‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 121 sur 125 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Procès de Louis XVI, — Le roi au Temple. — L'armoire de fer. — Subsistances.

Nous Yoici arrivés à un événement immense, au jugement du roi. que réclamaient sans cesse les écrivains périodiques et les sociétés populaires, interprètes du vœu desdépartemens . dont la plus grande partie était unanime à demander une éclatante satisfaction de la conduite de Louis XVI; car on ne voulait pas seulement que le tyran fût jugé, on voulait encore qu'il fût puni -, tels étaient l'esprit et le langage du temps. L'assemblée était sans cesse occupée des pétitions sur ce sujet, qui arrivaient de tous côtés , pour lui rappeler sa mission et la nécessité de la remplir sans délai. En effet, après l'arrestation de Louis , l'abolition de la royauté et l'établissement de la république, il était étrange que la nation française n'eût pas encore prononcé sur le sort de son ancien roi. D'ailleurs , toutes les autres questions politiques se trouvaient liées à celle du jugement de Louis XVI , et le manque d'une résolution définitive à l'égard du chef de l'état , pouvait et

devait jeter je ne sais quelle incertitude dans la marche du nouveau gouvernement. Cédant enfin à l'impulsion du vœu général, le comité de législation résolut de se présenter à la tribune de la Convention. Un premier rapport de Du friche -Valazé avait eu pour objet l'examen des papiers trouvés chez le roi et ses affidés. Ce rapport, ou les noms de parjure, de tyran, de traître, d'inepte despote, sont prodigués à Louis XVI, parut fastidieux à la Convention , qui en ordonna l'impression , parce qu'il ne prouvait pas moins que Louis XVI soldait les émigrés , correspondait avec eux, et disposait de sommes considérables pour des projets contre- révolutionnaires; la seule affaire du voyage de Varennes avait coûté six millions huit cent mille livres. Dufriche-Valazé accusait hautement le prince d'avoir , à l'exemple de son aïeul, contribué à des accaparement de grains, de sucre et de café, dont le directeur était Septeuil. Valazé , dans son discours , abordait franchement la question de l'inviolabilité.

Le 7 novembre, Mailhe, portant la parole au nom du comité de législation, commença vraiment l'instruction du procès.

Voici les questions que s'adressait d'abord le rapporteur:

« Louis XVI est-il jugeable pour les crimes qu'on lui impute avoir commis sur le trône constitutionnel? Par qui doit-il être jugé? Sera-t-il traduit devant les tribunaux ordinaires comme tout autre citoyen accusé de crimes d'état? Déléguerez -vous le droit de juger à un tribunal formé par les assemblées électorales des quatre-vingt-trois départemens ? N'est-il pas plus naturel que la Convention le juge elle-même? Est-il nécessaire ou convenable de soumettre le jugement à la ratification de tous lés membres de la république réunis en assemblée de commune ou en assemblées primaires?

Après avoir longuement discuté ces point de droit m. %y

avec une lucidité vraiment tris remarquable, Mailhe, au nom du comité , proposait le décret qui suit :

Art. i« r . Louis XVI peut être jugé.

Art. 9. Il sera jugé par la Convention nationale.

Art. 5. Trois commissaires pris dans l'assemblée et nommés par appel nominal, à la pluralité absolue des suffrages, seront chargés de recueillir toutes les pièces, renseignemens et preuves relatives aux délits imputés à Louis XVI, et en présenteront le résultat à l'assemblée.

Art. 4. Les commissaires termineront leur rapport par un acte énonciatif des délits dont Louis XVI se trouvera prévenu.

Art. B. Le rapport des commissaires , les pièces sur lesquelles il sera établi , et l'acte énonciatif des délits , seront imprimés et distribués.'

Art. 6. Huit jours après la distribution, la discussion sera ouverte sur lacté énonciatif des délits qui sera adopté ou rejeté par l'appel nommai, à la majorité absolue des voix.

Art. 7. Si cet acte est adopté , il sera communiqué à Louis XVI et à ses défenseurs, s'il juge à propos d'en choisir.

