ROLAND
chant des mesures réprèhensibles. Après ce début, où il signalait ouvertement les usurpations de la Commune, Roland se répandit avec complaisance sur des. accusations propres à la flétrir, parce qu'elles révélaient des désordres et des dilapidations qu'il fallait faire cesser sans doute -, mais si le ministre n'eût pas été poussé par un parti qui avait pour but de renverser la Commune, il aurait avoué lai-même que l'insurrection du 10 août, que les grandes nécessités du moment, que les besoins du service de Paris, sous tous les rapports, que l'armement, l'équipement et l'entretien des fédérés et des volontaires, avaient dû absorber une immense partie des choses que Ton avait pu regarder comme prises sur l'ennemi, puisqu'on les avait enlevées après le combat dans les châteaux du roi , chez les dépositaires de ses deniers , ou dans les maisons d'émigrés. Là était la vérité; Roland devait la reconnaître hautement, pour être juste, et avoir plus d'autorité quand il demanderait le retour à Tordre et au règne d'une sage administration , qui doit avant tout donner au peuple des garanties de probité comme d'économie. Roland ne sut pas se concilier les esprits avec cette preuve de bonne foi, qu'il pouvait donner sans compromettre son caractère par l'approbation des choses que son devoir lui ordonnait de dire et de réprimer. L'exorde avait été modéré , le milieu sévère, la fin fut véhémente. Le ministre, ne gardant plus de ménagemens , attaqua la municipalité de Paris comme coupable d'usurper tous les pouvoirs , d'attenter à la liberté des citoyens , et de tromper le peuple en lui parlant sans cesse de sa souveraineté pour lui persuader qu'il peut tout , et lui faire faire tout ce que veulent ses flatteurs. Plusieurs de ces reproches étaient justes et fondés ; mais le ministre lui - même devait-il dissimuler qu'au fond de tout cela un zèle sincère, un ardent amour de la patrie, un courage extraordinaire et un dévouement sans bornes animaient les révolution-
naires? Devait -il oublier les efforts des Jacobins, des Cordelie rs , de la Commune , pour rassurer et défendre la capitale , pour envoyer une armée aux frontières ; car c'est une armée que leur voix fit sortir de Paris. Enfin, était-ce lui , Roland, ou Danton, qui avait prononcé ces paroles qui s emparent de tout un peuple et sauvent un empire? Quelle force, quelle autorité, quelle influence n aurait pas obtenu le ministre des Girondins, si, en exaltant ces grands services avec sincérité, il eût dit à ceux qui les avaient rendus : « La France reconnaît que vous avez bien mérité d'elle ; mais, après avoir contribué à son salut par le courage, vous pouvez la perdre par l'anarchie. Rentrez avec nous dans le domaine de la loi, et consacrez tout ce que vous avez de courage et de puissance à la faire régner sur tous. » Roland résumait ainsi la situation de la capitale : « Département sage, mais peu puissant; Commune active et despote ; peuple excellent , mais dont une partie saine est souvent intimidée ou contrainte , tandis que l'autre est travaillée par les flatteurs, et enflammée par la calomnie. Confusion de pouvoirs abus et mépris des autorités y Jorce publique faible ou nulle par un mauvais commandement, voilà Paris. » Ce rapport avait été souvent interrompu par des murmures désaprobateurs. Mais les choses changèrent de nature, lorsque le ministre lut une lettre adressée par un nommé Aubail , vice-président de la seconde section du tribunal criminel de Paris, au ministre de la justice , lettre dans laquelle on citait , sans le. nommer ,. un individu qui avait parlé d'un nouveau 2 septembre ^ delà haine du parti pour les Girondins, et de son admiration exclusive pour Robespierre (i). Alors recommença une attaque terrible et furieuse contre les dictateurs, c'est-à-dire contre Robespierre et la Commune \ mais , .avant de retracer les attaques violentes de Louve t „
(') Y )' e/ k Ilu . lc 6. à 1* fin de ce yolume.
