‹ Histoire complète de la révolution française (volume 2)Chapitre 83 sur 93 · MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

MADAME DE STAËL

respect pour les coms historiq'aes qa'it vouiait voir auloor de lui des Afontmoreney » des GriUon , des Bichelieoy des Layal; peu s*en fallut qae les anciennes modes ne reyinssent , grâces aux inspirations de certaines gens , qui croyaient rétablir ainsi la cour de Louis XV; mais Joséphine repoussa toutes ces yieilles innoyations, et se contenta de représenter ayec grâce l'élégance et le goût des femmes de son temps. Tout le monde s'empressait aux Tuileries, mais madame de Staël s'abstenait de s'y présenter. Elle était en hostilité déclarée ayec le consul, auquel elle suscitait des adyersaires par le soin qu'elle prenait d'exciter leurs alarmes sur le sort de la liberté. Lors du concordat , elle ayait dit i ses amis aristocrates et républicains : « Vous n'ayez plus qu'un moment , demain le tyran aura quarante mille prêtres h son seryice.» Madame Staël, comme on le yoit, jugeait mal Bonaparte, le concordat et les prêtres ! Liée ayec Bemadotte , elle excitait le mé* contentement et les prétentions de ce général *, elle encourageait la yerye satyrique de B. Constant, et pressait lé ministre Necker de faire paraître comme un préseryatif contre la tyrannie naissante , un liyre intitulé : Dernières vues de politique etdejînanee. Enfin, la police consulaire trouyait partout cette femme célèbre en rapport ayec les mécontens , quels que fussent leur couleur et leur but. Madame Staël se conduisit ainsi pendant trois ans; Bonaparte , fatigué de cette opposition qu'il croyait dangereuse, parée qu'elle tendait , comme il le disait lui-même , & faire de ses amis des frondeurs, des mécontens, et enfin des adyersaires, prit, malgré les prières de Joséphine, la manyaise résolution d'exiler, au mépris de toutes les lois, la nouyelle Corinne qui partit pour l'Allemagne , qu'elle deyait plus tard sonleyer contre nous. Mieux inspiré , le premier consul décernait les honneurs d un monument i l'héroïque Jeanne d'Arc. C'était éleyer un autel à l'amour de la patrie et au souyenir des grandes choses qu'il peut

itA6 EETOLtJTION FEARÇAISB.

enfanter. On rétablit la procession et la fête qui', depnis la levée da siège d'Orléans , se célébrait, cbaqae année, en mémoire de la Pucelle. Un prêtre fut appelé comme de coutume à prononcer Téloge de la Tierge, qui avait reca à Rouen les honneurs du bûcher allumé par le fanatisme et la haine. En général y Bonaparte faisait intervenir dans chaque cérémonie publique les ministres de la religion , et les plaçait toujours à cOté des chefs de Tautorité civile. Ces égards , cette déférence ne satisfaisaient pas le clergé insatiable de richesses et de puissance \ il voulait régner comme par le passé. Bonaparte se plaignit de cette ambition au pape, et s'opposa à rétablissement des ordres religieux sans autorisation préalable de Tétat. Méçontens, mais avertis par la prudence, les prêtres renoncèrent en apparence à leurs hautes prétentions, mais on sentit en eux un penchant marqué à susciter des embarras au premier consul, dans le moment où, de nouveau exposé à lutter contre TAngleterre, l'horizon de l'Europe se rembrunissait autour de lui. La Russie , en effet , venait de réclamer contre Tenvahissement du Hanovre et Toccupation des états napolitains. L'ambassadeur russe Markof formait 4es pratiques à Paris; il voyait en secret des révolutionnaires exaltés dont il nourrissait les mécontentemens ^ quoiqu'il s'enfermât dans l'ombre , sa haine contre le gou- Yernement consulaire perçait à travers tous les voiles. Sans tout connaître , Bonaparte en savait assez contre ce ministre, qui se montrait l'ennemi déclaré de la France. Il le rudoya dans un cercle aux Tuileries , le 17 prairial an XI *, il écrivit à l'empereur de Russie pour demander le rappel de son ambassadeur. Markof jugea convenable d'aller aux eaux de Baréges , et de mander h M. de Talleyrand qu'il s'abstiendrait de paraître devant le premier consul. Le projet qu'avait conçu un instant Bonaparte d'une confédération entre la république, la Prusse et la Russie s'évanouit bien vite. L'influence anglaise

