‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 19 sur 125 · VETO DU ROI. Ù · texte numérisé non relu

VETO DU ROI. Ù

toute la surface du royaume , et en contact perpétuel avec le peuple , qui leur prêtait son appui? Si Lafayette , qui embrassait la cause du roi sans être avoué par le prince , qui ne l'aimait pas, ni par la reine, à laquelle il était odieux, les eût entraînés à l'exécution de son projet, la Gironde et les principaux membres des Jacobins étaient perdus ; ils n'avaient à choisir qu'entre l'échafaud et la victoire. Ils comprirent leur situation ; sans être alarmés par une démarche dont ils avaient d'abord jugé la portée , ils se dirent entre eux : Lafayette échouera -, mais un homme plus hardi , plus habile que Lafayette, un général favorisé par la victoire , pourrait survenir et renouveler avec succès peut-être la tentative d'intimider et de contraindre r Assemblée nationale -, sachons prévoir et détruire cette chance de succès pour nos ennemis. Le roi n'a point osé accepter les propositions de Lafayette , mais il ne cherche toujours qu'une occasion de nous échapper et de reprendre le pouvoir absolu ; il faut en finir avec lui , et l'enchaîner à jamais dans les liens de la constitution , ou le renverser si aucun moyen ne nous est offert de sauver notre tête et d'assurer la liberté.

La lettre du général , lue dans la séance du 18 , avait mis la capitale en feu -, le lendemain , par une suite des conseils de Lafayette et par la plus fatale des coïncidences, l'assemblée reçut la lettre suivante du ministre de la justice : « Monsieur le président , j'ai l'honneur de prévenir l'Assemblée nationale que le roi vient d'apposer la formule constitutionnelle , le roi examinera , |o sur le décret du 27 mai 1792, qui détermine le cas et les formes de la déportation des ecclésiastiques insermentés ; 2° sur le décret du 8 de ce mois, portant que la force publique sera augmentée de vingt mille hommes pour le 14 juillet : signé Duranthon. » Demain l'émeute répondra à ce message \ demain sera un jour de crise ou le peuple , sajtts se souiller par les excès et les crimes des Set 6 octobre.

viendra, pour la seconde fois, assiéger le roi dans sou palais , et présenter une pétition les armes à la main.

Pendant que les Girondins délibéraient entre eux. sur des circonstances si critiques et sur les mesures à prendre , Santerre appelait chez lui à des conciliabules secrets Fournier l'Américain, électeur de 1788, Vernières, le boucher le Gendre, nature brute mais éloquente, Rossignol, garçon orfèvre , homme paisible, mais poussé loin de son caractère par la révolution, et d'autres encore qui tous avaient plus ou moins de crédit sur le peuple. Le 16 juin , le conseil général où figuraient un Polonais nommé Lazouski, capitaine de canonnière, les citoyens Le Bon, Lachapelle lé jeune, de la section des Quinze-Vingts, Genty de Lyon, Bertrand, de la section des Gobelins, étaient assemblés. Quelques uns d'entre eux, d'accord avec les chefs des patriotes, annoncèrent que les deux faubourgs présenteraient à l'Assemblée nationale et au roi des pétitions relatives aux circonstances , et planteraient ensuite l'arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillans , en mémoire de la séance du Jeu de Paume. Ils demandaient au conseil général d'autoriser les pétitionnaires à se revêtir des habits qu'ils portaient en 1789.

Le conseil refusa, comme il le devait, cette autorisation -, les pétitionnaires déclarèrent qu'ils persistaient dans leur résolution de se présenter en armes à la chambre et au roi; au même moment Robespierre, à la tribune des Jacobins , dénonçait les projets liberticides de la cour; dans le club des Gordeliers, la voix terrible de Danton criait aux armes ! comme à l'approche de l'ennemi. Vainement le maire Pétion , requis par le directoire du département , donna des ordres pour empêcher tout rassemblement contraire à la loi. Dès le 19 au soir, tout s'émut dans le faubourg Saint- Antoine , Où Chabot , après avoir parlé avec une extrême violence à la tribune de la section des Eufans-Trouvés, osa finir son discours par ces paroles

