CAMP SOUS PARIS
les délibérations. Dès ce moment ils abandonnèrent celui qu'ils regardaient comme leur créature aux attaques sans cesse renaissantes des Jacobins , qui ne voyaient pas sans inquiétude la souplesse , la dextérité , la marche double , l'audace et la résolution du véritable chef du cabinet.
Malgré des dissentimens assez marqués , les six ministres paraissaient cependant vivre en assez bonne harmonie lorsque Degrave , effrayé de la responsabilité qui pesait sur lui depuis le mauvais succès de notre entrée en campagne, déposa brusquement le portefeuille du ministère de la guerre , que la Gironde obtint pour Servan , alors colonel dans l'un des régimens de Paris. Servan n'était dépourvu ni de courage ni de lumières; mais sous le rapport des talens et des ressources de l'esprit , il ne pouvait lutter contre Dumouriez , avec lequel il se trouva bientôt en opposition ainsi que Roland , encore plus ennemi que lui de la domination exclusive d un autre homme dans le conseil. La gravité des circonstances et la nécessité bien sentie suggérèrent à Servan l'idée de proposer la formation, sous Paris, d'un camp de vingt mille hommes , choisis dans les départemens , pour protéger l'Assemblée nationale et mettre à l'abri d'une attaque la ville centrale de la liberté. Les Girondins, alors en possession de la majorité dans l'Assemblée législative , et appuyés de Pétion , maire de Paris , accueillirent avec transport une idée qu'ils avaient peutêtre inspirée à Servan, et la firent consacrer par un décret daté du 8 juin. L'expérience nous a cruellement appris combien,. en temps dé guerre et surtout dans le cas d'une invasion tentée par les ennemis , un camp est utile en avant de Paris. Si Napoléon eût pris cette sage mesure en 1814, il serait peut-être encore sur le trône. Mais ce qui pouvait sauver le pays ne rassurait pas la cour-, elle ne vît dans le rassemblement des vingt mille hommes qu'un moyen d'influence pour le parti girondin , et se crut per-
due. Le roi déclara à Dumouriez qu'il ne consentirait pas à la volonté de l'Assemblée nationale. On employa dans les deux partis tous les moyens imaginables pour et contre l'exécution du décret. Les royalistes s'efforcèrent d'alarmer (es gardes nationaux en leur signalant les vingt mille hommes comme une force destinée à les combattre et à les écraser. Ils disaient à la bourgeoisie qu'il n'y aurait ni personnes ni propriétés sacrées pour le ramas de bandits que Ton voulait réunir aux portes de la capitale.
Les monarchiques présentèrent contre le camp une pétition signée de huit mille citoyens. Les Girondins s'appuyèrent, pour défendre la mesure adoptée par l'assemblée, de toutes les signatures des Jacobins. Dumouriez avait attaqué ouvertement, dans le conseil, le ministre Servan , qui seul et sans se concerter avec ses collègues , avait fait - la proposition du camp des vingt mille hommes. La dispute avait été si violente que , sans la présence du roi , elle aurait pu causer l'effusion du sang. Cependant le ministre opposant voulait la sanction du décret, et conseillait aussi l'approbation de celui sur les prêtres; mais en même temps il desservait Servan, Glavières et Roland, en disant au roi que ce nouvel embarras lui avait été suscité par une coterie ministérielle dont il fallait enfin se débarrasser. À la vérité les trois opposans conjurés avec la Gironde, inquiète et mécontente, se défiaient du roi , tenaient Dumouriez pour suspect, et contrecarraient ses desseins. Roland surtout rompait en visière à Dumouriez ; il avait proposé dans le conseil une lettre de tous les ministres à Louis XVI : ceux-ci avaient unanimement refusé. Mais poussé par l'exaltation de sa femme, et par l'imprudence calculée des Girondins , il écrivit en son propre nom une remontrance pleine d'une franchise et d'une âpreté qui ne pouvait , comme l'observait de Vaublanc , que produire une rupture entre le trône et le parti populaire. Loin de se rendre à ces bonnes raisons , Roland , opiniâtre par ca-