DUMOUIUEZ A PARIS. 565
nous devons raconter les détails du voyage de Dumouriez à Paris , et ses relations avec les membres de la Gironde , qui avaient intérêt à le ménager et à connaître ses dispositions.
Arrivé dans la capitale le II octobre, Dumouriez prononça le lendemain à la barre de la Convention nationale , un discours empreint de la couleur du temps , dans lequel il annonçait qu'il était venu se concerter avec les ministres, tandis que son armée marchait au secours de Lille. On Técouta sans enthousiasme, cependant les honneurs de la séance lui furent accordés. Les Girondins et leurs partisans, raccommodés avec lui depuis le moment où il avait paru soutenir presque seul le poids des événemens pendant la crise du danger,le comblèrent de caresses dansla salle même de la Convention, dont la séance avait été levée par suite de leur impatience à le féliciter; le public l'applaudit dans les spectacles, auxquels il avait voulu se présenter par un souvenir des exemples du maréchal de Saxe -, Monge, Servan , Clavière , Lebrun , Danton , l'accueillirent de même. Une femme, alors célèbre par sa beauté, mademoiselle Candeille, actrice du Théâtre-Français, lui donna une fête magnifique. Tous les artistes , tous les hommes de lettres distingués de la capitale , un certain nombre de membres de la Convention nationale et plusieurs ministres assistèrent à cette fête , qui fut un moment interrompue par une scène ridicule.
Les Jacobins prétendaient avoir à se plaindre du général en chef, à cause de ses justes rigueurs contre deux bataillons de volontaires qui avaient égorgé des déserteurs émigrés. Ils envoyèrent près de lui pour demander des explications trois commissaires , tous membres de la Convention : c'étaient Marat, Bentabole et Montaud. Au lieu d'aller le trouver à sa demeure , ils vinrent trouver Dumouriez chez mademoiselle Candeille, au milieu de la fête. L'apparition inattendue de Marat effraya les convives,
les femmes s'enfuirent -, Ma rat, insensible à ees marques de réprobation, parvint jusqu'au général , auquel il parla en le menaçant du geste et du regard. Dumouriez le parcourant de baut en bas avec dédain, lui répondit. « Ah! c'est ▼ous qu'on appelle Marat ! je n ai rien à tous dire. »Puis se tournant vers Bertabole , il lui donna des explications qui le satisfirent ainsi que son collègue. L'étrange députation se retira-, mais Marat, furieux de l'insulte et de la preuve de mépris qu'il venait de recevoir, se mit i déclamer de nouveau contre le général victorieux. Cependant il ne le soupçonnait pas à tort d'être un homme peu sûr pour la république; car le fougueux écrivain ne manquait pas d'un certain jugement que lui révélait l'avenir. Dumouriez ne pouvait se dispenser de paraître aux Jacobins, iljy vint. Le succès avait effacé ou suspendu beaucoup de préventions -, il fut bien reçu par la masse -, on accorda même des applaudissemens à son discours, auquel Danton répondit avec toute son énergie. « Une grande carrière, lui dit-il, s'ouvre devant vous. Puisse la picfue du peuple briser les sceptres des rois ! Puissent les couronnes tomber devant le bonnet rouge dont la société vous honore » Gollot-d'Herbois adressa aussi la parole au général , -mais avec toute l'emphase d'un déclamateur , qui saisit une belle occasion de prononcer des paroles retentissantes. Collot, dans son allocution , ne fut pas exempt de ridicule. La nécessité qui forçait Dumouriez à faire sa cour à la puissance des Jacobins, sans doute ne lui plaisait pas, mais il avait déjà subi cette épreuve , étant ministre du roi ; il n'eut garde d'offenser par un manque de déférence une société à laquelle tout le monde voulait être affilié, dont l'influence se fiiisait sentir partout , dans les administrations , dans les tribunaux , dans le conseil exécutif soumis par elle à la plus ombrageuse et la plus sévère des inquisitions politiques ; enfin, au sein de la Convention elle-même, qui voyait une partie de ses membres aller délibérer , chaque
Tentative de réconciliation. 507
soir, au club des Jacobins, et dire au milieu d eux ce qu'ils n'avaient osé hasarder à sa tribune.
