CHAPITRE LXXVI
Conduite du nouveau cabineunglais.— Portugal. —Guerre maiitime.
Portugal. — Traité de Londres. — Les Anglais. — Suisse. — Paix d'Amiens. — Le tribunat devient bonapartiste» — Lëgion-d^Honnear. —
Finances. — Bonaparte nommé consul pour dix ans. — Ouest.
Voyage de Fox à Paris. — Mauvaise foi de TAngleterre. — lie Saint- Domingue. — Expédition. ~ Rupture de la paix. — Dévouement de la France. — Colonies. —Madame de Staël. --. Angleterre. — Projets contre le consuL — • Conspiration de Georges. — • Duc d'EqgheiD. ^ Moreau.
Le nouveau ministère anglais^ avant de connaître Tévacuation de TÉgypte par Tarmée républicaine, avait annoncé qu'il était prêt à traiter de la paix. Cependant la guerre durait toujours \ mais, sans rendre les négociations plus faciles avec cette puissance ^ alors Bonaparte résolut de faire tout ce qui dépendrait de lui pour exciter la cour de Madrid à agir contre le Portugal , ou à souffrir le passage des troupes françaises se dirigeant sur Lisbonne à travers les provinces espagnoles. Berthier n'avait pas complètement réussi dans sa mission auprès de la cour de l'Escurial. Lucien qui, en sortant du ministère, remplaça le futur vice-connélable, parvint à renverser, à Madrid > Urquijo, qui s'opposait à nos vues, et fit placer à la tête des affaires le prince de la Paix. Le premier consul ordonna, le 26 nivôse, la réunion d'un corps d'armée à Bordeaux, et somma de nouveau le Portugal de fermer ses ports aux flottes de la Grande-Bretagne. L'Espagne se décida péniblement à se soumettre aux volontés du premier consul. Enfin, elle nous céda le duché de Parme ainsi que la Louisiane , et
permit le panage des troupes destinées i agir contre le Portugal y qoi devait , Tainco et soumis » laisser occnpisr le quart de ses ports par les soldats réunis de France et d'Espagne. Le Portugal , après quelques ridicules démonstrations hostiles du prince de la Paix, qui s'était flatté de conquérir une grande gloire, signa, le 6 juin, la paix i Badajoz. Mais le premier consul refusa de ratifier les conventions, en annonçant d'ailleurs au ministère anglais que le sort de Lisbonne était entre les mains du cabinet de Saint- James.
Lord Hawkesbury avait d'abord parlé de la reslitotion de la Belgique; mais bientôt il s'était montré disposée admettre d'autres bases de négociation. Alexandre , qui venait de signer un traité avec l'Angleterre , chargea le comte de Markof f et le prince Dalgorowki de venir s'entendre avec le premier consul sur les moyens de conclure la paix. Les plénipotentiaires russes obéissaient à l'influence des envoyés de la Grande-Bretagne, circonstance qui rendait ces derniers encore plus difficiles sur des prétentions qu'exagérait le sentiment de supériorité incontestable de la marine de leur pays. Cependant, la flotte française venait de soutenir un admirable combat. Voici les détails de cette a(&ire. L'escadre de Saumarez , forte de six vaisseaux de ligne, d'une frégate et d'un iongre, attaqua le contreamiral Linois, qui, avec une division française, se trouvait dans la baie d'Algésiras. Saumarez, croyant pouvoir imiter la man<)envro de Nelson i Aboukir, voulut mettre les vaisseaux français entre deux feux. Mais Linois fit cotiper les cables, et ordonna d'échouer. Dans cette position, et malgré sa supériorité, la flotte anglaise fut cruellement maltraitée par le feu des batteries de terre et par celui de nos bâtimens. Le Pompée fut désemparé, tAnnibal amena pavillon ; trois autres vaisseaux anglais se virent démMés-, et, enfin, avec sa flotte abîmée, Saumarez se retira sons Gibraltar. Cette affaire, df^ns laquelle périrent les braves
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capitaines Lalonde et Moncoum, fit le plus grand honneur i notre marine« Bientôt Tamiral espagnol Moreno arrÎTa, le 20 « au mouillage d'Algésiras , avec six Taisseaux^ dont trois à trois ponts. L'escadre gallo -espagnole appareilla le 25 messidor-, Saumarez, ayant réparé son escadre, suivit le mouyement des flottes combinées, et ordonna^ sur la fin du jour, une charge générale. Au milieu de la confusion d'une lutte de nuit, le Réal-Carlos et ÎHermé^ négilde combattirent comme deux ennemis, s'abordèrent, et après une lutte affreuse, sautèrent tous deux. Les Anglais prirent le Sàint^Antoine, Au jour, Moreno rallia sa flotte. Le Formidable j capitaine Troude, traversa la ligne ennemie en vomissant autour de lui le fer et le feu, démâta le Vénérable^ et rentra dans le port de Cadix, où le reste de la flotte combinée vint moniller le même jour, le 24 messidor an IX (12 juillet).