Art. 8. Il sera également remis à Louis XVI une copie collationnée du rapport des commissaires , et de toutes les pièces.

Art. 9. Les originaux de ces mêmes pièces, si Louis XVI en demande la communication , seront portés au Temple et ensuite rapportés qux arebives nationales par douze commissaires de l'assemblée , qui ne pourront s'en dessaisir ni les perdre de vue.

Art. 10. Les originaux ne seront tirés des arebives nationales qu'après qu'il en aura été fait des copies collationnées qui ne pourront point être déplacées.

Art. il. La Convention nationale fixera le jour où Louis XVI comparaîtra devant elle.

Art. 12. Louis XVI , soit par loi , soit par ses conseils , présentera sa défense par écrit et signée de sa main.

Art. 15. Louis XVI et ses conseils pourront néanmoins fournir, s'ils le jugent à propos , des défenses verbales qui seront recueillies par les secrétaires de rassemblée , et ensuite présentées à la signature de Louis XYf .

Art. 14. Après que Louis XVI aura fourni ses défenses , ou que les délais qui lui auraient été accordés pour les fournir seront expirés, la Convention nationale portera son jugement par appel nominal.

Ce travail fut approuvé de tous, et méritait de l'être , quoiqu'il contint beaucoup d'exagérations et de reproches peu fondés, que l'auteur aurait supprimés s'il n'eût pas écrit et parlé sous l'influence des passions du moment. Quelques membres des plus exaltés de la Montagne, et entre autres Billaud-Varennes, demandèrent que Ton se prononçât de suite et sans désemparer sur l'article premier du projet de Mailhe , auquel il proposait de substituer cette rédaction : Louis X FI peut et doit être jugé. La Convention rencaissant l'opinion de Billaud , ajourna la discussion de la totalité du projet, et décréta que le rapport serait traduit dans toutes les langues et distribué avec profusion sur tout le territoire de la république.

La discussion s'ouvrit au moment même. Morisson se présenta le premier dans la lice : « Citoyens , dit «il , je sens comme vous mon ame pénétrée d'indignation lorsque je rassemble dans mon esprit les crimes, les perfidies, les atrocités dont Louis XVI s'est rendu coupable-, la première de toute mes affections, la plus naturelle sans doute , est de voir ce monstre sanguinaire expier ses forfaits dafts les plus rudes tourmens : il les a tous mérités, je le sais. » Après ce début, qui sera soutenu sur le même ton dans quelques autres passages du discours , l'orateur parle de clémence , de générosité, de justice , de bienfaisance , pour arriver à prouver que Louis XVI ne peut être jugé , attendu

l'absence d'une loi positive antérieure au crime commis ; que d'ailleurs on n'a aucun intérêt à le juger } il finit par proposer le décret suivant :

« La Convention nationale , considérant que Louis XVI s est lâchement parjuré plusieurs fois , qu'il a trahi la nation française par les plus noires perfidies, qu'il avait formé le projet de l'asservir sous le joug du despotisme, qu il a soulevé à cet effet contre elle une partie de l'Europe, qu'il a fait passer le numéraire de la France aux ennemis mêmes qui s'étaient armés et coalisés contre elle , qu'il a fait égorger plusieurs milliers de citoyens qui n'avaient commis d'autre crime à son égard que d'aimer la liberté de leur patrie ;

a Considérant qu'il serait peut-être d'une justice rigoureuse de faire expier à Louis XVI ses forfaits sur un échafaud , mais que, si la nation française veut bien encore lui faire grâce, elle a le droit incontestable de le traiter comme un ennemi vaincu et pris les armes à la main ; elle peut également le chasser de son territoire comme un homme méchant, indigne de participer aux avantages de son contrat social ,

« Considérant qu'une peine, quoique juste dans son application, ne doit être infligée que lorsqu'elle peut servir à l'intérêt de la société ; que la mort de Louis XVI ne peut être d'aucune utilité publique ; que les Français sont trop puissans par leurs principes et par les ressources infinies de leur territoire , pour que Louis XVI et tous les despotes du monde puissent jamais les asservir-,

(( Considérant enfin qu'il est dans le cœur de tous les Français d'être généreux , même avec leurs ennemis les plus cruels, décrète ce qui suit :

« Art. I er . Louis XVI est banni à perpétuité du territoire de la république française.