décisives : « Mes enfans, rassemblée vous attend demain sans faute, à bras ouverts. » Le lendemain, dès cinq heures du matin , une troupe considérable d'hommes armés et non armés, un grand nombre en uniforme, ayant au milieu d'eux les grenadiers, lés fusiliers, les chasseurs avec leurs drapeaux, commençaient à s ébranler sans qu'aucune représentation pût les arrêter. San terre était à la tête de cette multitude , qui , s'acheminaot vers l'assemblée , grossissait à chaque pas comme une avalanche. A la nouvelle du mouvement, Rœderer, procureur- généralsyndic , vient , au nom du directoire , déclarer aux députés l'état de Paris, certifier les bonnes intentions des citoyens , et cependant essayer de rejeter sur la représentation nationale la responsabilité des événemens qui pouvaient survenir si les pétitionnaires , s'appuyant des exemples du passé, voulaient absolument défiler en armes dans le sanctuaire des lois. Yergniaud, prenant acte des déclarations du procureur- syndic , se plaît à croire qu'il ne s'agit que d'une pétition présentée par des hommes sans armes : et néanmoins , dit-il à ses collègues , si l'on pense que jusqu'au moment où le rassemblement sera dissipé , il existe quelque danger, vous devez le partager, et je demande que vous envoyiez soixante commissaires chez le roi. Dumolard, en appuyant plus fortement sur le danger d'admettre des députations armées, signale, sans oser la nommer, une faction dont le but est d'anéantir la constitution et la royauté.

Gilbert soupçonne l'aristocratie d'avoir provoqué le mouvement ; Thaurillon annonce que les citoyens attroupés traînent avec eux des pièces de canon. Yergniaud veut répondre à Dumolard , mais le président donne lecture d'une lettre de M. Santerre , commandant du bataillon du faubourg ; nous la rapportons ici : « Monsieur le président, les habitans du faubourg Saint - Antoine célèbrent aujourd'hui l'anniversaire du serment du Jeu de Paume.

lis veulent présenter leurs hommages à l'Assemblée nationale : on a calomnié leurs intentions , ils demandent l'honneur d'être admis aujourd'hui à la barre , pour confondre une seconde fois leurs lâches détracteurs et prouver qu'ils sont toujours les amis de la liberté et les hommes du 14 juillet : » signé Santerre. Cet homme , qui a marqué sa place dans nos fastes révolutionnaires , était un riche brasseur du faubourg Saint-Antoine : sa popularité datait de Thiver malheureux de 89 , et de la prise de la Bastille-, il avait, à la première de ces deux époques, fait distribuer du pain aux malheureux ; le 14 juillet lavait vu à la tête des assaillans sous les coups desquels tomba la place que commandait de Launay.

On s'est appliqué à peindre ce révolutionnaire plébéien comme l'un de ces hommes de colère et de brutalité dont les grandes crises politiques révèlent tout à coup le mauvais génie. L'Arthwel du faubourg Saint -Antoine ne ressemblait point à ce portrait. Sa figure, avec des traits plus fins que ceux de Louis XVI , et surtout avec un air plus ouvert, avait quelque chose de l'aspect de ce prince. Elle ne respirait ni la haine ni la fureur, elle n'offrait surtout rien de bas. Chez lui le désintéressement égalait la probité. Chéri dans sa famille, estimé de ceux qui le connaissaient, il était d'un commerce facile et sûr. En politique, de bonnes intentions, un dévouement sincère, une certaine modération qui venait de la bonté, et même de quelque faiblesse -, des lumières médiocres, mais un sentiment profond de la révolution , l'amour de la popularité qui ne lui coûtait point d'efforts à acquérir $ une assez forte dose de vanité , trop peu d'audace pour les grandes journées, voilà ce qui caractérisait Santerre, qui d'ailleurs ne montra jamais aucune disposition violente ou cruelle. Néanmoins , comme il a paru diriger tous les mouvemens du faubourg Saint-Antoine , qu'il ne faisait souvent que suivre , et surtout parce qu'il eut le malheur

de présider au supplice de Louis , son nom restera longtemps encore attaché aux calomnies accumulées sur sa tête. Après la lecture de la lettre du commandant du faubourg Saint-Antoine , Vergniaud se présenta de nouveau pour combattre la proposition de Dumolard, qui enjoignait au département et à la municipalité de faire exécuter la loi à la rigueur, ce qui, en d'autres termes, voulait dire que Ton renouvelât les scènes sanglantes du Champ de Mars. Après cette objection qui excita des murmures dans une partie de rassemblée et les applaudissemens des tribunes, Vergniaud reprit : « Si vous adoptiez ce parti qui n'est pas dans vos cœurs, l'assemblée, j'ose le dire, aurait à se reprocher ce malheur extrême , et ce serait dans son histoire une tache ineffaçable. » Du reste, Vergniaud croyait à la pureté des sentimens ; et ne voyant aucune mauvaise intention dans le peuple, qui avait de justes inquiétudes, et dont la démarche tendait uniquement à prouver que quelque trame qu'on ourdit contre la liberté, les habitans du faubourg Saint- Antoine en seraient toujours les fermes défenseurs, il proposait pour l'avenir une loi d'après laquelle aucun rassemblement armé ne pourrait approcher du Heu des séances du Corps législatif, et demandait que les citoyens réunis à l'effet de défiler devant les députés fussent admis à l'instant.

