EGYPTE
il se repentit alors des rapports infidèles et passionnés par lesquels il avait défiguré la vérité, en insultant à Bonaparte. D'un autre côté, des officieres-généraux, affligés de voir une armée victorieuse recevoir la loi de l'ennemi, téaioignaient , dans leurs lettres, les plus vi& regrets sur l'évacuation de l'Egypte. Desaix, voyant qu'il n'avait plus rien à faire dans ce pays, partit d'Alexandrie sur un bâtiment ragusais. L'amiral Keith, violant la capitulation d'El- Arich, arrêta Desaix , qu'il conduisit à Livourne, où il le retint trente jours contre la foi des traités et le droit des gens. Poussielgue, Dugua, Vial, qui, voulurent mettre à la* voile après Desaix, furent informés par Sidney-Smith que l'amiral Keith défendait de laisser sortir d'Egypte aucun bâtiment. Le commodore fit aussi passer cet avis à Kléber. Indigné d'avoir été ainsi joué , ce général, déployant tout à coup une activité admirable, arrêta le désarmement des forts , remonta le Nil avec toute son armée réunie , prit position dans la plaine de la Koubeh , et écrivit au grandvisir pour lui annoncer que s'il dépassait Belbéis , l'armée française l'attaquerait. Pour toute réponse , les Turcs vinrent camper à deux lieues du Caire. Kléber se disposait à s'élancer contre les avant -postes ottomans, lorsqu'on annonça un lieutenant anglais, envoyé par Sidney, qui lui apportait une lettre ainsi conçue :
« Monsieur, ayant reçu des ordres positifs de sa majesté de ne consentir à aucune capitulation avec l'armée française que vous commandez en Egypte et en Syrie , excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait prisonnière de guerre et abandonnerait tous les vaisseaux et toutes les munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances alliées^ et, dans le cas où une capitulation aurait lieu, de ne permettre à aucune troupe de retourner en France, qu'elle ne soit échangée, je pense nécessaire de vous informer que tous les Vaisseaux ayant des troupes françaises à bord , et faisant voile de ce pays d'après les passeports
SOG llivCLUTION FRANÇAISE.
signés par d^autres que ceox qui ont le droit d'en accorder, seront forcés par les officiers de vaisseaux que je comaiande de rentrer! Alexandrie y et que ceux qui seront rencontrés retournant eu Europe d après des passeports accordés en conséquence de la convention particulière avec une des puissances alliées, seront retenus comme prises » et tous les individus à bord considérés comme prisonniers. » Kléber lut froidement cette outrageante communication. « Demain, dit-il à Wright, vous connaîtrez la réponse que je fus h votre amiral. » Pendant la nuit, Rléber, rendu à lui-même et encore agrandi par le sentiment de Tindignation , fit imprimer la dépêche de Sidney, et se contenta d'ajouter i la fin de la lettre cette phrase, empreinte de tonte lénergie de son ame : « Soldats! nous saurons répondre à une telle insolence par des victoires y préparez-vous à combattre ! » A cet éloquent appel, toute Tarmée poussa un cri de fureur. Mourad-Bey, fidèle a sa loyauté ordinaire, et révolté de la mauvaise foi des Anglais , promit de ne pas combattre avec le grande visir.