ANGLBTfiRAK. ttW

s'étendait triomphante sur toote l'Earope. La Prusse réclama aussi l'évacuation du Hanovre. Le premier consql y consentit moyennant nne alliance ; mais le cabinet de Berlin refusa. L'Espagne elle-même fit marcher des troupes ^ers ses frontières des Pyrénées. Un favori sans talent tenait alors le gouvernail de la monarchie de Philippe II ^ mais Bonaparte envoya de Paris un traité tout faiit, que l'imprudent ministre fut obligé de signer , et par lequel l'Espagne s'engageait & payer à la France 60 millions par an. En même temps, le Portugal, menacé .d'une invasion par Âugereau, qui commandait l'armée des Pyrénées, obtenait au prix de 16 millions la permission de garder la neutralité. L'Angleterre , de son côté, nous attaquait partout dans l'Inde ; même avant ia nouvelle de la rupture aès vaisseaux bloquèrent Pondichéry où venaient de débarquer le général Decaen et l'ex-couventionnel Cavaignac en qualité de résident près de l'Iman de Hascate. Certain désormais de s'emparer de toutes nos possessions sans défense , le cabinet de Saint- James tournait surtout ses principaux efforts contre nos côtes de TOcéan. Le Commodore James Saumarez , chargé d'insulter^ javec une escadre de dix vaisseaux , les ports depuis Dunkerque jusqu'à la Seine , bombarda celui de Granville , et faillit tomber au pouvoir des Français pour av<Hr voulu ranger la terre de trop prèd. L'ennemi n^obttnt aucun succès , et, dans la suite, malgré les attaques de ses vaisseaux de haut bord , il eut la douleur de ne pouvoir empêcher la réunion de la flottille française à Boulogne.

L'armée destinée & agir directement contre l'Angleterre , avait achevé de s'organiser, et se trouvait réunie sur les hauteurs de Boulogne où elle campait. Bonaparte, parti de Paris le 11 brumaire, arriva le lendemain dans cette ville , et le 16 il passa une revue générale de l'armée^ il régla tout et repartit pour Paris , après avoir , dans un petit combat, forcé la flotte de lord Reith de

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prendre le large. Les points de départ poar la flottille forent ainsi fixés. L'aite gaache, àe àmt cient qcmtee- Tingt-dix bâtimens; deyait faire Toile d'Etaples; le centre, composé de sept cent neuf bàtimens, partait de Boulogne , et l'aile droite d'Àmbleteuse. Poar embarquer les troupes i Ambleteose, il fallait que la flottille hollandaise pût se rendre dans ce port malgré Tescadre anglaise. Cette flottille était réunie tant à Fle«singne que dans la rade de Ramskens. Dayoust avait fait dresset, depuis TEscant jusqu'à Ostende , des batteries propres à protéger les petits bateaux de Yerhuell. L'amiral bataye mit i la yoile le 21 ventôse ^ malgré tons les efForts de Stdney Smith, Fescadrille atteignit la rade d'Ostende le 26 au soir.

Toutes les tentatives des flottes anglaises pour enipê* cher l'exécution des ordres du premier consul, échouèrent^ il semblait que la fortune protégeait nos mouvemens. A la nouvelle de nos succès , une agitation extrême s'em** para de l'Angleterre ; les côtes furent hérissées de forti* fications^ les ordres les plus sévères furent donnés pour le moment oA la descente viendrait à s'effectuer. On prescrivit aux chefs militaires et aux magistrats, dans le cas o& les Français seraient victorieux, de faire brûler tous les moyens de transport , tout le matériel de guerre , tous les approvisionnemens, tous les blés , a6n de ne laisser, en se retirant , aucune ressource aux soldats du nouveau Guillaume. L'Angleterre redoutait surtout tes intentions do l'Irlande, oà fermentaient toujours des levains d'insurrection. Depuis 1798 , le gouvernement ne comprimait qu'avec beaucoup de peine ce pays peuplé d'hommes énergiques. Malgré les plus grandes précau-* tions , l'orage redouté par le cabinet de Saint-James éclata; le jeune et courageux Emmet faillit incendier toute l'Irlande; à la tête des habitans4u comte de Kildare et de Wicklow, il surprit Dublin le 4 thermidor an XII -, mais