LETTRE DE ROLAKD. 4tt
ractère , et obéissant aux pressantes exhortations de sa femme , voulut encore faire subir au roi, en face et devant son conseil, la censure sévère qu'il lui avait déjà infligée en secret- Louis XVI eut la patience d'écouter ce manifeste des Girondins, rédigé par madame Roland, et dont voici la teneur :
« Sire, 1 état de la France ne peut subsister long-temps : c'est un état de crise dont la violence a atteint le plus haut degré ; il faut qu'il se termine par un éclat qui doit intéresser votre majesté, autant qu'il importe à tout l'empire Votre majesté peut-elle s'allier ouvertement
avec ceux qui prétendent réformer la constitution-, ou doit-elle généreusement se dévouer , sans réserve , à la faire triompher? Telle est la véritable question dont l'état actuel des choses rend la solution inévitable. Quant à celle, . très métaphysique, de savoir si les Français sont mûrs pour la liberté, sa discussion ne fait rien ici; car il ne s'agit point de juger ce que nous serons devenus dans un siècle, mais de voir ce dont est capable la génération présente !. . . A quel point l'enthousiasme va-t-il monter à l'instant où les forces ennemies réunies au dehors se concertent avec les intrigues intérieures pour porter les coups les plus funestes !
« La fermentation est extrême dans toutes les parties de l'empire : elle éclatera d'une manière terrible, à moins qu'une confiance raisonnée dans les intentions de votre majesté ne puisse enfin la calmer. Mais cette confiance ne s'établira pas sur des protestations 5 elle ne saurait plus avoir pour base que des faits ! Il est évident pour la nation française que sa constitution peut marcher ; que le gouvernement aura toute la force qui lui est nécessaire , du moment où votre majesté, voulant absolument le triomphe de cette constitution, soutiendra de toute la puissance de l'exécution le Corps législatif, ôtera tout prétexte aux inquiétudes du peuple et tout espoir aux mécontens.
« Par exemple , deux décrets importans oui été rendus : tous deux intéressent essentiellement la tranquillité publique et le salut de l'état. Le retard de leur exécution inspire des défiances : s'il est prolongé , il causera des mécontens ; et, je dois le dire, dans F effervescence actuelle des esprits , les mécontens peuvent mener à tout.
« Il n'est plus temps de reculer, il n'y a même plus moyen de temporiser, la révolution est faite dans les esprits , elle s'achèvera au prix du sang, et sera cimentée par lui, si la sagesse ne prévient pas des malheurs qu'il est possible encore d'éviter
« On vous a cruellement trompé, sire, quand on vous a inspiré de Téloignement ou de la méfiance de ce peuple facile à toucher; c'est en vous inquiétant perpétuellement qu'on vous a porté à une conduite propre à l'alarmer luimême. ... La conduite des prêtres en beaucoup d'endroits , les prétextes que fournissait le fanatisme aux mécontens , ont fait porter une loi sage contre les perturbateurs. Que votre majesté lui donne sa sanction , la tranquillité publique la réclame , et le salut des prêtres la sollicite. Si cette loi n'est pas en vigueur, les départemens seront forcés de lui substituer , comme ils font de toutes parts, des mesures violentes , et le peuple irrité y suppléera par des excès.
« La situation de Paris, la proximité des frontières, ont fait sentir le besoin d'un camp dans son voisinage. Cette mesure , dont la sagesse et l'urgence ont frappé tous les bons esprits , n'attend encore que la sanction de votre majesté. Pourquoi faut-il que des retards lui donnent Fairdu regret , lorsque la célérité lui gagnerait tous les cœurs? »
A la cour ce véridique langage ne pouvait convenir ; il blessa singulièrement l'orgueil du roi, qui résolut de renvoyer les trois ministres-, en conséquence , il fit venir Dumouriez , que son audace , les ressources de son esprit et son talent pour se démêler d'une intrigue, recomman-