‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 115 sur 125 · ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE

calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables. J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je renonce à la juste vengeance que j aurais le droit de poursuivre contre mes calomniateurs , je n'en demande point d'autre que le retour de la paix et le triomphe de la liberté ! ( Applaudis semens . ) Citoyens , parcourez d'un pas ferme et rapide votre superbe carrière; et puissé-je, aux dépens de ma vie et de ma réputation même , concourir avec vous à la gloire et au bonheur de notre commune patrie ! »

Après ces dernières paroles, l'orateur descend de la tribune au milieu des applaudissemens unanimes \ on ne saurait voir un triomphe plus complet. Un très grand nombre de députés demandent Tordre du jour. Louvet court à la tribune, on refuse de 1 entendre. Barbaroux, cet implacable ennemi de Robespierre, réclame hautement la parole. « Je signerai , dit-il , ma déclaration , je la graverai sur le marbre. » Le tumulte couvre sa voix , il se précipite alors à la barre , et revendique le droit qu'a chaque citoyen de faire une pétition. De toutes parts on lui crie qu'il oublie sa dignité et son titre de représentant dit peuple. Lanjuinais appuie Barbaroux, il combat Tordre du jour; on lui répond que la discussion est fermée. « Eh ! mais , répliquet-il, c'est donc un enfant mort-né, que votre discussion; elle n a pas été ouverte ! » Une voix ajoute : « Si Robespierre était pur, il demanderait la parole pour ses adversaires. Barrère invoque Tordre du jour : « Citoyens , dit-il, s'il existait dans la république un homme né avec le génie de César ou l'audace de Cromwell ; un homme qui , avec le talent de Sylla en aurait les dangereux moyens, s'il existait ici quelque législateur d'an grand génie , d'une ambition vaste , d'un caractère profond, un général, par exemple, le front ceint de lauriers et revenant au milieu de vous pour vous commander des lois ou insulter aux droits du peuple, je proposerais contre lui un décret d'ac-

cusation : mais que vous fassiez ce terrible honneur à des hommes d'un jour, h de petits entrepreneurs d'émeutes, à ceux dont les couronnes civiques sont môlées de cyprès, voilà ce que je ne puis concevoir ! Ces hommes ont cessé d'être dangereux dans une république ! » Barrère finit en proposant de décréter Tordre du jour, motivé sur ce que la Convention ne devait s'occuper que des intérêts de la république. « Je ne veux pas de votre ordre du jour , s'écrie Robespierre, sûr de rassemblée , si vous y ajoutez un considérant injurieux. » La Convention, consultée par le président, après avoir ordonné l'impression du discours de Robespierre, passe à Tordre du jour pur et simple.

Qiioique cet ordre du jour ne fit que suspendre la querelle imprudemment engagée par Louvet , il n'en fut pas moins célébré aux Jacobins, comme un succès immense qui assurait à jamais le triomphe de la révolution et de la liberté. La Convention rentra dans les bonnes grâces de la société qui lui était si hostile auparavant. Barrère , que Robespierre avait appelé Y équivoque, assistait à la séance des Jacobins; interpelé sur le sens de certains passages de son discours, il révéla toute la faiblesse de son caractère , toute la souplesse d'un esprit sans conscience, en déclarant à travers un flux de paroles adulatrices que, par ces hommes d'un jour, par ces entrepreneurs d'émeutes , dont il avait parlé à la Convention , il avait voulu indiquer les ennemis de Robespierre et des Jacobins. La fortune avait adopté les Montagnards , Barrère se prononçait en leur faveur. Présent à cette misérable palinodie, Robespierre reçut en personne tous les éloges que son orgueil pouvait désirer, tous les honneurs que la vertu la plus pure pouvait obtenir. On lui donna le nom d'Aristide. On loua son intrégrité , sa profonde sagesse , son éloquence mâle et naïve, enfin cette grandeur, cette générosité, cet oubli .de soi-môrnc qui étaient les marques de son caractère.