Les négociations, comme on le voit , n'empêchaient pas l'Angleterre de continuer les hostilités. De son c6té , le premier consul se préparait à la guerre pour obtenir la paix. Tous les chantiers en activité, l'équipement de tous nos vaisseaux, l'armement de toutes nos côtes, annonçaient le projet d'une descente en Angleterre, que d'ailleurs il proclamait lui-même comme une résolution sérieusement arrêtée. C'est une suite de prodiges que l'ensemble des préparatifs de Bonaparte à cette époque. En effet, on vit» comme par enchantement, outre toutes les escadres armées en si peu de temps , apparaître devant Boulogne, une flottille considérable de bfttimens dé transports, qui étonna l'Angleterre , au point qu'elle envoya Nelson luimême pour combattre cet armement , dont elle s'était d'abord moquée. Par deux fois, le plus célèbre des amiraux anglais tenta vainement de détruire notre flottille , mais bien loin de lui causer de graves dommages, lui-même, dans la dernière attaque , perdit huit b&timens coulés bas^ quatre attires tombèrent entre nos madns. Le contre-
amiral Latouche n'évalua notre perte qu à dix hommes taés et trente blessés.
Cette lutte de l'Angleterre seule contre la République , ne pouvait durer; d'ailleurs, l'évacuation de TÉgjpte^ la prise de Malte, qui avait capitulé après une défense héroïque , n étaient pas capables de compenser les pertes que causait l'état de guerre k la Grande-Bretagne; il fallait bien que cette superbe puissance finit par céder à l'ascendant de la fortune qui nous favorisait , comme l'atteste encore la paix avec le Portugal, signée à Madrid le 7 vendémiaire an X. Cette puissance, soumise à la volonté de son redoutable ennemi^ nous céda la Guyane portugaise^ et consentit à fermer tous ses ports aux vaisseaux anglais, en accordant au commerce français tous les avantages dont la France jouissait autrefois. La cour de Lisbonne s'engagea de plus à nous payer la somme de S5 millions. Tels sont les événemens qui amenèrent la conclusion de la paix entre la République et le cabinet de Saint- James, concla à Londres le 9 vendémiaire (1^^ octobre 1801). Voici quelles étaient les conditions admises par les négociateurs des deux puissances.
Sa majesté britannique restituait à la France et à ses alliés toutes les possessions et colonies conquises par les flottes anglaises, à l'exception de la Trinité et des possessions hollandaises de l'île de Ceylan. Le cap de Bonne- Espérance devenait port libre ^ l'île de Malte devait être rendue aux chevaliers de Saint-Jeaa^ l'Egypte restituée à la Turquie. Le gouvernement français.s'engageait , de son c6té , à reconnaître la république des Sept-Iles , à évacuer Rome et les états napolitains , tandis que les Anglais quitteraient Porto -Ferrajo et tous les ports qu'ils pouvaient tenir dans la Méditerranée et l'Adriatique.