PROJETS GONTafi LE CONSUL. tt71

n'ayant pu parvenir à s emparer du palais où siégeait le goayeriienient > il fut pris et traduit devant des juges , auxquels il parla comme un trit>UD de Rome , ou plutM comme un élève de Sydney, dont il imita Théroîsme en présence de la mort*

A cette époque , Pitt réuni à Fox , que le péril de son pays raUiait au gouvernement, renvoya le ministère Addington, et reprit les rênes de Tétat avec ses amis, Helviile, Harvowby, Mnlgrave. Le roi, toujours obstiné dans ses préventions , refusa d[*accordor un portefeuille à Fox , que Tamour du peuple recommandait au choix de la raison dans une circonstance si critique.

Tandis que la France secondait avec tant de dévouement le premier consul aux prises avec TAngleterre, la session des conseils fut remarquable par quelques bonnes lois , mais il devenait de jour en jour plus évident que la puissance législative n'existait plus, et que les représen^ tans, qui 'sont comme la voix du peuple, perdaient de leur énergie , et fléchissaient sous le pouvoir. C'était là sans doute un véritable malheur, mais Bonaparte semblait demander pardon de ses usurpations continuelles , par le bon usage qu'il faisait du pouvoir, par les immenses services qu'il rendait an pays. En effet, tout en soutenant la cause de la gloire nationale, il encourageait par tous les moyens possibles les arts , l'industrie et le commerce , en sorte que malgré les embarras d'une guerre maritime , la France florissait comme en pleine paix. Furieux de cette prospérité > le gouvernement anglais ne rougit pas de favoriser d'odieuses tentatives pour abattre Tbomme extraordinaire , qui voulait faire do peuple français le premier peuple du monde. Les journaux ministériels an^ noncèrent d'avance à Londres l'assassinat de Bonaparte* Le gouvernement anglais expédia les émigrés qu'il avai^ ' à sa solde sur les bords du Bhio , où les appelait le princo de Gendé ; le duc d'Enghien fixa son s^otir sous la pro--

tt7S RBTOLUTION PRANÇAISB.

tecUon da margraye de Bade, an chàteaa d'Ettenheîin. On espéra que des soulèyemens ayant lien dans l'inténear de la France, les princes pourraient se mettre à la tête des insurgés. Pendant ce temps , Pichegra y Georges Gadoodal et d'aotres déterminés royalistes, débarquèrent sur les cAtes d'Océan » et se dirigèrent sur Paris. Georges avait fiiit la trarersée sur un}bfttiment de la marine royale anglaise ; Pichegrn mit pied ft terre ayec les émigrés La Rivière , Lajolais et les deux Polignac. Arrivés i Paris , les conspirateurs s'adressèrent i Horean , et lui offrirent, en cas de succès , de le placer A la tête du gouvernement français. Pichegrn et l'abbé David qui s'était entremis dans cette affaire , l'abordèrent et ne le trouvèrent pas décidé comme il avait paru l'être avant la descente des conjurés. La police ne savait encore rien de ce qui se tramait lorsque , dans la nuit du 4 pluviôse , le premier consul ordonna la mise en jugement de cinq détenus qui , i l'insn de tout le monde , faisaient partie du complot. Deux d'entre eux, notamment Désol de Grizolles, lieutenant de Georges, furent acquittés, les trois antres, Picot, Bourgeois, Querelle, accusés d'espionnage, sévirent convaincus et condamnés ft mort. Le dernier, sans doute effrayé par l'approche du supplice , recourut, pour se sauver, à des révélations. Ce misérable déclara qu'il avait débarqué avec Georges et plusieurs autres complices, venus h Paris dans l'intention de tuer le premier consul. Bientôt on sut les noms des principaux conjurés, excepté celui de Pichegrn , dont la présence n'était pas encore révélée. Le conseiller-d'état Béai , connn par sa vigilance et son activité , fut attaché au département du grand-juge , ministre de la justice, pour toute la suite de cette grave affisiire. Les perquisitions faites dans Paris , amenèrent l'arrestation de Goster, de Boger Saint -Victor. Le S3 pluviôse, Bouvet de Lozier fut aussi arrêté; ce conspirateur se pendit dans la prison, on survint i temps

CONSPIRATION. DK 0SOaO£S« $73

pour le rappeler à U yie. Àa miliea d'exclamations MDS saite, il parla de Moreao , de Pichegro , et bientftt après ) dans une déclaration an grand -juge Régnier, il confirma les soupçons qu'il avait éyeillés en annonçant la participation de Moreau au complot dans lequel Lajolais avait servi» et servait encore dlntermédiaire entre ce général et Pichegru.

