DISCUSSION SUR LA GUERRE
entière indépendance dans le règlement de son gouvernement, et si, dans le cas où la France serait attaquée, il fournira les secours stipulés dans le traité du i« r mai 1756.
Art. 2. Le roi sera également invité à demander que ces explications lui soient données avant le 10 février prochain, et à déclarer à l'empereur , qu'à défaut d'une réponse en* tièrement satisfaisante à cette époque, ce procédé de sa part sera envisagé, par la nation française, comme une rupture du traité de 1756, et comme un acte d'hostilité envers elle. La discussion avait été renvoyée au 17 janvier ; Brissot l'ouvrit et conclut à ce que 7 d'après la conduite de l'empereur, le traité de 1756 fût regardé comme rompu, et l'état d'hostilité comme existant, si l'Autriche, avant le 10 février, n'avait pas donné une satisfaction complète à la France. Dumas répondit à Brissot -, il se défiait de nos ressources par une certaine timidité d'esprit qui peut s'allier avec le courage. Ycrgniaud réfuta Dumas. Ramond Becquey , Davrehould parlèrent en faveur du projet du comité, que combattirent Beugno t et Condorcet, qui voulaient tenter la voie des négociations. Le fougueux Isnard vota dans le sens de Brissot. Hérault de Séchelles, devenu un révolutionnaire tout entier, ferma la discusssion; et le décret, tel qu'il avait été présenté par le comité, passa à la presqu'unanimité : seulement on recula le délai donné à l'empereur d'Autriche , jusqu'au 1 er mars. La décision avait été prise le 25 janvier-, trois jours après, le roi répondit au décret par une lettre que l'Assemblée accueillit avec beaucoup de froideur, et qui contenait, comme toujours, des protestations qui ne parurent pas inspirer beaucoup de confiance. L'Assemblée n'avait point cédé à de vains sujets d'alarmes; tout se préparait en Allemagne pour l'envahissement de la France. Le 7 février, un traité signé à Berlin , entre l'Autriche et la Prusse , établit une alliance entre ces deux puissances, auxquelles se joindra bientôt la Russie, conjurée avec elles pour comprimer les
troubles révolutionnaires de la France et de la Pologne. Les rois, après avoir joué pendant des siècles le rôle de geôliers des peuples, ne sont que trop souvent prêts à devenir les bourreaux de ceux qui, las de porter des fers, osent parler de liberté : tel était le crime de la France. Mais tandis que les princes du continent, soulevés par les émigrés , formaient ce concordat belliqueux et politique qu'ils renouvelleront uu jour sous le titre impie de sainte-alliance , l'As semblée mettait sous le séquestre les propriétés des émigrés leurs complices. Ce décret fut rendu le 9 février à la presque unanimité. Tous les représentans pensaient avec raison que la loi avait le droit d'arracher à de coupables enfans les moyens de nuire £ leur patrie.
Le ministère, composé de deux élémens hétérogènes» était non seulement incapable de se placer à la tête du peuple et de le conduire, mais en outre la discorde régnait dans le conseil , où Delessart et Bertrand d'une part, de l'autre, Narbonne, s'efforçaient de faire prévaloir leurs idées. La presse, une partie des jacobins et de l'assemblée soutenaient Narbonne, qui paraissait marcher .droit dans la carrière j ils attaquaient le parti que Delessart et Bertrand de Molleville entraînaient dans leur sphère d'activité. Ce dernier ministre devenait de jour en jour plus suspect. Cependant, lui-même et Delessart ne pouvaient éviter les sarcasmes de la cour, qui déprimait leur zèle, tandis que les émigrés taxaient leur conduite de déloyauté, presque de trahison, et agissaient ouvertement contre la France, sans s'occuper du péril que leurs menaces et leurs hostilités faisaient courir à leurs amis restés près de Louis XVI; ils ne s'inquiétaient pas plus de la situation du monarque compromis chaque jour davantage par leur imprudence. La résistance connue des émigrés aux prières et aux injonctions du roi, la virulence avec laquelle l'Assemblée nationale dénonçait la petite armée rebelle qui, sur les bords du Khin, insultait à la France, et les préparatifs de letran-
VOYAGE DE IfARBOXttE. O
ger, avaient contraint le ininislèrc à prendre nnc altitude imposante. Narbonne avait donné des ordres pour que trois corps d'armée de cinquante mille hommes chacun, commandés par les maréchaux Luckncr, Rochambeau , nouvellement promus à cette dignité, et par Lafayette , que la cour oubliait de récompenser , se rassemblassent dans le délai d'un mois sur les frontières menacées. Dans un voyage brillant et rapide, Narbonne, accompagné, dit-on , de madame de Staël, qui prenait sa part dans toutes les choses importantes et capables de fournir des alimens à son esprit avide de clartés nouvelles, avait été visiter nos places de guerre pour s'assurer de l'état des fortifications , de l'esprit de nos troupes, et prendre toutes les mesures que commandait la nécessité , à un homme qui voulait servir les intérêts de son ambition en contribuant au salut de son pays. Des populations naturellement belliqueuses avaient accueilli avec joie le ministre dont l'éloquence chevaleresque excitait encore l'enthousiasme des troupes.
