CHAPITRE XXVIII
La guerre en Alsace.— Prise de Spire, de Worms et de Mayence. — Armée du Var. — Prise de Nice, de Monlalban et de Villefranche. — Roland nommé député. — Pétlon réélu maire de Paris. — Garât. — Rapport sur les journées de septembre.— Réélection des députés. — Rapport de Roland. —Voyage de Dumouriez à Paris. — Attaques de Louvet contre Robespierre.
L'invasion menaçante de Brunswick nous a fait perdre de vue une partie de nos frontières, témoins d'autres combats et d'autres victoires. Au commencement de la campagne, les Autrichiens avaient établi sur le Rhin un cordon de troupes depuis Rheinfelden jusqu'à Philipsbourg ; elles étaient commandées par le prince d'Esterhasy et le comte d'Erbach. Le corps auxiliaire des émigrés, fort de quatre mille hommes , occupait le margraviat de Baden : tous obéissaient au prince de Gondé. En face des troupes ennemies, quarante-cinq mille hommes se trouvaient réunis en Alsace , sous le commandement de Biron ; ils étaient répartis en deux camps : l'un, à Strasbourg, obéissait au général Biron ; l'autre, à Landau , commandé par Custine, occupait les lignes de Weissembourg.
Nous avons vu que le prince Hohenlohe-Kirchberg avait rejoint l'armée de Brunswick. Le générât autrichien fut remplacé sur la Moselle par le comte d'Erbach , qui
commit l'imprudence de ne laisser que quatre mille hommes pour défendre les riches magasins de guerre de la ville de Spire. Gustine apprend cette faute, demande et obtient de Biron Tordre d'essayer de s'emparer de la ville et des munitions qu'elle contenait, évaluées à cinq ou six millons. Le général français part de Landau , pénètre dans le palatinat sur trois colonnes, et parait à la vue de Spire le 50 septembre.
Le commandant autrichien Vinckelmann , menacé d'une attaque sérieuse, envoie sa caisse militaire sur la rive droite du Rhin , et prend la résolution de défendre l'immense matériel confié à sa garde. Les Autrichiens, trop peu nombreux, combattent en vain. L'artillerie française les écrase et les force à rentrer dans la place. Gustine fait enfoncer les portes. L'arrière-garde essuie dans les rues une vive résistance pour protéger la retraite de Vinckelmann; tous les efforts sont inutiles. Deux mille neuf cents Autrichiens posent les armes, quatre cents se noient dans le Rhin , le reste échappe à la nage ou est tué par les Français. Cette brillante journée ne nous coûta que deux cents morts.
Le général victorieux , instruit que le comte d Erbach arrivait avec douze mille hommes au secours de Worms et de Mayence , ne perdit pas un instant pour se rendre maître de ces deux villes si importantes. Il envoya Neuwinger prendre possession de Worms encore sans défense $ des munitions de toutes sortes tombèrent ainsi , le 4 octobre, au pouvoir des Français. Le2l,Longwy, dernière place occupée par l'armée prussienne, avait ouvert ses portes à Rellermann. Le lendemain de ce jour où se consommait l'affranchissement] du sol de la république, Gustine prenait Mayence. Le général en chef avait hésité sur le parti qu'il pouvait tirer de sa position, après l'occupation de Spire et de Worms. Vivement appelé par les partisans que la révolution française avait à Mayence,
PRISE DE MAYÊXCE, 555
il a'bésila point à se porter vers cette place. Le 19, à la tête d'un fort détachement , Custine se dirigea sur Wessenau , au-dessus de.Mayence, et compléta l'investissement de cette place, défendue par quelques troupes placées sous les ordres .d'un général Gimnich , officier inhabile et mauvais soldat, suivant les apparences. Un parlementaire français, le colonel Houchard, qu'attendent des succès si brillans et une fin si cruelle , ayant intimidé l'officier allemand, celui-ci livra, par capitulation, l'un des boulevards de l'Allemagne, une ville imprenable , du moins pour l'armée de Custine, trop peu nombreuse et privée d un appareil de siège. Après cet événement inouï , présent inappréciable de la fortune de la France, on peut juger sans peinç dans quelle terrible position Custine eût mis les alliés, en se portant rapidement sur Coblentz, pour détruire encore ce grand magasin. Mais l'unité manquant entre les généraux français, leurs dissensions éclatèrent dans toute leur violence , lorsque les ennemis eurent passé le Rhin. Ces funestes querelles, en attestant l'absence d une direction suprême , servirent encore à prouver une chose, c'est que Dumouriez aurait dû poursuivre Brunswick avec toutes ses forces, tandis que Custine aurait cherché à le prévenir à Trêves ou à Coblentz. Si , à cette époque , toute l'armée prussienne ne fut pas anéantie , la faute en doit être attribuée à Dumouriez , rêvant toujours la conquête de la Belgique, aux dépens de la république, et quittant une victoire certaine pour suivre son plan de prédilections, qui, exécuté plus tard, après nos succès décisifs sur le Rhin , ne nous aurait pas fait courir le risque de voir la brillante expédition du Brabant aboutir à des désastres. Les armées de la république étaient partout triomphantes ; nous avons vu la conquête de Chambéry par Montesquiou , et l'ordre que ce générai avait donné au général Anselme de s'emparer du comté de Nice.