Toutes ces évacuations , cessions , restitutions devaient «être exécutées en Europe dans un mois , et dans deux pour les mers de l'Asie. A l'égard des pêcheries de Tc^'re-
pn&LiniNAinfis be paix. 54tt
Neuve ^ tout était remis dans le status ante bellum. En Angleterre, le peuple , fatigué d'une lutte si longue, salua par des acclamations de joie la nouvelle de la pacification. . La famille royale , revenant de Wejmouth à Windsor, fut fêlée avec, transport. Une illumination générée tmx. lieu; Le lord Gamelsfort, ayant refusé dlmîter cet exemple donné par toute une ville , eut sa maison démolie. Lauriston , aide^de-camp du premier consul , envoyé à Londres pour échanger les ratifications, vit le peuple dételer, ses . chevaux et sa voiture traînée par la foule. Le soir , la ville illuminée retentit du bruit du canon qui . annonçait la grande nouvelle. (( Ceci n'est pas une paix ordinaire, dit le ministre Addington *, c'est une réconciliation entre les deux premières nations du monde. » Hais à la chambre des communes, Windham déplora la triste nécessité à laquelle on avait été réduit-, Shéridan considéra la paix comme déshonorante pour la Grande-Bretagne. Wighs et torysse trouvaient malheureusement d'accord sur ce point. Lord Grenville disait : a L'Angleterre rend toutes ses conquêtes \ la France garde toutes les siennes. Nous lui avons cùiAtméXdi possession de V Italie ^ la domination du continent. Nous rendons le Gap à la Hollande , c^est -à-dire à la France. Nous nous dessaisissons en sa faveur de Mi* norque , de Malte , de Tîle d'Elbe comme pour nous faire exclure de Livoume. Nous sommes chassés de tous les ports de l'Italie , voilà le traité d'Amiens ! »
Dans les premiers momens de repos qne lui donna la paix , le consul s'occupa de la constitution définitive des républiques batave et génoise. Ces deux ehangemens,' faits sans la participation et presque à l'insu des.pei^ples qu'ils concernaient, s'opérèrent sans aucune opposition. Bonaparte résolut de modifier les lois qui régissaient lltalie. Tel fut l'objet de la consulte de Lyon \ à son arrivée dans la seconde ville de France , le 18 nivôse, il trouva les représentans de la république ci- T. VI. 35
t^S RÉVOLUTION FRANÇAISE.
salpine qa'il avait coDVoqaés , et qui ^ d'accord avec les habitaDS , raccaeiliireDt avec traD&port. La consulte extraordinaire , après avoir nommé Bonaparte président de la république italienne et Melzi vice-président , fit promulguer la nouvelle constitution dictée par la volonté du maître 9 vainement cachée sous les formes d'une délibération libre en apparence , et qui aboutit à prier le grand homme d'honorer la république en continuant de la gouverner. Bonaparte accepta parce qu'il n'avait , disait-il , trouvé personne parmi les Italiens qui eût encore assez de droit sur l'opinion , et rendu encore d'assez importans services à son pays pour obtenir la présidence -, il promit de eonserper la grande pensée des affaires de la république. Au milieu de ses soins de législation , il éprouva on vif plaisir des témoignages de TafFection de quelques uns de ses vieux soldats d'Égjpte revenus dans leur patrie ^ en général « c'est avec ses compagnons d'armes que Bonaparte a q[)rouvé surtout les plaisirs du cœbir -, il les .aimait comme des fils qui étaient la source de là gloire de leur père.
Xes choses ne pouvaient s'arranger aussi facilement en Suisse qu'à Gênes, en Hollande et dans la Lothbardie. La qaerelle des unitaires et des fédéralistes avait déchiiré la patrie de Guillaume Tell ^ le sang des Suisses avait coulé par la main des Puisses; de grands malheurs J^onvaient survenir encore dans ce pays qui avait déjà tant souffert par notre invasion. Bonaparte résolut de les piréVeniir en proposant sa niédiation. Cette offre^ qui cachait nne décision souveraine , excita une lutte datas laquelle Aloys Reding, chef de l'opposition fédérale^ déploya un très beaa caractère. Enfin , la Suisse envahie et bloquée dut accepter une constitution dictée par le premier consul , la diète helvétique et l'Europe crièrent à la violation db traité de Lunéville qui. consacrait l'indépendance de la Stiisse y mais Bonaparte n'en avait piais moins agi avec un désintéresse-
TRAITÉ D AHICHS. 8417
ment absolu. La création de ta républiqBe do Valais se rapporte à cette épdqne. Dans rintérét de nos anciens alliés, et par suite de notre médiation , le parti aristocratique, qui voulait opprimer les petite cantons^ sera contenu pendant treize ans , et ne relevelra la tête^ au moment de nos rerers, q«e pour se Tengêr, en ouvrant les portes de la France à Fiovasion étrangère.