« Art. 1È. Si après son expulsion de la France, Louis rentre sur le territoire , il sera puni de mort. Il est enjoint,

dans ce cas, à tous les citoyens de l'attaquer comme ennemi , et il sera payé une récompense de 800,000 francs à celui qui , l'ayant attaqué sur le territoire français, justifiera Tavoir fait périr sous ses coups.

« Art. 3. Le présent décret sera envoyé à toutes les puissances de l'Europe avec lesquelles nous conservons des relations politiques ou commerciales. »

Voilà comment parlait et croyait devoir parler un homme qui voulait évidemment sauver Louis XVI. Saint- Just. succédant à Morisson, vint émettre une opinion nouvelle. « L'unique but du comité est de vous persuader que le roi doit être jugé en simple citoyen, et moi je dis que le roi doit être jugé en ennemi , et que nous avons moins à le juger qu'à le combattre, et que, n'étant pour rien dans le contrat qui unit les Français , les formes de sa procédure ne sont point dans la loi civile, mais dans la loi du droit des gens. Un jour peut-être des hommes aussi éloignés de nos préjugés que nous le sommes de ceux des Vandales r s'étonneront de la barbarie d'un siècle où ce fut quelque chose de religieux que de juger un tyran ; où le peuple qui eut un tyran à juger, l'éleva au rang de citoyen avant d'examiner ses crimes , songea plutôt à ce qu'on dirait de lui qu'à ce qu'il avait à faire , et d'un coupable de la dernière classe de l'humanité , je veux dire celle des oppresseurs , fit, pour ainsi dire , un martyr de son orgueil.

« Les mêmes hommes qui vont juger Louis ont une république à fonder : ceux qui attachent quelque importance au juste châtiment d'un roi ne fonderont jamais une république. Parmi nous , la finesse des esprits et des caractères est un grand obstacle à la liberté-, on embellit toutes les erreurs, et le plus souvent la vérité n'est que la séduction du goût.

« Citoyens , si le peuple romain , après six cents ans de vertu et de haine contre les rois \ si la Grande-Bretagne , après Cromwell mort, vit renaître les rois malgré son cner-

gîe, que ne doivent pas craindre parmi nous les bons citoyens, amis de la liberté, en voyant la hache trembler dans nos mains, et un peuple, dès les premiers jours de sa liberté , respecter le souvenir de ses fers.

« On semble chercher une loi qui permette de punir le roi ; mais dans la forme de gouvernement dont nous sortons , s'il y avait un homme inviolable , il l'était , en partant de ce sens , pour chaque citoyen , mais de peuple à roi je ne connais plus de rapport naturel. .. L' inviolabilité de Louis ne s'est point étendue au-delà de son crime et de l'insurrection ; ou si on le jugeait inviolable après , si même on le mettait en question , il en résulterait qu'il n'aurait pu être déchu et qu'il aurait eu la faculté de nous opprimer sous la responsabilité du peuple.

« Le pacte est un contrat entre les citoyens et non point avec le gouvernement: on n'est pour rien dans un contrat où on ne s'est point engagé : conséquemment Louis, qui ne s'était pas obligé , ne peut pas être jugé civilement.

« Outre ces motifs qui tous vous portent à juger Louis comme un rebelle, de quel droit réclamerait-il , pour être jugé civilement, l'engagement que nous avons pris avec lui, lorsqu'il est clair qu'il a violé le seul qu'il avait pris vis-à-vis de nous, celui de nous défendre... Citoyens, si nous lui accordions de le juger civilement, c'est-à-dire suivant les lois , c'est-à-dire comme citoyen , à ce titre il nous jugerait, il jugerait le peuple lui-même. Pour moi , je ne vois pas de milieu, cet homme doit ou régner ou mourir... Juger un roi comme un citoyen! ce mot étonnera la postérité. Juger, c'est appliquer la loi; la loi est on rapport de justice ; quel rapport de justice y a-t-il donc entre l'humanité et le roi ?. . . On ne peut régner innocemment . . . Hâtezvous donc déjuger le roi, car il n'est pas de citoyen qui n'ait sur lui le droit de Brutus sur César. »

