DÉCLARATION DE GUERRE
partisan de la paix. Bazire et Merlin, que Ton regardait comme de fougueux tribuns, firent tous les efforts possibles pour éloigner la détermination que la girondc roulait emporter. Au contraire , Pastorct , modéré quelquefois jusqu'à la faiblesse, embrassa l'opinion de Guadet, que soutinrent également Mailhe , Quinette , Dubayet et Brissot. Ce dernier surtout appelait sur lui, par son audace et son opiniâtreté, dans cette question de vie et de mort, toute la responsabilité qui peut peser sur la tête de l'auteur d'un conseil d'où dépend le sort dune nation. Quelques uns de ces orateurs voulaient même que le décret de la déclaration de guerre fût rendu sans désemparer. L'assemblée, non moins impatiente, y consentait ; mais pourtant elle renvoya à son comité diplomatique la rédaction du décret pour lui être présentée séance tenante.
Au bout de quelques instans, Gensonné, au nom de ce comité, donna lecture du projet, qui fut adopté aux bruits des applaudissemens de l'assemblée. Sept membres seulement votèrent pour la conservation de la paix : ce furent MM. Becquey, Théodore Lameth, Jaucourt, Dumas, Breard, Hua et Gentil.
Un projet d'exposition des motifs du décret proposé dans la même séance par Condorcet reçut d'unanimes suffrages ] néanmoins l'assemblée , après avoir décrété l'impression, ajourna l'examen et l'envoi aux départemens. Nous devons citer quelques fragmens de cette pièce historique de la plus grande beauté.
« Forcée de consentir à la guerre par la plus impérieuse nécessité , l'Assemblée nationale n'ignore pas qu'on l'accusera de l'avoir volontairement accélérée ou provoquée.
« Une exposition simple de sa conduite est son unique réponse.
« Chaque nation a seule le pouvoir de se donner des lois et le droit inaliénable de les changer. Ce droit n'appartient à aucune ou leur appartient à toutes avec une
entière égalité : l'attaquer dans une seule , la ravir par la force à un peuple, c'est trahir la patrie, c'est se proclamer L'ennemi du genre humain ! On a dit que la France menaçait la tranquillité générale, on n'a pas cité un seul
fait!
a Sans doute , la nation française a prononcé hautement que la souveraineté n'appartient qu'au peuple ! Diront-ils, les princes, que leur tranquillité pourrait être troublée par les ouvrages , par les discours de quelques Français ? Ce serait alors exiger à main armée une loi contre la liberté de la presse , ce serait déclarer la guerre aux progrès de la raison -, et quand on sait que partout la nation française a été impunément outragée ; que les presses des pays voisins n'ont cessé d'inonder nos départemcns d'ouvrages destinés à solliciter la trahison , à conseiller la révolte $ quand on se rappelle les marques de protection et d'intérêt prodiguées à leurs auteurs, croira-t-on qu'un amour sincère de la paix et non la haine de la liberté ait dicté ces hypocrites reproches?
a Le peuple français , libre de fixer la forme de sa constitution, n'a pu blesser, en usant de ce pouvoir, ni la sûreté ni l'honneur des couronnes étrangères. Les chefs des autres pays mettraient -ils donc au nombre de leurs prérogatives le droit d'obliger la nation française à donner au chef de son gouvernement un pouvoir égal à celui queux-mêmes exercent dans leurs états? voudraient-ils, parce qu'ils ont des sujets , empêcher qu'il existât des hommes libres? et comment n'apercevraient-ils pas qu'en se permettant tout pour maintenir ce qu'ils appellent la sûreté des couronnes , ils déclarent légitime tout ce qu'une dation pourrait entreprendre en faveur de la liberté des autres peuples?
<( Mais quels sont les propositions de vos ennemis? La servitude féodale et une humiliante inégalité -, la banqueroute, et des impôts que vous paierez seuls \ les dîmes
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et l'inquisition ; vos propriétés achetées sur la foi publique, rendues à leurs anciens usurpateurs; les bêtes fauves rétablies dans le droit de ravager vos campagnes ; votre sang prodigué pour les projets ambitieux dune maison ennemie : telles sont les conditions du traité entre le roi de Hongrie et des Français perfides! telle est la paix qui vous est offerte ! Non , vous ne l'accepterez jamais! Les lâches sont àGoblentz, la France ne renferme dans son sein que des hommes dignes de la liberté!,.. L'empire français, dans sa vaste étendue, n'offrira plus à nos ennemis qu'une volonté unique, celle de vaincre ou de périr tout entier avec la constitution et les lois ! »
Quelle que fût l'opinion de certains hommes aux Jacobins, dès que l'assemblée eut poussé le cri : Aux armes! tous ses membres le répétèrent , et , ne voulant point affaiblir l'enthousiasme, se hâtèrent de se rallier à la même opinion.
Ceux qui avaient mis la France dans la nécessité de combattre se réjouissaient au-delà du Rhin, persuadés que là où il n'y avait pas de noblesse il n'y avait pas de courage; ils ne voyaient dans la campagne prochaine qu'une promenade de la frontière à Paris ; ils pensaient qu'avec quelques coups de plat de sabre distribués aux vilains , ils apaiseraient sans peine ce qu'ils regardaient comme une mutinerie; ceux des royalistes qui n'avaient pas déserté la France ne voyaient point, sans quelque terreur, éclater la guerre, mais ils espéraient que cette grande préoccupation présentée à l'activité nationale détournerait le peuple de la révolution et l'empêcherait d'apercevoir leurs trames en faveur de l'étranger, dont ils croyaient d'ailleurs le succès infaillible. Les royalistes du dehors et du dedans voulaient la guerre pour ressaisir leurs privilèges et reconstituer une puissante aristocratie ; quelques uns des Feuillans pour sauver la monarchie et l'affermir , les Girondins et les Jacobins pour assurer la liberté.
Quand on se rappelle les millions d'hommes dévorés par la guerre , celle fleur de la population européenne moissonnée par le glaive , tous les malheurs que ce fléau a fait peser sur les peuples, on ne saurait refuser un tribut de reconnaissance et de respect aux orateurs qui, prévoyant un si redoutable avenir, s'efforcèrent d'étouffer dans leurs germes, les principes de la conflagration générale ; au premier coup d'œil on serait tenté de les regarder comme les sages de l'époque. Mais il y avait de la faiblesse parmi quelques uns d'entre eux, les craintes qu'ils avaient énoncées ne montraient à leurs esprits troublés que des défaites en perspective -, ils n'étaient pas assez forts pour croire aux prodiges. Les sages furent évidemment les hommes d'audace et de résolution qui, après avoir entendu le peuple français répondre à leurs cris de guerre , le lancèrent au devant des périls avec la profonde conviction de ses triomphes. Honneur et gloire aux auteurs de cette grande témérité , source de notre salut-, le génie de la liberté les fit prophètes, et un jour le monde affranchi par elle, bénira la guerre de la révolution comme la plus juste, la plus sainte et la plus utile de toutes les guerres.