PROJET DE LAFAYETTE
d aversion pour une cour si peu digne d'un tel défenseur, la triste conviction que son règne et son influence sur la capitale étaient passés sans retour.
La demande du général était une coupable violation de la constitution qu'il invoquait -, elle établissait le plus dangereux des antécédens. En effet, quoi de plus menaçant pour la liberté qu'un général qui s'annonce comme le représentant d'une armée , et vient intimer au pouvoir souverain les volontés d'une force essentiellement obéissante, mais capable de tout violer si elle ose briser une fois le joug salutaire que la loi lui impose? Un si funeste exemple n'aurait jamais dû être donné par l'un des auteurs de la constitution , et certes ce n'est point à l'école de Washington qu'il avait appris à s'élever ainsi au-dessus de tous les pouvoirs.
Quoique abandonné par les siens et rebuté par la cour, Lafayette ne renonça point à sauver le roi. Sûr du vieux Luckner, qu'il avait su gagner, il voulait que Louis le fit mander avec le maréchal, sous prétexte d'assister à la fédération. La présence de deux généraux en chef devait, disait-il , imposer au peuple. Le lendemain de la cérémonie Louis XVI serait sorti de Paris sous prétexte d'aller à Gompiègne , faire preuve de sa liberté aux yeux de l'Europe. En cas de résistance, Lafayette se faisait fort d'enlever, avec cinquante cavaliers, la famille royale. DeCompiègne, des escadrons tout préparés devaient conduire le roi au milieu des armées françaises : c'est là que l'on aurait brisé la constitution et octroyé une charte plus conforme aux vœux des privilégiés. On avait promis aux Feuillans, mêlés dans toute cette affaire, le système des deux chambres, des institutions fortes, mais toutes monarchiques, c'est-à-dire, en d'autres termes, une restauration, avec toutes ses conséquences. Dans le cas où aucun des moyens préparé» par Lafayette n'aurait réussi , il était déterminé à marcher sur Paris avec son armée. Louis, quoique toujours
effrayé par les obstacles, était assez enclin à exécuter le dépari proposé ; il en fut détourné par un reste de crainte mêlée de répugnance pour Lafayette , mais surtout par les suggestions de ces conseillers intimes qui s'indignaient qu'on pût être délivré par un homme de la révolution. Marie-Antoinette rejetait ainsi le secours de ce trop imprudent ami du trône. « Confiez-vous à Lafayette, lui disait-on ; allez le rejoindre dans son camp : il vous attend, il vous sauvera. — Oui, je le crois, reprit la reine; il sauvera le roi , mais il ne sauvera pas la royauté. »
Quelles funestes conséquences n'auraient pas eues pour Lafayette l'entreprise qu'il venait de tenter à Paris et celle qu'il méditait encore au milieu de son camp ï quels reproches éternels la victoire elle-même aurait fait peser sur sa tête ! car enfin en voulant détruire les sociétés populaires, si nécessaires au salut de la chose publique, en voulant modifier la constitution au profit du prince , en cherchant à rétablir son autorité sur la ruine de celle du peuple, sur la défaite des plus ardens amis de la liberté, Lafayette courait à la contre-révolution , sans le savoir, tant son esprit était aveuglé ! Certes , l'Assemblée législative aurait résisté au projet de Lafayette, et dès lors il se serait vu réduit à la traiter à peu près comme Cromwell traita le long parlement. Quel triomphe pour la cour ! mais ce triomphe était impossible , mais une étoile qui semble présider à sa destinée empêcha Lafayette d encourir la plus terrible des responsabilités devant son siècle et la postérité. Nous devons avouer avec plaisir qu'il méritait d'échapper à la honte et au malheur du rôle de Monck, qui ne fut jamais dans son cœur.
La guerre commencée ramène notre attention vers les frontières -, elles seront bientôt reculées par de jeunes soldats républicains que la France ne connaît pas encore. Mais aujourd'hui ce ne sont pas des victoires que nous avons à célébrer : nos défenseurs se forment à l'école