L'évêque Fauche! , orateur dun certain éclat, mais souvent exagéré dans Ie6 formes de son. éloquence , parle de

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scierait ifw chaleur cqujIw lu petu^ de mort.; mais, plus c on s é q uent que Robert, qui prit la pa> rôle après In, il ne contredisait pis «s principe* pur w* étranges' paroles: « Républicain farouche, pourquoi luette tu donc à ta conscience étalon cour? Pourquoi upptlta* tu la peine de mort sur la tète d'un coupable « lorsque Ut dis que la peine de mort est au-dessus du pouvoir de la société ? — Pourquoi ? Je tais vous le dire* Parée qirtiu roi qui a l'insolence de régner au nom do l'Être suprême, qui a l'audace de s'instituer roi par la grée* de Ditu , eut un monstre nouveau qui flétrit l'humanité , qui en impose à la nation entière , qui fait plus , qui outrage directement la majesté de l'auteur de toutes choses. Asici long-temps l'Église s était chargée du soin de venger le ciel , remoUiiisons-nous de ce droit. Après avoir vengé les peuple* , vengeons nous-mêmes la Divinité si impudemment outragée ! Ainsi que la tête de Louis XVI tombe , et que m *nH la dernière ; prenons l'engagement sacrée d'abolir la peine de mort dès que le tyran ne sera plus, »

Il j avait dans ce langage quelque choie de pins farouche que celui du Romain le plus austère, en même temps qu'une étrange imitation du délire et de l'impiété rien prMre» catholiques , qui , oubliant leur ministère de pals , se pré' tendaient chargés des intérêts du del , et prêtaient * la divinité les passions furieuses des hommes ; mais combien de malheurs irréparables aurait épargné l'adoption de la dernière partie de l'opinion de Robert,

Rouet, dans un discours rempli de» plu» vive» epo» tropbes ans bon***» ftroce» qui, suivant fui* nwSnbmt

diviniser la vengeance et changer le caractère dir peuple français, en 1 excitant sans cesse à de nouvelles barbaries, soutint qu'il n'était pas de l'intérêt de la nation de juger Louis XVI} qu elle avak même un intérêt tout contraire. Rejetant les fautes ou les crimes du roi sur les courtisans cor rupteurs qui l'environnaient , il proposait de décréter que lors de la présentation de la constitution au peuple, il lui serait demandé de régler le sort de Louis XVI et de tous les individus de la maison régnante actuellement en France. Bien de plus sévère , au contraire, que l'opinion de Grégoire sur l'accusé : « Trouvez-moi, dit-il, une seule époque de sa vie où il ait été de bonne foi? Reportez-vous aux premiers temps de l'Assemblée constituante , lorsque les satellites du despotisme se pressaient autour d'elle à Versailles, lorsque , dans une séance royale , le tyran venait dicter des volontés arbitraires - r suivez-le depuis cet instant jusqu'au 10 août , et voyez s'H n'a pas réduit l'art de la contre-révolution en système ; s'il ne fat pas toujours le chef des conspirateurs. Quel homme s'est joué avec plus d'effronterie de la foi des sermens ! C'est dans cette enceinte, c'est là que je disais aux législateurs : H. jurera tout, il ne tiendra rien. Quelle prédiction fut jamais mieux accomplie ? Ce digne descendant de Louis XI venait, sans y être invité, dire à l'assemblée que les ennemis les- plus dangereux de l'état étaient ceux qui répandaient des doutes sur sa loyauté , il rentrait ensuite dans son repos monarchique, dans ce . château, repaire de tous les crimes-, il allait avec Jezabel, avec sa cour, combiner et mûrir tous les genres de perfidie. Grâce à Louis XVI et aux émigrés, l'univers saura ce que vaut la parole d'un roi et d'un gentilhomme. L'orateur enveloppe ensuite tous les rois du monde dans un anathène général , et conclut que le ci-devant monarque peut et doit être jugé. »