Le 29 ventôse , Rléber se porta contre les Turcs avec SCS neuf mille hommes *, Priant commandait la droite , et Beynier la gauche de cette petite armée. L'artillerie légère occupait les intervalles de nos quatre grands carrés; au centre, la cavalerie en colonne, commandée par Leclerc, se tenait prête à tomber sur Tennemi. Nos flancs se trouyaient soutenus par deux divisions du régiment des Dromadaires. Au commencement de Faction , une partie de notre cavalerie parut compromise un instant, mais elle fut bientôt dégagée par le 22« de chasseurs et le t4« de dragons. Rcynier enleva le village de Bfatarieh , vivement défendu par les janissaires ; lavant-garde ennemie éprouva des pertes considérables, et dut abandonner ses riches tentes au vainqueur. Kléber réunit son armée autour de Tobélisque d'Héliopolis. Des nuageà de poussière annoncèrent bientôt Tapproclie do gros de l'armée turque , qui
BATAILLE D*HELIOPOLZ8. )S07
vint prendre position sur les hautears entre les deux villages de Seriâgoûs et d'EUMerg. La brillante garde du visir se faisait remarquer par Téclat de ses yêtemens et de ses armures de guerre. Le général Priant panrinti chas* ser de leur petit bois de palmiers les tirailleurs turcs , ennemis redoutables par Thabileté et la rapidité de leur tir, lorsqu'ils se sentent protégés par quelque avantage du terrain. L'artillerie des Ottomans ouvrit son feu sans nous faire aucun mal , et fut bientôt réduite au silence par la nôtre. Alors une partie de leurs cayaliers chargea le carré de droite du général Priant ; la mitraille les empêcha d'aborder nos soldats 9 résolus à ne tirer qu'à bout portant. En ce moment, le visir donna Tordre a toute son armée d'enfoncer les carrés français , qui furent aussitôt enveloppés par les escadrons turcs. Nos soldats ne montrèrent pas un seul moment d'incertitude. Une pluie de balles et de mitraille contraignit les troupes ottomanes & se retirer sur El-Rangftb. Uo parlementaire viùt alors proposer h Kléber de cesser les hostilités et d'évacuer le Kaire , selon les conventions du traité d*El-Ârich. Le général français ne fit pas la moindre attention à cette étrange proposition, et continua son mouvement offensif , en ayant soin de détacher le général Priant avec trois mille hommes pour contenir leEaire, vers lequel Nassif-Pacha et IbrahimBey s'étaient dirigés pendant la bataille. Le grand-visir fuyant vers Salbieh , croyant que l'armée française n'avait pas encore dépassé El-Rangâh, proposa une seconde fois d'arrôter la marche des troupes et d'ouvrir des confé* rences à Balbéis-, Kléber, sans répondre, poursuivit sa marche et ne s'arrêta qu'au village de Sehikah à l'entrée de la nuit. Le lendemain nous marchâmes sur Roraïm, où Reynier se trouva bientôt aux prises avec l'armée turque. A la vue du général en chef et de son escorte, les cavaliers musulmans se jetèrent sur cette petite troupe. Une lutte terrible s'engagea corps à corps, les habitans de
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Koraïm se joignireDi aux assaillans. Reynier envoya en toute hftle un régiment de dragons pour dégager le général en chef, qui, blessé à la tête, avait été contraint de défendre sa propre vie et de se ressouvenir du métier de soldat.
En arrivant à Salhaieh, Kléber trouva les tentes désertes et le camp jonché de débris, tous les bagages et un butin prodigieux, qui attestaient la profonde terreur et la déroute de Tennemi. Quatre jours avaient suffi à Tarmée française pour jeter le grand-visir au-delà du désert. L'honneur des armes perdu , vingt mille turcs immolés par le glaive, une arfnée dispersée , tels furent pour les Turcs les conséquences de l'affreuse déloyauté du cabinet de Saint-James et de la violation du traité fait avec les Français.
Cependant Ibrahim -Bey et Nassif*-Pacha étant entrés i Boulaq et an Kaire , il fallut reprendre de vive force ces deux places , qui se défendirent avec un acharnement sans exemple, et recommencèrent en quelque sorte la conquête de l'Egypte. Mais enfin tout dut céder à la furie française. Kléber , rentré au Kaire après la sortie des Turcs sauvés enfin par une capitulation, Kléber, fier d'avoir mis désormais la Porte hors d'état de nous nuire , voulut essayer de détacher cette puissance de la triple coalition. En même temps, par de sages et fortes mesures , il nous assurait au moins pour un an la tranquille possession de notre conquête. La victoire d'Héliopolis offrait nn grand caractère qui plut à Bonaparte général en chef, et des avantagés qui forent appréciés par le premier consul \ il s'empressa d'applaudir & l'héroïsme de son lieutenant, et lui écrivit une lettre flatteuse , dans laquelle on remarquait cette phrase : (c La république compte sur l'armée d'Orient , comme l'armée d'Orient peut compter sur la république. » Kléber, hélas I ne reçut point la lettre du premier consul ; Kléber tomba, comme on sait, sous le fer d'un fanatique,
MORT DE &LÉBER« 809
à rheare peut-être qai tU Desaix, que les boulets d'Europe en reconnaissaient plus, périr sur les champs de Marengo. Digne du parallèle avec les premiers hommes de guerre de la réTolution, imposant par sa stature, susceptible de cet enthousiasme qui donne les hautes inspirations , et cependant remarquable par son sang-froid sur le champ de bataille , où son génie grandissait tout à coup, Kléber fat alors une perte immense. Après lui personne pour prendre en mains l'autorité suprême , et TEgypte nous sera enlevée parce qu'il aura pour successeur un homme médiocre élevé au commandement par droit d'ancienneté, quand le péril demandait un homme qui deyint le chef de notre armée par droit de talent et de génie.