Malgré les applaudissemens accordés par l'Assemblée nationale , par les jacobins et par le peuple à Narbonne, qui préparait tout pour la guerre, un seul homme, au milieu de l'enthousiasme général , se prononçait hautement contre la chance des armes, Robespierre' déclarait que c'était s'exposer à tout perdre que de remettre au hasard d'une défaite, ou môme (Tune victoire, dont le pouvoir exécutif voudrait abuser, le sort de la liberté conquise avec tant de peine et pas encore consolidée. Il disait : L'armée, infestée demauvais officiers, vous trahira ; rassemblée, tourmentée par les complots intérieurs, ne pourra pas diriger les opérations militaires, et les membres du cabinet sont ou trop nuls ou trop ennemis du nouvel ordre de choses, pourque la France, mal préparée, surprise en quelque sorte , et sans direction fortc'et puissante, espère affronter avec succès les satellites des rois de l'Europe. Le flambeau de la liberté qui brille sur nos têtes doit
bientôt éclairer le monde; bientôt nous verrons réuni» comme des frères ces hommes que le despostime en fureur, que la liberté mal conseillée, vont forcer à s'entre-déchirer. Robespierre, alors , guide par des principes philaotropiques, et cédant aussi à l'influence de son caractère à la fois soupçonneux et craintif, rejetait la guerre comme favorable au pouvoir et dangereuse pour le peuple $ mais il n envisageait pas la question sous son véritable point de vue. Toute" la difficulté consistait à savoir si on préviendrait une déclaration de guerre imminente, ou si l'audacieuse résolution de marcher en avant ne doublerait pas les forces d'une nation généreuse qui avait vivement senti les nombreuses insultes que lui avaient faites Léopold et les petits princes des bord du Rhin.
Peut-être quelques cordeliers qui , avec Robespierre , demandaient la paix, redoutaient-ils l'influence de Lafayette, leur ennemi déclaré 5 peut-être voulaient-ils le priver de la popularité qu'il ne manquerait pas de ressaisir, s'il venait à montrer sur le champ de bataille le même courage et le même talent qu'il avait déployés en Amérique } mais l'audacieux Danton , leur chef, différait de manière de voir avec Robespierre, et se prononçait avec toute son énergie en faveur du parti qui voulait engager le fer avec l'Europe.
A son retour des frontières, Narbonne obtint un brillant succès par le compte-rendu de sa mission ; mais moins heureux dans le conseil , il vit recommencer avec une nouvelle violence la lutte qu'il avait eu à soutenir contre Dclessart. Ce fut en vain que Cahier de Gerville s'interposa entre eux , Delessart voulait la paix parce que , dévoué à Marie-Antoinette, il craignait que le cœur de la reine ne fût pas assez sage pour se contenir le jour où les troupes françaises et celles de son frère en viendraient aux mîi'ins. Chargé d'ailleurs des négociations avec l'extérieur, il désirait de maintenir le repos de la France, pour demeurer le
TOTAGE DE NARBONNE. 7
plus important des ministres. Narbonne , poussé peut-être par le même intérêt dans un sens contraire, criait aux armes avec les jacobins et le peuple.