Le ÎÈI, la discussion fut suspendue. Dans l'intervalle, Thomas Paync , qqi ne pouvait s'énoncer facilement en

français , adressa son opinion au président de la Convention nationale. « Il s'est formé , disait-il, entre les brigands couronnés de l'Europe, une conspiration qui menaçait non seulement la liberté française, mais encore celle de toutes les nations. Louis XVI , considéré comme individu , n'est pas digne de l'attention de la république ; mais envisagé comme faisant partie de cette bande de conspirateurs , il convient que son procès lui soit fait A l'égard de l'inviolabilité,! je voudrais que l'on ne fit pas mention de ce

mot au procès Si on témoigne par la suite à l'ex-roi

quelque compassion , cette compassion doit être l'effet de la magnanimité nationale , et non le résultat d'une fausse idée, d'une inviolabilité prétendue. » Thomas Pajne aurait dû se rappeler que Louis avaitfaidé à l'affranchissement de l'Amérique.

Manuel avait montré plusieurs fois des mouvemens de pitié pour le malheur-, mais inexorable sur le crime de la royauté, il voulait punir Louis de l'avoir exercée. « Il fat roi, donc il est coupable, car ce sont les rois qui ont détrôné les peuples. La royauté fut toujours une conspiration contre la félicité publique. Sans ces Mandrins couronnés , il y a long -temps que la raison et la justice gouverneraient la terre. ...» Puis apostrophant Louis XVI, comme s'il avait été présent, l'orateur ajoutait : « N'avais* tu pas juré sur la déclaration des droits qui est aussi dans la constitution, que tu ferais la volonté de tous? Ce fut là ton serment, parce que c'était là ton devoir; et si j'avais pu> croire qu'inviolable , comme tous les représentant du peuple , dans tes fonctions , tu prétendrais encore l'être dans ces orgies, dans ces comités, où, gardé par les chevalière du poignard , avec L'ame de Tibère , dans la stupide apathie de Claude , souriant au vœu que formait 1$ fille ctes Césars, que la France n'eût qu'une seule tète pour la jeter sous les griffes d'un aigle, tu préparais par le fanatisme de Nîmes , par l'opprobre de Longwy , par l'incendie de Lille , la ser-

viludcdema patrie , ou je t'aurais poignardé comme Brutus, ou je me serais tué comme Galon.

« Une constitution qui aurait laissé entre tes mains la carabine de Charles IX , en l'arrachant au glaive du bourreau , te livrait à la hache de tous les hommes libres : celait mériter de l'avoir que de te souffrir. Ta vie est un argument contre la providence.

« Qui oserait encore demander si le roi peut être jugé , quand tout un peuple demande sa tête découronnée?

« Législateurs , hâtez- vous de prononcer une sentence qui consommera la révolution. L'agonie des rois ne doit pas être lente. Entendez -vous tous les peuples qui la sonnent? Un roi mort n'est qu'un homme de moins. » On peut craindre que dans nn discours de cette violence , Manuel n ait cédé au désir et au besoin de restaurer sa popularité chancelante, et ce qu'on peut affirmer, c'est que l'orateur, si emporté en apparence , n'avait pas toute cette fureur dans le cœur, que peut-être même il aurait saisi avec joie une occasion de sauver la victime.

