LE COMITÉ AUTRICHIEN
nomination des mauvais ministres , la scène des poignards an 28 février, la protestation du roi contre la constitution , la fuite de Varennes, la corruption des réviseurs, les massacres d'Avignon , les malheurs des colonies , la déclaration de guerre dans un moment où la France n'était point préparée , et la communication de notre plan de campagne aux généraux allemands. Rien de moins prouvé aujourd'hui que le comité autrichien; rien de plus exagéré, quelquefois de plus ridicule que les divers chefs d'accusation , souvent imaginaires, que les passions lui prodiguaient-, mais la déBance et la prévention désignaient sous ce nom particulier le cercle mystérieux qui environnait la reine. Dans le langage du peuple, comité autrichien voulait dire : Conseil de la reine , qui avait effectivement avec la cour de Vienne des intelligences hostiles à la révolution.
Telle est la vérité réduite à sa plus simple expression ; mais tout le monde croyait fermement au comité autrichien, lorsque le journaliste Carra dénonça hautement dans sa feuille un nouveau projet d'évasion du roi et d'une Saint-Barthélémy des patriotes : la capitale tout entière retentit de cette accusation. Les ministres Bertrand de Molleville et Montmorin , nominativement inculpés par Carra, le citèrent devant le tribunal des juges de paix , comme prévenu de calomnie. Le journaliste déclara sans détour qu'il tenait tous les détails de cette affaire de la bouche même de MM. Bazire , Merlin et Chabot , membres de l'Assemblée nationale et de son comité de surveillance. Sur cette déclaration, le juge de paix Etienne Larivière assigna les trois députés devant lui. Tout était bien jusque là ; mais sur leur refus de répondre à ses questions , l'imprudent magistrat osa lancer un mandat d'amener contre ces mêmes députés, et les envoya chercher par la gendarmerie. Cette atteinte portée à la souveraineté du peuple dans la personne de ses représentans fut dénoncée à l'assemblée, qui répondit par un décret d'accusation contre l'infortuné La-
riyière. On reconnaît ici le peu de sagesse de la cour, qui ne sut pas môme prévenir cette nouvelle occasion de dissension entre elle et l'assemblée. Larivière , à n'en point douter, obéissait aux ordres de la cour, mais ses violens accusateurs durent frémir en le voyant compris dans l'immolation des prisonniers d'Orléans. Larivière était gendre de Foulon !
La résistance du roi, et sa mésintelligence avec l'assemblée favorisaient toutes les tentatives des ennemis de la révolution-, les insurrections, au sujet des grains, éclataient au milieu de l'abondance -, le camp de Jalès se formait de nouveau-, les papistes d'Avignon remuaient; le péril devenait si menaçant que quelques révolutionnaires euxmêmes songèrent à quitter Paris et à fonder un état républicain dans le midi, « Si la liberté meurt en France , elle est à jamais perdue pour le reste du monde ; toutes les espérances des philosophes sont déçues! Prévenons ce malheur ! Armons Paris et les départemens du nord -, et , s'ils succombent, portons dans le midi la statue de la Liberté, et fondons quelque part une colonie d'hommes indépcndans. » Voilà ce que pensaient les membres de la Gironde , voilà le langage de leur ami Barbaroux. Mais ce jeune homme, qui aurait consenti sans peine à servir, comme les Décius, de victime expiatoire à tout un peuple, avait un ardent désir de tenter un coup décisif pour sauver la liberté au lieu même où elle avait été conquise ; et dans ce dessein , il écrivait à Marseille : « Envoyez-nous six cents hommes qui sachent mourir! » Marseille les envoya.