Au premier moment Bonaparte refusa de croire à la complicité de Horeau dans une trame pareille^ il refusa de signer Tordre d'arrêter le vainqueur de Hohenlindcn \ « Prouvez-moi, dit-il , que Pichegro est ici , et je signe aussitôt l'arrestation de Horeau. » Uo frère de Pichegru, ancien moine, habitait Paris, il fut interrogé, el avoua quil avait tout récemment vu son frère. Il n'en fallut pas davantage, Moreau fut arrêté.

Dans un conseil privé , le premier consul annonça la conspiration et repoussa l'avis qui fut ouvert 4e faire juger les coupables par une commission militaire *, il ordonna au grand-juge Régnier de se transporter au Temple avec Locré , secrétaire-général du conseil-d'état : « Monsieur Régnier» dit-il, avant tout interrogatoire, voyez si Moreau veut me parler \ mettez-le dans votre voiture et amenez-le-moi^ que tout se termine entre nous deux. » Lorsque le grand -juge revint rendre compte de Tinlerrogatoire, le premier consul lui dit : « Eh bien ! Moreau , me Tamenez-vous ? — Non , il ne m'a pas demandé à vous voir. — Voilà ce que c'est, répliqua le premier con* sul en se tournant vers une personne présente à ce colloque, que d'avoir affaire à un imbécile ! ce Le mot était dur, mais juste. Effectivement, avec le caractère de Moreau et dans la situation équivoque où il se trouvait , rien n'était plus, facile que de l'entraîner à une entrevue dans laquelle le consul aurait tout arrangé. Ce fut une véritable fatalité qui empêcha Bonaparte d'épargner à Moreau une condamnation injurieuse et à lui-même une triste victoire*

)S74 RÉVOLUTION PâANÇAlSB.

Dans son interrogatoire , le général soutint qu'il ignorait la présence de Greorges et de Pichegru à Paris. Cependant à la nourelle de Tattentat prémédité contre le premier consul y tout le monde vint le féliciter d'avoir échappé à un grand péril , on «maudit les trattres qui avaient voulu le tuer , on appela la vengeance des lois sur leur tête ; mais on déplora le sort de Morean. L'opinion se soulevait à la pensée de Tassimiler à Georges , à d'autres assassins , et an traître Pichegru qu'il avait lui - même dénoncé dans un autre temps. Le général Dessoles I ami de Moreau, eut le^noble courage de témoigner un fidèle attachement k son ancien chef dans les fers. Malheureusement les aveux: de Làjolais infirmèrent les dénégations du captif ; Lajolais déclara positivement et persista sans cesse à déclarer que Moreau avait vu trois fois Georges et Pichegru , qu'un soir entre autres y c'était Ferriëres, le secrétaire de Moreau, qui avait été le chercher chez un nommé Rolland son hôte. Les avesK de Rolland et de Joyau ^ dit Villeneuve» aide-de-camp de Georges, viennent donner un nouveau poids aux déclarations de Lajolais.

Le 8 ventôse 9 à trois heures du matin, Pichegru fut arrêté rue de Ghabanais. Un de ses amis Tavait vendu moyennant une somme de cent mille francs. Que linfamie pèse à jamais sur la tête de ce traître ! Pichegru, interrogé par Real, se renferma dans un système complet de dénégation : (( Revoyez Pichegru , dit Bonaparte au conseiller d*état, avant de faire une faute, Pichegru a servi et honoré son pays par des victoires , dites-lui que ceci n'est qu'une i>ataille perdue \ je n'ai pas besoin de son sang. Mais il ne pourrait rester en France. Causez avec lui sur Gayenne >{ où Pichegru avait été déporté ) ^ demandez-lui ce cjii'ob pourrait faire de cette colonie ? je me fierais à lui , et il y «erait sur un bon pied -, mais ne promettez rien , ne vous 4}ngagez à rien. » Le véritable chef du complot n était pas