Au reste , si l'on veut un exemple de l'esprit du temps , et de l'influence que la gravité des circonstances et l'exaltation générale exerçaient sur les meilleurs esprits , il faut voir l'opinion qu'émettait à la tribune un homme d'une haute probité , d'un savoir immense , d'une simplicité antique , exempt des passions dont sa solitude et ses travaux lui avaient fait fuir le contact, un homme que Ton appelle, depuis trente ans, le sage Daunou , et auquel personne n'a disputé ce titre. L'orateur s appuyant sur des principes émis par J,-J. Rousseau, prétend que la nation toute entière n'avait pas le droit de juger Louis XVI ; il soutient également la difficulté de transformer une convention nationale en tribunal criminel , si Tonne veut pas violer les principes d'équité naturelle et d'intérêt social, qui ordonnent, dans l'organisation des tribunaux, de séparer la personne de l'accusateur de la personne du juge ; de séparer

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la fonction do jury qui vérifie les fuis, de la fonction du tribunal par qui la loi est appliquée , de ne placer le pouvoir judiciaire qu'entre des mains responsables, ou de permettre à l'accuse la récusation de ceux qui auraient manifesté des ressentimens personnels contraires àsa cause. « Eh bien ! voilà les formes que votre comité vous invite à mépriser. Dans son projet, vous êtes jurés d'accusation, jurés de jugement , juges non responsables, juges non ré* cusables. Ici l'orateur, avec d'étranges ménagemens pour l'opinion de Saint-Just , qui voulait que Louis XVI , traité en ennemi , fut mis à mort sans procès, comme César et d'autres tyrans , dit : « Je n'opposerai peut-être à l'énergique opinion de Saint-Just que des considérations timides, plutôt dictées par des habitudes et par des craintes que par l'austérité de la philosophie républicaine qu'il a seule interrogée. Je dirai cependant que César régnait quand des conspirateurs l'immolèrent; qu'il ne suffit pas toujours qu'une vengeance ait été méritée par la victime ; que nous sommes accoutumés à vouloir encore que cette vengeance soit généreuse. Qu'enfin , selon des maximes qui peuvent bien mériter quelque examen , mais dont la fausseté n'est pas encore démontrée , il sera plus digne de la Convention nationale d'accuser un conspirateur, que de faire la guerre à un ci- devant tyran isolé, désarmé et prisonnier. Législateurs, livrez donc Louis XVI k l'action commune des lois, au cours naturel de l'équité publique. » Daunou combat aussi la peine de mort , comme une invention des rois, comme une tache qu'il faut effacer du code public des Français *, « mais tant qu'elle y subsistera , tant qu'elle y soulèvera la nature , il faut bien que ce glaive homicide dont la loi s'est armée, se promène en effet également sur toutes les têtes que des transgressions égales auront désignées à sas coups. » Avec toutes ses belles paroles, le sage Daunou, aussi sévère que l'inexorable Saint- Just, prononçait aussi la mort contre Louis XVI.

Ainsi que les orateurs qui lavaient précédé, ainsi que tous ceux qui prirent la parole dans cette question , Condorcet reconnaissait hautement la culpabilité de Louis XVI, mais il soutenait, par des raisons très fortes . que le prince ne pouvait être jugé par la Convention , et demandait un jury spécial formé de membres choisis par le peuple , une instruction solennelle du procès , accompagnée de toutes les garanties que la loi accorde aux prévenus. Du reste , sa pitié secrète pour Louis se cachait sous les argumens de la philosophie contre la peine de mort : « Je crois 9 disaitil , cette peine injuste toutes les fois qu'elle est appliquée à un coupable qui peut être gardé sans danger par la société ; cette vérité est susceptible d'une démonstration rigoureuse. Je crois qu'à l'exception de ce cas unique , la suppression de la peine de mort est un des moyens les plus efficaces de perfectionner l'espèce humaine, en détruisant ce penchant à la férocité qui l'a trop long-temps déshonorée.» Coadorcet , vers la fin de son discours , ouvrit une porte à la clémence de la Convention , voulant lui réserver la faculté de modifier la peine prononcée contre Louis XVI en cas de condamnation.

Pendant que ces graves questions se débattaient, voyons quel était le sort des Bourbons , enfermés dans la grande tour du Temple , et remis à la garde de la municipalité de Paris. Voyons si Ton conservait envers le roi les égards, les ménagemens , le respect qu'exigeaient sa chute de si haut, son malheur et surtout sa position d'accusé , que la justice elle-même traite comme innocent , tant qu'il n'est pas convaincu de crime et condamné.