Les Girondins et les tribunes applaudissent; le côté droit se lève indigné. Ramond court à la tribune ; il tente de vains efforts pour se faire entendre au milieu du tumulte. L'orateur, dans un instant de silence , appuie Dumolard, et comme lui s'oppose à l'admission des pétitionnaires. Bientôt le président l'interrompt, et annonce qu'il vient d'apprendre par un billet que les pétitionnaires sont arrivés, qu'ils sont au nombre de huit mille, qu'ils demandent à présenter leur pétition et à défiler ensuite devant l'assemblée. « Puisqu'ils sont huit mille , s'écrie Calvet , et que nous ne sommes que sept cent quarante-

ttS RÉVOLUTION FRANÇAISE.

cinq, je demande que nous levions la séance , et que nous nous en allions. » Un cri unanime de réprobation s'élève : « Nous prenez -vous pour des lâches? » s'écrie la droite. — « Crojez-vous que les pétitionnaires soient des assassins? » reprend la Gironde. On accuse Calvet de manquer à la majesté nationale. « Pour prouver, dit Hua, que ce n'est pas le sentiment de la crainte qui anime l'assemblée , je demande qu'on rappelle à Tordre le préopinant. » M. Calvet est rappelé à Tordre. Ramond, qui était resté à la tribune, veut reprendre la parole. On l'interrompt ; les assistans poussent des cris de colère. « Si huit mille hommes , dit Torateur , attendent à vos portes notre décision , vingt-cinq millions de Français ne l'attendent pas moins ! » On prête silence. L'orateur, par une contradiction inexplicable dans «a bouche, s'oppose à ce que l'Assemblée nationale envoie une députation de ses membres auprès du roi pour le protéger, car cette démarche serait injurieuse aux pétitionnaires ; mais il veut que ceux-ci , avant de défiler dans la salle de la représentation nationale, déposent leurs armes a la porte. Guadet répond à Ramond avec les argument de Vergniaud. Dumas, Jaucourt, Gentil, Hua, Girardin, parlent dans le tumulte. La discussion est fermée. La proposition de Ramond est rejetée après les plus vifs débats. Enfin l'assemblée décide que les pétitionnaires seront admis à la barre, et qu'ils défileront ai armes. Au milieu des acclamations des tribunes et des députés de la gauche, Girardin se lève et s'écrie, pâle de colère : « D'après cela , je demande la question préalable sur toutes les lois du royaume. o>

Placé dans une rue latérale , j'ai vu le cortège conduit par Santerre, et composé d'environ 20,000 hommes , défiler dans la rue Saint-Honoré , dont il occupait toute la largeur. Le peuple, surtout celui du faubourg Saint- Marceau, qui portait en 1789 les livrées de la plus odieuse misère, avait un bien meilleur aspect sous le rapport

des vêtemens et de la tenue ; mais il n'en présentait pas moins le plus bizarre assemblage par la bigarrure et la diversité des armes de toute espèce que montraient les insurgés. Les femmes, moins furieuses que celles du rassemblement d'octobre , se faisaient cependant remarquer par on air plus menaçant que celui des hommes eux-mêmes, (ci des banderolles flottantes portaient ces mots : La constitution ou la mortl Là ou voyait les tables de la loi , que la multitude semblait contempler avec un certain respect, car la conservation du pacte constitutionnel était encore 1 évangile du jour , même eu présence d'une sorte d'insurrection. Au centre et au-dessus du cortège, s'élevait un morceau d'étoffe qui figurait des culottes, tandis que d'un autre part apparaissait en l'air, au bout dune pique, un cœur de veau. Sous le premier de ces hideux trophées , on lisait : Pivent les sans-culottes! sur le second était écrit : Cœur d'aristocrate. On fit bientôt disparaître un si révoltant spectacle.