Pendant ce temps, Bertrand de Mollevillc employait les plus honteuses pratiques pour détruire la révolution. Il faisait plus , il favorisait ouvertement l'émigration des officiers de marine, en leur avançant plusieurs mois des appointemens de leurs grades. Accusé pour ce fait devant la représentation nationale, cet homme se défendit avec adresse et courage, et obtint , à une faible majorité, il est vrai, un verdict d'acquittement. Mais cette victoire ne découragea pas le côté gauche ; le lendemain il fit déclarer que le ministre de la marine avait perdu la confiance de la nation. Tout violent que fut le coup, le roi ne céda point, et garda lcministre suspect dont il croyait avoir un si grand besoin. C'était Deiessarl qui avait conseillé cette dangereuse résistance au vœu de l'opinion -, c'est Delessart que plusieurs députésattaquèrent.L'évêqueClaudc Fauchet voulut le rendre responsable des massacres de la Glacière d'Avignon, que, suivant le dénonciateur, on aurait pu prévenir, en expédiant plus tôt le décret de réunion du comtat à la France , et surtout en envoyant des commissaires sur les lieux. Cette accusation tomba d'elle-même } mais Delessart , furieux contre Narbonne, qui l'avait abandonné en face de ses ennemis , dit au roi et à Marie-Antoinette que ce ministre était l'ami de Brissot, deSièyes, et entretenait des relations suspectes et déloyales avec les révolutionnaires. Il lui imputa aussi, fort gratuitement peut-être, ia faute d'avoir dévoilé les secrets du cabinet à madame de Staël , et , par elle , à Condorcct. Le coup avait porté-, le 9 mars, au matin, un valet de pied se présenta chez le ministre, et lui demanda son portefeuille au nom du roi. Celte manière insolite et offensante dut surprendre et blesser d'autant plus Narbonne qu'il servait avec fidélité , et se croyait assuré dans son poste par ce
qu'il venait de faire , dans le double intérêt de la nation et du roi. M. de Grave succéda au ministre disgracié. A la nouvelle du renvoi de Narbonne , la colère de l'assemblée contre la cour éclata par un décret en faveur de la victime , et contre les autres ministres , à l'exception de Cahier de Ger ville , qui avait toujours combattu la mauvaise direction et les menées déloyales de l'antagoniste de Narbonne. Le roi espéra diminuer le mauvais effet de la destitution de ce dernier, par la nouvelle de la retraite de Bertrand de Molleville ; mais cette satisfaction forcée ne produisit aucun bien; l'orage n'en retomba qu'avec plus de violence sur la tête du malheureux Delessart , auteur de la disgrâce du seul homme qui parût aller directement au but et vouloir concilier l'honneur de la France avec le soin de sa sûreté. Brissot d'abord et Vergniaud ensuite accusèrent le ministre des affaires étrangères comme coupable d'avoir compromis la dignité de la nation , d'avoir caché à l'assemblée la déclaration de Pilnitz, d'avoir donné une fausse idée de l'état de la France à Kaunitz, en lui faisant passer, par l'entremise de la reine , le modèle d'une déclaration de l'empereur Léopold , déclaration qui était souvent une diatribe amère contre la révolutiou et ses chefs actuels, et que pourtant Barnave, Duport et leurs amis avaient rédigée , tant une première démarche peut faire dévier même des hommes généreux et bien intentionnés !