Le nombreux cortège qui environnait le prince était disparu le 15 août ; au moment de l'entrée au Temple , il ne restait plus pour servir toute la famille que M. de Chamilly , premier valet-de-chambre , M Hue , huissier de la chambre du roi et destiné à la place de premier valet de chambre du dauphin , la princesse de Lamballe >

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la marquise de Toorzel et mademoiselle Pauline de Tourzel. Les dames Thibault , Bazin , Navarre et Sainte- Bricc > femmes de chambre , avaient aussi suivi les trois princesses dans la prison.

L'ombrageuse Commune eut bientôt banni de la prison toutes ces personnes accusées d avoir bit partie du prétendu complot du 10 août. M. Hue , seul , fut réintégré dans son service , mais il ne resta pas long-temps auprès de ses maîtres. Cléry, valet de chambre attaché au jeune prince depuis son enfance , parvint a obtenir aussi le périlleux honneur de partager la captivité de ceux qui avaient été des bienfaiteurs pour lui aux jours de la prospérité. 11 commença ses fonctions le 2M août et les continua jusqu'à la fin avec un zèle et un dévouement sans bornes. À quelles cruelles épreuves la révolution ne mitelle pas le cœur de cet homme fidèle au culte du malheur ! 11 avait appris les événemens du S septembre ; il avait vu le Temple près d'être forcé par les hommes sanglans qui portaient la tête de madame de Lamballe, et avait montré un tel caractère de dévouement , que Manuel , lui avouant qu'il craignait que le peuple ne se portât au Temple , lui dit avec l'accent d'un homme inquiet et touché : « Yous vous êtes chargé d'un service difficile ; je vous exhorte au courage. » Il fallait en effet un grand courage uni à la plus sévère prudence pour soutenir la position difficile du maître et du serviteur. La surveillance la plus odieuse et la plus grossière tourmentait Louis et sa famille. Tout le monde se croyait en droit de l'insulter-, les officiers municipaux, non contens d'être sans pitié, autorisaient, par leur présence, les insolences des portes-clés. Au milieu de ces outrages et des périls de toute espèce que chaque jour faisait naître, Cléry veillait sur son roi comme une providence particu-% lière. Louis resta dans sa petite tour jusqu'au 80 septembre : voici quelques détails sur la vie qu'il menait dans

ce lieu si triste auprès des brillantes demeures que Louis XIV avait élevé comme des temples pour la majesté royale. Levé à six heures , le captif passait dans son cabinet d'étude , où , après avoir prié quelques minutes sous les yeux d'un officier municipal , il lisait jusqu'à neuf heures du matin : à ce moment de la journée, la reine , ses enfans et madame Elisabeth , montaient dans la chambre du roi. A dix heures , il descendait avec sa famille dans la chambre de Marie-Antoinette , où il passait la journée ; alors il s'occupait de l'éducation de son fils , auquel il donnait surtout de longues leçons sur la géographie , science qu'il possédait bien. La reine , de son côté , se consacrait et passait son temps à instruire sa fille. Sur les midi, les deux princesses se rendaient chez madame Elisabeth , afin de faire leurs toilettes. A une heure , lorsque le temps était beau , on faisait descendre la famille royale dans le jardin , dont une partie était seulement réservée pour leur usage. A deux heures , on servait le dîner. Le repas fini , le roi jouait , soit aux cartes, soit au trictrac avec la reine. A quatre heures , le roi prenait quelques instans de repos, après lesquels il lisait à haute voix quelques pages de nos écrivains, et particulièrement de Montesquieu. La reiae, madameElisabeth, reprenaient le livre quand Le prince était fatigué. A neuf heures, on se mettait à table ; à l'issue du souper, la famille se séparait, et Louis, renfermé dans son cabinet , lisait jusqu'à, minuit, heure exacte à laquelle il se couchait. Cette vie sévère et triste avait cependant ses douceurs , mais les consolations du cœur qu'elle permettait encore à des infortunés si dignes de pitié , étaient empoisonnées par ies précautions d'une rigueur extrême et d'une surveillance offensante. Le sort des captifs devait s'aggraver enoore.