De cette foule ainsi composée , se détachèrent quelques hommes qui, conduits par les huissiers de la chambre, parurent à la barre , où l'un d'eux prononça le discours dont nous allons citer quelques fragmens :

« Les ennemis de la patrie s'imagineraient-ils que les homme» du 14 juillet sont endormis? S'ils leur avaient paru l'être, leur réveil sera terrible. ... Le pouvoir exécutif n'est point d'accord avec vous, nous n'en voulons d'autres preuves que le renvoi des ministres patriotes. C'est donc aiusi que le bonheur d'un peuple libre dépendra du bon plaisir d'un roi l Mais ce roi doit-il avoir d'autre volonté que celle de la loi? Le peuple le veut ainsi, et sa tête vaut bien celle des despotes couronnés ! Cette tête est l'arbre généalogique de la nation , et devant ce chêne robuste le faible roseau doit plier.

« Nous nous plaignons, messieurs, de l'inaction de nos armées ; nous demandons que vous en pénétriez la cause :

si elle dérive du pouvoir exécutif , qu'il soit anéanti! Le sang des patriotes ne doit point couler pour satisfaire l'orgueil et l ambition du château perfide des Tuileries ! Réfléchissez-y bien -, rien ne peut vous arrêter -, la liberté ne peut être suspendue; si le pouvoir exécutif n'agit point, il ne peut y avoir d'alternative, c'est lui qui doit l'être! Un seul homme ne doit pas influencer la volonté de vingt-cinq millions d'hommes ; si par un souvenir nous le maintenons dans son poste , c'est à la condition qu'il le remplira constitutionnellement ; s'il s'en écarte , il n'est plus rien pour le peuple français...,.

« Nous avons déposé dans votre sein une grande douleur, nous vous avons ouvert nos cœurs ulcérés depuis long-temps ; nous espérons que le dernier cri que nous vous adressons se fera sentir aux vôtres ! Le peuple est là; il attend dans le silence une réponse digne de sa souveraineté »

Français de Nantes, qui occupait le fauteuil, fait à ladéputation une réponse évasive et modérée , après laquelle il invite les pétitionnaires à assister à la séance , aussitôt une foule immense se précipite dans la salle aux acclamations de la majorité. Santerre et Sain t-Huruge dirigent le cortège; ils sont revêtus du costume de gardes nationaux et ont le sabre à la main -, des tambours et des musiciens ouvrent la marche -, hommes, femmes, enfans, bizarrement armés, se pressent sur leurs pas, mais cependant sans désordre 5 ils s'arrêtent de temps en temps pour danser, en chantant le refrian : Ah ! ça ira ! auquel succèdent les cris mille fois répétés de vive la nation ! vivent les sans-culottes! à bas le veto!

Des détachemens de gardes nationaux de presque toutes les sections de Paris augmentaient cette multitude, qui mit plus de deux heures à défiler. Une partie de l'assemblée se réunit à la gaîté des pétitionnaires et applaudissait à leurs chants ; une autre partie gardait un silence accusa-

leur, lorsqu'une heureuse circonstance vint réunir tous les cœurs dans une commune joie ; le président annonça la prise de Courtray par l'armée française; en apprenant cette victoire , les députés , les pétitionnaires et les spectateurs firent éclater leurs transports. Les cris de vive la nation ! vive l'Assemblée nationale ! retentirent pendant long-temps dans la salle et dans les couloirs. Au dehors, une foule sortie tumultueusement des tribunes, répandit bientôt l'heureuse nouvelle dans Paris.

Aux Tuileries se passait un événement de la plus triste gravité. Le directoire du département avait pris les mesures les plus énergiques pour prévenir les suites du mouvement populaire. Un corps nombreux de gardes nationales défendait toutes les avenues du château ; trois régimens de troupes de ligne stationnaient dans le jardin des Tuileries , deux compagnies de gendarmerie à cheval occupaient la cour du roi , deux cents Suisses gardaient le cours de la Reine 5 vingt pièces de canon augmentaient encore ce formidable appareil. MM. Witinkoff et de Romain-Villiers commandaient toutes ces forces. Acloque et Mandat, chefs de bataillon de la garde nationale , le vieux maréchal de Mouchy , MM. Beauveau et de Mailly et cent cinquante gentilshommes tous vêtus d'un habit noir , étaient auprès du roi. Mais , hormis les Suisses , les troupes présentes aimaient la révolution , allaient aux clubs , et auraient volontiers crié comme le peuple : A bas le veto ! La vue des nobles, qui réveillait le souvenir des chevaliers du poignard, désarmés aux Tuileries à la journée du 28 février, excitait dans les rangs des soldats, des murmures improbateurs; ils étaient si prononcés que Louis se vit contraint d'inviter tous ces gentilshommes à sortir des appartemens et à quitter le château, où leur présence, loin d'augmenter les moyens de sûreté , n'était propre qu'à occasioner des désordres.