Vergniaud fut d'une grande violence dans ce débat, surtout lorsque, rappelant à son insu un mouvement de Mirabeau, il s'écria- « De cette tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des monstres pervers égarent [et trompent le roi que la constitution nous a donné; je vois les fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution , où l'on combine les moyens de nous replonger dans l'esclavage . . • La terreur est souvent sortie dans les temps antiques et au nom du despotisme de ce palais fameux } qu'elle y rentre
DELESSART ACCUSÉ. îl
aujourd'hui, au nom de la loi; quelle y pénètre tous les cœurs, que tous ses habitaus sachent que notre constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au roi. » Après ce discours, tous les députés se levèrent , et le décret d accusation fut porté contre Delessart. Il n eut pour défenseur que Becquey. On trouve si rarement des hommes capables d'embrasser la cause de l'infortune en face d'une opposition menaçante, que, quelle que soit leur opinion, leur nom mérite d'être cité avec respect. Le ministre se remit entre les mains des gendarmes chargésde le conduire dans les prisons d'Orléans, où il devait attendre son jugement. LouisXVT, qui essaya de justifier Bertrand de Mollevillepar une lettre à l'Assemblée, abandonna Delessart à son sort. Du mouriez entra au conseil en qualité de ministre, mais sans portefeuille. Lié avec la Gironde par l'entremise de Gensonné ; admis aux Jacobins -, à la fois souple, adroit et audacieux; brûlant de faire sa fortune, qui était à peine commencée: n ayant aucun principe qui pût l'empêcher de saisir les chances offertes à son ambition; doué du génie de l'intrigue ; capable de conduire une négociation avec habileté comme de concevoir un vaste plan de campagne et de l'exécuter, Dumouriez semblait être l'homme nécessaire au roi et au peuple dans les circonstances présentes. La cour ne l'aimait pas, parce que plusieurs fois il avait pris la parole aux Jacobins, et toujours pour blâmer et dénoncer la marche double et trompeuse du gouvernement. Trop décidé pour vouloir rester dans une position incertaine et précaire que les préventions de Marie- Antoinette et, sansdoute aussi, celles de Louis XVI rendaient très difficile à soutenir, le nouveau ministre résolut d'avoir, dès le lendemain de son entrée au pouvoir, une entrevue avec la famille royale , et de savoir définitivement sur quel appui il pouvait compter. Dumouriez , en abordant Louis XVI, lui dit : Sire, l'ordre que vous m'avez donné d accepter la place que j'avais refusée, me per-
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suade que votre majesté est revenue des préventions qu'on lui avait données contre moi. — Oui, entièrement. — Eh bien ! sire , je me dévoue à votre service ; mais la place de ministre n'est plus la même qu'autrefois: sans cesser d'être le serviteur de votre majesté , je suis l'homme de la nation. Je vous parlerai toujours le langage de la liberté et de la constitution ; renfermé dans mes fonctions, je ne vous ferai pas la cour; et , à cet égard , je romprai toutes les étiquettes pour vous mieux servir. Je ne travaillerai qu'avec vous , ou au conseil. Presque tout votre corps diplomatique est contre-révolutionnaire ouvertement. On me pressera de vous engager à le changer. Je contrarierai vos goûts dans les choix , je vous proposerai des sujets que vous ne connaîtrez pas du tout , d'autres qui vous déplairont. Quand votre répugnance sera trop forte et motivée, comme vous êtes le maître, j'obéirai; mais si vos choix sont suggérés par vos entours, et visiblement dans le cas de vous compromettre, alors je vous supplierai ou de me laisser le maître , ou de me donner un successeur. Pensez aux dangers terribles qui assiègent votre trône. Il faut le soutenir par la confiance publique : c'est une conquête à faire, sire, et elle dépend de vous. J'ai fait, ce matin, le plan de quatre dépêches importantes; je les apporterai au premier conseil. Elles ne ressemblent en rien, ni pour les principes ni pour le style, à celles de mes prédécesseurs, parce quelles doivent convenir aux circonstances : si mon travail vous agrée , je le continuerai, sinon j'aurai mes équipages tout prêts pour aller servir ma patrie et vous dans les armées ; c'est mon véritable élément et l'objet de mes plus grands travaux depuis trentesix ans !
Il y avait dans ce langage simple , vigoureux et noble , quelque chose qui devait surprendre et même blesser Louis XVI; il répondit, pourtant : J'aime votre franchise; je sais que vous m'êtes attaché ; je veux la constitution ,