‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 116 sur 125 · PETION · texte numérisé non relu

PETION

leurs*, impérieux dans son avis, n'écoutant que lui, ne supportant pas la contrariété, ne pardonnant jamais à celai qui a pu blesser son amour-propre, et ne reconnaissant jamais ses torts ; dénonçant avec légèreté, et «'irritant du plus léger soupçon ; croyant toujours qu'on s'occupe de lui, et pour le persécuter ; parlant de lui , et vantant ses services avec peu de réserve; ne connaissant point les convenances , nuisant par cela même aux causes qu'il défend; voulant par-dessus tout la faveur du peuple, lui faisant sans cesse la cour , et cherchant avec affectation ses applaudissement -, c est là , c'est là surtout cette dernière faiblesse qui , perçant dans tous les actes de sa vie publique , a pu flaire croire que Robespierre aspirait à de hautes destinées, et qu'il pouvait usurper le pouvoir dictatorial. Quant à moi, je ne puis me persuader que cette chimère ait occupé sérieusement ses pensées, qu'elle ait été l'objet de ses désirs et le but de son ambition.

« Il est un homme cependant qui s'est enivré de cette idée fantastique , qui n'a cessé d'appeler la dictature sur la France comme un bienfait , comme la seule domination qui pût nous sauver de l'anarchie, qu'il prêchait, et nous conduire à la liberté et au bonheur. Il sollicitait ce pouvoir tyrannique-, pour qui? vous ne voudrez jamais le croire ; vous ne connaissez pas assez tout le délire de sa vanité ; il le sollicitait pour lui! oui, pour lui, Marat! Si sa folie n'était pas féroce , il n'y aurait rien d'aussi ridicule que cet être que la nature semble avoir marqué tout exprès du sceau de sa réprobation. »

Pétion avait réduit la question à ses véritables termes : Robespierre avait soif de popularité comme tel démagogue d'Athènes ou tel tribun de Rome , mais il ne songeait point à la dictature-, cette création n'était, à proprement dire, que la vision de Marat, vision quant au choix du moment où elle était impossible , véritable folie quant à la personne qui affectait avec tant de ridicule et d'audace le pouvoir

suprême : mais il faut ajouter qu'un sentiment profond de notre situation, de noire caractère, des élémens de désordre et du défaut d'ensemble qui pouvaient tout perdre, éclairait Marat sur l'avenir. « Jamais, disait-il à lui-même et aux autres , jamais la république ne se sauvera sans une dictature. L'événement justifiera cette prévision, et la Convention, malgré toute son énergie, se verra contrainte par une irrésistible nécessité de soumettre le peuple français et elle-même à la dictature du comité de salut public. » Avec le caractère ombrageux, avec la susceptibilité, avec les rancunes obstinées que Pétion attribue à Robespierre , on ne peut douter que ce dernier n' ait conçu un profond ressentiment du panégyrique de son prétendu défenseur; il pouvait d'ailleurs l'accuser d'injustice ; en effet, Pétion ne pouvait ignorer que la Gironde renfermait aussi dans le dépulé Salle, un homme atrabilaire, violent, d'une crédulité aveugle et passionnée, capable de tout dire et de tout oser contre celui sur le compte duquel il avait conçu des soupçons , et lancé avec bonne foi une première calomnie. Regardons ces deux hommes en parallèle ; écoutons d'abord Robespierre dans un entretien confidentiel avec Garât, qui a conservé avec soin ce document précieux pour l'histoire, « A Paris, Gensonné conspire dans le faubourg Saint- Antoine , en allant de boutique en boutique persuader. aux marchands que nous autres patriotes, nous voulons piller leurs boutiques*, la Gironde a formé depuis long-temps le projet de se séparer de la France pour s'unir à l'Angleterre, et les chefs de cette députation sont euxmêmes les auteurs de ce plan qu'ils veulent exécuter à tout prix. — Et où conspirent-ils ? — Partout ; dans Paris, dans toute la France , dans toute l'Europe. A Paris, Gensonné ne le cache pas -, il dit à qui veut l'entendre qu'ils ne sont pas ici les représentans de la nation, mais des plénipotentiaires de la Gironde. Brissot conspire dans un journal qui est un tocsin de guerre civile. On sait qu'il est allé

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en Angleterre, et on sait pourquoi. Nous n'ignorons pas ses liaisons infimes avec le ministre des affaires étrangères* avec ce Lebrun qui est un liégeois et un agent de la maison d'Autriche. Le meilleur ami de Brissot , c'est Clavière ; ce Claviëre a conspiré partout où il a respiré. Rabaud, traître comme un protestant et comme un philosophe qu'il est , n'a pas été assez habile pour nous cacher sa correspondance avec le courtisan et le traître Montesquiou : il y a six mois qu'ils travaillent ensemble à ouvrir la Savoie et la France aux Piémontais; Servan na été nommé général de l'armée des Pyrénées que pour livrer les clés de la France aux Espagnols-, enfin, voilà Du mou riez qui ne menace plus la Hollande, mais Paris ; et quand ce charlatan d'héroïsme est venu ici où je voulais le faire arrêter , ce n'est pas avec la Montagne qu'il a dîné tous les jours , mais bien avec les ministres et les Girondins. » Quelques jours après , à l'issue du conseil exécutif, Garât rencontra Salles qui sortait de la Convention nationale. « Eh bien ! dit le ministre au député en l'abordant , n'y a- t-il aucun moyen de terminer ces horribles querelles? — Oh ! oui, je l'espère \ j'espère que bientôt je lèverai tous les voiles qui couvrent encore ces affreux scélérate et leurs affreuses conspirations. Mais vous , je sais que vous avez toujours une confiance aveugle $ je sais que votre manie est de ne rien croire. — Vous vous trompez : je crois comme un autre, mais sur des présomptions et non pas sur des soupçons', sur des faits attestés et non sur des faits imaginés. Pourquoi me supposer si ridicule? Est-ce parce qu'en 1780, je ne voulus pas vous croire , lorsque vous m'assuriez que Necker pillait le trésor , et qu'on avait vu les mules chargées d or et d argent 9 sur lesquelles il faisait passer des millions à Genève ? — Necker était un coquin, reprend Salles', mais ce n'était rien auprès des scélérats dont nous sommes entourés, et dont je veux vous parler , si vous voulez m entendre. Je vais tout vous dire , car je sais tout ; j'ai découvert toute» m. *6