ARRESTATION OU DUC d'£NGHIEN. S7tt

encore sous la main de la justice. Un officier de paix, nommé Petit, avsSt découvert que le 18 ventôse au soir, nn cabriolet devait aller chercher Georges et quelques uns de ses amis. Sur cet indice , Georges fut arrêté vers le carrefour Bus&y par deux agens de police dont il blessa Tun et tua l'antre de deux coups de pistolet. Il portait encore un poignard. Dans un interrogatoire le conspirateur montra beaucoup d'audace et dé sang*froid ^ il an-nonça qu'il était venu à Paris pour attaquer le premier consul par des moyens de vive force , et avec une troupe égale en nombre à son ^corte , mais qu'il attendait pour entreprendre ce coup de main y la présence d'un prince français à Paris. Du reste , Georges ne nomma aucun de ses complices. Dans ce moment, Moreau, affligé du présent, inquiet de l'avenir, écrivit au premier consul une lettre qui avouait tout au moins des acti<His imprudentes. Ce n'était pas de ce ton que devait parler un homme sûr de son innocence, et un général encore couvert de gloire. La lettre fui annexée aux pièces du procès. Un événement tragique vint distraire les esprits du procès de Georges Gadoudal, je veux parler de la mort de Louis- Antoine-Henri de Boar- • bon , duc d'Enghien, arrêté à Ettenheim, pendant la nuit du 24 au 2S ventôse dans les états du grand-duc de Bade. Les généraux Ordonner et Caulaincourt, chargés de Tordre du consul , eurent le malheur de trouver le prince , qu'ils, auraient dû éviter de prendre, s'ils n'osaient pas refuser dé se charger d'une pareille mission. Une erreur qui fit confondre le dangereux Dumourier avec un certain marquis de Thumery, dont le nom mal prononcé par une bouche allemande pouvait effectivement produire une pareiUe méprise, entraîna Bonaparte à violer un territoire étranger pour s'emparer de deux ennemis , dont la réunion devait lui inspirer d autant plus d'ombrages que nous vivions au mi^ lieu des conspirations. Traduit en jugement, le prince se dcfendil avec franchise et courage^ condamné par un con-

tt7é âÊVOLUTION FâANÇAlSE.

seil de guerre et fasillé la nuit dans les fossés de Vincennes, il mourut comme devait le faire uo petit- 6l8 du grand Condé. Le voile qui couvre cet attentat n^cst pas encore levé entièrement \ le temps révélera toute la vérité. Personne ne peut vouloir justifier Bonaparte , qui d^ailleun avoue hautement Taction dans ses mémoires; mais un homme en butte h tant de projets d'assassinats, un homme échappé par miracle à la machine infernale» a pu sans doute entrer en fureur. On a dit que pour plaire aux hommes de 1795 , il avait voulu faire éclater ainsi son divorce éternel avec la maison de Bourbon. J'ai moi-même entendu plus d'une fois certaines personnes expliquer ainsi sa conduite, mais rien ne m'a paru justifier une opinion pareille. D'ailleurs il est constant qu'aucun des partisans de la cévolution n'excita Bonaparte à cette terrible représaitle. Paris et la France, auxquels les Bourbons étaient devenus étrangers , ne témoignèrent aucune émotion de la. mort du duc d'Enghien. L'événement passa comme inaperçu. Au contraire , l'arrestation de Moreau et sa mise en jugement firent naître une violente opposition -, les militaires prenaient parti pour leur ancien chef» un grand nombre de personnes défendaient l'homme qui semblait n'avoir recueilli qu'une odieuse accusation pour prix de ses glorieux services. Les anciens révolutionnaires , mécontens de la marche du gouvernement, firent parvenir des propositions à Moreau , et s'il eût voulu promettre de lever Tétendard avec eux , peut-être aurait-on brisé ses fers. Un nioment favoi able se présenta pour l'enlever au milieu de laudience où les gendarmes eux-mêmes auraient aidé à le délivrer. J'ai entendu à quatre heures du matin un assez grand nonibre de ces militaires se prononcer hautement en faveur de Moreau. Le plus violent orage se formait alors sur le château de St-Gloud et sur la tête de Bonaparte \ mais aucune grande résolution ne sortit du ccBur de son rival , qui :borna son courage à se défondre dans un discoun vrai-