Lafayette était bien loin de cet ordre d'idées-, au lieu de sympathiser avec la Gironde , il la regardait au contraire comme factieuse , déclamait contre le ministre Roland, et attaquait Dumouriez comme coupable d'avoir presque abandonné l'armée à elle-même sur la frontière; peu s'en fallait qu'il ne criât de son côté à la trahison. En même temps ulcéré contre les Jacobins qui , depuis
LETTRE DE LAFAYETTE. tfj|
l'affaire du Champ-de-Mars et la révision , n avaient négligé aocnn mo yen de ruiner sa popularité -, frappé d un in* croyable aveuglement qui semblait lui dérober toutes les fautes de Louis XVI , voulant absolument sauver ce prince , et enfin engagé par des rapports avec Barnave , les Lameth , avec Malouet et tout le club des Feuillans , il se laissait entraîner à continuer la réaction qu'il avait commencée. Dans cette disposition d'esprit, le 16 juin, il écrivit de son camp de Maubeuge , à l'Assemblée nationale , une lettre dans laquelle en parlant des Jacobins , comme on en parlait dans le cercle de Marie-Antoinette ou à Coblentz (i) , il imputait tous les maux de la France à cette société , et de* mandait la destruction du règne des clubs, ainsi qu'aurait pu le faire un général autrichien entrant à main armée sur notre territoire pour renverser la constitution.
La lecture de cette inconcevable lettre était à peine achevée que Vergniaud, indigné sans doute des applaudissemens qu'elle avait reçus du côté droit, paraît à la tribune , et réclame la parole , au milieu de l'agitation extrême de l'assemblée. L'orateur aurait pu attaquer violemment l'extrême aveuglement du général, dont le manifeste contre les ennemis de la liberté passait sous silence Marie- Antoinette et sa cour, l'aristocratie , le clergé , quiconspiraient dans notre sein, et enfin , Coblentz et sa coupable connivence avec l'étranger; mais Vergniaud , avec son caractère indulgent, et sans doute rempli du souvenir desservices de l'ami de Washington, se contenta de signaler les dangers de l'exemple donné par Lafayette : « Je vous le demande, messieurs, que sont les conseils d'un général
(i) La lettre de Lafayette au roi, pour l'instruire de sa démarche auprès de l'assemblée , ne contient pas non plut un mot contre les rebelles et les ennemis du dehors , pas un mot contre les donneurs de conseils anti - révolutionnaires , contre ces hommes de la confidence intime , qui égaraient Louis XVI et avaient failli le perdre plusieurs fois. Tous les ennemis de la liberté, tous leurs complots, ay aient disparu pour Lafayette devant le spectre des Jacobins.
d'armée , si ce ne sont des lois ? Je n'accuse pas ici le» intentions, je les crois pures, mais je crois aussi qu'il faut défendre la pureté des principes contre les généraux dans qui Ton aurait le plus de confiance. Je demande donc Tordre du jour. » Thévenot applaudit à la généreuse hardiesse de Lafayette , qui seul peut avoir eu le courage d'adresser de telles vérités à l'assemblée. Plusieurs membres élèvent des doutes sur l'authenticité de la lettre : « Il est impossible que cette lettre soit de Lafayette , » dit Guadet. Dumas l'interrompt en décriant : « Non ! vous n'avilirez point la gloire de Lafayette ! » Guadet continue , et rappelant que la liberté était perdue en Angleterre lorsque Cromwell osait tenir le langage que l'on prête à Lafayette, demande le renvoi de cette lettre inconstitutionnelle à un comité, pour rechercher quel est le lâche qui a osé se parer d'un nom vénéré. Dumas prend de nouveau la parole , et atteste la signature de Lafayette. Enfin l'assemblée ferme la discussion; et, après quelques momens d'agitation , le renvoi de la lettre à la commission des douze est voté.
Une vie tout entière est devant nous pour attester que Lafayette avait cédé à des inspirations de son cœur, et qu'il était pur de toute pensée coupable -, mais quel aveuglement et quelle imprudence ! Gomment son expérience lui permettait-elle de méconnaître que tout le mal venait du divorce de la cour avec le peuple? Gomment ne sentait-il pas que les conseils donnés alors au roi par Dumouriez et par la Gironde étaient conformes à une saine politique, que Louis perdait tout par sa résistance à des mesures de salut public que l'opinion réclamait à grands cris? Gomment un homme pesait-il plus que toute une nation aux yeux de Lafayette ? Quel espoir de succès devait-il concevoir en attaquant un parti en possession des suffrages de l'Assemblée législative et appuyé sur la France? Quel pouvoir d'ailleurs aurait eu la force de détruire la société des Jacobins, unie à tant de sociétés populaires répandues sur