leure trames. Tous les complots, tous les crimes de la Montagne ont commencé avec la révolution .c'est d'Orléans qui est le chef de cette bande de brigands ; c'est l'auteur des Liaisons dangereuses- (Laclos), qui a dressé le plan de tous les forfaits qu'ils commettent depuis cinq ans. Lafayette était leur complice , et c'est lui qui , en faisant semblant de déjouer le complot dans son origine , en-, voya d'Orléans en Angleterre , pour tout arrange* avec Pitt et le cabinet de Saint- James -, Mirabeau était aussi làdedans : il recevait de l'argent du roi pour cacher ses liaisons avec d'Orléans, mais il en recevait plus encore de d'Orléans pour le servir. » Poussé du même délire de soupçons, Salles voit dans les Gordeliers une assemblée d'hommes vendus au crime, qui ont l'air d'être cachés dans un trou de Paris, tandis qu'ils négocient avec l'Europe, et ont des envoyés dans toutes les cours qui ont juré ta ruine de notre liberté, « Le fait est certain; j'en ai les preuves. Enfin , ce sont les Cordeliers qui , après avoir englouti un trône dans des flots de sang , se préparent à verser de nouveaux flots de sang pour en faire sortir un nouveau trône ; dans une seule conspiration il y en a trois pu quatre c .quand le côté droit todt entier, qui renferme les vrais républicains, sera égorgé, le duc d'York arrivera pour s'asseoir sur le trône, et d'Orléans, qui le lui aura procuré, f assassinera -, d'Orléans sera assassiné lui-même par Marat , Danton et Robespierre qui lui ont fait la même promesse , et les triumvirs se partageront la France couverte de cendres et de sang, jusqu'à ce que le plus habile de tous ; et ce sera Danton , assassine les deux autres, et règne seul, d'abord , sous le titre de dictateur, ensuite, sans déguisement sous le titre de roi. Voilà leur plan, n'en doutez pas; à force d'y rêver , je l'ai trouvé. »

Toutes ces rêveries , qui semblent appartenir à un échappé de Chareirton , ne doivent exciter que le sourire de la pitié-, mais malheureusement Salles , aer cette ques-

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tion de Garât : « Y en a- t-il beaucoup parmi vous , c està-dire de votre côté, qui pensent comme tous sut tout cela? répond: — Tons, on presque tons*, sauf Condorcet, Sieyès et Rabaud , Ions n'ont pas plus de doute que moi sor ce queje viens de vous dire; tons sentent la nécessité d'agir promptement , de mettre promptement les fers an fen pour prévenir tant de crimes et de malbenrs, pour ne pas perdre tout le lirait d'itne révolution qui nous a tant coûté. » L'insensé ne disait que trop vrai -, un assez grand «ombre démembres du côté droit partageaient son opmkm et ses craintes. Des deux cotés on s'accusait avec une extrême violence ; des deux côtés on était prêt à s'entr'égorger pour des crimes imaginaires , et il faut bien l'avouer, les Girondins , du moins quelques mis d'entré eux , et particulièrement Salles et Barbaroux , étaient les plus violons des aggresseurs. Louvet mérite une plçce à part dans cette circonstance où il avait usurpé le premier rôle : tourmenté d un amour-propre immense , indigné dès long-temps de se sentir effacé aux Jacobins par Robespierre dont il voyait croître l'influence , Louvet obéissait encore à une imagination exaltée qui se créait des fantômes, et mettait des suppositions à la place des réalités -, il portait dans la politique les habitudes d'un écrivain accoutumé à inventer et à disposer une fable pour lui donner le plus grand intérêt possible , au risque de choquer la vérité et même la vraisemblance.

Le réquisitoire de Louvet était un roman -, mais l'accusation intentée par lui contre Robespierre n'en était pas moins Tune de ces fatalités irréparables qui portent des coups mortels à un parti assez peu mattre de ses propres membres pour leur permettre de pareils emportemens. Si la pbilippique du Girondin ne coûte pas la vie à son auteur, elle perdra ses généreux amis. Voilà les conséquences futures de sa furieuse attaque, en voici les résultats immédiats : elle porta au plus haut degré la popularité de Ro-

bespierre -, elle confirma son audace , elle augmenta son talent et sa confiance en lui-même , elle enfonça plus avant dans son cœur la haine pour des ennemis qui voulaient évidemment sa ruine ; elle l'exposa aux regards des révolutionnaires, comme un chef auquel leur destinée était intimement liée, puisque c'était par lui que l'on voulait commencer la proscription dont ils se voyaient tous menacés. Déjà Danton lui-môme ne se trouvait plus qu^au second rang dans leur opinion, parce que les Girondins avaient paru le ménager, en déployant au contraire toutes leurs forces pour accabler Robespierre. A compter de ce moment, Robespierre grandira de jour en jour, jusqu'au 9 thermidor, ou il montera sur l'échafaud , pour n'avoir pas su s'emparer de la fortune, et marcher de la Commune à la Convention, qui l'aurait reçu en triomphateur, aux acclamations du peuple.

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