celte liste, au contraire, contenait les noms d'excellens citoyens , tels qu'en demandé une république fondée sur l'amour de la patrie, la modération des désirs, le dévouement aux intérêts du peuple et le courage civil. Je n'ai pas connu de meilleurs hommes que Marquésy du Var, Poulain-Grandpré , l'ardent, legénéreox Talot, le général Dessaix qui devait servir la république avec éclat et désintéressement, Blin , Bonlay-Paty, Bigonnet, le vieux Lesage, Senaulf, les jurisconsultes Grocassand Dorimond, Daubermesnil ^ plusieurs même, comme Chalmel d^Indre-et-Loire, réunissaient les lumières et le savoir à une modération de principes d'autant plus recommandable qu'elle était accompagnée de fermeté. Quant à Jourdan, qui représentait l'armée de Sambre-et- Heqse, avec sa gloire et ses vertus républicaines, l'inscription de son nom sur la liste fatale était un odieux scandale. Le souvenir de Fleurus aurait du faire tomber la plume des mains de ses ennemis.

C'est un malheur pour la France que la constitution de

' Tan m n'ait pas pu se soutenir-, elle était sage et libérale;

elle nous avait donné, pendant deux années, une vérititble liberté. Sous l'empire de cette loi, bien autrement généreuse que la constitution de Tan viu, la gloire et la paix étaient venues répandre beaucoup d'éclat sur la république,^ qai sembla s'affermir après le traité de Gampo-Formio. Le gouvernement, pris en masse, voulait sincèrement le bien public *, l'amour de la patrie régnait dans les deux conseils^ mais les élections y avaient jeté des élémens de discorde en amenant sur la scène des hommes vendus à Tancien régime, ou portés par leur opinion à vouloir le relever. Entre ces hommes, qui avaient conçu d'immensesespérances, et les républicains qui , frappés de crainte i leur toar, voulaient sauver leur tête et les conquêtes du peuple, le combat était trop violent pour que le règne des lois pût s'établir *, la révolution devait donc continuer; à Tombredu régime constitutionnel, et Tébranler sans cesse comme un fleuve fougueux qui, attaquant les bords qui le contiennent , en fait tomber des parties plus ou moins considérables. On a vu les violences des factions, et comment le pouvoir fut poussé par elles dans des voies illé*gales, dans des mesures d'autant plus £9lcheuses, que, marquées au type révolutionnaire, elles manquaient du secours de la popularité; car si le peuple , seul capable de les-soutenir, était devenu plus facile à gouverner après sa défaite, il ne prenait plus & la chose publique cet intérêt qui devient une force entre les mains d'un gouvernement habile à s'en, servir.

Dans le cours de notre récit, nous avons montré successivement toutes les causes qui préparaient et annonçaient la décadence et la chute de la constitution de l'an III; mais elle était surtout condamnée  périr parce qu'elle ne contenait pas de contre-poids suffisans entre le Corps législatif et le Directoire. Aussi , leur existence ne fut-elle qu'un combat qui devait finir par leur ruine réciproque. Au 18 fraclidor,ce fut le Directoire qui triompha; au 30 prairial >

ce fui le Corps législatif. La qaerelle continua jasqo'ao 18 brumaire, époque yers laquelle une partie des conseils conspire contre Tautre et contre le Directoire, et invoque ayec tant d*imprudence le secours et l'épée d'un soldat, qui tranche la querelle en s'emparant du pouyoir sur les ruines de la république . Ainsi, après onze ans d'une révolution inouie dans les fastes du inonde, nous étions revenus au pouvoir d^nn seul, vainement déguisé sous les apparences d'un régime constitutionnel qui ressemblait à une dérision. Pourtant, il faut le reconnaître , parce que la vérité l'ordonne , Bonaparte et sa dictature étaient une nécessité de Tépoque \ nous avions besoin de lui pour relever la France et rétablir le gouvernement, comme nous avions eu besoin du Comité de Salut publie pour réunir ^i un faisceau tous les élémens d'une vaste démocratie exposée à périr par la mauvaise distribution de ses forces, ainsi que par la divergence de ses efforts. Sans Bonaparte , peut être, cette France , qui a vaincu et soumis l'Europe, en aurait été dévorée, ou bien elle aurait acheté le triomphe par de nouveaux torrens de sang au-dehors et au-dedans , si toutefois elle eût encore trouvé dans son sein des hommes capables d'entreprendre son salut au prix terrible des services du Comité de Salut public.

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