Cet officier, plein de zèle et d'intelligence, avait établi m 'ïi
3&t RÉVOLUTION FRANÇAISE.
ses forces sur le cours du Var, torrent impétueux, limite naturelle entre la France et le pays ennemi. Le comte Saint- André gouvernait le comté de Nice ; il n avait sons ses ordres que quatre mille hommes de troupes et un corps incomplet de milices provinciales : Anselme n'avait guère plus de forces à sa disposition -, mais, dès qu'il eut reçu les ordres de Montesquiou, il se hâta de requérir six mille gardes nationaux marseillais , patriotes exaltés , brûlant d'ardeur, dont le seul nom , associé aux idées d insurrection et au souvenir de violences révolutionnaires, était si propre à répandre à la fois sur leur passage et la terreur du nom français et la contagion de la liberté. Dans Tintention d'imposer à l'ennemi, Anselme ordonne des marches et des contre-marches sur les bords du Yat-, et demande des provisions et des vivres pour une armée de quarante mille hommes. En même temps, l'amiral Truguet sort de Toulon avec une escadre de neuf vaisseaux, et vient établir sa croisière à demi portée de canon de la ville de Nice. Il envoie à terre un parlementaire pour réclamer, avec hauteur, le consul de France, qui avait cessé de remplir ses fonctions depuis le commencement des hostilités en Savoie. Menacé par la flotte, craignant, à chaque instant, de voir paraître Anselme , le gouverneur Saint- André rend le consul , fait donner, par le canon de Sainte-Hélène, le signal d'alarme, licencie sur-le-champ toutes les milices du pays, et se hâte lui-même d'évacuer Nice, pour se retirer dans la direction de Coni. Cinq mille émigrés français , exaspérés par cette lâcheté , veulent s'opposer à l'entrée de leurs compatriotes : mais les habitans, imbus de l'esprit révolutionnaire de France, s'opposent à cette bouillante et énergique résolution , et les émigrés sortent de la ville, satisfaite d'être délivrée de leur dangereuse présence.
Alors, les autorités envoient une députation au général français, qui fait son entrée le 28, à cinq heures du soir,
CONQUÊTE DE NICE. 3gg
dans cette grande et populeuse cité. Pendant ce temps , te maréchal de camp Brunet faisait capituler, par des menaces, l'importante place de Montalban, sous les murs de laquelle le prince de Couti avait perdu tant de monde en 1744. Le lendemain, 29 ? Villefranche capitulait; sa garnison, composée de trois cents hommes , déposait les armes , et abandonnait avec une incroyable facilité cent pièces de canon, outre de nombreux magasins : ainsi «e trouvait achevée la conquête du comté de Nice.
Eblouis que nous sommes par les victoires de l'Empire, nous ne remarquons point assez les exploits de notre jeune armée , dans le moment où , pour la première fois, notre bannière républicaine flottait aux yeux des ennemis , et apparaissait aux peuples comme un signal de liberté. Quels transports éclataient sur notre passage ! quelle fête pour les pays que visitaient nos armes victorieuses! quelle n'aurait pas été notre influence sur tous les pays qui nous environnaient, et par suite sur l'Europe entière, si la Convention nationale , étouffant ses discordes intestines, et constituant dans son propre sein un gouvernement fort et puissant, eût prévenu toutes les trahisons, dompté tous \çs obstacles, et fait concourir, comme elle le fit depuis , toutes lés volontés et toutes les forces à un seul et même but!** * '
À l'époque où nous sommes parvenus, il y eut un instant où les Girondins semblaient devoir dominer la Convention ,' et balancer la terrible Commune ; . mais pour assurer leur victoire , ils avaient besoin d'être soutenus par l'homme te plus influent du pouvoir exécutif , depuis la retraite de Danton. La discussion qui va s'ouvrir montre quelle importance ils attachaient' à celui que leur vive intervention avait élevé deux fois au ministère. Soit de son propre mouvement et par une option véritable , soit par suite d'une intelligence secrète avec ses amis, Roland , que le département de la Somme venait d'élire député ,
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écrivit à la Convention qu'il devait quitter ses fonctions de ministre , et la pria de lui nommer un successeur. Sur cette lettre , le côté droit , *à la tête duquel les Girondins s'étaient placés, laissa éclater toute la vivacité de ses regrets. Buzot , emporté par sa passion pour le ministre, demanda formellement qu'il fût prié de rester à son poste. Tous les Girondins l'appuyèrent. Phélippeaux, qui , dans ce moment , votait avec eux , proposa d'étendre l'invitation à Danton. Mais celui-ci, s'élançant à la tribune, protesta contre cette imprudente proposition : « Je déclare, dit-il, que je me refuse à toute- invitation de ce genre, parce qu'elle n'est pas de la dignité de la Convention nationale : la seule manière de retenir Roland à son poste est de prononeer l'invalidité de son élection. » L'avis de Danton était judicieux. Les Girondins, aveuglés par l'esprit de parti , et poussés par un puissant intérêt , n'en insistèrent pas moins pour l'invitation. Valassé déclara que le nom de Roland était sacré pour lui. Louvet , Barbaroux l'accablèrent d'éloges ; mais cette fois les hommes du centre, Barrère, Lacroix, Turreau , se séparant de leurs collègues, s'élevèrent avec chaleur contre la motion de Buzot. Nul doute que la majorité de la Convention n'eût rejeté la proposition de Buzot -, mais, par une espèce d'égard, elle parut vouloir laisser au ministre le temps de réfléchir encore sur son option .
Le soir, les membres de la Gironde et une partie de ceux de la plaine , parti intermédiaire entre les Dàntonistes, les Montagnards et les amis de Vergniaud-, allèrent chez Roland , et le conjurèrent de garder une place, où , suivant eux , il était indispensable pour le salut de l'état et de la liberté. Roland se rendit à leurs prières. Le lendemain , il écrivit à l'assemblée : « Je dois rester au ministère , puisque la très grande majorité de la Convention a manifesté ses intentions à cet égard : le vœu des représentans des quatre-vingt-trois départemens est