Dans ce moment , Santerre, qui sortait de l'Assemblée m. 5

nationale , à laquelle il venait d'offrir un drapeau en signe de reconnaissance , pour l'amitié qu'elle ayait témoignée aux pétitionnaires, arrive sur le Carrousel accompagné de Saint-Huruge et de plusieurs autres personnes, et entraîne, dit-on, ses canonniers vers le château. La foule des insurgés s'élançant sur les pas du commandant, vient assiéger la porte royale. L'entrée leur en est d'abord défendue *, la gendarmerie à cheval fait une faible résistance ; la garde nationale se conduit avec plus de fermeté; mais le peuple continue à vouloir entrer, et déclare qu'il enfoncera la porte si Ton persiste à la tenir fermée. C'est alors que deux officiers municipaux, en écharpe, lèvent la consigne, et ordonnent d'un ton impérieux l'ouverture des portes. On obéit : aussitôt tout entre à la fois, le peuple, la garde nationale, la gendarmerie. Des officiers de différentes légions, parmi lesquels MM. Pinon et Vannot, invitent la gendarmerie de piquet, et quelques gardes nationaux et les canonniers , à se replier sur la grille du château et à la fermer. Ils sont insultés, maltraités, entourés. On leur crie : « Pour sauver un homme, vous voulez en faire périr des milliers. » La grille est abattue ; aussitôt les escaliers se remplissent de peuple qui transporte à force de bras une pièce de canon jusque dans la salle des Cent- Suisses. Nul obstacle, nulle résistance , ni à l'entrée du château ni à celle des appartenions; pas un homme pour la défense, pas un garde national à son poste, pas une porte barricadée ni fermée a clef* La gendarmerie qui était dans l'intérieur de la cour reste spectatrice de l'invasion -, et dès que la fouie est entrée dans le château , les gendarmes postés au Carrousel élèvent leurs drapeaux sur la pointe de leurs sabres en criant : Vive la nation ! La foule répond : Vive la nation ! vivent les sansculottes ! à bas monsieur Veto ! à bas madame Veto! Avant cette scène , les canonniers du Val-de-Grâce avaient répondu à leur commandant Saint-Prix qui ordonnait leur départ : « Nous ne partirons point : il n'y a point ici de comman-

dans ; nous ne sommes pas venus ici pour eux -, le Carrousel est forcé, il faut que le château le soit aussi; voilà la première fois que les canonniers du Val-de-Grâce marchent. Ce ne sont pas des lâches , et nous allons voir. »

Louis, retiré dans une pièce éloignée, écoutait avec anxiété le tumulte et la rumeur effrayante qui s'approchait de plus en plus, et menaçait la reine et lui-même. Autour du prince se rassemblent en ce moment madame Elisabeth , trois ministres , le maréchal de Mouchy , MM. dTïevrilly et de Canolle , Guingucrlot et Vainfrais , officier de gendarmerie, auxquels se réunirent quelques grenadiers de la garde nationale, notamment M. de la Chesnaye, commandant de la sixième légion. Un des grenadiers présens dit au roi : « Sire, n ayez pas peur. » Le roi répondit : « Je n ai pas peur ; mettez la main sur mon cœur , voyez s'il bat plus vite qu a l'ordinaire. » Les personnes réunies autour de Louis avaient tiré leurs sabres dans l'intention de le défendre ; mais par les représentations cTAcloque, qui craignait les dangers de cette démonstration, ils remettent leurs armes dans le fourreau \ on donne alors au roi le conseil de monter sur une banquette , on en dispose plusieurs devant lui \ on ajoute à ce faible rempart une table autour de laquelle viennent se ranger ceux qui raccompagnent et quelques grenadiers de la garde, des officiers de la maison accourus pour protéger le prince. Madame Elisabeth étant restée auprès du roi, on l'engage à se retirer : « Je ne quitterai pas le roi , je ne le quitterai pas,» répond-elle. Une porte seulement sépare Louis des insurgés-, bientôt on va l'enfoncer. Sur l'invitation d'Acloque , il fait ouvrir cette porte , et se montre impassible aux furieux j cette subite présence impose un moment aux premiers qui sont entrés. Mais le tumulte recommence , la foule inonde la salle ; de toutes parts s'élèvent des cris, des hurlemens confus ; et

