RBAGTION. MADAME DE STAËL
retour, d'une époque où le peuple armé de 8a force ^ ^ semblable à une loi mante y pouvait d'un instant à Tautre ravir an gré de son caprice la fortune et la liberté d'un citoyen. A cette idée mensongère , ces adroits protées joignaient des témoignages d'intérêt pour toute la classe aisée, comme si elle eût souffert seule, et que le peuple neût pas éprouvé les plus cruelles privations. On ne conçoit pas comment ce rôle perfide n'ouvrait pas les yeux de certains représentans \ mais comme eux-mêmes s'étaient laissés entraîner par Tesprit de réaction, il fallait pour4eur dessiller les yeux que le royalisme se portât aux dernières extrémités.
Pendant que ces agens s'efforçaient d'enflammer les passions et d'égarer l'opinion dans une certaine partie de la société^ il paraît que des corrupteurs répandaient d'assez fortes sommes parmi les représentans : on a dit et affirmé que Rovère et Saladin étaient du nombre de ceux qui étaient sédmts par l'appât de l'or. Tallien lui-même , sans être accusé d'une basse vénalité^ n'a jamais pu se laver complètement d'un injurieux soupçon.
Lesage d'Eure-et-Loire, ainsi que Henri Larivière, passaient avec raison pour d'anciens royalistes dont le cœur n'avait pas changé. L'opinion rangeait dans la même catégorie Boissy d'Anglas, Lanjuinais et les soixante et treize, parmi lesquels pourtant les républicains eux- mêmes faisaient des exceptions. Alors une partie de ces bommeS) suspects aux patriotes , se réunissaient souvent chez la baronne de Staël. Cette femme, les délices et l'orgueil de son père , unissait toute la vanité de son sexe aux talensd'un écrivain supérieur, une haute philosophie à des regrets sur les jouissances de l'aristocratie, un certain enthousiasme pour la liberté à la haine de la révolution qu'elle n'avait plus comprise depuis la chute du plus grand des ministres à ses yeux. Elle mettait presque du génie dans ses ouvrages, et peu de tenue dans sa conduite poli- VI. 3
tique ', du reste , accueillant tout le monde et parlant à cha* cun son langage^ elle aimait à entretenir des intelligences dans tous les partis, à s'immiscer dans les intrigues, et se compromettait tantôt envers les révolutionnaires , tantôt envers les royalistes, dont cependant son cœur était bien loin d'approuver les fureurs. Il se forma alors chez cette femme, avide de jouer partout un rôle à part, une coterie si remuante qu'elle devint l'objet d'une violente dénonciation de LegeiMlre , en qui commençait à se réveiller son ancien penchant pour la cause du peuple, trop longtemps désertée par lui, sans qu'il eût jamais formé le dessein de la trahir. Gomme lui, les thermidoriens, ses amis et les complices de sa grande faute , avaient conçu des alarmes, et comprenant enfin que si la réaction continuait *, elle finirait par les frapper eux-mêmes , ils cherchaient des points d'appui parmi les républicains qu'ils persécutaient la veille encore avec la plus aveugle imprudence , ils en rendirent quelques uns à une tardive liberté. Toutefois, la Convention ne consentit pas à reiftcher les députés détenus : elle voulait , par un pressentiment du besoin qu'elle allait avoir d'eux , gagner les républicains, mais non leur rendre les anciens chefs de la Montagne : elle aurait craint de remettre ceux-ci en présence des soixante et treize , et de ceux des autres de ses membres qui avaient tremblé si iong-<temps sous le coup des décrets de mise hors la loi.