Constant à poursuivre ses projets de fusion , c'cst-àdire'; au fend^, à se raccommoder avec les princes et les nobles snr lesquels il croyait pouvoir plus compter que sur les bommes de la révolution , Bonaparte accorda aux émigrés une amnistie générale qui correspondait exactement aTec rétablissement du concordats Pour que ces mesures fussent réellement des actes d'une sage politique, il aurait fallu que leur auteur pût être certain de la con^ servation de la paix qui allait être conclue définitivement. En regardant de près Tétat des choses , et ce qui se passait autour àe lui , il aurait dû juger que cette paix ne serait qu'une trêve. A chaque instant , la police de Fouehé dé^ couvrait de nouveaux complots dont la pensée venait de Londres. Lés journaux de c^tte grande ville repoussaient la pflit comme une honte et un malheur , les journaux même ministériels publiaient contre le premier consbl les articles les plus virulens. Ces mauvaises dispositions n'empêchèrent cependant pas lé cabinet de Saint-James de signer , à Amiens, le 4 germinal, un traité avec la France-, traité qui ^epoftàit sur led bases des préliminaires: La paix avec la Rqssie, pirocMtnée aiiX' flambeaux dans la capitale, la signature des préliminaires avec la Porte ottomane avaient sans doute causé beaucoup de joie , mais rien ne saurait expri-mer renthonsiasine de» Français à la paix d'Amiens. Tout Paris s'élança aux Tuileries ponr joiiif de la présence du premier consul, et, pendant toute la soirée , des cris de : Vive là République ! ne cessèrent pas de retentir dans le jardin, eomme dans tous les lieux publics. Le consul devint
Tobjet d'aoe ivresse générale. Applaudi par le peuple, ioaé, félicité parles diflérens corps constitnés, surtout par le sénat , comme un empereur romain , il reçut une espèce d'apothéose. Je le Tois encore tel qn il nous apparut à Tune des fenêtres du pavillon de Flore. Les vives couleurs du soleil éclairaient son front serein ; ses jeax rayonnaient de lumière et. de joie; il recevait avec bonheur les expressions de la reconnaissance populaire. Raphaël et Michel- Ange eussent été impuissans à représenter cette tête radieuse et environnée d'une auréole de gloire qui frappait tous les regards.
I^e peuple de Londres, sans avoir égard aux discours des orateurs et aux déclamations des journaux , accueillit la paix par de nouveaux transports ; malgré ces démonstrations, le traité présenté au parlement. fut lobjet des plus violentes critiques. Lord Grenville' et lord Windham attaquèrent sans aucun ménagement la politique du cabinet anglais *, le dernier de ces orateurs parla même de la mort de Bonaparte comme du seul événement qui pût changer la situation de TEurope. Pitt défendit le ministère, et n'eut pas de peine à faire triompher la cause de ses amis politiques. La nécessité , cette inflexible souveraine des choses humaines, imposait silence à Tinimitié du fils de lordChatam.
Tout en prévoyant Torage dans. un avenir peu éloigné peut-être, le premier consul voulut célébrer i la fois dans une cérémonie imposante et régleuse , le retour de la paix et le rétablissement du culte catholique , l'opinion fut de glace pour le concordat ; les militaires , les magistrats, les grands corps constitués, le peuple enfin, manifestèrent par de nouveaux transports leur joie de la réconciliation avec l'Angleterre. Satisfait, mais incapable d'oublier au sein de la prospérité les travaux du. gouvernement, Bonaparte continuait à s'occuper de Tintérieur de la France , et surtout à consolider son pouvoir. Ainsi >