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Le lendemain de ce triomphe inouï , I ami des Girondins, mais non pas comme eux l'ennemi déclaré de Robespierre, Pétion, fit imprimer l'opinion qu'il aurait prononcée, si rassemblée n'eût adopté le parti de passer à l'ordre du jour. Dans ce discours, le maire qui avait conspiré contre le château rend une éclatante justice à la Commune de Paris du 10 août pour l'audace des mesures qu'elle a prises ; mais il lui reproche vivement de ne s'être pas ralliée à l'Assemblée législative, en déposant le pouvoir. Il convient toutefois , qu'abusé par des erreurs politiques ou par de perfides suggestions contre les chefs d'opinion dans la législature , un grand nombre de membres du conseil général croyaient user d'un droit légitime lorsqu'ils usurpaient l'autorité. L'orateur trace alors avec autant de force dans les choses que de modération dans les paroles le tableau de tous les désordres, du tumulte, des usurpations de pouvoir, des mesures arbitraires du conseil de la Commune, qui n'était plus autre chose qu'une assemblé politique se croyant investie de plusieurs pouvoirs, discutant les grands intérêts de 1 état, examinant les lois faîtes, et en promulguant de nouvelles. Pétion explique ici la rareté de sa présence par la crainte de paraître partager ou sanctionner un ensemble d actes qu'il improuvait comme illégaux, impolitiques etfunestes. En cet endroit, Pétion représente au vif le caractère, les ombrages , les cris d'alarme et l'influence de Robespierre et de ses partisans qui, voyant partout des précipices sous leurs pas et des complots liberticides , entraînaient la Commune dans des résolutions extrêmes , et répandaient une fermentation extraordinaire dans tout Paris. «Cependant, dit-il, je ne suspectai pas les intentions de Robespierre ; j'accusai sa tête plus que son cœur ; mais les suites de ses noires visions ne m'en causent pas moins d'alarmes. » Pétion signale ensuite l'autorité despotique usurpée dans le comité de surveillance par Marat , qu'il avait appelé une fois le plus insensé ou le plus scélérat des hom-

mes. Rien n'était plus conforme à la vérité que ce récit de Pétion : Marat parlait effectivement en maître au comité, où il était plus poissant que Robespierre aux Jacobins , ou Danton aux Gordeliers ; car personne n'osait le contredire, et tout le monde lui obéissait. De ces explications, le maire passe au tableau déchirant des journées de septembre , et arrive à cette conclusion : « Ces assassinats furent-ils corn* mandés ,- furent-ils dirigés par quelques homme*? J ai eu des listes sous les yeux -, j'ai reçu des rapports , j'ai recueilli quelques faits; si j'avais à prononcer comme juge, je ne pourrais pas dire : Voilà le coupable.

« Je pense que ces crimes n'eussent pas eu un ans» libre cours, qu'ils eussent été arrêtés, si tous ceux qui avaient en main le pouvoir et la force les eussent vus avec horreur. Mais je dois le dire , parce que cela est vrai , plusieurs d'entre eux croyaient que ces affreuses et déshonorantes bar* baries étaient utiles et nécessaires. »

Abordant enfin le fait de la dictature , sur lequel s'étend principalement l'accusation intentée par Louvet et Barbaroux , l'orateur ajoute : « Je reviens aux événemens dont je vous ai tracé une faible peinture* Ces événemens et quelques uns de ceux qui ont précédé la célèbre journée du 10 août , le rapprochement des faits et d'une foule de circonstances ont porté à croire que des intrigans avaient voulu s'emparer du peuple, pour, avec le peuple, s'emparer de l'autorité ; on a désigné hautement Robespierre ; on a examiné ses liaisons , analysé sa conduite ; on a recueilli les paroles qui, dit-on, ont échappé à un de ses amis , et Ton en a conclu que Robespierre avait l'intention insensée de devenir le dictateur de son pays.

« Le caractère de Robespierre explique ce qu'il a fait : Robespierre est extrêmement ombrageux et défiant ; il aperçoit partout des complots , des trahisons, des précipices -, son tempérament bilieux , son imagination atrabilaire, lui présentent tous les objets sous de sombres cou-

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