La séance levée, Danton reconduisit Du mou riez; dès lors commença entre ces deux hommes une liaison dont leur facilité de caractère, leur relâchement de mœurs, leur défaut de principes inébranlables, leur esprit de concession , le parti qu'ils pouvaient tirer l'un de l'autre dans telle ou telle conjoncture difficile, avaient d'avance formé les nœuds. Danton, qui observait beaucoup, malgré sou air d'entraînement , avait apprécié Dumooriez dès long-temps. Celui-ci, attentif à tout comme un ambitieux qui veut profiter de tout , avait jugé la portée de Danton. Il trouvait dans le tribun cette puissance de parole et d'action qui constitue la véritable force -, d'ailleurs , il ne voyait que des orateurs dans ces brillans Girondins dont l'influence commençait à décliner, et sentait pour eux le besoin immense qu'ils avaient d'un révolutionnaire qui leur apportât le secours de son audace et de sa popularité. Frappé de ces considérations, le général, résolut de rallier le drapeau de Danton à celui des Girondins. Il amena un rendez-vous entre le tribun et quelques membres de la Gironde. Danton, par sa position même, par son caractère et par le sentiment du véritable état des choses , penchait pour une réconciliation prompte et sincère des deux fractions du parti. Ses imprudens ennemis ne sentirent pas le prix de l'occasion offerte et la valeur d'un tel auxiliaire, on ne put convenir de rien. Guadet, avec une énergie qui lui était particulière et une malheureuse obstination , ne voulut entendre parler d'aucune transaction relativement aux poursuites judiciaires contre les auteurs des massacres dans les prisons. Danton, mécontent, et cependant accessible encore à des pensées de paix, lui adressa ces paroles, dictées par une remarquable prévision de l'avenir : « Guadet, tu ne sais point/aire à la patrie le sacrifice de ton ressentiment ;tu ne sais pas pardonner, tu seras victime de ton ooinidtrcté.»
Malgré cette inutile tentative, Dumouriez fut invité par le ministre de l'intérieur à un dîner simple et sans aucun faste, mais auquel présidaient les grâces de madame Roland, les chaleureuses inspirations de Vorgniaud et les saillies du spirituel Louvet. Toutefois le commencement du repas fut embarrassé. On hésitait , on s'étudiait ; mais enfin 1 esprit de part et d'autre ne tarda point à se Cure jour, et la belle épouse du ministre, accoutumée à des entretiens où la politesse et le bon goût se trouvaient réunis, sembla oublier un mojnent le ton cavalier du général, pour n'écouter que les traits de sa vive conversation et le récit rapide de la campagne dans laquelle il venait de sauver la France.
Dumouriez avance que ses démarches conciliatrices n obtinrent aucun succès, pareeque les Girondins ne lui pardonneraient pas , ainsi qu'à Danton, d avoir fait échouer leur projet favori de transférer le roi et la Convention de l'autre côté de la Loire, où libres de l'influence de Paris, ils se seraient trouvés les arbitres des destinées du pays. Dumouriez tenait cette confidence de Danton. Au reste, même dans le cas d'un raccommodement , ni la Gironde ni le chef des Gordeliers n'auraient pu accorder une confiance entière à Dumouriez. En effet, comment méconnaître en lui ce génie et cet amour de l'intrigue qui avaient éclaté pendant tout le cours de sa carrière, et surtout lorsqu après avoir voulu, capter la faveur populaire aux Jacobins, on l'avait vu ensuite faire renvoyer du conseil Roland, Glavière et Servan, dénoncés par lui au roi comme des républicains? Il avait en outre une mobilité d'imagination , une absence de principes, une. impétuosité de caractère , quelquefois même une étourderie, qui étaient des obstacles insurmontables à ce qu'un parti voulût le choisir pour chef. On pouvait se servir de lui, mais toujours avec des arrièrepensées d'inquiétude. Néanmoins les témoignages d'intérêt, plus apparens que sincères qu'il reçut de la Gironde, le rendirent encore plus suspect à une partie des Jacobins,