on distingue ces mots : Le camp autour de Paris ! plus de vélo! chassez les prêtres et les aristocrates! Legendre s'avance vers le monarque , et lit , au nom du peuple souverain dont il se dit l'orateur et le fondé de pouvoir, une pétition menaçante qu'il termine en demandant la sanction du décret. Louis écoute cette lecture sans aucune émotion apparente , et prononce ces mots : « Ce n'est ni le lieu ni le moment, je ferai ce que la constitution et les décrets m'ordonnent de faire. » Cette réponse excita les cris de vive le roi ! vive la nation! Mais il n'y avait là qu'un témoignage passager de satisfaction bientôt perdu dans l'agitation générale au milieu de laquelle plusieurs coups dirigés , dit-on , vers le roi furent détournés par les grenadiers. Presque tous ceux qui parvenaient à s'approcher du prince l'apostrophaient outrageusement; en vain l'officier municipal Mouchet , élevé sur les épaules de deux citoyens, demandait du geste et de la voix un moment de silence pour le roi et pour lui-même ; ses efforts furent inutiles. Cette situation dura plus d'une heure.

Dans l'intervalle, un particulier s'avança portant au bout d'un long bâton un bonnet rouge. Plusieurs personnes firent incliner le bâton vers Mouchet. Celui-ci , voyant dans les yeux et dans le geste de Louis une disposition favorable , prend le bonnet , et le présente au roi , qui le met sur sa tête aux applaudissemensde la multitude. Au reste le bon* net rouge n'était pour le peuple qu'un emblème de liberté; personne ne croyait faire outrage au roi en l'invitant à se parer du bonnet consacré par le souvenir de Guillaume Tell. Louis, de son côté , ne s'avilit point en allant de lui-même et sans effort au devant des désirs de la multitude par une sage condescendance. Quelque temps après, le prince, ayant aperçu une femme qui tenait une épée entourée de fleurs et surmontée d'une cocarde de ruban , témoigna par un geste le désir de la recevoir. Il la prit des mains de Mouchet et la fit attacher à son chapeau. Des cris vive la na-

tion /accueillirent cette démonstration amie. Le roi, élevant son chapeau en l'air, cria aussi : vive la nation ! Cependant , comme il étouffait de chaleur et de soif, l'un des insurgés, s avançant une bouteille à main , l'invitait à se désaltérer. Louis prit la bouteille, et but malgré la crainte du poison qui l'agitait depuis long- temps.

San terre arriva dans ce moment-, aussitôt recommencèrent les cris : A bas le veto ! le rappel des ministres ! la sanction des deux décrets ! Des membres de l'assemblée , accourus de leur propre mouvement , essayèrent, mais en vain, de calmer le peuple. Alors, craignant sans doute la mauvaise issue de l'entreprise, Santerre dit à haute voix : (( Je réponds de la famille royale; qu'on me laisse faire. » Mais il fut interrompu par les cris de vive Pètion ! qui annonçaient le maire de Paris. Pétion s'approcha du roi et lui dit : « Sire, je viens d'apprendre à l'instant la situation dans laquelle vous êtes ! — Cela est bien étonnant , dit le roi , il y a deux heures queceladure. » Le maire assura le roi qu'il n'avait rien à craindre pour sa personne , que le peuple voulait le respecter, et qu'il en répondait. Deux grenadiers élevèrent alors Pétion sur leurs épaules -, néanmoins il eut la plus grande peine à faire entendre ces paroles : « Citoyens , vous venez de présenter votre vote au représentant héréditaire de la nation ! vous ne pouvez aller plus loin. Le roi ne veut ni ne doit répondre à une pétition présentée à main armée : le roi verra dans le calme et la réflexion ce qu'il a à faire. » Le peuple applaudit et ne se retira pas.

Pendant toutes ces scènes , rassemblée , dont la séance avait été levée, se réunit de nouveau. Guiton-Morveau, exprésident, ouvre les débats. Regnault-Beaucaron expose que la garde du roi a été forcée , qu'une foule armée remplit le palais , que les jours du prince sont en danger, et propose que l'assemblée se transporte en corps auprès de sa majesté. M. Hébert pense qu'il suffit d y envoyer une

députation de quatre-vingts membres. Thuriot dit que le roi n'est pas en danger au milieu du peuple , mais que pourtant il ne s'oppose pas à l'envoi d'une députation. « Messieurs, répond Beugnot, ce n'est pas, comme, le prétend M. Thuriot, le peuple qui est chez le roi , ce sont des brigands (de toutes parts on réclame contre l expression de brigands}. Le peuple est soumis à la loi, et les personnes qui sont chez le roi ne le sont pas. » M- Thuriot reprend : « Si les membres de l'assemblée qui se permettent de semblables qualifications voulaient réfléchir un seul instant ! . . . Je demande que le premier membre qui prononcera une parole irritante contre le peuple soit rapelé à l'ordre. »

