‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 16 sur 125 · RENVOI DES TROIS MINISTRES GIRONDINS · texte numérisé non relu

RENVOI DES TROIS MINISTRES GIRONDINS

datent dans la circonstance , et lui dit : « Je veux que tous restiez avec Lacoste et le bonhomme Duranthon ; mais rendez-moi le service de me débarrasser de trois factieux iosolens (Glavières, Servan et Roland). Ma patience est à bout. »

Dumouriez triomphait; par le renvoi de ftoland, il se trouvait maître du ministère; mais il eut l'air d'hésiter. « Réfléchissez, sire, dit-il, on va dire que les trois ministres sont des aristocrates; j'ajouterai avec franchise que Lacoste et moi sommes inébranlables sur la constitution. » La reine, témoin de cette négociation, s'emporta. Dumouriez exigeait la sanction des deux décrets ; le roi se mit en colère ; le ministre allait sortir, lorsque la reine le rappela : « Pensez, monsieur, combien il est dur de sanctionner un décret qui amène à Paris vingt mille coquins capables de massacrer le roi! » A force d'adresse, en assurant que le camp serait formé à Soissons, Dumouriez obtint la promesse de la sanction du premier décret, et Louis le pria d'accepter le portefeuille de la gnerre.

« Venons à présent, sire, au décret sur les prêtres, reprit l'adroit ministre. — Oh ! pour celui-là je ne saurais m'y déterminer. — Sire, vous vous êtes mis vous-même dans la nécessité de le sanctionner en acceptant le décret sur la constitution civile du clergé. — J'ai fait une grande faute , et je me la reproche ! — Sire , si vous ne sanctionnez pas ce décret , vous mettez le poignard sous la gorge de ces malheureux prêtres ! . . » La reine, touchée de cette raison, appuya le ministre; le roi promit! hélas! il ne saura pas tenir sa promesse !

Les trois ministres furent renvoyés. Dumouriez, passant au ministère de la guerre, appela à l'intérieur Najac, Emmanuel de Maulde aux affaires étrangères. Les finances furent mises dans les attributions de l intérieur , parce que personne n'avait voulu se charger de F administration financière d'un royaume où les troubles révo-

lutionnaires empêchaient les rentrées indispensables aux dépenses de la guerre et aux autres services de l'état. Les trois ministres disgraciés, Servan, Clavières et Roland , se rendirent à l'assemblée , où Roland lut la lettre qu'il avait écrite au roi. Les Girondins, sûrs de la majorité des suffrages, applaudirent à l'interprète de leurs propres pensées, et firent déclarer que les trois ministres, honorés par leur renvoi, avaient bien mérité du pays. En ce moment, tous les écrivains périodiques se déchaînèrent contre Dumouriez, qui venait d'encourir la colère des Gordeliers, des Jacobins et des députés. Avant de se présenter devant ces derniers , dont il connaissait toute la violence , Dumouriez supplia le roi de tenir sa parole et de donner sa sanction aux deux décrets. Louis, qui n'avait pas l'intention de faire ce qu'il avait promis , dissimula et dit au ministre que plusieurs ecclésiastiques en effet approuvaient la sanction! Dumouriez, le 14, entra dans la salle de la représentation , et au milieu des cris confus , des hurlemens féroces qu'excita sa présence, il entendit prononcer le décret qui ordonnait l'impression et l'envoi aux quatre-vingt-trois départemens, de la fameuse lettre de Roland. Dumouriez, maître de lui - même , monta à la tribune , et après avoir demandé la parole , il commença par annoncer la mort de Gouvion. Gette nouvelle douloureuse fit quelque diversion aux emportemens ; l'assemblée décida que le président écrirait à la famille du défunt une lettre qui lui témoignerait la douleur générale. Le ministre prit une seconde fois la parole pour lire un mémoire sur le ministère de la guerre^ l'exorde de ce mémoire était tout politique. Dumouriez parlait des périls delà chose publique , de la mauvaise volonté des factions et des égards dus aux ministres. L'entendez-vous ? s'écria Guadet, il se croit déjà si sûr de sa puissance qu'il s'avise de nous donner des conseils! — Eh! pourquoi pas? répondit tranquillement le ministre en se tournant vers le côté