Telle était la disposition des esprits lorsque la nouvelle constitution fut présentée à la discussion de l'Assemblée ^ par la commission , où, à côté de Lesage , de Boissy-d'Angtas , de Durand Maillane , on voyait des hommes distingués sous plus d'un rapport , tels que Greuzé Latouche , Bcrlier , Louvet , La Réveillère - Lépaux , Lanjuinais , Baudin des Ardennes et Thibaudeau. De violentes discussions avaient éclaté dans le sein de cette commission, où quatre membres penchaient pour k forme mo-
CONSTITUTION DE l'aN TROIS. 5S
narchiqoey mais avec une famille nonvelle. Loaye.t avait réponda par cet argument : cr Adoptez la monarchie , et demain tous aurez un Bourbon. » Alors toute la discussion sétail reportée sur la proposition de l'établissement d'un' consulat composé de deux ou trois membres. Après plu* sieurs jours de discussions , on s'était arrêté à la création de cinq directeurs inyeslis de toutes les attributions de la puissance exécutrice, délibérant et TOtant à la majorité -, à côté de cette institution on établissait un conseil des Cinq-cents qui avait Fiftitiative de la formation et de la proposition des lois*, puis un conseil des anciens, formé de deux cent cinquante membres , veufs ou mariés , auxquels on donnait le droit de sanction et de rejet. H fallait avoir trente ans pour siéger dans le premier de ces conseils, et quarante pour être admis dans le Aecond. L'un et Taulre corps ^levaient être renouvelés par tiers , conformément au système consacré par la constitution. Les citoyens âgés de vingt-cinq ans, et payant le cens, étaient convoqués au i«r prairial , pour ta nomination du corps électoral \ les électeurs , réunis le 20 du même mois, devaient procéder au choix des membres, des deux conseils qui , à leur tour, avaient la mission spéciale de nommer le directoire exécutif. Le pouvoir judiciaire était basé sur l'élection -, chaque département avait un tribunal de première instance et lin tribunal criminel formé de cinq juges et d*un jury.
Le projet attribuait au corps législatif le droit de siéger dans telle ou telle commune , il supjj^rimait les sociétés populaires délibérantes, de même que les assemblées communales, et ne laissait subsister que des administrations municipales et départementales ^ c'était porter un coup mortel à la démocratie, et donner un frein puissant à Tesprit de révolution dont nous étions tourmentés. On maintenait la liberté des cultes, mais saML que la république accordât une protection exclusive et un salaire aux
g0 névoLunoN prançaisk.
prêtres. Sage en beaucoup de choses , celte constitution était pourtant destinée à périr, parce qu'il y manquaU un moyen énergique et sûr pour prévenir les collisions des •deux pouvoirs i d'avance il était évident que la guerre inévitable entre les conseiU et le directoire amènerait des
renversemcns. ...»
Instruite par l'exemple de la Constatuante , qui commit la grande faute d'abandonner son ouvrage immédiatement après l'avoir créé, en outre dominée de la crainte de se voir remplacée par des royalistçs ou par des révolutionnaires, également furieux de ce qu'ils avaient soufifert lour à tour, la Convention décréta, le 8 fructidor (42 août), que le nouveau corps législatif, à nommer se composerait de deux tiers de conventionnels, et par conséquent d'un tiers de nouveaux élus : c'était violer et reconnaître en un même jour les droits de la souveraineté du peuple , et paraître cependant se conformer à un article de la conslitution sur le renouvellement du corps législatif. Cette résolution , due à quelques thermidoriens revenus à des opinions plus sages , contraria vivement les contre^évolutionnaires et les réacteurà, qui soulevèrent la question de savoir quels députés sortiraient , et par qui l'élimination pourrait se faire ? Les deux partis se disputèrent avec violence : les uns voulaient que la Convention se chargeât de celte opération déUcate et difficile; d'autres, par respect pour le principe de la souveraineté nationale, demandaient que les assemblées primaires fussent appelées à la réélection des membres que la politique et la nécessité ordonnaient de conserver.
Le parti royaliste et ses pamphlétaires ne se bornèrent pas à cette première objection : ils soutinrent avec autant dTiypocrisie dans leurs sentimens que de violence dans leurs paroles, que les députés se jouaient de la souveraineté du peuple, que l'on ne devait espérer ni liberté, ni constitution, puisque les terroristes demeuraient au