L'assemblée ferme la discussion et décrète l'envoi d'une députation de vingt-quatre membres. Dumas arrive des Tuileries , et prend la parole : « Vous venez d'envoyer une députation de vingt-quatre membres -, je crois qu'il est nécéessaire de prendre immédiatement des mesures qui puissent vous assurer que vos députés chez le roi pourront faire exécuter ce qu'ils croiront utile pour procurer la liberté et la sûreté de sa personne. Je me suis réuni à quelques uns de mes collègues , pour entrer au château } nous avons vu le roi dans un éminentdanger. »Charlier interrompt l'orateur, et s'écrie : « Le roi est au milieu du peuple français ; il ne peut courir aucun danger ! — Ce n'est pas le peuple , dit Dumas , qui occupe les Tuileries dans ce moment , ce sont des hommes égarés, furieux } j'en atteste MM. Isnard, Vergniaud et plusieurs. autres membres de l'assemblée, qui ont parlé à ces séditieux pour les ramener au respect dû à l'autorité constituée. . . Il était manifeste , au moment où j'ai parcouru le château , et non pas seulement à mes yeux , mais à ceux de tous les membres de l'assemblée qui s'y trouvaient avec moi (et plusieurssont ici présens) , il était, dis-je, manifeste qu'aucune consigne n'était plus respectée, que le roi n'était pas dans un état de liberté tel qu'il pût donner aucun ordre; je l'ai vu entouré, assailli, menacé, avili

par le signe d'une faction ; il avait un bonne! rouge sur la tête. » L'assemblée , à ce mot , se soulève ; on entend plusieurs voix : « Le bonnet de la liberté ri est point avilissant] A tordre! à t Abbaye l à bas l'orateur!)) Dumas regarda avec calme l'effervescence de l'assemblée , et conclut à ce que l'on prît les mesures exigées par les circonstances. Granet, qui faisait partie de la députation revenue des Tuileries , déclara que les représentans avaient reçu partout des témoignages de respect de la part du peuple ; et l'assemblée , satisfaite de cette déclaration qui lui donnait l'espoir de contribuer, par son influence, au retour de l'ordre et à la sûreté de la famille royale , décréta qu'il serait envoyé , de demi-heure en demi-heure , une nouvelle députation de vingt-quatre de ses membres au château.

Les premiers représentans, en arrivant près de Louis, assurèrent à sa majesté que l'assemblée ne négligerait rien pour maintenir sa liberté. Le roi répondit : « Je suis reconnaissant de l'attention de l'assemblée -, je suis tranquille au milieu des Français. » Les députés rapportèrent qu'en effet le roi paraissait être dans une parfaite sécurité (1).

Cependant l'occupation du château durait toujours , de violentes menaces étaient encore adressées par quelques hommes à Louis XVI -, on presse Pétion de faire évacuer la salle. Il prend la parole à plusieurs reprises , et dit enfin : « Frères et amis, vous m'avez témoigné estime et confiance entières; ne donnons point lieu aux malveillans de calomnier cette journée mémorable , et d'accuser vos

(i) Celte tranquillité, dit M. Rœderer, auquel nous avons emprunté plu* d'un précieux document, n'était ni affectée ni jouée ; elle tenait en partie à la complexion apathique du roi et en partie à ses opinions religieuses, d'après lesquelles il se persuadait qu'il devait tout souffrir pt pouvait tout se permettre pour conserver intacte la couronne que Nieu lui avait donnée , et soutenir le clergé , conservateur de la couronne.

magistrats. Le peuple a fait ce qu'il devait foire -, vous aTez agi avec la dignité et la fierté d'hommes libres ; maintenant retirerez-Yous ; je vous le répète , retirez-vous. Je vais vous en donner l'exemple , j'espère que vous me suivrez. » A ces mots, les officiers municipaux Champion , Sergent, Gallois, deux officiers de paix , deux huissiers de la chambre forment une haie de gardes nationaux , qu'ils rassemblent. Ils engagent le peuple à la retraite, et obtiennent enfin qu'il s'éloigne : la foule défile devant le roi et devant le maire en criant vive Pêtion !