Les discours sur les questions de la mise en jugement de Louis continuaient , lorsque Ton apprit que Dumouricz était entré, le 14, à Bruxelles-, cette heureuse nou-

velle , reçue avec joie , occupa P*rè qu e lq uts jours ; mais teUe était h cbaleur des opinions politiques* que la grande cité fat bientôt phs vivonent émue par la découverte de l'armoire de fcr . Tune des fatalités de b vie do malheureux Louis XVI. On se rappelle le guet de ce prince pour les arts mécaniques, et particoKèraneut pour la serra, rerie. Il avait une forge dans sou palais de Versailles , et se plaisait à travailler avec le nommé Gamin % ouvrier habile et honnête qu'A avait admis i une espèce d intimité Cet homme, dune éducation commune, mais non pas grossière, avait des mœurs douces , il était probe et possédait les qualités du père de famille. Sans être robuste, il jouissait d'une assez bonne santé. Tout-à-coup il tomba dans une maladie de langueur que rien n'avait annoncée. Gamin suivait les opinions du temps sans exagération , mais entendant toutes les accusations de perfidie dirigées contre son maître , et se voyant lui-même dépérir de moment en moment , il se rappela qn'un jour, aocablé de chaleur, il avait reçu des mains du roi un verre d'eau froide qui lui avait glacé les sens. Gamin se crut empoisonné; dès lors la reconnaissance s'éteignit dans son cœur , et il courut avertir l'autorité qu'il avait fait , sous les yeux du roi , une porte en fer à une armoire pratiquée dans r épaisseur d'un mur , où l'on avait déposé sans doute des papiers importions. En effet , après s'être transporté sur les lieux , dans l'appartement indiqué par Gamin , le ministre ne tarda point à trouver, derrière un panneau de lambris, 1 armoire 6ecrète. Il la fit ouvrir, enleva ce qu'elle contenait , et le même jour, 20 novembre , il courut déposer sur le bureau de la Convention un grand nombre de papiers qui , par leur nature , par le soin extrême qu'on avait pris de les dérober à tous les regards, lui paraissaient d'une grande importance. Roland ne disait que trop vrai. Les documens mystérieux qu'il apportait à l'assemblée contenaient des révélations

accusatrices qui allaient aggraver la position déjà si cruelle de Louis, et contribuer à sa mort. Le ministre obéissait ici à un devoir impérieux , mais il commit une grande faute , celle de ne pas prendre avec lui des membres de rassemblée pour assister à la découverte et à l'ouverture de l'armoire de fer. Il était cependant averti par la précaution , que des membres de la Convention avaient prises, afin décarter d'eux tout soupçon d'infidélité dans l'examen des papiers trouvés au château et chez Septeuil, h l'époque du 10 août ( j ). En n'imitant pas, cette prudence que sa position lui rendait plus nécessaire qu'à tout autre, Roland s'exposait à des reproches qui ne lui furent pas épargnés par ses ennemis. Dans le premier moment , l'assemblée ne parut pas faire attention à cette imprudence, et se contenta de nommer une commission de douze membres chargés du dépouillement des pièces que le hasard venait de produire au grand jour.

L'examen de ces pièces eut lieu dans un profond mystère ; cependant, des bruits répandus sur l'importance des révélations quelles présentaient, vinrent imprimer un nouveau mouvement à la résolution de continuer le procès de Louis.

Par une mention d'ordre , Gouthon demanda que l'on mit fin aux lenteurs éternelles que Ton apportait à une décision attendue de toute la France. La Convention décréta , le 24 , que désormais deux jours par semaine , le mercredi et le samedi, seraient consacrés à la discussion relative au dernier roi. En conséquence , le mercredi 28, la discussion fut reprise : l'assemblée n'entendit que deux orateurs , dont l'opinion était de peu de poids.

Les débats devaient être continués seulement le samedi , mais la préoccupation des esprits était telle qu'aucun sujet n'était assez puissant pour fixer l'attention , et la plupart des orateurs se retranchaient eux - mêmes ,

(i) Voir le rapport de Valazé.

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