DuftouniEz a l'assemblée. 49

gauche, puis il reprît sa lecture. Le mémoire de Dumonriez était une faute et presqu'unc trahison ; en effet , quel nom donner à la conduite d'un ministre qui a poussé tout le monde à la guerre, et qui, en présence de l'Europe attentive et armée , semble prendre plaisir à étaler avec une minutieuse exactitude toute la faiblesse des ressources du pays , à dérouler aux yeux du peuple un tableau fait pour porter partout le découragement ? Lacuée, furieux de cette inconcevable audace, qui lui paraît presque du délire , accuse Dumouriez de calomnier le pays. Celui-ci replie avec affectation son mémoire pour l'emporter. « Il fuit ! » s'écrient les Girondins. «Non! » répond-il-, et en même temps il remet son mémoire qu'il avait paru vouloir soustraire. Un secrétaire s'aperçoit que le mémoire n'est pas signé. «Qu'il le signe ! » s ecrie-t-on de toutes parts. Il obéit , et sort lentement, en regardant avec audace le côté qui le menaçait. Trois ou quatre députés accourent sur son passage , lui disent que les Girondins veulent l'envoyer à Orléans. « Tant-mieux , dit-il , j'y prendrai des bains et du petit- lait, et je me reposerai! » Le peuple qui l'entourait se mit à rire et laissa passer sans autrage l'insolent ministre.

Après cette scène , Dumouriez se rendit au château , où le roi applaudit beaucoup à sa fermeté. Le conseil s'ouvrit. Louis déclara nettement qu'il consentirait à donner sa sanction au décret de vingt mille hommes , mais qu'il ne pouvait pas se résoudre à sanctionner le décret concernant les prêtres.

Les quatre ministres parlèrent l'un après l'autre au prince , avec une respectueuse fermeté *, ils lui annoncèrent qu'il se perdrait. « Mon parti est pris, » répondit-il; et il leur lut un projet de lettre au président. Il ajouta : « Je vous chargerai demain de cette lettre. Réfléchissez-y : un de vous la contre-signera, et vous la porterez ensemble à l'assemblée. »

Jamais Louis n'avait parlé d'un ton si impératif; c'était une volonté âprement annoncée, intimée, en quelque sorte, comme aux jours du despotisme. D'un côté , des fanatiques aveugles et sincères; de l'autre, des affidés de la cour de Borne , chargés de la funeste mission d'envenimer les haines et d'affermir Louis dans sa résistance au vœu national , avaient troublé la conscience de ce malheureux prince. Louis avait sans doute le droit de penser ce qu'il voulait en matière de religion ; mais dès que la France et l'assemblée lui dénonçaient une certaine catégorie de prêtres comme instigateurs de révolte et de guerre civile, le prince ne devait plus hésiter. Ses ministres, attaqués en secret par des conseillers qui flattaient son erreur et l'encourageaient à sa perte, ne purent pas lui faire comprendre que si le culte en lui-même ne se prête point à des modifications qui blessent la foi , les prêtres doivent soumission et respect aux lois, et qu'aucun peuple ne peut souffrir dans son sein des hommes qui abusent d'un caractère sacré pour prêcher, au nom du ciel, la désobéissance aux lois, et appeler, par des vœux et des prières également coupables , les armées étrangères dans leur pays.

Dumouriez, indigné de l'obstination et delà déloyauté de Louis, lui demanda froidement s'il n'avait plus rien à lui ordonner. «Non», dit brusquement le roi. Au sortir du conseil les ministres se réunirent chez Dumouriez , et convinrent ensemble de demander au roi une audience particulière pour le prier de leur accorder la permission de se retirer. Us étaient effrayés de l'aspect sinistre des choses. En effet la fermentation augmentait de jour en jour avec l'audace de l'aristocratie, qui marchait tête levée, parce qu'elle comptait sur l'appui de la cour. Tout le monde pénétrait les mauvaises dispositions du roi pour le maintien de Tordre constitutionnel. Les Jacobins, irrités du renvoi de Roland , de Glavières et de Ser van , moins par un attachement

Page 1