Dans le cours de cette journée si cruelle , la reine avait été mise à des épreuves qui lui rappelèrent douloureusement la journée du 6 octobre : la garde du poste de son appartement avait été dispersée; les volontaires accourus pour en défendre l'entrée , obligés de céder au nombre , avaient vu enfoncer la porte de la chambre de la reine, où des furieux la cherchaient en vomissant des imprécations contre elle. La fatale dénomination de V autrichienne! était comme un cri de mort qui planait sans cesse sur la tête de cette princesse. Obligée de s'enfuir auprès du roi, son seul asile, elle était dans la salle du conseil avec madame Elisabeth, le dauphin et madame d'Angoulême, protégés par trois rangs de grenadiers des Filles-Saint-Thomas. Santerre entra le premier dans ce lieu de refuge de la famille royale , plusieurs députés s'y rendirent aussi et se placèrent près de la reine, dans le cercle de gardes nationaux qui l'entouraient. Santerre ordonna à la garde de s'écarter pour que le peuple entrât et vît la reine; il se tint à la droite de cette princesse afin de la protéger. Un homme du peuple tendit à Marie-Antoinette un bonnet rouge pour en coiffer le dauphin ; la reine mit ce bonnet sur la tête de l'enfant : elle-même , ainsi que madame Elisabeth et la duchesse d'Angoulême portaient la cocarde nationale , que des poissardes leur avaient fait accepter. Ici la foule s'arrêta un moment , on ne savait pas pour quel motif.

« C'est M. Pétion qui pérore et qui fait engorgement , répondit Santerre. » Un instant après, ayant pitié du dauphin, que la chaleur étouffait, il dit à la reine : « Madame, ôtezce bonnet à cet enfant, il a trop chaud. » On ne voit pas que des injures aient été adressées en face , à la reine , parle peuple, qui se retirait en demandant pourquoi il était venu. Enfin , grâce à de nouveaux efforts du chef de légion La Chesnaye, du commandant Saint-Prix, de plusieurs municipaux, de Santerre , effrayé des conseils que la 'nuit pourrait donner à la multitude , de Pétion , qui , comme la Gironde , voulait une grande leçon pour le roi , mais non des assassinats, sur les huit heures, le château, les cours, le jardin, étaient entièrement évacués. Quelle scène entre Louis et les membres de sa malheureuse famille , lorsqu'ils purent confondre leurs douleurs! Personne ne pouvait trouver une parole ; on s'embrassait en silence, on se regardait les uns les autres avec une pitié mêlée d'effroi. Madame Elisabeth , qui avait montré un si généreux courage autour du roi, contemplait son frère avec l'air d'une femme désespérée, qui n'entrevoit que des malheurs pour l'objet de sa plus vive affection. La reine, profondément triste, les yeux rouges des larmes brûlantes qu'elle avait versées, conservait encore les apparences du courage, mais elle était terrassée par les preuves de la haine qu'on lui portait -, le passé , le présent et l'avenir se rassemblaient devant elle pour l'épouvanter. La figure de Louis XVI trahissait son trouble ; il était ému , mais la plupart du temps il semblait plongé dans cette immobilité où la faculté de penser et presque celle de sentir sont suspendues. Absorbé par la longue agonie qu'il venait de subir, il avait encore sur la tête le bonnet rouge, il s'en aperçut et le rejeta avec une indignation bien naturelle après tant d'outra ges. G est le seul mouvement violent qu'il laissa éclater. Une dernière députationde membres de l'assemblée interrompit cette douloureuse entrevue de Louis avec les siens $

c'est de cette députation que rassemblée apprit enfin l'évacuation complète du palais.

Après cet événement, la municipalité parut à la barre. Elle y fut saluée des applaudissemens du côté gauche et des tribunes , et par les huées du côté droit , indigné de la violation de l'asile du roi. Pétion, portant la parole, protesta du zèle avec lequel les autorités avaient fait leur devoir. Gharlier demanda qu'il fût fait mention honorable de la conduite de la municipalité-, Becquey se leva pour combattre cette proposition ; l'assemblée passa sans débats à l'ordre du jour.

Lorsqu'avec son cœur d'homme on se met à examiner les tribulations de Louis XVI, on se sent naturellement ému d'une pareille destinée \ mais cette pitié qui porte à lui donner des larmes, ne doit pas empêcher la raison de reonnaître les causes de la journée du 20 juin. Elles étaient dans la conduite de la cour , obstinée à combattre la révolution, dans l'influence dangereuse de la reine, dont la direction d'esprit ne pouvait qu'égarer Louis XVI , et enfin dans la secrète révolte de ce prince , exclusivement préoccupé du dessein de renverser son propre ouvrage.

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