PROCES DE HOREAU. tS77

meol digne de lai et de sa podition. Le procès continua, non pas sans çaaser de vifs mécontentemens à Bonaparte qai dit un jour avec humear à Fun de ses confidens : « Allez , monsieur, depuis huit jours tous ne me £ûtes Cadre que des sottises. »

On sait qu'il craignait l'absolution de Moreau, et que, pour éviter que les juges influencés par Topinion déclarée en faveur de Tillustre accusé, ne se laissassent entraîner à Taquittement, il fit répandre parmi eux, que dans le cas où le tribunal condamnerait, son intention, à lui, consul , était de £adre grftce. De là ce mot célèbre de Cla* vier, l'un des juges : « Qui nous la fera, à nous? » On sait encore qu'après Tarrêt qui condamnait Moreau à deui^ ans de déportation, Bonaparte s'oublia jusqu'à donner publiqoument le nom de prévaricateur au frère du gé*néral Lecourbe qui avait aussi siégé parmi les juges de l'afTaire. Dans le vrai, Bonaparte devait être indigné de la réunion d'un homme tel que Moreau avec le traître Pichcgru , et plus encore avec le chef de chouans Geoi^es Gadoudal. Ce dernier montra, dans le cours des débats, un caractère bien au-dessus de celui de Moreau , parce qu'il pouvait avouer hautement sa haine et ses projets contre le futur possesseur du trône des Bourbons, au lieu que Moreau, rougissant en secret de sa faiblesse, ne pouvant se déclarer comme un conjuré qui a voulu renverser un usurpateur, réduit à nier la vérité sur ses entrevues avec les deux chefs du complot , troublé en secret par. la conviction d'avoir approuvé une entreprise qu'il n'avait point eu l'audace de diriger, manquait de tous les moyens de répandre de l'éclat sur sa cause.

La culpabilïté de Moreau était aussi claire que le jour \ il avait su le complot tramé contre la vie de Bonaparte. On connaissait ce mot sorti de sa bouche, mot si fâcheusement caractéristique pour l'homme qui l'avait prononcé : « Je ne puis pas me charger de l'arrêter moi-même, mais T. VI 37

578 BÉVOLUTION PRANÇAISE.

arrêtes-lei et je le condairai au tribanal. » Enfin , pour parler sans détoar, il aTait youIq et accepté te mort da premier consul \ rien n'était mieux prouvé : néanmoins ce penchant à. la fois généreux et irréfléchi qui range presque toujours un public français dans l'opposition , embrassait la cause de Moreau et le protégeait d'avance , soit contre la sévérité du tribunal qui l'aurait condamné i mort, soit contre la vengeance de Bonaparte, s'il eût été assez irrité, ou assez aveugle pour Touloir immoler le coupable. Bonaparte ne conçut jamais cette pensée, mais il fut heureux de voir partir pour l'Amérique Thomme qu'il ne pouvait garder en France, sans s'exposer à toutes les conséquences de la faiblesse, de la jalousie d'un rival livré d'ailleurs à de mauvais conseils dans son intérieur, et non moins accessible aux dangereuses su^estions des partis. Plus tard , la présence de Moreau au camp des alli&, sa mort survenue comme un arrfit de la justice au milieu des ennemis de la France, achèvera de montrer tout ce qn on avait i craindre d'un tel caractère. Quel singulier rapprochement! Moreau a conspiré contre la vie de Bonaparte, et c'est un boulet lancé par les ordres de Bonaparte qui, onze ans après, viendra frapper Moreau, transfuge de sa gloire et armé contre sa patrie. Bonaparte ne pensait pas que Moreau fût défendti*avec assez de chaleur et de zèle par les siens pendant le procès. (( Àh! si le sort m'avait mis dans une pareille situation, s'écriait-il , ce n'est pas ainsi que se conduirait ma bonne Joséphine, rien ne lui coûterait pour me sauver. )i II se fondait sur le caractère de cette excellente femme. On connaît la vivacité de ses instances en faveur de plusieurs des condamnés i aussi obtint elle , de concert avec madame Hurat, sa belle-sœur, la grâce de neuf d'entre eux, parmi lesquels figuraient au premier rang H. Armand de Polignac et M. de Bivière. Ils eurent encore les plus '•'*andes obligations au conseiller d'état Béai , qui n'avait

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